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Conseil general de la Guyane
VOYAGE
DU CHEVALIER
DES MARCHAIS
EN GUINEE,
ISLES VOISINES,
ET A CAYENNE,
Fait en 1725, 17 z6 & 172,7.
Contcnant une Defcription tres exacfce 5c tres etenduc de
ces Pais , 8c du Commerce qui s’y fait.
Enrichi d'nn grand nombre de Gtrtes & de Figur cs
en Tai lies dotices.
PAR LE R. PERE LABAT.
De l’Ordre des Freres Precheurs.
i ju
P R E F A C E
LE Public ayant paru contcnc
de la Relation que je lui ai
donnee de l’Afrique Occidentale,
depuis le Cap blanc jufqu’a la Ri-
viere de Scrrelionne en 1728, je
me fuis trouve engage de pourfui-
vre la defcription des memes co-
tes, depuis cette Riviere jufqu’au
Cap Gabon & ä Corifeo , nouvcl
etabliflcment des Portugais dans
ce Pais.
J’avois für cela d’cxccllens me-
moires , tant des Portugal que des
Francois , qui me mettoient au
fait d’une infinite de chofes curieu-
fcs & nouvelles , mais qui cepen-
dant ne fuffifoient pas pour rem-
plir enticrement mon deflein. }’e-
tois pret de l’abandonner , lorfque
le hazard me procura la connoiF
lance du Chevalier des Marchais
Tom. T. * grand
ii P R E F A C E.
grand homme de mcr, qui dans
les voyages qu’il a faitsen AFrique,
cn Amerique & dans bien d’autres
lieux, s’eft acquis de vaftes con-
noiflänces de tous les Pais.
II revenoit alors d’un voyage
qu’il avoit fait a la cote de Gui-
nee Sc a Cayenne, cn qualire de
Capiraine d’un vaiiTeau de la Com-
pagnie appellel’Expedition. 11 avoit
redtifi£ dansce voyage lesobfcrva-
tions qu’il avoit faites dans plu-
ficursautres precedens, furlegifle-
ment des cötes, für les vents, für
les courans, für les fondes, für la
nature du Pais, für les moeurs des
habitans, leurs religions , leurs gucr-
res, leurs commerces , leurs lan-
gues, les limites de leurs Etats,
leurs origines , Sc generalement
tout ce qui cft necefläirepour nous
donner une connoiilance claire,
diftin&e Sc parfaite de ces Pais Sc
de ceux qui les habitent , ou com-
ine naturels, oucomme etrangers.
Cet Ouvrage divife en quatre
Volumes , commence a la Riviere
de
P R E F A C F, in
de Serrclionne, oü j’avois tcrmi-
ne nia Relation precedentedel’A-
frique Occidentalc , 8c finit a la Ri-
viere des Camcroncs-, il ren ferme
toute la cote contenue depuis le
cinquieme degre de longitudc , juf-
qu’au vingt-troifieme, ce qui fait
trois eens quatre-vingt lieues
a vingt lieues au degre ; für fix de-
grez ou environ de latitude fep-
tentrionale, c’efi-a-dire depuis le
neuvieme jufqu’au troifieme ex-
clufivement.
On verra une fuite deserablifle-
mens que nos premiers Francois
Normands ont fairs für ccs cotcs
qu’ilsont decouvertes Ies premiers,
& bien long-tems avant que les
autres Europeens fongeaflent a les
y fuivre 8c a troubler lc commer-
ce avantageux qu’ils y avoient com-
mence 8c etabli.
Rien n’eft plus detaille que cc
que le Chevalier des Marchais nous
rapporte, il femble qu’on foit für
les lieux , qu’on y traite , qu’on y
commerce avcc tous ccs differens
peuples. * 2 11
2
IV P R E F A C E.
II n’y a point de Caps, deGol-
phes , de Montagnes , de Rivicrcs,
de Ruifleaux , de Plages , de Mouil-
lages, de hauts fonds, d’ecueils,
qu’il n’ait vüs , frequentez , lon-
dez, vifitez&deflinezavecle fbin
Sc l’exa&itudc d’un homme cu-
rieux , habile , entendu , bon Del-
finateur, bon Gcometre, bon Pi-
lote , excellcnt Capitaine.
La connoiflancc Sc la facilite de
parier la plus grande partie des
Langues differentes, qui font en
grand nombre dans ccs differens
Etats, lui a fait faire des decou-
vertes , aufquelles ceux qui ont tou-
jours befoin d’un Interpretc ne
peuvent jamais arriverj car on ne
fauroit s’imagincr combien il efl:
utile, Sc meme neceflaire de fa-
voir la Langue de ceux avec qui
on traitc, combien eile donne de
facilite pour le commerce, com-
bien eile decouvredechofcs, com-
bien eile abrege les affaires.
Les differens voyages que mon
Auteur a fait für ccs cdtes, Sc f es
bon-
P R E F A C E. v
bonnes manieres pour les Habi-
tans Sc pour lcs Souverains , lui
avoienc tcllement acquis leur efti-
mc & leur afieition , quc lcs Rois
8c les Peuples s’emprefloient ega-
lement ä le recevoir chez euxavec
tous les honneurs Sc la cordialite
dont ils Tone capablcs ; a lui offrir
des etabliflemens Sc le prefier de
les acceprer, d’y batir des Forts,
de s’y etablir Sc d’y fixer un com-
merce, dont il eft certain que la
Compagnie qu’il fervoit auroit re-
tire des avantages confiderables.
Quoiqu’il n’oubliat pascc quela
prudence exige d’un Capitaine en
ces occaftons , il favoit fi bien
prendre fes mefures, qu’il nc pou-
voit jamais £tre furpris, Sc il etoic
toujours für fes gardes , quoiqu’il
femblat s’abandonner entierement
a leur bonne foi 8c a leur difcrction*
dcux chofes egalemcnt neceflaires
a un Commandant ■, mais qu’il eft
diftlcilede trouver reunies dans un
meine fujet , für tout dans un Fran-
cois, dont le cara&cre franc 8c fin-
* 3 cere
VI P R E F A C E.
cerc cd: fouvent la duppe de ccs
Pcuples , qui lont naturellemcnc
fourbcs , diflimulez , avides , cruels,
Sc que l’honncur Sc la religion nc
g£nent für quoique ce foic.
Comme le plus grand commer-
ce des Francois für cette cote, eil
ä prefenc principalement au Royau-
mc de ) uda , c’elt audi a la deferip-
rion de ce perit Etat , que le Cheva-
lier des Marchais s’eH: attache plus
particulierement j le detail qu’il en
fait ne peut-etre plus etendu, plus
circonftancie, plus inftruifant-, ce
n’eft point für le rapport d’autrui
qu’il ecrit, c’cft un temoin oculai-
re qui parle, qui rapporte ce qu’il
a vfi plus d’une fois , en habile hom-
me Sc incapable de prendre le
change.
II s’ert: trouve ä la mort d’un Roi
de Juda, il a vü lesceremoniesde
fa pompe funebre Sc le cruel maf-
facre qu’un long ufige a autorife
chez ces Pcuples pour honorer la
memoire de leurs Rois defunts.
11 a adifte a I’inthro nilation Sc au
cou-
P R E F A C E. vn
couronnement de fön SuccefTeur,
ce qui s’y paffe eil li extraordinai-
re & li nouveau pour nous, qu’on
peuc affiner par avaace Ic Lecteur
qu’il fera concent des dctails dans
lefqucls on dt entre.
Rien n’eft plus particulier que
la manicre dont l’Heriticr pre-
fomptif de la Couronne eit elcve,
la vie de ces Princes quand ils Tont
dans leur ferail , Ie nombre de leurs
femmes, leurs differentes clallcs,
leurs occupations, leurs habits,
leur maniere de vivre, le refpetft
qu’on a pour eiles-, comment on
les punit quand eiles ont manque
ä leurs devoirs, für tout a la fide-
lice qu’ellcs doivent au Souverain
qui leur a faitl’honneur de lesmet-
tre au nombre de les femmes: hon-
neur pourtant que pas une fille
n’ambitionne , 8e qu’elles fuyent a
caufe des confequenees , jufqu’a Iq
donner la morc , plutot que d’etre
obligees de l’accepter.
On eil entre dans le detail le
plus curieux &c le plus etendu que
* 4 Ton
viii P R E F A C E.
l’on puifle s’imaginer für ce qui
regarde la police , le gouverneiiient
& les maximes de l’Etatj fur fon
etendue, la divifiondcfesProvin-
ces, laculture des terres, leurs pro-
dudlions , les revenus du Souve-
rain, les depenfes qu’il eftoblige
de faire, fes forces, (es armees,
l’adminiftration de la Juftice, les
Grands qui compofcnt laNoblefle
del’Etat, leurs habillemens, leurs
emplois , leur maniere de traiter
avec leur Souverain , foit en public,
foit en particulier, les rangs qu’ils
gardent entre-eux & dans les ce-
remonies publiques, dans leurs vi-
fites ou quand ils (e rencontrenr,
les honneurs qu’ils exigenr des par-
ticuliers dans les occafions.
C’eft dans ce (eul Ouvrage qu’on
trouvera au vrai la religion ancien-
ne 6c moderne de ces Peuples. Le
culte qu’ils rendent au grand Ser-
pcnt oui eft ä prefent leur princi-
pale Divinice, & a leurs autres
Dieux inferieurs.
On verra d’oü leur efl venu ce
nou-
P R E F A C E. ix
nouveau Dieu , par quelle occa-
fion-, quelle raifon ils ont eu de
l’adorcr, commenr ils s’acquircenc
de ce culte , avec un derail des pro-
cedions 8c des offrandes que Ton
fait ä fon honneur en cerrains tems.
Sc dans certairies circonftancesj
qucls font ies Miniftres de l’un & de
l’aucre iexe, comment les jeunes
filles (ont initiees ä ces mifteres,
les Privileges de ces filles &le droic
qu’elles ont de faire enrager ceux
qui font aflez fous pour les epoufer.
Quelques hifloires für ce fujec di-
verciront agreablement le Lc-Efeur*
car on n’a rien oublie de tout ce
qui peut lui faire plaifir 8c l’amufer
en Pinftruifant.
Le Roi de J uda quoique Souve-
rain Sc fort abfolu dans fon Etat , re-
leve du Roi d’Ardra oud’Ardres,
qui deputc un de fes Olficiers pour
lui mettre furJatetelacouronneou
ce qui en tient lieu , apres que le Roi
de Juda a fait faire par maniere
d’hommage les reparations conve-
na’bles ä la porte principalc de la
Ville d’Ardres. * f Ce
x PREFACE.
Cc meme Roi d’ Ardra elf enco-
rc Souverain des Rois de Popo Sc
de Cotro, quoiqu’il releve lui-me-
rae du Roi de Benin, Sc que ce
dernier releve encore d’un autre
Souverain, donc le Royaume ou
l’Empire eil ä PEft, Sc le nomme
felon quelques- uns Biafara. Nous
n’cn dirons pas davantage, afinde
ne rien avancer legerement , Sc qui
ne l'oit pas fonde für de bonnes
prcuves.
II v aau Nord d’Ardra deux perirs
Royaumcs appellez Fouin Sc Oul-
coumi , Sc au-deflus de ces deux
lä un plus confiderable , appclle Da-
houme ou Dahouma.
11 y a apparence que ce dernier
Souverain ade grandcs pretentions
Cur ces quarre Erars , ou qu’il a
cu de forres railons de leur faire
la guerre , puifqu’il eft forti de (es
Erars en 1 72 8. avcc fon armee, qu’il
a attaque le Roi d’Ardres , Pade-
faic, Pa pris prifonnier, Sc lui a
coupe la tere de fa propre main.
Aprcs cela ll s’elt empare de fes
PREFACE. xi
Etats, s’eft löge dans fa Capitalc,
dans fon Palais, a joint les fem-
mes du defunt ä cellcs qu’il avoic
amenees aveclui , en un mot il s’eft
fait Roi d’Ardres comme il l’etoit
de Dahouma.
Son armee n’etoit pas fort nom-
breufe , on pretend qu’il n’avoit que
dix mille hommes, ceux qui lui en
donnent le plus, ne la font mon-
ter qu’a vingt mille. Mais c’etoient
des troupes choifies , egalemenc
braves Sc bien difciplinees, con-
duites par un Prince plein de va-
leur Sc de prudence , Sc fous lui par
des Officiers d’experience , Sc tel-
lement obeidantes Sc foumifes ä
leurs Chefs , Sc ceux-ci ä leur Sou-
vcrain, que pasun Officier niSol-
dac n’avoit o(e s’approprier la
moindre chofe dubutin Sc des de-
pouilles de l’ennemi , fous pcine de
perdre la tete für le champ. IIs
etoienr obligez de tout rapportcra
la maße commune , dont le Roi fai-
foit la repartition comme il le ju-
geoit ä propos.
* 6
Ces
XII P R E F A C E.
Ccs troupcs entrerent dans Je
Royaume de Juda apres la con-
quete de celui d’Ardres , Scycom-
mirent de grands defordres.
Ce n’eft pas la coütume que les
Rois de Juda fe mettent a la tete
de leurs troupes, ils ne fortentja-
mais de leur Palais depuis qu’ils
ont ete couronnez , que pour aller
une fcule foisrendrevifite au grand
Serpent, & lui faire leur homma-
ge & leurs prelens.
Le Roi de Juda apprenant l’ir-
ruprion que celui de Dahouma
faifoit dans fon Erat fit aflembler
fes Milices. Les Gouverneurs de
fes Provinces mirent fous les armes
celles de leurs Gouvernemens ; mais
loit qu’il yeüt de la mefintelligen-
ce entr’eux , foit que quelques-uns
fufient gagnez par le Roi de Da-
houma, lesunsferetirerent, lesau-
tres quietoient en contellation für
le rang, la prefeance &c le com-
mandement , fe comporterent fi mal
qu’ils furent ailement defaits par
ceRoietranger,qui enfic un grand
car-
P R E F A C E. xm
carnage , prit un nombre infini
d’Efclayes ou de Prifbnniers, car
c’eft la meine chofe. I_e Pa is fut
ravage, pillc, detruit, la Ville ca-
pitale emporree lans relillancc,
pillee Sc brülee. Les Comptoirs des
Europeens eurent Ie m£me Tort ,
Seils auroient ere fort a plaindre,
s’ils n’avoient pas eu des Forteref-
les au bord de lamer, oüils fe re-
tirerent , Sc oü ils fauverent ce qu’ils
purent faire tranfporter des Comp-
toirs qu’ils avoient dans la capita-
le du Royaume.
Le Roi de Juda abandonna fon
Palais Sc fe fauva dans les bois Sc
dans les montagnes pour mettre fa
vie en fürete, Sc epargner au Roi
Dahouma la peinede lui couper la
tete , comme il avoit fait au Roi
d’Ardres. Telleetoitlafituation de
ce Royaume deiole, lors des der-
nieres nouvelles qu’on en a re9Ües.
Mais comme tous ces Princes
Noirs ont befoin du commerce
des Europeens pour fubfifterj ileft
a croire que les chofes fe retabli-
* 7 ront
XIV P R E F A C E.
ront comme eliesetoient avant ces
defordres , & que foit quc lc Roi de
Dahouma trouvant le lejour d’Ar-
dres plus agreable que le fien, y fixe
fa demeure, le Pais de Juda qui
cfttres-bon,feretablira en tres-pcu
de tems, & le commerce recom-
mencera für le meme pied , ou
peut-etrc für un autre qui fera
plus avantageux aux Europeens.
Nous pouvons dans une autre
Edition ou dans une autre Rela-
tion , donner une connoiflance plus
etendue des Royaumes de Benin ,
de Biafara, des Calbaris, & des
Calbongos, li nous fommes afl cz
heureux pour reccvoir des memoi-
res de cesPais-lä quimeritent l’at-
tention & la curiofite du Public.
Cet Ouvrage eft enrichi d’un
grand nombre de Cartes Sc de
Planches en Tailles-douces.
Les Cartes ont ete drefiees par
M. Danville Geographe ordinaire
du Roi , li connu chez les Savans
par les Ouvrages excellensqui fiont
l'ortis delcsmains. C’eft faire leur
eloge
P R E F A C E. xv
eloge que de noramer leur Au-
teur, qui n’a rien epargne pour
leur donncr toute la precifion que
ces fortes de chofes demandenr. Un
fera egalcment fatisfait du fond de
l’üuvrage , & de la maniere dont il
a ete execute par le Sr. de la Haye fa-
meuxGraveur,&l’un des plus exatts
qui ayent paru jufqu’a prefent.
A l’egard des planches , elles ont
ct6 gravecs l'ur les dcdeins origi-
naux du Chevalier des Marchais ,
qui les a fairs für leslieux avec une
attention , unerecherche & un goüt,
qui en faifant connoitre fa grande
habilete dans le deflein > donnent
des preu ves tres-marquees de fon
exaftirude. Le Public en fera con-
tent, on peilt le lui promctrre par
avance, laus craindre de fe trop
avanccr.
L’Ille de Cayenne etoit le licu
oü le Chevalier des Marchais devoit
nicttrc a tcrre les Negres efclaves
qu’il avoit cmbarquez ä juda. II y ar-
riva apres une longue Sc ennuyeufe
traverfec, danslaquelle il pcrdit la
moitiö
xvi P R E F A C E.
moitie des efclaves qui y devoient
etre vendus. II rend raifon de ce
malheur & de la percequcla Com-
pagnie a foufferre , Sc il propole des
expediens pour les eviter.
II nous a donne avec fon exa£litu-
dc ordinaire la lituation de rille,
du Port Sc de laVille de Cayenne,
qu’on appelloit ancienncment S.
Michel deCeperon, dunomdela
colline für Iaquelle la forterefle eft
bade. II nous a marque les fondes,
les giflemens des cotes, les Iflets,
les bancs de fable & ecueils, & gene-
ralement ce qui peut fervir ä un Na-
vire qui veut y aborder ou en fortir.
Mais il s’en falloit bien qu’il eüü
für cetre Ille Sc für fes environs des
connoiflances au(ll etendues que
für les cotes d’ Afrique , a fon de-
faut j’ai eu recours ä Monfieur de
Milhaut Chevalier de l’Ordre de
S. Michel, Sc Juge de l’Amiraute
de Pille & du Gouvernement de
Cayenne, qui etant parfaitement
au fait de tout ce qui regarde ce
Pais , m’a donne tous les dclaircif-
femens
P R E F A C E, xvn
femens dont j’avois bcfoin, pour
rendrc au Public un compte exact
de cette Colonie. Ses memoires 8c
fes in(lru£tions ont beaucoup aide
Monficur Danville a dreder la
Carte prefque Topographique de
cette Ille 8c des environs, qui Tont
habitez par les Francois 8c par les
Indiens. On y verra dans leurs pla-
ces les habitations 8c les noms de
fous les Habitans, la diltinction
des fucreries , des roucourics , des
indigoteries , des caffeteries, des
menageries > c’ell ainfi qu’on ap-
pelle les lieux oü Ton elc-ve des be-
ftiaux & des volailles, 8c oü l’on
cultive le manioc 8c les autres grains
8c fruits qui lervent ala nourriture
des Habitans 8c de leurs Efcla-
ves. On a marqu6 la fituation des
Rivieres , des Collines , des Monta-
gnes j les Terrcs qui font en valeur,
celles qui font abandonnees. On a
donne*un plan exact de la Villede
Cayenne, fcs quartiers, les rües
8c leurs noms.
Pour une plusgrandeintclligen-
ce
xvii i P R E F A C E, •
ce on donne au Public une Carte
generale du Gouvernement de
Cayenne, qui n’eft pas renferme
dans Tille feule, mais qui sietend
fort au loin dans la terre ferme &c
Province de laGuianne, depuislc
Cap de Nord qui dt environ par
les deux degrez de Iatitude Sep-
tentnonale, jufques pres la Rivic-
re de Maroni & d’lguoeri. On
y a marque & diftingue les diffe-
rentes Nations Indiennes, Ameri-
quaines ou Sauvages qui font re-
pandues & vivantes dans ce Pais.
J’ai cru faire plaifir au Public
en lui donnant en abrege le voya-
ge que les Peres Grillet & Bccha-
mel de la Compagnie de Jefus fi-
rent en 1674. ils penetrerent juf-
qu’aux Sauvages Acoquas , ce qu’a-
vant eux aucun n’avoit ofö entre-
joint une Lettre du R. P.
Lombard de la meme Compagnie
a prefent Chef & Supericurdetou-
tes les Millions que fa Compagnie a
etablics dans ces Pais , dans laquel le
il
prendre.
I’v ai
P R E F A C E. xix
il rend compte a Ton Frcre auf-
fi Religieux de la meme Compa-
gnie , de ce qu’il a fait pour conver-
tir Sc attirer ä une vie fedentaire
Sc chreticnne des Nations differen-
tes de S'auvages , qu’jl a affemblees
a l’embouchure de la Riviere de
Courou, oü ils font devenus de
bons Habitans , dont l’cxemple
joint a ce que fait cet excellent
MifTionnaire Sc fes Compagnons,
changera le naturel volage Sc in-
conftantde cespeuples, & lcs obli-
gera ä une vie civile Sc laborieu-
ie, ce qui dans la fuite produira
des biens infinis, tant pourlapro-
pagation Sc PafFermifleracnt de la
foi, que pour l’augmentation de
cette Colonie, Sc pour la mettre
en etat de fe faire refpe&er de fes
ennemis Sc de fcs voifins.
Mes amis de la Martin iquem’a-
yant envove les defleins des nou-
veaux fourneaux des fucrcrics , m-
ventez par les Anglois pour dimi-
nucr la confommation prodigieu-
fe de bois qui fe faifoit dans les
an-
xx P R E F A C E.
anciens fourneaux, je les ai faic
graver dans toure leur precifion.
Quoiquc ces defleins 8c leur cxpli-
cation ne lemblent regarder que
les fucreries, il me femblc qu’ils
peuvent etre d’ufage 8c d’une gran-
de utilite pour tous les endroirs oii
il eft neceflaire d’avoir un nombre
de fourneaux , dans lefqucls on con-
fomme beaucoup de bois ou de
charbon, dont ils diminueront la
quantite 8c par confcqucnt la de-
penfej c’ell la vue que j’ai eue cn
les donnant au Public , 8c dont les
Habitans de Cayenne peuvent pro-
fiter, aufli-bien que des autres in-
ffrudlions que je leur ai donnees.
J’ai joint ä ce deflein celui d’un
rameau del’arbre qui porte le caf-
fe dans la grandcur naturelle de f'cs
feuilles , de fes flcurs & de fes fruits.
Il m’a ete envove de la Martinique
par Monfieur de la Guarigue Sur-
nilliee , ancicn Capitaine d’une
Compagnie derachee dela Marine,
Colonel deMilice& Chevalier de
S. Louis; cct Oflicicr habile, cu-
rieux
PREF'ACE. xxi
rieux 6c exatt, fi connu par les
longs fervices quc lui , fcs ancetrcs
6c ia famillc ont rendus dans les
IflesduVent, a eteundesprcmiers
qui aic cultive l’arbre du caffe für
fon habitation , au quartier de Sain-
te Marie •, le Memoire qu’il m’a en-
voye für ccla eft cxccllent , je le
donne tout enticr au Public avcc
l’attcftation de Monlieur Blondei ,
alors Intendant des Ifles 6c Terre
ferme de l’Amcrique Frangoife.
J’ai oublie de marquer dans le
corps de l’Ouvrage un remede in-
faillible 6c fort aile pour les coups
de Soleil fi dangereux , 6c qui ont
des fuites fi facheufes , fur-tout de-
puis que les hommes 6c les fcmmes
le lont avifez d’aller la tete nue de
pcur de gatcr l’economie de leurs
cheveux. J’efpereque \lrs. lesMe-
dccins du nombre defquels je n’ai
pas Phonneur d’etre, mepardonne-
ront la legere entreprife que je fais
für leurs droits. Voici le remede.
Quand on fe fent frape d’un coup
de Soleil , il faut le plütot qu’il elf
pofii-
xxii P R E F A C E.
polübletater avcc le doigt l’cndroit
oü la douleur fe fait fentir 1c plus
vivement , rafer lcs cheveux für cet
cndroit, 8c y appliqueruncbouteil-
le pleine d’eau fraiche, la couler
für cet cndroit avcc aflez d’adrcHe,
pour que l’cau dont eile eft pleine
a deux ou troisdoigts pres ne s’e-
coule pas. On tient la bouteillc
ainli pofee jufqu’a ce qu’on s’ap-
pcrcoive que l’cau commence ä
fremir 8c meine a s’&cver comme
fi eile etoit für le feu ; alors on
fubftitue promptement une nou-
vellc bouteille pleine d’eau com-
me la premiere, Sc on continue
d’en fubftituer de nouvcllcs, ju(-
qu’a ce que l’eau -ne contra&eplus
de chaleur ni de mouvemcnt, 8c
alors le malade eft cntieremcnt
gueri 8c hors de tout danger. Ce
rcmcde eft fimple & aife , 8c on peut
afturer qu’un grand nombre d’ex-
periences cn aftiirent la bonte 8c
l’effiicacire.
Fin de la Freface.
T A-
T A B L E
Des Figur es contenucs dans Ic Foyage du
Chevalier des Marchais cn Guinee ,
a Cayenne , &c.
OM s’elt aper^u trop tard qu’il y a quel-
ques figures dir une meme planche^qui
fe rapportent ä des endroits difFerens de cec
Ouvrage; on a fupplec ä cetinconvenientpar
la Table fuivanre, qui indiquera au Lecteur
des figures qui fe trouvent dcplacees.
T O M £ I.
Carte de la Cöte de Guinee, Page
Vue de l’lflc d’Oüeflant, pag. 18.
V ue de 1*1 fle de Porto Santo , pag. 3 i
Vue de TI fle des Salvages, pag. 34
Vue du Cap Verd.
Vue de la Rade de TI fle de Goree J
Monftre Marin 7
Dorade, pag. 7 i.J
Trompcs de Mer extraordinaires £
Bccafles de Mer ^
Autre Trompe de Mer
Poilfon appelle Diable, efpece de Raye
pour la page 176
Vüc du Cap de Monte,
Cap Mefurado 8c entree de la Riviere,
Maiions des Negres du Cap Meiurado,
Poiflons extraordinaires du Cap Mefurado,
Entree de ia Riviere de Seflre,
Vues de la Riviere de Seflre,
Cap Appollonia, pag. 111. 1
Lestrois Forts d’Acraoud’Acara, pag. 174 >
Vue de luda, pour le Tom II. pag. 17 J
Fort St, George de la Mine, pag. 25-4 •»
Fort du Cap Corfe , pag. z6y s
iS
40
41
-}
70. 71
70
81
97
104
121
136
212
TO*
T A B L E
TOME II.
Carte de la partic de la Guinee fituec entre IfTini
6c Ardra, Page i
Carte du Royaume de Juda, 9
Vue de Juda (ic trouve a la page 211. du Tome
IJ , 17
Poiflon appelle Lunc, 19
Forts des Europecns a Juda, 34
Comptoirs des Europecns a Xavier, 40
Couronnemcnt du Roi de Juda, 57
SuppÜce des Adulteres ä Juda, <56
Favori du Roi de Juda. Sepulcre du Roi, 7 6
Agoyc, Dieu des Conieils, 129
Proccllion au grand Serpent pour le Couronne-
ment du Roi de Juda fait le iy Avril 172p.
Habillemens 8c Armes des Negrcs, 194
Pois de Juda 203
TOME .III.
Carte de Pille de Cayenne 6c des Ri vieres voiii-
nes page 1
Fourneaux d'une Sucrerie a l’Angloile, 208
Ramcau de Cad'e dans la grandeur naturelle , 229
Gros ventre 6c Cornet poillons , 316
TOME IV.
Carte de la Guianc Fran^oile, page 1
T ABLE
T A B L E
DES CHAPITRES.
TOME PREMIER,
Chap. I. K Chevalier der
M***. partdu Ha-
vre de Grace. Hefcription de
ce Tort . Son Voyage jufqu'a l’O-
Ch ap. II. Tiu Tort Louis , de l’O-
rient & des Cargaifons ordinai-
res pourle Commerce de Guinee,.
Chap. III. Tiepart de l’Orientf
obfervations pendant la route,.
Ißes de Madere , de Torto Sanc-
to. Variation de l’Ayman. Ro-
yaume de Boure. 30
Ch a p. IV. Route de Serrelionne an
Cap de Monte. Tiefer iptim de
rient.
page 1
21
ce Ta 'is.
Chap.
2
TaBLE DES CHAPITRE3.
Ch a p. V. Du Cap de Monte , & du
Commerce qni s’y fait. 8 t
Ch a p. VI. ‘Du Cap Mefurado. Sa,
Defcription. 93
Ch a p . V II. Projet d’etabliff ement
au Cap Mefurado. 1 1 o
Chap. VIII. Depart du Ca p Me-
furado. Route jufqu’au Cap de
‘Palme. Defcription de tout le
Pai's. 1 3 1
Chap. IX. ‘Du Cap de Palme,
Defcription de ce Pai's , depuis
le Cap jufqu’a celui des Trois
Point es. 1 f7
Chap. X. De la Cöte d’Or. Def-
cription du ‘Pais > jufqu’au Cha-
teau de la Mine. 190
Chap. XI. Du Chateau de la Mi-
ne. Hißoirede cet et ablif ement.
238
Chap. XII. Des Moeurs & des
Coutumes des Peuples de la Cö-
te d’Or. 277
Fin de la Table du Tome I»
v o y a~
r
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)tnc
ilependans de .formt t
f Jet/ /e Au
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ISA GO R
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Roy Tue Manotx
dont /e Pot est a pelle
hfle Massacovl^r
*v/ Ta. r ul ho ‘
RioM.Sl\
ISTANNA
laVille de Benin
da (+ y/t ’ </ i V elant plus Jr\ y nertlee
et conmte plus ert dela/l »
pte le reSle de /a Om nee .
orten a/a/tum. Carte particu/ie re
et leaucoup p/us otroonsfanotee .
da ns /a prelle o/r a oontprts.. Irdra
Cot/o
orhottla/a
Uro <2 'eApn^^
C.Monti
l 'ent ree dela Ptrtere de Jhlte
est rrnpra/realde ,
etson cours est tnconmt
I/v a rrear/trr/o/res d arteten nes l ar/es
t/tt ft tont rerttr dtt Orand deartes
otr dolht/n
% RoyTde Eoi,gia
Vi i* d o/t sont sortis
lc8 OaiXMl«
Lin
C^fo/Tru >
da Grame de dfartrauete. yu on prenda la Cote ,
prtnstpalernent erttre P/o Secctos et le Cap des Palmen
est t/rte espeee de Pot vre ,
pte les Betontstes ont rtorne i \irdarrtome .
des anotenes Cartes Per tuaa/s es ■
dort nent tat eours Port eterultr au dedans des U
alt Ptrtere pur est rtomee Suciro Ha Costa
ce prr pot/rot t conventr ala Brr d Isst tu
pluslt J pt a une p eitle Ptrtere
pte les relations I/ollartdotses
rnaryttenl un peu ert deea .
C.Mi8eri
* .7 Ortyot
F ert Franfou
Fort .Iw Aus
{-tWp<nt &*//’<■
iy\t ‘iro j / <
& ?/ ! g ,
i ’ de Forum
«.oVÄ?»
d es N eures de ee/te i die enlre /e Cap des Pa/rnes
et Cap da/tott sont dun man vats nalttrel
et ort rte tra/te pas chez ettac ausst Itlrernent
a/t 'adlet/ rs
7 \te . foule
i S Paul
Insocco
Pole/na
ptt porte eap,4/t.
V fon/eae
v s T) A d o v
j)KS Qidt-qidt
OUtmS au Per &U('Coo
U'elett ijilid
Corrtk
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Cap de$ rT leimte
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Sn r/ti i ole d'L }r
r CJ/otlandots
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I i Datiois
O {^U/uudeli furaeotS
kr? B Op A* Q\ Cl 1‘ Portuaa/s
7My??i»r pfirA»; Mitombo«
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Coiule-Qojas
on Hanls Qo/as
Carte de la Cöte j>e Guinee
IC T DU PAJ S, s/i/lti/il ytt // est cvit tut ,
t/e/wts /a Kiviere tlc Scrre Iionc jttsyti \t tW/c t/es Camarones .
P.4K LE S* TjAnVILLE , Gcooraplic* Oixi* c duÜoi
• Tuil/et jjzq
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Tom J. Pao j .
LESAYOS Äh fr ott atterrtere .
dort/ lepa vs est dort elototte ,
et ptt « wt darf t/rte trntption
da ns lepa vs de Daltorne
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r Cat re dt y 'erst ort
Royaume de Dahome
oti Baouma,
deutle Pot /tonte Dada.
aconp/ts dep/tts pett de tents
les P",' Jddrdre et deduda ,
et plusteurs autres .
Ke HE. LEE
dteues Corn/rrnnes . de .2^ attdeare
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dieuesu armes, de jo au deore .
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Grandes dteues . des? S au dea re
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IJn euse Sattle prtneipal commerce ./e la Ptrtere
y Ji Boudelou
Awcrri ou les Por/uoats sont eiuö/ts
A WrE 11 II I * t )// nretendauc
Ort pretendpte tvutes les Pt tue res .
dep/tts B ent n/ttspt au Callart .
se cornrnunujuent par des 6r*ts .
ert Sorte iju ort peu t aller des unes dt ns les autres
. Hais on n 'est pas asses tn/orme du deta/l
po/tr pott votr le rep res enter tey .
com me on a represente dun autre cote
des l rat ich cs de la Ptv/ere de Be run
fes l rat ich cs de la Ptrtere de Berun * ^ ® D E § ^ >
yut s etividenty/ispt au Popo . \ h ll [ -
a jf t d Krijljp jT
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\l \ V ,, MocoJ# ,A‘ W», ,
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j£v larulen
f:As. aS*
VOYAGES
Dü CHEVALIER
DES M.***
EN GUINEA , AUX ISLES
' VO I S I N E S,
ET A CAYENNE.
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE PREMIER.
Le Chevalier des M * + *. pari du Havre de
Gr acc. Defcription de ce Port . Soft
Poyage jufqu'd /’ Orient*
E Chevalier des M***. a fait
tant de Voyages en Afrique
& aux Ifles de LAmdrique ,
qu’encore que je ne promette
ici, que celui qu’il a fait pendant les an-
nges 1724 1 7 z j. 1 7 2 6. je ne laiflerai
Tome L A pas
2 VOYAOES
pas de rapporter , quand Poccafion s’cn
prdfcntera, ce qu’il a vü dans fes Voya-
ges precedens , & les remarques qu’il a
faires pendant qu’il a commande les
Vaifleaux taut de la Compagnie des In-
des , que des autres Compagnies qui Tont
prdccdde , & dans les armemcns parti-
culiers oü il a etd employd. Cela m’a pa*
ru ndceflaire pour contenter entierement
la curiofitd du Public, a qui parccmoycn
on ne laiflera rien ä delirer für ce qui re-
garde la Guinee, en comprcnant fous ce
110m , la valte dtendue de cötes qu’il y
a depuis la riviere de Serrclionne, julqu’ä
Pille du Prince.
J’ai remarquddansma Relation de PA-
frique Occidentale, que la riviere deSer-
relionne , etoit la borne qui fdparoit les
deux Compagnies que l’on connoilfoic
en France fous le nom de Compagnie
du Senegal & de Compagnie de Guinee.
La Compagnie des Indes formde en 1718.
fous le nom de Compagnie de Miffiflipi*
ayant acquis les droits de toutes les autres
Compagnies, c’eit-ä-dire, du Senegal, de
Guinde , de Canada, de Mifliflipi , des
grandes Indes, n’a pas manqud de conti-
nuer le commerce que toutes ccs differen-
tes Compagnies faifoient dans les lieux
de leurs conceflions ; on prdtend meine
qu’elle Pa augmentd conliderablcmcnt.
Elle travailJe en effet avec des fonJs n
conliderables , qu’on peut tont efperer du
fjavoir - faire de ccux qui la conduifent.
Elle a confcrvc les ddpartemens des an-
cien-
en Guine’e et a Cayenne j
ciennes Compagnics, afin d’eviter lacon-
fulion; eile a un Direötur general dans
Je departement du Senegal , qui commencc
au Cap-blanc , & qui finit a la riviere de
Serrelionne; &unautre Dirc&eur general
pour Je departement de la Guinee, prifc,
comme nous venons de le dire , depuis
cette riviere de Serrelionne , jufqu’ä l’Iflc
du Prince qui appartient aux Portugals,
car quoique dans les termes de fa concef-
fion , eile puiffe dtendre fon commerce
jurqu’auCap de Bonne Efperance , on n’a
point \il juiqu’ä prefent , qu’clle en ait
fait aucun für cette c6te, depuis le Ro-
yaume d'Ardres jufqu’a ce Capfameux,
ni qu’clle y ait eu d’dtablilfemens , de
Comptoirs ni de Forterefles.
Lcs Vaifleaux qu’clle arme en France,
ont leur dellination particuliere pour
quclqu’un de ces departemens , & lans
une neceffite abfolue , les Commandans
nc s’avifcnt point de changer leur route,
& d’aller fe faire voir dans les lieux d’un
departement, pour lequel ils ne font pas
ddiinc^.
Tout le monde f<;air, que le magafin
general de la Compagnie, fon Port pr in-
cipal, fon Arcenal, lont ä l’Orient, Vil-
le , Bourg , ou Village , comme on le
voudra appeller, litud au fond de la Bayc
du Port-Louis, & ä i’embouchure de la
riviere de Pontcrof ou c Blavet ; mais
cela n’empeehe pas qu’ellc ne faffe fes
armemens, comme eile le juge ä propos,
dans tous les Ports du Royaame. C’elfc
A 2 1*
4 VOYAGES
la commodite des chargemcns ou des
<5quippemens des Vaifleaux qui la ddter-
miiie. Qudqucfois les Vaifleaux , tout
armez & tout ebargez , fortent de Dun-
querque, du Havre, deßreft, de Nantes,
de la Rochelle, & d’autres Ports, & font
route vers les lieux de leur deftination ,
quelquefois eile fait les armcinens dans
certains Ports, eile y Charge fcs Vaifleaux
des marchandifes dont eile a befoin pour
fon magalin de l’Orient, & quand ils y
font arrive2 , & qu’ils ont dechargd cc
dont ils dtoient chargez, eile leur donnc
les carguaifons convenables aux endroits
£our lelquels eile les deftine & leur en
fait prendre la route.
La Fregate, l’Expedition , du port de
tyo. tonneaux , armee de 24. canons &
de 40. hommes d’equipagc cn temps de
paix, avoit etd armdc au Havre deGrace
& chargee de chanvre pour l’Arcenal de
POrient.
La Ville qu’on appelle ajourd’hui le
Havre de Grace , s’cft appellee d’abord,
, Francifco-Pole , du nom de Ion Fonda-
Srtcc!rCdC tcur Francois I. Roy de France. Avant
ce Prince, l’endroit oü eile eft bätic ctoit
entierement defert, ou tout au plus n’d-
toit occupe que par quelques cabanes de
Pecheurs , que la commodite de la pc-
chc y attiroit. Elle ett 2 Pextremitc du
Pays de Caux dans la Normandie , ä
Pembouchure de la riviere de Seine, dans
un terraiu uni , marecageux , & qui n’cft
commande d’aucune hauteur. Ce Prince
l’cn-
en Guine’e et a Cayenne. y
Penferma de murailles avec des tours ,
dont il en refte encorc aujourd’hui quel-
ques-unes. I) commcngales jettees de bois
qui forment le Port, il la peiipla des Ha-
bitans des lieux voifins qui voulurent s’y
venir etablir, & des ce temps-lä on y en-
tretint une Garnifon, pour empecher les
cnnemis de PEtat de s’en emparer; caron
reconnut bien-tot Ion utilite & fa confe-
quence, & quoique pctice & alfezmalfor-
tifide, on la regarda avec raifon, commc
une clef de la France de ce cöte-la ; c’eft
ce qui fait quc quelques Autcurs l’ontap-
pel 1 de Caftrum novunt , ou le Fort-neuf:
il y a pourtant bien des anndes qu’on ne la
connoit plus, ni fous cc 110m, ni fous
celui de Francifco-Pole, mais leulement
fous celui de Havre de Grace,dontil n’eli
pas poffible de donner la vdritabledtimolo-
gie, nide dire letemps ou l’occalion,pour
laquelle ce 110m lui a etd impofe.
La Ville avec le Port, fansy compren-
dre la Ciradelle , forment une efpece de
triangle Ifocelle , fortifid du c6te de la
Campagne de trois Baliions unis par des ?c[c
courtincs fi longues , qu’on a etd obligd dc aVllCr
de les couvrir de plufieurs pieces detachdes
au nombre dc fept, qui ayant dtd faites en
divers temps & par differens Ingenieurs ,
n’ont pas toutc la regularitd qu’ellesau-
roient eues, (i on avoic travailld de luitei
& qu’on eüt cu un defleinfixe de faire une
enveloppc ä la premiere cnceinte ballion-
nde,qui paroit avoir ete faite danslegoüc
du Chevalier de Ville.
A 3
L*
£ V O Y A G E S
La baze ou le cö 16 qui rcgnrdc laMcr,
n’a qu’une courtine allez longue , termi-
n<5e du cötc de ttrre par un ßaltion qui
couvre 1’angle, & du cöre de l’entrde du
Port par un dcmi Baftion > entre icquel
& Pentrtfe du Port il y a un elpace allez
grand , ferme d’une grolle muraiile qui
paroit un reite de la prcmiere enceinte, &
une grolle Tour qui fert de magalin ä
poudrc, dans lequel tous ies Vaifieaux qui
entrent font obligez de inettre leurs pou-
drcs , leurs gargouffes , leurs grenades
chargtfes, & gdnlralement tout ce qui eit
fufceptible du fcu & qui pourroit cauler du
defordrc. Entre cctte Tour & le dcmi
Baltion, eft une des portcs de laVille. La
courtine du cAt 6 de la Mer, dt couverte
d’une grandc demie Lune ä flanc , avec un
foffd large Sc plein d’cau , accompagnde
d’un chemin couvert & d’un glacis qui
s’tftend, jufqu’oü vient la Mer quandelle
dt haute.
C’elt par cette porte qu’on entre für la
jettee du Nord, qui avec celle qui lui eit
parallele, forme l’entrec du Port. Ces
jettdes n’doient antrefois que de bois, &
par confequetit fujettes ä de frequentes
& tres conlidcrables rcfparations, On les
a faites de pierrcs de taille , & on les a
prolong£es , autant qu’il a 6t6 polfible, dans
un endroit comme celui-Iä, oü la Mer eft
fouvent trcs-grolfe & cxtremement forte.
Au bout d’une de ces jett£es ,eft utieT our
quarrte qu’on appclle laTourde la Chaine ,
für laquelle on a place lc Fanal.
La
en Guine'e et a Cayenne. 7
La jettee du Sud fait plufieurs angles*
Sc fe termine ä la Citadelle. Elle ferme
le Port avec le quai qui lui eft oppofe. II
n’eft pas des plus grands, mais il eft des
plus avantageux pour les Vaifleaux qui
ont la commodke de s’amarcr a des an-
neaux de fer qui font fcellez für les quais*
für lefquels ils peuvent decharger Ieurs
marchandifes ä l’aide d’une planche , fans
avoir befoin de chalouppes. II atteche
quand la Mer eft batte Sc les Vaifleaux de-
meurent für la vaze, ils fe relevent a me-
Lire que la Mer revienc. Si le vent eft:
violent dans ces momens, les Vaifleaux fe
choqucnt, Sc il faut de grandes attentions
pour empecher qu’il n’arrive des avaries j
c’eft le plus grand inconvenient de ce Port >
mais il lui eft commun avec tous ceux qui
a lieche nt.
Lc Port eft etroit, comme on le peut voir
für le * plan que j’en donne ici, il eft long
en echange, Sc fait un des cotez de la Ville;
il fe termine au Baftion des Capucins qui eft
la pointe de la Ville, il eft coup6 environ au
milieu de fa longueur , par une branche par-
tagee en deux par une double eclufe. La par-
tie contigue au Port fert cncorc pour
Vaifleaux marchands. Celle que les eclufe^
rcnferment> eft deftinde pour les Vaifleaux
du PvOi, on i’appelle le baflin. Les Vaifleaux
y font toujours ä flot par lc moyen des eclu-
ies qui retiennent l’eau ä une hauteur conve-
nable. On les ouvre quand la Mer eft hau-
te ) afin de changer Sc purifier leau du baf-
Tom. /. A4 lia*
* L’Aateur a oublic de donner cc plan.
8 Voyagbs
fin, & on !es ferme des que Ia Mer baifle»
& qu’elle n’eft plus qu’a la hautetir donc
on a befoin. 11 y a ä i’extremite du baffin
un arcenai Sc des chantiers de conftruo
tion , une Ecole de Marine , 6c generale-
ment tout ce qu’on voit dans les autres ar-
cenaux du Royaume.
Quoique le baffin foit deftine particu-
lierement pour les Vaifleaux du Roi , on
ne laifle pas de permettre quelquefois aux
Vaifteaux des Particuliers de s’y retirer,
furtout a ceux de la Compagnie, ä qui Sa
Majefte a 2ccorde ce privilege , mais les
uns «Sc les autres font obligez de fc foü-
mettre aux rcglemens etablis dans le baffin.
Qui que ce foit 3 n’y peilt avoir de lumie-
re pendant la nuit , fans une permiffion
expreflc du Commandant , 6c comme on
les y faic jouir de toute la protcdlion dont
ils ont befoin , on cxige auffi d’eux une
parfaite obciffiince.
Le baffin Sc le petit Port qui lui fert d’en-
tree, partagcnt la Ville en deux parties in-
egales. La plus grande , eil du cbte du Cou •
chant. Les rues font allez, droites > mais
inegales en laigeur 6c plus etroites que lar-
ges , les maifons font alfez: hautes 6c fort
ferrees ä caufe de la quantite de logemens
que demande le pcuple nombreux qui les
habite. On pretend que cette Ville, toute
petite qu’elle eft , renfeime plus de vingt
mille ames , Sc qu’il y a dans ce nombre
plus de fopt mille fcmrnes, ou filles, occu-
pecs a faire de la dentelle. La grande E-
glife eft au centre de cectc partie. Elle fert
de
en Gitine’e et a Cayenne. 9
de Paroiife , car la veritable Paroifle du
Havre oft au Bourg d’ingouville, a
Heues au Nord de la Ville, ce qui montre
Pantiquitd d’ingouville & la nouveautd de
celle du Havre. Lc Cure d’ingouville rc-
fide neantmoins ordinairement au Havre,
& un de les Vicaircs qui fait fa rcliaence
a Ingouville, en deffert l’Eglife a la plasc
du Cure , qui ne fait point de proces a
ceux qui Pappellent Cure du Havre, car
la Philofophie enfeigne , que la ddiomi-
nation doit fe prendre de la plus noble par-
tie, & il ett certain que le Havre eftaprd-
fent infiniment plus confiderablequ’Ingou-
villc n’a jamais etd. II y aencore dans cet-
te meme partic un Monnftere de Reli-
gieules Urfdlines.
L’autre partie de la Ville, com^rifeen-
trele BafTm & le Port & terminde au Baf-
tion des Capucins , a fcs rueS plus regu-
lieres & plus droites. C’eft dans cctte par-
tie que demeure l’Intendant de la Marine.
Je ne f<jais s’il n’eft pas meine Intendant
de Jufticc, Police, & Financcs de tout le
Gouvernement du Havre, quirenferme les
Villes de Montivilier & Harflcur, & qui
fait un Gouvernement general enclave
dans le Gouvernement gdneral de Nor- LeHmeeft
mandie, qui domaeäceluiqui en eß pour-“^^^
vü le rang de Gouverneur de Province. n€iaj^ ® "
Les Capucins ont un Couvent en cette
Partie ; il dl voilin du Baftion qui porte
leur nom.
La Citadelle dl ä PF ft de la Ville, ei-
le a dd bätie fous le regne de Louis XIII rituelle 4»
to V O Y A <5 E S
du temps du Miniftcredu Cardinal de Ri-
chelieu. C’eft un quarre regulier tcutbä-
ti für pilotis, fes foflez font pleins d’eau,
trois de fes courtines fon.t couvertes de
tn is demies-Lunes , deux defquelles qui
regardent la terre font ä l’ordinaire dans
le foife. La troifidme qui donne für le
Port , eft für le chemin couvert , & n’a
poiut de fofTd. Elle fort ä couvrir la por-
te par laquelle on va de la Citadelle a la
Ville , & ddfend le Pont de pierre qui y
conduit & qui traverfe le Port. Les Bai-
tions font vuides ; le chemin couvert eft
large, & Pextr&nitd du glacis eft couver-
te par un avant-fofte plein d’eau. Les de-
dans de la Citadelle font bien bätis. II y
aune Place d’armes quarree; un des cötcz
eft formd par l’Eglile , & les maifons de
PAumönier & de quelques Üfficiers. On
voit au cAce oppol<£ le logemen t du Gou-
verneur. Les Calernes occupent les deux
autres cAtez Cette Place , comme il eft
de le voir , eft des plus confiderables’
cu Royaumc ; eile avoit cette reputation
avant m£me qu’elle ffit foitifidc comme
eile l’eft aujourd’hui. Qui cn feroit mai-
tre , le feroit cn memc temps de Pcntree
dela rrviere & de tout le commerce qui fe
fait ä Roüen & ä Paris. Les Rcligion-
naires la furprirent cn 1562. & la livrerent
aux -Vnglois ; mais on ne donna pas le
temps aux ennemis de la France de s’y
fortifier : on Paffi£gea aulfi-tAt & on
la reprit , Sc depuis cc temps-la on Pa
es Guine’e et a C avenhe. I*
gardee avec d’autant plus de foin, qu’oR
cn a mieux connu l’importance.
Outre la Porte qui conduit aux jet-
tdes , il y en a une au Nord du cötc de
terre qui conduir a Ingouville, par le moyen
d’une chaulße qui traverfe les marais &
les ruifleaux qui font en grand nombre de
ce cötd lä, & qui rendent l’approche de
)a Ville extremement difficile*
Qui necroiroit qu’une Ville ßtueedans
un air groffier & tel qu’on le doit atten-
dre, entre une grolle rivierey la Mer &
des marais, ne produiroit que des gens
grofliers, impolis &plus propres ä la ma-
noeuvre des Vailfeaux, qu’a entretenir u-
ne vie civilc? Qui ne croiroit encore qu’u-
ne teile Ville cß incapablede produiredes
S9avans ? On le tromperoit ndanmoins
infiniment i i on portoit un tel jugement*
Il y a peu de gens en France , peut-dtre
meine n’yena-t-il point, qui loient plus
fpirituels, plus polis, que les gens du Ha-
vre. Ils aiment les Etrangers , ils clicr-
chem a faire plaiftr & le font de bonne
grace; ils font francs & (incercs; il com-
merccnt avec hon neu r & avec bonne foi y
& quoiqu’ils lynchen t parfaitement bien
leurs inter^ts , il ne paroit point dans
leur conduite de cralfe ni d’aviditd, enco-
re moins de fupercherie ß ordinaire
aux Mirchands ; il femble qu’ils ayenr
celß d’etre Norinands depuis qu’ils ont
celfe d’dtre renfermex dans l.c G o uv er ne-
ment general de Normandie.
On pouroitaugmenter confiderablemeitf
A 6 le
neu*.
12 V O T A G E S
le Port, cn creufantun baffin entreleBaf-
tion des Capucins & la CitadelJe , & le
faire de teile grandeut & de teile profon-
deur qu’on jugcroit ä propos. On pou-
roit meine y tenir les Vaifleaux toujours ä
ffot. 11 eff vrai que la depenfe feroit un
peu forte ; mais la commoditd qu’on en
tireroit feroit infinie ; les Vaifleaux y fe-
roient dans une iÜretd eruiere, la Mer ni
les ventsne pourroient point les endom-
mager,& dans un ternps deguerreils n’au-
roient rien ä craindre des bombes des en-
nemis.
Voilä bien des avanrages ponr une auf-
fl petite Ville que le Havre & pour Ion
Port qui eff trop reflerre ; mais il n’eft pas
bien facile d’en joüir , la rade eff mauvai-
fe, expofee aux vents de Nord & de
Oüeft-Nord-Oüeff quiyfont tres-violens.
llsjettent les Vaifleaux ä la c6te fans ei1
perancc de le relever. Les Capitaines bien
lages qui arrivantälaradene feuvem gag-
ner l’enrree , parce que la Mer eff balle ,
doivent pliltöt faire quelques bordees au
large que d’attendre en rade le retour de
la manfe. lls ne courent point de rifque
en laifant cetre nianoeuvre, & ils en cou-
reroient beaucoup en moüillant en rade.
Des qu’un Vaifleau paroit vouloir en-
trer dans le Port , on lui envoye un Pi-
lote cAtier. Le Roy en entretienr plu-
ficurs; ils font examinez & re^us a l’Ami-
raute , & f^avent en perteöion le gilfe-
ment des bancs de fable & de rochers qui
font devant rentr^c, 6t qui Ja defendent
en Guine’b et a Cayenne 13
des entreprifes des ennemis. Ils font uu
miftere de cette connoißance & ils ont
raifon. Des que le Pilote cötier a mis le
pied dans un Vaiifeau , le Capitaine le
lui abandonne ablolument, juiqu’äccqu’il
foit amarre au quay.
Daus le temps de paix les Vaifleaux d-
trangers joüiüeut du meine avantage, on
leur envoye des Pilotes cötiers pour Ks
entrer & les ibrtir, & onprendgarde foig-
neufement qu’ils n’obfervent les bancs &
qu’ils ne fondent.
Ce fut donc du Havre que le Cheva-
lier des M***. partit avec laFregate l’Ex- Depait
pedition , le Dimanche lix Aoöt 1724. Havre.
Le calme l’obligea de le faire remorquer
par quatre chaloupes jufqu’au dclä des
jettees. 11 s’dleva enfuite un vent foible &
variable qui Pobligea de faire des borddes,
qui le porterent entin ä la grande rade qui eit
ädeux lieues de la Ville. 11 y moüilla lur
les lix heures du iöir par dix bralles , fond
de cailloux , ayant le Cap d’Antifcr au
Nord-Elt quartd’Elt & la Tour de Notre-
Dame a Elt-quart de Sud-Eft cinq degrea.
Quelque prdcaution que les Capitaines
des V aiifeaux armez au Havre puiilent
prendre pour raffembler leur dquipage a-
vant de fortir du Port, il s’en ddrobe tou-
jours une partie, & lur tout de ceux qui
011t encore quelque argem de rede de leurs
avances; ils ne fe croiroient pas en ffire-
td de confeience , s’ils en emportoient la
moindre partie, ils croyent le devoirtout
entier au cabaret , il faut qu’ils le ddpen-
A 7 vent
14 V O f A C E s.
fent tout avant quedcs’embarquer. Quand
il eft fini, ils prennent une chaloupe , &
conduits par ceux qui les ont aidez ä le
ddpenfer , ils vont joindrc leur VaifTeau
eil rade. II femble qu’etant alors dechar-
gez d’un fardeau, dont la pelanteur auroit
pu faire fombrer le ßätiinent, ils n’ayent
plus qu’ä faire volle & commenccr leur
voyage fous les aufpices de la pauvretc t
ä laqucile leur mauvaife conduiteles a rc-
duits.
Ce fut donc pour attendre ces matelots
debauchez , que le Chevalier des M***.
fut oblige de moüiller en rade, & d’atten-
drcavec l’inquietude d’un homme quicon-
noit le danger de cc polte , qu’ils eullcnt
achev<f de confommer leur argent. Quoi-
qu’il püt faire, ni fes coups de canon, ni
fon Pavillon cn berne nc purent les tirer
des cabarets oü ils dtoient. 11 falut paller
toute la nuit & !e lendemain dans cc mau-
vais endroit, jufqücs lur les cinq heures
& demie du foir que le vents’etoit misau
Nord-Nord-Oüefl avec une violence ex-
treme accompagnee d’uncgroire pluye,ce
qui prefagcoit un tcmpfite , il refolut de
rcntrer dans le Port , plutöt que de s’ex-
pofer ä fe voir affaler a la cöte , d’oü il
ne lui auroit pas d<£ poffible de fe relever.
11 faloit pour cela Iever l’ancre qu’il avoit
xnoüille , mats le vcnt ctoit li furieux &
la Mer devint (i große , que tous fes ef-
forts devinrent inutiles. Ses matelots fe
rebuterent voyant trois ou quarre de leurs
compagtions bleffez par le cabelian qui
ks
es Gu!K&’£ et a Cayenne. 15
les emportoit malgr<5 tont cc qu’ils pou-
voient faire , deforte qu’on fut obligd de
laifler filer le cable 6c de gagner Pentrce
des jettees. Le Vailleau alloit donner dc-
dans, quand 1c vent totnba toutd’un coup,
la pluyc to.uiba avec le vent, le calmefuc-
ceda a Porage , chofe fort ordinaire dans
la faifon oü Ton etoit, deforte qu’il refo-
lut de retourner au polte que l’on avoit
quitte. On eut bientAt dragud Pancre , tous
les matelots fe trouverent a bord , 6c 011
fe mit en etat de faire voile aufli-töt qu’on
auroit un peu de vent.
II en vint un peu avant minuic, on s’en
fervit aufti-tAt, 011 leva Pancre, on even-
ta les volles , 6c on porta a route environ
& une heureapresminuit leMardy8. Aoüt.
Le vent dtoit Eft-Nord-Eft petit frais, 011
porta au Nord-Nord-Oüeft, 6c comme la
Mer dtoit belle , on fe trouvavers les qua-
tre heures du matin par le travers du Cap
de la Heue, environ cinq lieues au large,
le Cap reflant au Sud Eft quart d’Eft.
O11 dccouvrit Barfleur für les 8. heures du
matin au Nord-Oüclt quart-d’Oüeft, mais
levent s’etant rang6auNord-Oüeft,onfut
obligc de changer le bord 6c de courir au
Nord-Eft. On continua cette route jufques
für les quatre heures apres midi que le vent
etant enticrement tombe , 011 fe trouva
dans un calme profond avec une groire
Mer clapoteufe , qui faifoit battre les Voi-
les fnr les mäts avec tant de violence ,
qu’on tut oblige de tout emmener de crain-
te qu’elles ne fc briläflcnt. On dejpeura
ainfi
16 V O r A G E 5
ainfi ä mäts & ä cordcs , jufqu’au Mer-
credy neuf Aoüt , für lcs quarre heures
apres midy que le vent drant revenu au
Nord quarr de Nord-Üüdt , memc allez
frais , on porca au Nord quart de Nord-
Eft, pour s’elever du Cap de Barfieur.
(Jn ddcouvrit Tille de Wichk en An-
gleterre Pur les huit heures du matin , on
en etoic eloigne de huit a neuf Heues.
• Elle etoit au Nord quart de Nord-Eft ,
du Vaifllau. On ne manquapas de porcer
defius aulli töt jufqu’a la diftance d’en-
viron deux iieues, Le vent s’etant alors
rangd ä POüelt, on a gouvernd & mis lc
Cap au Nord-Nord-Oüe(t. On a fait cet-
te route jufques vers les 4. heures apres
midy , qu’on a mis le Cap au Sud-Sud-
Oüjft, la pointe de l’Ifle de Wichk etant
aiors au Nord-Elt quart-d’Elt , la poince
de la Boule au Nord-Oiieft.
Le Vailfeau ayant continud cetre rou-
te jufques vers les quarre heures apres
midy du Jeudy dixidme Aoüt , le Che-
valier des M***. fit mettre le CapauSud-
Sud-Oüelt , & le trouva bien tßt apres
au milieu defept Vaifleaux qui paroiffoieiu
Viiflcaux venir du large, deux defquels etoient demä-
dsmaicz. tez de leurs huriiers , cela lui fit connoitre
d’ouvenoit lagrofleMerqu’ilavoit trouvd
les jours prdeedens, & que ces Vailleaux
avoient fouffert une tempere violente ,
dont cette Mer ugitde & tempetueufe etoit
un refte.
Le vent dtant venu ä l’Oiieft fur les cinq
heures avec une extreme violence & beau-
- coup
en Guine’e et a Caynenne. 17
coup de pluye , il fit mettre le Cup au
Nord-Nord-Oüdi & contiuua cette rou-
te jufqucs lur les dix heures du matin,
qu’on ddcouvrit la cöte de Normandie
environ ä deux Heues. Mais la brume e'-
toit li dpaifTe , qu’on ne put reconnoitre
diftinöement l’endroit oü 011 dtoit. Cela
obligea le Capitaine de continuer de por-
ter Nord-Nord-Üüert, le vent etant toü-
jours ä rOüefi & fored. II diminua uri
peu für le midy , mais il recommenfa z
foufler avec fa premiere violence lur les
huit heures du foir, ce qui pourtant n’em-
fgcha pas de continuer la route au Nord-
Jord-OUeft ä petites volles , fuivant en
cela l’axiome des Marins , a gros vents
petites voiles.
Le vendredy onzieme Aout on Con-
tinua la route au Nord-Nord-Oiieft , le
vent dtant toüjours ä l’Oüeft, dans le def-
fein de reconnoitre le cöte d’Angleterre.
Uu Bateau pecheur Anglois vint ä bord
& on ddcouvrit quelques momens apres
la cöte d’Agleterre , on fe trouva ä l’em-
bouchure de la riviere Sifinou ä cinq
Heues au large , on courut alors la lon-
gue bordde au Sud pour dviter les Cafquets
qui font tres-dangereux.
Le Samedy 11. on fe trouva par le tra-
vers de la baye de Torbay environ trois
Heues au large. Les vents etant todjours
au Nord quart de Nord-Oüdt & fored,
on ddcouvrit le cap de Godckeno, & on
porta auSud-Oiicfi quart de-Sud. Le vent
dtant unpeu tombdfur lc midy, & s’dtant
ran-
JÜ V O Y A G E
rang£ au Nord-Nord-Eft , on mir le cap
a rÖiieft-Nord-Oüefi, cc qu’on contitfua
jufqu’au Dimanche 13. für les huic heures
du matin , qu’on porra toutes voiles de-
hors au Sud-Sud-Oüelt, afin d’accoiter la
terre & tächer de ddcouvrir l’Iflc d’Oüef-
lant avant la nuit.
En effet on la reconnut für les quatre
heures apres midy, on en dtoit environ ä
huit Heues; eile refioit au Sud-Sud-Oiieft,
ce qui obligea le Capitaine, de faire gou-
verner ä rÖüeft-quart de Sud-Oücft juG*
qu’ä minuit. Le Lundy on continua
la memc route depuis minuit, jufques lur
les qnatre heures du matin , mais feule-
ment avec les deux huniers. On mit a-
lors toutes les volles dehors , & on porta
ä rOifcft-Sud-öüeft. On d^couvrit a lix
heures parfaitement rille d’Oüelfant, dont
011 eftoit encore environ ä lix Heues. On
courut delfus jufqu’ä la diftance de deux
Heues, apres quoion arrondit laroute, afin
de parer les dangers qui font aux environs de
cette Ifle. Lc vent etant alors tombd tout
ä fait, 011 a lerrd toutes les voiles & mis
le Gap au Nord-Oücft , parce que l’air
venoit de rOiielt-Sud-Oüeft. Voici com-
mc cette Ifie paroit ä ceux qui en lont 6-
loignei environ fept Heues au Sud.
r L’We d’OiiefiTant n’a qu’environ trois
iaat. UC " l‘eues circonference , eile eil environ-
nde de plufieurs petites Ifles qui ont cha-
cune leur nom particulier, mais que Von
nc connoit toutes enfcmble que fous celui
d’Ifle d’OiiefTant. Elles font ä la pointe la
plus
fn Guine’e et a Cayenne 19
plus Occidentale de la Bretagne. Tous les
Vaififeaux qui vontäBreft, a Port Louis,
ä Nantes & en d’autres Ports de la Proven-
ce, les viennent reconnoitre , & furtout
ceux qui viennent des Voyages de long
cours , lenr connoilfance alfure leur route
& les einpeche d’aller donner dans les£-
cueils qui font fr^quens für cette cöte.
L’Ifle d’UüclTant quoiqu’affez peupl£e,
n*a que quelques petits Villages & unvieui
Chäteau oü les Habitansferetirent, quand
ils ne fe trouvent pas affe* forts pourem-
p£cher la ddeeme des Corfaircs ou des
ennemis dePEtat. ils font tous p£cheurs,
ils retirent leurs Bätimens dans un petit
port fort comrnode pour eux ; mais dans
lequel les Bätimens un peu confidcrables
ne peuvent entrer.
Le Mardy iy. le vent drant venu au
Sud -EU für les trois heures du inatin on
porta au Sud - Oiieft quart-Oüert , il
for<;a für le midy au Sud-Oüeft ce qui
obligea de porter ä rOüelt - Nord- Oüefh,
feulement avec les baffes voiles jufques
für les huit heures du foir , que s’dtant
ränge ä POüeft on a gouverne au Sud-Eft.
On continua cette route jufqu’au Mer-
credy iö. vers les quatre heures du maiin,
afin de reconnoitre Grlenan , mais le brouil-
lard dtoit fi dpais qu’il a 6x6 impolUblc de
voir Gienau ny Pemarck, Ifles tres-dan- Lcsinesde
gereufes ; de forte que pour les dviter .Glenan&r®-
on fut obligd de gouverner au Sud - Eftmarck.
quard d’Eft jufqu’ä fix heures du foir,
que s’etant leve un petit frais de l’Oüeft,
ou
!flc
frouais.
flehe
Congres.
20 VOYAGES
on a porte an Sud quart de Sud-Oücft ,
pour dviter la terre qne !a pluye conti-
nuelle & le brouillard epais deroboienta
la veue.
On ddcouvrit Pille deGrouais le leudy
17. für les quatre heures apres midy , &
011 y mouilla für les lept heures par les
quatorze brafles fond de gros gravier äune
licue de terre.
La brume dtoit fi dpaiffe qu’on ne pou-
voir pas voir un homme de Parriere a Pa-
vent du Vaiffeau.
Grouais eit tine petite Ifle vis-ä-vis Pem-
dcbouchure de la riviere de Blavet , Pan-
crage y eit bon a une certaine diftance,
car eile dt prefque toute environnde de
rochers , donr Papproche dt auffi dan-
gereufe aux Bätimens, qu’ils font utilcs
aux Habitans de PJfle , qui y font une
^pdche tres abondante de Congres, dont
ils font un commerce affez confiderable.
Ce poiffon eft trop connu pour en faite
ici la defeription, on fif ait que c’eft une
efpece d’anguille de mer d’une chair
blanche, ferme, graffe , de bon gout,
quoi qu’un peu durc. Ce poiffon eft armd
de dents fortes & pointues, i! mord & ne
läche pas aififment priie, fa peche eit ditfi-
cile & m£me dangereufe.
Enfin le brouillard dtant tombe für le
midy , on mit i la voile & on entra au
Port-Louis für Jesdcux heures npresmidy,
!e Vendredyi8, Aoüt, & on alla mouil-
lcr ä la radede Permenok apres unvoya-
ge ou plutöt un cabotage ennuyeux de
dou-
11
em Guine’e et a Gayemme
douze jours depluye, de calme , de
vcnts forcez ou contraires. On appelle
cabotage la navigation qui fe fait fanss’d-
loigner beaucoup de terre, & fans la per-
dre prefque de veue , au lieu qu’on ap-
pelle navigation' hauturierc cellc qui fc
fait au large & fort loin des terres qu’on
perd abfolument de veue , & dans la-
quclle on eft oblige de prendre la hauteur
du Solcil pour feavoir ä quel degre de
Iatitude on eft arrivd & diriger ainli fa
route.
CHAPITRE SECOND,
Du Port - Louis , de F Orient & des
Carguaifons ordinaires pour le
Commerce de Guinee .
LE Port-Louis eft unepetite Villetres-
bien fortifide, avec une bonne Citadcl-
lc & un Port conliderable & fort für ä l’etn-
bouchure de la riviere de ßlavct dans
rOcean,fnr la cöte de Bretagne quiregar-
de le Nord-Oiieft.
Bien des gens la confondent avec la
Ville de Blavet qui en eli alfez proche,
&au-deffus, für la meine riviere. Ils
font exculables pour bien des raifons y
car on peut dire que le Port- Louis a pris
la place de Blavet Blavet avoit etd une
place conliderable par fes forrifications&
par la commoditdde fonPort, lesEfpag-
nols s’en etoient emparez dans le temps
de
11
V OY AGES
dela Ligue, & la gardcrcnt jufqu’a la paix
de Vefvins en 1598. qu’ils furent obligcz
de la rendre, mais ils la rendirent en li
mauvais ecat , qu’on ne jugea pas apropos
de faire les depenfes nifceUaires pour re-
lever fes forti fi cations , 011 les lailläache-
ver de fe ruiner d’elles- meines, & 011 fe
fervit de fes ruincs fous le Regne de Louis
F PÜUr ^tir une V Ille nouvclle, mieux
*zt üliIS*fituge£ mieux fortifide, avec une Cita-
delle qui deflend avantageulement les
VaJlIeaux qui font dans lePort&en rade.
Par reconnoillance, 011 1 ui donna le nom
de fon fondatcur & on la nonuna le
Port -Louis. La Citadelle dt d’autant
plus conliderablc, qu’elle fe duftend, pour
ainli dire, d’elle-meme. Llle dt ifolee,
la Mer Tenvironne, & outre celalacir-
confcrence dl plcine de rochers , d’au-
tant plus a craindrc qu’ils lont couvcrts
d’eau , & par confcquent plus difficiles ä
rcconnoitrc Sc ä d\itcr. C’eft fous le
canon de la Citadelle, & fous cclui du
Vailleau qui porte le Pavillon d’Amiral ,
que mouillent les Vailleau x qui 11’ont poim
affaire, ä l’Orient.
En parlant de POrient dans le Cha-
pitre precedent, je n’ai pas oi'6 ddeider li
c’etoit un Vit le , un Bourg ou un Village.
Je crois pouvoir dire que c’elt un peu de
tout cela, car la pljice cd petite ? eile dt
allez bienperede, tres-mal bätie, ä peine
Dcfcriptiony trouvc t-on une trentaine de maifonsun
de POiicnt. pCU paflables, tout le refte relTcmble ä des
Chaumieres d’un ou de dcux dtages au
plus,
eh Guihe’e et a Cayenhe 23
plus, fi fujettes au feu qu’on ne trouve
rien d’extraordinaire quand on en voic un
bon nombrede brülees. Cet amasdemai-
fons n’cft point environnd de murailles
ni de foflez , 011 y entre librement de
tous cftcez. Eit-ce une Ville ou un
Village?
Sa fituatlon cft cc qui le rcnd confi-
derable. Il cd au fond de la bayc du
Port-Louis ä l’embouchure de la rivie-
re de Pencrof. II eit couvert & deffen-
du par le Port-Louis. Il faudroit fe ren-
drc maitre de cctte place avant de lbngcr
ä l’Orient.
Ce licu fut donnd ä la premiere Com-
pagnie des Indes en 1 666. & cctte Com-
pagnie ayant ccdc fes droits a celle qu’on
connoiflöit d’abord fous le nom de Com-
pagnie de Miffiflipi , & qu’on connoit a
prdient fous celui de Compagnie des In-
des ,ou liinplement de Compagnie, depuis
qu’ellc a acquis les droits de toutes les
autres Compagnies du Royaume, cette
Compagnie, dis-je, la fait de TOrient fa
place d’armes,fon Arcenal & fon magaiin
general. Le Parc renferme de grands ma-
galins tres bien bätis de pierre & couvcrts
d’ardoife. Les logemens desOificiers font
grands & tres commodes, il y a une cor-
derie magnitique, unemature tres-belle&
des plus commodes. Les Vaifleaux lont
pheez devant les magalins oü ilsdoivent
ddeharger leurs carguailbns & recevoir
edles dont on les Charge, apres qu’ilsont
dtd raduubcz de maniere qu’ils n’ont que
les
*4 VOYAOES
Ies vcnts ä attendre pour lortir & pour
prendre la route de leur deftination. A
moins qu’ils n’ayent des ordres contraires,
ce qui eff rare, ils viennent prendre leurs
carguailons & leurs derniers ordres ä
rOrient ou l'ont tous les magafins. La
Compagnie trouvant plus fon compte ä
-Ies chargcrdans ce feul endroit, qu’ä leur
envoycr par desbarques leurs carguailons
dans les Ports oü eile les fait armer pour
des raifons particuliercs.
La Fregate PExpedition, avant <5td ra-
doubde&armec au Havre de Grace, n’cut
autre chofe ä faire ä POrient que d’y
ddeharger les chanvres dont eile etoit
chargee , & de prendre les marchandifes
de traite dont eile devoit etre pourvüe
pour le commerce d’Efclaves qu’elle al-
loit faire ä la c6te de Guinde.
Les carguaifons pour cctte cöte,font
toujours les mernes, c’eft a-dire, quece
font toujours les mdmes marchandifes,
cl les ne different qu’en quantitd, & felon
le nombre des noirs qu’on veut prendre ä
la c6te pour les porter en Amerique. ün
croit faire plaifir au public deluidonner ici
la fadturc des marchandifes pour une traite
de cinq cent a cinq cent cinquante Noirs.
Fafture des Marchandifes ordinaires qn'o/t
forte a la Cote de Guinee pour une. traite
de yoo. Noirs.
woo. iivres pefant de Bouges ou
Cauris*
1000.
EN Guine’jl et a Cayenne
zooo* liv. de Contrebrodtf.
1500. Pieces de Toilles platilles de
Hambourg,
100 Pieces Guineas blanchcs de 30*
aulnes.
5*0 Ditto bleues dits Baftetas.
iyo Pieces Salamporis blanc de 14.
ä if, aulnes.
15*0 Pieces d’Indiennes a grandes
fleurs.
5-0 Pieces de Doüette.
40 Pieces de Garas.
40 Pieces de Tapfal*
200 Fufils.
600 liv. de Cuivre en Baflins.
200 Quartes d’Eau de vic de Nantes
en Ancres ou petits barils de if.
pots.
2000 liv. de poudre.
1006 Barres de fer.
jo liv. de Corail.
So Caifles de pipes fines de Hol-
lande.
un petit ailortimcnt de raflade ou
verroterie de diverfes cauleurs.
Outrc les Marchandifcs que Pon vient
de fpecifier, on ne rifque rien d’en portet
davantage,on s’en fert pour tiaiter del’or,
de Pivoire , de l’ambre gris. On peut
meme y joindre des Chapeaux fins, de la
vailfelle d’Erain, & quelquefbis de Par-
genterie. desSoyeries, des Mouflfelines,
des Indiennes fines , des Criftaux , des
bijoux, de la Clincaillerie, des Liqueurs
B &
2,6 VoVAGES
& des Vins de differentes fortes , de la
Farinc &toutes fortes de rafraichiffemGiis,
comme Sucre, confitures , fruits fees &
des Epicerics. Lcs Negres qui veulent
copier les ßlancs fc font honncur d’ctre
pourvüs de toutes ccs chofes;& les Por-
tugals , Anglois , & Hollandois qui fe
trouventdans Ie paVs, font ravis de trouver
l’occafion d’en avoir.
Les Bouges, qui font l’article premier
& le plus confiderablc de la facture que
l’on vient de donner, font des coquillcs
Ce qnec’eft que Pon peche aux Iflcs Maldivcs ,on leur
nue ksßou-donne auflile nom deCauris dans toutela
5« oaCatt-Qujn^ H y cn a de grolfes & de petites,
ces aernieres font les plus eftimees. Les
uncs & lcs autres fervent de monnoye
courante dans unc bonnc partic de PAfri-
que, au Sud du Niger ou du Senegal. On
s’en fert auffi dans quelques endroits des
Indes Orientales. Nous marquerons dans
un autre endroit, de quelle manierc eiles
paffem dans le commerce. Lcs Natious
Europdennes qui ont commerce anxMal-
drves , les ont de la premiere main & y font
par confcqucnt un gain conliderable; les
Hollandois ont dtd longtems feuls mai-
tres de ce commerce , ä caufe de l’Iflede
Ccylan dontils font cn pofleflion ;jccrois
que les autres Nations qui ont des Comp-
toirs & un commerce ouvert aux cötcs
d’Afrique , ne ndgligent rien pour avoir
cettc marchandife de la premiere main für
lcs lieux.
On fe tromperoit fi on prenoit lcs
Bou-
fn Guine’e et a Cayenne. 27
Bougcs pour ccs pierrcs blanches appel-
]ccs coliqucs, quc Ton attachc au col des
cnfans pour Jes prefcrver de cettemaladic.
Lcs Bougcs font des coquilles creufes
aulieu que lcs coliques font des pierrcs ^ecrsrcj
enrierement plciues, inaffivcs & allez pe-rcntes des
lantes pour leur volume. On les prcndBouScs«
dans lcs tcres dcsMorucs. Je penfcpour-
taut quc ccs pierres & lcs Bougcs ont a
peu-pres anrant de vertu les unes quc lcs
autres, c’cft ä-dire, peu ou point.
Le conrrebrode eft comme un grain de
Chapelct, ii y en a de plulicurs grofleurs,
c’cft du gros verre. On cn fabrique quan-
tite ä Vcnife. Le fond dl blanc ou noir
chargd de lignes d’autrcs couleurs, c’cft
cc qui lcs fair appellcr brode. Lcs Ncgres
s’cn fervent pour faire des ceinturcs ä
plulicurs rangs que lcs jcuncs gens met-
tent für Icurs rcins, qui lcur tiennent
licu d’hahillemcnt jufqu’ä un certain
ägc.
Lcs platilles de Hambourg font des
Toilles qui fe fabriquent en cette Ville
& autres lieux d’Allemagne , b'en infe-
rieures aux pieces de platille de Bre-
tagne.
Lcs Guineas , Salamporis , Baffetas *
Garas , Douctte , Tapfal & autres toil-
les qui entrent dnns lc Commerce d’A-
frique , viennent des indes Orientales.
Elles font tontes de cotton , blanches
bleues ou raydes, de differentes largeurs
& longueurs.
On met en balfins de trois , de fix &
B 2 de
28 VoYAGES
de huit livres tout le cuivre qu’on porte
cn Afriquc.
Les Negres aiment trcs-fort l’eau de
vie & la connoiflent bien , il ne faur pas
croire qu on leur pourra faire pallerl eau
de vie de Cannes, qu’on appelle enAme*
rique Guildive ou Tafias, pour de l’eau
de vie de vin. On perdroit fon tems ä
lc leur prccher, & on les dloigneroit de
maniere a n’avoir plus de commerce avcc
cux; car ils pretendent avoir feuls & pri-
vativement ä tous autres le droit de voler
& de tromper.
On leur porte l’eau de vie dans de pe-
tits barils, ä quilon a donn<5 le nom d’an-
cres qui tiennent, ou doivent tenir vingt-
cinq pots , tant pour la commoditd du
commerce que pour celle du tranfport &
du debarquement. On verra dans la fuite
qu’on a eu raifon de partager ainii en all-
eres l’eau de ric que l’on porte ä laCöte,
quoi qu’il femble qu’il y ait plus de cou-
lage ä e/luyer , que li on Ja portoit dans de
plus grandes futailles.
La poudre de trnire que l’on porte ä la
C6te eft de celle qui fert pour les fufils.
II y a fi peu de Canon chez les Negres ,
FaÄb*fÄ aßuc celle qu’Hs confomment n’eft pas un
objet ; Mais ils confomment beaucoup
de celle-ci , parcequ’ils font de grands
tirailleurs.
On confomme bien moins de fer en
Guinee qu’au Senegal , parce que dans ce
dernier departement , les Negres forgent
eux-m£mes les outils dont ils ont beloin,
&
en Guinl’e et a Cayenne 29
& ils y fontfort adroits, au lieuque ceux
de Guinde les traitent tous faits ä leur Barrcsdcfcr;
maniere, des Portugals, Anglois & Hol-
landois. 11 n’y a que les Francois qui ne
fe Tont pas encore avifez d’y porter du fer
ouvrag£, Böches, Houes, Serpes, Haches
&c. II cft pourtantccrtain qu’il y feroient
un proffit confiderable & qu’ils dcbite-
roient unc bien plus grandequantitedefer.
Ils n’auroient qu’a faire venir du pays les
inftrumcns dont les Negres fe fervent &
en faire fairedefemblabies en France Les
Negres de Guinee 11c s’amufcnc guercs ä
travaiiier le fer qu’on leur porte. Les
barres font plus courtes que celles qu’on
porte au Senegal & en Gambie ; ellcs n’ont
gueres que fept pieds de longucur, deux
pouces de large & un quart de pouce
d’epaiifeur.
Quolque les Negres faffent des pipes K dc
ou caffots chez eux, ils ne lailfent pas deHonfn(iCl
fe fervir de pipes de Hollande ; mais il leur
faut des plus fines, ils mdprifent lescom-
munes; ils ont appris des Europdens qui
cornmercent avec eux , & furtout des
Francois, ä mdprifer ce qui fe fait chez
eux, & ä courir ä ce qui vient des Pais
Etrangers , quoique fouvent bien infe-
rieur a leurs propres ouvrages.
Le Corail & la rafiade fervent ä faire .
des ceintures , de colliers , des brafle- &
lets & autres ajuftemens pour les fern«
mes & pour les enfans, & il fe fait une
aflez grande confommation de ces fortes
de chofes«
B3
CHA-
V O y A G E $.
i 9
CHAPITRE TROISIE’ME.
Depart de /’ Orient , Obfcrvations pen-
dant la route. Ifies de M adere ? de
Porto Santto. Variation de l'Jytnan .
Royaume de Boure .
T E Chevalier des M *** ayant chargd
la carguaifon que la Compagnie avoit
jug<5 ä propos de lui donner , pour la
Traite ä iaquellc eile le deflinoit , partit
de TOrient Ie Lundy 4. Septembrc 1,24.
für les quatre heures du matin. Oil lui
avoit donn<5 ä convoyer un autre Vaiffeau
. de la Compagnie appelle k Prothee,qui
JaCompag- ^toit deftine pour le Senegal, qui n’^tant
*»ie, pas un Üätiment de force auroit pü £t re
enlevd par les Saltins , s’il en avoit etd
renc©ntr£ lur la route.
Les Vaiflfcaux partant de l’Orient qui
font deftine2 pour la cöte deGuin6e,doi-
vent reconnoitre l’lfle de Madere & la
Äout« dif-laiiTer ä bas-bord, c’eft-ä-dire ä la gauche
ferentes du du Navire & pointer leur route pour re-
Senegal & COnnoitre le Cap de Monte,
e um e. Qeux ('ont deftines pour Ic Senegal,
le Cap verd ou l’lfle de Goree qui en eit
voifine , doivent reconnoitre l’lfle de Te-
neriffe. 11s en doivent pafler ä l’Eft.
Tout lc monde fgait que Tenerifle eft
une des Ifles Canaries , eiles furent decou-
vertes & conquifes en partie cn 1405. pnr
un
en Guinee et a Cayenne. 31
un Gentilhomme Normand nomme Be-
thcncourt, dont lcs heritiers ccderent les
droits qu’ils avoient für «es Ifles au Roy
d’Efpagne. L’Hiftoire de cette ddcouver-
te 6c de cette conquete eft tres-curieufe,^*
je 3a donucrai dans un autre ouvrage. 3CS Cana.
Je vais donner la route du Capitaine dcsiics.
M***, für quoi il faut obferver que cct
Officier s’e'toic fervi d’unc carte etrangcre,
dont le premier Meridien paffe ä Tenerif-
fe , au lieu que les Francois le fom paf-
fer ä la pointe la plus Occidentaledcrifle
de fer qui eft aufli une des Canaries , 6c
cela fuivant TOrdonnance de Louis XIII.
cn 1634. „ .
Lcs Vents £roient au Nord'Eft mais ic'
foibles 6c variables , de forte que le mar
dy y. il nVtoit encore qu’ä trois licucs
& demie de 1’Jfle de Groais dont la poin-
te de l’Eft lui reftoit au Nord-quart de
Nord- Eft , 6c celle de l’Oüeft au Nord-
quart de Nord-Oüeft.
Le vent de Nord-Eft ayant bcaucoup f atIt.ttd5 *
fraichi le 6 , il porta ä l’Oüeft quart det°”^^c
Sud-Oüeft, 6c on fe trouva ä midy parles
46. d. 28. m. de latitude Nord , 6c par
les 10. d. 5*0 minutes de longirudc.
Le vent de Nord-Elt continuant toü-
jours ä ^tre frais , on auroit avance con-
lidcrablemcnt, mais le Protheequ’on 6toit
obligc de convoycr ctant un mauyais voi-
lier , la Frcgate l’Expedition dtöit obli-
gde de ne porter que fon grand hunier &
fa mifenc afin de ne le pas quitter.
Depuis le 6. jufqu’au 9. le vent ayant
B 4 etc
32. V O I A G E S
616 paflable quoique variable, on fe trou-
va a midy par eftime ä 42. dcg. 21. min
de latitude Nord, & par 4. dcg. 13. min.
de longitude. Onavü un Vaifi'eauau bud-
Eft dloigiid d’environ fix Heues.
Depuis le 9. jufqu’au 12. ä midy les
Vents, quoique variables, n’ont pas laif-
f<£ de faire faire du chernim On fe trou-
va par les 38. deg. 57. min. de latitude
Nord , & par un degr<5 23. min. de lon-
gitude.
Depuis le 12. jufqu’au iy. le tems a M
fort inegal , il y a eu un calme de pres de
14. heures Les vents ont etd foibles &
variables le refte du tems , deforte que ce
jour ä midy 011 ne fe trouva que par les
32. deg. 20. m. de longitu de & par un d. 20.
m. de laitude Nord.
Depuis le 1?. jufqu’au 18. Septembre
les vents qui avoient 6z6 foibles & varia-
bles, s’drant mis au Nord-Eft &bon frais,
on ddcouvrit au point du jour l’ifle dePor-
to-Santo au Sud-quart de Sud-Eft. On en
£toit 61oign£ d’environ huit £ neuf Heues.
Cette petite Ifle 11’a qu’environ dix Heues
de circonference. Elle eft fituce par les 32.
degrez 2f. m. de latitude Septentrionale.
Les Portugals prdtendent l’avoir decou-
verte en 1418. lorfque le Prince Henry
Duc de ViieUjle plus jeune desenfans du
Roy Dom Jean Premier du nom , Roy
de Portugal & des Algarves commen^a
ces ddcouveites qui ont fait tant d’hon-
neur ä la nation Portugaife , & qui Pont
rendue fi fameufe & fi redoutablc dans l* A-
en Guine’e et a Cayenne 33
frique,dans 1 es grandcs Indes & dans l’A-
merique. Cc Prince avoit choili pour les
decouvertcs qu’il projettoit , Jean Gonfal-
ve Iiirco & Triflan Vaz,Gentils-hommes
de la inaifon , & leur avoit donnd un Na-
vire bien equipdpour ddcouvrir & recon-
noitre les cötes d’Afrique.
Apres plulieurs tentatives fans fucces ,
une tempere turieufe les ayant dloignezdu
Cap Contin qu’ils vouloient doubler , &
les ayant poullez bien avant vers l’Oüelt,
ils ddcouvrirent inopindment, apres avoir
efluyd une infinitd de dangers, une Terre
qui leur avoit ete jufqu’alors inconnue.
Iis y trouverent une rade excellente en-
tre deux pointesde montagnes qui s’avan-
^oient conliderablement en mer , & qui
formoient un Port naturel , oü ils motiil-
lerent dans une entiere füretd,& oü ils
trouverent le rdpos dontilsavoient befoin,
apres les tempdtes dont ils avoient ccda-
gitez. ^
Apres avoir pris un peu de repos , ils
mirem du monde ä terre, ils n’y trouve-
rent pas la moindre rdliltance Les Peu-
ples qui habitoient cette Ifle les re^urent
bien, on fe fit des prdfens de part & d’au-
tre. Les Portugals viliterent l’Iile , ils en
firent le tour ; & la reconnurent en gens
d’elprit; ils furent charmez des beauxar-
bres qu’ils y trouverent, de la quantitdde
ruiffeaux qui couloient de tous cötez, &
de la prodigieulequantitd de poiflons , dont
les cötes & les embouchures des rivieres
dtoient garnies. Cette ddcouverte fervit aux
B s Por-
Serins
Caoarie.
34 VOYAGES
Portugals ä leur faire decouvrir I’Ifle de
Madere, & enfuite a pouftcr leurs decou-
vertes dans les trois autres Parties du Mon-
de. J’en traiterai amplement dans un autre
ouvrage.
Voici comme elleparoitquand on vient
de l’Oüeft & qu’on s’en trouve ä lieuf
Heues ouenvironau Sud quartde Sud-Eft.
Voici une autre vüc de la meine Ifle ;
lorfqu’on en eft ä quatre Heues de dillan-
ce au Sud-Eft quart-de Sud , eile paroit
alors comme une Terre haute coupec, a
fa pointe Sud-Sud-Eft. La Fregatc i'Ex-
pedition , pafta entre Porto Santo & Ma-
dere , ne pouvant porter que fa mifaine
& fon petit hunier, parce que le Prothde
qu’elle dtoit obligde de convoycr, nepou-
voir la fuivre avec toutesfes voiles dehors,
& demeuroit toujours ä plus d’une lieue
derriere eile. Cet endroit eft pourtant le
plus dangereux de toure la route, parce
qu’il eft la croifiere favorite des Sattins.
Les deux Bätimens fc trouverent le 21.
ä trois Heues Eft & Oiieft des iSal vages.
Ce font deux petites Ifles defertes , au Sud-
Sud-Eft de Müdere , le terrein n’en vaut
rien , c’eft äpparemment pour cette rai-
fon que les Portugals cul font les
maitres de. Madere & de Porto - Santo,
& les Efpagnols qui le font des Canaries,
^ne s’en font point mis en peine & les ont
‘ abandonndesaux Serins qui y font en tres
grand nombre. C’eft lä oü Ton va pren-
dre ces oyfeaux ä quil’on a donne le nom
de Serins de Canarie, parce qu’il y en a
auffi
en Guine’e et a Cayenne
auffi beaucoup dans ccs Ifles, ou parc®
que les premiers qui ont etc aportcz eil
Iiurope cn venoient. Ils etoient rares au-
trefois 7 & tres chcrs en France, rien n’eft
plus commun ä prdfent.
Lc Vendredy 11 . Septembre 1724. lcs
deux Vaifleaux s’etant trouvcz par les 26. separatio*
degrez iy. minutcs de latitude £>eptentrio-dcs deux
nale & par les 35-8. degrez 37. min. de VaiiTeaux*
iongitude , & n’y ayant plus de Saltins ä.
craindre , fe fdparerent, Le Prothee falua
la Fregate de trois coups de canon , &
porta au Sud-Oüeft-quart de Sud , qui etoit
la route. La Fregate lui renditlefalut avcc
le meme nombre de coups de canon, &
prit la route du Cap de Monte.
On obferva ce m£me jour la Variation de
Payman, & Fon trouva que Paiguille de- -
clinoit de neuf degrez au Nord-Oiieft. s
Depuis qu’on avoit navige entre les If-
les ou ä quelque diftance d’elles, on avoit
vü une quantitd etfroyable de Bonites. 11
fembloit qu’il y avoit preffe entre el les ä
fe faire prendre. Les matelots en man-
geoient ä toutes faulces jufqu’ä enetrede-
goutez , mais ce poilfon ne fe trouve pas
partout en aufii grande abondance, qu’on
le trouve entre ces Ifcs & 80. ou 100.
lieues aux environs de l’Atchipel , qucTv ifTcns »f»-
compofent les Illcs de Canarie & de Ma- Pclla
dere. Defque lcs Bonites ont paÜe cestcs‘
bornes, dies retourntnt für leurs pas,cl-
les quittent les Navires qu’elles avoient
accompagnez , on ne les voit plus. Mal-
heur aux matelots parefieux qui a’en 011t
B 6 pas
30 Völf AGE3
pas fait leur provifion pendant qu’ils ont 6i6
dans les parages oü ils etoient maitres d’en
prendrc laus peine f autant qu’ils en vou-
loient.
Bien des Auteurs confondent la Bonite
avec le Thon ; Gefner , Rondelet , A-
mian , Ruichs & pluiieurs autres affurent
que le Thon , la Pelamide & la Bonite
font la m£me chofe & qu’elles ne diffe-
rent qu’en grandeur. Ils ont oubli£ de di-
re une difference effentielle qui fe rencon-
tre entre ces Poiflöns, qui eft que la Bo-
nite eil infiniment plus delicare que la
Pelamide , & par une luite n£celfaire que
le Thon. Pour moi je crois que l’on peut
dirc , que la Pelamide dont on trouve
quantite für les cötes de Portugal, des Al-
garves , de l’Andaloulie , & lür tout aux
environs de Cadix , & dans la Baye, eit
une jeune Thon , qui n’a pas pulle douze
ou quinze mois, & qui n’elt point encore
entr 6 dans laMediterrande. Je crois cncore
qu’on doit dire que la Bonite , eit une ef-
pece de Thon ou de Pelamide, mais plus
petite & qui n’arrive jamais ä la grandeur
& groffeur des Pelamides que l’on prend
ä Cadix ; beaucoup moins ä celle des
Thons , quoique pour la figure ce foit
prefque abfolument la meine chofe. 11 eft
rare de trouverdcsBonites, qui aycntplus
de trois pieds de longueur. Leur coips eft
long & epais, eiles font ventrues, ont les
oüies grandes aufli-bien que les yeuxqui
paroilfent argentez. Elles lont couvcrtes
d*une peau aftez £paifte, gralle & de bon
goüt,
en Guine’e et a Cayenne. 37
gout , qui 11'a qu’uue fuice d’ecailles do-
rces , qui font une ligne d’un demi poncc de
largeur, qui prenncnt au milieu desoüies,
& continuant jufqu’ä la queüe, partagent
les cötez en deux parties egales : cesecail-
les font de deux efpcces ; les uneslontpe-
tites & les autres plus grandes, eiles font
entrem£iees de maniere, que la ligne com-
po fde des grandes, coupe en plulieurs en-
droits celle qui eft faite de petites, qui eft
la plus large.
La queüe de la Bonite eft fourchuc
& grande. Elle s’en s’en fert ä merveille
auffi-bien que de fesfept ailerons, dont ei-
le en a deux au ddfaut des oufes, deux un
peu au delfous , deux für le dos , & un
au inilieu & au delfous le ventre
Toute la chair de ce Poilfon eft blan-
che, tendre & d’un tres-bon godt,a quei-
que faulce qu’011 la mette; le Veau de ri-
viere n’eft pas meilleur. La t£te eft excel-
lcnte en foupe. On pnftend, qu’dtantmi-
fe au gros lei pendant quelques heures &
enfuite au bleu ,elle donneroit del’apetitä
un malade qui l’auroit entierement perdu.
L’endroit le plus gras & le plus tendre ,
eft la ventrelque, c’eft-a-dire, tout ledef-
fous de la ligne qui partage les cötc2.
Ce Poilfon va toujours en troupe. II
fait du bruit en nageant. II eft facile a
prendrc, foit a la ligne , foit au harpon.
On peut Je faler ou le mariner comme
le Thon. On le coupe pour cet eflet en
roüelles , & apres l’avoir fait r6rir für le
gril , ou frire ä la poele, ou cuire ä feau
B 7 &
Variation <
l’aiguillc.
Niger, oa
iivicre de
Icacgüi.
3? VOYAGES
& au fei , H faut le mettre dans des vaif-
feaux de terre ou de bois , foupoudrer
chaquc couche de fei , de poivre, defcüi-
les de laurier ou de bois d’Jndc fec & mis
en poudre avec du gerofle, & remplir le
vaiifeau de bonne huile. II fc conferve
tant qu’on veut, & on 1c mange en leti-
rant du vailfeau , avec un filet de vinaigre
ou du jus de citron.
Depuis le Vendrcdy 22. jufqu’au Jcu-
dy 28. les vents ont ete foibles & varia-
bles, de forte que la Fregate 11c (e trouva
que par les 18. deg. 40. min. de latitude
ieptemrionale , & par les 35-8. de longi-
tude. Ce qu’il y eilt delingulier, c’dt que
la Variation de l’ayman ayant die obfcrvde
le m£me jour au lever & au coucher du
Soleil, on trouva le matin lept degrez de
declinaifon au Nord-Oücft & le foir feu-
iement cinq , ce qui eft une dirference de
deux degrez, trop coniiderable pour Je peu
de diltance qu’il y avoit eu entre les deux
obfervations.
On fe trouva le Lnndy fecond Oftobre
1724. par les iy. degrez 30. min. de la-
titude feptentrionale, & par les 35-9. de-
grez 30. min. de longitude. Commec’eft
la latitude de fembouchure du Niger, au-
trement de la riviere de Senegal , on mit
en panne afin de fonder , & leplomb ayant
touche ä 18. brafles fonds de vaze, onne
douta plus d’apercevoir bientöt la terre.
On l’a vit en ctf'et lur les cinq heures du
matin, & on en etoit a quatre Heues. C’d-
toit une terre baffe & unie, garnie d’arbres,
en Guinl’e et a Cayenne 39
devaut lefquds il y avoitdcs dunes de fable
blanc, veritable marque de la c6ce qu’on
appelle cöte de ßarbarie , qui finit a la barre
qui ferme l’entrde de lariviere. On endtoit
ä midy Elt & Oüelt.
Lcs vents continuaat d’etre variables &
extremement foibles, le Chevalier des * * *
qui avoic perdu bcaucoup de tems a con-
voyer le Prothde, s’apper^ut que fon eau
& fon bois etoient tcl leinene diminuez ,
qu’il 11'ycnayoit pas allez pour leconduire
jufqu’au cap de Mefurado, oü lcs Vaiße-
aux qui vont en Guinee ont accoutumd
de faire l’un & Pautre, de forte qu’il fut
obligd de faire voile , & de relacher ä
Pille de Gorde , afin de prendre ce quilui
manquoit de ces deux choles, pour le con-
duire jufqu’a ce Cap.
Ces Portes de reläches font toujours
prejudiciables ä la Compagnie ; ils font
perdre du temps; ils augmentent lcs dd-
penfes du voyage; fouvent m^me ils font
caufe qu’on perd la faifon favorable pour
le voyage de Guindeen Ameriquc, &quc
los Vaiifeaux retenus par les calrnes & les
vents contraires, perdent la plus grande
partie des Efclaves dont ils etoient char-
gez.C’elt ce quianivaau Chavalier des ***
comme nous le verrons dans la fuite de
cette Relation.
Mais qui eft caufe de ces reläches & des
inconveniens qui s’enfuivent > letropd’d-
conomie, compagne infeparabledes Com-
pagnies. Comme dies ne prechent ä leurs
Officiers que pdconomie , ceux-ci pouf-
fent
4* Vor AGBS
lent Ies chofes auffi loin qu’ils peuveni.
ahn de contenter leurs Mahres , & croyani
bien faire leur cour , en failänt partir les
Vaiffeaux iäns leur donner ce qui leur eft
ablolument neceiüure, de bois, d’eaa.,&
. , de vivres pour leur voyage.
Gor/c!VCC On ictrouvaleMercrcdy 4. i lapointc
d’Almadie, a deux lieues öc demie du Cap
Verd. O11 arriva des qu’on reut double,
<5c on mobil la fous Tille de Goree eilt re
les deux Forts, vers les fix heures duloir,
par treize braffes d’cau.
Voici de quelle maniere paroit la pointe
d’Almadie, tftant au Nord-quartdeNord-
Eft, les inammelles du Cap Verd dtantau
NordElt-quart de Nord.
J’ai parld affez amplcment de l’Ifle de
Goree dans ma Relation de l’Afrique
Occidentale. Le Ledteur aura agrdable
d’y avoir recours. Je me contenterai de
lui donner ici une vüe de cette iile, tei-
le qu’elle paroit quand 011 eit moüillden
rade.
Ncgii^cncc Mals pourrois*je paffer fous filence , la
deioffuicis.ndgligence des Odiciers de la Compa-
gnie , qui aiment mieux fe laiffer rbrir
au Soleil, ou ötre toujours enfennezdans
leurs cafes, que de planter des arbres qui
les mettroient ä couvert de l’exceflive cha-
leur de ce lieu , & qui leur fourniroient
des promenades agreables? 11s n’ont pas
le moindre couvert , il n’y a ccpcndant
riende plus aifd que d’en avoir. Les Oran-
gers, les Citroniers, les Polons ou Fro-
magers , & quantice d’autres arbres y vieii-
droient
'Ms
en Guine’e et a Cayenne. 41
droient ä merveille ; ce terrein chaud &
continucllement humedd parles pluyesou
par les rofifes abondantes qui tombent
toutes les nuits quand il nc pleut pas, fcroit
croitre ces arbres ä vüc d’oeil; ils en au-
roient des fruics excellens, & dans un be-
foin , dequoi faire des fafdnes & autres
chofes , car de dire, comme ils font pour
excufer leur indolence , que des arbres
nuiroient ä la defenfe de l’Ifle,fi eile droit
attaqu£e, c’dife mocquer des gens. On
plante des arbres für tous les rempartsdes
Places fortifiees, fans qu’on fe foit jamais
avifede penfer qu’ils pourroient y ütre de
quelque inconvenient. Dailleurs , quoi
de plus facile que de les abatre dans lemo-
ment qu’on en abefoin, ou qu’on s’aper-
$oit qu’ils peuvent nuire?
Mais voici encoreune autre n£gligencc
bien moins pardonnable. Ils 11’ont point
d’eau für cette Ifle. Ils font obligez d’en
aller chercher au Cap Bernard dans la
terre ferme oü eile eft faumatre , & ne
laiflfe pas que de couter ä la Compagnie
une coutume ou tribut qu’il faut payer
ä l’Alcade, qui fe dit Capitaine de l’eau.
Or il paroit tres-certain , que la Monta-
gne für laquellc eil le Fort S. Midie! f
doit avoir des ecoulemens d’eau, ou äfon
pied , ou dans quelques endroits de fes
pentes. Il n’y auroit qu’ä faire creuler en
differens endroits, 011 trouveroit ä coup
für de l’eau , & müme plus abondam-
ment qu’il n’en faut pour toute la Gar-
nifon & pour l’habication, de forte qu’on
cn
42 VoYAGES
en pourroit fournir aux Vaifleaux de la
Compagnie. On pcut aflurer par avance
que l’eau fcroit excellente , & qu’dtant
ältrde au travers des pores des rerrcs &
des pierres qui compofcnt la Montagnc,
eile feroit exempte des mauvaifes quali-
tds de celle qu’on va cherchcr an Cap
Bernard.
Le travail qui feroit ndcdfaire pour
decouvrir ces eaux , pour Jes recucillir,
ou les conduire, ne doit point dpouvan-
ter : la main de quelques Ouvriers en-
gagez ä la Compagnie, n’eft pas une dd-
penfe qui mdrite qu’on y faffe attention.
La chaux, le fable, &les pierres font für
les lieux ; les Manceuvres ne couteront
rien, puifqu’on peut employer ä cc tra-
i vail les Negres Bambaras, Efclaves de la
Compagnie, dont eile entretient toujours
un bou nombre pour le fervice de fcs
Comptoirs, & les Efclaves qu’elle traite
tous les jours, en attendant roccafion de
les tranfporter a l’Amdrique. 11 en faut
donc revenir ä dire , que c’eft la ndgli-
gence des Officiers qui les prive d’un fe-
»epart dcCOurs ® n^cc^aire.
©oree. Le Chevalier des *** demeuraä larade
de Gorde, depuis le 4. Oftobre jufqu’au
17. du mcmc mois. Il employa ces treibe
jours ä faire l’eau & le bois qui luietoient
ndceflaires, du moins julques au Cap de
Mefurado,oü tous les Vailfeaux font ob-
ligcz de s’aller pourvoir de ces deux cho-
fes , parce que l’eau eft trop ditficile ä ’faire
a Juda, & que les Negres de ce pays ont
une
Tom . I
FaJ ■ f.1
en Guine’e et a Cayenne 43
une li gratfde vdndration pour les arbrcs,
qu’ils ne lcs nbattcnt jamais , & nepcrmct-
tcnt pas aux Etrangers de les conper.
Il appareilla für lcs dix heures du ma-
tin, lcs vents variant depuis l’Oüeft, juf»
qu’au Nord quart-de Nord-Eft Ii fe trou-
va le lendemain ä midypar les 14. deg.io.
min. de la! iti.de Septcntrionalc & par les
deg. 20. min. de longitude, fuivant
le Meridien de Tenerifte , il obferva ce
m<?mejour la Variation derayman,& trou-
va que l’aiguille declinoit dequatredegrez
au Nord Öüeft.
Je ne marquerai plus la route 'du Vaif-
feau jour par jour, cela eil nlfez peu in-
terellant , je me contenterai de le faire
quand il y aura quelque chofe qui meri-
tera rattemion du Leäeur.
O11 fe trouva lc 22. Oäobre, par 10.
deg. de latitude Septentrionale, & par les
3*9 deg. 35- min. de longitude. La Va-
riation de l’aiguille fe trouva de quatre
degrez au Nord-Oüeft.
On cut la mime Variation le jour fui-
vant, le Vaiffeau fe trouvant alors par les
9 deg. 35*. min de laticude Nord, & par
35-9 deg. 40 min. de longitude. Polm>Ä
O11 prit le 26 un poilfon monftrueux , monftrueux,
non pas tant par fa grandeur que par fa
figure. Il ne fe trouva perfonne dans tout
l’Equipage depuis le Capitainc jufqu’au
plus jeune Matelot qui en eftt jamais vu de
femblable, ils eurent la inodeftie de ne Iui
pa* donncr de 110m , chofe rare parmi lcs
navjgateurs.
Il
44 VOYAGES
II avoit huit bons pieds de longueur de
la tete a la queue & il dtoic de la grofleur
d’un quart de barrique au milieu du corps ,
c’eft-ä-dire, qu’il avoit environ un pied &
demi de diametre, ou quatre pieds &demi
de circonference. Il <5toit lans ecailles ,
& il pouvoit s’en paffer, car fa peau dtoit
dpaiile , dure & chagrinee comme celle
d’un chien de mer ou du Requin. On 1c
prit avec un gros hame^on ent£ für une
chaine de fer, comme on s’en fert pour
les poiffons voraces & carnaciers, comme
font les Requins,les Pentoufliers & autres
femblables, qui couperoient aißment les
cordes qui attacheroient l’hame<jon & l’em-
porteroient avec cux. D£s qu’on le tint
aupres du Vaiffeau, on lui jetta un cor-
dage avcc un nceud coulant, qui l’ayant
faili au-deffus de la queue , t(lui öca tout
moyen de fe pouvoir ddbaraffer del’hame-
£on, & on yjoignit un palan pourl’enle-
ver dans le Navire; mais comme il £toit
extr^mement fort & qu’il fe debatoitd’une
Strange maniere, on jugea ä propos de le
laiffer mourir le long du bord avant de
l’embarquer, de crainte qu’il ne caufätdu
defordre dans le Vaiffeau fi on l’y embar-
quoit tout vivant, ün lui donna plulicurs
coups de gaffe pour le prelfer de mourir
en lui faifant perdre fon fang, & quand il
eut emierement perdu fes forces & la vie,
on le hifla dans le bord. Il avoit lagueule
large, arm£e de douzc dents, iixä la ma-
choire fuperieure, & iix a l’inferieure. El-
les etoient grolTes & pointues, longuesdc
em Guine’e et a Cayenne. 4?
pres de deux pouces, fon nez avamjoitdc
pres d’un bon dcmi pied au-delä de lama-
choire inferieure; C’dtoit un os couvert
d’une peau rüde femblable a celle du refte
du corps, d’une couleur grifätre,quoique
le tour de fa gueule, ou, fi l’on peut par-
ier ainfi, fes levres fuffent d’un rouge fort
vif; il avoit les yeux gros, rouges, etin-
cellans comme du feu: on pourra juger
de fa force par cet echantillon. Un Re-
quin s’etant approchd de lui pendant qu’il
ne tenoit encore qu’ä l’hame^on , il lui
donnaunfi furieux coupdequeue, qu’il le
jetta bien loin & lui öta l’envie de revenir
a la Charge.
Ce qui parut plus extraordinaire, c’eft
qu’au lieu des ouies que les poiffons ont
ordinairement , il avoit cinq dccoupures ou
incilions qui pdnetroient dans lacapacite ,
& qui s’auvroient & le fermoient comme
il vouloit, a c6t<5 defquelles il y avoit un
aileron extrcmement fort & d’une gran-
dcur mediocre. Il en avoit deux lembla-
bles fous le ventre & un plus grand für
le dos ; fa queue etoit £chancrde, £pailfe,
large, forte, couverte de la mfime peau.
Le Chevalier des M**Medefiinatel qu’on
le donne ici, & le fit jetter a la Mer,pas
un de fes gcns n’en ayant voulu goüter.
11 me fcmble qu’on auroit dü garder la
tete & la peau.
On fe trouva le 27 O&obre au foir par
les 8 deg. 2f min. de latitude Septentrio-
nale & par les 35-9 deg. '40 m. de lon-
gitude. (Jette latitude eft celle de lariviere
de
4^ VoYACES
R!vler« dcde Serreliomie , bornc quilcparoit Icscon-
Scnclionnc. ccflions des Compaguics de Senegal & de
Guinee, avant qu’ eiles fuflent rdunies a
la grande Compagnie, qni faitaujourd’nuy
tout lc commerce maritime du Royaume.
Gerte riviere eit des plus con/iderables
de l’Afrique , on donnc ä fon embouchu-
re quarre Iieues de largeur. Deux Caps
fameux la bornenr ; celui de la Vcga eit
au Nord, le Cap Tagriii , Lido , ou de
Serrelionne eit au Sud. Jls forment une
baye lpacieufc au fond de laquelle coule
la riviere de Serrclionne , ainli appcllee
parce qu’elle vient des montagnes dis
Lions ; car c’clt <c que fignifie le mot
Portugals ou Efpagnol ßerra L:onx ou ficr»
ra de los Liones. Tous les environs de
ccttc baye font un des mcillcurs pays de
touce PAfrique , la terre y eft d’unc ref-
fource & (Tune fertilitd prodigieufc, parce
qu’outre la grande riviere, eile eil arrofec
de quamite de gros ruifleaux &de rivicrcs,
meine affez conliderables , dans lefquclles
on pourroit c5tablir un tres grand commcr-
. ce , fi leurs lits dtoient plus navigeables;
ftd<fcha?UI ou ^eurs embouchures fuffent plus ac-
gent dansiaceflibles & moins femdes de bancs de fa-
bayc de Ser-bie & de rochers.
cehonnc. Lcs rjv;ercs ]cs p]Ub- frcqucntccs par Ics
ndgocians malgrd les difficultez qu’on
trouveäy entrer , fontccllcs des Pierres,
de Cafcais , du Pichel , des Palmcs , de
Pongne , de Camgranee , de CafTc , de
Carocannes, de Capac & de Tambalinc,
dont la plüpart viennent des montagnes
qui
en Guinea ei a Cayenne. 47
qui coupent lc paysdu Nord au Sud, &
qui fc joigncnt enfuitc ä cellede Serrelion-
ne. On lcs appcllc lcs montagnes de Ma-
chemala.
On a donnd lc 110m de Tagrin & de
Mitouba ä la riviere de Serrelionne. II eft
bon d’dtreavertide cesnoms ditferens, afin
de ne pas faire trois riviercs d’une feule &
mSme riviere. . Ce qui peut avoir donne
occafion ä cettc multiplicitddenoms , c’cft
que l’entreede la riviere de Serrelionne eft
occupde du cöuf du Nord par des bancs,
& du c6r<5 du Sud par des I fies quilapar-
tagent & qui en font trois bras. Ceux du
Nord & du Sud font ncts & profonds, on
y navige en toutefürete. De großes bar-
ques & des Bätimensplus conliderables lcs
peuvent remonter jufqu’äpresde 80. Heues.
Ü11 y trouvedepursfixbraffes d’eau jufqu’a
feize. Le canal du milieu eft tellemcnt
rcmpli de bancs & de rochersqu’il eft iin-
pratiquable.
Lors qu’on eft entrd dans la grande
baye & qu’on a depaffd la petirelfle appel-
\£c Saint Andrf , on voit que la cAte du
Cap Tagrin ou de Serrelionne forme plu-
fieurs bayes, dont lcs ouvertures font au
Nord-Oüeft. La quatrieine qui eft laplus
voiline de Pentrce de la grande riviere fc ßaye
nomme encore aujourd’huy la, baye deFraucc*
France. C’eft la meilleure, la plus füre
& la plus commodo pour faire du bois &
del’eau. Aufti la tradition conftante detout
lc pays eft que nos premiers ndgocians
Normands y tftoient dtablis , y avoient un
comp-
4$ VöYACES
comptoir & y faifoicnt tout Je commerce
qui dtoit tres avantageux & tres confide-
rable.
Ün montre encore la place de leur comp-
toir auprcs d’unedes trois fontaines^i re-
cherchdes de tous ceax quitrafiqucnt dans
le pays , ä caufe de l’abondance de leurs
eaux de & leur bontd.
Les Negres qui habitent les environs
de cette baye & bien avant dans les
terres , ont confervd pour les Francois
une afFe&ion toute particuliere. Ils ont
appris de leurs anedtres les biens qu’ils
ont re^us de nos anciens negocians , ils cn
ont encore aujourd’hui la mdmoire toute
fraiche , & ne fouhaitent rien avec plus
Aflfcftionde paflion que de nous voir reprendre nos
des Negres anciens dtabliffemens. Les Vaiffeaux Fran-
p°ur les ^oisquiyabordent l’expcrimentent tous les
xan^ois. jOUfS> qcs peupjes nc manquent jamais de
leur demander s’ils viennent pour s’etablir
parmi eux y & quand on leur fait efpercr
qu’on y viendra , ils difent : bon bon , k
pays eß a vous , venez nous fommes amts.
11 ne faut pas s’dtonner que je les fafle
parier Francois , ils ont confervd de pere
en fils la langue Fran^oife , & fe font un
devoir de l’enfeigner a leurs enfans.
On peut mouiller dans la baye de Fran-
ce ä demie portde de moufquet de terre ,
vis-a-vis des fontaines , ä feize braffes de
fond de baffe mer. Si on faifoit un eta-
bliffement fortifid en cet endroit,les Vaif-
ieaux pourroient s’approcher de terre en-
core davantage , & etre en fürctc contre
lesattaques des ennemis. Je
en Güzne’e et a Cayenne. 49
Je propofcrois cet etabliftement ä Ja
Compagnie , ii je uc craignois de lui d d-
plaire , comme il ne manque jamais d’ar-
river a ceux qui lui font des projets dans
lefquels il paroit quelque avance a faire ,
& le profit taut foit peu eloignd.
La riviere de Serrelione iepare deux
Royaumcs. Celui du Nord s’appelleBou-
lon, & celui du Sud , Board.
Le ßourg qü demcure le Roy de Bou- Royaume
16 eft ä huit Heues de l’embouchure de la
riviere für fou bord ineridionaL Elle fe
retreffit beaucoup en cet endroit & n’a que
deux Heues de largeur. A cinq ou lix Heues
plus haut eile n’en a qu’une & diminue
toujours a mefure qu’on la monte.
S011 bord meridional eft couvert degrands
arbres & d’une infinitd de palmiers de tou-
te efpecc. On y fait du viu de palme ex- Vmdepai-
cellent & en quantite , & comme les Ha- mc*
bitans en confomment beaucoup , il n'y
en a jamais de perdu. Il y a peu de rivie-
res aufli poiflonneufes que ceile*ci. Cette
abondancey attire quantitd de crocodilles
qui font d’etranges pecheurs. Il faudroir
tenter de faire avec ces animaux le m<2me
trait<5,qu’ont fait les habitans du Bot dans
les 1 lies des Bilfaux.
Le lit de cette riviere renferme quantite ouaiitczd«
d’Ifles d’un terrein parfaitement bon ,gras ifl« de Sei-
de profond , qui produit de lurmeme de pref-icll0anc*
que fans culture tout ce qui eft ndcelfaire
ä la vie : grains , fruits , arbres, racines ,
tout y vient en perfedtion & d’une excel-
lente qualite.
Tom. L C
Mais
fQ VoYAGES
Mais ce qu’on ne f^auroit eftimer aflex,
c’eft que l’air y eft tres pur, & qu’on n’y
cft point fujet ä ces maladies violentes &
dangereufes qui regnent ä la cöte de Gui-
n 6c & qui ontfait pdrir tant d’Europeens.
Je fijais que rintcmperance & les femmes
font les deux caufes plus que fuffifantes pour
envoycr bien des gens en l’autre mon-
dc , fans que le mauvais air s’en melc.
C’eft aux Ofliciers & aux Capitaines d’a-
voir l’ceil für cux-m£mes & für ceux qui
font fous leur Charge.
L’on trouve dans toutes ces Ifles une
quantitd incroyable de palmiers de toutc
efpece. On y fait du vin excellent, le»
naturels du pays cn confomment beau-
coup, ils font grands buvcurs : les Euro-
pdens les veulent imiter, mais commc ils
ne font pas du temperamment de ces In-
fulaires, il leur en coüte eher & fouvent
la vie.
Ces Ifles font prefque toutes borddesde
Mangks, arbres fi connus & tant defois
dderits dans les voyages de l’Amerique ,
qu’il me paroit tout-ä-fait inutiled’en par-
ier ici. Ce font des palifiades naturelles
dc^Ma^ gl cs P 011 r les '[',CuX qui en font environnex, qu’il
ouSpa!ctu n’eft pas aife de forcer pour peu qu’on veuil-
«acis. le les deffendre. Ce bois eft excellent pour
bru’er& pour faire du charbon. il eftcom-
p. de , dur & pefant , & ne laiffe pas de
croitre aflex vite&demultiplier beaucoup,
parce que fes branches ou rejettons etant
arrivex ä unecertaine haureur , fe courbent
d’eux-m&nes vers la terre ou l’eau oü le
pied
em Guine’e et a Cayenne. $i
pjed dt plante ; & jettent des filamensqui
prennent racine &'produifent un autre jet,
quj devient arbre & pouffe des branches
qui font la mÄaie chofe que celles dont
ils vieiinent.
Le village de Boure eft compofe d’cn-
viron trois ccnt malfons ou cafes, les Ar-
chitc<äes du pays bätiffent aufli uniforme-
ment qae les Capucins ; il icmble qu’il y
aic une pragmatiquequ’il n’ellpermis aper-
fonne de ne pas üiivrc. Ceux dont les fa- village öc
millcs font plus nombreufcs ont un plus rnaifons de
grand nombre de cafes, maisei les font tou-Bour*'
ccs de meine ligure. Elles font rondes ,
les poteaiyc font plantcz en terre ; ils onc
fept a huit pieds de hauteur , leur fabliere
circulaire porte des chevrons quis’unilfent
au centre & font un cöne, dies font cou-
vertes de fcuilles de roleaux ou de palmiers,
paffees dans les lattes nattdes fort propre-
ment & d’une dpaifleur ä <ütre impdnetra-
bles a la pluye & aux plus ardens rayons
duSoleil. Les mursde renceinte fontgar-
nis de rofeaux & de menues branches en-
tre lespoteaux & couvcrtes de terre gralfe,
für laquelle ils dtendent une couchc de
chaux, faite de coquillages brülez, & qui
leurdonneun air de proprete ; mais cecre-
Py dure peu , parce qu’ils ont oublid de
le ticrcer avcc du fable , comme ils l’a-
voient vü pratiquer par les Normands qui
avoienc les premiers ouvert le commerce
chez eux. Le feu eft au milicu, & la fu-
m€e fort par un trou qui eit prefque au cen-
*re du cöne. Quoique le pais föit tres-
C z chaud.
* fl V O Y A G E S,
chaud, les nuits font froidcs de humides
& les Ncgres craignent extremement le
froid & l’humiditd.
Les portes de ces maifons font prefque
quarrdes, le feuil eft clevc d’environ un
, pied au-deffus du rez- de-chaulfde , eiles
n’ont pour l’ordinaire que deux pieds de
iargeur für trois de hauteur , de forte que
Pon ne peut y paffer fans fe baiffer beau-
coup, & que les perfonnes unpeugroffcs
n’y paffent que de cötd & meme avec
peine. Heureufement l’ufage des paniers
n’eft pas encore arrivd jufqu’aux femnies
du paVs. Leurs lits font compofez de groffes
nattes de joncs, dpaiffes & cn affezgrand
nombre pour dlever la derniere d’un bon
pied au deffus du plancher qui eft deterre
battue, que les femmes entreriennentfort
propre. 11s ont leurs armes aupres de leurs
lits; ce font desfabres, despoignards ou
.erands couteaux flamans, des faguayes,
des arcs & des fldches qu’ils ont foin
d’empoifonner quand ils vont ä laguerre,
en les imbibant du fuc d’un fruit qui leur
communique un poifon fort fubtil & pref-
que fans remede. Ce fruit a tant de rap-
port avec les pommes de Machcnilier dont
j’ai parle dans mon voyagedcl’Aincrique,
que je crois que c’eft de ce fruit dont ils
fe fervent. Quelques-uns ont des fufils &
s’en fervent avec bcaucoup d’adreffe.T Us
les aiment paffiondment, ce font les Kor-
mands qui leur en ont enfeignd l’ufage.
Portugal & les Anglois qui demeu-
rent ä prelent parmi eux, ont dtd jufqu’ä
pre-
en Güine’e et a Cayenne 53
prdfent aflcz fages pour ne leurendonner
ou vendre que trcs-peu , tres-raretncnt &
de tres-mauvais, nous n’y regurderions
peut-etre pas de fi pres fi nous y dtions,
lauf ä nous en repentir dans la fui-
te , comme ii nous eft arrivd cn
Canada.
La maifon , ou les cafes du Roy , font
au ccntre du Village, eiles ibnt bäties Maifons du
comme cellcs defes lujets. On remarque Ro> &
feulemcnt qu’il en a quelques -unes un «*«««*•
peu plus grandes, oü il loue les Euro-
päern qui le viennent voir. CcbonPrincc
ou ces bons Princes, car la douceur &
l’humanite font naturelles aux Princes de
cette famille, ce bon Prince, dis-je , vlt
avec fes fujets comme un pere avec fes
enfans. Auffi ils l’aiment tous, & quoi qu’ils
lecraignent, on doitdire que l’amour fur-
pafie infiniment la crainte, & qu’ils font
toöjours prets ä tout facrifier pour lui,
11 leur rend de fon cöte fort exaäement
la pareille, en les aimant, les protegcant
& leur rendant la juftice d’une maniere
qui contente tout le monde.
Les hoinmes & les femmes de Bourd
font grands & bien faits, & d’une bgure
fort revenante, ils font dun beau noir :
ils önt la bouche petite, le nez bien pro*
portionne, les yeux grands, lcsdentsbcl-
l^s, l’air ouvert & guay, de l’cfprit, de
bonnes manieres & meine de la politefle.
On n’y voit point de ces nez £cachez, de
ces levres monftrueufes ; auffi lesfcmmes
nc portent-elles point lcurs enfans für
C 3 leur
jT4 V O Y A G E S
]eur dos, car on attribue avec raifon ces
nez dcachez, & ces großes levresaux coups
que ces petfes creatures fe donnern contre
le dos de leurs mercs, pendant qu’elles
les ont attachees derriere eiles, & qu’el-
les marchent ou qu’clies travaillent.
jioralitcdcs Lcs hommes ont des femtnestant qu’ils
fcmmcs. yeulent, oa tant qu’ils en peuvent achc-
ter. Ils ne font jaloux que de la premiere
qui eft regardde comme la legitime, au-
lieu que les autres ne paßent que pourdes
concubines, dont on accommode les d-
trangers ä qui on veut faire honneur, fans
cdrdmonie & fans craindre le qu’en-dira-
t-on.
II nc faut pas apprehenderpour celaque
le grand noinore de femmes leur devicnne
ä Charge, point du tout; ce font autant
de fervantes tres-humbles, trcs-afte£ti-
onndes qui f^avent leur devoir en perfec-
tion, que l’on a foin d’y faire rentrer, des
qu’elles femblent s’en vouloir dcarter tant
foit peu, & qui en font fi bien perfuaddes,
qu’elles fe trouvent heurcufes & bien
paydes de leurs peines, quand le mari
veut bien leur tdmoigner qu’il agrde leurs
fervices; Quelle difterence de ce pays-lä
au nötre ?
On compte fix ä fept eens hommes por-
tans les armes dans le Village de Boure;
mais le Roy en peut lever un bien plus
grand nombre quand il le juge ä propos,
& fort ailement & fans qu’il lui en coute
rien, parce que fon pais eß extrdinement
peu-
en Guine’e et a Cayenne.
peupld, & que fcs peuples lui font extrd-
memcnt aftedtlonnez.
Le Prince qui regnoit en 1666. dtoit Religlen de
Chretien,il s’appeiloit Dom Philippe. llBoui*.
avoit donnd libertd de confcience ä tous
fes fujets & avoit aupres de lui un Jefuite
& un Capucin Portugais, qui prechoient
la foy avec plus de zele que de fruit : car
il n’eft pas facile de fairej de bons Chrc-
tiens degens qui aiment le vin& les fem-
mes , de maniere ä ne fe pouvoir paffer
de l’un ni de l’autre. Bonnes gensau refte,
honnetes, francs, peu intereifez, 'aimans
les dtrangers, & qui ont confervd beau-
coup des manicres & de la politefie des
Normands, qui font fans contrcdit les
Premiers Europdens qui ontddeouvert ces
cötes, qui y ont eü des dtabliffemcns que
le malheur de nos guerres civiles a fait
tomber entre les mains des Portugais , des
Anglois, des Hollandois & autres Euro-
pdens.
L’Idolätrie eft la religion dominante da
pais. Mais quelle Idolatrie! Elle eft fans
rdgle, fans fdtes, fans edrdmonies. Le
nombre de leurs Dieux eft inconnu, il
n’eft point fixe; on peut dire qu’il eft in-
fini. Ils ne fijavent d’ou ils viennent, ce
qu’ils font, ce qu’ils font, a quoy ils font
propres, ce qu’ils vallent; leur ignorance
für cela fait compafiion & ne peut dtre
plus grofiiere. La terre eft pour eux une
fource intariffable de divinitez, c’eft une
mafie immenfe de Dieux de toutes efpe-
ces, dont chacun ä l’aventure titreleiien.
C 4 Ils
f6 V 6 Y A 6 E S
Ils les appellent Fetiches. De quelque
nature, figure, couleur ou matierc que
ce foir; c’eit leur Dieu, leur Fetiche.
Les uns ontune corne,d’autres une patte
de Grabe, d’autres une Epine, un c]oud,
uncaillou, une coque de Lima^on, une
tete d’Oifeau, une racine. Chacun porte
fa divinite pendue ä fon col, dans un läc
orne de raflade , de bouges & d’autres ba-
biolles. Quoi que ce Dieu ne boivc ni ne
roange, on ne Jaiile pas de lui offrir foir
& matin ce qu’on ade mciileur, en lui adref-
lantfes prieres & en luidemandant fesbe-
foins.Voila rout leur culte. 1 lusheureux en
cela que nos Sauvages de i’Ainerique, que
le diable fe donne la liberte de battre quand
il lui en prend fantaifie, aulieu que les Fe-
tiches fe contentent defe faire craindre, fans
en venir jamais aux coups.
Les Negres Mandingues qui font les
plus zelez MiffionnairesduMahomctiime
ont tachd de repandre chez les Negres
de Serrelionne quelque connoitfance de
la Sedte de Mahomet; inais ceux-ci plus
avifez que ceux du Niger , ont cru avoir
aflez d’une Religion lans fe chargcr cn-
core d’une autre plus difficile & plus char-
gee de edremonies que la leur; car des’i-
maginer qu’en embraffant le Mahometif-
mc ils euflent quitte leur Idolatrie & le
culte des Fetiches, c’efl für quoi il ne
faut pas compter , il dt trop ancien &
trop bien etabli chez eux. C’efl: ce culte
ridicule & la pl uralitc des femines qui
ejnpechcra toüjours le progrez de TE-
van*
en Guine’e et a Cayenne $7
vangile ehe i ces Feuples, qui font pour-
taut infiniment plus difpofez ä le recevoir
que les Mahometans, dont il ne faut pas
fbnger ä faire debons Chrdtiens,
Les Normands & apres eux les Portu-
gals y ont prdche l’Evangile. Le Roy de
Boure, comme je viens de le dirc, etoit
Chrötien*; cn 16 66 011 prechoit la foydans
fes erats en toute libertd , mais fans
fruit, & quand les MilTionnaires feroient
venus a-bout de ieur faire abondonner le
culte des Fetiches, je doute qu’ils eu/Ient
pu les reduire ä n’avoir qu’unefemme.Ces
peuples ne veulent rien entendre für cet
articlc : leur temperament y eft trop op-
pofe, & comme leur pratique conllante
eil de ne point approcher de leurs femmes
des qu’elles fe fenrent großes & pendant
les quatre annees qui fuivent l’accouche-
ment, afin qu’elles ayenr tout le temps
nd cerfaire pour bien nourrir & bien elever
leurs enfans, la continence feroit tropdif-
ficile a garder pendant un fi long-tcms.
11s rdpetent tres-fouvent dans leurs prie-
rcs, & au commencement de toutes leurs
a&ions, les noms d’ Abraham, d’lfaac &
de Jacob. On n’a pu jufqu’a prdfent f<ja-
voir d’oü leur eft venue la connoiflance
des noms vtnerables de ces anciens Patri-
arches. O11 pourroit foupgonner que quel-
que Juif a voulu introduire le Judaifme
chez eux, c’eft nne conjefture qui n’eft
pas mal-fondde. La pluralite des femmes
ifauroit pas dtd un obftacle pour les em~
Picber d’embralfer cette religion, puifque
Cf
la terre
Souie.
VOYAGES
la loi tolerc la poligamle. Onfqaitd’ail-
leurs que lacirconcilion eft praiiquec chcz,
prefque tous les peuples de la cötc de Guinee
depuis Serreiionnc jufqn’ä Benin. Voila
un nouvel obftacle ponr la rcligion Chre-
tienne qui rendra inutiles les travaux des
Miffionnaires, ä moins que Dieu n’y mette
lui-mSme la main; il peut tout, peut £tre
que le tems de la converfion de ces peu-
ples n’elt pas arrivd, & que les mauvais
exemples desChrdtiens qui deineurentpar-
mi eux, font des obftacles encore plus dif-
iiciles ä lurmonter, que ceux que nous
venons de rapportcr.
J’ai remarque ci-devant que le terrein
des Ifles de la riviere etoit extremement
fertile, les terres du Royaume de Bourd
denele fonrpas moins. Le ris, le mil,lemil-
ae let , les poids, les feves , les melons, les
Pataches, les Figues, les Bananes,enun
mot, tout ce qu’il leur platt demander ä
la terre, y vient en abondance & avec une
facilitd extraordinaire. En dchange ilsdon-
nent prefque pour rien les produäions de
leur terre. Les rivieres font entremement
poiflbnneufes, ils mangent pour l’ordinai-
re plus de poiffon que de viande. C’eft af-
furdment par goüt & par choix, car ilsont
des viandes de toute efpece en quantitd,
& tres-bonnes. Les Poules ordinaircs, les
Poules pintades , les Oyes, IcsGanards,
les Dindons & les Pigeons fauvagesy font
ä donner. Leurs prairies font couvertesde
Boeufs, de Vaches, de Cabrittes & de
Moutons. On trouve datts les montagnes
EN GUIN t’£ ET A CAYENNE ffs
des Cerfs, des Sangliers , des Gafelless
des Chevrcuils, tant qu’on en veut. 1 1 raur
ctre parcfleux, ou bien mal adroit, pous
inanquer de gibier. Ceux qui aiment les
grandcs chaifes , ou qui'font allez bravec
pour s’yexpofer, trouvcnt abondammen
de quoi fe latisfaire par la quantite d’Ele~
phans , de Lyons , de Tigres & autrcs betes
reroces qui courent le paVs ; lans comp-
ter les Serpens d’une groffeur & d’une
longueur 11 demefuree, qu’ils avalent les
hommes & les boeuls tout entiers & falls
mächcr.
La fertilice du paVs & l’abondance des 7r0^ifuif
rruits qui y croiilent, y a attird des iinges singes.4
de toutes elpeces, exceptd de la blanche;
ils onc lnuiiiplie tellemenc quc fans les
loins continuels que les habitans fe dou-
nent en gardant jour & nuit leur ris7leurs
pois, leurs melons & generalement touc
ce qu’ils veulent conferver, ces animaux
naturellement portez ä mal faire, detrui-
roienc tout. Auffi les Negres les hailfent
lur toutes chofes & leur font une guerre
contiuuelle. Ils les cmpoifonnenc , ils
leur tcndent des pidges, ils les tuent a
coups de fiSches.
Lorfque queique Europdcn revient de
la chalie, & qu’il a tud cinq ou lix Singes,
on le rcyoit eil cdrdmonie 7 on lecompii-
mente, on 1 ui fait des prefens, c’cft pour
lui un petit triomphe. Je crois qu’uu ha-
bile chafleur qui voudroit s’einployer a la
c hälfe de ces animaux feroic tortune en ce
pais lä; car les prefens iroient loin, & la
C 6 rccon-
'Adrette des
Singes.
6c V © Y A G E
reconnoilfance des fervices qu’il rendroit»
pourroit porter ces peuples ä le mettre au
rang des Fctiches devant ou apres fa
mort.
Au refte les Singes tout betes qu’ils
fönt, ne ]c font pas encore autant qu’il
ieroit ä fouhaiter pour le bien du pai’s.
Ils connoi/Tent parfaitement bien leurs en-
nemis, ils demelcnt les anificcs dont on
fe fert pour les lurprendre, ih font d’une
defiance extraordinairc, il eft rare qu’ils
donnern deux fois dans le meine piege
quand ils cn font ^chappez une fois,ou
que leurs femblablcs les y ont vüs at-
trappez.
Si un Singe eft bleild d’un coup de
fleche, ils s’empreflent ä rctirer la flache;
comme cela n’eft pas aife ä caufe des
ardillons dont la pointe eil armee , qui
einpechcnt qu’elle ne puilfe fortir a moins
d’ouvrir la playe, ils mordent & mächent
le bois jufqu'ä ce qu’ils l’ayent coupe.
Mais quand le blcffd a re$ü un coup de
fulil & qu’ils voyentcouler le fang par les
ouvertures que les balles ont faites , ils
mächent des feuilles & tachentde boucher
les playes,en y introduilant ces feuilles
inaendes.
Malheur au chafleur qui fe tronveroit
feul au rnilieu de cette troupegambadante;
il pourroit s’attendre ä quelque mauvais
parti. Il Ieroit infailliblemcm attaque de
toutes parts, nccabld de pierres, de mor-
ceaux de bois,d’ordures,& pourroit cou-
rir rifque d’ctre dechire & mis eil pieces ;
car
es Guikf/e et A Catense. 6r
car il y a de ccs animaux qui font grands
& bien Ports , & tous cn gendral font m<5-
chans, vindicatifs & cruels, & quand ils
font une fois en fureur, un homme au-
roit bien de la peine a fe tirer de leurs
pattes.
Outre les vivres & les rafraichifiemcns
quc les Vaifleaux peuvent prendrc furcctte
cöte, on en tire encore affez fouvent de
rAmbre gris , de la Civette cn rnafle, des c
Chats civettes vivans,& une quantitecon-
fiderable d’Ivoire le plus beau de toute
PAfrique; c’ett-a-dire, net, falls taches,
fatis gerfures , & d’une blancheur ä eblouir;
prenve inconteftable de la purete de fair
& des eaux, & de la honte des alimens
dont les Elephans fe nouriiirent On re-
marque feulement que les dents font plus
pctites que celles qu’on appellc Morphi-
Efcarbeille; c’eft ainli qu’on appelle les
dents d’Elephant, dont quatre pelees en-
femble ne vont pas ä cent livres, el les
n’en font pas plus mauvaifes pour celaf
für tout quand on y trouve la blancheur
de celles de 13ourd.
La chafie des Elephans n’eft que pour
les braves ; il n’eft pas permis ä tout le
monde de s’expofer aux darigers qu’on y
court. Quoiqu’il femble que la premicre
vü^‘ de ces Chalfeurs foit d’avoir les dents
deces betes, ä caufe du commerce qu’Hs
en font avcc les Europeens, ils nelaiflcnt
pas perdre la chair, ils la mangcnt , &
la trouvent bonne. Les Europeens qui
cn o:it mange lorfqu’ellc ctoit un peufai-
C 7 Cm-
6l VOYAGES
fandee & bien cuitte , pretendcnt y avoir
trouvd peu de ditFerencc d’avec celle du
boeuf. Peut-etre qu’ils avoient grand ap-
petic & de bonncs dents; il eft toujours
«ertain qu’unc longe d’Elephant garniroit
bien le centre d’une table.
Le profit que l’on fait für cette cöte
par l’dchange des marchandifes ci\ tou-
jours de deux cent pour cent au moins.
11 feroit bien plus confiderable fi on ache-
toic de la premiere main, comme il arrive
quand on traite avec les Negres; maison
cft fouvent oblige de paiFer par les mains
des Portugals ou des Anglois etablis dans
le pays ; ce qui diminue extrdmement le
profit que l’on feroit taut dans la vcntcdes
marchandifes d’Europe, que dans l’achat
de celles du pays. C’efi nötre faute,mcs
compatriotes , il netient qu’ä vous de vous
enrichir dans cet heureux pays & de fup-
planter les autres,en reprenant les poftes que
vous occupie? autrefois,tout vous y convie,
la fertilitc du pays, Ion bonair, leCom-
incrce avantageux qu’on y peut faire, &
für tout l’inclination naturelle que ces
peuplcs ont pour vous, ils l’onc confcrve
jufqu’aujourd’hui toute entiere. Le Che-
valier des M. * * * en a eu des preuves
dans un Voyage oü il fut obligd de relä-
cher chez ccs peuples,& bien d’autrcsque
lui, & nous avons encore !a relation du
Sieur Villant de Bellefons, quidtoitCon-
trolleur für un Vaiffeau que la Compagnie
de 1664. avoit frete en 1666. a Amßer-
dam, donttout l’Eqaipage dtoit Hollan-
dois s
£14 Guinl’e et a Cavenne 63
dois; il rapporte que ccs peuples lnifircnt
tnille careffes , qu’ils l’inyiterent ä vcnir
s’ecablir chez cux, qu’ils lui montrercnt
les mafures des maifons de la Compagnie
de Dieppe; il vic qu’ils parloient encore
Francois , qu’ils battoient le tambour ä
la Fran^oife , & le Roy meine lui dit
plulicurs fois que lui & tout fon penple
louhaitoit avec paflion de les voir dtablir
dans le pays. Je connois les Francois,
lui die ce Prince, ils font vifsäla vdrit£,
& fouventun peu trop, mais ils font hon-
netes gens, de bonnefoy, bons amis,on
s’y peut der: c’eft ce qui fait quenonsles
aimous , & que nous les preferons ä tous
les autres blaues.
Je n’ai point mis parmi les marchan- commer«e
difcs que Ton peut traitcr für cettc c6te ,<je &
Tor & les efclaves. Il eft pourtant cer-4*^ *TC%
tain qu’on y trouve de l’or, &qu’onen
traite eil aflez bonne quantite & ä un prix
oü il y a bien ä gagner. Mais il ert inccr-
tain s’il vient du pays mfime, ou fi on Py
apporte des pays voifins ouplus dloigncz.
Le pays me paroit trop bon pour ^ tre
propre ä la formation de ce mdtail , car
tout le monde f^ait que les terres qui
produifent l’or ne font pas capables de pro*
duire autre chofe, la naturc s’*epuife dans
cettc produäion qui doit tenir lieu de
toute autre chofe. La fechcrefp* & la
fterilite font le partage de ces riches ter-
res , les habitans 11’y manquent pourtant
de rien, parce que tous les peuples s’em-
prelfent de leur apporter tout ce qui leur
64 Voy AGES
cß neceßaire en echange de Por que h
tcrre y prodtiic. J’ai rcmarquc dan* in *
relation de PAfrique Occidentale quedans
Je pays ^le ßamboue fi fecond cn Mines
d’or, !a fuperficie de la terre eßcouverte
de fable, j’ai remarqud ,disje, qu’il n’y a
point de terre plus ßcrile que celle-lä. A
peiae produic-elle de Pherbe dans le fond
desvallons & lur les bords des ruißeaux.
C’eß un heureux prefage poar ceux qui
chcrchcnt des Mines, quand ils trouvent
de ces endroits fees , ßeriles, fans verdure,
fans arbrißcaux, ou quand il y eil a quel-
ques-uns,de les voir fees & dcpouillez, &
le peu de feuilies qu’ils ont, rougeätres ,
caßantcs & fans fuc
Le Royaume de Bourd a des voifins au
Nord-Eß & ä l’Eß qui ont befoin de fa
fertilitc pour vivie , & qui lui apportent
en de hange Vor qui croit dans leur pays.
Mais outre ceux-la, lesMarchands Man-
dingues qui trafiquent de tous cötezdepuis
les bords de la Mer jufqu’au centre de
PAfrique , leur cn apportent & leur en
apporteroient bien davantage, s’ilsdtoient
aflure . de trouver chei eux des marchan-
dites d’Europe en aßez bonne quantitd
pour avoir toüjours des aßo.rtimens prets,
& dtablir ainfi un commerce fixe & regle.
Les Portugals & les Anglois y font d’au-
tant plus confiderables , qu’ils ne lc par-
tagent avec perfonne.
Je ne voudrois autre chofe de la Com-
pagnie, finon qu’elle aidät un peu la for-
xnation d’une petite colonic dans ce pays
dom
en Guine’e et a Cayenne 6y
dont tous lcs particuliers feroient fes cour-
tiers, a qui eile conficroit fes marchan-
difes de traite & qui luy runettroient en
or, en Morphil & autres marchandifcsdu
pays, fes retours , moyennant un profit
railonnable , fans s’embarafler de con-
ftruire des Fort ereffes , d’eutrenir de Gar-
nifons, des Commendans, & autres Of-
ficiers qui confominent bcaucoup, &fou-
vent au'delä du profit que Ton devroit ef-
perer du trafic qu’on lesenvoye faire. Elle
trouveroit mille gens de bonne volontd
pour cet ctablifTement , ils y feroient en
füretd lous la protcäion du Roy du pays,
ils y feroient libremcnt leur negoce/il
eft a croire qu’il s’en trouveroit parmi
eux d’aflez induftrieux & d’aflez hardis
pour entrer dans l’interieur des terrcs,pour
luivre les traces des Mandingucs, & pour
ddcouvrir une infinitd de chofes qui les
enrichiroient , eux , la Compagnie & le
Royaume. II n’y a qu’a vouloir & etre
affurd qu’avec une Idgerc avance on pour-
roit faire des profits confiderables.
Quant au commerce des Efclaves , il
ne faut pas pour le prefent compter beau-
coup deflus; ces pcuples ne fe fontpoinc
Efclaves. Quand ils en vendent , ce
font des pritonniers de guerre qu’ils ont
fait iur leurs voifins avec qui ils onteu
des diftcrends ( car comme je Tai remar-
qud dans d’autres endroits; on ne f^aiten
Äfrique ce que c’eft de rendre les prifon-
niers qu’on fair lcs uns lur les autres )
dans le cours d’une guerre ou dans les
cour-
66 VOYAGFS
courfes que l’onfait les uns für lcs autres,
oubien des criminels dont la peine de mort
cft commude en un baniffement perpetuel
hors du pays. En voilä, ce me femble,
affez pour donner une idee de cet heureux
pays & pour excitcr tant de gens defceu-
vrez & mal heureux en France , ä s’aller
etablir dans un Heu oü ils vivroient ä leur
aife , & procureroienc ä leur nation des
avantages que le malheur des guerresafait
perdre ä leurs prddecefleurs.
Je ne dirai rien ä prdfent du Royaume
de Boulon qui eft au Nord de la riviere
de Scrrelionne. II y a temps pour tout
& l’occalion s’en preientera dans un autre
ouvrage.
CHAPITRE QUATRIE’ME.
Route de Serrelionne au Cap de MontL
Dejcription de ce Pays .
ON compte foixante lieues du Cap de
Serrelione au Cap de Montd. Des
qu’on a double le premier, il faut faire le
Sud -Sud -Eft , afin d’dvicer le banc de
Sainte Anne , qui dt dangereux , & qui
porte environ fix lieues au large. Il y a
proche dece banc, vingt ä vingt-cinq braf-
fes d’eau lur un fond de fable & de vafe
noire. A peu de diltance on ne trouve
tout d’un coup que huit ä neuf braffes, qui
eil la marque Iure qu’on eit für les bords
du banc: on y peut naviger, mais il faut
eviter
en Guine’e et a Cayenne. 67
£vlter de fe laiffer ddriver deflus davantage;
on courerok rifque de fe perdre für lesbas
fonds & les feches qui s’y trouvent triqu em-
inent. Le plus für eil de tenir le large juf-
qu’ä ce qu’on ait entierement depaffe le
banc , & quand on arcconnu par la fonde
qu’on l’a entierement ddpaffd, on peut fe
rallier ä terre cn faifant le Sud-Elt, juf-
qu’ä ce qu’on foit par le travers de la ri Rivicrc
viere de Madrd Bomba. II eft difficile de Madie
jfijavoir 1’EtimoIogie decenom. L’embou- Bomba,
chure de cette riviere eft couvcrte d’une
Ifle longue, peu large & fort bafle, dont
la pointe la plus Occidentale s’appelle le
Cap Sainte Anne. Entre ce Cap & la pointe
la plus Orientale du banc de Sainte An-
ne, il y a un detroit ou paflage, dont la
droite eft faine & profonde, & la gauche
femee d’dcueils, vis-a-vis duquel eft la ri-
viere de Gambonas peu frequentee & fans
commerce. L’Ifte de Sainte Anne, & la
terre ferme font dloigndes de fix a fept Heu-
es, & formenc un Golphe qui n’eft pas
partout dgalement fain; il y faut naviger
avec precaution, il fert debouche&d’em-
bouchure du cöte de l’Oüeft ä la rivkrede
Maare Bomba qui fe ddchargeencoredans
la Mer, par le detroit qui eft entre la Par-
tie Orientale de 1’lfle de Sainte Anne, &
une longue prefque-Ifte qui n’eft feparde
de la terre ferme que par un bras de mer
d’environ deux licues de largeur, dansle-
quel fe dechargent plufieurs rivleres, dont
la plus confidcrablc eft cclle de Panibas.
Cc detroit & la pointe de la prefquc-Ifle
68 VOYAGES
qui le forme, s’appellcnt Serbcra, on n’y
doit paffer qu’avec precaution , a caule de
quelques dangers qui font des deux cötez.
La riviere de Madre ßomba eil gran-
de 6c vient de fort avant dans les terres ,
fon cours cft i l’Eft-Sud-Elt, & Oüeft
Nord-Oücft.
Les Anglois ont un comptoir fortifid ä
fon embouchure par le moyen duquel ils
fe font rendus maitres du commerce qui
s’y peut faire par Mer. il faut que cet
endroit leur foit des plus avantagcux, car
ils ont un foin extreme de ne pcrmettre a
aucun autre Europden d’en approcher. 11s
fe fervent des Portugals blancs , noirs 6c
bazannez qui font etablis für la c6te ,
& meine fort avant dans le pays , comme
de courtiers pour faire le commerce pour
eux avec les naturels du pays.
Yortuetisdc • 9n s’^t0Ilnera pcüt-6tre que je donne
tiois Co«- trois couleursaun mdme peuple ; mais on
lcuw. ceflera de le faire li on veut bien fe fou-
venir de ce quej’ai dit des Portugals dans
un autre endroit , que ces Memeurs ne
font point ditHcultd de s’allier avcc les
Negres. Ceux qui viennent de ce mdian-
ge font mulätres ou bazannez, qui ayant
continue de prendre des femmes noires ,
ont u la fin produit une race tonte noire,
comme les Portugals blancs qui ont euaf-
fez de ddlicatcfle pour nVpoufer que des
femmes blanches, ont produit des enfans
blancs comme eux, 6c voilä ce qui a pro-
duit ces Portugais de trois couleurs, re-
pandus dans toute rAfFriqueChrdticnne,
com-
en Guine’e et a Cayenne 69
comme leurs ancStres aimans le com'
mercc, 6c qui feroient riches s’ils n’etoient
pas contraints de le faire avec tres-peu de
protit pour eux, & beaucoup pour ceux
qui leur commettent leurs marchandifes.
Le Chevalier des M. *** n’eut garde
d’aller reconnoitre Eomba-Madre , il n’y
avoit rien a faire; il s’etoit trouve par le
travers du Cap Tagrin, qui eft par les 8.
degrez 2$. minutes de latitude feptentrio-
liale le 27. oftobre au foir, comme je Grofle
l’ai dit ci-delfus. 11 prit ce meme foir unechauve-
Chauve-Souris aufli grolle qu’une poule ,Sourii.
c’eft la taille ordinaire de cellcs du pays.
Il falloit que quelque coup de vent l’eüt
emportee li löin de terre, car ces cifeaux
n’ont pas accoutume de s’en dloigner, li
confiddrablement, le Vaifleau dtant alors
eloigne de plus dedix lieuesde cettepoin-
te. Cette capture fut comme un prefage
des inauvais tems qu’il alloit eflüyer & qui le
retinrent dans ce parage plus de tems qu’il
n’en faut orditiairement pour faire le Voya-
ge entier du Cap Verd ä Inda.
Il y eut le 2. Novembre ä 2. heures2 8. Eclipfc de
min. 5*2, feco ides apres mmiHt, une E-Lunc*
clipfe de Lune qui dura 2. heures 30. min.
u. fecondes. La Variation de l’aiguille,
3 ui n’avoit 616 le 29. Oftobre , que de 4.
‘Jg. Nord-Üüeft , & que de 2. deg. aufli
Nord-Oüeft le30. dumememois, letrou-
v? Je 3- Novembre de 6. O11 voit par ces
differentes obfervations , combien il eft im-
portant d’obferver fouvent la Variation de
^aiguille, furtout quand on eft eloigne de
terre
70 V O I A G E s
terre & dans des endroits, oü il y a des
conrans & des baacs qui poicent au large.
Ses obfervations du 9. etant ä la hauteur
de fept degrez 36. min. Nord, lui donnc-
rent encore 6. deg. de Variation au Nord
O üeft.
Trompe de Ü vint le 13. du meine mois de No-
Mer. vembre für les quatre heures apres midy
deux Trompcs d’unc figure trop extraor-
dinaire , pour nc ]es pas decrire ici. LjT
plus große & la plus coniiderable avoit
la tete dans un gros nuage fort noir & e-
Iev<5, eile etoit courbe, quoiqu’il ify eüt
point de vent , & failoit boüillonncr la
mer a plus de cent pas aux* environs oü
eile latouchoit ; une autre Trompe lorroit
de la partie lupcrieure du meine nuage,
& s’alloit perdre dans un autre nuage, un
peu moins epais & moins noir que le Pre-
mier, 6t beaucoup plus bas; Ce Pheno-
mene ayant dure quelques minutes, ilfor-
tit de ce nuage une Trompe qui defeendoie
jufqu’a la furface de la iner, eloigdee de
plus de deux cent toiics, qu’elle fit boüil-
lonncr ä peu pres comme la prcmierc. Ces
deux Trompes s’etantbalancees dansi’air
pendant pres d’une heure 6t demie, cliar-
gdes d’eau^ crcverent ä la fin, & produi-
lirent une li große pluye , que tous les
dehors du Vaißcau n’etant pas fufflfans
pour la laifler <5couler 011 fut contraint
de la vuider avec des feeaux: Le Vaif-
feau n’dtoit <51oigne de ccs Trompes, que
d’environ une demie lieuc, & auroit tt£
perdu fans reflource, ft une des deux a-
K.Jt.XjBr
en Guine’e et a Cayenne. yr
voit creve für lui. Cc fut un prdfagc de
la continuation du calme & des pluyes
qui tomboient prefque fans difcontinuer,
dcpuis rEcliple du z. du mois. Rien
n’eft plus ennuyant quc ces temps fächeux
de calme & de pluyes; la chaleur devient
infuportable , les vivres fc confommenc
6c fe gätent fouvent, les Equipagcs tom-
bent malades, & Ton voit dans un Vaif-
feau plus de trißefle & d’abbattement que
dans les temp£te$#
La feule confolation que l’on peut avoir
pendant ces tems chagrinans, c’eft la p£-
che, quand on fe trouve dans des para-
ges oü il yadu poißbn; mais on nepeut
pas cfperer par tont cet avantagc. Le
Chevalier des M.*** fe trouva par bon-
heur dans un endroit, oü les Poißons vo-
lans fembloient s’6tre rendns de tous les
environs. Ces Poißons attirent infaillible-Dor{UjeS)fic
ment les Dorades. Cc Poißbn cß gour- Poifionsvo-,
mand & carnaflier ; comme outre celalans*
li eft fort vif&qu’ilfait beaucoup d’exer-
clce , i; a toujours beaucoup d’appetit &
«lange beaucoup. Sa chafle la plus or-
dioaire, eß cclle des Poilfons volans, ces
Pedts animaux fe voyant pourfuivis , fe
fervent de leurs alles pour s’üchapper ,
mais la Dorade les fuit , les obferve du
coin de Poeil, & lorfque la f£ eher elfe de
leurs alles les oblige de fe replonger dans
l’eau , eile en fair la curee; ils fe tron-
vent li prefleT, , au’ils font un eftort fex-
traordinuire pour s’dlever, & fouvent ils
donnent dans les volles des Vaißeaux &
tom-
7.1 V O Y A G E S
tombent für le pont, oü les hommcs cc
lcur font pas plus de quartier que les
Dorades. C’eft ainfi que les plus foibles
font toujours la proye desfplus forts. L’E-
quipage du Chevalier des M. *** en eut
un bon nombre de cette fa$on , & prit
aufli plufieurs Dorades de cinq , fix , &
juiqu’a huit pieds de longueur. J’ai fait
en d’autres endroits la delcription de ces
Poiflons , cela m’exemte de la repetcr ;
ee que j’en puis dire, c’eft que ces Poii-
fons volans font fortddlicacs , & qu’etant
grillen apres avoir dte föupoudrezdegros
Tel pendant une heute , c’eft un tres bon
manger. La Dorade eft un peu feche &
nelaifle pas d’etre ti cs-bonne.On la man-
gc au bleu, au courboüillon ou en friture.
Cette peche eft un rafraicheffement pour
les Equipages,& quandonen prCnd beau-
coup , un Capitaine fage cpargne bien
fes vivres.
La Variation de Paiguille fe trouva le
Mardy vingt-un Novembre de fept de-
gre£ au Nord-Oüeft. On etoit alors par
les 6. degrez 39. min. de latitude Nord,
& par les 3. degrez 10. min. de longitu-
de felon l’eftime.
Becaflc de On prit ce jour-lä un Poilfon monf-
’lci* treux & extraordinaire. Il avoit pres de
dix pieds de longueur & environ cinq pieds
de circonference dans le plus gros du
corps On le prit d’abord pour unSouf-
ieur, ä caufe d’un event qu’il avoit für la
:£te, par lcquel il faifoit un jet d’eau fort
gros & fort dlevd. Il avoit un aileron für
EM GuINE’e ET A CaYEMME 73*
fcdos aifez grand, deux autres de möma
grandeur au delfous des ouVes , Ja queue
grande & dchancree & extrdinemenc forte
& dpai/Te , Toeil gros , rouge & fort vif,
]es ou'ies grandes , avec trois decoupures
de chaque eöt<5, comme de fauffes ouies ;
lagueule grande 6c armöe de petites dents
aflez aigues & ferrdes , & un bec long d’en-
virou ^o. pouces , parcage en deux par-
ties lortant de la muchoire inferieurc &
fuperieure. Ce bec dtoic oßeux & tres dur,
il dtoit enveloppd d'un cartillage . 6c cou-
vert d’une peau rude,chagrinde ä gros grains,
dure & dpaiile comme celle du chien de
mer, ou Requin de couleur grife. Cepoif-
lon dtoft couvert depuis la töte julqu’a la
queue de cette möme peau.
Saus ce bec on l’auroit pu prendre pour
un Soufleur, ou pour quelque elpece da
Marfouiu ; rnais ce muttre bec en faifoit
une efpece toure differente , & comme
perfonuede l’Euuipuge ne fe iouveno epas
d’avoir vu un femblable poiffon, le Che-
valier des M. *** crut ne pas beaucoup
rifquer en 1 ui donnant le nom de ßecafle
de Mer, fauf aux naturaliftesä le luichan-
ger , s’ijs le jugent ä propos , ou qu’ils
ayent des raifons pour le faire.
boit que ce poiffon n’eut pas faim, (oit
flu’il eüt peur de l’hameyon, il ne voulut
jaimis mordre ä l’a.’pas qu’on lui jetta,
il s’en dloignoit toüjours; a la fin il vint
affez proche du bord pour ötre harponnd;
*1 fe ddnatir alfez&jetta beauco ip de fang,
on le hiifa ä bord a l’aide d’uu palan &
Tome. I, D on
-^4 V 0 Y A G £ S
on adhera de le tuer quand il fat für le
pont. Sa chair cornme celle d’un Mar-
fouin , dtoic fort gralfe & entre-lardee ,
eile £toic bianche & de bonne odeur ;
il ne fallut ni cQnfeil ni experience pour
engager tont le mondc d’en manger,&on
la trouva tres* bonne, on la mangea frai-
che , on en foupoudra queique partie, &
on falla le refte, il n’en fut jett.e que les
trippes , la peau & la t<§te; c’eft ce que
je regrette ; car on auroic da la conferver
ä caufede ce bec extraordinaire. 11 eit für-
prenant que le Chevalier des M.*** li cu-
rieux & fi exa£t dans uneinfinitd d’autres
chofes moins conliderables/aye oublid de
conferver cette partie de ft ßecaffe qui
auroit fort ornd uu cabinet.
Au-refte il y a quantitd de poiffons qui
ont de longs becs, auxquels on n’a pas
donne le nomde Becafle. L’Orphi en eft
tin , les Aigu'illes de Mer & plulieurs au-
tres. Ccux ä qui ona donne ce uoin avcc
plus de juftice ne font pas d’une li grande
taille. On en voit atfez, cominuneinent
dans les Mers de l’Ameriquc. Guillau-
me Pifon no is en dtferit de cette cfpece
dans fon troilieme Livre , page 5 *6. &
Henry R u y ich M decin Holländern nous
en donne une figure dans fon Theatredes
anima x, tom r. Planche 11. pnge 21.
Ce poiflon que les Hollaodois appellcnt
Jean Layer eit long & noirätre , fes aile-
rons & fes flaues font de la m£me cou-
Jeur, on remarque que les ailerons, iont
plus noirs que le reite du corps. Son bec
en Guine’e et a Cayenne. yf
<cft tres dur & fort pointu , Ia partie fupc-
rieure dt plus longuedela inoitie queTin-
ferieure , l’empennure qu’il a für le dos
dt tres-grande , eile va de l’occiput juf-
qu’ä la queue, mais eile n’a pas la meme
grandeurdans tonte cettc longueur, eile eft
beaucoup plus haute dans Ion milicu. Il a
denx nägeoircs mediocres proche les ouVes ,
deux aurres plus grandes fous le ventre,
envirou au tiers de fa longueur , & une
petite proche la queue. Ce poiflbn nage
avec rapiditd, ii eft hardi & combat äiner-
veille & £ outrance , fa chair eft excellcn-
te. Cette defeription fait voir que lenoin
deBecafle lui convient tres-bien.
Le meme Auteur die qu’on trouvedans
les Mers du Brelil une efpecc de Becaile
de Mer ä qui les naturels du pays ontdon- Becsflfc
ne 1c nomdeGubueu. C’eft un poiflbn de ?*c,:dul5lc'
quatre pieds ou environ de longueur &d'uir^
pied de diametre derriere la tete, fa tote
a quelque chofe du cochon , mais eile eft
armee d’un bec de quinze ä dix-huit pou-
ecs de longueur dont la partie (uperieure
eft plus longue de moitie que l’inrcrieure,
Ce bec eft ofleux, pointu, fort dur. Les
deux parties qui le compofent font mobi-
les, independantes i’une de l’autrc. II a
les ouVes tripfes & fort grandes, avec
deux ailerons mddiocrcs, qui y paroiflent
pref]ue attachez, au-deflous defquels il
Y a deux longues moultaches durcs com-
nie de la baleinc, & prefqueaulli longues
Sn« les deux tiers de fon corps. 11 a un
SUvIere
Kaule)«
76 VOYAGES
aileron mediocre fous le vcntre cnviron a
la nailfancc de la queue, un autre plus
courc joignant la queue & une empennure
tres-grande & tres-forte, qui luiprendder-
riere la töte ä l’endroit oü il a plus dedia-
mötre, & qui cominue prefque jufqu’ä la
naillance de la queue. Gette queue eft par»
tagde eil deux parties qui l'ont un angle
obtus, les empennures qui la compofent
iont mediocrement larges , mais tres-fortes
& tres-roides, leur nailFanee eft ouvertede
chaque c6tö de deux trous, comme deux
oreilles ou deux ouVes , dont 011 ne l'<jait
pas l’ufage que le poiflon en fait. La peau
dece poifFon eit de möme cfpece quecellc
de celui que nous venons de ddcrire. La
töte & le ventre tirent l'ur le blaue, le reite
du corps , eft d’un gris argente. On peut
regarder ce poilFon coinine une malle de
chair blanche, graffe, tendre & d’un tres-
bongoüt, qui n’a point d’arrötes, & infi-
niment meilleure que celle du Marfouin.
II vit de proye & mange beaucoup II eft
ordinaire de trouver dans Fon ventre des
poilFons d’un pied & plus de longueur.
C’eft alFuröment une BecalFe de la grande
eFpece.
Apres qu’on a doubldlesbancsdeSainte
Anne, & qu’on s’eft ralüö a laterreautant
quelesvents l’ontvoulu permettre, on Fait
l’Eft tout pur Fans trop s’approcher Ce Fern-
bouchure de la riviere de Bomba Madr<5,
& on tache de reconnoitre la riviere aut
poules que les Portugais appellencRiodos
Ga-
eh Guine’e et a Cayemne 77
Galinas, les cartes la marquent fous ce
mime uom. 11 n'eit pas difficile d’eutrou-
vcr rdiimologie. Les Negresqui habitent
für ces bords out uue adreiie mervcil-
leufe pour Clever des poules, la bontcde
l*air& des eaux y contribue infiniment , &
fur-tout la quamite de Mahis ou de bled
deTurquie & de Mil qne Ton y recueille;
& comme le pays eit tres-chaud, les pou-
les couvent fouvent & les poulets vien-
nent ä merreille. Ou y eil trouve une
li prodigieufe quantitd, qu*il eft ordinai-
re d’avoir deux bonnes poules & quelque-
fois trois pour un couteau qui a coAte un
fol en Europe. Les Hollandois y ont eu
autrefois uu petit comptoir , leur löbrietd
ou leur lefine m’empeche de croire
qu’ils ne confervoient ces etablifle-
mens que pour pourvoir leurs Vaiffe-
aux & leurs comptoirs repandus le longde
la c6te de volailles; on f^ait que le Boeuf
fald, le Stocfich, le beure & le fromage
font leurs mets favoris. Les autres Com-
pagnies feroient heureufes, li leurs employez
fe cenrentoient de femblabies vivres.
Le Chevalier des M.*** fe trouva par
le travers de cette riviere le 29. Novelli-
ere environ ä fx Heues au large. Entre
autres poiffons qu’il prit für cette cöte, il
y en eut un ä qui il donna le nom de
boeuf, ou de poiffon cornu. Il dtoit alors
a la Cappe avec le feui artimon pour fe
foiltenir contre un vent furieux qui die-
voit la Mer comme des montagnes, pen-
daut qne fair ecoit tout en feu par des
78 V O V A G E s
cclairs continnels & que 1c tonncre gron-
dojt für fa tete & fembloitpartir desquatre
coins de l’horifon.
Contre 1’ordinaire des autres poiffons
qui cherchent Je fond de la Hier dans
les tempetes, parce qu’ils y Tont rnoins
agitez qu’ä la luperficie, celui ci s’appro-
cha fi pies da Vaiffeau & y demeura li
iong-temps , que malgre Pindifterencc
oü etoicnt les Matelots pour la peche,
dans un tcmps oü ils avoient bien d’au-
tres chofes a faire, ils lui jetterent un
hnmeqon. 11 en approcha fans le tou-
eher, un Matelot vigoureux le harpon-
na, il fe debatit nflez vivenient, nvais
ayant dtd harponnd une feconde fois &
ayant perdu beaucoup de fang par les
deux blciliires, on le tira pres du bord,
on lui pafla une manceuvre avec un noeud
coulant au-ddlüs de la queue, & a l’aide
des palans on le hifla dans le bord, oü
il expira dans peu de momens fans caufer
de defordre,
Il avoit environ huit pieds de longueur
fans compter la queue qui en avoit bien
trois. Son corps quadrangulaire &par-tout
prefque de mdme dpailfcur avoit cinq
pieds de circonference. Sa peaa dtoit e-
paille, dure, fans ecailles., chagrin^e ä
gros grains, peinte de grandes taches de
differentes teintes de blanc, de gris & de
violet qui faifoient un fort bei effet. Il
avoit un grouin de cochon dont l’extrd-
mii£ Cioit comine le bout d’une trom-
P«
EH GuiNEJ£ ET A. Ca*£>0<E ^
pc d’Elephant, avcc cette difterence qu’il
avoit une autre böuchc, & que toute fa
nourriture pailoit par ce canal bien etroir
poar une fi groffe b£te. Oii ne lui trou-
va dans le ventre que de l’herbe, de la
mouile & de petits poillons. Ses yeux
etöient gros & ronds & environnez pref-
que tout autour d’une paupiere foillante,
compofee de gros poils durs & roides.
Le devant de (U t£te, qui n’etoit pas tout
ä fait plat, ccoic arme de deux cornes of-
feufes, rondcs, pointues & tres fortes,
longues de quinze ä dix-huit pouces,
droites & paralleles ä fon dos, dont la
partie fuperieure dtoit relevde par deux
excroiflances de trois bons pouces degrof-
feur arrondies, qui prenoienc depuis la
«aiflance des cornes, jufqu’ä un pied
pres de la naiilance de la queue. ün
la pouvoit coniiderer comme compofde
de deux parties, la plus proche du
corps du poiflon rftoit charnue, couver*
te ue la inSinc peau que le refte du
corps, le dedans ecoit une continuation
des vcrtebres du dos, npplaties & mobi-
les, la partie qui y etoit jointe n’dtoit
compofee que d’une empennure large,
forte & dpaifle, d’une couicur brune,
traverfee par des lignes paralleles blan-
kes, eile n’dtoit point echancrde com*
nie dans la plupart des poiffons, mais
feulement un peu plus large ä fon ex-
ir£mit£. Elle pouvoit fervir de dtffence
poiiTon qui dtoit encore arme de deux
5rgots au deux extremitez de fon ventre,
D 4; longs
So V O Y A G E $.
longs d’un bon pkd, ronds, ofleux
durs & pointus comme fes cornes.
Ses ouVes dcoicnt grandes 6t accom-
pagndes chacune d’un aiieron petic en
comparailon de fon corps, mais extrd«
niement fort. Ourre ces dcux ailerons
& un petit qui ecoit piace' ious fon ven-
tre entre les deux ergots il avoir für le
dos entre les deux excroiifances donton a
parld, une bolle mediocre qui foutenoit
un aiieron ou empennure faite en dventail,
d’environ un pied & demi de diamdtre lur
autant de hauteur.
La chair de ce poiflon blanche & grafie
fut trouvde d’un tres bon goüc. Le Ca-
pitaine, fes OlBciers & fon dquipage s’en
accommodcrent & la mangerent avec plaifir,
ilsauroieiu bien voulu en avoir fouvenc de
feniblable
Ce que j’ai de la peine ä pardonher
au Chevalier des M.*** c’eft d’avoir en-
core ndglige d’apporter en France la t£te
& la depouille de ce poilfon. Si j’drois
en droit de donner des confeils ä laCom*
pagnie & autres Ndgocians qui annent des
Vaiffeaux , ce leroit d’oidonner a leurs
Officiers de conferver avec foin ces fortes
de chofes rares qui pourroient fervir ä
enrichir un cabinet de la Bibliotheque
du Roi , ou de TAcaddmie des Scien-
ces.
Enfin apres avoir combattu contre les
gros vents, les calmes, la pluye, lescou-
rans, les tonnerres & les chaleurs excef-
tives , on apper<jüt le Dimanche 3 No-
vell»-
Tam-.l
en Guine'e et a Cayenne. Sr
vcmbre 1724. vers le midy, desmontag-
nes hautes dont on pouvoit etre dloign£
par eftime de douze ä quinze lieues. On
porta dellus ä toutes voiles & on re-
connut avant la nuit que c’etoit le Cap
de Monte.
CHAPITRE CINQUIE’ME.
Du Cap de Monte, £5? du Commerce qui
s'y fair.
/^vN donne ici utie vue de ce Cap tel
^ * qu’il paroit quand on en eft a dix
lieues de diftance dans leOüeft Sud-Oüeft.
11 eft par les dix ddgrez trente-quatre mi-
nutes de latitude Nord,& par cinq degrez
trente-fept minutes de longitude en comp-
tant du pied de Teneriffe, ou par les fept
degrez trenteminutes en comptant de Tille
de fer.
Le cap de Monte eft une große mon-
tagne partagde en deux fommets qui s’a-
vancent conliderablement dans la Mer, qui
Tenvironne preique entierement & en fait
une prefque- Ille Son plus grand diamfi-
tre court Eft -Sud -Eft, & Oiieft Nord-
Oiieft. On trouve trente braffes de fond
de vafe noire quand on eft ä trois lieues
au large.
Le pays des emirons du Cap eft bas
fans dtre noyd; plus on avance dans les
terres, plus on le trouve gras , profond,
D $ fer-
Cap dt
Monte»
Si V O Y A G E S
fertile & bien cultive. Les Negres n'onfc:
point d’habitations ou de Villages au
bord de Ia Mer, on n’y trouve que quel-
ques cafes dans un acul ä l’Oüeft du
Cap qui les couvrc. Les Negres qui les
habitent s’occupent ä faire da Sei , qui
eft une affez bonne marchandife dans le
pays.
Mouiilage Lc meilleur mouillage eft ä un petit
Mo( ap dc deini quart de lieue au Nord-Oueft de
la pointe für dix ä douze braftfes d’eau
fond de lablc. On y eft en iurete con-
tre le vent, mais la Mer y eft toüjours
mäle ä la c6te , les Matelots font con-
traints de'fe mettre ä l’eau & de porter
für leurs epaules les Ofticiers & les mar-
chatfdifes. On pourroit fe lervir des ca-
nots des Negres s’ils n’etoient pas ft vo-
lages; car ils font plus legersque lescha-
loupes , & quand on fcait bien prcndrc
fon temps , on fe laiffe porter lur la der-
niere des groifes Lames qui les dchoüe ä
tcrre tout a lec.
Le Roy du Cap de Monttf demeure a
quatorze ou quinze iieues du bord de la
Mer. C’eftun Prinec puilFant que le Roy de
Bour<5 reconnoit pour fon fou verain. Les
Europeens qui tratiquent chez lui , lui
payent un leger tribut fous le nom de
coütume. Moyennant cela il leur accor-
de ia prote&ion, & on n’a rien ä crain-
dre , ni pour les perfonnes ni pour les
mnrchandifes.
II eft tres aftlire que les Francois, je ne
dis pas nos anciens Norxnands>mai$ meine
Ia
EN GuiNJb’E Ei A Ca^ksö. §3
la Compagnie qui faifoit 1c commerce d’A-
frique en 1 626. y avoient un Itabliflemcnt,
mais 011 ne lcaic pas precilement cn quel
temps, ni fous quelle Compagnie il a ece
abandonnd.
Lorfque la grande Compagnie des Indes
drigee en 1664. y envoya des navires en
1666 & 1669, on y trouva encore la me-
moire de cet dtablilFement toute fraiche.
Lc Roy qui regnoit alorsdtant averti qu’il Etabiitfe-
y avoitdes Francois ala c6te qui venöieöcment dcs
trafiquer, les vint trouver auffi-t6t. Avant
qu’il arrivät, fes gens avoient par fon or- te.' "
dre fait une grandc cabanc de feuillages
pour les Francois & d’autres pour lui &
fa fuite: il avoit meine pertnis d’abord ä
tous fes fujets de traiter avec les Francois,
de maniere qu’avant qu’il arrivät, ce lieu
defert s’ecoit trouvd change en une große-
bourgade.oü les Negres apportoienttout
ce qu’ils avoient ä vendre.
Lorsquc ces peuples furent avertis que
Ieur Prince approchoic, ils quittcrenttour
d’un coup leurs cabancs de leur commerce
& coururent au devant de lui Le Com Eutteveuc
mandant Francois ayant laiffe des gens ädu Roy de
la garde de fon logement & de fes mar- Monte &dcs
chandifes , y fut avec une douzaine de fu-Ftİ50U- •
feliers. Des qu’il apper^ut le Roy, il le
fit falucr par fes gens, ce qui plüt infini-
ment a ce Prince. 11 venoit ä pied prdee-
dd d’im Tambour & d’un Trompettc, ac-
compagnd de quelques-uns de fes enfänsr
avec fes femmes & fes Alles qui marchoient
a fes cotes. Derriere lui ctoit un bon
D 5 nom*
?4 VOYAÖES
nombre d’Efclaves des deux fexes. Les
hommes portoient: les meubles qui lui e-
toient neceflaires , & les filles portoient le
repas qu’il vouloit donner aux Francois;
cVtoient des viandes accommodees de
differentes fa^ons qui etoient dans desjat-
tes de bois fort propres & dans des baflins
dVtaiti & de cuivre dtam 6 qu’elles por
toient für leurs mains & qu’elles dle-
voient le plus haut qu’il leur etoit pof-
fible. Quatre grands Efcläves mar-
choient pres de fa perfonne; deux le cou-
vroient avec de grands Boucliers, & les
deux autres portoient fon arc , & fes
flaches.
Le Commaudant Francois ayant joint
!e Roy, & l’ayant lalue & complimentd ,
Je Prince lui dotina la main, & laus at-
tendre que Plnterptfte lui expliquät le
difcours, il lui rdpondit en Frangois d’u-
ne manierc noble & polie. Les Moufque-
taires ayant fait une feconde ddcharge, le
Roy en remercia leCommandant , & le fit
mettre ä fa gauche, & ils continuerent de
marcher vers la Bourgade champetre du
bord de la Mer.
Tous les Ncgres qui etoient venus au
devant de leur Prince fe partagerent, les
hommes d’un cöte & les femmes de l’au-
tre, & fe mirent ä ebanter & a danfer de
toutes leurs forces, & ä donner toutes les
marques qu’ils pouvoient de la joye que
leur caufoit la prdfence de leur Roy. 11
.arriva ainfi ä la Bourgade, & entra dans
la cabane des Francois. Un lui fit lespr£-
eh Guine’e et a Cayenne
fens accoütumez , & on lui prefenta de
lVau de vie.
C’etoit un Vicillard de foixante ans, de
grande taille, venerable, plein d’efprit &
de bon fens,il s’appelloir Fallam-Boure’,
il etoit habilld comme fes Officiers, d’une
ample culotte & d’une chcmite par delfus
fort large qui lui venoir jufqu’aux genoux,
avec des manches auffi larges que celles
des BenedidUns ; eile etoit de toile de
cotton toute bleue, aulieu que celles de
fes Officiers ctoient rayecs de blanc & de
bleu. Apres une demie heure de conver-
fation, il fe retira dans fes cafes, & con-
via les Francois d’y venir diner avec lui,
apres les avoir aflurez qu’ils feroient tou-
jours les bien venus dans fon pa'is, qu’il
les aimoit^plus qüe tous les autres Euro-
pe'ens, drque fes peuples etoient dans les
niemes fentimens que lui. 11 parloit fort
bien Portugals, il dtoit au fair du com-
merce, & le faifoit avec grandeur. Ses
Enfans & particulierement les Fillesjf<;a-
voient la langue Fratnjoife, & fe faifoient
honneur de la parier , & temoignoient
n’aimer que les Framjois.
Quelque chofe que j’aie dit de Ja beau- Rivierefc
& de la ffcondit^ des terres des Scrre-Term du
lioime , il faut avoüer que celles du Cap CaP> ici,r*
les furpaffent infiniment. 11 eft pO'.irtantaßremcn5‘
vrai que la riviere du Cap n’eit pas (i con-
fddrableque cellede Serrelionne, & qu’el-
le ne peut porter que des Chaloupes &
desCanots. Elle vient du Nord-Eil, &
^ jette dans la Mer au Sud Oüeft. Scs
bords
r SÖ V*0 Y A C E S
bords font arrofez de tant de fontaines &
deruiffeaux, que toutes les terres ä droite
& ä gauche font d’une fertilitd inconce-
vable. Des qu’on a fait cent pas au-dcla
du bord de la Mer , on fe trouve dans
des prairies naturelles, ouplutöt dans unc
plaine de plulieurs lieues d’etendue , cou-
verte au Sud par le Cap, & au Nord par
un tres grand bois de haute futaye. Les
prairies 1’ont couvertcs , pour ainli dire ,
de ßoeufs , de Vaches , de Moutons, de
Cabrittes & de Cochons domeftiques , au
milieu defquels lesCerfs, lesChevreuils &
les Gazellcs pailTent familierement. Ou
Fcrtilitcdu v01t ^cs Villages repandus de tous eßtez-,
Piis. dont les euvirons font couverts de Vo-
lailies de toutes efpeces; ilsy font a don-
ner, parceque la fertilite & la chaleur du
climat donnent toute la facilite imaginablc
de leselever fans peine. Les Poules com*
munes , les Pintades , les Pigeons , les
Oyes & les Canards u’y coütent pas plus
eher qu’a la riviere aux Poules. Le Mil-
let , leRis, le Mahis, lesPois,1e$ Fe-
ves & tous les Eruits font für le möine
pied.
La cöte & la riviere fourmillent de
poilfon. O11 y trouve des Tortucs fran-
ehes , aufli grandes & auffi bonnes qu’en
Amerique. Le vin de palme y eft exccl-
lent , & on y joüit d’un air extr&nement
temperd , quoique prefque au milieu de
la Zone Torride, parce que le pais qui eft
coup<5 par une infinite de ruifleaux eft
continuellement rafraichi par les vents de
Nord,
eh Guine’e'et a Cayenne. 87
Nord , de Nord-Eft , & d’Eft , qui fe fucce-
dent regulierement jour & nuit les ans aus
autres. Les.- eaux Tont legeres & tres claires,
Les Peuples font doux, fociabl-es,. fide-
les , obligeans, peu interellcz , ri es la-
borieux. Ils (eroient plus propres qu’unc
infinite d’autres ä embraffer Je Chriftianif-
me, fi on pouvoit leur paller la pluralittS
des femmes. Ce point fera toujours un
obftacle invincible ä la converfion de ces
Peuples.
Les habitansdu Cap font bcaucoup plus
propres dans leur manger que les autres
Negres. 11s fe fervent de Gamelles d’un
bois dur ä peu pres comme le Gaver, &
de ßaflins d’etain 6c de cuivre etame aliez
profonds, qu’ils ontloin de tenir propres,
ils les achettent des Hollatidois & des
Anglois. 11s font rötir leurs viandes avec
des broches de bois , mais ils ont oublie
ce qu’iis avoient vü pratiquer aux Fran-
cois, & au lieu de tourner leurs viandes
jufqu’ä ce qu’elles foient entierement cui-
tes, ils les font rötir tout ä fait d’an cö-
te , avant que de les tourner de l’autre.
Les enfans de l’un & l’autre fexe vont
rdellement nuds jufqu’ä l’äge de treize ä
quatorze ans. Ils 11’ont que quelques cein-
tures de criftal, ou d’autres verroteries für
les reins. Apres ce temps les mäles por-
tenrun petit morceau de toile de cotton
ou de pagne devant eux ; les hommcs du
coinmun n’ent ont pas plus que les jeunes
gpns. Il n’y a gueres que le Roy , fes Ca-
?itaines & fes Officiers, qui foient habil*
88 V O I A S £ s
lez comme on l’amarqud ci-devant. Pour
les nlles & les femmes du commun, ei-
1 es ont des ceintures de filets d’herbes ,
ou de feuillcs de palmier eftildes, qu’elles
teignenc en rouge ou en jaune. Ces cein-
tures comme de tres-longues franges, font
tfpaifies, & les couvrent depuis la ceintu-
re jufqu’au-deffous desgenoux. Celles qui
font riches & de quelque diftimäion, ont
une ou dcux pagnesqui les couvrent depuis
l’eftomach jufqu’ä moitic* jambes. Elles
ont des Colliers ä plufieurs tours , & des
bracelets au-deflus des poignets &descou«
des ; elles en ont aufli auxjambes au-dellus
de la cheville des pieds,*oü quelques-unes
ont des grelots de cuivre ou d’argent,qui
font une harmonie allez agrdable quand
i«Fenim«cUes danfent Cet exercice leur plait infini-
aimcntbcau-ment. Je crois que des Maitres ä danfer
caupia ^an'd’Eur0pC feroieut allez bien leuis affaires
en ce paVs-lä. On ne peut s’imaginer quel-
le attention elles ont pour apprendre les
dances des Europdens, quand il s’entrou-
ve d’allez complailans pour danfer en
leur prdfence. Au reffe elles font bien plus
referv^es , plus chaltes & plus fages, que
ne le font pour l’ordinaire les Afriquaines,
foit que cela vienne de leur dducation , ou
qu’clles foient redevables de ccs bonnes
qualitez ä la vigilance de leurs parens &
für tout de leurs maris qui n’entendent
pas raillerie für cet article.
Leurs cafes , quoique bäties pour la
plupart ä la mode du paVs, c’efl-ä-dire ,
rondes & en cöne, comme nos glaciercs,
ne
em Guinea et a Cayenne. 89
nclaiffcnt pas d’£tre fort propres. Le Roi
& les Seigneurs en ont de longucs & me-
mo a deux etages , dont le comble eit en
berceau , couvertes ä la verite avec des
feüilies de rofeaux ou de palmiers , fort
propt ement natt^es & allez dpaiiies pour
£tre impendcrables ä la pluye & au iolcil.
Ii les feparem en plulieurs pieces. CdleMaifons <te
d’entrec , qui eft coimne leur falle d’au- Monri.
dience & oü ils mangem, a prefque tout
aaiour une efpece de fopha de ;erre bat-
tue, elevde d'un pied ou environ au dof-
fus de faire du plancher , & de cinq a
fix pitds de largeur. Ils couvrent cet en-
droicde nattes tres-fines , qu’ils fontd’lier-
besbattues, ou de feuillesae palmier , tein-
tes de plulieurs couleurs tres-belles , qui
ne s’dffacent qu’apres un tres long-tcmps.
C’ett lä que les Seigneurs & les gens ri-
ches qui n’ont pas befoin de travailler ,
paffem une partie de la journee, couchez
ä moitie, & la tdte appuyee für le giron
de leurs femmes , caufant , fumant , &
buvant du vin de palme. La cham-
bre ou ilscouchent, eit aupres de celle-
ci. Ils y ont une eftrade en fopha, für la-
quelle ils mettent des nattes plus dpaiffes
que celles dont nous venons de parier ,
jufqu’a la hauteur d’un bou pied, & d’en*
viron 6 pieds de longueur & autant de
largeur , ce font lä leurs lies. Ils s’envi-
ronnent de plufieurs pagnes coufues eil*
femble , ou de toile peinte , ä peu pres com-
me font 110s tours de lits.
Leurs cuifines font toujours fepardes
des
$CT V O Y A G E S
des cafcs oü ils. demeurent. Tous ces
lieux font fort propres.
Les Anglois, Hollandois , & autrcsEu-
ropdens qui trafiquent chez ces peuples ,
achettent quantite de ces nattes fines &
de pagnes d’herbes , qui font fort belles
& d’un tres beau jaune.
Outre ces meines marchandifes , on
traitc ä Monte bcaucoup de Morphil ou
d’lvoire. Il eit de la m^me qualite que
celui de Serrelionne , oü a peu de chofe
pres. Celui que ces Peuples commercent
avec les Negres, qui font vers le Nord de
leur paVs, eit moins blanc, mais les dents
font bien plus grandes. On en voit qui pe-
fent plus de deux eens livres. On y traite
aufli de peaux de Lions, de Tigres, de
Panteres , & d’autres animaux, & on peut
tirer de ce feulendroit plus de quinzecens
Efclavcs par an. Ils y font amenez parles
marchands Mandingues, que les achettent
de ditferens lieux dans Pinterieur de PA-
frfque; car le Roy & fes principaux Of-
ficiers ne vendent leurs fujets , que quand
ifs ont coromis des crimes dignes de mort,
que Pon commuc en un bannifTementper-
petuel, c’elt a dire, a Pefclavage, ce qui
entre d.ms lei parties cafuelles du Roy.
On y trouve auifi de Por ä trairer.
Il dt probable qu’il ne vient pas du paVs,
& que ce font les Mandingues qui Py ap-
portent, d’oü Pon peut conclure, que li
on avoit des Comptoirs en cet endroit ou
aux environs, les Mandingues ctant aßü-
rez d’y trouver des alfortimens, de mar-
chan-
EN GuiNfc'E ET A CAYENNE 91
chandifes-, y apporteroient de Por, au lieu
de le porter dans des endroits plus eloig-
nez de celui oü ils le vont pratiqucr. La
luite de cette Relation fera voir la veritc
de ce qu’on avance icL
Les fords de ce paVs produifent quan-
tite de bois propres aux teintures , furtout
ä la rouge ; les Negres coupent ce bois,
l’apportent au bord de la mer par tron^ons
de quatreäcinq pieds de Iong. Les An-
glois l’achettent , & le trouvent mcilleur
6c a meilleur compte que le Brtlil de Fer-Bo.f dcDi^
nanbouc que Pon avoit crü excellent &£j4
n’avoir point fon pareil
Ce bois, qui eit peut-£tre le m£me que
celui du Brcfil, qui a donne le nom ä ce
grand paVs , qui eil la partie Orientale de
PAmdrique Meridionale & qui peut dre
le meine que celui de Sapan , du Japon,
de Sainte Marthe , de Jagatan & le Bre-
fillet des Antillen, viem d’un arbre tres-
grand & pour Pordinaire fort gros , fort
dur & fort compadte dont Pdcorce eil
rougeätrc, di ineufc, mince, calfante, peu
adherante. L’Aubier eil un peu plus rou-
ge que Pecorce, mais beaucoup moins que
le coeur qui dl d’un ro-ige foncd , qui de-
vient plus clair 6c plus dclatant, quand
les teinturiers 6c untres ouvriers qui Pem-
ployent lui out donnd les ta^ons ndceflai-
res. Cet arbre poulledes rameaux longs,
qui fe chargent de feuilles allez fern bl a-
blesä celles du Boüis, mais plu^ longues,
dures , feches , & calfantes. Deux fois
l’annee il fort de Pextremite des branches
&
(Jl VOYAGES
& des aiflelles des fiüilles de petits bou-
quets de fleurs longuectes cfun rouge d-
clacant, d’une odeur agrdable & aromati-
que, aufquclles fuccedent des fruits plats
& rouges qui renferment des fernen ces pla-
tes & plus petites & d’un rouge fort vif.
On prdtend que la deco&ion dece bois,
c’eli-a-drrc du coeur, eit bonne pour les
maux d’eftomach, qu’elle le fortitic , &
meine qu’on s’en feit avec l'ucces uans
certaines fidvres. Son plus grand uläge
efl pour la teinture , cela lui doit lütbre,
& le bon marchd que les Negres en ront
pour dtre recherchd.
^La Religion de ces Peuples, eft pref-
que la mörne que dans tout le reite dela
cöte, oü le Mahometifme n’a pas encore
pdnetrd , c’eft-dire ; un mdlange d’Idola-
trie mal imaginde& mal fuivie, mdlee d’u-
ne infinite de fuperftitions que l’ignoran-
ce y a introduites. 1 ls craignent beaucoup
le Diable & le prient, fans l’aimer & fans
le reconnoitre pour Dieu. Un d’eux di*
foit un jour ä un Francois : les Planes
prient Dieu , & les Noirs prient le Dia-
fcle, vous etes plus heureux que nous.
CHA-
EH GuiNE’E ET A CAYENNE. 9|
CHAPITRE SIXIE’ME,
Du Cap Mesurado,
Sa Defcription .
tous lcs Vaifleaux qui traitcnt
iw iwi.5 de la cöte , ne manquent jamais
en quittanc le Cap de Montd , de recon-
noitre le Cap Mefurado. Qnoique ceux
de la Compagnie ne faifent pas ordinaire-
nunt de uegoce dans les endroits dont
nous venoas de parier, ils font obligez de
venir moüiller a Melurado , pour y faire
l’eau & le bois qui leur feronr i^ccflaires
pendant qu’ils feront ä Juda , ou eit le
ieul & unique Comptoir que la Compag-
nie a en Guinee, parce que Peau de Ju-
da a’eft pas des meilleures, qu’elleeft trcs-
dificileä faire; en fecond licu, parce que
les Negres de cet endroit regardent les
arbre> , de quelque efpece qu'ils loient ,
com-ne des divinitez, qu’ils n’ont garde de
couper ni de permettre qu’on les aobate;
cn troiii^me lieu , parce que le Ris , le
Mahis , les Volailles , les Moutons, les
Cabrittes ,& meine les Boeufs fönten plus
gründe abondance & ä meilleur march£
* Mefurado qu’ä Juda.
Les Portugais ont appelld , Miferado
ceCap, que les Francois , Anglois,Hol-
Lndois , Danois & autres gens de bon lens,
con
94 VOYAGES
connoiffent fous le 110m de Mefurado.
Lcs Portugals prdtendent, que pendant un
mafiacre que les Negrcs fhifoient des
Francois qui y droient dtablis, ces pau-
vres malheureux crioient miiericorde., &
que de miiericorde on en a fait Mife-
rado. Je laille a mes Lcäeurs ä juger
de la jultdfe de cette application & de
cette dtimologie. Suppofd que cate hif-
toirc lbit vraie, je ne vois rien en ccla
qui foic fort honteux pour les Francois.
Un penple barbare peut fe foulever con*
tre trois ou quatre hommes vivans tran-
quillement & fans ddfiancc , a l’abri
d’une alliancc & de la foy publique , &
il peut les accabler par le nombre, &
les dgorger, il n’y a lä-dedans rien d’ex-
traordinaire‘~& qui ne foit arrivd bien des
fois aux Portugais malgre leur hauteur
& la defiance qui leur eft naturelle. Oil
fgait que quand ils ont le deflous, ils
font plus accoütumez que bien d’autres
ä crier mifericorde; mais ce qu’il faut
conclure de ce refic tont ridiculc qu’il
foit, c’eft que les Francois ont eu un
etabliffement ä Mefurado, & que felon
les apparences ils y dtoient bien avant
que les Poitugais euflent pdndtrd jufques
lä, ce qui fuffit pour les autorifer a re-
vendiquer & ä faire valoir leurs anciens
droits quand ils le jugeront ä-propos.
Ils ne fjauroient le faire trop-tbt, s’ils
•veulent fuivre ce que leurs Jnterets & la
gloire de leur nation demandent d’ei x. ^
Mais quoi qu’il en foit de cette do-
mo-
em Güine’e et a Cayemne. 9f
mologie, la roatc da Cap de Monte a
celui de Mefurado eft de faire le Sud C;jRo^f ^
Eft, ou quand 011 eit contrarie par le MoPnteCj
vcnt. Eit quarr- de Sud. Meinrad«.
On compte dix-huit lieues de Monte
a Mefurado. La cöte eit iä ine, l’ancra-
gc eft bon par tout; fi le vent dt con-
traire, on peut mouiller, s’il fait calme
& qu’on craigne d’ctre empörte par les
courans, on peut moniller & attendre
les viiecs qui vienncnt la nuit de tcrre
& qui porccnt ä route. Le Chevalier des
M.*** eut encore beioin de toute fa
patience dans ce petit trajet; ce qu’on
fait fouvent en fix heures lui couta i ix
jours cntiers, & Ems la commodite du
mouillage, les vents contraires & les cou-
rans i’auroient reportc a Serrelionne &
?eut-£rre plus lo.iu. II mouilla eniin le
9 Decembre 1724. a demie lieuc du Cap
Mefurado für onze brafles d’cau , fond
de vaze couleur d’ardoiie, meid de fable
& de coquilles rompues; la grande toue Mouille ä
J Oiicft-Sud Oüeft & la petite a Eft*Mcfuw<io*
Nord-Eft.
A peine fut-il mouilld, qu’un canot
Je vint reconnoitre Soll arrivee caula de
la joye chez ces peuples; ils le connoif-
loient depuis long-temps & Peftimoient
D"auco p. Le Roy avant dd averti de
venuc Pcnvoya complimenter par Je
ßrand Marabou, & Piaviter de venir ä
11 y defeeudit le Dimanche matin
Cl>-ieme Decembre. Le Roy l’attcndoit
berd de la riviexe, il Pembraifa plu-
fieurs
$6 V oy age
ficurs fois & lui fit tout l’accucil dont
ces Princes font capables. Les beloins
prcfläns du Navire obligerent le Capi*
taitie ä cominencer par regier avcc le
Roy le pr ix de tout ce qui dtoit necef«
faire. Cela fut bien-töt expedid & auflitdt
ce Frince donna ordre qu’on porrät au
Vaiifcau, l’cau, le bois & les vivres que
le Capitaine lui demanda. Ce Frince
ordonna de faire venir des Boeufs, des
Moutons, des Cabrittes & des Volaillcs,
toutes ces chol'es font ä grand marchd
Le Cap Melurado eft une grofte mon-
?ucfPMc- taßne Holde, dont la partie qui eft baignde
luiado. C Par ia mer dt efcarpde & aflcz haute,
& le reite qui regarde la terrc, Feit
moins Lc ddius de la monragne eft
une platerbnne unie, d*un terrain be-
aucoup mciileur qu’on ne devroit Pattcn-
dre dans un parcil endroit. Le eßtd de
i’Eft clt une auce d’une grande drendue
avec un terrain uni dt bon, termind par
une hauteur mddiocre couverte de grands
arbres. La purtie de i’Oüdt eft une au-
tre grande ance au milieu de laquelle eft
Tcnibouchure de Ja riviere Mefnrcde,
que les Pqrtugais onrnommd Rio duro,
pour des raifons a peu pies auffi conve-
naoles que cellcs du Cap Mi.erado.
La partie du Cap qui avance le plus
ä la mer , court au Sud-Eft. Elle eft
par les 6 deg 34. mini.tes de latitr.de
Septentrionale dt par p. deg. yj . min. de
Jongit. du meridien de Tenet jfre.
IJne langue de t&rre longue & dtroi-
Xrm.I.patf.g?.
Cap c flezurade et er Ire e de la Rüdere
prüfet da /i Cta hl iss emcizt.
EH GüINL’e LT A CAYENHE. 97
:e fepare la nicr du cAce de l’Eft d’une
fl.tque d’eau que la grande :i viere, c’elt-
ädire, de Mefurado ,"ou Rio-duro & une
aacre plus petite qui eit ä l’Elt, tont
avant de le perdre dans la mcr. Cct-
te petiie riviere vient de l'Eit-bnd-Eft»
ejle n’elt pas conliderable. Les canots
d:s Negrcs ne laiiknt pas de la remon-
ter fix üu iepf-lienes , quand la Mer eit
balle, 6t le doubie ou envüon qu.md la
M:r eit ha ite. L’eati en eit toüjours
fake oa pour le moins fommatrc Elle
ne laiffe pas ci’ecre fort poilfonneufe.
La grande ri viere court d’abord au Noi d-
Oikft pendaiu dix-fept ä dix-huit lieues ,
apres quoi Ule fair un coude & court au
N >rd-Eit;il eit ditficilede dcterminer la Ion-
gucur. Le Roi tit venir de les liijets qui
aiTircrent le Chevalier des M. *** de l’a-
voir rcmontde en canot pendant troh Lü-
nes jufqu’ä une grande riviere, dont celle-
ci venoit 6t prenoit l'on origine, qui cou-
roit de l’Elt ä FOtielt, 6t für laquelle il y
a des peuples puilfans 6t riches, qui font
un tres grand com.nerce d’or, d’ivoire &
de cuptifs. O i peut croire fans oeaucoup Conicfturo
haiarder, que cette grande riviere eit lerw ic n.^ci
Niger ou Gambie, 6t que ces peuples füllt ou °ainb:c*
ou les Mandingues , ou les Habitans de
Galam La rivierede Mefurad ) coule par
dz tres-beaux pays, mais eile eil li rapide,
que ceux qui avoient 6te trois mois a la
remonter jufqu’ä fa fource, la de c.ndirent
dix-huit jours Les Negres de Vlefura-
du appellent ce riche pays oü !eur riviere
Tont. /. E prend
JJleduPvOi.
9S V O Y A G E S
prend fafource, Alam, c’eft a dire, pays
d’or. C’elt peut-£trc Je pays de(jaiarn,du
moins n’y at-il pas gründe diiterenced’A-
lam ä Galam ?
Oü trouve deax Ifles dans la grande ßa«
que d’eau qui eit ä Pentrce de la ri viere;
la plus petite eit ä Pembouchure de la
petite riviere , la plus grande eit a
l’embouchure de la grande riviere, c’eft-
ä-dire, dcRio-duro, ou Rio-Mefurado
dans la liaque d’eau. On Pappellc l’lfle
du Roi, il 11’y demeure pourrant pas. 11
y a feulement une cafe avec quelques Ef-
claves qui gardent les beftiaux , & qui lui
dlevent des volaiiles. Le Koi Ht pre'fcnt
de cette Ifle au Chevalier des M *** & le
prelfa beaucoup de s’y etablir. Cette Ifle
n’eft jamais noyee, mSme dans les plus
grandes mondations qui arrivent regulie-
rement, comme celies du Niger daus les
moisde Juillet, Aoüt & Septembrc, dont
il ne faut point cherchcr ü’aurres caufes
3ue les pluyes continuelles qui tombent
ans tonte la Zone Torride dans ces mois
lä. Cette Ifle a environ deux licucs de
longueur, iur trois quarts de lieue de lar-
fe, fon terrein eit tres-bon & tres-gras.
1 y a des arbres dont la grofleur & la
hauteur marquent la profondeur du fol.
Les vents de Nord, de Nord-Elt & d’Eß
qui fe fuccedent lans manquer lesunsaux
autres, rend nt cet endroit fort temperd.
La feule incommoditd qu’il y a, c’eft que
loute Peau qui i’environne eft lalde, &
qu’il faut aller chercher l’eau douce ä des
en Guike’e et a Cayenne 99
feutaines qui font cn terre ferme, mais
dies font aflez proches & fort abondantes.
La mer monte environ vingc lieuesdans
Ia grande riviere dans le temps des dqui-
noxes, & huit ä neuf lieuesdans le rede
de fann^e. On remarque que dans ies n .. .
mois de Juillet, Aoüc & Scptembre, l’eau rSn ia
n’eft falde que jufqu’a trois lieues ou en- grande ti-
yiron au-delRis de rille du Roy, parcevcre*;
qu’alors l’abondunce des eaux de la ri-
viere & leur rapiditd refoulent tel leinene
celles de la mer , qu’elles l’empechcnt
de lenr communiquer toute fa laleure &
toute fon acrete. Cela ne la rend pas
pourtant tout ä-fait potable , fa douceur
eft trop fade, il laut monter juf^u’ä qua-
tre ou cinq lieues pour la trouver tout ä-
fait bonne
Le Roy qui regnoit en 1724. s’appel-
loit Capitaine P.'irc. Genom dcpuislong-
terns eft commau ä tous ks Rois de Me-
furado. On n’en fijait pas Porigine bien
au vrai. Il faut que quelque Capicaine
Hollandois de ce nom, le foit fait aimer
de ces peup es, & que le Roy qui regnoit
alors, ait pris fon nom 6t l’aic tranünis A
ft pofterire, commefonr nos Sauvages de
l’Amerique Mais s’ils ont comerve ce
nom Hollandois , il s’en faut bien qu’ils
ayent conferve le motil qui le leur a faic
prendre, car ils n’aimcnt guere ä pr^lent
les Hollandois , ils fe dtfhent d’enx , il
n’y a que la ndceflitd de fe d&aire de leurs
denr^es & d’avoir les marCbaiidifes d’Eu-
rope qui leur manquenr, qui les engage ä
E 2. trai-
lOO V O Y A G E S
traiter avec eux, & quelquefois avec ics
Änglois qu’ils haVffcnt au fouverain degrd.
Aulfi quand i!s traitent avcc ces deux na-
tions , c’eli en prcnant de part & d’autre
toutes les prdcautions convenables pour
n’ctre pas furpris. On dt arme, i! Taut
des örages, & on eil reciproquement iur (es
gardes & dans la ddfiance.
Ii n’en eit pas de meme des Francois,
ces peuples traitent avec eux (ansle moin-
dre loup^on , ils fe livrenr entre leurs
mains, vont fans crainte dans leurs Vaii-
feaux, de leur temoignent en toure occa*
lion Pamitid la plus iincere. Les Francois
agillent avec eux comme avec d’auciens
& de leurs fideles amis, ils viennent a ter-
re fans armes , leur conhcnt leurs per-
fonnes, leurs marchandifes , & n’ont ja-
mais cu le mclndre fujet de fe plaindre
d’eux.
Si on en croit quelques derivains Por-
. tugais, Anglois & Hollandois, ces peu-
canr^mi«Ples *°nt infideles , fonrbes , vindicatits,
K -rci de cruels & voleurs au fouverain degr<f bi
on croit les Francois, c’elt unecalomnie.
Ce que je viens de raporter en eft une
preuve, ä laquelle tous les navigateurs
Francois qui ont traite avec cux loulcri-
vent fans hefiter. Je fjais que gdnerale-
ment parlant, tous les Negres lont vo-
leurs, & que depuis lepartage que les trois
enfans de Nod firent apres la mortdeleur
pere , ies Negres qui defeendent de cet
enfant qui avoir dtd duppd par fes deuX
freres le blanc de le maure, fe croyent en
droit
en Gütne’f et a Cayenne ior-
droit de revendiquer für les blancs 6c für
]cs imures, leur part de la fuccellion qui
tue enlevde a leur premier pere, mais il y
a une exception ä cette rdgle gdndrale, 6c
elie eft aüfurement en faveur des Francois.
C’eft peut-ctre par reconnoillance des bons
traitemens qu’ils ont re$u$ de nötrenation;
depuis les Normands qui ont les premiers
decouvert le pays , 6c qui ont introduit
le commerce , que cctie bonne correfpon-
dance n’a pas difcontinue jufqu’ä prü-
fen t.
La Religion des pcuplcs de Mefurado Rclj. . n d
eft une Idolatrie mal entendue 6c melee Mefuiadc,
d’une infinite de fuperftitions ,dont cepen-
dam la plüpart ne font pas fort efclaves.
Ils changent aifdment l’objet de leurculte,
& ne lervent leurs Fetiches que fous be-
nerice d’inventaire. 11 n’y a que le culte
du boleil qui foit plus conftamment etabli
chezeux, 6c plus regulieremem obfervd,
quoiqu’il foit tres libre 6c ne les obligepas
* d - grandes edrdmonies. Ils adorent cet
Al Fe, Jui font des lacrifices de vin , de
fruits & d’animaux. On dit qu’ils lui fa-
cridoient autrei'ois des hommes, mais ce
n’eroient que des prifonniers qu’ils avoient
gagnez für leurs ennemis. Ces facrifi-
ccs humains ont ceffö depuis qu’ils ont
lr°nv6 ä s’en ddfaire avantageufemenr,
en les vendant pour elclaves aux Euro-
pas.
Ils ont un Grand Pictre ou Marabou
faifoit ces facrifices d’hommes, 6c ne
Lcrific ä prdfent que les animaux , les fruits
E 3 &
102 V G y A G F S
& le vin. Apres que Ics animaux font
dgorgez, & qu’on a rcpandu a terre une
Partie du vin & des fruüs , le Roy 6c Ie
Marabou prennent une bonne poriion des
chofes immoldes, & le reite eit abandonnd
au peuple.
Le terme de Marabou, qui eft le nom
<Ju’on donne aux Dodeurs Mahometans,
fembleroit marquer que le Mahometimie
a eu quelque entrde dans le pais. Cette
conjedure eil pourtant tres-fauffe, ja-
niais cette fauile Loi n’y a dt? prdchde;
eile eft d’ail leurs trop chargde de edrd-
monies penibles pour des gens tels que
ceux-ci. 11 faut que quelques Europeens
ayent appeild Maraboux ceux qu’ils vo-
yoient faire l’Üffice de Pretre chez ces
Peuples, & que ceux ci. ie loient parez
de ce nom, qu’ils ont cru plus honora-*
ble que celui qu’ils portoient auparavant.
Le pais eft fort peupld, il ne faut
pour s’en convaincre que jetter les yeux
für la petiie carte que le Chevalier des
M***a leve des environs du cap, ou
dans un efpace de peu de lieues on voit
plufieurs villages ; ils font tres confidera-
bles; les enfans y fourmillent, parce que
chaque habitant a un bon noinbre de
femmes tres-fecondes, & comme ces
peuples ne fe font point efclaves & ne
vendent aux Europdens que ceux qui
font condamnez ä mort pour leurs cri-
mes, le paVs ne fe depeuple pas comme
dans les endroits oü les Princes font un
trafic contiiiuc! de leurs lujets. La pu-
en äuime’e et a Cayenne 103
retd de l’air, la boiud des eaux , l’abon-
dance de toutes les chofesndceflaires a la
vie, contriouent infiniment 3 peuplcr le pais*
Ces Peuples font grauds <3 c forts, ils p le ^
font bien proportione? , ils ont Pair fier Mefurado,
& martial, (ont braves & iinrepides,leuismttuis
leurs voiiins Pont louveut experimentd,
aufli bien que les Europdens qui ont eu
aftaire ä eux, & qui les ont voulu mal*
traiter. IJs 011t de l’efprit, ils penfent
bien, parlent jufte, f^avent parfaitement
leurs interets, & comme leurs anciens
amis Normands, ils les font valoir ä
merveille, adroitement & meme avec po-
liteife. Leurs terres font cultivdes avec
foin , il y a de l’ordre & de l’arrange-
ment dans tout ce qu’ils font. Ils font
d’une fatigue extraordinaire quand il leur
plait de travailler, c’eit dommage qu’il
ne leur plait pas fi fouvent qu’il feroit
a l'ouhaiter. L’interdt les remue puiifam*
ment; ils font äpres au gain fans le pa*
roitre. Leur amitid eft conftafite, il faut
pourtant que leurs amis 11’aprochent pas
trop pres de leurs femmes, car ils enfont
tres jaloux ; ils n’ont pas la mdme delica-
telfe für le chapitre de leurs tilles, ä qui
ils donnern une libertd toute entiere, fans
que cela les empdehe de trouver un mari: au
contraire un homme eft bien aifede trouver
une femmequia donnd des marques de fd~
conditd , <5 1 qui a anaalfd quelque chofe avec
fes amans, parce qr.e cela le dddoininage
fn partie de ce qu’il eft obligd de donner
* fon pere & ä fa mere en l’cpoufant. IL
E 4 ak
1C4 V O Y A G E W
aiment tendrement leurs enfans ; une voye
fure pour devenir bien vire de leurs amis,
c’elt de carelfer leurs enfans , 6c de leur
faire quelques petits prdfens.
Leurs maiföns font fort propres , leurs
•Cmfines de cuilines font au rez de chauilee ouvertes
c ra °* du cötd que le vent ne vient pas ordi-
nairement, entourdes de murs des trois
autres cfttez , cur ils les font quarrdes
ou quarr des longucs; les poteaux qui lou-
tiennent le faite lbnt plantcz en terrc>
ils les joignent les uns a x autres par un
Clayonage qu’ils couvienj de part 6c d’au-
tre de terre graffc ro ge, qui fc 1k ;ort
bien, 6c qui d ire long-tims, quoiqu’elle
ue foit pas indiee de chaux.
Leurs chamhres ä coucher font dle-
Chambres l v^es de trois pieds au-ddlus du rez de
couchei. chauffee. Cette difpoiition pourroit faire
Croire que le paVs eit quelquefois noyd,
ou qu’il eit mardcageux, ii n’elt ni Tun
ni l’autre, ii eit fec, & les endrorts oii
ils bätiflent leurs maifons font toujours
hors des bornes ou !a plus grande
inondation des rivieres peut arriver : mais
rexperience leur a appris que cettc Ele-
vation dtoit p*us faine, parce qu’elle e(t
exemte de l’humidtd que les rofees a-
bondantes ne manquent pas de caufer
dans les lieux qui lont au rez de chaufTde.
Je ne f^aurois mieux reprefenter ces
maifons, qu’en difant qu’elles font pref-
que entierement femblables ä ccs thda-
tres que les Charlataris dreffent dans les
Villes pour y jouer des farces & ddbiter
leur
Jom.I.pcttf. lOdf. .
A'. f)e Putter /Zeit jjji .
<y//a/sons t/cs C\etrres
\ . C'azfs des Jl'eyrvs du Cup Je < /Iczurude
reuetu es de ferne JZoupc •
B . Cu is vi e .
C Cuxc f aviilct JZis macvnec de te/ve Tteziye -
t/a Cap *y/:/eztt rat/o
T> CaZdeou les J\ar/,es s 'asse/niZent
leitr Csleyoce et Causer pendant lej^’ozer .
K . Cour* .
F . 2*lace puilic<fue .
.
FN Gü'NE’e £ T A CAYENNE. IOJ
leur Orvietan. Le dcvant eft tout ou-
vcrt, & le plancher a une faillie de cinq
ä lix pieds de large, oü ks Negres eten-
clus lur des nattcs fument & paifent une
Partie de la journee ä difcourir la tete ap-
puyee für le giron de leurs femmes. Les
murs qui environnent les trofs c6tc2 de
la chambre font de clayonnage, garni de
tcrxe graffe rouge, appliqutfe propremenc
& de pres d’un picd d’dpaifleur. Le com-
biecoupf en pavillon eil couvert de feuil-
ks. de rofeaux ou de palmier treffdes ou
nattees proprement , li ferre & fi epais que
lapluyc & l’ardeur du foleil n’y f^auroient
pendtrer.
II y a ä droite & a gauche deux cftrades
compofdes de pctites clayes , hautes d’un
picd, & d’environ quatrc pieds de largeur,
lur lefquelles on met des nattcs jufqu’a la
hauteur d’environ un pied ; on les couvre
de quelques pagnes, & on 1-es environne
d’autrcs pagues , ou de quelque piece de
teile d’Europe ou des Indes. C’eft au fond
de la chambre qu’ils mettent leurs cotfres,
& au-delfus leurs armes attachto au mur,
Le plancher eft compofe de gros Che-
vrons runds placez ä cöi6 l’un de l’autre,
tortement liez par les bouts & d’efpaceea
efpace für les traverfes qui ferventde pou-
tres. On couvre ces chevrons de clayes
fort ferrees , & on met par-deffus environ
Uflpied de terregraife rouge, bien battu-e,
qui fait un plancher uni & ailea ferme,
qoe les femmes ont foin d’entretenir fort
J>EOpre. On fait une elevation quarree au mi*
E s licij^
IO 6 V O Y A G E S
lieu, d^environ iixpouces de hauteur &de
deux pieds lur chaque face, oü l’on en-
tretient du feil jour & nuit , le jour pour
fumer, lefoir pour chaffer les Maringoins,
& la nuit pour le garentir du froid & de
I’humiditd. 11 y a autant de ces cafes que
le maitre a de feinmes , & elles font pro-
portionndes au liombre des enfans dont
chaque famille particuliere eft compoftfe.
Ils lont fort reguliers dans la ch’ftribution
de leurs faveurs ; ils lqavent dans quelle
chambre ils doivent aller paffer la nuit. La
maitreffe de la chambre y ticnt pret le fou-
per de fon Seigneur, & Maitre, c’eft-ä-
dire de fon mari. Je vois bien que je vais
me faire un proces avcc le beau fexe d’Eu-
rope , qui a tellement pris le deffns , que
ces termes , quoique tres-vrais & tres-juf-
tes,lni deplaifent infinimenr ; mais fau-
dra-t-il pour lui plaire que je trahiffe la-
chement lla veritt? ? j’en appelle aux fem-
jnes merne, & je les prie de rentrer en cl-
les-memqs & de confulcer lä-delfus leur
raifon ; li elles le font , elles verront que
je n’ai pü ni dü m’expliquer d'une autre
maniere.
Les maris ne font point de paffi-Jroit ä
leurs femmes. Quoique les Afriquaines
foient les plus foumifes de toutes celles qui
ont conferv£ les fentimens juftes &raifon-
uables de la fage Sara femme d’ Abraham,
elles connoilfent leurs droits & l^aventles
foutenir; & les Negres qui aiment la paix
& la tranquilitddans leurs mdnages, n’ont
garde de donner ä leurs femmes la moin-
en Guine’e et a Cayenne 107-
dre occalion de fe plaindre & de crier
Oatre ccs cafes il y a felon la grandeur«
des familles des lieux particuliers oü Ton
eonlcrve les proviiions de ris , de mil , de
mahis, de lfgumes, d’huile, d’eau-devie,
&d’autres choles neceilaires a la vie. Ces ca-
tes font comme nos colombiers enpied.Elles
füllt rondes, couvertes en cone ; le mari en a
les clefs, car dies font fermdes avec de
bbns cadenats , & il a foin de diftribuer
chaque jour ou chaque femaine ce qui eft
neceflaire ä chacun de les menages, avec
la lagefle & l’egalitd neceflaire pour entre-
teair la paix dans fa maifon.. Moycnnant
cela les femmes vivent en paix les unes
avec les aufres. Excepte les jours qa’el-
los font de f^arde, el les vom travailler aux
champs ou a la maifon; el les fefecourent
les unes lesautres, dies elevent leurs en-
fans avec foin, & n’ont d’autre objet que
celui de piaire a leurs maris. Bel exem-
ple ! qui le iuivra ? 11 eft dloigne , il faut
paifer les mers poar le trouver; mais ce
deft pas ce qui fait la plus graude diffi—
cuitd.
Eoutes les cafcs d’un meine parti-
eller lont enfermdes d’une muraille de
terre de fept a huit pieds de hauteur , dont
lc haut eit couvert de t£tes de rofeaux
ou de feuilks de palmier, de crainte que
la pluye ne les pdndtre& ne les- tafle
toinber ; & quoique les Negres gardent
affex peu de lymetrie dans la polition
de leurs maifons , les viilages ne. lail-
fcn pas d’etre agreables Ite font tous
E 6 enr
Xo8 V O Y A G E S
cnvironnez de murailles de terreplus hau-
tcs & plus epaiftes que celles des cours
des maifons. Four Fordinaireil yaunfof-
f<5 autour de ces inurs , d’oü on a cire la
terre dont on les a conftruits.
La maifon du Roi ne fe diftingue des
autres que par fa grandeur & par un plus
grand nombre d’appartemens , canc pour
ies familles, que pour les dtrangers qu’il
löge chez lui , & par une grande faile oü
il donne audicnce.
11 y a au milieu de chaque village une
grande falle comme une halle , clevre de
iix picds au-deflus du rez de chauifde. On
rappelle Calde , c’eft ä-dire, lieu de cou-
verlation, On y monte par des dchelles;
le plancher eil comme celui des autres mai-
fons, & le toit couvert de feuilles de ro-
feaux & de palmicr. Ce lieu eit ouvertde
tous c6tez ; c’eft läque ceux qui ont quel-
ques affaires a traicer avecd’autrcs fetrou-
vent. C’eft la bourfe , c’eft la place du
change, c’eft lebanchi de Gcnnes, la lö-
ge de Marfeille , en un mot le lieu d’af-
iemblee ; les faineans y vont fumer &
converfer; on y trouve des curieux de
nouvelles ; ceux qui ont des efclaves s’y
font porter desnattes pour s’afleoir deffus \
d’autres y en portent eux-mdmes; d’au-
tres en louem de ceux qui font prdpoiez
par le Roi pour avoii foin de ce lieu ; c’eft
lä que que le fait tout le negoce du villa-
He*
On ne fijait pas bien au jufte l’dtendue
das Etats du Roi de Mefuradodans les ter-
res?
en Guinea et a Cayenne. 1C9
res, c’eft-ä-dircdu cöte da Nord & Nord -
Eit; on a Heu de croire qu’elle eit confi-
derable , vu le graud nombre de troupes
qu’il met für pied quand i’occalion s’en
prdleute. Ses borncs du cöte de l’Eft tone
la riviere de juneo qui cd euviron a vingt
Heues du Cap Melurado, 6c du cöte de
1’Oücil ä une petite riviere qui eit enviroa
ä moitid chemin du cap de Monte.
Tout ce paVs eft extremement fertile : il
y a de Tor , mais on ne f^ait pas precife-
ment d’ou on le tire, ni s’i! vient du paVs
ou de plusloin par le commerce. 11 yade
tres-beau bois rouge, de la meine cfpece que
cclui de Monte , & qunutitd d’awres ar-
bres de couleurs tres-propres ä dtre tra-
vaillees. Les Cannes de liiere , l’indigo
faavage & le cotton y viennent naturelle-
ment & (ans culture. Le tabac qui y croir,
& que les Ncgresne f^avent pas cultlver ,
& qu’ils cueillent laus lui donner le tems
de meurir , feroit excelleut ii on lui don-
noit un peu plus de faqon. On y rrouve
de tres beaux Morphils; il y ades Elephans
plus que les habitans n’en vculenr, parce
que ces pefans animaux gatent beaucoup
i^urs champs de mil, de mahis & uutres
vivres quand ils y peuvent pdndtrer, mal«
gtd les foifez & les hayes d’epines dontils
°nt foin de les environncr. Les Lions &
i^Tigres qui font une guerre continuel-
le ä leurs troupeaux, ne les empdehentpas
cePendant de multfplier ä l’infini; 6c leurs
arbres font toujours Charge« de fruits , mal«
les Singes qui y font en tres-grand nom-
E 7 bre, .
HO V O Y A G E S
bre , & aufti mal-faifans que par tout ail-
Icurs. En un mot ce pai's eft bon & ri-
chc; le commerce y eft avantageux, & \\
peut etre äugmentl autant que lc voudront
ceux qui s’ecabliront parmi ces penples ,
pourvü qu’ils y foient auffi aimez que ]cs
Francois ; car de croirc s’y etablir par la
force , c’eft ä quoi i! ne faut pas penfer.
Le Chevalier des M*** a fait un projet
d’etabliftement, qui m’a paru fi jufte de h
avantageux, que j’ai cru en devoir faire
part au public.
CHAPITRE VII.
Projet d'etablijfement au.Cap Mefurado .
J’Ai remarqud ci-devant que le Capitai-
ne Pitre Roi de Mefurado , avoit doimd
au Chevalier des M *** le grand lllet qui
eft a l’embouchure du Duro , & qu’il l’a-
voit prefß extrdmetnent de s’y etablir. Ce
Chevalier nMtant pas le maitre de faire l’£-
tabliflSement quele Prince propofoit,& ne
jugeant pas que cet eiidroit convint ä la
Compagnie , dit au Roi que cette Ifle ne
lui convenoit pas, & fe contenta de lui en
dire les raifons qu’il jugea ä propos de lui
ddcouvrir , fans s’ouvrir entierement ä lui
de celles qui £toient plus confiderables, &
qui auroient pu faire concevoir des foup-
$ons ä ce Prince, qui eft tres-jaloux defa
)ibert£ & de celle de fes peuples.
II eft certain que cet Iflet eft bien litud,
qu’il
eh (xuike*E et a Cayenne, irr
qu’il peut ecre mis aifcmcnt en ctat dcdd-
feufe, que lc terrain c(t gras & ferdle,que
lc manque d’eau douce peut etre fuppled Avantage*
par des citernes , qu’il eit ä portee de tout
le commerce qui fe peut faire par la rivie- fementVur *
r.c; que les vivres qu’on peut cultiver f’ur rifletduRol
fon terrain, & la peche qu’on peut faire ^ McfuiÄ-
tout au tour., font fütfifans pour faiiefub- °*
filter pendant un tems conllderablelcsEu-
ropdens quiy feroient, fuppofd que les Ne-
gres les affidgeaflent oju les en voululfenc
chaffer par la famine.
Mais cet Ulet eit eloignd de l’entrde dt
la flaque d’eau , dom l’embouchure fe de-
charge dans la mer, qui dt lc feulendroit
par lequel on puiffe communiquer avec les.
Yailfcaux qui viennent d’Euiope;.de forte
que ce feroit fe livrer entre les mains des
Negres quedc s’enfermerainlidans un lieu
dont ils peuvent defendre l’acccs quand.il
leur plaira. Le manque d’eau douce cft.
quelque chcfc de conlidernble & plus dif-
fizile a reparer qu’on ne s’imagine ; & des
Europdens etablis chci des Negres, quel-
que üa?fon qu’il y ait entre eux , doivent
toujours etre maitres de l’entrec & de. la.
fortie du lieu de leur demeure.
Lc Capitaine Piere voyant que cet Illet
ne plaifoit pas au Chevalier des M*** lui
djt de cherchcr lui-mdme un lieu qui con-
vint pour rdtabliffement qu’il fouhaittoit
qu’on fit chez lui, & que quand ii en au-
roit trouvd un, tcl qu’il put ftre, il le lui
donnoit de tout fon coeur.,
Sur cette aflurance lc Chevalier parcou-
rut*
112 V O V A G E S
Oefcription rur le pa'is & I’examina, & ne trouva point
ducap. piacc qUj \u\ convint mieux que k cap
meine , dom le deffiis dt une plute forme
unied’cnviron quatremillepas de circonfe-
rence d’un tres-bon tcrrain ; il y a quel-
ques arbres deffus. Cette hauteur com-
mandc ablolument la rade, ou piütöt les
rades , car on peut moüiller dans un bc-
foin dans l’ance qui dt a l’Elt; nvais le ve-
rkable moüillage, le meilleur & le plus af-
fure, dt dans l’ance de l’Oüeft au picd du
cap & a la portde du fulil de terie. Le fond
eft de bonne tenue für huit a dix brafles
d’eau. On fe trouve cntre le cap& rem-
bouchure de la riv.icre ou de laflaquc d’eau.
11 y a une barre le long de cette ance &
devant l’cmbouchure de la riviere,qui eft
dangereufe dans de certainsendroirs, mais
que l’on franchit aiiifment pour peu qu’on
y foit accoutume & qu’on prennebien fon
tems. D’ailleurs cette barre dt peu fenfible
au pied du cap, dans l’acul qu’il faxt avec
la terre ferme. II y a un village en cet en-
Stuirce droit & une große fource d’eau qui neta-
danTlapcn- ritjamais, eile eft excellente, tres-legere,
tc du cap. eile fe conferve tant qu’on veut, eile eft
facilcäfaire & ä embarquer. Eile fortd’un
rocher qui dt ä peu pres aux deux tiers de
la hauteur de la falaife,elle tombe en caf-
cade naturelle dans desbaflins qu’ellcs’eft
creuftf elle-meme jufqu’au pied de la ta-
laife, d’oü eile fe perd dans la rner. C’eft
en cet endroit qu’on inet les futaüA s qu’on
veut remplir, & ou les chalouppes appro-
chent fuffifamment pour les embarquer fans
j?tine k fans danger.
en Guine’e et a Cayenne. 113
On voit par cctte defcription que ceux
qui feroient logcz & dtablis lur cetre platte-
forme feroient les maures de cctte cau,
& que s’ils y avoicnt un Comptoir fortifid,
Icur cauon defendroit les Navires qui fe-
roient mouillcz au picd; & que pratiqnant
un chemin pour aller au bord de la merf
ils leroicnt abfolumcnt maitres de l’eau &
de l’emrde de leur Comptoir, quandm£-
me les Negres les voudroient bioquer
du cötd de tcrre.
La ddpcnfe d’un Comptoir fortitie , ou
meine d’un Fort, feroit peu conliderable.
On trouve par tont de la terre propre a
faire de la brique, il ya meine aifez com-
mundment des pieires propres ä dtre tail-
ides ; les bois de charpente font en abon-
dance de tous cötez; les vivres ordinaircs
du pats s’y donnent prelque pourrien. Ex-
ceptd le vin , l’eau-de vie & la farine de
froment, que la Compagnie feroit obligde
d’envoyer ä fes employez, tout le reite fe
prendroit für les lieux; les viandescomme
Boeuf, Mouton, Cabrits &Cochonsfont
nne tres-petite ddpenfe ; la ebaffe eliaifde.
J’ai ddja remarque que les Gazelles & les
Chevreuils pailfent tranquillement avec ces
animaux domeltiques dans les prairies.On
trouve des oifeaux de toute efpece , la
fiaque d’eau , les deux rivieres & la mer
lourniflent des poiflons & des Tortues. Il
11 ’y a point de riviere dans toute la cörel
°u il y ait tant deChevaux marins que dans
k Duro ou riviere de Mefurado. La chair
^ ces animaux eft bonne, & leurs dents
plus
114 VOYAGES
plus blanches & plus dures que lesd<5fenfc$
des Elephans , font recherchtfcs & fort
cheres.
On peut compter d’enlcvcr de cet en-
droit feul quinze eens a deux miile cap-
tifs tous les ans , quatre ä cinq ccns quia-
taux de morphil, des bois de teinture ce
qu’on jugeroit ä propos, & de Tor autant
que leDiruäeur auroit d’adreÜe,pourtaire
valoir ce commerce.
Voici le detail des Marchandtfes qu'ilf au droit
porter pour commencer le commerce & /Y-
tabliffement propofd , aux prix qu'elles cou-
tent en trarue.
f es de tiaite.
Eau-de-vie en ancres, pour
4000
Poudre de guerre,
3°°°
Fufils de traite,
2000
Sabres,
1000
Couteaux Flamands,
500
Toilles platilles,
5000
Salempouris bleues,
2000
Raflades de toutes Portes,
3C0°
Criftaux en grains ,
ICOO
Cauris ou bouges,
7000
Baffins de cuivre.
43GO
Pots plats & baffins d’£tain ,
3000
Barrcsdefer plattes & courtes,
IOCO
Corafl ,
1000
Indiennes communes,
2000
Pierres ä fuftl,
20 0
I
Total, 40000 liv-
Outre;
en Gujne’e et a Cayenne. iij
Outre cette ddpenle il faudra ä chaque
annde laire un prüfen t aux trois Rois les
plus voifins du cap Mefurado, c’eit-a'dire
a celui de Monte , de Mefurado& äcelqi
qui demeure a quelques journdes dans les
terres, afin de les mettre dans les imerfits
de la Compagnie* On remettra cela a la
prudence du Direäeur , bien entendu qu’il
fclbuviendra qae les Negrc $ fom d’im-
portuns demandeurs, & qu’il ne faut pas
fe rendre aifdment ä leurs demandes.,
mais les leur faire acheter par des fer-
vices.
Depenfe aktuelle du Comptoir.
Pour l’armement d’un Vaiflfeau, j'oooo I.
Vivres d’Europe & du pai's
pour quarante hommes r d-
fidans au Comptoir, noco
Uftanciles& armes du Comptoir, 4000
Douze canons de 8 liv. &
leurs uftenciles, 3600
Douze pierriers & leurs four-
nimens, 1200
Deux barques de if. ä 30.
tonneaux avec leurs agres &
apparaux, 10000
Avances pour fix mois ä 40,
hommes reiidens au Comptoir , 6610
Prefens pour les Rois, 5000
Pour 40. Negres bambaras
Pour le fervice du Comptoir , 3000
Materiaux pour les bätimens 1000
Total, 94410 1»
tu t
II 6 VOYAGES
Etat des hommes neceß'aires au Comptoir , &
leurs appointemens par an.
Un Direöeur par an, 3000 I.
Un x\umönier, 600
Deux Commis, ä chacun 600 I. 1200
Un Chirurgien, 600
U n Garde-Magazin , 600
15*. Soldats a 9 1. par mois, 1620
Un Canon ier, yoo
2. Maitres de Barque a yoo 1. icoo
10. Matelots ä 18 1. par mois, 2160
2. MalFons ä 300 1. chacun, 6o o
UnForgeron, 300
Un Tonnelier, 300
Uu Charpentier, 400
UnCuifinier, 240
Total, 13120 1.
par an.
On voit par ces trois dtats que la pre-
miere ddpenfe de ce Comptoir , y compris
les navires, barques, vivres & gages pour
un an, & Jes marchandifes de traite,pour
achat de deux mille efclaves, nc va qu'a
I47f20 liv. & que cettedepenic di min uera
tous les ans, d’autant que l’achat des vaif-
feaux & barques, lc prix des ’bambaras &
les meubles du Fort ne fc r^Vtereront point;
ce qui diminue confiderablement ladcpen-
fe atuuielie. Ilfaut voirp nTcntementquel
avan-
EN GuiNfc’fi et a Cayenne 1 1 7
avanrage la Compagnie retireroit de cette
avance. Or quand on luppoieroit qu’elle
n’auroitque ijoo el'claves rendus aux Ifles
de Jeux inille qu’elleauroit traitd älacöte,
& qu’elle nc les vendroic que 5-00 liv. piece,
ce leul article produiroit 75-0000. liv. au-
quel ii on ajoute pour 10000 liv de mor-
phil & de bois de teinture, voilä 760000 1.
dontötant 147120 liv. il reftera un profit
de plus de fix cent millc livres ; mais quand
il n’iroit dans les commencemens qu’ä Ia
moitie, n’efl-ce pas un objet conliderablc
& un profit que je doute que la Compag-
nie trouve ä Ji da.
Les deux barques feront employ^es äA #
faire le commerce le long de la core, CoiTlm°IC€
comme fonr les Anglois & les autres Eu-fuzlari viere,
ropiuis ; & pour le commerce lur la mie-
te, comme ies bancs de fable empechent
que les barques n’y puiflent monter, 011
fc lerviroit des chalouppes ä varangues
plattes , qui pafferont par tont, puifqu’on
affurc que für les fonds les pius hauts
& dans la faifon de l’annde oü les eaux
font les plus baffes, on y trouve to i jours
plus de deux pieds, ce qui lutfit pour ces
bätiinens. Or il eft tres-aff-re quelecom*
nierce le long de la rfviere feroit tout a-
Yantageux. O11 ddcouvriroit d’oü les Ne-
gres prennent l’or qu’ils ont, peur-eire
trouveroit-on des mines d’or ou d’autres
ttfraux, on acheteroit les elclaves & les
niarchandiles de la premiere main, legain
Sue l’on feroir deflTus feroit plusfär&plus
8rand; & quand les Negres & les Mar-
chands
x iS V o y a g e s
chands du dedans des terres feroifcnt aüu*
rez de trouvcr en tout tems des a/Iorti-
mens de marchandifes au Comptoir, il$
s’y rendroient avec emprdTement, & !e
ndgoce qui fe feroit en ce lieu, edaceroic
bientöt celui que les autres Europeens
fonc le long de cette cöte0
Voili le projet que je prrpofe ä la
Compagnie aprcs le Chevalier des M
II dt furprenant qu’elie fe borne au feul
commerce des efclaves qu’elle fait a Juda,
pendant que les autres Nations ne re-
gardent ce negoce qu’avec inditference,
& qu’elles font leur Capital de celui de
l’or & de Pivoire, des bois de coulcur &
autres bonnes marchandifes, qu’ellcs ti-
rcnt du paVs. Elles y font des profus im-
men les , inalgrd les d£penfes prodigieules
qu’elles font obligecs de foutenir pour
les Forts & garnilöns qui leur font n6
cefiaircs,& fans lefquels les naturels du
paVs , qui ne les föuffrent qu’avcc peine,
les auroient ebaflees il y a long-tems
des lieux ouelles font etablies &oüe!Je$ne
fe maintiennent que par la force des ar-
mes.
Les Francois ne feront point expolex
u ces ddpenles, ils font aimez par tout ,
les Negres chez qui ils ont eu des etablit-
femens les demandent avec emprelfement,
& feront toujours pr£ts a les defendre
quand d’autres Europeens les voudront
inquieter ou troubler leur commerce.
Il me femble que ce n’eft pas trop dc-
mander ä la Compagnie que de lui pro-
pofer d’avoir deux dtabliffemens für cet-
en Güine’e et a Cayenne. 119
te longue cöte, furtout quand eile eft
affuree d’un protit aulli coniiderable que
cclui dont on vient de faire 1c detail,
A quoi il faut ajouter que Ton dparg-
neroit la ddpenfe que Fon eft obligd de
faire eti France pour les vivres des Negres
que Ton tranfporte aux lfles de FAmeri-
quc. Quoique ce ne foient que des fdves,
ellcs ne laiflent pas de couter, ellesoccu-
pent bien de la place dans les vaifleaux;
& comme ies Negres ne font pas accou-
tumcz a cette nourriture, eile leur fair
mal, eile les ddgoute par la continuitd <Sc
en fair pdrir un grand nombre ,en leur cau-
lant des pefauteurs d’eftomach, qui de-
generent en cours de ventre ou en hidro-
pifie, au lieu qu’drant accoutumez au ris , -Avis pour u
üu millet, au mil, mahis ou bled de
quie, iis mangent ces legumes avec piai-
ijr, & quand on a foin de les affaifonner
d’un peu d'huile depalmes avec quelques
grains de maniguettc ou de poivre du pa'is,
ü cd lacile de les tranlporter fains & gail-
lards aux iiles. Ces legumes font pref-
que pour rien ä Mefurado.
D’aillcurs les navires qui partent de ce
CaP pour les lfles de FAmerique, abrd-
gent bien plu couliderablement leur vo-
jiaßc>que quand iis partent de luda; il s ne
lont poim concraints d’aller faire leur eau
* teur bois ä Fifle du Frince , ni d’y ache-
J5f 3üez cherement les provifions ndeef-
lair5s pour leur traverfce; iis ne font point
jvügez a paffer la ligne, & ä effl yer en
^ Pall^nt les chaleurs exceflives & lescal-
me*
Foiflbns cx«
traoiainai-
ics.
t IC V O y A G E s
mes qui y iont oidinaires. Ils n’ont point
de reläche a cruindre, & fonc pour l’ordi-
naire en cinq ou fix lemaines, ce que les
navires qui partent de lMle du Prince ont
fouvent bien de la pcine ä faire en trois
niois.
La commoditd de Pembarqucment cft
encore une raiiön qui doir difpofer la
Compagnie a faire l’etablifiement que l’on
propole für »a hauteur du cap, pi^ftiable-
menc ä l’lflet du Roi & au Comptof de
Juda, parceque le pied de cetre montagne
du cötd de l’Oücii drant ä couvert des
grolies lames, on y debarque & on y tm-
barque avcc facilitd & une lüretd prefque
entiere.
Au rede, quoiqu’on ait jug€ ä propos
de mettre um nombre un peu confiderable
de geus da ns le Fort ou Comptoir prupo-
fe, ce nombre ne doit point faire trembler
la bourie de la Compagnie. Outre que
Je Dire&eur en pourra employcr une partie
dans les bäiimens qui feront je commerce
für la riviere & le long de la c Ate, on le
pourra dirninuer quand le Fort lernen e'tat
de ne rien craindre de j’inconftance d<*
Neg-res , & des mouvemens que fe donne-
ront les aut res Europ£cns , toujours ja-
loux du progres de notre Nation-
Enrre une infinite de poilfons que Pop
prend dans la flaque d’ean , dans les ri-
vieres & a la rade, en voici quelques-
uns qui m’ont paru fi extraordi nafres,
que je crois faire, plailir ä mes Leöeurs
de leur en donner la figure & la deicrip-
tion,
en Güine’e et a Cayenne
tion. Le Chevalier des M*** a eu la
difcretion de ne leur point donner de
nom; & comme je n’en ai point trouvd
qui en approchaffent dans lcs Auteurs
qui ont traitd des efpeces differentes des
Poiffons, j’imiterai fa modeilie, & je
laiflerai a qui le voudra l’honneur d’£trc
leur parrein.
Le premier a quinze ou dix-huit pouces
de longueur du mufcau ä la nailfance de
la queue, & fept ä huit pouces du ventre
au dos, & e'nviron cinq pouces d’un cötc
a l’autre; fon jnufeau eil court, fa gueu-
le alle z ouverte dl arnide de dents poiu-
tues & affez fortes, il mord a l’hamecon
& parolt affez gourmand. Il a au-dclFus
de ja gueule deux narines ä c öte d’une e-
levation ou petite hoffe que l’on pöurrölt
prendrepour fön nez. Scs yeux * qui Font
ce qu’il y a de plus fingulier, Font fort
^loiguez de Fa gueule & preFque au com-
mencement de Fon dos ; ils Font Fonds >
gros , roug.es, fort vifs & couVerts d’unc
Paupiere qui dl dans un mouvement con-
nnuel. Cet öeil eil au centre d’une e-
toile ä fix rayofts FaiHans, de trois ä
S^atre pouces de longueur, ronds Fgrös
^ans leur naiffance comme undjdume
^ye, finlffant en pointe cmouilSo; ils
ion* compofez de cartillages aiTez durs,
«exibles a peü pres comme de la bald*
que Ie mouvement de 4’eau fait mou-
'j°*r , mais en qui on n’a pas remarqu£
, mouvement particulier. Ce Poiffon.
nL ^n’une vertebre qui va de la tete
•Tome I. f?
121 V O Y A G E S
jufqu’ä la queue, avec des c6tes qui f-
niflent environ ä la moitid de la largueur
de fes cötez. Ii a cinq decoupures en
maniere de petites ouVes fous deax autres
plus grandes faites comme des oreilles
^Thoinmes faus dtre bordees, ä l’extrc-
mitd defquelles il y a un aileron de cha-
que ebte, dont les extremitez font rer-
mindes en ongles ou crochets ä peu pres
comme les ailes des chauve-fouris. Son
dos dt furrponte d’une empennure lar-
ge, partagee en dcux partics, hautes de
lix ä fept pouces, jointes enfemble par
une partie plus courte: la partie la plus
haute diminue peu a peu jufqu’ä la naif-
fance de la queue. Toute cette einpen-
jiure dt decoupde & terminec cn lilets
armez de crochets, La queue eft large
& compofce de deux parties ; la partie plus
voifine du corps eit charnuc & fe termine
en une meine empennure de meine cfpccc
& figure que celle du dos. II albusle
ventre deux morceaux d’une pareille em-
pennure. Ce Poiffon n’a point d’ccail-
les ; il cd couvert d’une peau jaune inou-
chetde de noir, fort unie, dpaifle com-
me du vdlin & auffi forte. La chair de ce
Poiffbn eit blanche, grafle, ferme, ddli-
cate & d’un tres bon gout. Les plus gros
qu’on ait pris ne pauoient pas lix ä iept
livres
Le fecond eit bien plus gros. 0,;i en
prit a la ligne & avec la fenne. O n eil
treuva qui pefoient qiinze ä dix huic h-
ms, longs de plus de deux pieds. Lear
en Guine'e et a Cayenne. 123
tcte avoit plus d’un picd de hautcur dans
Ion plus grand diametre , car eile etoit
ovale. A coniiderer ce Poiflön fans prd-
vention , 011 prendroit fa tete pour cellc
d’une vielle femme il a le nez gros avec
deux narines rondes , la levre liiperieure
applarie , la bouche large armde de dents
mal rangdes , le menton laillant avcc un
enfoneement confiderable entre lui 6c la
bouche, des peaux pendantes au dcllous
du menton , faifant deux etages, 6c s’u-
niflant enfin a la poirrine.
Ce Pöiflon a les yeux ronds, gros &
rouges , les ouies font larges avec un ai-
lerou arme de crochets comme les alles
des Chauves-fourrs. 11 eft allez rond par
tout le corps , 6c diminue depuis la tdte
julqu’ä la queue , qui s’applatit conlide-
rablemenc 6c qui eftterminde par une em*
pennure a crochets comme celles des ouies ,
cntre laquclle il en a deux morceaux juf-
qu’ä la naillance de la queue, un lur le
dos & l’autre fous le ventre d’environ
huit pouces de longueur terminez pareille-
nient en crochets. Tome fapeau eit bru-
ne> chagrinde ä menus grains, grife&fans
tache , mais toutc lemee de crochets de
lroi$ aquatre pouces de longueur, d’une
klariere dure comme de la corne, forrant
(<klapeau fans aucune tubercule; la peau
,0u ils font attachez leur donne un mou-
gement tel qu’il plait ä Tanimal , il les dreP
& les abbat, de forte que leur pointc
|a tQuche felon le befoin & l’ufage qu’il
( n veut faire. O11 prdtend que la piqueu-
F 2r re
124 V o Y A G E $
re de ces crochets eft daugereufe pendam
. que le Poilfon eft vivant, inais qu’ellecef
le de l’etre lorfqu’il eft mort. Quoique
ce Poifton n’ait que fa queue & fes deux
pctits ailerons pour nager, il ne laiifepas
d’etre tres-vif, il s’elance commeun trait,
il fe debat avec furie, quand il fe fern ac-
croche ä Übame^on , fes yeux deviennent
pius rouges, 6c coinme il foufie & mon-
ue une ^olere extreme, lorfqu’il eft tird
für lc fec , il ne fe rend pas pour cela,
inais s’agite violamment , & l’on voit fes
crochets dans un mouvement tres-vif qui
ne cefte que quand on l’a affomme. On
Pecorche pour le faire cuire, & quand on
I’a ddpouilld , on trouve fous cctte peau
brune une chairdes plus blanches, tendrc,
graffe, d’un goüt excellent. 11 vit d’hcr-
bes,de petits Poilfons & de petits Crables,
c’eft ce qu’on .trouve. dans fes entrailles
quand on fa ouvert. On pechedecePoif-
fon ä !a rade, dans Iahaque d’eau & dans
les deux ri vieres jufqu’ä trois ou qua-
tre Heues au-deifus de leurs embou-
churcs.
Les bois quifont aux environsdes deux
riweres* font pleins de betes feroces« J’ai
deja dit qu’on y trouve des Lions , des
Tigrcs, des Leopards. Les Negres man-
gent fans fafon la chair de ces anirnaux,
& gardent les peaux pour les vendre aux
Europtfens. Onaremarqud que ces peaux
ne font pas fi heiles ni ft garnies de poil
que celles des animaux qui vivent dans
les lieux plus froids ? coinme font les
mon-
en GuIne’e et a Cayenne 127
montagnes de 1’ Atlas. O11 fit prdfent au
Chevalier des M*** de deux animaux vi-
vans qu’il auroir bien voulu conferver cn‘
vie. C’dtoit une Civete & une Hyenne.
J’ai parle de la Civetedans ma relationdc
l’Afrique Occidentale. L’Hyenne lui ref-
femble allez. O11 le verra par l’eftampe
qui les rcprefente toutes deux. Les Ne-
gres de Mefurado cn prcnent afle2 fou-
vent , mais ils n’ont pas i’adreffe de con-
ferver les Civetcs'en vie , & derecueillir
la matiere odoriferante qu’elles rcndent,
Ils avoient fi maltrait£ a coups de bätons
ces deux animaux pour s’en rendre mai-
tres, qu’ils moururent eil moins de deux~
jours , malgr<5 le foin que Ton prit pour
les guerir de leurs bleflures. Ils avoient
chacun une jambecaffde Quoiqu’ils foient
extrdmement feroces &farouches, ils fouf-
froientpourtantqu’ou les touchat &quoii
mit des ecliffes a leurs membres rompus ;
mais ces foins furent inutilcs, ils mouru-
rent tous deux. Je ne doute pas qu’ils ne
fuficnt devenus tres-privez & fort rccon-
noilfans pour celui qui les panfoit s’ils fuf-
lent dchapez, car je n’ai pas lieu de croi*
re qu’ils füllen t plus cruels qu’une Lion-
ne qui dtoit au Fort-Louis du Senegal.
Le lieur Compagrion dontj’ai parlö dnns Hiftoired’u.
l’Afrique Occidentale , m’a contd qu’^-ccLio^c.
tont Officier dans ce Fort, & revenantun
jour de lachaffe, il trouvaqu’on avoitjet-
hors du Fort une grolle Lionne qu’oti
avoit prife ä la challe & qu’on tenoit err-
-hain^e, jufqu’äce qu’on pilt l’cnvoyeren
F 3 * France
12 6 V O YAGES
France. On l’appelloit la belle , parce
qu’en effet eile eroit une des plus heiles de
fon efpece: Lionne pourtant , c’eft-ä-dire
cruelle,de mauvais commerce, ayant deson-
tles & desdents toujours pretes ä d£chirer
: ä mordrc. Elle fut attaquded’un mal de
machoire, qu’on dit etre auffi mortel a ces
fortes d’animaux que l’hydropifie depoitri-
ne 1’eft aux hommes & aux femmes. L’Ef-
culape du Fort ne jugea pas apropos d’cn-
treprendre (a gucrifon , foit qu’il n’eütpas
de remede pour ce mal* foit qu’il craignic
de rifquer fa peau en les appHqurmr. Elle
cefla donc de pouvoir manger,& fut bien-
töt r£duiteä l’extremird ; on la cröt mortc,
on lui öra fon collier & on la jetta hors
du Fort. Le fieur Cornpagrion l’ayant
trouvde en cet ctat, h 's yeux fermez ,1a
gueule ouverte & pleine de fourmis, s’eu
approcha; il en eüt piti£ , & fentant que
le coeur lui battoitencore, quoique foible-
naent, il St apporter de l’eau, lui lava la
gueule, & s’dtant fait venir du lait chaud,
il lui en verfa peu a peu dans la gueule.
Cette nourriture douce la fit revenir, eile
jetta un doux regard für fon bienfaiteur ,
ce qui l’ayant encouragtf a continuer fa
eure, il lui en fit boire une bonne pinte,
apres quoi il la fit reporter dans fa löge
& enchainer cotnme auparavant. Quel-
ques haures apres il lui eil fitencoreaval*
ler, & enfuite il lui donna du ris cuit au
lait; en moins de vingt-quatre heures eile
fut für pied & toutäfait gu£ric. Son Me-
decin lui donna de la viaude , & s’accoü-
tuma*
em Guine’ä et a Cayenke 127
tuma li bien avecelle, & eile reciproque-
ir.ent avec lui, qu’elleNfe lailloit toucher,
lui lechoit les mains , & ne vouloit boire
ni mangcr que ce qui venoii de fa inain.
II lamenoit promenerdans Pille, attachee
ä la veritc a une corde dont il tenoitle bout,
mais fans qu’clle fit aucun defordre, ä moins
qu’il ne lui permit,ou qu’il envoulütdon-
ncr la peur ä quclque Ncgre. Quand il
vouloit le donner ceplailir,il n’avoirqu’ä
lui montrer an Ncgre, & ä lui dire com-
nie on faic ä un Chien , pille , auffi-töt la
Lionne femettoit le ventre a terre felon la
coutumede cesanimaux* quand ils veulent
s’elancer für quelque autre animal , & com-
nie !c Negre ne manquo/t pas de prendre
la fuite de toutes fes forces, la Lionne
retenue par la corde faifoitun fauten vain.
Elle venoit s’cn plaindre ä fon maitre, lui
ferroit les jambes avec fes pattes, & fem-
bloit lui demander un peuplus de liberte,
afin d’attraper la proye qu’il lui avoit mon-
trde : fes carefles etoient quelquefois fi
vives , qu’clle lui enfon^oit un peu les
pointes de fes ongles dans la chair. Un
mot les lui faifoit retirer dans le inomenr,
& eile faifoit patte de velours comme le
Chat le mieux inftruit.
Pour revenir ä PHyenne , car j’ai parld
Aiffifamment de la Civete dans un autre
endroit , c’eft un animal qui a beaucoup
de raport avec la Civete; des gens qui n’y
regarderoient pas de bien pres les pourroient
prendre Pun pour l’autre : il y a pourtant
de la diflerence, car PHyenne ä le mufeau
K 4^ plus-
72$ V O y A G E S.
plus court & plusramafle,des mouftaches«
plus durcs & plus longues, la gueule plus
courte armde de grolfes & fortes dents : fes-
oreilles font courtes, rundes & fort ou-
vertes ; eile a lc col plus court & plus e-
pais, fon corps eft long & a fkz dgal d’un
bout ä l’autre, eile a les jambcs fortes &
les pattes ar indes de griftes fortes & poin-
tucs ; elles lui font ndceffäires , car cet
animal vit de proye,m£me des plus infec-
tes, puifque des qu’il feilt rodeur de quel-
que cadavre , foit qu’il foit dans la terre
ou qu’on l’ait lailfd für fa fuperficie , il y
court aufli-töt, le ddvore quelque corrom-
pu qu’il puiffe etre, & s’ii eft dans la ter-
re, il y fouille, & n’a point de reposqu’il
• ne l’ait dccouvert & deterrd ; il en fait fa
curee & empörte ä fa tannierc les osqifil
ronge & dontll fe nourrit quandil n’arien
de meilleur.
La peau de cet animal n’eft pas belle,
fon poil eft toujours fale & herilfd, il eit
gris , tachetd de marques circulaires noi-
res, dont le ccntre eft prefque blanc. 11 a
ia queue longue, grolle, cou verte du meme
poil que le dos & cmouflee. Cet animal eft
extrdmement fauvage& mdchant. Je doyte
qu’ä quelque äge qu’on le püt prendre on
vint ä bout de Tapprivoifer. Cependant
apres ce que je viens de raporter du Lion
& du Tigre de M. Brue, & ce que viens
7oyage de de dire de la Lionne de M. Compagrion,
cticgaL je dois croire que tout eft poffible. Les
Negres ne vont pas expres a la chafte de
THyenne, fa chair nc doit pas dtre bonne,
EN' GuiME’E E« Ä CAYENNE. 12#
& fa peau ne peut etre de quelque valeur
qu’ades curieux. Pour Pordinaire PHyen- '
ne eft de la taille du gros Mätin, eile eft*
forte & traine des corps morts fortpePans
Les Moutons de Guinde font un pcu
diftcrens de ceux que nous voyons en Eu-
rope. 11s Pont pour Pordinaire plus hauts
für leurs jambes. Ils n’ont point delaine,Mou(0a>, ^
mais un poil de chien afTez court, douxcochons
& fin. Les Beliers ont de longs crins quitomcflliucs
pendent quelquefois jufqu’a terre, qui leur '
couvre lecol depuis les dpaulcs julqu’aux
oreilles;ils ont les oreilles pendantes,les cor- *
nes noueufes , aflez courtes , pointues &
tourndeS en avant. Ces animaux Pont
gras, leur chair eit bonne & a du fumet
quand ils pailPent Pur des montagnes ou
aux bords dela iner, mais eile Pent lefiiif ‘
quand leurs paturages ibnt humides ou
marecageux. Les Brcbis Pont extrdmement
fecondes , elles portent trois fois chaque
annee, ou du moins en quatTe mois,ont >
deux petits a chaque portde*
i(Le Cochon de Guinde eit pour Por-
dinaire plus court que celui d’Eurcpe •
da la tdte plus affilde, le muPeauextrd-
niement pointu avec des mouftaches lon-
gues & fort dures; les oreilles Pont tres-
longues & extrdmement pointues , elles
ne Pont point pendantes , mais couchdes
& comme aplaties Pur Pon col qui eft court.
qaeue eft longue prePque une, excep-
une ePpece de houppe qui la termine
qui traine toujcurs dans la boue ; il a
jambes courtes & le pied fourchu;-
F j1
530 V GYAG.ES-
Ces animaux font mechatis & furieux
quand ils fontanimez, leurs dcfenfesfont
ä craindre ; leur chair eft bonne & fort
nourriflantc , eile n’eft point pefante &
jndigertc, on cn peut manger tant qu’on
veut fans craindre d’en £tre incommo-
d£. Les Cochons d’Afriqae ont cela de
commun avec ceux d’Europe0
Les Sangliers que Ton trouve dansles
bois , font pour 1’ordinaire bien plus grands
& plus gros que les Cochons domefti-
ques; mais quoique moins gras on les
eftime davancage , parce que leur chair a
un fumet que les autres n’ont pas. Ils
font dangereux , furtout quand ils font
bleifez. Les Negres les prennent en les
faifant tomber dans des fofles qu’ils cou-
vrent de petits bätons avec une natte,def-
fus laquelle ils metcent des appas. Quand
ils font engagez dans ce piege, ils les a-
chevent a coups de faguayes & s’aflurent
bien qu’ils font morts avant d’y defeen-
4re pour les en retirer.
CHA-
ex Güine’e et a. CaVENXE 13t
CHAPITRE VIII.
Dcpart du cap Mefurado. Route jufyu' au
cap de Palmer-
Dejcription de tout le pais.-
LE Chevalier des M*** partit da cap
Mefurado lei8.Decembre 1 72,4. bien
pourvü dieau, de bois, de ris, de mahis,
de volailles & de toutcs fortes d’autres
vivres. Le Capitaine Pitre lui avoit paru
fi plein d’eftime& d’amitie poar les Frau-'
fois, & il s’dtoit fi bien couvaincu par
lui-mime de l’utilitd & des avantages que
la Compagnie retireroitd’un dtabliffement
eil cetendroit, qu’il ne doutoit point qu’el«
le n’y donnät les mains des qu’il lui au-
roitfait lerapport des remarques qu’il y
avoit faires. Ce que j’en viens de dire me
parott plus que fuffifant , ponr l’y<engag<T*
Elle n’a qu’un feul Comptoir für toute
cette longue cötc , & ce Comptoir n’a
d’autre commerce que celui des captifs.
Les Anglois , les Hollandois & les Danois
1* partagent avec eile & en ont la meil-
teure part ; mais ils ont le commerce de
l’or qu’elle n’a pas, & ce commerce eft
hifiniincnt meilleur que tous les autres
qu’on peut faire. Ils entretiennent des
^ orts & des Garnifons, ils ont desVaif-
feauy gardcs-cötcs , ils 011t des Bar-
tes qui vont traitcr dans tous les licux
13*’
VOYÄ'GES
oü ils n’ont point d’dtabliffemens. Onne
peat pas dire qu’ils faffent toutes ces cho-
fes fans de. tres-grandes depenfes ; Ws s’y
cnrichilfcnt pourtant: d’oü cela vient-il,
que des . Profits imfnenfes qu’ils tirent üii.
paVs & lur le ddbouchement de celles de
leurs pais & des Indes ? II ne faut pas
d’autre coiißderatioi} pourexciter 3a>Com-
pagnie ä les imitcr. Elle doit £tre affurde
qu’elle 3c§ für paffer« bien-töt d’autant
que les Negres dtant naturellcment dans
fes interets , eile fera exempte des gran-
des depenfes qu’ils font obligez de foute-
nir pour conferver leiirs Comptoirs & leurs^
Forts*
On compte quarante Heues de Mefu-s
rado ä la riviere de Sextere , Sellre ou
Sefter; la meilleure route que l’on puilfe
tenir pour y arriver eß de faire l’Eft-quart-y
de Sud.
O11 trouvc plufieurs rivieres entre ces.
Xivlexe de deux termes. La premiere eß celle.de..
Joßfio, Jonck ou de Junco. Elle eit par les cinq»
degret cinquante minutes Septentrionales,
& par les neuf degre? dix minutes de lor^
’e. Son embouchure eß au Sud-Sud-,
Elle; fe reconnoit ä trois grands
arbres qui font für une petite dlevation
vis-a-vis de trois hautes montagnes qui
paroiffent dans le loin-tain. Cette embou-
chure eß fort large, cn Jui dojine ä la vüe?
quatre ä cinq eens pas ,4; mais eile a peu
ffeäu, Elle eß (pordep d’arbres des deux
cötc£, cc qui fait.pne perfpe$ive desflu*,
wgreabics, To ut 1p xiyagf de JVler eft
.
en Guinea et a Cavenne, 13$
kordd d’Orangers , de Citroniers & de
Palmiers. Lcs bätimens qui font le cabo-
tage le long de la cöte , c’eft ä-dire qui
vont traiter des marchandifes par tout oü
ils en trouvent ä acheter en troc de celles
dont ils font chargez , ne manquent pas
de mouiller un pied d’ancre devant cette
riviere, & de tirer un coupde canon. Le$
Negres y repondent par un feu qu’ilsallu-
ment fiir la pointe quand ils ont des mar-
chandifes^ comme dents de Cheval marin,
d’ivoire, captils, vivres ou efclaves. Ils
envoyent ä bord de la chalouppe qu’on*
fait approcher de la cAte , & quand on
eft convenu de part & d’autre, on trafi-
que aftefc fouvent fans mettre pied a
terre.
A fix lieuesdel’Eft delarivierede Junco Lc vtth
eftun enfoncement confiderable dans Ies DlcPPc».
terres en maniere d’une ance profonde qui
fert d’embouchure ä la riviere de Tabö. 11
y a für le bord Oriental de la riviere un
r/illage qui a dt 6 autrefois bien plus con-
fiderable qu’il ne l’eft aujourd’hui; il eft.
pourtant encore afifez gros & fort peuple,
mais les habitans afifurent quec’etoit toute*
autre chofe quand les Normands dtoient
&ablis für une petite Ille fort agreable qui
5® dans le milieu de la riviere. Ils y avo- .
<entun Comptoir confiderable parlenom-
bre de fes edifices & par le commerce :
qu-;is y faifoient. Ils Pavoient appelle le'
ßieppe, e Quoiqu'il y ait plus d’un
qu-e ce Comptoir ne lubfifte plus, "
-es $egits*du«paiÄ ontuoujours-conferv^ *
134 V O V A G E s
}e nom de pctit Dieppe äcettc Ifle, &]es-
Anglois, Hollandois & autres Europäern
qui trafiquent ä la cöte, ont continutf de
nommer ce lieule pctit Dieppe, Sclemar-
quent ainfi für Ieurs Cartes , preuve fans
replique que les Normands Francois £to-
ient etablis en ce licu bien avant ceux
qui ont ddcouvert & dtabli le commerce
en Afrique.
CU>Satos. Rio Sextos eft ä dix lieues ä l’Eft du
petit Dieppe. Cette riviere eft nomm£e par
les Hollandois riviere de Setter, & Seftre
par les Francois. Ce fut en cet endroit
que les Portugals virent pour la premiere
fois de ce petit Poivre qu’on appelle Grai-
ne deParadis, Maniguette ou Managuette,
ce qui a fait donner ä la cöte le nom de c6te
de Maniguette. Les Hollandois Tappellcnt
la c6te de Sextos. II nefaut pas s’dtonner
de ce changement de nom ; comme les
Portugal afte&oient de donner un air de
nouveautd ä tout cequüeur tomboitfous
les yeux & fous les mains, ils ne man-
querent pas d’appeller Sextos ce que les
Francois & les Negres connoiiloient fous
le nom de Maniguette. La raifon des
Portugais dtoit que ce grain avoitdansfa
fuperficie raboteufe q*uelques dlevations
affez pointucs, qu’ils jugerent ä propos de fi-
xer au nombrede llx. Ainli , felon eux, la
Maniguette ett une graine ä fix pointes &
la riviere oü ils commencerent a la con-
noitre eut le titre de Sextos , c’eft ä dire
de riviere des graines ä iix pointes. S’ils y
avoient regard£ de plus pres, ils y en au-
roten*
Cntrec de la dliviej'c de Sest/'o ■
Zes c/nffi'es so nt /es grosses deau
^ Sioni/Jle le *///oui//a?e
EN GüIKe'e ET A CaVENNE. I3F
roient trouvd davantage; peut-£tre que d’au-
cres Peuples plus nouveaux navigateurs les
compteront plus cxa&ement , & donne-
ront le nom de huit ou dix pointes ä cete md-
megraine,&en ferontmalgrd la verite & la
raifon une autre efpece.Je voudrois qu’il leur
prit envie de baptifer les Marons d’lnde en
Coque, nous verrions fi leur calcul feroit
bien jufte.
Cette rivicre vientdu Nord-Nord-Oüeft,
& fclon le rapport de ceux qui difent Döfcripnon
Pavoir parcourue, fon cours eft tres long.
Elle paroit avoir trois quarts de Heue descfter. "
largeur a Ion embouchure. Elle eft bordee
de grands arbrcs des deux c6tez. On prd-
tend qu’elle a aflez d’eau pour porter une
barque jufqu’ä vingt Heues au-deflus de
fon einbouchure. Apres cet efpace eile
eftcoupde par des bancs& des fechcs qui
ne peuvent porter que des canots; c’eft
un inconvenient , mais qui n’eftpasfufli-
fant pour emp£cher qu’on n’y puifle dta*
blir un commerce , fnppofö qu’il fe trou«
vematiere pour Pentretenir.
Lcs Anglois y ont eu autrefois un
Comotoir dont on voit encore les mazu-
res. Ils nous dironc, s’ils le jugent ä pro-
Pos, pourquoi ils Pont abandonnd. Il eft
vtai que ces Peuples font brutaux, & que
le commerce qu’on peut faire avec eux eft
affez inegal & difficile , ä caufe de la
große Mer qui regne für lacöte, Lemeil-
leur mouillage eft devant Pembouchurede
la riviere ä une lieue de terre für douze
braöes d’eau, avant lcs rochers du Nord-
Oiieß
neconnoif-
fance de la
Riviere de
JSftlC,
130 V 0 Y h Ö E 5
Oüeft au Nord quart de Nord-Otieft, &
celle de l’entrde de la riviere oü eftleVil-
läge, au Sud-Eft quart de Sud; & le gros
bouquet d’arbre* qui eft dans la riviere 3
l’Eft, dtant alors ä cinq quarts de lieues
de l’entree de la riviere»
II faut encore fe ddfier d’un banequieft
au Nord-Oiieft, qui s’avance environune
lieue en Mer, für lequel il y a cinq, fix*
fept <& huit braffes d’eau , fond de roches
pouries ; de forte que peur naviger aveo
fürete, on ne doit point ranger cette c6te
a moins de deux lieues au large.
Les courans lelongdecettecöte, cou-
rent Sud-Eft & Nord-Oüeft avec force ^
& les marees dans la riviere font de fix
heu res»
Voici trois rcconnoiffances de cette rivie*
re, tres importantes pour ceux qui n’önt
jamais mouilld ä la rade de Seftre.
Premiere reconnoififanoe. On voit une
mcmtagne enfonedfc dans fon milieu. Lorf-
qu’on eft ä fix lieues au large, la c6te
paroit bafte, toutc bordee d’arbres. A. R
Secondcreconnoiffance. Lorfqu’on n’eft
plus qu’a une lieue de la riviere, la terre
paroit double, la montagne plus longue,
l’enfoncement moins confiderable & lacöte
baffe, bordde d’arbres» C. D.
Troifidme reconnoiffance. Lorfqu’on
eft par le travers de la riviere, on voit un
Gap für lequel il y a un gros arbre, au
pied duquel & derriere on apper^oit un
Village* la c6te toute bordde d’arbres 5c
■?.a momägue encore plus longue, l’enfou-f
cenjea?
Term . I. vag . 13 O ■
en Güine’e et a Cayenne. 137
cement moins fenfiblc & dans rdloigite-
ment. E. F.
L’entrde de la riviere eft an Sud-Eft L’c.öt.r^c
Nord-Üüeft ; eile a pres d’une lieue de seftic^1*
largeur, mais eile eft lale, il y a des ro-
ches fous l’eau & d’autres qui fe decou-
vrent; il y a pourtant dans la paflfequi cfl
plus pres de l’arbre que du cötd oppofe,
trois brafles d’eau , & enfuite cinq, fix &
fept, ce qui fuftit pcur toutes lortes de
barques^
Ün voit ä ftribord trois Villages aftes,
voifins rundeTautre. Entre le premicrSc
lefecondil y a un petit £tang d’eau dou-4
ce, & un autre ä une lieue &demieplus
ioin für la langue de terre qui forme Teil-4
treedela riviere. C’eft au Villagc durni-4
lieu que fe fait le commerce. Ileftgrand,
les cafes y font comme ä Mefurado.
Lorfqu’cn eft par le travers- ua fecond
&ang, on voit que la riviere fait un cou-
de & qu’elle court Nord & Sud: eile a
ptefque une lieue de large & au moins cinq
braftes de profondeur , jufques devant le
Village du Roi qui eft ä pres de trois lieues
& la pointe d’ä baibord & environ ä cinq
lieues de l’emboucliure de la riviere. Le
^rrain oü eft fitud leVillage du Roi
un autre Village qui eu eft eloignd d’une
Heue, eft uni & bas, gras & profond, mais
ftmvent noy£. Ils y fernem du ris qui vient
en perfeäion.
Des qu’un Vaifleau eft mouilld devant'
la riviere, les Negress’empreflent de venir'
e reconnoitre ; s’il a un pavillon blanc,
k qu’i i
V O Y A G E S
fa fabrique & aux habits de l’dquipage i\$
le croyent Francois, ils s’en approchent
de plus pres ; & des qu’ils font aifurez
qu’il cd de la Nation qu’ils aiment plus
que les autres, ils y entrent & leur font
toutes les carelfes dont ils font capables.
Onpeutentrer dans la riviere avecdes cha-
loupes, la barrc n’y cd pas cxtrememcnt
dangereufe, & pourvu qu’on prcnne bien
Ion temps, il y & peu ä tifquer.
Carafte re& Ncgres de cet eiidroit font grands
mfic.ie ccs& bien faits, il font forts&ont fair mar-
Jcuplcs. t;ai $ ;is font braves, & font fouvent des
courfes für leurs voifins pour cnlcver des
captifs. C’ed ce qui empt’che les Mar-
chands Negres de venir commercer avec
eux, & qui les prive du commercederor
qu’ils feroient com me leurs voifins ; ils ea
ontpourtant, mais ils legardenr. Olitrou«
ve chez eux de l’yvoire qui cd fort beau,
ils en reglent le prix felon le befoin qu’ils
ont des marchandifes d’Europe. Quandils
en manquent, leur morphil cd a boniriar-
che; quandils en font fournis , ils le tien-
nent fort eher. Il ed de la prudence de
ceux qui traitent avec eux, de decouvrir
cedont ils ont befoin & de le tenirä un
prix oü il y ait du profit raifonnable a
faire für l’yvoirequ’ils donnent endchan-
ge Cotnme il n’y a point ä prdfent de
Comptoir fixe chez eux , il n’y a point
auffi de tarif arr£t£, comme ilyetxadan«
tous les Lieux ou les Conipagniesont des
ÄtabliiTemens.
Les autres marchandifei qu’on peuttirer,
font
es Guine’e et a Cayenne. 139
font la Maniguette 011 Poivre de Guinee,
IcRis, le Mahis, les Volailles , lesßefti-
aux , toutes ces chofes font ä tres-bon
marche. On a pour l’ordinaire 50. livres
de Maniguette pour des marchandifes ,
dont Ie prix en France 11’a pas pafld cinq
fols. II en eft de mdme du reite.
La plüpart de ces Negres font pecheurs,
O11 voit tous-les matins fortir de la rivierc
uneperite Hotte decanotsqui fe diiperfent
detous cötex pour pccher ä la ligne. La
cöte eft ti poiflonneufe, qu’ils reviennent
toujours chargez depoiftbn, dontilsdon-
nent une certaine quantitd au Roy. Le
Prince eft fort abfolu, il eft rare qu’il con-
damne ä mort les Criminels; il a interdt
decommuer la peine de mort, en un ban-
niftement perpetuel hors du paVs , c’eft-
ä-dire a l’efclavage , parcc qu’il vend les
bannis aux Europdcns , & profite du prix
de la vente.
Ces Peuples font fort obligcans , il ne
faut qu’un verre d’eau de vie, pouren ti-
rer une infinitd de fervices, car ilsaiment
cette liqueur für toutes chofes.
Leur Religion eft ä peu pres la m£me
Mefurado. Ils ont des femmes tant
^’il en peuvent acheter, & vivent avec
ellcs comme de bons Maitres avec leurs
Efclaves. Celle de leurs femmes qui a la
Premiere mis au monde un gar^on, eft re-
gardde comme lafavorite, &prefquecom-
1Tle la Maitrefte des autres ; peutdtre a~
l-elle plus de part que les autres aux fa-
veurs du Ma'itre. mais aufli eile eft obli-
140 V OY A G'E S
gee de 1’aimer d’une maniere fitendre^
qü’elle ne doit point fe fdparer de lui, mi-
me quand il eil mort; c’eit-ä-dire, qu’el-
le doit mourir avec lui, & dtre mifedans
la meine fofTe.
Le Chevalier dts M.*** etant ä Sefire
vic cette lugubre cerdmonie. Le Capital
ne du Village ou l’on fait la traite etant
venu ä mourir , pour avoir fait une dd-
bauche exccffive d’eau de vie, les crisper-
^ans de fes femmes rdpandirent dans un
inftant cette trifte nouvelle dans tont le
Village. Toutes les femmes y coururent;
eiies pleuroient & cri’oient toutes comme
des defefperees. La favorite fe diftinguoit
des autres, •& eile aveir raifon , car eile
ffavoit que la mort de fern- mari dtoit un
arrße irrdvocable prononed contre fa vie
<Sr demandoit la mort aufii conftamment,
que li eile eüt vdritablement dtd la mai-
trelfe de mourir ou de vivre. Cependant
eomme on fgait dans ce pai's quel fond
on doit faire für ces fortes d’inftances, &
qu’il dt arrive plulieurs fc^is que ces cri1
eufes fe font dchappdes, pour n’etre pas
obligees de fuivre leurs maris li prompte-
ment, les autres femmes la gardoient foig-
neufement , & fous prdtexte de la confo-
ler, la tenoient au milieu d’elles, de ma-
niere qu’elles lui ötoient les moyens de ft
dddire. Les Parcns du mort vinrent lui
faire leurs complimens & leurs derniers
adieux, & apres que le Marabou eut exa-
mind le cadavre , & ddclare qu’il doit
&ien mort , ce Marabou alfiltd de quel4*
ques-
ch Guine’e et a Cayenne, u ji
qucs-uns de fes Confreres prirent le corps,
lelaverent, l’effuyerent , & puis le frotte-
rent de fuif,depuis la t£te julqu’aux pieds.
Lefuif chez ces Peuples eß une ponmdc
& un fard , qui ne fe prodigue pas en tou-
(es fortes cToccalions. Ils fetejidirent en-
fuite für une natte au milieu de.la cafej
Ses femmes furent placdes autour de lui;
la favorite dtoit ä la t£te comme au pof*
te d’honneur. Plußeurs cercles d’autres
femmes environnoient ces dpoufes ddfo-
fees; c’dtoitäqui crieroit plus fort, eiles
fe ddchiroient le vifage mdthodiquement ,
& s’arrachoient le foil.de la tfite , le tout
pourtant fans pleurer , comme ii conve-.J,*"“^.
noitädes gens qui ne crioientque par coü- xcmcnt,
turne & par cerdmonie. Elles fe taifoient
de temps en temps ,& ä tour de rölle, el-
fes racontoient les bonnes qualitez & les
belles aäions du defunt, & puis recom*
menjoient ä crier. II n’y avoit que la
favorite qui pleuroit vdritablement , & qui
crioit de toutes fes forces, eile avoit rai-
fon, puifqu’elle alloit mourir fans en
av.oir trop d’envie.
H y avoit bien deux heures que ce
charivary duroit , lorfque quatre grands
Negres entrerent dans la cafe, prirent le
c°rps mort , le lierent für une civiere fai-
te avec des branches d’arbres & en cet
c#tat l’ayant Charge für lcurs cpaules, le
Promenerent par tout le Village, courant
a toutes jambes , chancellans de temps-en
temps comme s’ils eulfent ete yvres, avec
poftures & des mouvemens grotef-
ques.
142, V O y A G E s
ques, qui s’accordoient aux cris des fern«
mes du d<ffunt , qui accompagnees de
toutes celles du Village , fuivoient com-
me eiles pouvoient cette ridicule procef-
iion , en criant de toutes leurs forces,&
d’une teile maniere , qu’on n’auroic pas
enteadu le tonnerre. La promenade achc*
vde, le corps fut detache dedelfus la ci*
viere & remis oü 011 Pavoit pris. Les chan-
fons,Ies voix, & les egratignuresrecom-
mencercut alors de plus belle. Pendant
ce nouveau tintammare , le Marabou nc
faire une folfe affez profonde , & capablc
de tenir deux corps ; il fit aufli tuer &
ddpoüiller un Cabrite , la frefiure fervit
a faire un ragoüt , dont il mangea avcc
les aflifians , & en fit nianger a la favo-
rite , qui fit toutes les grimaces poffibles
pour n’en pas maliger , fbachant que ce
ieroit le dernier repas qu’elle feroit ; eile
en mangea pourtant, & pendant ce triltc
repas, le corps du Cabrite fut depece en
petits morceaux ; les alliilans en prfrcnt
ce qu’ils voulurent , le firent griller, le
mangerent, & les cris recommencercnt.
Quand le Marabou jugcaqu’il etoit teinps
de rinir la cdrdmonie , il prit la favorite
par le bras & la livra ä deux pui/fans
Negres qui Pempoignerent rudement, lui
lierent les bras derriere le dos , & ies
pieds & les genoux, & l’ayant renverße
für le dos, lui mirent für la poitrineune
piece de bois, & fe tenant Pun ä Pautre
les mains appuydes für leurs epaulcs , jb
fauterent de toutes leurs forces für la P12'
ce
en Guine’e et a Cayenne 143
ce de bois jufqu’ä ce qu’ils lui euflent
£crafe la poitrine. Ce fut ainfi qu’ils la fi-
rent mourir en tout ou en partie. Ils la
jetterent aufli-töt dans la foüe avec lcrefte
duCabrit , ils jetterent le corps de fon
mari für eile, & aufli-töt lafoffefut com«
blde de terrc & de pierrcs. Les crisfinirent
dans ce moment , un prompt filence fuc-
ceda ä ce bruit dpouvantable qui remplif-
foit tout lc Village , & chacun fe retira
chez foi aulfi tranquile, qne s’iln’yavoit
pas eu le moindre mouvement parmieux.
Telle eft la fin de toutes les favorites
fans diftin&ion. Toutes les femmes font
fujettes a cette loy , foit qu’ellcs foient
fyoufes d’un Roy, d’un Capitaine , d’tm
Marchand , ou d’un iimpie particulier.
11 leroit bon de feavoir, qui a introduiü
»ne coütume li facheule , 011 pourroi.t
dire ii barbare , lans rien dirc de trop. 11
faudroit encorc feavoir qu’ellcadte la vüc
du Legillateur dans cette loy. A-t-ilvoulu
cmpecherles femmes de fouhaitter lamort
de leurs maris, ou de l’avancer par quel-
le imuvais artifice? Si cela eft ainfi , il
u’a remedie au mal qu’en partie , car un
horome ayant plufieurs femmes , & n’y
*yant que la favorite ddvou^e ä la mort,
^uelqu’une des autres, meconteme de lui
ou de la favorite, fe vange ä coup für de
t?us lesdeux, en avan^ant lamort du ma-
n* II auroit donc £te ä propos d’obliger
l0utes fes femmes ä le fuivre en l’autre
^Ofldc , afin de les obliger toutes ä l’ai-
®Cr 5 & ä ne rien negliger de ce qui peuc
Marlagcs
«outumc de
porter des
noms de
Siirns,
144 V O Y A G E S
vir äfa confervation & äluiprolongerlavic,
fi tant eft qu’il y ait des moyens pour
ceJa.
Le s Mariages fe font avec bien moins
de ceremonies que les Enterremens. Ceux
qui ont Ie moyen d’aehetter ufte femme,
conviennenc avec celle aontils ontenvie,
& puis ils parlent au pere, ä la mere, ou
äfes parens; onmaichande, ontäched’en
avoir le meilleur marchd qu’il eft poflible.
On paye ce qu’on eft convenu, &onvous
livre la marchandife; l’Epoux apres avoir
bu quelques bouteilles d’eau de vie avec
Ion beau pere & les autres nouveaux pa-
rens , conduit fon dpoufe ä la cafe qu’il
! lui a deftinee. Les autres femmes, s’il en
a ddja, viennent voir leur nouvelle com-
pagne , & l’aident ä prdparer le fouper
qu’elle doit fervir ä fon mari , & quand
l’heure eft venue, le lrpri vient fouper &
patte la nuit dans la cafe de fa nouvelle
dpoufe; des le lendemain matin, eile va
travailler avec les autres aux ouvrages qui
font ä faire felon la faifon.
Ces Peuples ont retenu des Francois qui
ont demeure parmi eux la coütume de
porter des noms de Saints; quoiqu’ils ne
foientpas Chrdtiens, ötqu’ils ne marquent
aucune difpolition ä-le devenir , rien de li
commun que d’en trouver qui fe noinment
Pierre , Paul , Jean , Andre , & autres
noms de nos Saints, aufquels les maitres
des Villages & les gens de quelquediftin-
ftion ajoutent la qualitd de Capitaine.
Quand quelqueEuropdenleur plait, c’eft-
ä-dire,
en Guine’e et a Cayenne.
s*dire, qu’il les a fait boire, ou qu’il leur
a fait quelque prefent, ils lui demandent
ibn 110m ; & le prennent ou le font por-
ter ä leitrs enfans. II y en a meme plu-
fieurs qui ont des furnoms Francois hc-
reditaires dans leurs Familles depuis plus
d’un üecle. D’autres en portent de Por-
tugals, d’Anglois, oud’Hollandöis, felon
qu’ils ont etc bien avec cesPeuplcs.
Outr-e les marchandifes dont j’ai parld
ci-devant , on trouve dans la riviere de
Selbe des cailloux ä peu pres de meine
cfpece que ceux de Mcdoc , mais plus
durs , plus bcaux , & qui ont beaucoup
plus de feu. Ils fe taillent plus aifeinent
que le diamant , & quand ou leur donne
en fbnd, ils font un tres-bel eftet.
De Rio Sextos, ou deSeftre ä Rio San- Rio
Ruin, il y a douze lieues. II faut faire le Sui«%
Sud pendant huit horloges ou quatre heu-
res, pour parcr des roches dangcreufes
qui font ä l’Elt de Sellrc, apres quoi on
reprend l’Eft quart de Sud pour arriver ä
Rio Sanguin.
Ecs Francois y ont eu un £tabliffement,
R's Portugals s’en font emparez aufli-bien
que de tous les autres, que nous fumes
oöligez d’abandonner pendant les longues
guerres qui defolerent la France äplufieurs
r^prifes, un grand nombre d’annees: cela
donna la facilite aux Portugais de sVtablir
iur toutes ces cötes; & comme ils n’y a-
'oient point de competiteurs, ils crurent
qu’ils n’cn auroient pas davantage dans la
& qu’ils joüiroient tranquillement
Tm. L G de
I ~V 0 Y A <3 E S.
de ce qui nous avoit appartenu , fans craia-
te que perfönne les y vint troubler. Sur
cctte fauffe fecurite , non feulement ils
garderent pen de mefures avec Icsnaturels
du paVs , mais ils les inaltraiterenc & leur
firent fcntir toute la pcfonteur d’un joug
quiparut infupportable a ces penples nci
libres , & accoütumcz ä la douceur du
commerce des Franqois.
Decadence ^cs Prol^ts inimenles qu’ils faifoientdans
dcsPortugais ce commerce , excitereift la jaloufie des
für les c6tes Anglois & des Hoilandois , ilscrurentqu’il
d’Afnquc. ]CUJ. t<toit honteux de ne les pas partagcr
avec eux ; ils les artaquerent donc avec
iant de bravoure & des facces fi heureur,
qu’ils fe virent bien-töt en ctat de parta-
ger avec eux le commerce d’Afrique & les
profits de cc commerce.
L’annec 1604. fut l’epoque fatale de la
ddroutc des Portugals für les cötes deGui-
nde. Les Anglois & les Hoilandois qui
n’avoient fait jufqu’alors que les chican-
ner, en les traverfant dans leur commer-
ce par l'enlevement de leurs vaiffeaux &
le pillagc de quelques comptoirs foibles&
£cartefc, les attaquerent tout de bona for-
ce ouverte, les chaffercnt des forrerelfcs
& des comptoirs qu’ils avoient für les cö-
tes, & les contraignirent de fe retirerbicu
avant dans les terres, & pour s’y mainte-
nir, de s’allier avec les naturcls du puls.
C’eltdeces alliances avec les noirs, que
font venus tant de Portugals mulätres
qn’on trouve dans tous cesendroits, qw
ä force de Gallier avec des femmes noi-
rcs,
en Guine’e et a Cayenne 147
res, font devenus ä la fin noirs comme
charbon, & qui ne laiffent pasdevouloir
qu’on les pienne pour des Portugals na-
turels. Ils n’ont pas tout ä faic tort, les
Portugals d’Europe n’y regardent pas de
> li pres; foic par politiquc, ouparquelquc
äutre raifon , malgrd la couieur noire ,
ils les regardent comme frercs , les re-
connoiflent pour Fidalques ou Gentils
hommes, leur donnern PordredeChriiL
le« refoivent dans les Ordres facrez, &
leurs confient les Gouvernemens despla-
ces qu’ils fe font confervdes dans l’inte-
rieur du paVs, für les rivieres & en quel-
ques lieux des cötcs oü ils ont des eta-
blilfemens.
CesPortugais noirs ou mulatres, n’ont
pas IaillS de fe rendre puiflans , & de fc
faire craindre dans les lieux dloignez dela
Hier, oü ils font etablis. En faveur de leur
couieur & des alliances qu’ils ont con-
tradl<5cs avec les naturels du pai's, ils tra-
üquent librement par tout. On f$ait qu’ii
y en a qui ont penetre jufqu’au Niger,
Par le Nord des Royaumes de Gago & de
uciiiu. Ceux qui font dtablis für les rivie-
resde Serrelionne, deYunco, de Sextos,
^ Sanguin & autres, commercent fr£-
^emment für la riviere de Gambie, qu’ils
regardent comme un bras du Niger ; & für
de Cafamanca, de Saint Domingue,
^ für la grande riviere. Un de leurs nego-
J’ans , etabli ä quelques Cent lieues au-
^llus de l’embouchurc de la riviere de
^rrelionne , alloit prefque tous les ans
G z - ttai-
I4S VOUGES
tcr avec les Mandingneslur 1c Niger , au-
deflus d’un bras coniiderable de cette rivie-
re, qu’il croyoit avec beaucoup de fonde-
ment etre la ri viere de Gambie. Il eitccr-
tain que leurs alliances , leurs etabliffe-
mens, & la confidcration que les Negres
ont pour eux , leur ouvriroient un commer-
ce des plus richcs & des plus confiderables,
s’ils avoient des marchandifes d’Europ.e
plus frdq.ucmme.nt & plus regulierement,
& fi , au licu de n’dtre que les Courtiers
des autres Europdens , ils trafiquoientpour
leur compte particulier.
L’cmbouchure de la riviere Sanguin eft
ä cinq degrez douze minutes de latitude
Septentrionale, & ä douze degrez de Ion-
gitude. Son cours eit Sud-Sud-Eft & Nord-
Nord-Oiielt , eile eil allez profondc pour
porter une Barque jufqu’ä douze ouquin/e
Heues au-dellus de fon embouciiurc,
qui a envicoii cinq ä lix eens pas de lar-
ge.
Villageäe II y a prefque au-bord de la Mer un
-angiufl, aÜez gros Village, fort agrdahlememfitue
entre les grands arbres dont la riviere dt
bordde des deux c6tez.
LacAte, jufqu’au cap de Palmes , eft
arrofde de quantitd de rivieres & de gros
ruiffeaux, aux embouchures defquels il y
a des Villages qui portent les noms de
ces m£mes rivieres. Ainfi , cn fuivant U
cAte de 1’Oüeil ä l’Eft, on trouve les ri-
vieres & les Villages de Seftre-Crou , de
Broiia, de Baffon , de Zino, de Valpo,
Batou, grand Selire ou grand Paris, pe-
en Guine'e et a Cayenne 149
titSeftre ou pctit Paris, de Goyane& au-
fres.
On voit affez par les 110ms de grand &
pctit Paris, que ces endroits ont etc ha-
tte par les Francois. Cefut, eneftet, en
1 3 66. que lesDieppois s’dtablirent au grand
Sellre. Ils y bätirent un comptoir, autour villagede
duquel les naturels du pais s’etablirent en-^cöfcdc
fi grand nombrc, qu’ils firent un Bourg AnlßuclhCfc
trcs conliderable, qui merita quelcsNor-
mands lui donnairent le nom de grand
Paris. Les Negres de ce lieu dtdetoutela*
cöte, conlervent encore aujourd’hui che-
rement la memoire de leur anciens amis , Paris grand
& font difpofez ä nous recevoir , de ä&Pclit*
nous- donner tout le commerce du pais
pre'ferabl erneut ä routes lesautresNations
EuropeenneSi
Leur langue eft, ä ce qu’on prdtend ,
la plus difficile de toute PAfFrique. Il n’y
auroit pas grand inconvenientpour les Eu-
ropdens qui y vont traiter, fi on trouvoic
des interprdtes , mais ils font tres-rares. A
leur ddfaut , on a recours aux lignes ; &
la neceflite , qui eft la merc de Pinven-
Fon , y a tellement pourvft , qu’il n’y a
gucres de gens au monde qui fe rendent
plus inteil igibles de cette fa^on ; ä quoi il
fautajouter, qu’ils 011t conferve de pere
cn fils la plüpart des termes Francois
dont on peut avoir befoin dans le com-
nierce ordinaire qu’on fait avec eux. Ils
°nt appris des Francois , & ils ont
retenu en perfe&ion Part de tremper
^ fcr. On peut dire ä leur loüange
G 3 qu’ii$>
IfÖ V O Y A G E S
qu’ils Tont perfeQionnd, il n’yaäprefeut
eueres de Francois qui lefaffent aufli par-
faitement. Les vaiifeaux qui y moüillent
& qui leur donnent du fer eti barre pour
leurs inarchandifes , ne manquent pas de
leur faire tremper les cifcaux dont ils fe
fervent po.-r coupcr leurs barrcs : ils cou-
pent mieux & durent bien davantage que
ceux qui ont cte trcmpex par lcsincilleurs
Taillandiers d’Europe.
Ces peuples font grands , forts & vi-
goureux , ils n’ont pas l’ufage de fc cou-
vrir la tete, ils fupportent, fans cn £tre
incoinmodez , les plus grotfcs pluyes , &
& foleil 3e plus ardent. Les hommes &
les femmes lont plus nuds qu’en aucun
lieu de la cöte ; ils n’ont tour au plus
qu’un fort petit chiffon für ce que ia pu-
deur deftend de laiffer voir. Ils nourif-
fent quantite de beftiaux & de volailles
de toutes efpeces , beaucoup moins pour
cux que pour traiter , car iis en mangent
rarement , & vivcnt prefque toöjours de
poi/Ton , de legumes & de fruits. 11 eit
vrai qu’ils ont toutes ces chofes cn abon-
dancc, & d’une excellente qualitc. Leur
pai's, qui eft bas, uni, gras & fort coup-
p6 de ruifteaux , de ri vier es & de fontai-
nes , eft e^trdmenaent fertile , propre a
produire tout ce qu’on en veut retircr :
mais il eft mal faiu pour les etrangers ;
ils y font expofez a de longues & dange-
reufes maladies ; avant de s’accoütumer
i cet air grolfier & pefiuit , beaucoup y
perdent la vie.
en- Guine’e et a Cayenne. ift
Oatre les rivieres& lesrafraichifFemens, ^"^ncd6l“
qui y font ä tres vil pr ix , on tire de cete de Mani-
paVs de l’ivoire, des Captifs & de l’Or en guetts.
poudre, & furtout de la Maniguctte, qui
dl la marchandife courante & la plus or-
dinaire. ,
Cette graine cft ä peu pres de la grof- P ,cn^ion.
fern* du Chencvis , d’unc luperficie pref- ^
que ronde , mais anguleule , d’une cou-
lcar rougeätre avant d’£tre mure , plus
foncee quand eile a toute fa maturite, &
noire quand ellea^te inoüillee & qu’on
l’a embarqude en cetctat : Ccla la fait fer-
menter & lui öte beaucoup de fa bont£.
Son goüt doit dtre acre & piquaut & ap-
prochc autant qu’il eft pollible de celuidu
poivre qu’on fuppofe venir du fond des In-
des Orientales , afin d’£cre en droit de le
vendre plus eher.
Quelques ccrivains , du nombre aef-
quels font MM. Lemery& Pomey, ont
prdtendu que la graine dont nous parlons
a pris le nom de Maniguctte, ä caufe d’u-
ne ville d’Afrique, appellee Melega , d’oü
eile avoitdtd apportee eil France. Ils au- origine pre-
roient du marquer plus prdeifement la ii-tenduede la
tuation de cette Ville, fans donner la pei-**ailISuettc<
fie aux curieux de la chercher aufli inuti-
lement qu’ils ont fait jufqu’a pr£fent für
les ineil leures cartes anciennes & mo-
dernes. 11 faut qu’elle ait dilparu depuis
quelques ficcles, puifque pas un de nos
Plus anciens navigateurs n’cn a eu con-
noifTance & n’en a parld , & qu’on fijait
pofitivement, qu’il n’y a point eu avant la
G 4 na«
Trois efpe-
C£s pic'tcn*
dues de Ja
V O Y A G E s
navigation des Normands,demaifou dans.
tout le pais connu fous le nom de c6*
te du Grain ou de Maniguette , qui ait
jamais porte le nom de Melega , encore
rnoins merite celui de Ville. °
Les Normands, qui font (lins contre-
dit les premiers qui ent faitconnoitre cet-
te graine en Europe, ne Tont point tirda
d’un lieu particulier , ils en ont trouvd
par toute Ia.c6tc, & biencndc^ä de ia ri-
viere de Seftre , & bien au-deladecap de
Palme. Il eil pourtant vrai , & il er* taut
convenir , que le pais qui eft entre ces
deux bornes, en eft beaucoup mieux four-
ni que tous les environs.
Les Botaniftes. modernes qui en ont d-
criten Latin , lui ont donnd le nom de
Cadamome , cela pourroit faire loup^on«
ner qu’elle a dte connue aux Romains,
li on n’avoit pas unc infinite deraifonsqui
ddtruifent cecte conjeiture, Quoiqu’il en
foit , il leur a plu d’en faire trois cfpeces,
legrand, lemoyen, & le petit Cardomd,
Mais cette difference eft-elle aflez reelle
pour changer Pefpece ? On doit tomber
d’accord qu’il n’y a point de graines, de
femences , de plantes , de fruits , de noyaux,
dont on ne puifle en dirc aurant, (lins que
cela change leur efpece, puifqu’il n’y a
point d’efpece dout les individus foient fi
exa&ement de la meine großem , longueur,
largeur, couleur & faveur ,qu’on nepuif-
fe pas en trouver de grands, de moyens,
de petits, & qui foit ditferens en forme,
en couleur, en faveur, fans pourtant for-
eh Gu rHE*E Et ä Cavenhe r$y
tir de la mfme efpece. Une legere diffe-
rence dans le terrain,dans fonexpo(ition,fuf-
fitpour produire une diiFerence tres-fenfible
danslesmdmes arbres , dans leursfeüilles &
dang leurs fruits. Toutes les poires d’un me-
ine arbre, par exemple , ne Tont pas dga-
lement groffes , ni dgalement figurdes , ni
ögalement colordes, ni dgalement favou-
reufes , fans pourtant que cela fafle des
fruits d’une efpece differente, Pourquoi
n’en fera-t-il pas de mdme du Cardomd ?
II y en a de gros, de moyen & de petit f
j’eu tombe d’accord , mais je n’avouerax
jamais que cela faffe trois efpeces diffe-
rentes , quand meine ccs Meflicurs qucj’ai
citd ci-devant devroient s’en fächer.
La plante qui portc la Maiiteucttc fe-
lön la bonte du terrain oü eile lc crouve*
acquiert quelquefois aflex de force pour
fe foutenir dle-mdme, ör faire un arbril-
feui mediocre , quelquefois eile mauque
de force faute de nourriturc,ou quelque-
fois eile fe remplit li vite de tant de feve,
qu’cn etant furchagde eile ne peut fe fou*
tenir, & eile eil obligde de ramperäcer-
re> ä moiiis qu’elle ne trouve quelqiiearr
bre ou autre chole oü eile puiile s’attacher :
c’eft ä quoi eile ne mauque jamais. Elle
s’y accroche, eile l’environne & poufle
des Jets & des feüillcs de tous cötez jufc
^u’ä le couvrir entferement. Quand ce (e-
cours lui manque &qu’ellcappartientäde5
naaitres pareffcux , qui ndgligent de plan-
er des dciialas ou eile puiile s’attacher ,
rampe i terre, & fesgraines^quoiqu«"
, V.OUGES
plus großes., nefont pas meilleures. C’elb
1 a remarque que Ponafaite, & quiapeut-
elre donnc occafion ä la divilion des trois
efpeccs. Une longue experienceafcaitcon-
noitre»que plus la plante dl eloignee de
fccrre .& expofde ä l’air & au foleif, plus
Ihn fruit eft fec ; ilell petic ä la verite , inais
plus rempli des qualitez chaudes ^ leches
& piquantes du poivre verirable.
La feiiille de la Manrguctte eil wie fois
plus longue que large & fort poin tue. Elle
eil alfez charnue & d’un beau v erd d ans la
laifon des pluyes, mais quand ce tems eft
paffe, eile fe- feche & perd fa coulcur.
Lorfqu’on la broyedans larnaia , ellercnd
une odeur aromatiquequiapprochedecellc
du gerotle ; l’extr£mta£ de les tiges produit
le m&tneeffet. II fort des aiffellesdes feuib
les, des dlamens qui fefrifent, & qui
fervent a ractacher aux arbres qui fontau-
pres d’elles, ou aux dchalas que Ton plan-
te ä Ion pied.
Je ne puis rfen aire de la fleur, parce
qu’elle paroit dans un tems que les vaif-
leaux traitans ne font point ä la cöte ; &
comme depuis bien des anndes ils n’y lail-
fent ni Commis ni Faäeurs, je n’ai trou-
ve perfonne, ni derks, qui m’ayentpuin-
llruire de cette particularitd. II eit pourtant
certain qu’ellc fieurit , & qu’ä fes fleurs
fuccedent des fr uits comme de petites bgues
atig ulair es , de differentes groffeurs,
la nonrriture qu’elles ont tird du terrain
ou dies ont cte nourries , ou felon ■ leut
coffes dc^ipofition. Elles fom couvertes d?unefr
■Manigucsn:,
£H GüINE’e Kl* A Ca VENNE? tff
corce mlnce qui fe fechc & devieiit caf-
fimte, qui eft d’ordinaire d’un rouge brun*
Les bpnnes gcns difeut que cette ecorce
eit un poifon , il vaut mieux les croire*
que de s’expofer ä unc experience qui pour-
roit £tre dangereufe, ou aumoiasfortinu-
tile.
Les grains renfermez datis cette cnve-
loppe y font rangez & preflez les uns
contrc les autres, & n’ont entreeux qu’u-
ne pellicule mince , qui devient comme
depecits dlamens trcs-deliez , d’un goit
piquaiu & mordicant eomnie le gingcm-
bre.
Ou cueille le fruit lorfque les feuillcsRecoifede I*
conimencent ä noircir par le boutv on le^iÄnl&UCU€^
fait fccher, & on le vend dans le paVs en
troc de marchaudifes oü il y a beaucoup
\ gagner. Oil s’en eit fervi longtems en
l rance & autre part en guife de poivre;
quand cette cpiccrie dtoit trop chere ou
rarepar quelque accident arrivd aux vatfle-
qui i’apportoiem du Levantpar laMe-
diterranee, avant qu’on eut trouve larou-
te des Indes par le Cap de Bonue-Efpe-
rauce.
La Maniguettc fert encore aajourd’hui
aux Colporteurs d auginentcr la quantit€
la drogue qu’ils vendent fous le 110m
de poivre vdritable. C’elt le fentiment de
ccs gens qui donnent cette drogue a bou
wjarchd, pour faire enrager les bonsMar-
cnands qui n&fophifttquevt point leurs Mar-
chandifes,
h ne fuis pas paye pour plakier la caufe
Q 6 des
Termes o>
din^iresde
M. Yqolcj*
ifS V o y ä g e s
des Colporteurs ; mais quel danger y au-
roit*il que ees gen* fiflent un juftc nichti-
ge de Poivre & de Maniguette, & qu’ils
donnaffent ce compofd ä un prix auquei
les pauvres puffern atteindre, au lieu qu’ils
font obligez de fe paffer d’dpiceries ä caufe
du prix exorbitant auquei les honnctes Mar-
chnnds mettent leurs drogues.
Ceferoit bien pis, & M. Pomey & fes
confreres auroient bien un autre fujet de
crier, fi on introduifoit dans !e Royaume
l’ufage de la graine de Bois d’Inde, que
les Botaniftes connoiffent fous le norn de
Laurier Aromatique. Ces grames, oulim-
plemen-t les feuilles del’arbre, peuventte-
nir lieu de Poivre, de Mufcade & de Ge-
rolle, & on les pourroit donner a li boti
marche , que tous les ho/inetes Marchanit
n’auroient plus betoki de fe chargerdeccs
dpiceries.
On porte en Italic , en Allemagne &
da«cllcba* dans le Nord, bcaucoup de Canelle bi-
tarde, c’elt ainli qu’on appelle l’Ccorce da
bois d’Inde, ou Laurier Aromatique. Les
Portugais en apportent beaucoupdu BreliU
& les Anglois de la JamaVque. Les Fran-
cois en pourroient apporter autant qu’eux
de la Grenade, delaGuadaloupe, de Ma-
riegal ande , de Sainte Groix , de Saint
Martin, & de Saint Dominique, mais par
grandeur 'ou par negligence, ils meprifent
ce commerce. Ils devroient pourtant ett
introduire l’ufage , quand ce ne feroit qne
pour obliger les Hollandois a diminuer h
prix des trois Cpices fiixcs* dom ils font le»
EN GUINE?£ ET A Ca VENNE. fJ7
maitres. II eft certain qu’il faudroit
yvinffent bon grd malgrd eux, parce quc^t^
ces ecorces, ces graines, & ces feuiHes
bnttues enfemble, Tont unc epiceriedouce
& des plus agrdables, qui femble un com-
pofd de Gerofle, de Mufcade &deCaneI-
le* bien different de ce que les honnctet
Marchands Epiciers vendeat fous le nom
d’epieerie douce.
CHAPITRE NEUVIE’ME,
Du Cap de Palm es.
i
Lefcription de ce pais , depuis le capjufqu'h
celui des Trois-Pointes.
LE Chevalier des M.***Te trouva parle
travers du cap de Palmes le 23. Dc-
cembre 1724. environ quatrc lieues au lar-
ge, ce cap ainfi nomme ä caufe de la
quantitd de Palmiers qui font deflus, eft ä $ltuat;0Q
quatre degrefc drx minutcs de latitude Sep-<ju cap
tentrionale, & ä douzedegreztrenteminu-ralm«,
tcs delongitudc.
Toute cette cöte depuis le cap de Pal-
les jufqu’ä celui des Trois-Pointes, eft
connue des navigateurs fous le nom de
cöte des Dents. Les Hollandois Pappel lent.
efn leur langue 'Iand-Kuft. On ladivifepour
^ördinaire en deux pariies, que l’on ap-
PpUe la cöte des bonnes gens. C’eft la ri-
viere de Botrou qui fepare ces deux peu-
Pies» De fjaYOir qui leur 3 donn<5 cer
G 7 noxnsr
T$% V O V Ä G E 3
noms, c’eftcequi n’eft pasfacile, non pla-
que Jaraifon pourquoion lcs lcuradonm.
ll eft certain que les Negres qui font ä
l’Efl: du cap de Palmes font mdchans ,
f.raitres, meuteurs, voleurs, d’un nature!
feroce & fanguinaire. En voilä aflez, pour
juftifier ceux qui leur 011t donnd une dpi«
thete li odieufe.
A l’egard du 110m de cöte des Dents
qu’on donnc ä toute la cöte d’un cap ä
l’autre , la raifon en dt facile ä crouver.
Elle vient de la prodigieufe quantitd de
dents, de cornes oudeddenfesd’Elephans
Dlfputefur qu’on trouve dans tout ce pai’s. Jemeiers
Usdems d’- de ces trois terines pour n’avoir point de
Elephant. proc£s avec tant d’ecrivains qui ont parle
des Elephans. J’ai fait voir dans ma Rela-
tion de P Afrique Occidentale , que ce qu’on
appelle dents d’ Elephant, peut etre regar-
dd comme de« cornes, puilqu’il prendfon
origine dans le cräne, qu’il en defcend,
qu’il perce au-defiiis de la machoire liipe-
rieure, & que fortant dehors, il lert äl’a-
nimal qui le porte d’une defenfe puillänte
& fort ä craindre. On le peut aulli regar-
der comme une defenfe, puilqu’il en lert
recllement a l’animal ; & comme unedent
puifqu’il femble faire partie de fa machoire,
Mais comme je fuis homme de paix &
que je n’aimc point la guerre, für tout
quand je n’y ai point d’interet, je laiffe le
champ libre a ces derivaios malgre ce que
j’ai dit für cette matiere, & je meconten-
te de leur confeijler amiablement de s’en
aller de Compagnie en Afrique ou aux In*
en Guine’e et a Cayenne, i 5*9
des Orientales, oü ces animaux font fort
commims, d’en tuer quelques douzainesT
& d’examiner avec foin fi ce que nous ap-
pellons ivoire, eft cornes, dents, oude
tenfes, au licu de s’amufer äbatailler com-
me ils font dans leurs cabinets , & guter
tant de papier inutilement* A leur retour
nous verrons 11 leurs obfervations les au*
tont mis d’accord.
On pourroit foup^onner que lagrande
quantitd d’ivoire que Ton trouve a traiter
dans ces paVs , vient deccque les Elephans
quittent leurs dents , cornes ou ddfenfes
dans de certains tems comme les Cerfs
quittent leurs bois. Bien des gens lc pen-
fent ainfi , & prdtendent que quand
les Negres ont mis le feu dans les
grandcs herbes de leurs prairies afin
de les rcnouveller & de donner ä leurs
belliaux unc nourtiture plus nouvelle &
plus tendre, ils trouvent les dents que ces
animaux ont quittdes & que la fuperficie
de ces dents eit noire, parce qu’elles ont
paiT<? par le feu , dönt la flamme & la fu-
lneelesont noircies. Quoique jetienne ce
fait de perfonnes tres-dignes de croyance,
je ne le rapporte pourtant pas fans crainte
detromper mes Ledteurs, car jen’ypuis
ajofitcr une foy entiere fans en avoir une
plus grande certitude. C’elt aux Natura*
b'ltes ä nous dire pourquoi & quand cela
arrive & les autres circonftances qui peu-
vent fixer notre jugement für unecholequi
ne manque pas d’obfcuritd. Nous* avons
vüua ElephaiU & Verfaiüespeuäambien
l6o V'O'Y A GES
des ann des, on ne s’eft point apperfäqu’il
en ait pris de nouvelles. On voit fonfque-
lette an Jardin Royal, qui prouveque les
cornes pretendues, dents onddfencespar-
tent du crane , & qu’etant arrivdes ä la
machoire fuperieure fans la penetrer,ni
s’y attacher en aucunefa^on , ellesfortent
cn dehars & fervent de deffenfes ä l’ani-
mal.
On pourroit croire außlfans avoir re-
cours ä la chüte & au renouvellement des
dents, que la prodigieufe quantitd d’ivoire
que l’on tue de cettc cöte, vient dugrand
nombre d’Elephans dont tout le pa’is eft
rempli, non leulement vers les bordsdela
mer & ä quelques lieiies au-delä, maisi
plufieurs centaine des lieücs dans lester«
res.
Les Negres qui y demeurent & qui n’ont
pas la commodite de la pßche ä la mer
comme ceux qui demeurent lur leseötes ,
apportent ä ceux-ci les dents en cchange
d’autres marchandifes, & ces peuplesdtant
robuftes, hardis & bons challeurs, ils ne
donnent gueres de relächeä cesaniinaux,
ils leur font une guerrc continuelle&les
tuent pour fe nourrirde leur chair & peur
vendreleurs dents.
Les Negres de lacöte , quoiquedumau-
vais caradiere qui leur a attird lenoinde
Mnl-gens , aiment le commerce. Des qu’ils
voyent un bätimenr en panne ou mouiüd
a une diftance peu coniiderabJ.edelacöte,
i!$ le viennent reconnoitrs> & quand ils fe
font aflurci ^u’on y peut craiter avec su-
en Güine’e et a Cayenne. i €r
tetc, ilsportent ä bord toat ce qu’ils ont
de marchandifes, foitür, Morphil, Cap-
tifs, vivres ou rafrafchiflemefts , & pren-
iient en echange les marchandifes de traf-
te dont ils ont befoin. 11 eft plus ä pro-
posdetraiter avec eux ä bord que de porter
les marchandifes ä terre. Les Europcens
font mairres dans leurs vaiffeaux, pourvü
qu’ils n’y lailTent entrer qu’une quantite-
de Negres qu’il l'cur foit facile de chafler
s’ils fe mettoient en dtat de leur vouluir
faire violence, au licu qu’ils ne le-feroient
pas s’ils etoient a terre, oü Ia vüc des mar-
chandifes leroit une tentation tres-forte
pour porter les Negres ä quelquc maffa-
cre, ou du moins a quelque pil läge dont
il feroit difficile d’avoir raifon, ä moins
de prendre le parti d’enlever des Captifs
au prorata du piilage que leurs compatrio-
tes auroient fait , ce qui feroit encore un
autre inconvenient, parce que les Negres
ne manqueroient pas de s’en vangerfurles
Premiers Europeens qui auroient le mal-
ncar de tomber entre leurs mains.
Ils viennent donc avec alfez de confian- n? *
ce aux vaiffeaux , für tout quand le pavil- 2“£ exigeat
blanc les uffu re qu’ils font Francois. des Euxo-
I]s ne s’y font pas toüjours fiez; & pourPeclJS*
faffurer qu’ils dtoient tels que le pavillon
!narquoit , ils exigerent que le Capitaine
d^feendit du bord & que mettant un pied
iur le bord de fa chalouppe & l’autre für
Jjne prdeinte de fon vailTeau , il prit de l’eau
Ia mer avec la main & s’en mit quel-
Ws goutes für les yeux* Apres cette cd-
^mcmic ils s’abandonnoient entierement
afa
l6l V O Y A G E S
ä fa difcretion ctant perfuadcz que rien
au monde nc fcroit capable de lui faire
violer lafoiqu’il leur donnoit parcefer-
ment.
Ils sren fervent cux-memcs quand ils
veulent promettre quelque chofe , & di-
fern qu’ils perdroient la vüe s’ils faifoient
le contraire de ce qu’ils ont proinis. Je
veux croire qu’ils craignentl’effetdel’itn-
precation que cette ceremonie figniiic ,
cependant je confeille ä ccux qui traitent
avec eux de ne s’y fier que ious benefici
d’inventairc, & d’ctre toujours bien ar-
mez & en dtat de les repoufler vivement
fi quelqu’un d’eux avoit afTez peu de re-
ligion pour ne pas craindre la perte de
fa vüe, comme cela eft arriveplus d’une
fois, car il y a partout des gens quif^a-
vent lc fecret des reftri&ions mentales de
qui ne font pas efclaves de leur parole.
On dit que depuis un nombre d’annees
la plüpart des Ncgres de la cöte de IVlal-
göiis n’exigent plus ce ferment; excepti
ceux de Rio faint Andrd , du Cap Apol-
lonie & du Cap de Hou , qui fe tiennenr
encore ä cet ufage, tous les autres vien-
nent reconnoitre les vaiffeaux ä la portee
de la voix, en font plulieurs fois le tour ,
examinent la figure du vailfeau , des ha-
bits des matelots qui font deflus , leurpar-
lent, &quandils les entendent parier Fran-
cois qu’ils diftinguent fort bien des autres
iangues, ils y entrent lans facon & dilent
qu’ils s’y crp.yent autaut enlüretequechex
eux.
en Guine’e et a Cayenne 363
Les villages les plus conliderablcs de villagcsdc
la cote des Dents fönt Grua, Tabo, pe-J^s 05
tit r abo , grand Droüin, Botrou, cap la
Hou, cap Apollonie, Vallo£. Tous ces
villages font bätis ä l’cmbouchure des ri*
vieres dont ils portcnt les noms , lededans
du pais eft aifez pcu connu; parcc quede-
puis que les Normands- ont abandonndles
etabliifcmens qu’ils avoient für lacAte, les
nacurels du pais n’y ont voulufouffrir au-
cunEuropeen , ouli quelques-uns s’y font
etablis, lcur demeure a ete courte, &leur
fejour n’y a pas ete agreable: de maniere
que tout le commerce d’aujourd’hui fe
feit ä bord des bätimens, ou quelquefois
aterre, avec des prdcautions tres-gran-
des pour n’itre pas furpris ni pris au dd-
pourvü. On trouve par tout les memes
marchandifes que j’ai fpecifid ci-devant.
Comme il n’y a point de tarif regle, onfaic
fe traite le plus avantageufement qu’il eft
poffible.
On compte trois lieües du cap de Pal-
toes a Groüa, de Groüa ä Tabo trcnte , Ll€U**
de raboau petit Tabo quarre; delääBer-
oi ciaq , deBerbi au grand Droiiinlix, du
S/and Droüin ä Tao deux, de Tao äRio
feint Andrd trois, de lä ä Giron fept, de
yiron au petit Droüin huic, du petit Droü-
in ä Botrou trois, de lä au cap la Hou fept,
& du cap la Hou ä Gomo dix. ce qui
fe'1 quatre-vingt'huit Heues du capdcPal-
mes ä Gomo. 11 y a des navigateurs qui
poulfent jufqu’ä la cöte de Mal-gens, du
cote de l’ßft & d’autres la termineilt ä
la-
t6 4 V O Y A G F S
la riviere de ßotrou , commc nous l’avons
dit au commencement de ce Chapitre, ce
qui feroit caufe que la cötc des Bonnes-
Ciens n’auroit qu’environ vingt-cinq lie-
ües. Cette propoiition fair voir qu’enAf-
rique comme autre part il y a moins de
bons que de mdchans , & que par confe-
queut il taut moins de terraiti pour les Pre-
miers que pour les autres.
Le Chevalier des M*** fe trouva par !e
travers du grand Droüin le i6. Decem*
bre. Lecalme, lesvents contraires & les
courans fe fuccedoient les uns aux au-
tres, comme de concert, pour 1’eloigner
de la route ; il prit le parti de mouiller
par trente brafles de fondvafard, afinde
ne rien perdre de ce qu’ilavoitgagneavec
tant de peine depuis fon ddpart de Mefu-
rado. Un VaiflTeau Anglois qui dtoit mouil-
1 6 tout a terre, lui fit leslignaux ordinal*
res quand on demande du lecours ; c’eft-
ä-dire qu’apres avoir hififd fon pavillon il
le mit en berne, ce qui le fait en lehiflant
tout entier jufqu’au haut du baton, & Py
laiflTant pendre tout ploye. il envoya en
möme tems la chaloupe ä borddu Vaifle-
au Franfois. L’Officier qui y dtoit, apres
les compllmens ordinaires, dir au Cheva-
lier des M*** que Ion Capitaine dtoit ä
fextremite & lans rafraichiffemens. On
s’informa de Pefpcce du mal , & le Chi-
rurgien du VaifiTeau choilit tous ceux dont
le malade pouvoit avoir befoin pour aller
promptement en Pautre monde. Le Capi-
taine y joignitdesrafraichilTeinensenabon-
dance*.
EN GuiNE’fi ET A CAtfENNE l6y
dance, & fut voir le malade für le foir*
Son temperament le tira d’aftaire en peu
de jours. Le Capitaine Anglois fit prcfent
d’un petit Negre aa Chevalier des M***;
& celui-ci p ur nc fe pas laiilcr vaincre
cn civilite, lui fit prefent de Ion fulil de
chalTe. C’eft ainli qu’on eil ufeentregens
de Mer : on fe fecourt dans lc befoin , fans
examiner de quelle Nation on eft; c’cft
allez qu’on tdinoigne fa ndceffite , pour
dtre allurd de trouver du fecours.
Le grand Droüin eft un Village confi-
derable bati dans unc Ifle environnde de la
riviere de ce nom. On voit au-delä du
Village des prairies des deux cötcz de
la riviere , taut que la vue peilt s’ctcn-
dre.
Rio S. Andre eft fans contredit le licn
de toute cette c6te le plus propre ä pla-
cer une Forterefle. La riviere qui porte cc&ivicredes
nom eft conliderable par elle-meme , a-Andrc«
vant meine d’avoir re$u les caux d’une
autre riviere qui s’y perd une Heue avant
fon embouchure dans la mer. Lapremie-
re vient du Nord, Nord-Oüeft, & lafe-
conde du Nord-Eft. Elles font Tune &
l’autre borddes de grands arbres, aveedes
prairies naturelles & de vaftes campag-
nes unies , d’un terrain gras & profond,
coupd par des ruiffeaux qui le rafraichif-
fent & qui lc rendent propre ä produire
tout ce qu’on en voudroil tirer. Le ris,
le mil, le mahis , les pois, Ie> pntates,
ks melons , en un mot toutes fortes de
iegumes y viennentenperfeflion. Onvoit
Fruits parti*
culicis.
Cannes afu-
tic.
t6o V o y a g e s
d’efpace en efpace des bouquets de palmiers,
d’orangers, de citroniers , de cottoniers
de diverfes efpeces, qui fans foin & fans
calcure portent des fruits cxcellcns. 11 y
•a des noyers d’uneefpeceparticuliere, qui
portent des noix un peu pluspetites queles
nötres, qui n’ont point de zeit, dont !a
chair approche bcaucoup de celle de nos
meilleuresamendes.
11 y a une abondancc prodigieufe de
Cannes a fucre, qui affur^ment y font na-
turelles, & qui plus qu’en autre lieu du
mondc croiilent & meuriflenten perfc&ion.
Elles font plus grolles & plus grandes
qu’ä TAmcrique & plus fucr£es. C’eft
dommage qu’on laifle p<5rir & qu’on aban-
.donneaux Elephans les recoltcs immen-
fes de fucre qu’on pourroit faire, fans
comptcr la quantW d’eau-de-vie qu’on ti-
rcroit des lirops & des <5cumcs. Ce feul
article deviendroit le fond d’un tres-bon
commerce, fans craindre qu’il rnrilit ace-
lui de nos Ifles; car ilfautfuppofcrcomme
uneveritc conßante que tout cequilecon-
fomme par la bouche trouve toujours du
debouchemein , quelque quantite qu’on
cn fafle.
Mais, dira-t-on, IcsNegresdecesquar-
tiersne’font pas aifez, ils ont l’air fero-
ce,ils font de mauvaife compohtion , beau-
coup d?entr’eux font antröpophages , la
chair blanche cd un ragoüt qui cxcitcter-
riblement leur appetit, les Hollandois en
ont fait l’experience, on f<;aitqu’iIsenont
mang 6 quatorzeenun fehl repas, & qne
en Güine’e et a Cayenne. 167
cela n’a fait quc les mettre en goüt ; Qui ,
voudra s’cxpofcr ä aller planter une lu-
crerie au millieu dctellcsgcns? Ne doit-
on pas s’attcndre ä voir tout le paVs fou-
leve des qu’ils s’aupcrccvront qu’on vou-
dra s’emparer de quelque partie de leur
terre? il y a trop de rifque a courir.
Je convicnsqu’il y cna, niais peut-ctre rroietdefc-
pas taut qu’on fe le veut figurcr. Ce font cicric
des honunes, ils ont des paffions , ellcs
font trop bien marqutfes pour s’y tromper ;
des gcns fages les prendront par leur foi-
ble, & avec un peu de parience, on en
viendra ä bout. Car enfin li on trouvc le
moyen de domptcr & d’aprivoifer les atii-
maux les plus forts & les plus feroccs ,
tels que font les Elcphans , les Lions &
les Tigrcs , pourquoi fe figurcr qu’on ne
pourra pas faire entendre raifonädes crea-
tureS qui en ont? j’avoue qu’elles paroif-
fent £*tre cnlevelies dans les tenebres de
l’ignorance & des mauvaifes habfrudes ;
mais il n’eft pas impolfible de les en retirer ,
& de les inettre enfin für le pied des au-
tres hommes. L’interet eft un puiffant at-
trait , & des que nous f;aurons prendre
ce« Negrcs par cct endroit, ils font ä nous
& nous ferons d’enx & de leur paVs tout
ce que nous voudrons. On s’efl t5rabli
dans TAinerique au milieu d’un peuple
nombreux & qui a defeudu laliberte avec
opiniätretd & avec bravoure ; une
poignee d’Efpagnols en eil venueä bout.
Les Francois, les Anglois.les Hollandois fe
font &ablis dans les Ifles de i’Amcrique&
dans
I 68 V OYAGES
dans la terre ferme, & y ont ä prefentde*
colonies nombreufes, riches & floriflantes,
inalgre les oppofitions des naturels du pai's ,
qui cmpechera que nous n’en etablifiions
en Afrique, oü le paYs eft excellent pout
les Cannes a fucre, 1c cotton, l’indigo ,
* !e tabac , oü le cacao peut venir avec
facilite , & oü les vivres font inüniment
plus aifez a avoir ? il fuffit que le Roi
falle une fortcreffe , & que pendant une
couple d’annees, il falle quelques avances
a ceux qui irontjetter lcsfondemcns d’une
colonie.
Les Hollandois qui ont 6t6 devorez ä
Kio S. Andre avoiem peut-Ötrc excite la
fureur de ces peuples par quelque mauvai-
fe adlion, dont ils n’ont pasjugd apropos
d’informer le public ; au bout du comptc
cc font quatorze hommes mangez. Les
Iroquois & les Canpbes en ont mangd bien
davantage, fatis que-cela aitrcbute les Eu-
ro pdens & les ait obligez ä quittcr le com-
merce qu’ils font avec ces barbares, niles
dtabliffemens qu’on afaitfur leurs terres.On
s’ell pilld de part & d’autre, on arendu
la pareille ä ces peuples inhumains, & li
on l’avoit fait plutöt on auroit fauvdlavic
a bien des gens, & on s’ell accommode.
Si on prenoit le parti de s’dtablir parmices
mangeurs d’hommes , il taudroit des les
commencemens leur montrer ce que l’oii
fjait faire, les laifler commencer, &puis
les chätier de la bonnemaniere, on les
auroit bientöt mis a la raifon- Il faut des
colonies, des ftabJiUemens ; le petit com-
merce
en Guine’e et a Cayenne, 169
merce qu’onafait jufqu’ä prefent aveceux,
11’eft pas capable d’enrichir le Royaume &
de placer tarn de gens deloeuvrez qui ne
fongent qu’ä mal faire.
Au refte il n’elt rien fi aifd que de con-
traindre les Negresdebien vivreavec ceux
que l’on voudroit dtablir dans leur pais. Forterpfk
L a liaturc lemble yavoir penfd, ayantdif- “aturcllc ^
pofc a cent cinquantc pas au-delfus de fern- j^^saint0
bouchure de la riviere une pointe que la Andre*
riviere environne , de manicrc qu’ellc eft
prefque ifolce, & qu’elle ne tientä later*
re ferme que par uniftme dedouzc ä quin-
ze toifes de largeur. Le deffus de ce ro-
eher eft plat & fait uneefplanade d’envl-
ron quatre eens toifes de circo nference,
allez dleveepour commander de tous cö-
tez, & alfezeloigndedetoutehauteurpour
n’etre pas commandee d’aucun endroiu
Toute cette circonterence eft efcarpde &
coupee prefque ä pjomb partout oü eile eft
environnee des eaux de la mer. Elle n’eft
abordable que du c6te de l’Oücft, c’eft-
a-dire du cötede la riviere, oü la pente eft
un peu moins rüde & par oü on pourroit
effayer d’y grimper; mais cct endroit eft
ddfendu par des rochers pointus femez dans
le lit de la riviere, qui occupent cinquaa-
te ä foixante pas de la largeur , dans lefquels
le courant de la riviere & les Hots de la
mer fe brifent avec violerice , & font des
houles & un clapotage fi furieux, qu’il n’y
a point de bätiment, tcl qu’il peut £tre f
qui ofe s’hazarder ä prendre terreen un en-
droit fi dangereux , de inaniere qu’011 ne
Tme L H peut
170 V 0 Y A G E 5
approchcrdecette fortereffe naturelle , que
par le petit Itlme dont nous avons parle,
qu’il eil facile de couperpar un fofle pro*
fond qui ifoleroit tout ce terrainqui n’au-
roit befoin que d’un pan demur coupd en
angle rcutrant , pour y placer unc porte
avec un pont-lcvis , ce qui fuffiroit pour
eil defendre l’entrde avec pcu de gens &
pcu de d^penfe.
Je fais cettc remarqueexpres , parccque
je f<;ais combien eile eft dugoütdes com-
pagnies qui abhorrenr für toutes chofes les
forrifications & les garnMons. 11 fautpour-
tant le leur pardomier , car qnoi qu’elles
foient fouvenr trompees , eiles n’y font
pas accofltumecs &ne lefoufFrent pasfans
peine. Elles n’ont rien ä craindre dans ce
qu’on propofe ici ; maiscela ne fuffit pas,
il faüt leur faire voir un profit prdfent,
car tout avantage, pour peu qu’il loit dloi-
gn<5, ne touche gudres les Francois, vifs,
changeans & impatiens de voir le prolitde
leur argent prefque avant qu’il foit tout a
fait forti de leurs bourles . Ce qu’on peut
lui promettre fans rien rifquer, c’elt que
le Comptoir qu’elle aura dans ce Fort y
attirera infailliblement tout le ndgoce du
pais. L’Or, l’Ivoire, les Pagnes, le Cot-
ton, les Captifs, & g6i£ralement tons ce
qu’on peut tirerdupais, s’y vendra, &
le commerce croitra & augmentera ä mc-
fure que les Marchands Negres des envi-
rons & despaVs dloignez leront affiirezde
trouver~en tout tems le deboucheinent de
leurs marchandifes , & la facilitd d’avofr
celles
en Guine’e et a Cayenne 171
celles d’Europe. En voilä, ce mc fern-
ble , aflez.
Le Comptoir une fois dtabli & accrc-
dite, il fera facile de profiter des avanta-
ges que cc paisoffre, lanslespartageravcc
perfonne , parce qu’au moyen de la For-
tcrefie 011 en fermera la porte a tous les
dtraug(.rs. O11 pourra apres cela y faire
paflir des Colonies , qui lous la protec-
tion de la Compagnie & quelque leger fe-
cours qu’elle leur avancera , s’dtabliront
dans le pais, y feront valoir les terres,y
feront des manufadlures de Sucre & d’au-
tres marchaudifes , &qui, ä Texempledcs
Canadiens coureurs de bois , iront porter
nos marchandifes bien avant dans les terres ,
& en rapporteront l’or qui ne vient aux
autres Europdens , etablis ä la cöte d’Or,
que parce que nous n’avons pas le cou-
rage d’allcr traiter dans ces pais (i abon-
dans en richefies, oü les MarchandsNe-
gres vont chcrcher celles qu’ils rdpandenf
a la cöte; car ii ne pas faut s’imaginer
que tout l’or qu’on ndgocie a la cötc
vienne du pais , on fe ddtromperoit : la
plus grande partie vient du dedans des ter-
res. On n’a qu’ä voir ce que j’ai ecrit
du Royaume de Galam & de la Province
de Bambouc , pour en etre convaincu.
Les Europdcns qui occupent ä prüfendes
poftes que nos anciens Normands avoient
etablis , y font fortificz de maniere qu’il
n’eft pas facile de ies en chafler; quoique.
la chofe ne foit pas abfolument impoffi-
ble> il y a une infinitdderaiföns qui nofas
EI z dd-
IJl V O Y A G E S
defendent d’y penfer. Que faut-il donc
faire? II faut leur couper le commerce,
en le faifantnous-memes dansl’interieur de
l’Afrique , dans les lieux dloignez de la
mer, & pour ccla , il faut faire des £ta-
bliffemens & mettrc des colonies ä Mefu-
rado, ä Rio Saint Andrd, & en d’autres
lieux oü Ton trouvera plus d’avantage
ä retirer, & moins de depenfes ä faire.
Une des chofes les plus necelfaires ä
une colonie eft l’eau douce. Celle de la
riviere qui paffe au pied de la röche Saint
Fontaine de Andre , eft falde : voilä un inconvenient
Rio Saint conliderablc ; il eft vrai qu’onypeut reme-
Andrc, dier par des citernes ; mais fans y avoirre-
cours, ilyaäcent pas de l’Ifhneunefour-
ce qui ne tarit jamais , d'uneeau excellen-
te, que Ton peut conduire aifement dans
le Fort, & que Ton peut ddfendre a coups
de piftolet, s’il prenoitfantaifie aux natu-
rels du paVs ouaux etrangers devenir nous
inquietter en nous coupant l’eau.
Une tres mediocre fortereffe fufliroit
pour contenir ces peuples dans le devoir,
& leur faire les conditions dont on feroit
convenu avec eux , en s’dtabJiffant dans
leur pais. Un Gouverneur qui auroit de
IalageÜe, de la religion , de la fermetd ,
de la vigilance & de bonncs manieres, les
auroit bien-tAt difpofez ä bätir leurs villa-
ges fous le canon de la fortereffe, fous
pretexte de les mettre a couvert des inful-
tes de leurs ennemis , & de les proteger
plus puiffamment & aifement , & il auroit
aiufi autant d’Atages de leur fidelitd. Il
pour*
Guine’e et a Cayenne 173
pourroit leur conficr des marchandifqs
qu’ils iroient trafiquer dans le paVs , & für
le retoar defquelles ils auroient un profir
regle quiles mettroit a teoraife,& quien«
richiroit la Compagnie & la colonie. Ce
commcrcc & le voilinage des I31ancs les
poliroic, & les difpoleroitpeut-£tre ä recc-
voir la Religion. Les Blancs fe lerviroient
d’eux pour aller cn traite dans Pinterieur
da paVs , & il n’y auroit rien ä craindre,
ni pour ceux qu’ils accompagneroient, ni
pour leurs marchandifes , parce que leurs
fanflles etablies fous la forterefle en rc-
pondroient.
Il ne faut pasapprehender qu’une Colo-
nie puiflc jamais etre ä Charge au Roi ou
ä la Compagnie. Au contraire eile de*
viendra en peu de tems avantageufe ä Tun
& ä l’autre, & par confdquent ä l’Etat. Le
Principal foin que l’on doit avoir , eit de
bien choilir les gens dont on la voudra
compofer, fe fouvenir que des hommes
tirez des Galeres & chargez de crimes, &
des femmes de mauvaife vie, ne font point
du tout propres aformer des dcablilfemens.
11s ne s’accoütument point au travail, ils
ne peuplent point , ils s’abandonnent de
nouveau ä leurs anciens dereglemens, &
ils obligent les Gouverneurs ä leur faire
rendre ä la potence dans un pais dtranger
ce qu’ils lui avoient derobd dans le leur.
Nousavons la-defius des experiences rdi-
terees tantdef lsaux Iiles de PAmerique,
que tout le monde eft convaincu de ce
que i’avance ici.
H 3 Quant
?74 V o y a g e $,
Quant aux vivres dont la difette a fait
dchouer un ii grand nombre de nos entre-
prifes. & a fait perir tant de perfonnes aux
I lies dans la terre ferme de l’Amerique ,
il n’y a rien ä craindrc. Le pais eft trop
abondant pour qu’une Colonie foit jamais
rcduite a la faim. En attendant qu’ellefoit
en dtat de fe ponrvoir elle-mdme de vi-
vres, le paVs eit couvert, pour ainfi dire,
de tant de Ris , de Mil, de Mahis, de
Patatcs , de Batianes , de Eignes , de jßoeufs,
de Chcvres, de Cochons, de Moutons &
de toutcs fortes de Volailles, que toutes
ees chofes fe donnenc prefquc pourricn.
Un tres-beau Boeuf n’y a jamais vallu
qu’une douzaine de couteaux a deux fols
piecc, & le reftc ä proportion.
vcrcmens Les Negres de S. Andre ne font pas
des ^Aadil ™eux vctus que leurs voifins de la cöte
‘ de Maniguette. Ils n’ont qu’un tres pe-
tit morceau de toille devant eux ; il n’y
a que les Seigneurs & lesgensd’une grande
diliinäion qui s’enveloppcnt d’une ou de
deux pagnes , avcc un poignard ou grand
coutean a leur cAtd.
Gdndraleraent parlant toutes les fern-
^Cf*?ra5! s. dc mes de S. Andrd font ö’uue taille aflez
* L petite , ddliees & tres bien prifes. Elles
ont les plus bcaux traits du monde , les
plus beaux yeux , les plus vifs ; la bou-
che petite , les dents d’une blancheur ä
£blouir, Elles font enjoudes ; elles ont
l’efprit fin, beaucoup de vivacite, & für-
tout un air tout-ä-fait coquct; leur phi-
fionomie eft liberdne & n’eft point trom-
peufe. Les
1
em Goine’e ft a Cayenne. 17;
Lcs hommes Tont grands & bien faits , Caraftere
ils font robultes ; ilslie manquentni d’ef- <|es Nc&rcs
prit ni, de couragc. On rcmarque qu’ils Aa"
font cxtrcinemem defians , depuis quc
quelques Europdens lcs onttrompez & en
ont cnlevd quelques-uns. C’cfl pour cela
qu’ils n’cntrent jamats dans un Navire ,
quelque befoin qu’ils syent de vendre ou
d’aeheter , & quelque accueil qu’on leur
tafle, a moins que le Capitaine ne falle
Ja edrdmonie de l’cau , comme je Tai re-
marqud ci-devant. Aprcs ccttc clpece de
ierincnt , ils entrent dans lcs Vaifleaux ,
bien entendu pourtant qu’ils ne defeen-
dent point entre lcs ponts & qu’ils ne
mettent jamais lc pied dans les chambres.
Ils font leurs vilites & leur commerce ä
l’air, lur le pont ou für legaillard , afin
d’dtre toujours prets ä fe lancera la mer,
s’ils s’appcrcevoient qu’011 fonnät le nioin-
dre dellein für leur libertd.
11 faut qu’il y ait dans ce paVs des Elephans Dents d'E-
d’unetaille bien monltrueufe , puifqu’oniephanspro-
y trouve des dents qui pefent plus dedcuxd,SuuiC5*
eens livres. Je m’imagine bien que ce ne
font pas des dents de lait.
Outre lc commerce des dents, on traiteT ,
encore ä S. Andrd des captifs & de l’or. & VtfcU«
II cd encore Incertaiiirfi l’or vientdupais, v«.
ou s’il y eit apportd du dedans des terres.
Ce que l’on fcait tres poftivement, c’elt
qu’on y traite de l’or & mdme aifez con-
fidcrablement , mais lcs Negres font un
myrterc du lieu cf oü ils le tirent. Qnand
on le leur demande, & qu’on eil allez de
H 4 leurs
I y6 V O Y A G E S
leurs amis pour les obliger des’ouvrirplus
qu’ils ne font ordinairement , ilsmöntrcnt
de hautes montagnes du Nord-Elt , qui
paroillent eloignees de quinze a vingt Heu-
es, & ils difent qu’il en vient. Peut-etre
qu’ils ne le vont pas chercher fi loin, &
qu’ils n’ont que celui que leurs rivieres
charient, qu’ils retirentpar lelavage;peut-
£tre que les Negrcs habitans ou plus voi-
fins qu’eux de ces montagnes, fouiltent
les terrcs & les lavent comme dans le pais
de Batnbouc, & qu’ils l’apportcnt alaeö«
tc & le donnent en troc d’autres marchan-
difcs. C’elt ce qu’on f^aura, li on a allez
de refolution & de courage pour s’etablir
folidement dans le paVs.
Malgrd le grand nombre de Pechcurs
qui lortent tous les jours de la riviere de
S. Andre, & qui vom a la peche , lacöte
ne laiiTe pas d’£tre des plus poiflonneu-
fes.
L’Equipage du Chevalier des M*+* y
prit quantitd de tres beaux Poillbns. Com-
me on a ddja parld de differentes efpcccs
de Poiflons qu’on trouve dans ces mers,
je ne :es rapporterai pas, de crainte d’en-
nuyer nes Lefteurs par des redites. Je me
conten cerai de rapporter la figure d’un mon-
ßre ä qui on a dofind le nom de Diablc;
pohTon np- nom que les Navigateurs donnent alTez
pcileDiablc. ordinairement aux PoifTons qu’ils ne con-
noiflent p^s aflez diftinCtcment. II y en a
de plufieurs efpeces. Celui que les Natu-
raliltes appellent Zigene ou Marteaueltde
ce nombre. On l’appelle aux Illes de l’A-
werique
Po iss 077 apel/c J) iahte espece
de Pai/es
k.j). p.
en Gum t'ß et \ Cayenne. tyy
meriquc Pantouflier.C’eft un animal vora-
ce & carnalfier. Sa tete eit platte & s\\l-
longe des deux cfttez com tue un martcau,
i l’extrdmitd defquels la nature a mis de
gros yeux ronds , rouges & dtincelans. Sa
gueule eft armde de deux rangs de dents
plattes, aigues & tranchantes ; fon corps
eft rond & fe termineen unegrandequeufe
dehanerde, aftez large & extrdmement for-
te, c’eit une ddfenfe dont il fe lert avec
avantage , & qui fecondc a mervcille fa
guculle armde. II n’a point d’ecaille, rnais
uue peau epailfe, chagriudc ä gros grains ;
fes nageoires font grandes & fortes. Il na-
ge d’une extreme vitelfe, il court ä la pro-
ye avec rapiditc ; tout lui eft bon & für
tout la chair humaine. Ce poiftbn terrible
ne fait pas pourtant peur ä nos Caraibes
qui vont l’attaquer a coups de couteau &
qui en viennent k bout. L’exeinplequej’ea
ai rapportd dans mon Voyage des Ifles,
fuffit pour en convaincre les plus incredu-
les.
L’autre forte de diable que le Chevalier
de M.*** trouva ä la cöte de la riviere
de faint Andrd, dtoit une efpece de Raye Rajreappel-
de vingt ä vingt-cinq pieds de longueur ,UcOiablct
lur quiiue ä dix-huit pieds de largeur, &
environ trois pieds d’dpaiiTeur. J’ai parld
dans mon voyage des Alles d’une Raye i
peu pres femblable, qui fut prife alaGaa-
daloupe. Ce que celle de Saint Andrd a-
voitde particulier, c’eft que fes cötezdco«
ient faillans & faifoient comme des bras
&tdes cuiifes tronquees, & qu’ils dtoient
H f armez
17* y oyages •
arm ez de grands ongles en maniere de
crochcts, d’une matiere dure comme de
la corne, forts & pointns , d jnt I es at-
teintes auroient erd tres-dangereufes. La
queue qui etoit longue en maniere defouet
dtoit terminee par un femblaWe cro-
chet plus grand & plus gros que ]cs au-
tres. L’dpine du dos etoit couverte de tu-
bercules rondes dlevdes au-deflus de la
peau de dcux bonspouces, armdedepoin-
tes dmouffdes de la meine matiere que les
crochets. Sa tdtc etoit grolle , attachee
dire&ement au corps fans apparence de
col. Elle dtoit large, armde de dents pla-
tes & tranchantcs. Ce poillon ne pouvoit
pas fe plaindre que la nature Teilt privd
de la vüc , puifqu’elle Tavoitpourvü de
quatre yeux, deux fort grands & fort gros
qui etoient les plus voifins de fa gueulle,
& deux plus petits placez au-deflus & ä
quelque diltance des deux Premiers. II a-
voit trois cornes de chaque cöte de la gueul-
le. Je les appelle cornes plutötquebarbes,
pa;ce qu’elles avoient dela foliditd, qu’el-
les dtoient dures & fort es , quoiqu’elles
fuflent flexibles. Elles n’dtoient pas d’dga-
le longueur ni groilcur. Des trois quidto-
jent a la droite, celle du rnilieu avoit plus
de trois pieds de longueur, für un pouce
& demi de diametre ä fa naiflance , les
deux autres etoient inegales & ne palfo-
ient pas douze ä quinze pouces de lon-
gueur für un diametre proportionnd ä la
longueur La grande corne de la gauche
ü’avoit qu’environ deux pieds & demi de
Ion-
en Guine’e kt a Cavehne 179
longueur far unc groflear proportioniide f
les deux corncs qui accompagnoieiit cellc-
ci, dtoient un pea plus graudes & plus
fortes que edles de la droite. Leur flexi-
bilite me fait croirc qu’elles n’dtoient pas
capables de beaucoup offen ler. La chair
de ce poilfon eil filaffeufe , coriacc, de
mauvaife odeur, eile ne peut fervir tout
au plus qu’ä nourrir les autres poiflfons ä
qui on a la charitd de la jetter. bou foye
eft bon pour faire de Phuile ä brüler, fa
peau eftrude & feche , chagrinde a petits
grains comme celle duRequin.
O11 trouve dans les bois un animal ä
quatre pieds que les Negres appellent
Quogelo. Depuis le col jufqu’a l’extrdmi-
t d de la queue il eil couvcrt d’dcailles,fai-
tes ä peu pres comme les feuilles de l’Ar-^j^qwuc
tichaut, un peu plus pointues. Elles fbnr pVtds. 1
ferrdes, aflez dpai/Tes & fuffilainment for-
tes pour le ddfendre des grifles 6c desdents
des animaux qui l’attaquent. LesTigres&
les Leopards lui donnent la challe fans
rellche & n’ont pas de peine ä le joindre
parce qu’il s’en faut bien qu’il aille auifi
vite que ces animaux ; il ne lailfe pas de
fuir, niais comme il dl bientöt attrapd 6c
que fes ongles & fa gueullc lui feroietude
foibles defenfes contre des animaux qui
ont de terribles dents & des griffes bien
fortes & bien aigues , la nature lui a en-
feigne de fe mettre eil boullo en ployant
fa queue fous fon ventre, & fe ramallant
de teile maniere qu’il ne prdfentc de tous
cötcz que les poiiues de fes deailles. Le
H 6 Tigrc
l8c ,V 0 Y A C E $
Tigre ou le Leopard ont beau le tourner
doucementavec leurs griftes , ils fepiquent
des qu’ils veulent le faire unpenrudement
& iont contraints de le laifler en repos.
Les Negres railomment a coups debaton,
l’dcorchent , vendent fa peaa aux Blancs
& mangent fa chair. Ils difent quTelle efl
blanche & delicate , je n’ai pas de peine
ä le croire, fuppofd qu’il folt vrai qu’il ne
vive que de fourmis, viande äflurdment
des plus tendres & des plus ddlicates. Je
voudrois encore ffavoir fi la chair du Quo-
gclo ne fein pas lemufc, car fuppofd qu’il
vive de fourmis eile le doitfentir, puifque
tout le monde f^ait que ces infedtes etant
derafez ont une odeur de mufc tres-forte.
Mais comment peut-il vivre de fourmis?
Le voici: Sa t£te & fon mufeau que fa
figure pourroit faire prendre pour une tdte
& un bec de Canard, renferme une lan-
langue extrdmement longue , imbibded’une
liqueur ondtueufe & tenace, il chcrchelcs
fourmillieres & les lieux de paffage de ces
infedtes, il etend fa langue , & la fourre
dans leur trou oü l’applatit für leur pafla-
ge, ces infectes y courent aufli-töt attirez
par l’odeur, & demeurent empdtrez dans
la liqueur onäueule , & quand Fanimal
fent que fa langue eit bien chargde de ces
infedtes , il la retire dans fa gueulle & en
fait fa curde. On peut dire qu’il fe nour-
rit delicatement , puifqu’il nevit que de
petits pieds. Cet animal n’elt point md-
chant, il n’attaqueperfonne, ilnecherche
qu’i viyre , & pourYÜ qu’il trouve des
en Gcine’e et a Cayenne. iS j
fourmis , il cft content &faitbonne chere*
Les plus grands qu’on ait vu de cette ef-
pcce avoient huit piedsde longueury com-
pris la queue qui en a bien quatre. Ce fe-
roit un plailir d’avoir un de ces animaux
privd dans les lieux oü les fourmis lont
incommodes ; comme ä Cayenne & aux
Ifles de l’Amerique, il en detruiroit allez
pour en diminuer le nombrc, & peut-Ctre
pour les extcrminer cntidremcnt.
Le Leopard qui eil fon ennemi declarc
n’eft pas fi traitable que lui , il s’en fauc
bien. Il eft pour l’ordinaire de la hauteur
& de la groffeur de ces gros chiens de
Bouchers , qui leur fervent ä conduire
lesBceufs qu’ilsont achetez au marche. Il
eil feroce, lauvage, incapable d’£tre ap-
privoifd. Il fe jette avec furie für toutcs
fortes d’animaux, m£me für leshommes,
ce que ne font pas les Lions & les Tigres
de ce paVs-lä , ä moins qu’ils ne foient
extr£mement preflez de la faim. Quelques
dcrivains le confondent avec la Pantere.
Il a quelque chofe du Lion, & quelque
chofe du grand Chat fauvage, fa peau eit
toute mouchetde de taches , noires , de
differentes teintes für un fond grisätre. II
a la tdte mediocrement groffe, le mufeau
court , la gueulle large , bien armee de
dents, les femmes s’en font des Colliers,
aufquels eiles attribuent de certaines ver-
tus. On peut croire que Pimagination y a
plus de part que toute autre chofe. Salan-
gue eft pour le moins aufli rüde quecelle
äu Lion, Scs yeux font vifs & dans uu
A 1 COD*
Leopard,
f 182 V O Y A G E S
continuel mouvcment , fon regard eil crucl,
il femble nc refpirer quc la cruautd , &
Je carnage. Ses oreilles rondes & aflefc
courtes lont toüjours droites: il a le col
gros & court, lcs cuilfes cpaiifes, les
pieds larges , ceux de devant ont cinq doigts,
& ceux de derriere quarre, les uns & les
autrcs armez de grirfes longues , fortes,
aigucs & tranchantes; il les ferme comme
lcs doigtsdefa main, & lache rarement
la proye qu’il a empoignee, il la ddchire
aurant avec les onglcs qu’avec les dents,
& quoiqu’ii foit carnafficr & qu’il mange
beaucoup, il efl toüjours maigre, ce qui
inarque un temperamein extr£mement
chaud.
Cet animal peupleroit beaucoup & fe-
roitdegrands ravages, s’il n’avoit pas le
Tigre pour ennemi. Celui-ci lui fait une
guerre continuelle, & comme il dl plus
fort & bien plus alerte, ilen vientaiftment
ä bout. Les Negres difent que quand le
Leopard fe fent pourfuivi par lc Tigre, il
fait comme notre Renard d’Europe , il
balaye avec fa queue longue & biengarnie
de poils les endroits oü il paife, afin de
derober fes veftiges ä l’ennemi quilepour-
fuit. Cela feroit croire que le Tigre ne le
fuit qu’ä l’odeur , & cela pourroit etre;
mais 011 peut croire aufii que le Tigre qui
a la vüc fort percante ne s’amule gudres ä
Hairer les traces d’un animal qu’il voit &
qu’il pourfuit de toutes fes forces. Cette
guerre eil agreable aux Negres, parce qu’ellc
les debarralle d’un emiemi qu’ils craignent
es Guine’e et a Cayenne 183
extrememcnt.
Les grands troupcaux de boeufs & au-
tres animaux domeltiques, dont les vaf-
tes prairies de cepaYs font couvertes, yont
attire un nombre prodigieux de Lions , de
Tigres, de Leopards, & autres animaux
qui vivent de proyes , qui font alfurez de
trouver lä abondamment dequoi vivre ,
quand les cerfs, les gazelies, & les au-
tres animaux des Forets viennenc ä leur
manquer. Si les Negrcs avoient l’ufage
des armes ä feu, de la poudre & des bal-
les, plus qu’ils ne Font, ils diminueroient
bien plus qu’ils ne font le nombre de ces
b£tes carnalfieres ; ils font reduits ä fefer-
vir de pieges , ils en font de diverfes for-
te s ; les plus ordinaircs font des foffes
profondes, etroites d’entrde & largcs par
le bas; ils les couvrentde clayes legeres,
couvertes d’un peu de terre, &mettentun
appas de chair au milieu. Ces animaux,
attirez par l’odeur de la viande, y vien-
nent, & etant tombez dans lafofle, d’ou
ils ne peuvent fortir ä caule de fa pro-
fondeur & du peu de largeur de l’entrde,
y font tuez ä coups defleches & de fagua-
yes par les Negres, qui, aprcs s’£trebien
affurez qu’ils font entieremcnt morts , y
defcendent , & ä 1’ aide de leurs compa-
gnons, les tirent en haut & les mangent.
Toute autre chaire n’eft pas de leur goüt,
ä caufe des dangers oü les chaffeurs fe-
roient expofez.
O11 feroit un volume entier, fi on vou-
ioit parier de tous les differens animaux
qui
184 V O Y A G E S
qui fe trouvent dans ce pais. C’eft dom-
mage que les Ncgrcs ne fcachent pas pre-
parer les peaux ; qaoi qu’elles ne foient
pas li bei les que celles des pais plus froids*
011 ne lailleroft pas de s’en fervir en Eu-
rope,
Les Negres de Saint Andre & des en-
virons, für tout du cöte de l’Eft, aiment
fort les menilles de fer & de cuivre, gar-
nies de petites fonnettes & de grelots; les
fenimes s’en environnent les jambes au-
deifus de la chevillc du pied, clles cn
inettent au-de/Tus des poignets & des cou-
des , & pretendent que cela fait un petit
Charivaris fort agreable quand dies dan-
fent. Cet exercice leur plait infiniment f
& quand dies ont travaille toute lajour-
n<5e, rien ne les delalfe tant que cinq ou
fix heures de danfe. Chaque contrde a la
danfe particuliere. Tous les Pcco:trt de
France ne feroient que des tortucs en ce
pa’is-lä. J’ai parle de la danfe appelld Ca-
lenda dans mon voyage des Illes, &com-
me je crois, de quelques autres. 11 fau-
droit que quelque habile maitre ä danfer
prit la peine d’aller für les lieux, & de
rapporter en France toutes les danfes de
la cöte ; il y en auroit qui feroient du
goüt de nos Dames , & qui lui attire-
roien bien des pratiques.
La cöte des Bonnes-Gens commence
au cap la Hou. Ce cap avance affez peu a
Ja iner; il eft par les cinq degrez dix mi-
nutes de latitude Septentrionalc, c'eft en-
f*? laHo^vkon la moitiö de Ip diftancc qu’il y a en-
tre
en Güine’e et a Cayenne. i8^
trc lccapdePaImes& ccluidesTrois-Poin-
t es. Lcs Hollandois ont appelld les habi-
tans de ce paVs , jufqu’au cap de Saintc
Apolline, les Quaqua , parce que cesNe-
gres ont prefque toujours ces mots ä la
bouche quand ils abordent les ctrangers.
Ils fignifient, hon jour , bien venu, ou tel
autre complimcntqu’onvoudras’imaginer.
Les meines Hollandois ont aufii donne ä
cc pais, le noin de cöte des fix Bandes.
Ils marquent ce pais lur leurs Cartcs in-
difi er eminent fous ccs deux noms. La
raifon de cc fecond nom vient de ce que
ccs Negrcs, qui rccucillcnt cheV. eux une
grande'quantitd de cotton, en fabriquent
cles Pagnes raydcs de blaue & de bleu ,
compofides de iix bandes d’environfix pou-
ces de largeur chacune, cequifaitunelar-
geur de trois pieds & d’environ trois aulnes
de longueur. Leur teinture bleue dt tres-
bonne & ne s’eftace point, aufll ont-ils
chez eux de l’Indigo, qui fans dre culti-
vd fait une teinture tres-bonne & d’une
duree merveilleufe. Ces Pagnes fe ven-
dent tres-bien par toute la cöte d’Or.
L’exterieur des Quaqua ne previent pas
en leur faveur : ils paroififent grofliers &
farouches ; mais quand on vient ä traiter
avec eux , on lcs trouve bonnes gens ,
francs, des plus polis de toute lacöte, &
du meilleur commerce. Laquantitddevin
de Palmes qu’ils font chez eux nelesapas
rendus ivrognes; ils en boivent tres-peu,
& vendenr ä leurs voiiins plus ivrognes
qu’eux, la quantitd confiderable qu’ils en
font.
C6te desüjK
Bandes.
Maeursdes
Quaqua,
iS 6 V O Y A G E S
font. On rcmarquc qu’ils mettcnt beau-
coup d’eau dans une efpece de bierrc qu’ils
tont, & dont ils n’ufent qucpour corriger
Ja trop grande cruditd de ieurs eaux. On
l’appclle Pito : Elle eft bonnc & aflez for-
te pour porter ä la tete, & ennyvrequand
on cn prend un peu trop; eile n’eft pas
plus mal-faißuite que la bierre d’Europe.
Ils font un grand commerce de felavec
Ieurs voilins au Nord-Eft, & ceux-cile
tranfportent bien avant dans les terrcs ou
il eft tres-cher , parce qu’il y manque ab-
folument, & que, felon la coutumc des
hommes , les chofes les plu* rares font
celles dont on fe fair l’habitude denepou-
voir fe paffer. NosCaraVbes de l’Anieriquc
fe font palfez & fe paftent encore ä prtffent
de fei, & ne s’en portent pas plus mal,
& n’en vivent pas moins; heureux s’ils
avoient £c<5 auffi fages & auffi retenus für
l’ufage de l’eau de vie. Si on en croit ces
Negres Marchands de fei , c’eft-ä dire,
ceux qui demeurent ä quelques centlieues
du bord de la mer, ils vorn le porter au-
delä du Niger ä des peuplesquinefontpas
noirs, & qui , felon le portrait qu’ils cn
font , ne peuvent £tre que les Maures.
Nouveau fujet de rdflexion furla ftruation
du pa’i's, & für la facilitd qu’il y a de tra-
verfer l’Afrique, du Sud au Nord, & de
rOiicft a l’Eft, en fuivant ce grand fleu-
ve.
Tr&aution Quand on fait qnelque affaire avec les
pour traitcr Quaqua, on peut a(fez compter für leur
avccicsQua-^^roic, lorfqu’on a exigtf d’eux leferment
H & la
en Guine’e et a Cayenne; 1S7
& la ceremonie de femcttre quelques gou-
tes d’eau de la mer dans les yeux J’aidcja
dit que c’eft une imprdcation pur laquelle
ils prient Dieu de leur öterlavüe, s’ilsne
fonr pas ce qu’ils promettent. Ils y a bien
des pais oü Ton fait des fermensqui valent
bien celui-lä, fans qu’on fecroycfort obfi-
gd de les obferver. Pourquoi les Qnaqua
ieroient-ils plus honndtes gens que les Nor-
mands , ä qui tout le monde fait cerepro-
che? II eft bon d’cxigerleferment, &puis
fc tenir für fes gardes & agir tout commc
s’ils n’en avoient pas fait.
Outre les Pagnes dont je viens de par- Mtrchandi-
ler, 011 tiredecepais uneprodigieufequan-lcusalics
tite d’Yvoire, 011 en a quelquefois acheteq '
jufqu’a dix mille pefant en un feuljour.
Les Negres alTurent que le pais eft telle-
ment rempli d’Elephans, que les habitans
du haut pais font obligez de creufer leurs
maifons dans le revers des montagnes, ä
peu pres comme 011 les voit für les bords
de la Loire, & de faire les portes & les
fenetres extrdmement dtroites & bafles. Ils
employent toutes Portes d’artifices pour
dloigncr ces animaux de leurs champs, &
les faire tomber dans les pidges qu’ils leurs
tendent, oü ils les tuent; inuis ils ajoü-
tent que la raifon pour laquelle ils ont
tant de denrs eft que les Elephans quittent
leurs dents tous les trois ans, & qu’ilsen
trouvent beaucoup plus dans les Fordts ,
qu’ils n’en arrachent eux-mdmes apres
avoir tud ces grolfes bdtes. -Si le tdmoig-
ge des Negres eftvdritable, voiläunenou-
vellc
iSS VorAGES
veile prcuve que Hon peilt ajoutcr ä ceque
j’ai die ci-devant* II faut chercher ä pre-
lent, ii les dents que lesElephansont quit-
t(5es tont auffi bonnes que celles qu’on
Icur öte quand on les a tuez.
Le Cotton & HIndigo viennent natu-
rellement , & fans culturc dans tout cc
paVs.
Pour ce qui eft de l’or, ileftcommun ;
il e(t rare de voir une femme dont lesche-
veux ne loient ornez de petits ouvrages
d’or fondus & battus au martcan, cans la
fabrique defquels , les ouvriers du paVs font
Menllics voir leur adreffc. On lesappelle Mcnillcs,
*'01' nom generique, qui revient ä celui de bi-
joux dont nous nous fervons en France,
pour iignifier les chofes prdeieufes par leur
forme , & qui font de petit volume. On
voit de ces Menilles de plufieurs fortes :
dies font pour Hordinaire alfe2 minces &
allez legeres, mais la quantkequeles fem-
mes , dont les maris font riches , en met-
tent ä Ieurs chcveux, rend ä la fin la t£te
d’une femme d’un tres-grand prix. Quand
les perfonnes font jeunes & bien faites,
qu’elles ont les jambes, les bras & le col
bien chargez de chaines & degrelots, &
la ti'te couverte de papillotes d’or avec de
heiles Pagnes, dies ont tres bon air: Qn
per dire, encecdat, qu’clles font men-
tir le proverbe, qui dit : Fout eft bon
dans une femme fans tde; on doit dire
au contraire, que ce qu’une femme a de
meillcur eil la tde.
Les maris, qui font cn cepais bien plus
mai-
en Guine’e et a Cayenne 189
maitres qu’ils ne le font en France, en
Angleterre, en Hollande, & aurres lieux
de rEurope,oü ils ont lailFeprefcrire leurs
droits , les maris , dis-je decoiffent fans
fafon leurs femmes quand ils ont befoin
de leur Menillcs, & les vendent aux Eu-
ropdens , pour avoir les marchandifes d’Eu-
rope qui leur convienncnt, faufäeuxd’cn
faire faire d’autres , & de les donncr a leurs
epoufes quand dies ont merite par leurs
minauderies ordinaires , que leurs maris
leur donnent de nouvellesmarques deleur
tendreffe. L’or des Menillcs dt toujours
tres pur , & n’obüge point ä la preuve
ordinairc que Ton en fait par l’eau regale;
cai en ce pais-lä comme par tour le refte
du inondc, il fe trouve d’habilcs gensqui
ont foin d’enfei^ner les Marchands acon-
noitre l’or, & a nes’y pas laiiFer tromper.
C’clt für tout au cap Appollonia, que
Ton trouve de ccs Marchands de faux or,
Comme l’or quel’on y traite eft en pou-rT.r,omPcrif
dre, ils ont l’adrcfle de le mdier avec (fcn1ere°drie
la limaille de cuivre , & vendent ainfi connoitic,
tout enfemble & für le meine pied. Lorf-
qu’ils viennent traiter äbord des ßätimens,
les gens bien avifez ne manquent pas de
leur demander s’il eft pur, & de leur de-
clarer que s’il ne l’eft pas , ils paycront
leur fourberie par la perte de leur libertd
S’ils perfiltem ä le foutenir bon & pur,
on le pefe en leur prefence & 011 le met
aufli-t6t dans l’eau regale , cette liqueut
confomme le cuivre dansle moment. On
pefe ce qui reite , & quand on ne trouve
190 V O Y A G E S
pas 1c m2me poids qu’on avoft trouvc vi-
vant Pdpreuve , 011 lcs met aux fers, &
c’clt ä eux ä racheter promptcmcnt lcur
libertc , avant quc le vai/feau mette ä la
voilc & aille plus loin. On voic par lä ,
qu’il eft de la prudence des Marchands
Europecns de traitcr dans un lieu , oüils
foient Ies maitres, comme font leursvaif-
fcaux; au lieu que s’ilstraitoientäterre, ils
ne pourroient pas fc faire juftice, & la de-
mandcroiet inutilement auxRois du pais,
qui , pour l’ordinaire , font auffi fripons
que leurs fujets.
CHAPITRE X.
De la Cöte d’Or.
Defcription du pais , jufati'au chäteau
de la Mine.
C’Eft ä lariviere de Sucre que commcn-
ce la cöte d’Or, ainfi appell<5e par lcs
Europcens ä caulc de Por que Pon y trou-
Ttenduc de vc ^ trafiquer. On donne ä cette cöteen-
Uiotca Oi.vjron cent rrcnte ueaes de longueur de
l’Oiieft ä l’Eft. Ii ne faut pas s’imagnier
que Por s’y trouve egalement par tout ;
on fe tromperoit, on le verra par la fui-
te de la defcription, que je vais faire du
paVs.
La riviere de Sucre qui ffpare la cöte
d’Or de celle des Quaqua, vient du Nord-
Nord-
en Guine’e et a Cayenne i$i
Nord-Oüeft. On dir qu’clle vient de fort
loin.
Aballan cft le prcmicr Royaurae de cet-
tc c6te du c6t 6 de 1’Oüeft; il n’eft ni le
plus dtendir, ni le plusrichede certccAte,
il s’en faut bien. Il n’a que fix ä fept lieues
de longueur en fuivant la cöte de l’Oiieft
a l’Eft. Son etenduedans les terres, c’eft- Royaume
ä-dire, au Nord, eft incertaine, perfonned’Abaffan*
jufqu’a prefent ne s’eft embarafle de s’cn
informer, parce que cc n’eft pas un licu
de commerce; auffi les vailleaux s’y arre-
tent rarement, ayant du faire leur bois &
leur eau & pris les rafraichififemens necefi-
faires dans les lieux que j’ai marque ci-
devant, oü il s’cn trouve en abondance,
au lieu que prcfque toute Ja cörc d’Or
cft fterile, ndgligee & fans culture.
Il yadix Heues d’Abailan a Tekucchuc,
premier village d’Iflini , & vingt-huit au
cap Apollonia, en fuivant la cote qui cft
aile7, droite & qui court Eft-Sud-Eft.
On connoiflbit autrefois le Royaume d’I-
fiini fous le nom d’Albini, & les peuplcs
fous celuide Vetores, c’eft-a-dire de P£-
cheurs de riviere. On dit que les Efieps,
peuples qui habitoient les terres les plus
voilines du cap Apollonia, ayant etemal-
traitez par ceux d’Axime qui font au-dela
de cc cap, c’eft-ä'dire ä l’Eft, quitterent Hiftoire4«
leur pais il y a environ Cent trente ans , Eiicps,
& fe retirerent chei leurs confddercz les
Veteres, qui les re<jürent & leur donne-
rent des terres ä cultiver au bord de la
iner , & les regarderenr commc de amis
oppri-
Hiftoire des
Uüiiois,
V O T A G E S
opprimez qui ne devoient plus faire qu’un
meme peuple avec eux. lls vecurent en-
femblc quelques annces für ce pied-lä , &
en allez bonne intelligencc. Mais les E-
lieps naturellement inquiets & remuans ,
fe voyant bien ctablis & ctant devenus ri-
ches par le cornmcrce qu’ils faifoient avec
les Europccns , commencerent ä meprifer
& meine a maltraitcr leurs bienfaiteurs ,
& ils pouflerent leur infolence & leur in-
gratitude li loin, qucles Veterds fe repen-
tirent de les avoir rc<;uschcz eux. lls fe
virent ä la fin pouffez d bout & obligez de
chercher les moyens de chaffer ccs ingrats.
Mais Iachofen’ctoit pas aifde. Les Efieps
avoient des armes d feu, dont les Vcterds
n’avoient pas l’ufage & qu’ils craignoient
exfrdmement. Ils dtoient donc reduits a
foutfrir ce qu’ils ne pouvoient pas empe-
cher, en attendant & chcrchant avec loin
l’occafion de fe vangcr. Elle tarda long-
tems ä venir , ce 11c tut que vers fannde
1670. qu’elle fe prdfenta. Voici de quel-
le maniere.
Une nation voiline du cap Apollonia
qui demeuroit dans un paVs nomine Ifli-
ni , fe brouilla avec fes proches voifins
dtablis für le cap. La querelle s’dchaufta
de maniere qu’ils en vinrent plufieurs fois
aux mains, & toüjours au defavantage des
Illinois , qui ddfelperant a la fin de pou-
voir dtablir leurs affaires , & de s’empd-
cher de tomber dans l’efclavage , dont leurs
ddfaites continuelles & la luperioritd de
leurs ennemis les mena^oient, ils rcfolu-
rent
em Guine’e et a Cayenne. 19$
rent d’abandonncr lcnr paVs, & de ferefr
rcr en ^uelque endroit ou ils puffern vi*
vre en paix & ä couvert des cntreprifes de
leurs vainqueurs.
Apres avoir examind oü ils ponrroient
aller , & chefc qui ils pourroient efperer
d’etre re^us , ils jetterent enfin les yeux
für les Veterds. Ils feavoient qucces peu-
ples humains & charitablcs avoient re$ü
chez cnxlcs Efieps lors qu’ils dtoientdans
des circonflances pareillcs ä cclles ou ils
fe trouvoient. Ils ffajoient que 11011 con-
tens de les avoir protegez, ils leur avo-
ient donne des terres, für lefquelles ils
vivoient en paix & ä leur aife. 11 fe ren-
controitencore heureulement ponr euxque
Zena leur chcf, Capitaine ou Roi , dtoit
de la famille de celui des Veterds ; autre
motif & bien puilfant pour efperer qu’011
leur accoideroit l’azile qu’ils cherchoient.
Ils ddpnterent donc quelques-uns des prin-
cipaux de leur nation vers les Veterds f
pour leur deinander la retraite & la pro-
te&ion dont ils avoient befoin. Les Vc-
rerds leur accordercut leur demandc avec
joye, & les regarderent commc des gens
que le Ciel leur envoyoit pour les venger
des Elieps, & les aider a chaflfer ccs ingrats
des terres qu’ils leurs avoient accoraees.
Tonte la nation des Illinois abandonna
aulli tot fon paVs, & fe tranfplanta für les
terres que les Veterds leur accorderent. 11
s’y drablirent & commencerent ägoüterla
douceur du repos que leurs ennemis leur
ötoient depuis Jong-tcms. Mais il fallut
Tom. I . I xer
194 V O Y A G E S
rentrer bien-töt dans unc nouvclle guer-
re. 11s virent les manvais traitemens que
les Eiieps faiioient ä lcurs communs bicn-
faiteurs, la reconnoifiante les obligca de
prendre hautement le parti de leurs hötes ;
ils epouferent leur qudrclle, leuroftrirent
leurs fcrvices , fe joignirent ä eux , la
guerre fut ddclarde ä ces ingrats , & com-
me ils avoient des armes a feu dont ils
f^avoicm fe lervir auflibien pour le moins
bcFaitedcsqucles Elicps, ils les attaquerent, lesbat-
ifteps. tirent en plulicurs rencontres, & les au-
roient entierement exterminez par le fer
& par l’efclavage, ficeux-ci n’euflent pris
le parti de fe fauver en abandonnant avec
prdeipitation le pais , & en le retirant du
c6td de l’Oüelt en un endroit alors inha-
bitd de la riviere de faint Andrd.
C’elt lä ou ils fontencoreanjourd>hui&
oü ils vivroient allez ä leuraifc, &enpaix
s’il plaiibit aux Illinois de les y laiifer. Mais
ils s’aifemblent de tems en tems, fontdes
courles lur eux & fe retirent rarementfans
avoir remporte quelque avantage, &fans
ramener des efclavcs qui dl le but princi-
p^l de leurs expeditions.
Les Veteres vengez & ddlivrez de leurs
ennemis, donnerent aux Illinois les terres
que ces ingrats avoient occupdes au bord
de la mer, & environ quatre Heues de la
profondeur des terres en remontant la ri-
viere, & firent ainli deux etats LesVetc-
rds demeurant au Nord & für la riviere
principale appellde Afbini , & les autres
qui s’y j et teilt; & les Illinois au i>ud, &
en Guine’e et a Cayenne. 19J*
für les bords de Ja mer, & dans les Ifles
qac fait la riviere jufqu’ä quatre lieues
au-deffus de fon embouchure.
Les Iflinois donnercnt ä leur portion Ic
nom de leur ancien paYs, & rappellercnt
le petit Iffini, pour le difiinguer de celui Petitounoip;
qu’ils avoient abandonne, qne Ton nom- vcaulßial«
me cncore ä prdfent le grand Iffini, & qui
eß inhabird & tout a fait defert.
La riviere d’Afbini cut le meine fort;
eile changea auffi de nom, & li eile con-
ferva fon nom ancien dans le quartier des
Vetcrds, eile eut celui d’Ifimi a fon em-
bouchure. C’eß ce que nos Gcographcs
auroient bien du avoir marqud für leurs
cartes. La plupart par ignoranceouparnd-
gligence, & meine les cartes marines des
Hollandois, ne marqucntpastndmel’em-
bouchure de cette riviere, & fecontenrent
de marquer fimplcment le nom d’Albinii
la cöte, & comme s’il 11’y avoit pas deri-
viercen cetendroit.
Le Royaume d’lffini n’eß conliderablc
ni par fa grandeur, ni par fa fertilitd. On
11’y compte quedouze villagesou hameaux,
fituez le long de la mer & dans les Ifles
qui fönt dans la riviere. Son dtendue du Ftendmedö
Sud ou Nord, n’eß que de quatre äcinq^^au.m€
lieues, & fa longueur für la cAte de huit aif
ä dix lieues. Sa capitale eß Alfoco, vil-
lage d’environ deux eens cafes, & de mil
a douze eens ames. 11 eß dans une Ifle
de Ja riviere ä une lieue & demie du bord
delamer.
Tekucchue ou le Roi a uue maifon ,
I 1 oü
196 V O Y A G E Si
ou i! paffe quelques mois chaque antike,
& ßangaio font iur le bord de la riviere ,
& les deux* principaux endroits de ce pe-
tit <5tat apres Affoco.
Les Veterds & lcs Illinois vivent pour
l’ordinairc cn bonne intelligence. Cha-
que nation a fon Chef ou Roi, fes coü-
tumes & fcs loix particulieres. Ils s’afii-
ftcnt mutuellernent dans certaines occa-
lions & paroiffent alors ne faire qu’un
mdme peuple. Dans d’autres ils font fort
dloignez les uns des autrcs, lcurs carac-
tcres font difterens, & leurs moeurs bien
differentes.
Le paVs des Veterds cft bornd au Nord
Bornes des par jes pcuples appellez Compas , qui
ctcics' font une efpece de Republique. 11 a a
l’Eft k Royaume de Gommerd, le grand
ou vieux Iffini & le cap Apollonia, & ä
l’O lieft le pai'sdes Quaqua.
La c6te du Royaume d’Ifiini cft extre-
mement baffe , & laus les grands arbres
dont eile eft cou verte. 11 leroit prefque
impoffible de la ddcouvrir qu’011 ne füt
deffus. Le terrain ä pres d’une lieue du
bord de la mer, n’eft que de fable blanc,
fin, fec & aride, l! ne produit quedes her-
bes co irres & delides, excellentes a lave-
ritd pour les Moutons & lcs Chevres , &
mdme pour les ß ueufs , fi ces peuples d-
töient affez laborieux pour prendre Ja peine
d’ea dlever ; mais ils font faineans auder-
nkr point, & aimeut mieux trainer une
vie miferable & mourir de faim, pourainli
dixe, que de fe donner la moiudre peine
pour
en Guine’e et a Cayenne 197
pour vivre plus a leur aife.
A mefiire qu’on avance dans Ie paVs , on
lc trouve meilleur ; cela paroic par les
grands arbres qu’il porte, & parlcs herbes
dom il eit couvcrt. Les lieux bas voifins
arrofez de quelques ruifleaux qui y fönten
grand nombre, & les I lies que forme la
riviere font d’une terre graile & profonde
propre ä produire tout ce qu’on eil vou-
droic retirer. Les Ncgres ne la fatiguent
guere, ä pcinc peuvent-ils le refoudre ä y
ferner un peu de ris, de inahis, de de poi-
vre. Ils fe repo feilt de ce foin für les Ve-
terds , qui 011t toujours en main dequoi
les metcre ä la raifon ; car ils n’ont qu’ä
cefler de lcur apporter des vivresfeulement
deux jours, pour les reduire parlafamine
ä faire tont ce qu’ils veulent. Les Illinois
fe contentent des fruits des bananiers, des
figuiers, des cocottiers , &des palmiers qui
croiflent chez eux,parce qu’ils viennent fans
peine & fans culcure. Cen’eftpasfanspeine
qu’ils vont pecher a la riviere & ä la mer.
La riviere d’Asbini 011 d’Iflini, eft une
des plus conliderables de toute la cAtc de
Guinde ; eile eit large, prolondc & nette.
De groiles barques la pourroient remon-
ter ä plus de foixante Heues de fon einbou-
chure , mais cette embouchure eil fer- fcivicTecPAf
mde par une barre de fable, für laquel- bimouAfliui
le la mer brife d’une maniere li extraor-
dinaire , qu’elle eit inabordable ä tou-
tes fortes de Bätimens, exceptd aux Ca* BarrcdcU
nots desNegres, qui f^avent prendre leurs Rivicic,
tems pour franchir ce pas dangereux.
I 3 Des
39S V O Y A G E s
Des qu’on cft entre dans la rivierc, on
fe trouvc daus un eau calme & tranquil-
le, fori lit s’dlargit li conliderablement a
huit Heues au-deflus de fon embouchure,
qu’il forme un lac de iix a fcpt Heues de
large, & de prefque autant de longueur ;
au milieu duquel il y a unc Ifle, dontles
lflc dcfcitc. bords font dlevez & efearpez de tous cö-
tez. Elle ne paroit de loin que coaime
un rocher flerile , mais on en juge autre-
ment quand on dt delfus , & qu’on letrou-
vc dans une terre gralfe, profonde, char-
ge5e d’arbres & de bonnes herbes : Une
colonfe y pourroit demeurer ä l’aife, l’a-
bord feul eft difHcile , c’elt une fortereP
le naturelle.
Dela jufqu’au grand banc de rochers
qui harre entierement le lit de la riviere,
il y a plus de cinquante Heues. Ce rocher
eit tres-dleve, & l’eau qui fe precipiteen
. cet endroit , fait une des plus belles caf-
K4°Cc'uSUUI ca<*es du nionde ; le bruit que l’eau fait
Hivicxe. par lichute, s’entend de quelques lieues.
11 ne faut pas penfer ä franchir ce fault,
ce feroit tenter rimpofGble , les Truitcs
& lesSaumons ne l’eiureprendroient pas.
Les Negresont pratique de petits fentiers
ä la droite & a la gauche de ce terrible
fault par lefquels il s trainent leurs Ca-
nots , & quand une fois ils ont furmon-
t£ cet endroit fi difticilc , i!s fe remettent
für l’ean, & difent qifon peut faire trente
journ^es de chemin für cette rivierc laus
trouver le moindre empechement.
Si cela eftvrai, connne nous avonstout
lieu
hm Guinh’e et a Cayenne ujy
lied de le croire , 6c que fon cours ioit
tantöt au Nord , tantöt au Nord-OüUt,
6c tant6r au Nord-Eft, il faut qu’elleail-
le bien pres du Niger, oupeut-6tre qu’el-
lc en lbrte 6cqu’elle en loit une brauche,
comme une voyageur moderne Ta penfd
ftvcc bien plus de raifon & de vrai-fem-
blance qu’un autre qui en a fait une brau-
che du Nil; il faudroit qu’ellc pailät au
travers du Niger en fuivant le chemin
qu’elle fait.
Je n’ai garde de rien ddeider für lafour-
ce de cettc riviere , nous n’avons point
de relntions dece pais-lä für leiquelleson
puifle faire fond; pas unBlanc ne s’eften-
core aviff d’entrcprendre ce voyage, & les
Negres, qui difent l’avoir fait, s’expli-
quent rres-mal , 6c font pour l’ordinaire
de tres-grands menteurs.
Les Vcteres ont toutes leurs cafes bä-
ties lur pilotis dans la riviere; elles font Maifons 4«
alfez dlevdes au-deftus de la furface deVctcw«,
l’eau pour n’en pas craindre les deborde-
mens; ils mettent leurs Canotsä couvert
fous leur cafes. Ils en ont de fort grands
faits d’un feul tronc arbre 6c allez bien
travaillez. Comme ils font toujours für
l’eau , ils font devenus d’excellcns Ca-
notteurs d’eau douce, mais ils ne fe ha-
zardent pas für mer. Les Illinois au' con-
traire fe lerventen perfeäion des leurs für
la iner, 6c font bien inferieurs aux Vete-
resfurda riviere. Voilä une des difreren-
ces qu on remarque entre ces deux Na-
tions; en voici d’autres : Les Vcterdslaif-
I 4 feilt
100 V O Y A G E S
feilt croltre leurs cheveux, & fefont hon-
Differentes lleur de lcs avoir longs & pendans lu*
coutumes leurs epaules , nattez cn plufieurs trefles,
ils s’arrachent la barhe. L es Iüiaois au
lül‘ contraire fe font fouvent rafer la t«Ste ,
& quand ils font ägez pour avoir de la
barbe, ils aiment ä la porter longue &
bien treflife ; les premiers vont prefque
toujours nuds, ou n’ont toutau plus que
de mechantes & tres petites Pagnes d’d-
corce d’arbres ou d’herbcs battucs ; au lieu
que les autres en ont de toille de cotton
& d’autrcs dtoffes. Le commerce que
les Illinois ont avec les Blaues , les a ren-
du allez civils a la maniere du pai’s. Les
Veteres qui ne voyent que des Negres &
rarement des Blaues, font plus lauvages,
n’aiment gueres que les gens de leur cou-
leur. Les femmes des deux Nations font
encore plus differentes entr’elles que les
hommes. On n’aura pas de peine ä le croire,
quand on fera reflexionaugeniedece fexe,
qui eit extreme en toutes chofcs, enAfri-
que comme dans les autres partics du mou-
de.
La pierre d’Aigris ferr de monnoye cou-
rante dans ce pais, on l’y regarde com-
^«rrcd’Ai- me une pierre pnfeieufe ; eile n’a pour-
tant rien qui la doive faire beaucoup efti-
mer. Elle eft d’un bleu verdätre, qui n’a
ni £clat, affe7 dure ä la verite, mais qui
fe polic mal , ou qu’ils n’ont pas l’efprit
de mieux polir. Elle ne laiffe pas de leur
plaire; quand ils l’achetent, ils la pefent
poids pour poids avec l’or, on en fait de
en GuineV et a Cayenne 20 f
petits morceaux appellez Bctiquets , qui font
percez dans leur milieu, afin de pouvoir
£tre enfilez dans de petits filets d’ecorcc.
Eu egard au prix de la pierre, il faut que
les Betiquets foient bien petits, puifqueles
deux ne vallent qu’un fol monnoye de
France* Ils en taillcnt en cilindre de la
longueur d’un pouce, & percez dans leur
longueur. Ils ferventd’ornementä labarbö
des Rois & des grands Seigneurs, en les
enfilant dans les treffes que Fon fait avec
leurs poils. Akafini, Roi d’Ilfin? , en a-Ornemcntde
voit foixante morceaux dans les vingttrcf- irbeücs
fes defabarbe, qui valoientau moinsmilk' 01 *
6c us. Avec tout ccla , cette prdtenduc
pierre precieufen’a pas tant d’eclat que la
belle Rafadc verte q ue Ton leur porte d’Eu-
rope. Peut-etre ils y ont attache quelque
vertu dont ils nous font unmiftere , mais
l’opinion fait la valeur des choles, &les
goüts font difterens, Qui l^ait li l’Aigris
ne viendra pas ä la mode en France, &
fi les deux fexes ne s’en parcront pas com-
me les Illinois?
Je ferois allez portd ä croire, que 1’ Ai- Tj.,-
gns eit du Jade, ou une clpece de picrreprecieu’c,
qui en approche & qui n’eft pas bien policlonufagc*
chez les Illinois : c’eft le peu d’adrefle de
leurs ouvriers qui en eft. la caufe. Les
Orientaux eßiment lejade, non-feulement
pour l’ufage auquel ilsl’employent, com-
me font des manches de couteaux & de
fabres, mais encore parce qu’dtant port£
für les reins ou für d’autres parties du corps,
cu pretend qu’il fait fortir les pierres <5 c
I J le*
1CZ V O Y A G F $
les lables, & les entraine par les urincs;
ou dit meine qu’il dt fpccifique pour l’e-
pileplie. Quand il n’auroit qu’une de ces
vertus, <j’en feroic afles pour le faire elti-
mer beaucoup.
Les Veterds fe fervent d’6corces d’ar-
bres, comme on fe fert de celle duMa*
hot aux Illes de l’Amerique, & de certai-
nes herbes longues & fouples dontilsfont
de la fiedle pour compofer leurs filets ,
qui font d’un fort bonufage. Ils fe fervent
auffi d’hame^ons & dedards, dontilsper-
cent le poilfon ä cinq ä lixpiedsfous l’eau
avec une adrelfe merveilleule.
Tcches des grandes peches fe font la nuit ä
tftcxcj, ^ nouvelle & a la pleine Lune. Comme
ce font des pecheurs habiles & que leur
riviere eit extrdnement poilfonneufe, ils
remplilfent leurs Canots en moins de dix
ou douze heu res de toutes fortes de poil-
fons, & fur-tout de mulets qui font fort
grands, fort gras, & d’unedelicateUequ’on
trouve en peu d’autres endroits.
Il s’en taut bien qu’ils confommcnt chez
cux tout leur poifloii; les femmes le por-
tent tous les jours au marche a Alfoco,&
chez lesCompas; c’eltdeccsdernierspeu-
ples qu’elles tirent en 6c hange deleurpoif-
fon, leris, lemil, lemahis, lesignames,
patates, huilede palme, & autres denrees
qu’ils confommcnt, & qu’ils vont vendre
ä Alfoco; car, except6 le poilfon & le fei
que les femmes font peudant que les maris
font ä la p£che ou qu’ils fe repo fent , ils
b’oüc prefque ricu de fuperflu, & dont ils
en Guink’e et a Cayenne. 203
purffcnt trafiqucr avcc leurs voifins. Leur
pais, quoique bon & aifö äcultiver, cft
en fliehe preique par*iout , loit par pa-
relfe , foit qu’etant tous accoutumez au
nieder de pächeurs, ils ne puiflent ounc
veolent rien enrreprendre au-delä , foit
qu’ils n’entendent pas la culture de later-
re, foit enfin qu’ils foient accoutumct de
tout tems ä le repofer für les Compas ,
du foin de leur fournir leur neceffaire.
On ne connoit pas affet les Compas ,ni Traflcdcs
Pdtendue & la qualkd de leur pais pour Compaq
cn parier d’une manfere qui puifle fatisfai*
re entierement la curiofitd du public. On
f?ait lenlement que lc pais qn’ils habi-
tent, c(l au Nord & au Nord-Eff des Vc-
terds, qu’il eff gras & fertile, & qu’ils le
cultivent parfaitement bien, ils rctirentde
leur terres abondamment non feulement
ce qui leur eff ndeeflaire pour eux, mais
encore pour les Veter£s & les Illinois, &
pour d’autre Peuples plus avancez du c6t£
du Nord & du Nord-Eft, qui habitentun
pais rüde, fächeux, ingrat, fterilq^ & tel
que font les pais riches en mines d’or.
Ils en 011t en effer beaucoupchet eux. On
ignore commentils le tirent, 011 l^ait feu-
lement qn’ils en ont abondamment & qu’ils
le donnent aux Compas , & meme aux
Vcr.res, en echange des Marchandifes &
des Denrfes qu’ils leurs portent.
U11 Religieux de l’OrdredesFrcrcsPrö-
cheurs, ayant parcouru la cöcedeGuinde
en 1685-. für un vaiffeau qui y faifoit la
traitede Por & des Captifs, & ayant 6x6
1 6 bicu
2?4 V O Y A G E S
bien re<;u a Iflini, crut voir dans ces peu-
plesplusde dilpolition que dans lesautresa
rcccvoir les lumieres de l’Evangile. Il ne
manqua pas ä fon retour en France de
communiquer les penfdes qu’il avoit eu
lä-ddlns , a quelques-uns des Diredteurs de
la Compagnie de Guinee quivenoit d’etrc
formte. Ces Meflieurs furent bien aifesde
jignaler le commencemeut de leur com-
merce par un adle de religion , tel qu’e-
toit celui d’envoyer des Mifiionnairesdans
cc pai's.
C’etoit en efFet un moyen für d’attirer
les benedidtions du Ciel lur leur Negoce*
& de rendre ces peuples plus aftedtionnez,
aux Francois par la conformitd dereligion
qui feroit entre eux , qui feroit que lesin*
terets des deux nations deviendroient les
meines, & par une fuite ndeeflaire, que
les dtabliflemens de la Compagnie feroient
plus en suretd , 6t fon commerce plus flo-
rillant.
, Ces Direäeurs firent donc partir du
jacobnS caPort la Rochelle 1029. Aouft 16S7.
Guinee. * lix R&gieux Jacobins, munis de la qua-
litd 6t despouvoirsde Miflionnaires Apof-
toliques. Ils arriverent a Iflini le 24. De-
cembre de la meine annde. Ils y furent
parfaitement bien re^üs de Zena premier
Roi d’lfiini, depuis que les Illinois s’dto-
ient <5tablis lur les terres desVeterds. Sok
quccePrince eüt cnvied’embraflerla Reli-
gion Chretienne, foit qu’il ne pensat qu’i
engager les Francois ä s’etablir dans fon
pai's, afin de l’cnriciur par le commerce ,
en Guine’e et a Cayenne. 20$
il fit de bonne grace tout ce qu’on fou-
haita de lui pour le commerce & pour
l’^cabl illement des Miffionnaires. II leiir
donna une maifon avec quelques terrcs,
& fix efclaves pour les fervir ; & pour
engager davantage la nation ä feconfieren
lui, il donna aux Miffionnaires deux jeu-
nes Negres appelle'A Aniaba& Banga, dont Aniaba dt
le premier parut etre Ion fils, afin de lesBanga.
faire paffer en France, & les inltruire dans
la foi & dans les exercices convenables a
des gens de leur condition.
Le Pere Gonzales, Superieur delaMif-
fion, detacha undefesReligieuxpour con-
duire en France ccs deux enfans. Il lailla
deux Religieux ä Iffini , & paffa avcc les
autres ä Juda, parce que ect endroit <5toit
le centre du commerce que les Frangois fai-
foient a lacöte.Il y avoit unFort&unComp-
toir, c’etoit la refidence du Direäeur, &
de tous les Officiers & Employez de la
Compagnie.
Ces Ouvriers de l’Evangile firent des
efforts extraordinaires , pour le faire re-
cevoir chez les Negres , & pour en entre-
tenir la purete chez les Blaues qui dtoient
dans les Comptoirs. Ils travaillercntbcau-
coup & ne firent rien, pas un Negre nefe
convertit ni a Juda, ni ä Iffini, &aubout
de dix-huit ä vingt mois, ces bons Reli- Mort de*
gieux s’en allerem prefque tous de com-Icslfl 10nnai"
pagnie en l’autrc monde recevoir Ja re-
compenfe de leurs travaux , nonlansfoup-
5011 d’avoir etc empoifonnez.
Le Peie Cerilier qui fe trouva feul a
1 1
206 V O Y A G E S
5 Iflini y vecut un pcu plus longtcms que
les autres, & prit cnfin le meine chemin
& de la m£me maniere.
Ainfi finit la Miffion d’Iflini, & avcc
eile l’etablifTement da commerce que Ton
y vouloit faire II n’y ent plus depüis ce
tems-lä de Commis relidens, on y voyoit
leulement quelquefois des bätimens quiy
alloient achever la traite qu'ils n’avoient
pu faire ä Juda , & aux autres lieux de
commerce de la ebte.
On ne reprit l’idde de s’etablir ä Ifilni
qu’en 1 700. Un Religieux Jacobin qui
avoit ete quclque tems dans les Miffions
des llles de l’Amerique, sYtanr treuve a
Rome, obtint de la Congregation de la
MifliorTcles Propagande , les patentes & les pouvoirs
Jicobin> ä de Prefet Apoftolique pour dtablir une
lUiüi, Million en Guinde. Muni de ces Lettres
Apofioliqucs , & d’un fecours d’argent
allez rai fon nable , il vfnt en France , &
tächa d’inlpircr le delir de pr^cher l’E-
vangileä quelques-unsde fes confreres &
de fes compatriotes. II feprdfentaa la Com-
pagnie, & lai demanda pallagefur lesvaif-
leaux qu’elle devoit envoyer ä Iflini. Il
robtitit aiYdmenr, la Cour avoit refolu de
renyover Aniabaen Afrique prendre pollef-
lion de fes Etats , qu’on fuppoloit lui np-
partenir apres la mort de Zena fon pere
vdritable ou putatif, ddeede depuis quel-
que tems. On trouva mßme que c’eto't
une conjotnäure allez heureufe , qu’un
Jacobin reconduilit Amaba Chritien dans
un paVs,dfou unautre Jacobin Pavoitamend
payeu* lie
en Gtjine’e et a Cayenne 207
Le Roi qui avoit fait tenir Aniaba für
les Fonds de Bapteme , lui avoit dontid
fon nom , & Pavoit fait <51ever avec des
depenles coniiderables dans tous les cxer~
cices convenables ä un jeune homme de
fon rang vrai On fuppofd , & F avoit fait Hjft0ire
fervir dans fes troupes d lat£te d’unecom- d’AnUbt«
pagnie de Cavalerie. Eufin ayant etc ju-
g 6 a propos de le renvoyer en fon paVs ,
oü P011 difoit que fes fujets le vouloient
mettre für le Trdnc de Zena fon pere ,
le Roi lui fit unemaifon dignedefa mag-
nificence, il lui donna des meubles&des
officiers de toute efpece , des vailfeaux
de guerre pour le tranfporter ; il n’oublia
rien pour graver dans le coeur de ce noir
la plus vive reconnoiffance,
La Compagnie ne doutoit pas qu’il n’ap-
puyat de toutes fes forces le deffein d’un
etabliffement confiderable qu’elle voulok
faire ä Iffini, & que fous fa prote&ion ,
quand meine il ne feroit pas Roi, eile ne
poulßt bien loin & avanrageufement fon
commerce. Ceux qui difoient connoltre
le pays , ne manquerent pas de faire de
beaux memoires qu’its prdfenterent aux
Dire&eurs de la Compagnie ; ils €‘oien:
bien <£crics , la Compagnie les requt , les
lut , les agrea , on dir meine qu’elle les paya.
Elle fit lä-delfus des projets exccllens.
Elle prit avec prudence les mefures qui
parurent les plus j uftes pour les fairereul-
lir. On chargea dans deux de les navi- Proictsdcla
res tout ce qui 6toit neccifaire pour con- Conipagnis
ftruire les maiiöas, les magalins , lesplat- l0ÄI
tc
208 V o y a g e s
feformes , les battcries & generalement
*out ce qui etoit ncceflaire pour un <?ta-
bliffement que toutes les Puiffances de I’Eu-
ropc& de l’Afrique ne devoient pas cbranler.
f’u* On partit de la Rochelle le 19. Avril
pour* un ic- 1 701 • & on arriva für la c6te d’Ifitni le
condctabJif- $ • J uillet de la möme annde apres une
lcmcnt aif- travcrfec ennuyeufe, pendant laquelle on
im% effuya uns violente tempfite qui ecarta
nos vailfeaux , & obligea ceux qui por-
toient la plus grande partie des farines,
des legumes , des munitions , des plan-
ches & autres chofes deftindes ä l’tftablif-
fement projettd , de les jetter ä la mer
pour s’alleger & fe fauver du naufrage
dont ils etoient mcnaccz. Mauvais prc-
lage pour l’dtabliflemcnt qu’on alloit fai-
re, & qui ne fut que trop vdritable.
O11 devoit f^avoir en France, avant de
faire un li grand fond für la protcflion
d’Aniaba , que les enfans des Rois Ne-
gres ne fuccedent point ä la Couronne de
leurs peres , ä moins que les Grands n’aycnt
de tres-puiflantes raifons pour ne pas fui-
vre cette regle fondamentale de leurs E-
täts. J’en ai dit les raifons dans la rela-
tion de PAfriquc Occidentale. Quand
donc 011 auroit fuppöfc coinine unc chofe
vraye, qu’Aniaba etoit fils du Roi Zena,
il n’en falloit pas davantage pour conclu-
rc qu’il n’avoit rien ä pretendre, & qu’il
etoit exclus de la Couronne , & que par
confequent, fa prote&io'n etoit tres peil
de chofe, pour ne pas dire rien du tont.
En effet , ce qu’on cut du Capitaine
Aka-
en Guinee et a Cayenne. 209
Akafini , qui avoit fuccedd aZena, furent
de grands remercimens des bontez que le
Roi avoit cu pour Aniaba fon parent, en
echange defquelles il promit ä la Com-
pagnie tcl üeuqu’il lui plairoit choifir dans
fes Etats , pour y bätir une Forterefle &
y dtablir un comptoir. Il executa fa pa-
rolc des qu’on lui eut marqud le pofte
qu’on jugea ä propos de choilir. Il y con-
tribua de quantite de pieus , dont l’en-
ceinte du Kort devoit £trc compofce : il
donna auffi pouvoir aux Miffionnaires de
precher, de convertir & de baptifer tous
ceux de fes Sujets qui voudroient fe faire
Chr&iens*
Le Pere Loyer a dcrit la relation de
fon voyage, qui fut plus heureux que ce-
lui qu’on avoit entrepris en 1687. en ce
qu’il n’y perdit pas la vie; de c’eft tout ce
qu’il en rapporta. Le Lefteur y aura re-
cours , s’il lui plait , eile eil imprimee a
Paris chez Seneufe & Morel en 1714.01
un volume in 12.
Ce que je puis dire en faveur de ceux
qui ne voudront pas fe donner la pcine
de lirc la relation du pere Loyer, c’eft
que lc Roi Akafini dtoit äge de plus de
foixante ans en 1701. qu*il etoit bienfait,
qu’il avoit de l’dprit, qu’il etoit tres ri-
che & tres avare , & qu’il avoit peud’en-
fans. Il avoit un frere nomm 6 Jamokd
qui lui devoit fucceder, & un neveu ap-
pelld le Capitaine Emond, qui felon les
apparences , attendoit avec quelque im-
pa'
I'IO VoYAGES
patiencc la mort de fesoncles, pour mon-
ier lür le Trone.
Ces trois Seigneurs avoicnt une incli-
liation route particuliere pour la Nation
Fran^oife, & fi on avoit fiju profiter cn
gens l'ages des bonties difpolitions oü ils
etoient, il efl conftant que nous ferions
bien etablis a Mini & für la rivicre, juf-
ques dans les endroits les plus abondans
en or , oü nous euffions traitd ce mdtail
de la premiere main, li nous cuflions dtc
aflez negiigens pour ne pas foüiller les
mines nous-memes.
UtUitc de L’etablifiement d’Iflini auroit produit
retablifle infai]iiblement celui de Gommcrd & de
jPCjnt ~ quelques autres lieux voifins d’Aximc,
& des autres places occupdes par les Hol-
landois, & nous auroir mis endtat de par-
tager avec eux & malgrd eux , les profits
immenfes qu’ils font le long de cette cö-
te, oü ils occupent ä prdfent les lieux que
les Portugais ont ufurpe lur nous autre-
fob.
Le Roi Akafini accorda de bonne gra-
cc le terrain qu’on lui demanda pour con-
ftruire une Forterefle. Il nous en fit met-
tre en poireffion par fon frere Jainokd &
les Grands de la Cour, avec les cdrdmo-
nies du pais & nous donnaune Übend en-
ticre pour le commerce
L’endroit que Pon choifit ctoitunc Ion--
gue langue de terre , qui avoit la mer aui
levant & au midi , & la riviere au cou-
Situation du chant ; eile ne tenoit ä la terre ferme que;
EoiU’iiüni. par ua jßine cent cinquante pasouen-
virom
em Guine’e et a Cayenne. 211
viron de largeur. Le terrain qui paroiflbit
fec & aride ä la liiperficie, etoit couvert de
tres-grands & de tres-beaux Arbrcs , &
l’herbe croiffoit ä merveille dans les cn-
droits qui dtoient decouverts, marque cer-
taine que le fond dtoit bon , quoique le
delfus parüt brüle par l’ardcur du Soleil.
Rien nrdtoit plus aife ä fortifier & ä
garder que cetendroit; toute l’dtcndue ,
baignde par la mer, etoit inacceffible , ä
caufe des rochers qui fenvironnoient ,
contre lefquels la mer briloit prefquetoü-
jours d’une maniere furieule, Le cötedc
ia riviere n’etoit gueres plus ailtf : 011 ne
pouvoit l’aborder qu’apres avoirfranchi Ic
palfage atfreux de ia barre; de forte que
tout ce terrain 11’dtoit abordable que par
riftme dont je viens de parier.
On le ferma avec une courtine & deux
demi baftions compofez de pallillädes de
dix a douze pieds de hauteur hors de tcr-
re* allez mal terraflez en dedans & laus
foffd. On mit für chaque baftion quatre
pieces de canon de fer de trois livres de
bailes ^ avec quelques pierriers; 011 fit der-
rierc ce morceau de retranchement, quel-
ques cales pour les Officiers & pour lagar-
nifon, avec de tres-petits raagafins pour
les marchandifes, & pour les vivres qu’ony
lailfa. Je remarque expres qu’ils dtoient
tres-petits , parce qu’il auroit etd inutile
de les faire plus grands, vü lepeudcmar-
chandifes , & de vivres qu’on y lailfa. En
ieur place, on lailla des promeiles magni-
fiques de revenir au plütard dans huit ou
212 V O Y A GES
dix mois , & d’apporter taut de marchän«
difes qu’il y en auroit pour tout Je paVs &
les environs, & pour en envoycr jufqu’au
centre de l’Afrique. Le projet dtoit beau,
il auroit infailliblement ruind lc commerce
des Anglois & des Hollandois, mais il y a
chez nous une diftancc infinie entre dire &
faire.
Les vailleaux qui avofent apportd Ania-
ba & les Francois qui devoienc demeurerä
la c6te, s’en retournerent , arriverent heu-
reufement en France, mais laus le retour
des eft'ets laiflez ä la cöteou jettez ä lamer
pendant la temp£te; il n’en faliut pas da-
vantage pour degouter la Compagnie, &
LeFortd’if-fai ^aire tellenient oublier qu’elle avoit
fmi übaa- commencd un dtabliflementälffini, qu’el-
donßö. je n’y penfa que lur la fin de 1705*. qu’un
vaifleau de guerre eut ordre d’enlever les
Francois qui fe trouveroient encore dans
la Forterefle, & de la lailfer avec toutce
qui dtoit dedans ä la difcretion des Ne-
gres : ce qui für executd.
On auroit affur<5rnent pä mieux faire &
on le devoit, apres les promeflesrecipro-
ques qu’011 s’&oit donne de part &d’au-
tre.
11 faut dire ici ä la loüange des Negrcs,
qu’ils n’y 011t point manqud de leurcöte,
& qu’ils font demeurez fidellement atta-
chez ä la Nation, tant qu’ils ont euquel-
que rayon d’elperance que les Francois
s’dtabliroicnt chez eux d’une maniere hxe
& permanente. Cela a paru avec dclat
dans trop d’occalions pour en pouvoir
dou*
en Guine’e ex a Cayenne; 213
douter, & fur-tout, par la gcneureufe re-
fiftance qu’ils ont faite aux Hollandois, qui
n’ont rien oublie pour les ddcacher de 110-
tre alliance.
En effet, le Gdndral des Hollandois qui
refide ä la Mine, comme ä la FoiterelTe
la plus conliderable qu’ils ayent a lacöte, jalon(ied«3
ne fut pas plüt6t averti de l’dtabliflement Hollaudoij.
des Francois a llfini, qu’ilcncomprittou-
te la confequence. 11 vit Icprc'judicequ’il
alioic caufer a fa nation & ä fon commer-
ce ; ce fut ce qui l’obligea aux tentatives rei-
terdes qu’il fit aupres desNegres, pour
Ics obliger de rompre avec nous, ou du
moins ä ne pas prendre notre parti , s’il
nous attaquoit a force ouverte. 11 avoit
raifon de craindre, car il ff avoit que tous
les Negres de la cöte ont le cceur Fran-
cois , & qu’ils ne fouffrcnt qu’avec uns
peine extreme lc joug pefantdontles.Hol-
landois les ont chargez d^puis qu’ils ont
des Forterefles dans leur paVs , & qu’ils
n’attendent que l’occafion de le lecoüer&
de rccouvrer leur libertd.
II ffavoit encore que la Reine de Gom-
lnerd avoit promis de recevoir les Fran-
cois dans fon pais, de leur en abandonner
rout le commerce, & de leur permettre
d’y batir des Forterefles. II n’en falloit
pas tant pour intriguer beaucoup un hom-
mo habile , comme etoit alors lc fieur
Guillaume de Palme, qui prevoyoit larui-
ne entiere, 011 du moins une diminution
fi confiderable dans fon commerce, que
& Compagnie feroit obligdc de l’abandon-
nert
Les Hollan
dois atta-
quent le
fort.
214 V 0 Y A G E S
ncr , s’il nc tronvoit moycn de faire £-
choiier Pentreprife des Fianqois.
11 y employa d’abord les negociations ,
les promelfes & les menaccs; les prefens
fuivirent, & tont fut inutile. On regarda
dans le pais commcdes infames, ceuxqui
furent alicz läches poar rccevoir quelque
chofe de la part. Le nombre en fut tres-
petit, chofe rare chez des Negres quiont
d’ordinaire beaucoup d’avarice & peu d’hon-
ncur: de forte que ce General crut qu’il
n’y avoir que la force qui püt faire chan-
gcrde face aux affaires.
Ilparutley. N ovembre 1702. avecqua-
tre vailTeaux d guerrc , & moüilla devant
Tekucchud. 11 employa quatre jours ä fon-
der les efprits, il n’oublia rien de tour ce
.qui pouvoit les derer miner ä entrer dans
fes interets, & voyant qu’il y perdoit fon
tems , il s’approcha du Forr Francois le
dix du m$me mois. Il employa lajourn^e
entiere ä fonder les cnvirons , & ä dif-
pofer tout ce qu’il crut ndce/Tafre pour
l’att3que qu’il vouloit faire; il s’approcha
de plus pres le onze, & fes quatre Navi-
res commencerent äcanoner la F’onerdle
avec une extreme furie. O11 ne manqua
pas de lui r<5pondre für le meine ton, &
avec taut de fucces que l’Amiral fut obligd
de fe tirer hors de port<fe pour fe recon-
noitre. Les autres vaifleaux furent mal-
traitez & perdirent bien du monde, & fi la
difette de poudre 11’avoit obligele Gouver-
neur de diminuer fon feu ; &enfin, ä cef-
fer entierement celui du Canon, parce qu’il
en* Guine’e et a Cayenne aiy
fe trouva reduit ä quatre barils de pou-
dre ; il eit probable que quelqu’un des
vaiifeaux Hollandois y feroit demeure ;
mais comme il s virent qu’onnetiroit plus ,
ils s’approcherent encore plus pres &
redoublcrent lefeu de leurs batteries.
Il arriva dans ce tems-lä qu’un boulet
ayant donne dans une ruche d’abeilles que
fon clevoit dans le Fort, ces petits ani-
maux fe jetterein avec furie für ceux qui
fe trouverent ä leur portde; il fallut leur
ceder la place & fe retirer au plus vite,
pour fe garentir de leurs aiguillons. Los
Hollandois s’apper^urent de cette retraite
precipitde , & crurent que les Francois
avoient refu quelquc dommage conlide-
rablc qui les obligeoit d’abandonner leur
Forcerefle , & qu’il falloit s’en emparer
avant qu’ils puffern revenir äeux; de forte
que le General fit embarquer l’elite des
troupes dans cinq granaes chalouppes , qui,
foutenues du feu des canons des vaiffe*
aux , vinrent eil bon ordre pour inettre
ä terre dans l’ance qui eft ä l’Elt du
Fort.
Les Negres , qui s’dtoient affemblez pour
lious foutenir, crurent que nousabandon-
nions la Forterellc , & eurent peur que
nous ne la remiffions aux Hollandois. Ils
vinrent eil foule nous prier de n’ypaspcn-
fer , nous alfurcrent de leur fidelitd , &
nous en donnerent für lechampdes marques
qui leur firent honneur, & qui marque-
rent que c’dtoit ä bon titre qu’on les re-
gardoit connne les plus braves de toute la
cöte* Ils
2IÖ Voy AGES
ILe* Hollan- Ils fe blottirent dans les halliers qui
a?is^d<faits bordent l’ance oü les chalonppcs alloient
aladci Icentc ab0rder , & des qu’elles eurent touchdter-
re, & que ceux qui les reinpliifoient en
furcnt fortis , ils fondirent für eux avec
taut de bravourc & d’:ntrepidite , qu’ils
tucrent en moins d’un demi qnart d’heure
tous ceux qui dtoient debarquez, ä lare«
fcrve de ncuf qui fe fauverent ä la Forte-
reife, & quiferendirentprifonniersdegucr-
rc.
La victoire des Negres fut fi complctte,
que leurs chalouppes y demeurerent ; la
mer en brifa trois, les Negres enlevcrerit
les deux autres avec ce qui etoit dedans,
& porterent ä leur Roi les t£tcs de ceux
qu’ils avoient mafTacrez.
Le Gdneral Hollandois vit bien npres
cela qu’il n’y avoit riena faire, & qu’il n’y
avoit que lc teinps qui püt venir äboutdes
Francois , fur-tout avec les naturels du
paVs.
Le Gouverneur Francois ne manqua
pas d’envoyer remercier le Roi Akafini
du fecours qu’il lui avoit donnd. CePrin-
ce recjfit de bonne grace le compliment
des Francois , & leur envoya fon frere
Jamokd les felidter für leur vidtoirc.
f Miuvais On avoit remarqud qu’Aniaba ne s’d-
jxrocede toit point trouvd avec ceux qui avoient
d’Aniaba. combattu les Hollandois, il ne laifia pas
de venir au Fort feliciter le Gouverneur,
& ne rdpondit que par de mauvaifes rai-
lons aux reprochcs qu’on lui fit de n’avoir
pas imit 6 fes Coinpatriotcs , lui qui avoit
<fc
en Guinl’e et a Cayenne itf
de ü grandes obligations au Roi & ä f*
Natidn.
Mais il avoit quitte il y avoit longtems
Ics lentimens d’honneur , de rcconnoif-
fance & de religion qu’on lui avoit inlpird
pendant quatorze anntfes qu’il avoit de-
meurd cn France- On sVtoit apper^üdes
qa’il avoit inis Ic pieden Atrique, & qu’il
s’etoic ddpouille des habits Francois pour
fe niettre und comme fes compatriotes ,
qu’il s’e'toit en meine temps d<5poüiIld de
tous les lentimens d’honnetc homme &
de Chrdcien. Les Miffionnaires, quicomp-
toient bcaucoup liir lui pour l’avancement
de l’oeuvrc de Dieu dans Ie paYs, lui en
avoient lait des reproches , & le Gouver-
neur iui en avoit parid plulieurs fois fans
avoir riengagnef iur fon mauvais efprit, &
Fon coeur encore plus mdchant. ün aifu-
roit meine qu’il etoit d'intelligence avec
les Hollandois, & qu’il difbit hauteinen r,
que leur alliance etoit plus avantageule a
Fon pa’fs que celle des Francois. Comme
il n’avoit garde aucune meiure avec eux
des qu’il avoit dte ä terre , le Chevalier
Dämon, Capitaine des Vailieaux du Roi,
qui etoit chargd de lui remettre les pre-
fens du Roi quand il feroit für le Tröne,
oü Ton fuppofoit qu’il alloit montcr , eil
diftribua une par^e au Roi Akafini, ä fon
frere & a fon neveu , & autres Officiers
qui parurent bien plus attachczäla Nation
que cet ingrat , & rapporta Ie rede en
France, & entre autres, un portrait du
Roi enrichi de Diamans, dont le Roi lui
Tome L K vou-
*,i8 V O Y A G E s.
vouloit faire prefcnt, & on l’abandonna ä
fa mauvaife deflince
Le Chevalier des M. *** qui a conna
Aniaba, & qui l’avü plufieurs fois depuis
que les Francois ont abandonne Mini ,
s’efforce de le jultifier dans des mdmoires
qu’il m’a Iailfd für cela , & für quantitd d’au-
tresdclaircilfemens que je lui ai demande.
Hißolre II dit que cct infortune fut conduit cn
fdon'f* France par le Capitaine Compere, com-
chevaher mandant un Vailfeau marchand, dans le
des M* *** deffein d’en faire fon valet , qu’il lui für
enleve par des gens qui avoient filteret de
le faire paffer pour Princc, & qui le firent
palfer pour tel ä Paris & ä la Cour. Que
ce jeune homme ne fe fit pas beaucoup
prier pour aider ä foutenir cette fourbe,qui lui
dtoit avantageufe & qu’il crut ä la fin ; on
fit femblant de croirc l’hifioire fabuleule
qu’on debita de fa naiffance, & des droits
qu’il avoit a la Couronne d’Iflini. Qu’ayant
et 6 rainend en Afrique avec tout l’dclat
dont nous avons parle cy-devant, lesNc-
gres comparriotes le ddpouillerent, & l’o-
bligerent de reprendre les ufages de la na-
tion comme avoit fait Banga fon coinpa-
gnon de voyage , & qui etoit revenu de
France bien avant lui.
Le Chevalier des M.*** prdtend qu’on
auroit du donner le go^vernementdu Fort
d’Iifini ä Aniaba, & que puifqu’on l’avoit
jugd capable de commander une compag*
nie de Cavalerie en France, il auroit bien
pu commander les Francois en fon pais*
Ce railbnuement ne m’a januis plü, & ii
en* Guine’e et a Cayenne xiy
le Chevalier des M.*** ne m’avoit pa$
micux contentd für Ies autres dclaircifle*
mens que je lui ai demande , la relation
de Ion dernier voyage que je donne au pu-
blic, ne m’auroic pas paru digne de lui
ec re pre feilte ; car quelle difference n’y
a-t’il pas entre le commandement d’une
compagnie Je Cavalerie & le Gouverne-
ment d’une Fortereile, & du commerce
qui peut caufer la ruine d’une Compagnie,
fi celui ou ceux qui en font chargezs’en
acquitrent mal ? 11 n’y avoit rien a crain-
dre d’Aniaba, dtant a Ja tete d’une trou-
pe de Soldu.s, parce qu’il y avoit au-def-
lus de lui tant d’autres Officiers, que fon
ignorance ou fr mauvaife volontd ne pou-
voit et re prejndiciable a perfonne qu’a lui
feul , au lieu que le commandement d’une
PortereHe & d’un Comptoir pouvoitavoir
des luites fundles ä la liation , & a la Com-
pagnie qui en faifoit les frais. Sa condui-
re n’a que trop juftifid , ce qu’on avoit
penle de lui. 11 faut donc penfer que l’ou-
bli de la Compagnie pour l’dtablillement
qu’elle venoit de faire, a dte l’unique cau-
fe de fa perte, 6c qu’ä moins qu’elle ne
prenne des mefures plus fermes, eile d-
choüera dans tous les projets qu’elle for-
mera , mais pour prendre ces mefures &
pour s’y attacher avec quelque forte d’o-
piniätretd, il faut refondre le genie de no-
tre nation. Qui ofera l’elpeier?
On trouveen fuivant la c6te de l’Oüefl Albano &
ä l’Eft, les Villages & petirs Etats d’Al-™91
biani & de Tabo. Le premier eft ä fix
K 2 lieuca
220 VOYAGES
licucs d’Iflini, le fecond en cft dloignd de
dix. Les vailleaux qui font la traite lc
long de la cöte ont accoütume de mouil-
ler devant ces villages, & de mcttre Pa-
villon. Les Negres ne manquent pas de
lesvenir reconnoitre & d’y enrrer quand
lls fe font affurez qu’ils font de leurs a-
mis. On leur donnequelques verres d’eau
de vie , & on s’informe combien il y a de
tems qu’ils n’onteu de bätimcnsen traite,
& s’il y a des marchandifes ä traiter ; car
c’eflune regle gdndrale, que quand ils font
pourvus de marchandifes d’Europe ,
ils tiennent les leurs ä un prix beau-
coup plus haut, au lieu que quand ils man-
quent de nos marchandifes, il« donnent
les leurs ä beaucoup meilleur xnarchd. Ou
tire de l’or en poudre , du morphil & des
efclaves. 11 faut eprouver Por iion neveut
pas etre trompe, car ces gens font adroits
a le falfifiereny melant de Ja limaillc d’e-
pingles de caivre. A lVgard de l’Ivoire
& des Efclaves, ily a un prufit coniidcra-
ble ä y faire quand on a le bonheur de les
trouvcr bien pourvus de captifs&dedents.
Le meilleur mouillage de la cöte depuis
Iffini juiqu’au cap Apollonia, dl par les
feize bralfcs d’eau ä un tiers de lieue , ou
une demie lieue de tcrre.
Royaume Le Royaume de Guiomerd eft le plus
4c Guiome voilin du cap Apollonia. CVtoit en 1703.
ic gouvernc une femme qui lc gouvernoit , qui fcavoit
^iruncfcm-en perfcg;on part <je fe faire obeir de fes
lujets, & craindre de fes voifins. Elles’ap-
pelloit Afamouchou ; fon frere qui avoit
6t6
en Guinl’e et a Cayenne. 221
dt e Roi avant eile , lui avoit laifle le
Royaume en mourant. Elle n’avoit jamais
voulu fe imrier , ou du moins reconnoi-
rrc quelqu’un pour niari. Peut-etre craig-
noit-elle que la Royautc ne la difpensät
pas des loix du mariäge, qui en ce pais
font allez feveres & tropincommodes pour
Jes femmes Je crois qu’elle avoit railon
& qu’il lui convenoit mieux de vivre aveo
Pautorite abfolue & dans Pindepcndance,
que d’emreprendre de changer les loix de
fon pays, ce qui ne lui auroit peut-dtre
pas ete fädle , ou du moins qui l’auroit
jettde dans de grands embarras.
Elle avoit le coeur & les inclinations
d’un homme , eile dtoit grande & bien
faJte, forte & robufte infiniment plus que
les femmes n’ont accoütumd de l’dtre.
Elle avoit de la conduite & de Pefprit, ei-
le ecoit brave, fiere, intrepidc, entrepre-
nante, perfonne ne commandoit unc *r-
m de aulfi bien qu’elle. Elle droit fi heu-
reu fe qu’elle n’avoit jamais eu le moindre
dchec , ni des Europdens, ni des peuples
de fa couleur.
Elle aimoit les Francois; eile avoitfait
un traitd avec le Chevalier Dämon , par
Iequel eile etoit convenuede nous donner
privativement ä tous les autres Europdens lc
commerce de fes Etats , avec le pouvoir
de bätir des Forterefles oü nous le juge-
rions ä propos. Elle vint au Fort d’Ifimi
en 1704. & s’impatientant de 11c point voir
arriver les Vaifleaux qu’on lui promit, ei-
le difoit que fi nous dtions auffi fidelcs ä
K 3 nos
22,5. V O Y A G E S
nos paroles que nou.s etions de gens de bien
toutes les cötes de l’Affrique feroient a
nous.
Le Royaume de Guiomcre n’a pas bean*
coup d’etendue le long de ia cote,
mnis il eft conliderab^e dans les terrek. 1!
eft extrememeut pcnpiö, fort riebe &d’un
grand commerce ; dir qu’il y aitdesmines
d’or, foit que le commerce avec les pays
qui en ont y en faffe entrer, ce mftaly eil
fort commnn; on y traite anfli beaucoup
d’Ivoire & des Efclaves, quilont les pri fon-
niersquela Reine Fair lur les voifinsquand
eile eft en guerre avec eux.
CidApoI- caP Apollonia ou de faint Apolline,
^>uia. P eft par les quatre degrez cinquante mi-
nutes de latitude Septentrronale ; c’cft i
peu pres la moitie de la dfftance qu’il )
a de Ia ri viere de Sucre au cap des Trois-
Pointes.
jf eft remarquable par fa hauteur &par
les grands arbres qui font deflus, quile
font reconnoitre de fort loin. Il eft habite
par quelques nations de Negres qtii ß
gouvernent en maniere de Republique , foul
la proteflion ou le joug des Hollandois,
qui fans y avoir de Forterelfe y font teile*
ment les maitres, qu’ils ne leur permet-
tent pas de traiter quoique ce Foit avecles
autres nations Europdcnes, fans s’expofer
ä de tres-grandes pcincs. C’eft ce qui laif
qu’on eft peu inftruit des meeurs^ & °c’s
coütnmes , des richeflbs & de l’etendue
du pays & du commerce que l’on y pour#
roit faire- li ces peuples trouvoient moyf
lern. I . pap.
T. pap. 2.7+
en Gitine’e et a Cayenne. 223
de recouvrer leur ancienne libertd, 011 en
ffauroit davantage. On donnc ici une
vüe de ce cap , eile a <5te levee avec
foin.
A huit lieues ä l’Eft de ce cap eftle Vil- *]*?**•
läge que les Negresappellent Akxern&les”^11
Hollandois Atlin ou Atchim. Nous Pap-
pellons Axime, parcc que ces prononcia-
tions gutturales ne conviennent pas ä la
ddlicatefte de notre langue.
Les Portugals ont pris la place que nous
avons occupdc fort longtems. Ils y avo-
ient bäti un Fort vers Tan iyi$\ fous le
regne d’Emanuel leur Roi. 11s Pont con-
fervd & ont £te les maitres detout lecom-
merce de cette cöte , jufqu’au neuvidme
Fevrier 1642. qu’il fut afliegd & pris par
les Hollandois qui en font encore aujour-
d’hui les maitres.
Ce Fort qui n’eft qiPune redoute dou-
ble quarrde, eft fitue für un monticule
qui paroit de loin ä ceux qui viennent de
POüeft , & qui ne paroit pas quand on vient
de l’Eft ou du Sud, a caufe d’un grand
rocher qui la Cache prefque entierement.
II eft ä l’Eft d’une riviere que les Portu-
gals avoient nomm i Rio Manco , & qu’on
connoit ä prtffent fous le nom de riviere
d’ Axime ou d’ Atchim. Elle eft peu confi- Rio Manet
derable fi on la confidere par lanavigation ou Riviere
qu’on peut faire deflus, parce que fon lit
eft entrecoupe de faules & de rochers qui
empechent les bätimens, meine lescanots
des Negres d’y naviger, mais eile efttres-
riche, parce qu’elleentrainebcaucoupd'or
K 4 avec
124 V O y A G E s
avec fon fable.
FIong:tui Lcs Negres, du pais n’on; prefque pas
/ox, d autre oeenpation que d’aller chcrchcrce
metail. Us s’accoütument des leur plus
tendre jeunelle a plonger & a demeurerau
fond de l’eau un tems coniiderable ; ilyen
a qui reüent pres d’un quarr d’heure laus
en £rre incommodei. On dir pourtantque
cet excrclce leur caufe a la fin desruptures
& des defeentes d’inteftins . & coinino ils
n’ont pas l’adrcfle de fe faire des bandages,
ils fe uouvent hors d’etat de continuer ce
penible exercice. Ils fe jetrent dans l’eau
la teie la premiere afin d’aller plus vite
au fond, ils ont ä la maiu un plat de buis
affez profond avec une moitie ou unepor-
tion de cailebaffe, & des qu’ils toucnent
le fond, ils fe preiient deremplir leurvaif-
feau du fable, de la terre & de toutcequi
leur tombe fous la main. Ils reviennent
enluire (ur Peau le tenant für lcurteted’u-
ne main & nageant de Pautrejils continu-
ent leur exercice jufqu’ä ce qu’ils ayent
amaffc une quantitd de matiere ou qu’ils
Manitrede^oient *atiguez ; pour lors ils s’afroyent au
tiouver i*oi bord de la rivierc, ils mettoient deux ou
pailclava trois poigndes de matiere dans un plat de
** bois fait comme une febille&lc tenant dans
l’eau, ils la remuenc bien avec la main,
& quand eile eil bien delayde ils la faflent
toüjours couverte d’eau legerement, afin
que l’eau entiaine ce qui eft leger, pendant
que l’or qui eft plus pefant tombe au fond
de la febille , il fe r am affe comme une
poufliere jaune & pefante, & quelquefois
CU
e n Güine’e et a Cayenne. 2 if
eil grains de differentes grofleurs, c’eft ce
qu’011 appclle or de lavage, parce qu’il a
etc fepare de la terre & du lable avec les-
quels il etoit niele. On voit aflez que cet
or doit etre tres-pur, ä quoi il faut ajoü-
ter que Ton pr£tend que cclui d’Axime eft
le meiileur de toute la cöce.
Cctte riviere, auffi bien que les ruifleaux
qui s’y jettent, paflent neceflairemcnt par
des lieux remplis de mines d’or Leurs
caux entrainentavec elles les paillettesd’or
qu’ellcs rencontrent dans leur chemin , &
quand la rapidite de leur cours eft augmen-
tde par de grolfes pluyes & par des avalaf-
les conliderablcs , elles emportent avec
elles des grains & des inorceaux qui avo-
ient relifte au cours ordinaire des eaux.
Audi remarque-t-on que c’eft aprcs des
crucs extraordinaires, des grandes pluyes
& des avalaftes conliderablcs, que lesNe-
gres trouvent des paillcttes enplus grande
abondance , & des grains d’une grofleur
plus confiderable. Ces grofles pieces fe
trouvent pour l’ordina’re dans les foffes qui
font derriereou au bas desbancsderochers
qui barrent la riviere, parce que leur pe-
fanteur les y tient comme attachez, & les
empeche de fe lailfer empörter au courant
de rcau.
Les Hollandois ne fouffrent point que
les Negres aillent traiter avec les vaiffeaux
des autres Nations qui paflent lä, & quiy
moüillent quelquefois, foit par ndceflitd,
foit pour avoir roccalion de traiter avec
les Negres. Ils ont trouvd le moyeu da
K y les
n6 V O Y A G E $
TolitiquedcsJes aff’L1jertir i de saniere que s’ils nc Ics
Hoilandois. ont pas rcndus tout-a taic leur efclaves y
ils l es out taic leur tributaires, en lcs obli-
geant ä bätir leurs villagcs ious lc canon
de leurs Forterciles, i'ous prdtextc de les
mettre plus ä couvert de leurs enncmis,
& eux d’ctre plus en ctat de les fccourir
dans lc befoin; mais en eti’et, pourenctrc
plus maicres & pour difpofer d’eux coin-
ine bon leur fcmble, & lurtout pour leur
öter la libercd de vendre leur or Hz leurs
autres marchandiles ä d’autres qu’a cux.
Car ccs Meflieurs nc reconnoiifent point
d’amis, quand il s’agic du commerce. Ils
font en guerreavec tout lemonde, des qu’ils
fe croyent allez forts pour empöcher qu’on
ne partage leurs profits; de maniere que
ce n’eft que de nuit , avec d’extremes
prdcautions y Hz des rifques cncorc plus
grands , que les Negres le hazardent de
venir rraker ä bord des vaifleaux qui ne
font pas de la Compagnie Hollandoife.
C’eft cette conduite dure qui rend la
domination des Hollandois odieufe & in-
fuportable ä tous les Negres chez lefquels
ils fe font dtablis, & qui empechc bien
d:* Rois Negres de leur permettrede s’cra-
blir chez eux. Auffi les Negres dilenr,
falls (e eucher beaucoup, que ce joug eit
trop dur , & qu’ils le fecouront des qu’ils
cn trouverontFoccalion. Seroiu-ilsinteux,
s’ils re^oivent chez eux d’autres turo-
peens? C’eft une £preuve qu’il feroit boa
de leur donncr le xnoyen de faire.
Lc
em Güine’e et a Cayenne. 2,17
Lc Chevalier des M.*** fe trouva
fin par le travers du cap des trois Poin-
tcs le troifidme Janvier 1725*. apres avoir
fouftcrt des calmes ennuyeux & desvents
contraircs. II fnt oblige d’y moüiller für
vingt - cinq brafles d’eau 9 fond de fable
vafard environ ä trois Heues de tcrre.
11 ne faut pas cherchcr bien loin lMti-
mologic du nom de ce cap, eile laute aux
yeux. O11 Pappelle ainfi , a caufe de trois
montagnes quiie coinpofent, qui laiflent
entre-elles deux pctites bayes oü Pon peut
moüiller. Les fommets de ces trois mon-
tagnes font chargez chacun d’ungrosbou-
quet de grands arbrcs qui les font remar-
qner de fort loin ; il eil par les quatre
degrez dix minutes de latitude Septentrio-
nale.
Les .Sujets du Roi de Pruffe s’y <5toient
dtablis, & y avoient un Fort; ils l’aban-
donnerent en 1720. & le remirent au Roif0rt(fC5
Negre, qui eft Maitre du pais. Ce Prin troisrointc?
ce le fir feavoir aux Francois par la pre- «bandonne
micre occalion qu’il trouva; les afl'urajl^ß^
qu’il le conlerveroit pour eux, &lespref- * w *
fa autant qu’il put de s’cn ven’r mettre
en polfefTion , & de s’y etablir , leur pro-
mettant tout le commerce de fon pais
exclulivement ä tous les auties Euro-
pas,
On voit par cctte demarche, combicn
ces Negres ont le coeur Francois ; ils Pont
foutenu avec fermete pendant un tetns
tres-coufiderable , & quelques negocia-
tions que le General Hollandois. relidant
K 6 au
22? V 0 Y A G E S
au Chateau de Ja Mine, ait pu faire , f[
n’a jamais pü s'en rendre maitre qu’cn
rafll£geaiu 6c remportant de vive force
la feconde fois qu’il l’attaqua. Voicicoin-
nietu fepaflfa la premiere teutative qu’ilsfi-
rent au moisd’A v i il 1719. pour s’en emparer.
Les trois Vaiffcauxgarde-cötes, für lei-
quels 011 avoit embarqud toutes les ttoupes
qu’on avoit pü tirer du Chateau de la Mi-
ne 6c des autres Forts de la c6te, fe pre-
fenterent 6c mouillerent devaut le Fort.
Le Gdndral de la Mine qui commandoit
cette expedition , defeendit ä terrc avcc
quelques Officiers pour conferer avec Jean
Gommain Roi des Trois-Pointes , (c’elt
ainfi que s’appellent les Rois de cc paVs)
le Gdn6ral Hollandois reprefenta ä ce Prin-
ce, que ce Fort appartenoit aux Hollan-
dois par bien des railons , 6c entre autres
parce qu’il leur avoit etd ccde 6cvcndupar
le Roi.de Prufle par un a&e enbonnefor-
me qu’il s’ofiroit de lui faire voir. Le Roi
lui r6pondit qu’il ne connoilfoit point
de ces fortes de conventions , que le Roi
de PrufTc lui ayant remis le Fort & n’dtant
plus dans la difpofition d’yrevenir, iln’e-
toit en droit d’en dilpofer eil faveurde per-
fonne, attendu que la terre nc lui appar-
tenoic point , 6c qu’il pr^tendoit y etablir
teile liation qu’il jugeroit a propos, com-
ine dtant le maitre de Ion pais, & qu’il
n’en vouloit point d’autre que les Fran-
cois, 6c point du tout les Hollandois.
Cette premiere Conference etant firne
fans que le Gtfjidral püt faire entrer le
Roi
Guine’e et a Cayenne 229
Roi dans aucun accommodcmcnr , il re-
^ int ä bord, fit approchcr les Vailfcaux
& fit canoner le Forr tres-vivcment & fort
lmgtems, apres quoi il fit la defcente i
la tete de toutcs fcs troupes. Jean Com«
main ä la tcte de fes gens le recüt avec
une intrepidite merveilleute, lui tua cent
cinquame-fix hommes, pouila le rcllejuf-
ques dans la mer, de lorte que ce ne tut
qu’avec une pcine extreme que leGdndral
Hollandois & le Commandant de l’Efca-
dre s’echapperent & ferembarquercnttous
deux dangereufement bleiicz. 11 fallut a-
pres cet dchec que le Gendral Hollandois
remic cette expedition a un autre tems. Nous
cn parlerons en fon lieu.
Le Vaillcau la Princefle de Rochcfort,
commandd par le Capitaine Pierre Morel
proprietaire cn partie du Vaillcau , mais
homme de peu de refolution fe trouva
prelent, lorfque les Hollandois attaquc-
rent le Fort. 11 tut a terre apres qu’ils eu-
rem leve l’ancre. Jean Commain le re^üt
parfaitement bien, lui ofFrit le Fort & fa
proteäion. Ils firent un traite & convin-
rent qu’on mettroit fix Franfois dans le
Fort avec le pavillon Francois, en atten-
dant un dtablilfement plus parfait. Mais
lorlque Morel fut revenu ä bord & qu’il
fallut ddbarquer les fix Francois & les
marchandifcs dont on ctoit convenu, il
faigna du nez, & la crainte d’dtre infultd
par les Hollandois qu^'id ils f^auroient
qu’il avoit pris poffeflioiT -du Fort, l’em-
pdcha de tenir fa parole. 11 putitfans laif-
K 7 fer
z%0 V O Y A G E S
fer autre chofc ä ce Prince, quel’efperan-
cc de faire ratifier & executei le traite
qu’ils avoient fait des qu’il feroit arriveen
France.
Ce pofte eft un de plus confiderables de
toute la cotc; le mouillage y eft bon, le
debarquement facile, il n’y a point de har-
re, le pais eft fain, gras, abondant, bien
cuitive ; quoique la plüpart des Negres
foient plongeurs & qu’ils amaffent quanti-
t<5 d’or, ils ne ncgligent point la culture
de leurs terres & l’entendentenperfeäion;
ils font bien eloignez delaparelfede leurs
voifins. Outre le trade de l’or qui eft
trcs-confiderable, il ya beaucoup d’ivoire
& des captifs autant que leur bravoure ou
le bonheur leur en fait faire lur leurs voi-
fins avcc qui ils font en guerre. ils ai-
^ment le commerce: ceux qui nc lont plus
propres a la peche de Vor , vom trafiquer
dans l’interieur du pais & m£me allez a-
vanr; ils en ramenent des efclaves qu’ils
conduifent enchainez & chargez de dents
dt’Elephans & d’or qu’ils ont eu enechan-
ge des marchandiles d’Europe qu’ils ont
tranfportees , & für lefquelles ils font des
profits d’autant plus confiderables qu’ils
les portent plus loin. Une de leurs mar-
chandifes de traite edle fei; les femmes
s’occupent ä en faire quand dies peuvent
le derober a leurs occupations ordinaires
du menage & de ce qui leur convientdans
Ja culture des terres. C’eft un Etat tres-
bien regl£, les Negres Y font polis , d’afiez
bonne foi , & quoi qu’un peu intereflez ,
il
en Guine’e et a Cayenne, 23J
II y a plailir ä traiter avcc eux.
On doit ajoüter ä ce qu’on vicnt de di-
re, que rien n’eft plus important ä 110s
colomcs de l’Amcrique quc la pofleflion
de cc Fort ; premieremenr parce qu’il y
a taut de nations qui tircnt des captifs de
Juda qu’ils deviennent rares, & par con-
fequent fort chcrs ; en fecond lieu , parcc
que 11’ayant für toute la cöte que le ieul
Comptoir de'Juda, nous manquons prcl-
que toüjours de canots & de canottjers
pour charger & decharger nos VaifTeaux,
au lieu que les autres nations en tircnt de
leurs ctablilfemens &n’enmanquent point.
Troifiemement parce que le commerce de
l’or eit tres peu de chofe, n’y ayant que
celui quc les Portugals y apportent du Bre-
fil, au lieu qu’on en peut traiter tons les
ans aux Trofs-Pointes cinq ou lix cent
marcs, & m£me davantage a pruportion
que nos magalins fe trouveront fournisde
bonnes marchandifes. Quatrieinemcnt ,
parce qu’il eit für qu’on peut traiter dans
cet endroir au moins quatre millc captifs
tous les ans ä un prix bien au-defibus de
celui de Juda; & enfin parce qu’il eil de
l’interet de notre nation&dcfon commer-
ce de diminuer autant qu’il fern pofiiblele
commerce des autres nations , dont Patten*
tion continuelle eit de faire tomber le 116-
tre pour s’elever für nos ruines, äquoiils
ne rdufii/Ient que trop bien.
Les ddpenf s pour rentretien deceFort
ne peuvent aller tous les ans qu’ä trente
ou treate-lix mille livres, ce qui n’elt pas
un
*3* V O Y A G E S
un objct qui doive arrdter une Compagnie
aufli puiflfonce que celle d’aujourd’hui^lur
touc quand eile voudra conliderer un pcu
attentivement fes interets , & ce qu’on
vicnt de dire ci-devant.
Ges raisons fouventrcpetdcs avoienten-
fin ouvcrt les yeux de la Compagnie Fran-
£oife, & l’avoient determinee ä accepter ce
que ia bonne volontd de ces Negres lui
offre/it ; elledonna ordre ä un de les Ca-
pitaines d’y paffer, de voir l’etat des cho-
les, & de laifier dans le Fort les gens qui
feroient ndeeffaires pour le garder, avec
des marchandifes de traite pour le com-
merce. Le projet dtoit beau & la rdüffite
infaillible. On pouvoit des le lendemain
traiter avec les Negres & faire un com-
merce avantageux , dont le prolit dtoit
clair & prompt, la choil* du mondela plus
Eautesdcsau g°ut des Compagnies. Ce Capitaine
Francois au par negligence, malice, ignoranceouau-
iujctduFoittrcment, n’executa point les ordres de fes
Joint«15 maitres ^ il depafia le cap des trois Poin-
tes, & dit a Ion retour que quand ils s’d-
toit apper^u de Ion erreur, il n’dtoit plus
tems d’y remedier, parce qu’il n’avoit pfl
gagtier le vent, ni forcer les courans qui
l’avoient portd a Juda.
Quoiqu’il n’y eut rien de fi pitoyable
que ces raifons, il fallut que la Compa-
gnie s’en contentät, & elleperditpcut-etre
pour toujours un dtabliflement confidera«
ble tout fair, & dans lequel eile n’avoit
que du profit a faire fans courir lemoindre
rilque.
T ous
en Guine’e et a Cayenne. 233
Tous les Navigateurs fyavcnt qu’il n’y
a point de c6te au monde quifoitpiusaifee
a reconnoitre & a aborder. Le moüilla-
ge eil bon par tout ; li le vent 011 les cou-
rans s’oppofent ä la route qu’on veut faire,
on peut moüiller & atrendre fans peril
qu’on puiffe levcr l’ancre & continuer la
route ;quelquebrume qu’il y ait, on peut
s’approcher de terre autant qu’il dt ndcef-
faire pour la reconnoitre, & moüillerjuf-
qu’ä ce qu’il plaife au vent de s’appailer
ou de devenir meilleur. Coinment depaf-
fer un cndroit aulli aife ä reconnoitre que
cccap? & quand on Pauroit ddpa!Te,qui
peut empecher de le regngner ä force de
borddes ? Les vailleaux gros & petits qui
font le commerce le long de la cöte, font
to s les jours cctte manceuvre. Elle n’efl
donc pas impoffible , la Compagnie dt donc
redevablc a la mauvai t* volonnf de ceCa-
pitaine de la perte de l’dablillemem qu’on
lui offroit.
Les Hollandois ont <5t 6 plus fages; leur
General , reiident ä la Mine, ne le rebuta
pas du mauvais fucces de fa premiere ten-
tative, & voyant que la bonne volontd de
Jean Commain pour nous , ne changeoit LesHollae»
point, il refolut de le poufler ä bout, & kFcxi
de profiter de la faute du Capitaine de lades tiaisC
Compagnie, il fit un armement nouveau romtes*
& bien plus confiderable que le premier,
fe mit une feconde fois lui-meme a la t£te
de fes troupes, remonta au cap, fitfadel-
cente, alfidgea la Fortcrdfe , & malgrd
la reliftancc longue & vigourcufe des Ne-
gres
134 V 0 A G E S
gres qui la defendoient, il l’cmporta, &
prit toutes les precautions ndceifairespour
la conferver maigre tous les efforts que
les Negres pouvoient faire pour la repren-
dre ; car il eit convainca qu’ils ne fouffrent
que malgrd eux fa Nation & fes manie-
res.
Le Gdndral Hollandois etoit occupd ä
ce lidge, quand le Chevalier des M.***
palla ä la Mine au mois de Janvier ijif.
TortdeBo- Les Hollandois ont un autreFort ap-
uou. pelld ßotrou, ä deux lieues ou environ ä
l’Elt ..u cap des trois Pointes.
Us en avoient encore un autre ä ux
lieues ä l’Eit de Bocrou, appelle Witfen ,
alfez voilin deTacoravi, oü nos anciens
negocians avoient un Comptoir, dont on
voit encore les mazures für la montagne.
Les Anglois prirent le Fort de Witfen au
Fort deWit-mois d’Avril 1664, mais l’Amiral Rui-
fcß, ter le reprit l’annde luivante ; & voyant
que la ddpenfe que I’on faifoit pour le
garder excedoit de beaucoup le profit que
fa Compagnie en retiroit, il l’abandonna
apres l’avoir rafd jufqu’aux* fondemens.
Des qu’on a doubld laderniere pointe de
PElt du cap des trois Pointes, on voit que
la cftte court Eit Nord-Elt & OüelFSud-
Oüelt jufqu’ä Ardres.
Saina eit un endroit des plus confide-
rables de la cAte d’Or, il eit ä quatre
lieues i l’Elt de Tacoravi: il contient en-
viron deux eens cafes, il eit fitud für une
petite eminencc dont la mer baigne lepied.
Ses habitans font prefque tous pöcheurs de
pro-
en Guine’e et a Cayenne. 235*
profefiion & des plus habiles dans leur
melier, lls font une efpece de republique
gouvernde par des chefs fous le nom de
Capituines, fous la protc&ion du Roi de
Gravi. Ce Prince demeure au Nord a
quelques Heues du bord de la mer ; il
elc riche , & fori conlidcrd de fcs voi-
fins.
Les Portugals avoient un coinptoir &
une redoute ä Sama. Les Hollandois fe
font emparez de Pun & de l’autrc, & y
font un commerce coniiderable, parceque
c’eff le rendez vous de tous les Negres des
environs. II paffe ä cAte de ce village une
affez groffe riviere que les Negres difent
venir de fort loin. O11 raremonteeen cha-
loupe environ -foixante Heues, apresquoi
on a dte obligd de revenir furfespas, par-
ce qu’on Pa trouvee barree par une chaine
de rochers d’une tres-grandehauteur. Gel-
te difficultc afaitdchoüer les deffei ns qu’on
avoit de penetrer dans un pais qu’on fup-
pofoit plein de richeffes.
Le Royaume de Gnaffo ouCommendo
commence ä quatre Heues a l’Eff de Sama. Royaume de
Commendo, Fefu & Sabou ne faifoientCommendo
autrefois qu’un Royaume, il dtoltalojs puif-?^
laut & riche; depuis fa divifion il eftfort10*
diminud. Les Negres appellent Ajata, ce
que nous nommons Commendo, & les
Portugals lui ont donnd le nom de Aldea
de Torr es , on le connoit encorc fous le
110m de petit Commendo ponr Iediftinguer
de Gnaffo qui eff le plus avahed dans les
terres , auquel 011 a donnd le nom de
grand
23 6 V O y A G E s
grand Commcndo; tout ce paVs eftextre-
mement fertile & abondant en toutes les
choies ndceliaires ä la vie. II lc tienctous
les jours au pctir Commcndo un mnrche
celebre & des mieux fournis de toute la
Guinee , & peut-etre de toute l’Afri-
que.
Quoique le commcrcc de l’or n’y foit
pas aulTi coniiderable qu’aux eudroits que
nous avons mar que ci-devant, & quela
Mine & autres lieux dont nous allons par-
ier , nos anciens compatriotes y avoient
fait un dtabliffement qui leur fervoitinfini-
ment pour fournir ä leurs Vaiffeaux lesvi-
vres & les rafraichiffemens dont ils avo-
ient befoin pour les voyages versl’Eft, &
pour leur retour en France. Les naturels
du pa'is ont confcrve de pere en fils une
tcndre affedtion pour notre nation , & ne
fouhaitent rien avec plus de pafiion que
de nous voir rctablis dans leur pa’is. Ils
font toutes fortes de careffes aux Fran*
<;ois qui paffem par leur Village , & ne
manquent pas de leur montrer les reftes
de notre ancien Comptoir. II etoit au
Nord du Village für une petite dlevation,
dont la demeure etoit faine, ä caufe dela
fraicheur de l’air qu’ony refpiroit. Ilavoit
au Nord des collines couvertes de grands
arbres, lamer au Sud & a l’üiieft ; h pe-
tite riviere, dont l’embouchure qui eit a
rOüeft, fait un petit Port affez commo-
de pour de moyens Bätimens.
Un Voyageur moderne rapporte quele
Roi de Commendo, qui demeure au grand
Com-
en Güine’e et a Cayenne 237
Commendo ou Gnaffo , a quatrc Heues
du bord de la mer, ayant appris qu’il y
avoit un Bätiment Francois moüiile ä la
rade, 1 ui avoit envoyd un prdfent de ra-
fraichiflemens, & avoit fait dire au Capi-
taine qu’il ne feroit jamais alliance avec les
autres Europdens , taut qu’il auroit la
moindre efperancc de voir encoreunefois
les Franfois dtablis chez lui. Que c’dtoit
dans cette vue qu’il avoit refufc le pavil-
lon Hollandois que le General de la Mi-
ne lui avoit envoyd, & qu’il lui avoit fait
dire que fon paVs avoit et d de tont tems
aux Francois, & qu’il leroit toüjoursa
le.ur fervice.
Je n’ai gardc de dire , qu’un etabli/Te-
ment ä Commendo foit par lui-memc
d’un grand avantage pour la Compagnie;
le commerce 11’y eil pas afTez conliderablc
pour le prdfent. II eit vrai qu’il pourroit
ledevenir, & dtre une furieufe dpinc au
pied des Hollandois dtablis au Chätcau de
la Mine, parce qu’il les priVeroit des vi-
vres & des rafraichiflemens qu’ils tirentde
cet Etat, & que le fourniflant des mar-
chandifes d’Europe qui lui font neceffai-
res, i!s les obligeroir d’apporter de Toren
dchange de ce qu’ils en tireroient, qui ne
manqueroit pas de nous revenir;mais il fau-
droit pour cela avoir undtabliüementprin-
cipal aux trois Pointes, ou ä Sama, ou ä
Tacoravi.
Si on m’objefte que je propofe bien des
dtabliflemens, & que les frais emportero-
knt tout le profit du commerce qui s’y fe-
roit,
Etablifle-
ment des
Francois
aux cötes
d’Afiique
cn 1366,
2.33 V O Y A G E S
roit, & qu’ils feroient ä Charge äla Com-
pagnie, je n’ai qu’un niot a rfpondrerc’elt
que les Hollandois y en ont bien davanta-
ge, & qu’ils font obligez d’avoir de groi-
les garnifons ponr s’oppoter aux etrangers
& aux naturcls du pais, & cependant leur
Compagnie s’ennchit dans ce commerce.
Ne peut-on pas, en les imitant, joüir des
meines avantagcs ?
CHAPITRE XI.
du Chateau de laMine.
Hiftoire de cet etablijfemnU
T E Chateau de la Mine, connu fous
J_He nom de Saint George de la Mine,
eit le Comptoir principal & la meilleure
ForterdTe que les Hollandois ont für la
cöre d’Or. C’eft la refidcnce de leur Di-
reöeur & Commandant General, le cen-
trede leur commerce, duquel dependent
tous leurs Comptoirs.
L’&abliHement que les Europeens ont
ä la Mine, eit abfoJument l’ouvrage des
Normands, c’elt-a-dire des Dieppois, &
de ceux de Roüen, qui firentune Com-
pagnie & uneSocicte de commerce en 1366.
Les Dieppois avoient reconnu les cötes
d’Afrique depuis le cap Verd jufqu’ä Rio
Sextos, für la cöte deMalaguettede&raii-
nee 1364, 11 le bornerent pendant qna-
torzc
em Guine’e et a Cayenne. 239
torze ou quinze ans au commerce del’i-
voire, du poivre, de Pambregris, du cot-
ton, & de quelques autres marchandlfes.
Ce ne fut qu’en 1380. fous le regne mal-
heureux de Charles VI. qu’ils reconnu-
rent la cöted’Or, au-dela du capdestrois
Pointes, & que leur Vaiii'cau, appelle la
Notre-Dame de bon Voyage, etant ren-
tre a Dieppe 9. mois apres en etre parti f
apporta outre les Marchandifes ordinaires
une quantitd d’or, qui enrichit bien vite
la Compagnie, & qui l’encouragcaä pouf-
fer plus vivement fon commerce dans cc
riche paVs.
Us firent partir de Dieppe en 1382 trois
VaiiTeaux , dont Tun , appelld le Saint Ni-
colas , s’arr^ta au üeu qu’ils nommerent
la mine d’Or, a caufe de la quantite dece
mecail qu’ils y traiterent & dont ils rap-
porterent une tres-iiche Charge apres dix
mois de navigation.
Ces heureux lucces firent refoudre la
Compagnie ä s’ecabiir folidement für cette
cöte, au lieu appelle la Mine, quand me-
me ils feroient obligez pour cela d’aban-
donner tous les autres etablififemens qu’ils
avoient au cap Verd , a Mourd, au petit
Dieppe, au grand 6c petit Paris, 6c end’au-
tres endroits. Pour cet effet , ils firent par-
tir de Dieppe trois Vaiffeauxen 1383 dont
les deux plus grands £toient leßezdes ma-
teriaux propres ä bntirune löge. Ils mirent
la mainäPcruvre des qu’ilsturent arrivez;
6c pendant que les uns s’appliquoient au
commerce avec les naturels du pais , les
autres
24 o V O Y A G E S
autrcs , aidcz par ces mßmes natnrels, bi-
tirent la löge, oüils laillerentdonze hom-
mes avcc des vivres &des marchandiles de
traite, & les inltrudtlons neceflaires pour
connoicrc le pai's & augmemer 1c com-
merce qu’ils avoient commencd d’y eta-
blir. Ges deux V aiflfeaux revinrent ä Dicppe
tres-richement chargez apres un voyagc
de dix mois; le plus petit , qui avoit or-
dre deddeouvrir les cAtes'vers l’Eßyayant
dtd emportd par les courans, reprit ia rou-
te de Dieppc , & arriva trois mois avant les
autres. On le fit partir a l’inftant que les
autrcs arriverent, & on le chargcade mar-
chandifcs de traite & de tont ce qui dtoit
ndeeflaire pourceux qui dtoientdemeurez
***** ä rdcabliflement de la Mine, qui s’aug-
p^ricsFran- mcnta ^ fort C!1 de quatre annccs
^ois ca par les Francois, quis’y dtablirent, qu’on
***** fut obligd d’agrandir les bätimens, de les
enfermer d’une forte muraille avcc des
tours & des batteries, & d’y bätir une E-
glife , qu’on voit encore aujourd’hui, au
lieu de la petite Chapelle qu’on y avoit
elevdc dansl'e commcncement.
Voilä l’cpoque de la Fondation du Chd-
tcau de la Mine, qu’on ne peut avanccr
ni reculer qu’entrc 1383. & 1386.
Cet heureux & riche commerce conti-
nua für le meine pied julqu’en 1410. que
les guerres civiles commenccrcnt a defo-
ler la France pendant le regne de Char-
les VI. & une partie de celui de Charles
VII. fon Snccefienr.
alcadence Pendant ces tems detroubles, les Mar-
chands
EM GüIME’e E* A CAYENME. 24T
chands aflociez de Dieppe & de Roücn , ducon '
fiers des grandes riche/lesque le commer-
cc d’Afrique leur avoic apportdes , com-
mencerent d’avoir honte de la qualite de
inarchaiids , ä qui cependant ils dc-
voient tout cc qu’ils etoient. Ils quittc-
rem les livres & les balances , endoffe-
rent lä cuira/Tc , & par un exces defo*
lic qu’011 ne peut allez d<5plorer, allerem
fe faire tuer ou fe ruiner dans des querel-
ies, od des gens de leuretat ne devoient
pas prendre la moindre part. Les plus fa-
ges, qui avoient continue des’enrichir en
coiitinuant le commerce , moururent &
lailferent des enlans tres-riches , qui eu»
rent la folie de contrefaire la Nobleflc,
& de s’aller ruiner comme cux ä la guer-
rc. Le commerce tomba peu a peu pen-
dant ces tems malheureux , & difparut
einierement environ quatre-vingt ou qua-
tre-vingt-dix ans apres rhcurcux dtablifle-
inent dont je viens de parier.
Ce futen 1414. que les Pomigais, aufli rrcmIcrcs
peu connus alors hors de leur petit pais , enrreprifes
qu’il Pont ete depuis dans les quatre par-dc$ form-
ties du monde, commenccrent ä cultiversaiseü,<*M'
la navigation qui les a rendus ii cdlebres.
Ils virent les cötesoccidentalcs d’Afrique,
ils d^couvrircnt les liles de Porto-Santo
& de Madere, & s’y ^tablirent : ils ponL
ferent jufqu’ä celles du cap Verd, dont
ils s’emparerent. Je donnerai dans un
autre endroit l’hiftoire de leurs decouver-
tes & de leurs dtabliflTemens. Ils equiperent
enfin un.Vaiffeau conliderable , & l’en-
Tom. L L voye-
l+l V O Y A G E S
voyerent courir 1 es cötes d’Afrique , &
voir s’il n’y auroit pas moyen de recueil-
lir dans ce pai’s autant de richefles que
les Francois en avoient tir£es.
Ce Vailfeau partit de Lisbonne dans le
mois d’Aoüt ^öy.mais comme il fetrou-
va aux cötes mcridionales de l’Afrique
Les rertu- dans le temps des pluyes , l’^quipage fut
giisfomiet* attaqud fi violemment des maladies ordi-
sIIiiVtIio' na*rcs el1 cette ^on > qu’il ne fe trouva
masVous qa pas allez de inonde pour faire la manoeu-
ligne lc 11. vre neceflaire ; de maniere que le vailTeau
jdcc. 1465. fQt entraind par les courans , & portd ä
une IÜe fous la ligne , ä laquelle ils ont
donne le norn de Saint Thomd ou Tho-
mas , parcc qu’ils y mouillcrent le 21.
Decembre jour dddid ä cet Apötre.
Ils dtfpccerent leur Vaiffcau , & en fi-
rent deux caravelles , & s’&abürcnt für
cette Ifle, oü trouvant en abondance tou-
tes les chofes ndeeflaires ä la vie, ils en-
voyerent une de leurs caravelles en Por-
tugal ,, porter les nouvelles de leur nau-
frage , de leur ddcouverte & de leur^ta-
bliffement. Le Roi de Portugal y envoya
du monde en 1467.
Les Portugals qui dtoient demeurcz ä
Saint Thom<5 , fe fervirent de Pautre ca-
ravelle, pour ddcouvrir le pai's. Ils vin-
rent ä une Ille , plus au Nord que celle
deSaint Thomd oü ils etoient, ä qui ils
donnerent le nom de 1’lfle du Prince ä
l’honneur du fils aind de leur Roi, puis
äune autre qu’ils nommerent Fernando
Poo, du nom de celui qui les conduifoit t
en Guine’e et a Cayenne. 243
ou quiles commandoit.Ilsddcouvrirenten-
faite la cötc de la terre-ferme de Benin,
& en fuivant & remontant Ja cöre, ilsar-
riverent a Accara, oü ils trouverent dcl’or.
La vue de ce metail les rejoüit infini-
ment, Ils retournerent ä Saint Thome ,
oü apres avoir conferd avec celui qui y gaicsss^^u-
commandoit , ils prirent tout ce que le büflem *
lieu put offrir , & retournerent faire unAccaxa.
ctabliiTement ä Accara. On peut fixer l’e-
poque de cet dtablillementa l’anncemille
qnatre eens quatre-vingt.
Trois ans apres, ils reconnurent leFort
de la Mine, que nous avions abandonnef
quclquc temps auparavant , ä caufe des
guerres & de la mauvaile conduite de
ceux qui dtoient ä la tete de notre com-
liierce.
Ils y retourncrerent en 14S4. fous le llss’etabii-
regne de notre Roi Charles VIII. Ils
reut ä terre le 23. Avril , jour dddie au nc en 11
martyr Saint George. Ils s’emparerentai-
fernem du Chäteau que nous avions a*
bandonnd , ils y ajouterent des fortifica-
tions nouvelles &conliderablcs,&lenom-
merent le Chateau de S. George de la
Mine, ä caufe du Saint dont l’Eglife ho-
noroit la memoire le jour qu’ils en pri-
rent poflefiion.
Ce fut aiors que le Roi de Portugal
forma une Compagnie pour faire le com-
merce de cette cöte, a l’exclufion de tous
fes autres fujets.
Cette Compagnie fit batir unFortaAxi-
me, ai ’Oüeft du cap des trois Pointes ,
L 2 eile
244 V O Y A G £ S
eile ctablit une cafe ou comptoir ä Acha-
ma ou Sama pour en tirer des vivres, &
eut foin de s’emparer de tous les lieux
que nous avions etablis & que nous a-
vions abandonnez.
Pottu- Hs joüirent paifiblement de ces lieux,
crez äAcca- & y firent feuls le commerce pcndant pres
ia par ics de Cent ans, ce qui repandit tant de ri-
Kegrcs cheflfes dans leur paVs & les renditfi fiers,
qu’ils reduifirent les Ncgres fous le jong
d’une fervitude, fi infuportable ä ces peu-
ples, qu’ä la fin ceux d’Accara ayantafc
fembld fous divers prdtextes un nombre
confiderable de Negres , ils furprirent la
Forterefle & maJfacrerent tous les Portu*
gais, & raferent le Fort entiercment.
Le Gdndral Portugals de la Mine ayant
appris ce malfacre, envoya un nombre de
canots bien armez pour chätier ces rebelles
& reprendre le polle; mais les Accarois
les attendirent de picd. ferme, les empd-
cherent de defcendre a terre, & tout ce
que les Portugais purent obtenir d’eux ,
fut que feulement deux ou trois d’entre-
cux mettroient ä terre les marchandiles
qu’ils avoient ä traiter, & que s’etantre-
tirez, les Ncgres viendroient prendre ce
dont ils auroient befoin, & mettroient ä
Ja place la quantitd d’or qui rdpondroit
au prix de la marchandife. Les fiers Por-
tugais furent obligez d’en paffer par-la ,
& aimerent mieux fe foumettre ä cette
miniere de traiter, que de perdre tout a
fait un commerce qui leur dtoit fi avan-
tageux-
Ce
en Guine’e et a Cayenne. 24?
Cependmu les Francois joüiilans d’un Cruaute des
peu de repos für la fin du regne de Char- Port°ßaisr
les IX. Hs revinrenc en 15-^4. lur les c6-
tes de Maniguctte 6c m£me ä la cöte d’or;
mais coinme la marine des Portugals e-
toic augmentee autant que la nötre dtoit
tombce , nos foibles bätimens n’ofoient
fe hazarder d’aller dans les lieux voifins de
ceux oü les Portugals avoient des Fortc-
refles , parce qu’ils avoient toüjours des
Vaifleaux armez qui rodoient fans celle
lur les cöres, qui prenoient les Vailfeaux
qu’ils trouvoient faifans latraite, mafla-
croient lans pitid une partie des Equipa-
ges, & tenoient le reftc dans une tres-duie
prifon, pour ne pas dire dans un efcla-
vage des plus affreux. C’eft ce qui arriva
en if86. a un grand Vaiffeau de Dieppe
nomine PEfperance, en 1^91 . a un autre
Vaiffeau qu’ils enleverent ä la rade ducap
de Corfe , & ä plufieurs autres dont ils
gardoient les prifonniers avec taut de ri-
gueur , que c’dtoit un crime digne de la
mort ä un prifonnier s’il entreprenoitdele
fauver. Un jeune Francois qui gdmilfoit
depuis huit ans dans les fers ä la Mine,a-
yant trouvd moyen de fe fauver, 6c ayant
c'te repris le 17. Decembre 1*99. fut at-
tachd ä la bouche d’un canon auquel 011
mit 1c feu. Cette a&ion barbare dpouvan-
ta tellement les autres prifonniers, qu’ils
perirent tous miferablement dans Les pri-
ibns.
Nous ne laiflames pas cependant dere-
iever un peu notre commerce, 6c Profi-
le 2 tant
'24 6 V O V A G F S
taut de Pamitie que les naturelsda pa Vs a-
voient pour nous, qui augmentoit a Pro-
portion de la haine qu’ils avoient pour les
Portugals, ä caufe de leurs manieres du-
res, cruelles & infuportables, nous nous
retablimes ä Accara , ä Cormantin , &
nous batimes un petit Fort ä Tacoravi.
Ces nouveaux Comptoirs choquerent in-
finiment les Portugals, ils s’en prirent aux
Negres, pillerent leurs villages, brölerent
ieurs canots , & leur ddfendirenr fous pei-
nc de la vie d’avoir aucun commerce avec
. nous. Tout cela auroit etd fans effet, &
ab!ndon?-°I,llous nous feri°n!> rdtablisdansnos anciens
nent unc fc portes & nous aurions fait fleurir de nouveau
conde fois la notre commerce , fi les gnerres de religion &
cjtc ’Or |£S guerres civJies qui defolerent encora
la France fous le regne Henri III. &une
parti de celui de Henri IV. ne nous avo-
ient encore obligez d’abandonner nos <5ta-
bli/Temens de PAfrique meridionale , de
maniere qu’il ne nous refta de tan t de
Comptoirs & d’dtablirtemeus confidera-
bles que nous avions für les cötes de PA-
frique, que celui de la riviere du Niger
ou Senegal.
Les Hollandois vinrent ä la fin nous
venger & chätier lesPortugais , des cruau-
tez innouies qu’ils avoient exercees lur
nous, quand ils s’<£toient trouvez les plus
forts, & für les Negres dont ils avoient
opprimd lalibertd.
Ces peuples, qui femblent nez pour la
mer, ne s’tftoient cependant gueres <£car-
tez de leurs cötes, & n’avoient porte leur
CQ1U'
em Guime’e et a Cayenne 247
commerce que da c6rö du Nord jufqu’en
Tan iS9S- qu’ils parurent für les cötes de
Guinee. La nouveaute qui a toüjours ea
des charmes pour rout Ie monde, & pour
les Negres, plus encore que pour les au*
tres, les tit recevoir ä bras ouverts par ces
peuples. Ils leur firent le recit des mau-
vaifes manieres des Portugals, &lesprie-
rent de les aider ä fecoiier le joug de ces
maitres impitoyables. La charitd y enga-
gea les Hoilandois peut-etre autant que
la vüe des profits immenfes qu’ils fc-
roient, s’ils pouvoient prendre la place des
Portugals; mais il falloit £tre dtabli dans
le paYs pour venir ä bout de ce deffein
qui £toit grand & d’une tres-difficileexe-
cution; car les Portugals £toientpuiflans,
ils avoient des Fortereffes conliderables ,
de bonnes troupes, de gros Vaifieaux &
des Commandans braves & experimen-
tez.
La vüe du gain emp£cha les Hoilandois
de faire attention ä toutcela: ils traiterent
avec les Negres , qui leur donnerent le
choix de tous les endroits dont ils pou-
voient encore difpofer, les preflferent de
s’etablir & de faire un Fort qui les mit
ä couvert des infultes des Portugals, &
qui füt un lieu de refuge pour les natu-
rels du pais. Ils s’dtablirent aucapCor-
fe, & y batirent un petit Fort qui futdans
la fuite la ruine des Portugais» parccqu’il
caufa la prifeduChäteau de la Ädine kur
principale Fortcrefle, qui futfuivie detou-
tes celles qu’ils avoient iur la cöte juf*
L 4 qu’ä
248 V O Y A G E S
qu’ä Benin & Angola , oü ils font cncore
les maitres.
Quoique la deferiptfon du Chateau de
la Mine & l’hiftoire de fa prife par les
Hollandois, paroilfent allez hors d’ceuvre
dans cettc relation, & qu’etant Francois
je 11’aye aucun interet a entrer dans cctte
ilifcuffion ; j’ai erü faire plaiiir au public
de rinftruire de la lituation des affaires des
Portugals für cette cöte , oü les autres
Europeens fe font acquis le droit de vi-
hter les batimens Portugais qui viennent
du Brcfil traiter des captifs, &delescon-
fifquer s’ils 011t ä bord des marchandifes
de traite autres que de l’or. Les Hollan-
dois pretendent que cesbätimens arrivans
ä la cöte font obligez d’aller au Chateau
de la Mine , d’y faire leur ddclaration ,
de fouffrir la vifite & de payer ccrtains
droits, a faute de quoi les garde-eötes
qui les trouvent, les enlcvent, & ils font
regardez comme de bonne prife & confif-
quez. Toute la grace qu’on leur a faire,
c’eft de ne les pas obliger d’aller a laMine
quand le tems les cn emp£che, mais de
pouvoir faire leur ddclaration au premier
Comptoir Hollandois qu’ils trouvent , fotif-
frir la vifite & payer les droits. Apres
quoi munis d’un certificat & d’une quit*
tance en bonne forme du Chefdu Comp-
toir , ils peuvent aller ä Juda & autres
lieux de la cöte faire leur traite , fans
crainte d’ctre vifitez davantage ni confif.
quez,
Cctts
en Guike’e et a Cayenne. 249
Cette foumiifion m’a paru (i honteufc
pour unc Nation aufli fiere que la Portu-
gaife, que j’ai cru nepasperdremontemps
a en rechercher Torigine , & qucl droit
ont les Hollandois de Pexiger. Ccux que
j’ai confulte la deflus , & en particulier
le Chevalier des M.*** dont j’ai des m d-
moires particuliers für cet article, preten-
dent tous que les Hollandois jouiuent de
ce droit , en vertu d’un accord fait entre
enx & les Portugals, quand les premiers ^^uentrT
cederent aux feconds ce qu’ils polldloientiespoitugais
au Brefil, en dchange de ce que ceux-ci & Jes Hoi-
pofledoient für la cote d’Or: & qu’ii futiaucioi^
itipuld entre les deux Nattons , que les
Portugais ne pourroient venir traiter ä la
cöte d’Or, qu’aux condition« que j’airap-
porte ci-deflus.
Cela m’a paru une fable, d’autant que
tout le monde a entre les mains les rela-
tions de la reprife du Breill für les Hol-
landois par les Portugais, & de la prife
du Chateau de la Mine & autres placcs
de la cote d’ür par les Hollandois für les
Portugais, fans que dans aucune des ca-
pitulations il foit fait la moindremention
de cet accord pretendu , qui dt pourtant
la piece fondamemate de ce droit, &dela
vexation que foutfreut les fujets duRoide
Portugal, fans qu’ii paroilfe que ce Prin-
ce ait ufd de reprelailles, ou qu’ii fe foit
plaint du moins jufqu’en i’annde i720.car
depuis ce temsdä les avis publics difent
que fon Ambafladeur a la Haye fair des
grandes inftauces uour obtenir un Regle
L s men t
ISO V O Y A G E $
mentlä-defTus, qui mctte les Portugals ä
couvert de cette vexation. Si les memoi-
res qu’on mTa promis lä-deflus arrivcnt ä
tems , je l^s ferai fmprimer ä la fin de
ce volume, En attendant je vais rappor-
tcr l’hiltoire de Petabli/Tementde ce droit ,
tel que le Chevalier & bcaucoup d’autrcs
Europeens iadebitent, & la croyent etre
une fuite de la prife du Chateau de la
Mine.
11s precendent que lors de la prife du
Fort de laMine , lesHollandois n’avoient
encore aucun dtabliflfement cn Guiiufe ,
Hiftolrcde^ qu’un Vaifleau Hollandois ayant moü-
]a prife de la illd ä la rade de la Mine, foit par neceffi-
jviinepar|est^ i foit dans la vue d’examiner ce qui fc
^[^^.pallbitchezles Portugais, tut parfaitemenc
vaiier des bien re<jü du Gouverneur Portugals. On
M. fe fit des prdfens, on fe regala & le Gou-
verneur traita beaucoup d’or avec lesHol-
landois pour fon compte particulier avec
des marchandifes d’Europe, für lefquelles
il y avoir un profit conliderable ä faire.
.La traite achevee , le Gouverneur invita
le Capitaine ä revenir, & ä lui apporter
unc carguaifon encore plus coniiderable,
lui promettant que fon voyage lui feroit
d’autant plus avantageux, qu’il trouveroic
de l’or & de Tivoire tout pret pour faire la
Charge fans retardement. Ils fe fdparerent
avec de graudes alfurances efune parfaite
amitie.
Le Hollandois etant de retour en fon
paVs avec une tres-riche Charge, fit voir
aux Eta\$ de quelle conlequence il letir
ctoit
en Guine’e et a Cayenne;
6toit de s’emparer de cetie place , les mo-
ycns qu’il avoit de l’emporter fans beau-
coup de peine, & les melures qu’il falloit
prendre pour cela. On loüa fon deflfein,
on l’approuva & cvn refolut de tenter for-
tune; on fit faire pour cela des canons
courts & legers, on les emballa dans des
caifles comme les autres marchandifes ;on
emballa de m£meles munhions & les me-
nues armes. On fit cn diligence embar*
quer les autres marchandifes de traite ,
avec des prdfens confiderables pour cc
Gouverneur intereflfe ou infidele , & a «.
lieu d’un dquipage de 25. a 30. homtnes
qu’on a accoätume demettredans un Vaif-
feau de quarante canons, 011 y fit entrer
pres de trois eens hommes choifis , entre
ce qu’il y avoit de plus braves & de plus
intrepides.
Le Vaifleau parut devant la Mine eil
moins de fix mois ; le befoin d’eau, debois,
de rafraichiflemens y un bon nombre de
malades qui avoient befoin d’£tre mis ä
terre pour recouvrer leur fantd , furent
les pretextes fpecieux, fous lefquelsleCa-
pitaine demanda au Gouverneur la per-
miffion de faire des tentes pour mettre
fes malades. O11 chercha un endroit bien
acre , & le Capitaine n’en trouva point
qui lui parüt plus propre qu’une petite 6-
minence a la portee du moufquet du Fort.
Le Gouverneur la luiaccordavolontiers;
& comment l’auroit'il pü refufer äunarm
qui lui apportoit des prdfens confiderables,
& qui gagnerpardes libcralitez faires
L 6 avec
V O Y A G E S
avec ftgefle ä tous fes Officiers, 6c <fcm$
Ic'fquelics fes iimples foldats meines trou-
verent leur parr. Les teures für ent donc
etablies, les malades fe plaignfrent de Pex-
ces de la chaleur dont de Iimples toiles
ne les garanti/Toient pas, on jugea ä pro-
pös de faire des baraqnes- Les Portugals
firent amaifer & porter für les lieux les
materiaux ndeeflaires par leurs cf claves ;
les loldats Portugals qui dtoient bien payr/.
&traitez ä merveillc, $*empreffcrem d*ai-
der les Hollandois : & les Ingenieurs
Hollandois, transformez en Chirurgiens,
les difpoferent de maniere qu’il fut faeile
de les changer en une batterie, qui voyoit
de revers tout le Fort Portugals. On y
pla<ja pendant deux nuits & un jour les
canons emballez & les munitfciis de guer-
re, & pendant qu’on regaloic a bord avec
une magnificence qui n’eft point du tout
ordinaireaux Hollandois, le Gouverneur
& fes Officiers, & qu’on les Iaifia mai-
tres de !a traite avantagenfe qu’on faifoic
avec eux, on fe difpofa a les a (Ti dg er dans
les formes, fi la furprife que Fon mdditoit
tfavoii pas tout fon eftet.
On fit plus , fous pretexte d’avoir du
gibter pour mieux regaler le Gouverneur
6c fes Officiers, on engagea la plüpart de
ces Officiers ä une grande partie de chafle,
pour laquelle ils eurent l’honndtetd de prdter
des armes & des munitions aux Hollan-
dois y qui arfectoient de n’en point mettre
h terre; on la fit durer jufqu’au comnten-
cement de la nuit, On Jes invita ä venir
fe
em Guine’e et a Cayenne. 25*3
fc rafraichir aux baraques, ils y trouverenc
un grand repas, & on les fit boire dema-
liiere qu’ils ne furent plus en ctat de re-
trouver le cbemin de leurforterefife, ilfal-
lut coucher aux baraques. On ddmafqua
pendant la nuit la batterie, les cafes qui
ia couvroierit furent abattues; les malades
le trouverent für pied & vetus, non plus
comme des matelots , mais comme des
foldats , & armez comme ilsdevoient etre.
Les Chirurgiens changerent de figure; & Hol-
des que l’auroreparut, on envoya fommer lcFort
le Gouverneur de le rendre avec menaces de la Mine/
de le paffer, & tout fon monde, aufilde
rdpee , s’il tardoit plus d’un heurc a fc
ddterminer ä faire ce qu’on demandoit de
1 ui.
LeVaiffeau Hollandois s’approcha en
m£me tems de la Fortereffe, s’emboffadc-
vant fes canons, tous pailez d’un bordde*
tapez , & les Canoniers le boute-feu ä la
main.
Soit que le Gouverneur füt d’intclligcn-
ce, foit qu’il ne fut pas en dtat de fe def-
fendre, foit que fesmeilleurs Officiersfuf-
fent entre les mains des Hollandois, avec
qui ils avoient loupd & paffd la nuit, il
capitula & rendit la place : il n’y eut ni
morts ni blellez. Ceux quidormoientdans
les baraques, furent bien furpris ä leurre-
veil du changement qui s’dtoitfait pendant
leur fommeil ; il fallut qu’ils fignaffent la
capitulation , apres quoi ils s’embarquerent
dans un petit Bätiment Portugals qui droit
tu rade* qui le$ porta äflfle Saint Thome.
L 7 Cctte
Vo y a g e s
Cctte relation ne inanque pas de diff?-
cultez pour etre crue, il en refulte poui>
tant qu’on n’y parle point de Pdchangedu
Brefil, ni du prdteudu droit de vifiter les
Bätimens Portugais traitans ä la cöte, de
leur faire payer le dixieine, & de les ren*
dre fujets ä confifcation s’iis fe trouvent
avoir manqud ä ces dures & honteufes
conditions.
Voyons ä prefentde quelle maniere les
Hollandois rapportent la prife de la Mine,
il ne pourront pas difconvenir de ce queje
vais dire , puifque je ne ferai prefque que
copier leur Hiftorien Dapper, dansfadef-
cription de PAfrique, page 280, & fuiv.
Voici fes paroles.
Miftoire du ^ e F°rt de Mine, ainfi nomme a
Fortdcia caufe des mines d’or qui ne font pas loin ,
Mine leion eft fitud für les confins du Royaumede
Dapper. fetu, pres de la mer, au fond d’un arc
que la cöte forme en cet endroit, für les
bords d’une petite riviere falee nommfc
Bcnja , ä trois lieues du petit Commendo.
C’eft un bätiment fort vieux ä ce qu’on
cn peut juger par les dattes & par les nia-
fures. 11 y a quelques ann£es que lesHol-
landois relevant une batteric qu’on ap-
pellc la battcrie des Francois, parce que,
felon Popinion commune des originales
du pars , les Francois en ont etc maitres a-
vant les Portugais, on trouva gravez für
une pierrc les deux premiers chiffres du
nombre 13 cent, mais il fut impoflible de
diftingucr les deux autres. 11 y avoit un
mtre ccriteau graytf aufli für la pierre,
entre
'Tom.. I. pap. .
en Güine'e et a Cayenne, iss
entre dcux colomnes , dans une pctite
chambrc aa dedans da Fort, mais iletoit
tout effacd. On peut conjeäurcr par un
chiffre qui eft für la porte du magazin ,
que cet appartement a et 6 bäti Tan 1484.
fous le regne de Jean II. Roi de Portugal*
Or, comme les chiffres decenombrelönt
encore tout aufli entiers que s’ils avoient
cte gravezdepuis neuf ou dix ans; 011 a
raifon de croire que les autres Tont d’une
gründe antiquite.
Ce Chäteau eft bati für une röche fort
haute, baign<£e d’un cötd de la mer; fes Situation
inuraillcs font de pierres fort dures, de du Fon,
lorte que quelques pieces de canon ne
ffauroient y faire une breche confidera-
ble, & qu’on ne fgauroit le prendre d’af-
faut , ä caufe de fa hauteur prodigieufe.
Du cotd de la mer, les murailles ne font
pas ft hautes, parce que les baftions qui
font flanquez au-deffous s’dlevent aflez
haut, mais du cöte de la terre clles font
fort (flevees, mais non pas fort dpaifFcs.
Ce Fort a 14. verges Rylandiques de lar-
ge, & trente-deux de long, fans compter
les travaux extericurs qui s’etendent de-
puis les bords du fleuve jufqu’au rivage
de Ja mer. LesPortugais avoient faitdeux
batteries de ce cötd-la, & avoient plante
für chacune fix pieces de canon. Cela
n’empßcha pas que lesHollandois neprif-
fent ce Chateau Pan 1637. parce que du
cöt£ de la terre, vis-ä-visla montagnede
Saint Jacques, ou il auroit düstre le plus
fort, il ify avoic qu’ane batterie avec fix
petites
1 f6 V O Y A C E S
petitcs pieccs de canon de fonte , & que ia
pointe qui rcgardele Nord-Elt n’dtoitforti-
fidc que de deux petites pieccs pofees au
delfus d’une vieille porte murde.
La montagne de Saint Jacques , qui
porte le nom d’une petite Chapelle que les
Portugais y avolent bätie, eft ä l’Oücftdu
Chateau au-delä du Fleuve. Des que les
Hollandois en furent les ma?tres, ilsfor-
tificrcnt cette montagne pour en empecher
l’acces , & y firent une batterie für un
quarrt de 24, verges , qu’ils cleverem ä
Ja hauteurde douze pieds, & l’entourerent
d’une muraillc de pierres. Du c6td du
Chateau la montde n’eit pas ditfkile, mais
de devers Fern & Coirunendo , eile eft
prefque inacceifibie. Derriere la montag-
ne de Saint Jacques, il yeua une autre de
mdme hauteur , & vis-a-vis dans le Cha-
teau, il y a une batterie fans dpaules avec
quelques pieces de canon pour tirer dans
le Fort de Saint Jacques en cas de befoin.
Corame les Portugais troubloient ex-
trömement le commerce des Hollandois
pur le moyen de ce Fort , ces derniers
avoient tente fouvent de le leur enlevcr
fans y avoir pü reüffir. Eftfin , le mo-
ment favorablc ä l’exdcution de leur def-
fein , arriva en 1637. par la divifion qui
fe mit parmi les Portugais. Nicolas Van-
Iperen , General de Guinde & d’ Angola,
l’ayant f$u par quelques Capitaines de la
Mine, qui lui faifoient un rapport fidele
de tout ce qui fe palloit , en avertit aufll-
t6cMrs.de la Coinpaguie des Indes Occi-
den-
en Guine’e et a Cayenne. 257
dentales , le Princc Maurice ,& Mrs les
Etats. Oil ddpccha für le champ le Co-LesHolUa-
lonel Hans-Coin,avec neufVaiflfeaux char-dois atla“
gezd’hommes, de vivres, & de munitions lc
de guerre, qui arriva heureufement für les
cotes de Guinde le 2 y. Juillet de la me-
me annde 1637. dans le tems des pluyes.
Des qu’il eut jette l’ancrc, il fit f^avoir
au General Van-Iperen, qui dtoit ä trois
lieues de-lä, au Fort de NaiTau, pres du
village de Mourd, qu’il dtoit venu par
ordre du Princc Maurice & de Mrs. les E-
tats, & avoit emmend un nombrefufiifant
de gens de guerre pour l’execution deleur
deuein , qu’il fouhaitoit qu’on cherchät
quelque lieu propre ä faire defeente für les
terres de l’ennemi; qu’on tachät, partou«
tes fortes de fervices & de promeffes , d’at-
tirer les Negres dans le parti de la Com-
pagnie; qu’on eüt les yeux für les An-
glois qui dtoient en rade, de peur qu’a-
yant decouvert leur delfein, ils ne leur
Ment obfiacle; en un mot, qu’on gardät
le leeret afin que leurs projets reüffifi&nt,
dt qu’il attendroit fa rdponfe pres du ri-
vage d’Albine. Pendant que Coin atten-
doit la rdponfe du Gdndral, les Negres
le vinrent trouver avec dix-huit canots ,
pour dchanger des marchandifes Hollan-
siüifcs contredes dents d’Elephant, ä quoi
il rdpondit qu’il n’avoit point de mar-
ehandifes ä troquer. Gelte reponfe ayant
fait naitre du foupgon dans Tcfprit des
Barbares, les Hollandois, pour les rnflu-
re: , fe mirent ä prendre de l’eau de la
Hier
2jS V 0 Y A G E S
mer & ä s’en laifler tomber des goutes
dans les yeax felon la coütume du pais.
Cette maniere de ferment ayant raffureles
Negres , il9 revinrent encore Jorfque les
V aiffeaux etoient devant Albine, mais com-
melcs Hollandois reculoient toujour$,les
Negres leur dirent qu’ils ne devoient pas
tant faire les fiers, & que leur Dieu botif-
fon leur avoit dccouvert qu’il y avoit fept
Vaifleauxen mer, qui aborderoient bien-
töt , & qui leur feroient rabattre du prix
de leurs marchandifes.
Mais Coin qui fe mettoit peu en peine
de cette prddi&ion , rdcrivit au Gdneral
Van-Iperen pour le faire häter , für quor
il re$üt ordre d’aller jetter Pancre ä la ra-
de de Commendo , oü le Gdndral lui
promit de fe rendre. Ils le firent, & apres
la jon&ion des deux flottes , on coniulta
furl’endroit oü Ton pourroic prendre ter-
rc , on delibera d’abord de faire defcente
entre le Fort de la Mine & le cap deCor-
fe, & on ffut par un efpion que les fol-
dats pourroient prendre terre facilement ä
un coup de moufquet de la Mine , qu’il
n’y avoit de l’eau que jufqu’aux genoux
dans la riviere fallde lorfqu’elle eft baffe,
qu’environ ä une demie lieue de lä , il y
avoit une autre riviere dont Peau dtoitfort
bonne, & que Pefpace , qui eft entre Ca-
bocufo & la Mine, etoit fort propre au
logement des gens de guerre. C’eft pour-
quoi on refolut de cingler de ce cöte-li.
Ainfi apres bien des confultations , apres
avoir gagne a force des promeffcs la jeu-
nefle*
en Guine’e et a Cayenne. 2*9
ließe de Commendo & s’etre fournis d’eau >
ils ddmarerent lc 24. Aoüt , & le Mard*
25*. ils firent defcente en bon ordre pres
de la Mine. Ils etoient au nombre de
800. foldats & 5*00. matelocs , fans les
troupes auxiliaires des Negres. Ondivi-
ia les troupes des Hollandois en trois ba-
taillons. Guillaume Latan conduifoit l’a-
vant-garde, Jean Godlaat , celui du mi-
lieu , & le Colonel Coin Tarriere garde.
Il etoit environ midi lorfqu’ils arriverent
pres de la riviere d’eau fraiche; & apres
s’ecre un peu repofez& pris quelques ra-
fraichiflemens , le Colonel envoya quel-
ques efpions pour battre la Campagne ,
qui rapportercnt qu’il y avoit environ mil-
le Negres qui dtoient aux agudts für le
penchant de la montagne, & qui s’etoient
mis ä les pourfuivre des qu’ils les avoient
decouverts. O11 envoya contre eux qua-
tre compagnies de Moufquetaires, quipe-
rirent prefque tous pour s’dtre trop avan-
cez, les Negres empörterem leurs tdtes
en triomphe. Mais le Major Bongarzon ,
furvenant la-delfusavec fes gens, les Ne-
§res prirent la fuite , & lainerent dix 011
ouze des leurs für le carreau. Le corps
que commandoit le Major fe rendit mai-
tre du Camp de Pennemi, & fe pofta au
pied de la montagne, au-deffous du Ca-
non du Fort. Les Negres les attaque-
rent deux fois , & deux fois ils furent re-
pouflez & contraintsde fe retirerdansune
valide qui eft entre la montagne & le Fort
Saint Jacques.
160 V O Y A G E S.
Lc Mercredi 26. les troupes auxiliaires
de Commendo allerent attaquer Ie village
de la Mine, qui eit litue au-deflous duChä-
teau, & emmenant avec eux lcs troupcaux
des habitans, fe retirerent dans unchamp ,
au-delä de la portde du canon.
Cependanc , Je Colonel Coin fit faire
deux chemins, dont l’un aboutiilbit furle
rivage pour apporter des provifions , &
l’autre aa fommetde la montagncoüetoit
la batterie.
Le Jeudi 27. on emmena deux pieces
de canon & un mortier für la montagne ^
dont on fit feu für le Chateau, O11 y jet-
ta dix ou douze grenades qui ne firent au-
cun eftet, parce que ladifiance ctoit trop
grande , au lieu que le canon de feraiemi
emporta deux Capitaines des afliegeans.
En mdmetems, les Negres de Coinmen-
do fe jetterent für le Village de la Mine,
jnais le canon des afiidgcz les fit rctirer.
Le Colonel Coin croyant qu’il dtoit ä pro-
pos de faire fommer le Chateau avant de
imarder plus de monde , y envoya un
Troinpette pour avertir la garnifon qu’el-
le lc hatät de fe rendre, a fautc dequoi,
on les feroit tous palfer au fil de l’cpde.
Le Gouverneur rdponiit que ccla ne
ddpendoit pas de lui leul, qu’il falloit a-
voir le fentiment des Capitaines & des Bour-
geois , & demanda trois jours pour cela.
Coin renvoya le Trompette leur dire ,
qu’il ne leur donnoit qu’un jour , pen-
dant lequei tous adtes d’hollilhe cef-
feroient de part & d’autre 7 inais comme
en Guine’e et a Cayenne. 161
les afliegez laifferent paffer ce jour faus
donner de reponfe, & que le foir ils ne
voulurent pas laiffer cntrer le Trompette
qu’on leur renvoyoit, le Colonel fit mar-
cher toutcs fcs troupes für le fommet de
la montagne. On jetta beaucoup de gre-
nadcs pendant la nuit , mais avec peu de
fucces.
Cepcndant, le lcndemain Vendredi 28.
le canon commcn$ant ä faire grand feu ,
les allidgez prirent l’epouvante, & envoie-
rent de lears gens pour demander Tordre
que le Trompette avoit portd le foir pre-
cedent,difant, pour excufer le refus qu’011
avoit fait de le laiffer cntrer , qu’il etoit
trop tard. Le Colonel rdpondit , qu’il a-
voit dcchire cet derit, & que fi le Gou-
verneur dtoit dans le dellein de capituler ,
il 11’avoit qu’a mettre lui-meine les con*
ditions par derit & qu’on les examineroit.
Ceite reponfe fut fuivie de quelques depu-
tez du Chateau qui vinrent parltmenter.
Le Colonel ordonnaaux Negres de Com-
inendo de ne faire aucune irruption dans
le village de la Mine pendant cette Con-
ference.
Les articlcs de la cnpitulationfurentfort
honteux pour les affidgez. Les voici.
1 o. Qu’ils pourroient tous fortir, foldats , lc Chat«a»i
Portugals & .mulätres , mais qu’ils nedeiaMinefc
pourroient prendre avec eux que leurs har-
des, fans empörter ni or, ni argem 1110a- *
noyd.
20. Qu'on les menerOit dans des Vaiffe-
aux avec des vivresndcellairesjufqu’ä l’lfle
Saint Thomas'. 3°. Que
z6l V o y a g e s
30. Que le delerteur Herman auroit la
vie fauve.
AiticTes de 40. Que 1c vainqueur auroit toutes les
U capitula- marchandifes & tous les efclaves,hormis
tion« douze qu’ils laillerent aux aflidgez.
fo. Qu’ils pourroient empörter tous les
ornemens d’Eglife, exceptd ceux d’or &
d’argcnt.
60. Que le Gouverneur & les foldats
fortiroient ians enfeigne.
O11 voit par ces articles qu’il n’eft parl£
ni d'echange ni de commerce. C’etoit pour-
tant le lieu d’en parier.
Au rede les afliegez ne fe rendirent pas
faute de munitions, ni pour etretroppref«
fez, car iln’y avoit encore aucune brache,
les affiegeans etoient encore bien eloignez
des muraillcs, ils ne manquoient ni devi-
vres ni d’eau. Les Hollandoistrouverent
dans la place trentepieces de canon, neuf
uiille livres de poudre, huit centboulets,
huit tonneaux de bales, trois centbalesde
pierres, trente-fix epees d’Efpagne, des
fufils & autres armes, & ungrand nombre
de haches, de pelles & autres inftrumens.
Quelle lachetd d’avoir rendu une place ii
forte, ii bien iituee, ii bien munie en ii
peu detems?
Mais comment le$Hollandoisauroicnt-il$
pö faire un dchangedes places qu’ils tenoient
dans le Brefil, avec celles qui etoient aux
Portugals dans la Guinee, puifqu’ils pri-
rent la Mineen 1637. & qu’ils etoient deja
maitres d’Olinde & du Recif au Breiil des
le mois de Fevrier en 1630. & qu’ils n’en
EM GlJfME’E ET A CAYEMNE. 263
ont 6t6 chaflez ä force ouvcrtequ’en 165-4,
par les Portugals.
Le Chevalier des M.*** fe trouva par
le travers de la Mine le y. Janvier 1725*.
II y moüilla, quoi qu’il n’y eilt rien ä fai-
re, mais pour faire convenir fonCapitaine
eil fecond, jcune homme ignorant & en-
tSte, que ce qu’on lui montroit ctoit reel-
lement le Chateau de la Mine. Ii etoit
moüille ä une lieue de terre für dix braf-
fes d’eau fond de fable, le Chateau lui re-
ftantau Nord-Nord-Oüeft , &lecapCor-
fe a PEft-Sud-Eft.
On donne ici une vue du Chateau de
la Mine prife de Pendroit oü le Cheva-
lier des M.*** droit moüille ;on y rcmar-
quera a PEft du Chäteau une ance con-
fiderable , a cöte de laquelle il y a une
riviere.
11 lcva l’ancre apres que fon Capitai-
ne en fecond eut enfin & avecbeaucoup
de pcitie reconnu fon erreur & fon opi-
niatretd , & vint moüiller ä la rade du
cap Corfe für dix braües d’eau fond de
fable , le Fort lui demeurant au Nord ;
il trouva quatre Vaiifeaux moüillex cn
rade.
Le terrain de la Mine n’eft point du tout
fertile , il s’en faut bien, c’eft Papanage
de teus les pai's abondans en metaux pre-
cieux. Ce font les Negres deCommendo,
de Fetu, & du cap Corfe, qni fourniflent
aux Minois ponr de l’or, laplüpartdcs
vivres qui s’y confomment.
Outrc l’or de lavage que les Negres ti-
rent
264 V O Y A G E S
rcnt de lcurs rivieres & des ruiffeaux qui
s’y jettent, il eft certain qu’ä quelques lie-
ues au Nord & au Nord-Oüeft, il yades
Mines de ce metail que les Negres dupai's
exploicent avcc aufli peu d’adrdfequeceux
de Barnboucq & deTambaoura, dans lc
Royaume de Galam. Il faut cependanr
qu’elles foient abondantes, puifqu’elles nc
font pas encore epuißes depuis tant d’an-
n<5es qu’on les foüille, & qu’elles rendent
encore fi abondamment. Les Porrngais eil
ont tire des trefors immenies, &ilsetoieiu
ii fürs de leurs richeircs & de leur fecon-
dit<5, que quand les Negres avoient befoin
des marchandifes de leur Magafin, ils in*
l’ouvroient pas ä moins qu’ils n’apportaf-
fent au moins cinquante marcs d’or a la
fois. Je crois que les Hollandois fontplu,s
indulgens & plus facilcs, & que le leur eft
toujours ouverc & leurs balances toujours
pretes. Mais les Portugals n’avoient point
alors de concurrens , il falloit paffer par
leurs mains , fubir les loix qu’ils impofoient,
ou fe paffer de leurs marchandifes Si les
Hollandois lesimitoient,ils verroient bien-
tot tomber leur commerce. Leurs voifins,
les Anglois & les Danois, qui, quoiqu’a-
mis,n’en font pas moins leurs concurrens,
iic manqueroient pas de profitcr de leur
ndgligence. Nous les aiderions fi nou* a-
vions des dtabliflemens aupres d’eux. Il y
a de l’or affez pour tous, il ne s’ngit que
de fe mettre en dtatdelepartageravecceux
qui tächent d’en etre les feuls maitres. Il
y a plus de quatre-vingt-dix ans que les
EM Güine’e et a Cayenne. l6f
Hollandois joüiffcnt de IaMine & des trd-
fors qui en fortent , ne leroit-il pas teins
d’en joüir ä notre tour ?
On dit , comme une chofe fure , que
ces habiles commer^aus ont fait de gran-
des ddeouvertes dans l’intcricur des ter-
res , & que les voyages qu’ils ont entre-
pris pour cela nc leur font pas inutiles ,
in ais ils n’ont pas juge a propos d’en in-
fornier lc public jufqu’ä prdfent.
On compte trois ä quatre lieues de la
Mine au cap Corfc ; nos anciens Nor-
mands y ont eu un comptoir, les Portu-
gais s’en lailircnt dansla ddroute de notre
commerce. Les Hollandois les enchafle-
rent , les Dairbis le polfedcrent dans la
fiiice, ils enfurent challefc par les Hollan-
dois , il lenr a ere enlcve par les Anglois
a l’aidc des Danois. Les Anglois cn font^P C°r.rc»
les maitres,&en ont beaucoup augmentd les
forrificatfons ; ils cn om fUit une Forte- *
reife fi conliderable, qu’elle relifta ä tou-
tes les forces de la Hollande, comman-
dees par l’Amiral Ruiter. Elle eft fort d-
levde, eile a trois batteries l’une für Tau-
tre, de bons dehors, des folTez profonds;
eile elf toujours bienentretenue , avec une
bonne garnifon. C’elt la rdfidence du Di-
reßeur gdneral de la Compagnie de Lon-
dres, quiala diredtion & l’autoritd für tous
les dtabliffemens que les Anglois ont dans
tonte la Guinee.
Le V il läge occupe par les Negres, eft
]e plus conliderable du Royaumc de Fetu;
il eil compofd de plus de deux eens cafes
Tome /. M dif-
166 V o r a g e s
difpofdes en rucs bien allignees, avec une
grande place au milieu, dans laquelle on
tient tous les jours un marchd , oü l’on
trouve , pour de l’or , tout ce qu’onpeut
fouhaitcr.
Par le traird que les Anglois & les Da-
nols firent pour reprendre cette place für
les Hollandois, il futarrcte, que lesDa-
. nois y auroient un comptoir fortifid. Il eft
rfnois^s au Nord-Oüeft du Village, für une petite
jccap cox-eminence bien bätie , en bon air & belle
fc. vüe; c’eft la reiidenced’un Commis prin-
cipal de la Compaguie de Dannemarc qui
y fait un commerce confiderable , & qui
ne manque pas de faire arborer le Pavil-
lon de fi nation , des qu’il y a des vaif-
feaux en vüe.
Quoique le Fort & le Village de cap
Corfe foient dans un endroit fec & aride,
le refte du Royaume ne laiife pas d’dtre
fertile & tres-abondant ; les lerres font
bien cultivees , les naturels qui font eu
tres-grandnombre, font des plus laborieux.
Ceux qui ne font point occupcfc au tra-
vail de l’or ou ä la pechc , s’occupent ä la
culturc de la terre , & fourniflent aux au-
tres les chofes neceftaircs ä la vie, ce qui
fait un commerce continuel entre eux &
leurs voilins de la Mine, qui eft avanta-
geux ä tout le monde & qui eft en meine
tems fort utile aux dtrangers.
Le Diredteur Anglois du cap Corfe
ne fe contente pas du commerce qu’i! fait
chez lui ilatoüjours un bon nombrt de
batimens gros ßc petits qui vont traiter le
en Guine’e et a Cayenke. 267
long des cötes , qui rapportent auinagaz.i
general tous les effets qu’ils 011t traito
qui font enfuite chargez für d’autres bät.*
mens , dont les uns font envoyez ä l’A-
merique, & les autres en Europe.
Ainfi devroit faire la Compagnie de
France, fon commerce feroit infiniment
meilleur que celui qu’elle a renfermedans
les borncs etroites du Royaume de Juda,
ce qui la tient toüjours ä la difcrction des
autres Europeens qui font plus au fair du
commerce qu’elle, parce qu’elle ne vcut
pas imicer les exemples qu’elle a depuis
tant d’annees devant les yeux. II eit vrai
qu’il lui faudroir un polte autre que celui
de Juda, & tel qu’un de ceux dont j’ai
parl£ ci-devant. Celui des Trois-Pointcs
feroit fort ä fa bienleance, mais luppofe
qu’ellc 1’ait manque d’une maniere a n’y
plus revenir, j’en ai marquf d’autres oü
eile povtrra s’dtablir quand ellevoudra, &
de la faire le commerce en long &cn large
par toutc cette cöte riche&fi capabled’eu*
richir le Royaume avec fes aftionnaires.il
ne laut qu’un peu de hardieffe &n’ctrepa$
ii preflez de recucillir ce qu’011 ne vient
que de feiner.
Le Chevalier des M.*** demeura a Lt
rade du cap Corfe depuis le Vendredi y.
Janvier I72f. jufqu’au Dimanchc feptic-
me; apres avoir falue le Fort & en avoir
rc$ü le falut, il envoya fon Capitaine ea
fecond faluer le Gouverneur, celui-ci ne
manqua pas de lui envoyer faire des com-
plimens & convier de venir ä terre , mais
M 2 ]$
Fölt dcFii-
derishourg
auxDanois.
l68 V O Y A G E S
le Chevalier des M. *** s’en etant excufe
für ce qu’il n’attendoit que quelques vifdes
de vent favorable pour continuer fa route,
le Gouverneur lui ecrivit & le remerciaen
termes tres-polis des fecours qu’il avoit
donne au Vailfeau Anglois dont nous avons
parld ci-devant, & il accompagna fa lettre
d’un prdfent confiderable de Poules , de
Canards & autres volailles, & de quantit<5
de fruits & herbages.
II leva l’ancre le Dimanche 7 Janvier
für les 9 heures du matin & fuivit fa rou-
te que les calmes , les vents contraircs,les
courans & les frdquens mouillages aufquels
il avoit ete obligd , rendoient fort ennu-
yeufe. Selon la recapitulation qu’011 voit
dans fon Journal des mouillages qu’il a
ete obligtf de faire, on trouve que de Go-
rc5e a Mefurado il a mouille fept fois, &
de Mefurado a Juda dix-fept fois. Ce font
vingt-quatre mouillages, chofe tres-defa-
greabledans une route, & qui fatiguebe-
aucoup un Equipage.
La Fortereffe de Friderifbourgn’eftqu’a
une portee de moufquet de celle du cap
Corle. Elle appartient aux Danois; eile
eft batie lur la pointe d’une montagne qui
commande tous les environs, & m£me le
cap Coric. On a luivi la forme ou la fi-
gure de la montagne en Penvironnant de
murailles, de maniere que la premiere en-
ceinte eit ronde , & le Fort qu’clle ren-
ferme e(t triangulaire. Le Baltion du Sud
bat für la rade , celui de l’Oüelt lur le
cap Corfe, & celui de l’Eit regardeMou-
en Guine’e et a Cayenne. 269
rd & lc Fort de Naffau qui eft aux Hol-
landois.
O11 ne monte au Fort qu’en tournant Situation du
autour de la montagne. Ce chemin eß
devenu une rue d’une efpcce particuliere , derisbourg!"
puifqu’elle eft en lpiralle dtant bordde des
deux cötcz par les cafes des Negres, qui
font en allez grand nombre pour faire un
Village confiderable.
.Un Vailfeau Francois dtant moüilld ä
la rade de Friderifbourg en 1669. & en^
voyant fa cjialouppe ä terre chargde des
inarchandifes qu’il devoit livrer au Gou-
verneur Danois, Ie Gouverneur Anglois
du cap Corfe fit tirer für eile un coup de
canon , dont le boulct ne paiTa qu’ä fix oü
fept pieds, ceque cclui de F riderifbourg Ar
n cut pas plutot aper^u, qu u fit tirer iurd»unvaif-
le Chateau du cap Corfe un coup de ca-feau Fiajtr
non, dont lc boulct donna au pied de la*ois*
feconde batterie, auquel les Anglois re-
pondirent für le champ d’un coup de ca-
non fans balle voyant que les Danoispre-
noient le Vaiffeau fous leur prote&ion , &
depuis ce moment ils ne firent aucunadte
d’hoftilitd.
La guerre etoit alors ddclarce entre
TAngletcrre & le Dannemarc a caufe de
la Hollande, dont les Danois avoient pris
lt* parti contre les Anglois, mais les Gou-
verneurs de ces deux Fortereifes dtoient
convenus enfemble de garder une entiere
neutralitd , non feulcmcnt eux, mais en-
core avec ceux que l’une des deuxnations
prendroit fous fa protedtion. Ils obfer-
M 3 voienr
%JQ V O Y A G E $
voient ce trait£ avec une exa&itude tres»
grande, de manierequelesfoldatsdesdeux
partis fe vifitoient comme s’ils euffentet^
en pleine paix.
Le Viliage de Moure eft ä une petite
lieue de Friderifbourg, les Hollandois y
ont un Fort qui portc le nom de Nalläu,
il eft a Pextremitd du Viliage du c6te de
l’Eft. II dt compofd de quarre baftions
Fort de Naf-au centre defquels il y a quatre Tours quar-
f au au Villa* recs fort hautes & bien garnies de canons;la
gede Mour^portt eit couverte d’un ouvrage en forme
S^Hollan'de deinic lune pererfe de meurtrieres , les
baftions & cet ouvrage exterieur font re-
vötus de pierres & fort avantageufement
placez für une hauteur qui commandetous
les environs. Il eft a cinq degrez dix
minutes de latitude Septentrionale. C’eft
le premier endroit de la cöte d’Or oü les
Hollandois fe lont dtablis; Ms y arriverent
dans un tems oü les Negres etoient ex*
rriinement irritez contre les Portugals, ä
caufe des mauvais traitemens qu’ils en re-
cevofent tous les jours. Ils crurent s*en
venger en recevant les Hollandois ä bras
ouverts, & eil les aidant de toutes leurs
forces ä bätir ce Fort. Ke s’en font-ils
pas repentis depuils ? C’dt ce qu’il fuu-
droit lecir demander.
Mourd ddpend du Roi de Jabou, dont
Royaumcdc^1 Capital e , qui n’eft qu’qn affez gros
Jabou. Viliage qui porte le möme nom, eit a
trois Heues dans les terres du cbi6 du
Nord-Nord-Elt ; cet Etat eft peu confi-
derable > il eit refferrc du c6t£ de l’Eft:
par
en Guinee et a Cayenke. 271
par lc Royaume de Fautin ; au Nord,
par celui de Datei; & ä rotiert, par ce-
lui deFetUr
Le Royaume de Fautin, porte lenoin ,
de fon principal Viliage, qui eft dans les J e
terres ä lix Heues de la 111er; cet Etat eft
extremement peuple. O11 y voit beaucoup
plus de gros Villages que dans beaucoup
d’autrcs, qui font d’une plus gründe dteii-
due.
Le plus eonfiderable de ceux qui font
für la cöte , s’appelle Cormemin; il eft
grand , bien peuple , & micux bäti que
ne le font pour Tordinaire les Villages
des Negres; ii n’eft qu’ä trois Heues de
Mourd.
Les Angtois y avoientun Fort ä quatre
baftions , que les Hollandois leur enle-
verent en i66y. Ils 011t trouvd moyen
d’y rentrer , & les Hollandois de les en
charter une ieconde fois. Il eft enfin dd-
meurd ä ccs derniers, qui ont trouvd le
moyen de s’y maintenir & d’y dtablir
bon commerce, aufli-bien qu’ä Adia & ä Hoiiandois.
Jamolia , ou ils ont des comptoirs forti-
iiez. Il y a un gros bätiment quarrd cou-
vert en plate-forme dans le milieu de cc
Fort , qui fert de logement au Gouver-
neur, & de magafin; 011 peut mettre du
canon für la plate-forme.
Le pais eft riche en or, & nc laiffe pas
d’etre bon ; il eft fort peupid , les Negres
font laborieux , ils aiment le commerce
de ils cn ont appris tour le fecrct & tou-
re l’oeconoiriie , des Hollandois qui de-
M 4 meu-
*71 V o y a g e s
jneurent für leurs terres.
Lcs Hollandois appellcnt (Implement
Kra , le pais que les autres Nations nom-
ment Akara ou Accara . On lc rcgardoic
autrefois comme lc dernier du Royaume
de la cöte d’Or, pnree qu’on ne trouvoit
plus ä traiter ce mdtail au-delä de la ri-
vicre de Volta, qui Je borne du cöte de
l’Eft. II eft dloignd de Corrnentln d’envi-
ron quinze Heues.
11 y a deux villages qui portent Ie nom
d’Accara, que Ton diftingue par les dpi-
tetes de grand & de petit Accara; legrand
dt dans les terres ä iix Heues de Iamcr;le
petit eft für la cöte, environ moitie che-
inin de Corraentln a la riviere de Volta. II
a un petit acul qui peut paffer dans un be-
ibin pour un port naturel affez com mode,
outre lequel , il y a une rade affez bon-
ne.
Le Roi d’Accara eft riche & affez puif-
fant pour mettre für pied quinze i feize
mille hommes ; fes peuplesfont laborieux,
ils aiment le commerce & feinendem bien;
les Europdens auroient peine ä leur en-
feigner quelque chofe für cetarticle, auffi
ont-ils eu pour maitres lesNormands ,qui
y ont dt d dtablis autrefois. Ils ont parfaite-
ment bien retenu les le^ous de ces bous
maitres.
Royaume Afin d’empdcher leurs voifins du cöte
d’Accaia, du Nord de partager avcc eux les profits
qu’ils font avec les EuiopdenS, ils ne leur
permettent point de paller für leurs terres
pour venir traiter au bord de la mer ; de
forte
en Guine’e et a Cayenne. 273
lorte qu’ils n’ont des marchandifes d’Eu-
rope que par leurs imins & au prix qu’ils
jugent a propos d’y mettre. Cette con- Felitiquedcs
trainte n’empfiche pa* qu’il nefefeffe unAccar0**
tres gros commerce chez etix. Ils 011t cru
depuis quelques anndes qu’il ne falloit pas
poufler leurs voilins, & que pour leuröter
tout fujet de plaintes, & lcs cmpecher de
prendre les armes contre eux, il dtoit ä
propos de fe relächer un peu de leurs an*
ciennes coütumes. Dans cette vuleilsont
etabli un marchd , qui fe tient crois fois la
femaine, ä Abenoe, deux Heues au-delä
du grand Accara\ c’eft-a-dire, a huit He-
ues de la c6te, oü tous les Negres des
environs & des pais dloignez le rendent,
& oü Ton rrouve toutes fortes de mar-
chandifes d’Europe ä dchanger pour de
l’or, de l’ivoire, de Ja civette, de la cire,
des efclaves «Sc autres chofes, qu’onyap-
porte des pais mdme tres-dloignez.
On tiroit autrefois du petic Accara feul,
le tiers de rout Tor qui fe ndgocioit ä la
c6te. Le Roi, depuis la fortie des Nor-
mands, a dte tres long-temps fans vou-
loir louffrir qu’aucun Europeen s’dcablit
für fes terres, c’eH-a dire, qu’ils yeuifcnt
des Forts ou des Comptoirs fortifkz. II
les recevoit, leur donnoit des magaiinsoü
ils dtoient en füretc% les traitoit tous egale-
ment & avec beaucoup d’dquitd; mais i!
ne vouloit partager fon pais ni fon auto-
ritd avec perfonne , ni comprqmettre la
libertd & celle de fes iüjets.
M s A Iz
^74 VOYAGES
A 1 a fin , il s’eft laiud gagner par les-
Hollandois , & leur a venriu la crouppe
d’un cAteau oü ils ont bäti un Fort bien
revdtu de ma^onneric. Lcs Anglois ont
achetd une autre croupe de montagne,
& s’y font fortifiez. Les Danois les ont
imitez &ont fait un troilidme Fort. Ils
font tous ä portde du canon les uns des
autres. Il y a encore de la place pour les
Francois; c’eß pourtant ce qu’elle pour-
roit faire de mieux. Il feroit bon de f$a-
voir , fi le Roi d’ Accara eft auffi maitre
chez lui äjprefent, qu’il Tetoit autrefois.
Le premier des trois Forts, c’eß ä-dire,
7 1' t’o's ce^u' ^ ^ l’Oüeß, eß aux Anglois,
jports d* ac- celui du milieu appartient aux Hollandois,
iAu, & celui qui eß le plus ä PEß eß aux Da-
nois. La vue que Ton donne ici de ces
trois Forts, fait comioitre leur lituation
für des croupes de montagnes , dont les
pieds font baignez des eaux de la mer
& couverts d’un amas de rochers. Ils
forment deux bayes mediocres , & une
troiiidme ä l’Eß du Fort Danois oü Ton
peut mettre ä terre. Quoique le ddbar-
quement foit difficile & m£me auffi dan-
dercux qu’ä Juda, cequießdirebeaucoup,
il y arrivecependantbienmoinsd’accidens,
foit par l’adrelfe & la fidelitd des canot»
tiers , loit que les lames etant plus d-
loigndesles unes des autres, donnent plus
de facilitd de les dviter.
Le meilleur mouillage eß par le tra*
vers du Fort Danois ä une lieue de terre
:n difcouvram le Palniiße,<jui paroit für
em Güime fc et a Cayenne. *7f
Ic haut Je !a c6tc environ ii cent pas du
Fort, obfervant für toutes chofes de nefe
pas laifler abbatre für des fonds de roches
qui conpent les cablcs.
Le Chevalier des M.*** dtant en 1704.
Major d’une Efcadre de quatre Vaifleaux
de guerre que la Compagnie de 1’AlfieBte
envoya cu Guinee fous la coudimedu (icur
Doublet* Offkier d’o-ne bravoure &d’unc
cxperiencc confomrnee , defeendit a terre
au Fort Danois- ll y tue reyö au bruit
du canon, comme le (ieur Doublet en a-
voit ufd avec le Lieutenant du Fort, qui
rdtoit venu complimenter de la p:\rt du
Gouverneur. Le preeexte de fon voyagc
au Fort <5toic pour avoir des rafraichifle-
mens, mais en eftet pour fonder legue &
voir fi on ne pourroit pas furprendre les
Forts Anglois & Hollandois , mais la chofe
ne fe trouva pas praticable. On traitaen
quatre jours plus de eihq eens elclaves
avcc le Gouverneur Danois , qui envoya
a bord une tres-grande quantitd de ratrai-
chitlemens , dont ii tit prefent ä l’Efca-
dre.
L’ordHicommundans cctendroit,qu’on
vendroit l’once de poudre a canon deux
gros d’or.
C’eit en ce feul endroit de toute laBiches d’une
c6te de Guinde qu'on trouvedecesBiches
ii petites, qu’elies n’excedent pas huit ä"^01
neuf pouces de hauteur ; leurs jambes ne
sont pas plus grandes ni plus groffes qu’un
curedent de piume. Les mäles ont deux
corne$ renverßes für le col, de deux i
M ä troi*
%j6 V O Y A G E S
trois pouces de longueur, .elles font fans
branches, ou endoüil leures t contournces,
noires, & luifantes comme du jayet; rien
n’elt plus mignon, plus prive & plus ca-
reffantquecespetitsanimaux; maisils font
d’une fi grande delicatdfe, qu’il ne peu-
vetit fouftrir la mer, & quelque foin que
les Europdens ayctit pris pour en apporter
cn Europe , il leur a etd impofliblc d’y
rdiiffir.
Les naturels du paVs bätiflentleurs cafes
fort proprement, elles font quarrdes , les
murs font de terre elles font allez exhauf-
fdes & couvertes de paille. Les menbles
font de peu de confdquence, & quoique
riches par le commerce, ils fe contentent
de quelques pagnes , & renfennent leur
ndceffaire dans des bornes fort etroites.
Il y a bcaucoup de Villages le long de
la cAte depuis Accara jufqu’a la riviere de
Volta; les plus confiderables font Labacie,
les deux Ntngo , Tema, Bampra , Occa ,
Baya & Ampala; mais comme le commer-
ce'de Tor diminue conliderablement apres
qu’on a paffd le grand Ningo, les Euro-
pdens les frdquentent peu.
On prdtend que les Royaumes d’Afbini,
Ifiini, Axiwe, Commendo, Fetu, Acca-
Ampetit, Jabou , Fautin , Accara , Abram-
bou & Takaa, relevent tous du Roi Aca-
rius le grand, dontlaville, qu’on nomme
aufli Akim, eil fitude a quatre-vingt-drx
Heues dans les terres au Nord de la Mine,
de maniere que c’eft avec juftice que ce
Prince prend la qualitd d’Empcreur.
C H A*
en Guine’e et a Cayenne. 277
CHAPITRE XII.
Des mceurs £5? des coutumcs des pcuples di
Ui cöte d'Or.
|L y a fi peu de difference entre tous
*les peuples qui habitent la c6te d’Or,
que j*ai cru ne devoir pas interrompre le
cours de ma narrarion pour en parier en
particulier , lorfque j’ai traite des difte-
rens Royaumes qui compofent ce pnYs.
La cöte d’Or eft comprife enrre le qua-
trieme 6c le fixieme degre de latitude Scp*
tentrionale, & entre le dix-feptieme & le
vingt 6c unieme degrd de longitude. Cette
Itendue y compris le contour des cötcs,
fait cent vingt a cent trente Heues.
Bien des gens fe font imaginey qu’au de-
la de trente ä quarante Heues du bord de
la mer, on ne trouvoit plus d’or, ni dans
les iivieres ni dans la tcrre: c’eßuncpure
imagination; ceux qui connoiffent l’Äfri-
que mieux que les autres , conviennen-t
que la plus grande abondance de ce me-
tail le trouve dans le centre du paVs. Nous
en avons une preuve dans les mines de
Bamboue 6c de 7 tmhawra , qui font a plus
de trois eens Heues du bord de la mer du
cötd de l’Otieft, 6c dont on ne conno/t
pas encore dirtindlement l'lloigneincnt du
cötd du Sud*
iß V O Y A G E S
Mais on doit etre convaincn que l’oi*
dt trcs commundans lcs pais doignezdes
cötcs dans La Guinee, puifque lesNcgres*
* qui Van t träfiquer dans les terres y n’en
rapporteilt que de l’or, de l’ivoire & des
cfclaves. II eft £tonnant qu’on ne fe foit
pas encore avife d’y chercher des pierre-
ries; on y'trouvederAigriSy onypourroit
trouver quelque autre chote.Car en fin,pour-
quoi une terre qui produit de l’or, qui eft
le plus parfait des metaux, & qui a <5tede
tous tems lc plus eftime, & l’objetdesde-
firs des hommes, lera-t-elle bornke äcette
feule produdtion ? L’ignorance & la pa-
refle de fes habitans, la nkgligenee & l’in-
dolence des Prangers qui y tont le com-
merce, font caufe" qu’on ne connolt pas
ce que vaut ce pats. On va chercher bien
loin la rubarbe & les autres drogues , dont
la medecine & le peehd ont introduit l’u-
fage parmi les hommes , peut-ütre que li
on cherchoit avec unpeudefoin, ontrou-
veroit en Afrique ce qu’on va chercher
aux Indes avec beaucoup de pcine & de
depenfes , au Heu que le prenant , poujr
ainli dire , chez nous ou ä notre porte,
en echange desmarchandifes de lioti-e cru,
nous ne nous coiilommerions pas dans ce
commerce ruiiieux , dont la plüpart ne fe
fait qu’en argent, qui ne devroit jamais
fortir de nos terres des qu’il y eft une fois
entrd,
•t d Les habitans de la cöte d’Or fontbien-
N?gr«deiataits» lIs 11C font Pas tous d’une grande
cfctd’Or, taiile, la plüpart en font pourtant, mais
ils
eh Guine’e et \ Cayenme. 279
its font bien proportionnez. II efl rare
d’en voir de boiteux, de boifus, de bor-
gnes , fi ce 11’eft par quelque accident;
ils ont prefque tous les oreilles pctites*
les yeux grands, les levres groffes, lenez
£cach<f: on remarque cependant, queces
deux derniers ddfaurs ne font que pour lcs
gcns du common ; aufli ne les trouve-t-on
que dans les entans des gens donr les fen>-
mesy dtant obligees au travail de Ja terre
ou du menage , portent leurs enfans at-
tachez für leur dos dans une Pagne, ou
ces petites crdatures, fuivant les'mouve-
mens du corps de leurs meres, heurtent
continucllement contre leurs dos, & s’d-
crafent ainfi le nez & la bouche. lls ont
[es ycux tres vifs, & tous pleins de feu;
l’ufage qu’ils font du tabac en fumee leur
rendroit les dents noires, s*ils n’en avo-
ient pas un foin extraordinaire; ils fe fer-
vent pour les conlerver nettes & les tenir
blanches, d’un bois qui leur vientduRoy-
aume d’Acaruis: ils en machent desqu’ils
quittenc la pipe ; ils difent que ce boisfor-
tifielesgencives, & que fon fucmfldavec
la falive qu’ils avnlent , eft bon pour la
poitrine. Je m’etonne que les Compa-
gnies ne fe foient pas encorc avifees d’ap-
porter de ce bois en France, il feroitbien-
töt ä la mode & d’un bon debit, für tont
ii on en faifoit approuver & confeiller l’u-
fage par un decret & une thefe de la Fa-
cultd. On die qu’il feroit tres-convena-
ble ä nos Dames, qui ont la fureur de fe
barboüillcr le vifage de rouge comme les
Carai-
i3o V O Y A G E $
CaraVbes , & qui ne prennent pas garde
que cela leur gäte ab fo lu ment le teint &
les dents ; eiles acheteroient bien cherc-
ment ce bois. Celui dont les Maures &
les Negres du Senegal fe fervcnt s’appellc
Que leie \ c’eft une elpece d’olier; j’en ai
parld dans la Relation de l’Afrique Occi-
dentale. Mes memoires ne me marqucnt
ni le noin ni la figure de celui du Royau-
me d’Acaruis , ainfi je n’cn puis rien di-
re.
larbe leche- La barbe ne leur vient que tard , i!s
▼cuxdcsNc- n’ont pas für ceia un ufage univerfel , car
SICS* les uns, comme lont ceux qui demeurent
für la cöte, fe font honnenr d’avoir une
barbe longue. Leurs femmes latrefient&
y ennlent des pierres d’Aigris ou la parent
demenilles d’or; il faut qu’ils foient bien
vieux avant qu’elle foit blanche. Une
barbe blanche & longue comme celle d’un
Provincial Capucin, feroft un ornement
qui feroit refpe&er un Negre plus qu’on
ne peut dire. A l’dgard de leurs cheveux,
ou pl üt<!>t de la laine cotoninfe qui couvre
leur t£te, les uns les laiflent croitre, les
autres !ees rafent alfez fouvent, leurs ufa-
ges la-deffus font difFerens. Gen^ralement
paria nt tous les jeunes gens fe tont rafer*
le r£te fort fouvent , & fe la iavent tous
les marins & la frottent d’huile de Palme,
fans quoi ils feroient remplis de vermine,
ä qiuoi ils font fort fujets.
fr# ret des ^ont exrr^mement propres & fe la-
CSvent tout le corps plufieurs fois le jour
quand ils ca ont la commodite m7 c’eltpour
cela
EN GuiNE’fi ET \ CaY£N\'E. 2?I
ccla qu’ils bätiflent leurs maifons & leurs
viüagcs für les bords de la mer ou des’
rivieres. A peinc les enfans peuventils
marcher qu’ils courent ä l’eau comme des
Canards; ils apprennent a nager des leur
plus tendre enfance , & deviennent d’ex-
cellens plongeurs ; ils ne lachcnt jamais
en prdfencc les uns des autres des vents
par la bouche & autrepart, & quand ils
fe trouvent en Compagnie de quelques
blaues a qui cela arrive, ils fe retirent en
donnant toutes Portes de marques d’horreur
d’une teile incivilite.
Ils font robuftes & fnpportent aifdment
les travaux les plus longs & les plus rü-
des , les femmes m£me ont unc force Couriffcd<J
& un courage furprenant ; elles accou- femmes Me-
chern fans donner aucune marque dedou-g*«»
leur; ce n’eft pas qu’elles n’en reflentent
comine toutes les autres femmes. Pour-
quoi ne fe relfentiroient-elles pas de la
maledi&ion prononede contre la premidre
de toutes les femmes ? Mais c’elt par
grandeur d’ame qu’elles n’en tdmoignent
rien, elles feroient deshonorees pour toü-
jours ii elles avoient jette quelques cris.
Elles mettent pailiblement leurs enfans
au monde, on ne f^ait qu’une femme eft
accouchde que quand on entend les cris
de l’enfant. On donne aux nouvelles Ellcs accou,.
accouchees unc ealebaife pleined’un breu- chentfcn«
vage fait avec du ris , du mahis ou bkd«i«.
de Turquie derafd , de l’eau, du vin de
Palme & de la maniguette , apres cel^i
on les couvrebien, & on les laiüedormir
trois
iS Z V O Y A G E S
trois ou quatre heures; eiles fe leventeu-
flute, vom fe laver a la mer ou ä la ri*
viere avec leur enfant , & fe mettent a
travailler comme s’il ne leur dtoit rien
arrive.
Au retour dit bain le pere & la mers
donnern un nom ä l’enfanr; s’ils ont re-
quelque bienfait d’un blanc , ils lui
fout porter fon nom. L’enfant envelop-
pe de quelques langes eß pofö für unc
peau ou für une pagjie dtcndue für des
joncs ou für des feuilles de Palmier, il y
demeure un mois ou cinq femaines, apr&$
quoi la mere le porte für fon dos affis für
une petfte planche, ayant les jambes paf-
fees fous fes aiflfelles, & les mains li£e$
au tour de fon col ; eile ne le quitteque
twrsma-Pi nuit. Comme les NegrefTes ne por-
uieresd’eic ^111 point de corps de luppes, leur fein
vcrlcurscn- n’dtant point fbutenu to-mbe, &leursma-
Uns. melles deviennent (i longues, que quand
Tenfant qu’elles ont für le dos crie &
demandeä teter, elles luidonnentlamam-
melle pardeffus l’^paule fans avoir la peine
de le detachei , cela eft commode; elles
ont grand foin de les laver foir dt matin y
& de les frotter d’huile de Palme ; cela
tient leurs joinrures fouples, les poresou-
verts & aide beaucoup ä la nature ä les
faire croitre.
Des qu’ils ont fept ou huit mofs , les
meres ne les portentplus, elles les laif-
fent ä terre oü ils vont a quatre pates &
jolicnt comme de petits Chats. Ils mar-
chent bien plütöt que les cnfans cn Eurer
pc,
£ N GüINE ’ß ET A CAYENNE^ 283
pe, il eft vrai qu’ils tombent fouvent &
011 remarque qu’ils ne fe bleitem prefquc
jamais.
On ne pcut exprimer la tendrefle que les
Negrefies 011t pour leurs enfans. Si ei-
le* lont un peu riches, eiles les parent de
menilles d’or, donc elles leurs font des
Colliers , des ceintures , & des braffelets.
II faut für toutes chofes que ces Hienil- Siipciftltfom
les foient enfilees dans du fil compof<5 dcdes CSTi*
l’dcorcedc l’arore oü ils adorent leurs feti-
ches, fens quoi ils croycnt que le Diable
cmporteroit ces petits innocens. C’eft une
fuperftition que leurs Marabous leur ont
tellement grave dans l’efprit, qu’on voit
de ces enfans ceints dans toutes les parties
de leurs corps de rameaux de cet arbre,
que ces Marabous leur vendent tres-che-
rement.
Les peres & meres ne chätient prefque
jamais leurs enfans, ils les aiment trop ;
ces enfans etant toujours tous nuds tilles
& garcons enfemble , ils ifont aucune honte
de leur nudite.
Quand un enfant a dix ou dou^e ans , fi inftruaict,
c’elt ungarfon, le perefe Charge de rin- des enfan*,
ttruire; 11 le mene avec lui a la peche, lui
apprend a manier la pngalle ou l’aviron, ä-
conduire le canot, ä plonger l’or; ou li
c’eil un marchand, ä vendre & ä acheter;
il demeure ainfi avec fon pere qui profite
de tout fon travail jufqu’ä l’ägededix-huit
ou vingt ans. Pour lors il garde nnepar-
cie de fon gain , afin d’amalfer dequoi ache-
ter une femme.
Si
Cara&ere
des femmes.
2S4 V O Y A G E S
Si c’cft une fille, la mere a foin del’in-
ftruire & de lui apprendre ä tenir lamaifon
bien propre, ä piler Je ris , a dcralcr le
mahis, a faire le pain & la cuiline, ä al-
ler vendre & achettcr au marchd , a faire
des paniers & des nattes ; dies iont fort
adroites dans ces fortes d’ouvragcs. O11
leur apprend encore a avoir foin de leurs
hardes quand elles en ont & de cellcs de
leur pere & mere, &fur tour, que leboire
& manger de leur pere foit pr£t ä l’heu-
re. C’elt ainfi qu’on les accoütume äfer-
vir avec pondualitd les hommes qui les
acheteront pour en faire leurs femmes.
J’ai dir en d’autres endroits , que leur exa£H-
tude ä fervir leurs maris devroit fervir de
modele ä toutes les femmes, jen’ofeplus
le repeter de peur de me faire encore des
proces avec les femmes d’Europe quifont
bien für un autre pied.
Ce que les meres n’ont pas bcfoind’en-
feigner a leurs filles, c’elt la coqucterie
& l’amour du falle; la nature toute feule
eft leur maitrefle en cela, &enbien d’au-
tres chofes.
La taille ordinaire des femmes eft me-
diocre, bien prife, & quoiqu’ellesparoif*
fern d^licates, elles font rdellement tres
fortes & d’un bon temperamment ; elles
font naturellement fobres & fortattachees
ä leur menage, elles ont l’efprit fin, a-
droit, vif, engageant, elles aimentleplai-
iir , elles lont avares , & vendent bien eher
leurs faveursaux Europdens ; il n’y a point
de femmes au monde qui entendent mieux
qu’el-
es Üuine’e et a Cayenne. 28?
cu’elles ä ruiner un hommc qui s’eft em-
pctrc dans leurs ftlets. Elles u’oublient
rieti poar plaire, elles font d’uiie extreme
proprete : elles couren tfebaign er des q.u’el-
les font levees , apres quoi, celles qui
ne font pas obligdcs a travailler, paffem
11 n -tems conliderableä feblanchir les dents,
a fe pcigner, ä treffer lenrs chcveux & ä
les orner de rubans ou de menilles; elles
fe peignent le front , les fourcils & les
joues'. La plupart fe font fait faire de
petites incifions a cöte des oreilles & des
tciirples , afin d’y faire venir de petites tu-
meurs qu’elles peignent de diverfes Cou-
leurs. Elles portent des pendans d’oreil-
les, des Colliers, des bagues, des bralfe
lets de corail , de ralfade ou de menilles
d'or, & quand elles ont des miroirs , el-
lcs les conlultent affiduement & font aufl]
long tems ä s’y regarder pour le moins
que les femmes d’Europc. Les femmes
des Capitaines & des Marchands ne for-
tent point de leurs maifons fans dtre fui-
vies de leurs efclaves, elles ont alorsfous
leurs pagnes de deffous une piece de toile
fine ä fleurs, ou de tafetas de couleur vi-
ve, dont elles fe couvrent depuis le fein
jufqu’ä mi-iambes, qu’elles relevent par
derriere en maniere de bourelet. Elles
ont une ceinture a laquelle elles attachent
de gros paquets de clefs , comme li elles
avoient bien des coffres & des armoires,
quoique fouvent elles n’en ayent qu’unou
deux & quelquefois point du tout. Quand
leurs maris font riches, elles mettent tout
l86 V O Y A € E S
en ufage pour avoir des menilles d’or ea
quantite & des bagues; on en voit quel-
quefois qui en ont plus de cinquante
inarcs für le corps. De retour ä la mai-
fon, elles quittent tous ces ajufiemens ,
dies les enferment proprement dans leurs
cotfres, & n’ont plus qu’une pagne de
große toille qui les couvre depuis lesreins
jufqu’aux genoux.
Les mariages fc font avec affez peu de
^/r^ßCS cerernonie: un pere qui voit fon fils en
. cs i cgrcs.^tat (je gagner fa vie par le travail ou par
le commerce , lui chcrche une femme ,
fuppofe que le fils ne fe Charge pas lui-
meme de ce foin; quand les parties font
contentes Tune de l’autre, le pere du gar-
$on parle aux parens de la fille; on con-
vient de ce qu’on doit leur donner pourla
rille, & on fait venir un Marabou qui leur
donne des fetiches, & qui fait jurerla Al-
le quelle aimera fon mari für toutes cho-
ies & qu’elle lui fera fidele; le mari pro-
inet de l’aimer & s’en tientlä. Apres cette
cerernonie, les parens des deux cötez fe
font des prdfens & palfent la journee
dans la joye. Le mari mene le foir fa
femme ä famaifon, & le manage eftter-
mind.
Quoiquc les Negres puiffent avoir au-
tant de femmes qu’ils en peuvent acheter
& nourrir, il eft certain que la premiere
eft la maitrefle, für tout quand eile a un
enfant male. Il y a meme des pais oü
le mari ne peut pas prendre d’autres fem-
mes fans le confentement de la premiere,
en-
en Güine’e et a Cayenne. 2S7
cncore ne paflfent-elles que pour des con-
cubines, qui font encore afTex inaitrefles
d’elles-m£mes . & dont le mari feinet pcu
en peine. Les prerogatives de la premie-
re font d’avoir les clefs & la difpofition
de tout ce qu’il y a dans la maifon, de
diftribuer aux autres & aux efclaves le
travail, & de leur en faire rendre comptc,
& de coucher trois nuits confecutivcs a-
vec leurs maris, pendantque les autres ne
joüiffent de leurs faveurs qu’a tour de rol-
le, & felon l’anciennete & le credit que
leur donnern leurs appas.
Cela ifempeche pas qu'il ify ait des
Marchands & des Capitaines qui ont un
troupeau de douxe ou quinze femmes ou
concubines, qui lui font d’autant plus a-
grdables qu’ eiles lui donnent d’enfans.
Il s’en faut bien que les femmes de
Guinde foient aufli fdcondes que cellesdu
Senegal; quand m£me elles leferoient,
dies ne pourroient pas avoir tant d’enfans
qu’elles, parcc qu’clles font obligees de
les allaiter pendant quatre ans, termebien
long qui les empeche d’etre fouventgrol-
les. Je pourrois parier des femmes bien
plus amplement, car elles en donnent unc
ample maticre , mais cn voilä aflex du
inoins pour le prefent.
J’aiparlddelataillcdes Negres au com-
mencement de cechapitre,& dela bontede
leur temperament, il faut dire pour achever
qu’ils ont de l’efprit bien au delä de ce
que nous nous imaginons, ils ont du ju-
gemeut, de la prudence, de la penetra-
tion,
Caia&erc
des homme!
iS8 V o y a g e s
tion& deladifcretion;iIs font fins & a droits,
ils ont la conception fi aifde qu’il ne taut
pas leur montrcr deux fois la meine chofe
pour qu’ils la f^achent faire. Mais ils
font fourbes & menteurs, portezaular-
cin plus qu’on ne peut dire, yvrognes &
luxurieux au dernier point , & fi nvares
qu’ils croyent faire un gros prdfent quand
ils donnern quelques fruits. ä un blanc ,
encorene les donneroient ils pas s’ilsn’en
cfperoient dix fois la valeur.
Ils ont la memoire excellente ; quoi
qu’ils ne fijachent ni lire ni ecrire , ils
ii’oubHent jamais rien, ils ne fe trornpent
jamais dans leurs coinptes; les moindres
circonftances leur font aufii prdfentes au
bout de plufieurs annees , que les faits
les plus confiderables le font aux autres
au bout de quelques heures. On peut dire
qa’ils font les premiers hommes du mon-
de pour faire des commiflions ; dix per-
fonnes chargeront un meine homme cha-
cune de cinq ou iix commiflions, & lui
donnerout chacune une certaine quantite
d’or , il fera toutes ces commiflions &
leur rendra compte de leur or fans fe
tromper d’une obole. La probite & l’hon-
neur font des vertus qui ne font pas en-
core entrees chez eux. Ils n’aiment pas
a payer leurs dettes, ils font la plüpart
toüiours prets ä tromper, ils font vains
& luperbes. Les Capitaines & les Mar-
chanas ne regardent perfonne qand ils paf-
lent dans* les rues. Si quelqu’un du mc-
nu peuplelcur parle, ilsnerdpondcntquV
vcc
en Guine’e et a Cayenne. 289
vec peine & avec un air d’authorite; il eft
vrai qu’ils ont des manieres plus poliea
avec ies blancs , für tout quand ce font
des Qfficiers ou autres gens de diftinc-
tion ils leur parle tu avec refpedt, mais
ii*s demandent auffi le reciproque & font
ravis quand o n les diflingue par quelque
marque je civil ite & d’amitid.
Leur maniere de s’habiller eft fort flm- Habillrthcnt
ple; Ies gens de diilinäion ont pour Tor-
dinaire an calle^on de toile affet amplef
& qui leur cou re une purtie des jambes,
par de fl us lequei ils portent un morceau
d’dtoffe de foye 011 de toile Indienne de
quatre ä cinq aulaes de longueur, dont
ils fe ceignent depuis les reins jufqu’au
deffous des genoux >, & dont ils laiffent
trainer les bouts a terre Tun devant &
Tautre derriere Quand la toile ou fetofte
eft large, ils s’en enveloppent depuis le
fein jufqu’au gras des jambes, & jettent
les bouts für uneepaule comme fl c’etoit
un manteau. Leurs femmes ont foin de
les peigner & d'aecommoder leurs che-
veux & leur barbe quand ils en ont. La
plupart portent des chapeaux d Europe,
ils en font auffi d’ecorcesd’arbres, depail-
lc, de peaux de chevres; il n’y a que Ies
efclaves qui vont tece uue, c’tft princi-
palement a cela qu’on Ies connoit Oet-
te coutume efl paflee chez eux des Ro-
mains , ou de chez eux chez les Ro-
mains.
Les hommes auffi-bien que les femmes
feparentde coliers, debraffelets, dechai-
Tom, L N »CS
1Q0 V O Y A C E .$
nes de pied, 1c toutenfild proprement dans
du ti\ compofd de l’ccorce de Parbre des
Fetiches; les fernmcs des Marabous lefi-
lent , & les ,Maraboux le vendent bien
eher.
A l’dgard du menu peuple desenvirons^
des pecheurs d’or oudepoiffons, deceux
qui cultivent la terre, un fi grand attiraii
de vetemens les incommoderoit : ils n’ont
qu’une corde autour des reins pour foute-
nir an petit morceau de pagne oude toilc,
qui couvre en partie leur nudite par de-
vant. Les enfans des deux fexes vont
tout nuds jufqu’ä douze ou quinze ans,
il y a m£me des endroitsou les filles n’ont
des pagucs que quand ccux qui les ont
epouftes leur en ont donnd , de forte que
quand elles femt laides ou que quelques
aucres raifons les ont empechdes de trou-
ver m ad., elies vont toutes nues a trente
ans comme elles alloient a dix.
Les Ncgres quelques riches qu’ils foient,
fe deshabillent des qu’ilrs fout rentrez chez
eux, ils plient ou font plier leurs hardes
dt les mettent proprement dans les coftres
qu’ils achetent des Europeens. Ilsaiment
a changer fouvent, mais non pas ä en a-
voir de neuves, au contraire ils veulent
que les Stoffes qu’ils achetent foient bon-
xies & de durde. Quoique les nouveautez
leur plaifent, quand elles ne leur coütent
rien, il s’en foucient peu quand il les faut
acheter. Les Ncgres du Senegal fontd’un
£oüt tont different*
en Güine’e et a Cayenne. 29t
J’ai deja parld de leurs cafes , & j’ai dit
qu’elles dtoient prefque toutes bät-ies für
!e meme modele, & que les modcs des
Ncgres out re^ü peu de chöngement ju£d
qu’a prdfent. II faut pourtant convenir se^ueurs K
que Ics Rols & les grands Seigneurs
c’efl-ä-dire les Capitaines& lesMarchands
de la cöte d’Or, iur tont ceoxquifont voi-
lins des Forts & des Comptoirs des Eu-
vopdens ont fait exccption ä cette regle*'
O11 reimrqne depuis un noi-nbre d’anndes
qtf ils Mtiflcnt aflez dans le goüt des Eu-
TOptfens; leurs maifons font qnarr£cs , ils
ont plnfieurs chambrcs bien plus £lev£es
qu’elles n’ctoicnt.autrefois, on cn voic ü
deux etages y compris lc rez-de-chnuffee,
les rnurailles ne lbnt que de terre battue,
qui fans £crc liee avec dein chaux, ne laiffc
pas d’ftre bonne & de fouten’k les plan-
chcrs & un toit; il eft vrai que leurs plan-
chcrs font legers , & que leurs toits ne
font pas pefms, 11’etant compofefc qued-e
menus bois pliez enances de paniers, Cou-
verts de paille ou de feuilks de rofeaux
& de palmicrs nnttez proprement , &
d’une epaiffeur fuffifantc pour les garantir
xles pltryes les plus longucs & des ardeurs
du -Soleil. Ils n’ont pas encore jugd ä
propos de couvrir leurs maifons de tuilles,
quoi qu’ils voyent que les Europdens s’en
fervent pour les leurs. La terre dontils
font leurs murailles feroit des briques &
des tuilles excellcntes ; mais leurs char-
pentes font trop foibles pour fotitenir cc
poids : d’ailleurs ii les tuilles reiißent a
N 2 la
1<)1 V O Y A G E S
!a piuye, il eft certain qu’elles ne garan-
tiiFent pas de lachaleur conime unedpaifle
«oatinellesä ^ouverture de paille. Quelques Officiers
fcwspoitcs. fe font mis lur le picd d’avoir deux efcla-
vcs armez de liguayes aux portcs de leurs
chambres pour les garder, ces fentinelles
fe relevent de tems en tcms.
Les mailbns des femmes font ä cötdde
celle du niari, chacune eit en particulier
dans la fienne & y dleve fes enfans. Elles
mangent rarement enfembie . & encore
plus rarement avec leurs maris. Elles ont
toute la difpolition du rnenage, les hom-
mes ne le mdlent que du commerce, ds
la pdche ou autre travai],
Maojcr« de Des la pointc du jour les jcunes filles
fakclc'pain. battent le ris & le mahis dans un mor-
tier de bois , & quand il eit dcrafe, eiles
achevent de le reduire en farine lur une
pierre platte avec un caillouuni, ä peu
pres comme les broyeurs de couleur; el-
Jes inettent enfuite l’eau tiede dans leur
farine avec du lei, la paitrilfent & parta-
.gent la p*Ue en petits pains qu’ils metteut
dans un grand pot de terre qu’elles ont
bien fait chaufer , eiles 1c ferment avee
un large couvercle de terre Charge de char-
bons ardens comme nous faifons quand
nous nous fervons de tourtieres de cui-
vre; le pain cuit de cette fa^on & xnan-
g<5 frais eft bon, & ons’y accoütume aifd-
xn ent
Manierede nianßent Plus P°^°11 quedevian-
fairciicuiü-de, & plus de legumes que de poilfon;
^c. leur maniere plus ordinaire d’accommo-
der
2N G uinä’e et a Cayewk, 293
der le poillon, eft de le faire cuire dan&
j’eau avec du fei, de la maniguette & de
Phuile de palme : eile eit bonne quand
eile eft nouvelle, & vaut notre bcurre.
Les Seigneurs & les JVlarchands on t
jfait apprendre la maniere de faire la cui-
ftne ä leurs efclaves chez les EuFopdens,
il y en a qui fe font rendus tres habiles*
& qui fom une fouppe, un ragoüt, une
fricalfee auffi bien qa’en France. Ceux
qui om de parerls Officiers mangent com-
me les Europas & fe font fervirpar leurs
efclaves.
11$ ne font ordinairement qae deux re- tesWera*
pa« par jotir; le premkr , eft ä une heure}JJ"|^3
apres 1c lolcjl leid; Älcfecond, auioleUkwm«^
couchant. 11$ mangent beaucoup & fern-
bient d^vorer plötAt que mangerf & ce-
pendant ils ont toujoursfaim, cequivient
de la chaleur de kur eltomach, quidigere
promptement les viandes crues comme
celles qui font cuites.
11 s ne boivent le matin que de Peau ou
du Pito, qui eft une petite bierre faite de
mahis, aflez agreable; ils boivent le vinLeursBoii
de palme le foir, parce que ceux qui fontfoas.
le commerce de cevin, ne I’apportent que
vers le foir; il faut le boire für le chainp,
autrement il s’aigrit & ne peut plus fervir
que de vinaigre; on en peut faire de l’caa
de vie, aufli-bien que du ris & du mahis,
comme on en fait dans les Indes Orienta-
les; les Europeens ont 6t6 aflez fagesjul-
qu’ä prdfent, pour ne leur pas enteignet
ce fecret. J’ai dit dans ma Relation de
N 3 l’A-
294 V O Y A C E 5.
TAfrique Occidcntale, comment fe faitle
vin de palme , je ne le repeterai point ici;
Ce qu’on doic remarquer, c’dt qu’avant
de boire ils eu verlern un peu ä tcrre a
rhonuear de leuriv Fetiches , & pourdou-
ner a boire ä leurs parens decedea.
Marchczde H y a de« marchez reglet dans tous Ies
lacötecTOx. Villages de la coted’Ür, on y trouve abon«
dammenr tont ce qui eit n&dfaire ä lavie*
& tout ce qui peut entret dans le commer-
ce. La Monnoye courante de cettecöte*
eft de l’Or en poudre; dans d’antres en-
droits, dont nous parlerons ci-apres, ce
Tont des Bouges ou Cauris.
Tl v a dans cliaque Village uue place
deilince poui Je marche, eile eit ordinai-
rement au miiieu du Village; chaque deiir
t6c a Ion quartier particulier, lesprix lönfc
rdglez, il eit tres rare qu’il y ait du bruit.
A !a pointe du jour les gens de la Cam-
pagne y npportent des Cannes de fucre,des
figues, des patates, des ignames, des ci-
rrons, des oranges, dn ris, du mahis, de
Ja maniguette, des oeufs, despoulets, du
pain, du poifibn de rivierei Unpcuapre*
midi, d’autres apportent du vin de palme
& d’autres denr^es; & für le foir on voit
arriver le poiilbn de mer & le tabac ; ordi-
nairement il eit en fern* lies que chacun
fait fecher comme il te juge ä propos. II
n’approche pas de celui du Brdil que
Jes Portugals apportent, dont les Negres
connoilfeut la bont6 6c fonc la differeu-
cc.
L’on
en Guine’e et a Cayenne. 295*
L’on neconnoit poiut le credit dans ces
inarcbez , toiu s’y paye comptant & eil
or; ils ie prennent avcc le bout du doigt
pour les petites choies, mais ils le pefent
quand les chofes lbm plus de confequen-
cc.
Leurs balances font compofdes dedeux Meiere d&
petites plaques de cuivre lufpendues aux pcl« l’or.
deux bouts d’un petit bäton , au milieu
duquet ils font une boucle avec du fil,
dans laquelle ils pa/Ient le poucc de la
ma in gauchc. Ils le fervetn au lieu de
poids de cuivre ou de plomb,de certaines
graines appellees Tacovs qui peuventpefer
valeur de deux fols d*or ; cette maniere
de pefer eft longue * les Marchands ne
s’en fervent point , ils ont des balances
& des poids qu’ils achetent des Euro-
pdens.
Les Rois du paVs ne levent auenn im-
pöt für ce qui fe vend ä ces marchez ; ils
en levent aux grands marchez qui fetien-
nent deux fois l’annde, & qui relfemblent
beaucoup ä nos foires.
Au reite, les marchez & les foires ne fe
tiennent jamais les jours qui leur tiennent
Heu de Dimanche, qui eft notre Mardi. LfUr ;0UI
Ces jours la perfonne ne travaille , lesXCpos.
paifans 11’apportent rien au marchd , tout
commerce eft interdit, ä moins qu’il nc
fe falfe ä bord des Vailfeanx qui font eil
rade.
Le Chriftiamfme n’a pas fait de grands
progres dans ce paVs, la pluralite desfem-
mes y fera toöjours nn obftacle invincible*
N 4 JLe
2^6 V O Y A G E $
Le JudaiTme ni le Mahometifmc n’y ont
pas encore pendtre. Une idolatrie melde
d’une infinite de fuperilitions quel’avarice
XeH^’on dci des Marabous entretient , eil la religion
< öud’Or a dominante da paVs. 11 efl difEcile dedon-
ner une idee un peu diftinöe de leur cul-
te. Ils fijavent en gros qu’il y a un Dieu
Createur du CieL & de la tcrre y qui efl:
bon & qui comble de biens ceux qui le
ccHMiaiiTent & qui l’adorent^ ils l’appel-
lene leDieu des blaues.. Ils croyent que
que les ames» ne incure nt pa$„ mais kurs
fentii:QQi:üiS> fiiur la u&iLuire dies» ames iouir dies
$>Üis$ i®Trtü)lfcrs> „ jwäiliqiÄs» «pme
mnes out tarn <& tLoiif ,, <& apAdlflcs iÜMcf-
freut encore les foefoms de cette vie; du
teile leur ignorance fair pitiie.
Leur culte eil toat eruier ponr lesFeti-
ches, ce font leurs Dieux, ils ies craig-
nent & ne les aiment point, ils les prient
pour dviter d'en etre mnlrraitez , carceux
qui ont uu peu plus d’efprit que les autres,
conviennent qu’ils n’en peuvent attendre
aucun bien.
Ct quec’cft Ces Faches n’ont aucunc forme ou
«juelcsFeti- figure determinee; c’eft un os de poulet,
une tete feche d’un finge, une arrdte de
poiffon, un caillou, un noyau de datte,
une boulle de fuif, dans laquelle onalar-
de quelques plumes de perroquet, un bout
de corne plein de diverfesordures , &mil-
le autres chofes femblables. Ce font leurs
Marabous qui leur vendent ces Dieux ri-
dicules, en Phonneur defquels ilslesobli-
£ent ä ccrtaines obfervances, dont il y en
a de
em Guime’e et a Cayenne; 297
a de tres-difficiles , & aufquelles cepen-'
dant ils n’oferoient manquer , dans la
crainte de mourir für le champ. II y en
a ä qui il eftdcfendu de mangerdu boeuf,
d’autres qui ne pcuvent manger du cabrit,
de certains poilfons ou oifeaux, de boire
ccrtaines liqueurs, ils fe laifleroient plü-
t6t tuer, que de faire le contraire. Ces
Fetiches ne font que pour les particuliers;
les Rois de les paVs en ont d’autres qu'ils
appellent les grands Fetiches, qui confer-
vent le Prince ou le pais ; teile eft quel»
quefois une montagne, un gros rocher,
un grand arbre, quelque gros oifeau. Si
quelqu’un par accident ou autrementtuoit
un de ces oifeaux , fa vie feroit fort ea
danger ; (i au contraire il vole dans le
jardin d’un particulie^, il s’imagine que
c’eft un prc'fage de bonne fortune , &
ne inanque pas de lui apporter ä man-
ger.
Ils ont de grands arbres au pied def-
quels ils facrifient. Ils font perfuade?,
que li on venoit ä couper un de ces ar-
bces, tous les fruits du paVs feroient per-
dus ; & ceux qui auroient commis un
tei crime punis de mort irremifliblement.
Les Hollandois peuvent en diredes nou-
veiles , il y eut dix de leurs gens maf»
facrez le 8. de Mai 15-98. ä Moure ,
pour avoir coupd un de ces arbres.-
Les montagnes les plus hautes , & für
lesquelles 011 l^ait que le tonnerrea tom-
b 6 plufieurs fois, font refpedtdes de ces'
peuples & regardees comme la derneurc
• N £ 4r
298 V O Y Ä G E $
de leurs Fetiches; & comme ces pauvres
Dieux peuvenr avoir- des befoins preflans
dans ces lieux deferts & incultcs, ils ne
nianquent pas d’aller leur porter au pied
de ces inontagnes du ris, du mil, du 111a-
his , du pain, de l’huile de paJme , du
vin, en un mot, de tout ce qu’ils peu-
vent avoir befoia pour boire & pour man-
ger.
Les Chinois, demeurant ä Batavia, font
la meine chofe pour leurs morts, & nc
nianquent pas d’aller porter für leurs tom-
bea.ni dequoi leur faire faire bonne chere.
Les Soldats Holl and ois de Ia garnifon de
cette place s’en accommodoient & allo-
ient manger ce qui etoit deftindaux morts.
Hiftoire du L s Chinois s’eii ^taiit apper^us, s’avife*
cultc des rentd’empoifouner ce.s vivres, &cesgour-
a mands cu moururent. Le Gdiufral Hol-
landois en ayant fait grand bruit, &mena-
<;ant de chätier les Chinois, ils rdpondi-
reut que c’etoit un ragoutdont leurs morts
ne s’etoient jamais plaints, & qui, felon
les apparences, n’etort pas bon pour les
vivans pour lefquels ii 11’etoit pas deftine,
& la chofe en demenra la.
Voici de quelle maniere ils celebrcnt
leurs Dimanches. Apres s’etre lavez bien
plus exa&ement que les autres jours, &
s’etre parez de leurs plus beaux habits, ils
s’aflemblent dans la place oü eft l’arbre
qu’ils appellent l’arbre de la Fetiche, de
l’ecorce duquel ils font le fil qui fert aen-
iis^ci^Tc« ^er ces meu^es ^’or dom J’ai Par^ C1*
leur Dimaa- devant, ils dreilent uaegrandc takle au pied
die. de
en Guine?£ et a Cayenne *99
de cecarbre, fls en ornent Ies picds avec
des couronnes de fleurs & de branchcs
d’arbres, ils la couvrcnt deris, de mil,
demahis, de pain, de fruics, de viandc,
de poiiToii , d’huflc de pahne & de vin,
afin que la Fetichc du Village, accompa-
gnee de toutes les Fetiches des particu-
liers qui compofent l’aflemblce, puillcnt
faire bonne chere, pendaut qu’il chantent
& qu’ils datifentde toutes leurs forcesau-
tour de l’arbre au fon de pluiieurs baffins
de cuivre & autres irvftrumens de leur
mufique barbare* C’eit dans ces exerci-
ces qu’ils paflent toure la jouniee. Sur
le foir , ils fe lavent cncore plus foigneu-
lement qu’ils n’ont fait le matin , & les
pai'fans etant alors arrivez chargez de via
de Palme qu’ils füllt obligez d’apporter
pour la cdremonie, le eher du Vii läge lc
dilhibue ä toute la compagnie, qui s’en
retourne fouper chacun chez foi , obfer-
vam de repandre ä terre plus de vin qu’i
1’ordinaire, afin d’honorer leurs Fetiches
& les faire boire. Le feftin fervi aupiedde
l’arbre appartient aux Marabcus, qui en
ont plus befoin que les Fetiches, & plus
d’appetit qu’elles.
Tel eil leur culte impertinent, dont les
plus fpiritueis d’entre cux ne f^auroient
rendre la moindre raifbn. Ils demeurent
dans le lilencc quand on les en interroge,
ils baillent les yeux en le contentanr de
dire: vousftes heureux vous autres blancs,
d’avoir un Dicu bon qui vous donne tous
vos befoins , & qui ne vous mal-traite
N 6 pas.
300 VOTAGES
pas.Lorfqu’il s’deve quelque orage & qu’fls
cntcndent le tonnerre , ils fe reiifer*nent
dans leurs cafes, on n’en trouve pas un
dehors, ils paroilfem failis de frayeur, &
quand ou leur en demande la raifon y
ils difent que le Dien des blancs dt enco-
lere.
Les habitans de la cftte d*Or difent que
leur Dieu eit noir, & leurs Marabous af-
furent qu’il leur apparoit fouvent au pied
de l’arbre des Fetiches, fous la figure d’un
llicralgncnt grand chien noir. Ils ont appris des blancs
exncmc- que ce gralKi chien noir s’appelle le Dia-
Äitnt -e . jj ne faut qUC prononccrxe nom de^‘
vant eux &yjoindre quelqueimprdcation,
coinme le diable t’emporte ou tc tordg. le
col, pour les faire trembler & tomber erb
ddaillance.
^lauvais Rien n’elt plus vifible & plus rdcl , que
tiaitemens l'empire que le Demün a für eux , & les
tju'iis en se-mauva;s traitemens qu’ils en re^oivent;on
fßiYcnu jes entcncj crier, & on voit les meutrif»
fures & les autres marques des coups
qlfil leur a donne. II dt vrai qu’il a la
difcretion de ne leur calfer ni brasnijam-
bes, mais il les bat quelqucsfois avectant
d’inhumanitd , qu’il les met für Iegrabat>
pour plulicurs mois , c’dl alors que les
Marabous font bien leurs affaires, ils exi-
gent de ces malheureux des prefens & des
offrandes, fans quoi ils les menacent que
les Fetiches, qui fontirritees, acheveronc
de les alfommer.
?omber:» Des Marabous vendent des petits cro-
itsMaxar chets da bois-, ä peu pres coinme font
en Guine’e et a Cayenne. 303
ceux dont on fe fcrt pour tirer ä foi les
branches des arbres ; ils difent que c’eft
le diable qui les apporte au pied del’arbre
de la Fetiche, & qu’il 11’eft pe.pmis qu’ä
eux de les en öter & de les dißribuer &
ceux qui en ont befoin & qui les ache-
tent de ces fourbes. 11 y en a pour con»
ferver les maifons , d’autres pour les ca-
nots , d’autres pour les teries enfemen-
cdes , pour les palmiers , pour les parcs
oü Ton retire les beßiaux, pour les en-
fans, & quoi qu’ils loient tous de la m<5-
me figure, ils ne peuvent fervir qu’ä une
feule chofe. On voit allez la raiion de
cette precifion ; fous peine d’une mort
foudaine il n’eß permis ä qui que ce foit
d’y toucher, beaucoup moins de les em-
pörter.
Un Catholique Romain s’dtant trouv£äH.ft . ,
Friderisbourg pendant que les Prdtendus saciifice* ^
Reforrnezfailbientleurfervice,s’avifa d’al- *
ler fe promener dans le Villagedes Negres;
il entra par hazard dans une cafc, oü il
rrouva un homme & une femme occupez
ä faigner un poulet, dont ils faifoient de*
goüter le fang für des feüiHes qui dtoient
ä terre ; il fe douta que c’dtoit quelquc
adle de fuperßition , & ne jngea pas i
propos de les interrompre. Il vit donc
qu’ils firent fortir tout le fang du poulet,
& lors qu’il n’en fortit plus, ils le coupe-
reut en morceaux & les arrangercnt für
lesfeuilles; apres quoi, le tournant l’ua
vers l’autre, les bras pendans commedes.
;£ens qui font dans Fafflidion^ ils repete-^
K7 xen*.
302, V 0 y A G F s
plulieurs. fois ces paroles : me cufa, mecu -
Ja, me cufa, qui iignifienc en leurlangue,
J'ois mo: bon , fois moi hon, La cerdmonie
achevee, il leur demanda la lignificatioa
de ce. qu’ils yenoient de faire. Ils lui di-
rent que la Fetiche les avoit battus, &
qu’ils lui donnoient ä manger pour l’ap-
paifer ; ils l’avertirent de ne pas toucher
aux feuilles ni. au poulet qui dtoit dcffus,
Palfurant que s’il lefaifoit il mourroitfur
le champ. Le Catholique jugea qu’il fe
prefentoic une ocealion favorable pour de-
tromper ces pauvres gens; il prit le foye
du poulet, & Penvoya rörir par fon va-
ler, & le mangea en leur prdfence, il
donna. le rede du poulet ä des chiens &
a des cochons, qui n’en rc^ürent auctm
xnal ; il leur demanda oü ctoit leur Fe-
tiche, ils le conduilirent dans une petite
cour & lui montrerent une tuiile entor-
tillee de paille, Paflurant que c’etoit lä
la Fetiche qui les avoit battus, dont ils
avoient bien rdcllement les marques fur le
corps. Allez, leur dit le Catholique, ne
craignez plus la Fetiche, eile nevousbat-
tra jamais. 11 la mit en pieces für le
champ, & les jetta hors de la cour; il tit
une petite croix de bois qu’il attacha au
mur, leur apprit ä faire lc figncdelacroix,
rompit tous les crochets qu’il trouvadans
leurmaifon, & leur dit, que fi le diable
venoit pour les battre, ils u’avoient qu’a
prendre des petites croix , qu’il leur don-
noit, faire le figne de la croix für cux , &
qu’il s’eufuiroic auffi-tör*
en Guine’e et a Cayfnnej
Le bruit de cette a&ion s’etant aultl-
tü)t repandu dans le Village, il } eutpluft-
eursNegrcs qui lu? apport eceat ieursFetiches
& leurs crochets , il brifa les uns & brula les
autres,&leur donna ä la place de petites croix >
Ge zel 6 Catholique n’eu demeura pas
la, il le tit conduire a la grande Fctiche
du pai's , autoui* de laquelle ils s’alfem-
bloient pour celebrer lcurs Dimanches. El-
le etoit hors du Viilage dans une plaine;
il trouva que c’dtoit une große pierre taute
couvertc de terre, für laquelle il y avoit
un tres-grand nombre de ces crochets de
bois , il les rompit toos ä l’aide de fon
valet, döcouyrit la pierre , jetta de tous
cötez la terre dont eile etoit couverte, &
s’en al la chez uu des Marabous^a qui il
demandades Fetiches a acheter. Vousen
avez un, lui dit le Marabou, voyantqu’ii
tenoit ä ki main un de ces crochets, mais.
eile ne vous lervira de rien li vous ne ine
la payez. En difpuratu für le prix il letira
jufqu’au lieu oü etoit la grande Fetiche;
la vüe de ce pretcndu facriiege fit poulfcr
des cris dpouvantables au Marabou, fes
compagnons y accoururent, & quand ils
apprirent du Gatholique que c’ctoit lui
meine qui avoit faitce desordre, ils fe mi-
rent ä crier miracle de ce qn’ii dtoit en-
core eil vie apres une teile adiion. C’elt
moi, leur dit le Gatholique, qui ai ren-
verfe l’objet de votre fuperftition ; je nc
crains point le diable qui n’a aucun pou-
voir für les Chrdtiens. Il ne faut craiudre
<5c dimer que pieu qui a fait la Ciel & la
terre.
J04 Vo Y A G E S
terre. Voilä une croix für laquelleeftmort
fon Fils unique pour racheter leshommes,
je la plante ä la place de votre Fetiche, II
quelqu’un y touche ou s’en approche au-
trement qu’a genoux & avec un profond
refpedt , il vcrra de quelle maniere le
Dieu Tour-puiflant que les Chrdtiens a-
dorent , le chätiera. Ces Marabous &
ceux qui les avoient fuivis s’enfuirent
chez eux en jettant des cris dpouventa*
bles.
Habits des L’habit des Marabous reflemble affex ä
^laxabous. une cotte d’armes de große roileoudefer-
ge, Air laquelle ils portent des bandoul-
lieres chargdes d’oflemens de poulets brü-
lex , ä peu pres comme nos pelerins de
faint Michel. Ils ont le refte du corps
nud; ils ont feulement force jarretierej
compolces de fil de l’arbredes Fetiches,
oü font eniildes des raffades & autres pe-
tits bijoux.
On ne peut dire jufqu’oü va le ref-
pedt que lespeuples, les Seigneurs & les
Rois memes ont pour ces fourbes; ils
leur donnent tout cequ’ilsont, afind’ob-
tenir d’eux qu’ils prient les Fetiches de
leur etre favorables, & de ne leur point
faire du mal. Leur fuperftition eil fi fort
enracinde ,qu’il paroit tres difhcile de les
en ddtromper; de forte que quoiqu’il leur
arrive , la Fetiche n’a jamais tort; c’eft
toüjours cux qui lont en faute & qui onfr
manqud ä queique chof* qu’Hs luidevo*
mit
Jis
en Guine'e et a Cayenne/ 305*
Us reculent tarn quMlspeuvcntquand r . narenrpaa
}es veut obliger de jurer par leurs Fetiches, * o,s Feu*.
parce qu’etant menteurs au fuprfme degrc
& cherchant toüjours ätromper, ilscraig*
nent de mourir s’ils faifoienr le contraire
de ce qu’ils auroient jurd für leurs Feti-
ches. Je crois pourtant bien qu’il y a lä
coinme autre part des efprits forcs ou des
impies,ä qui un pareil jurement nefait pas
grand peur.
La Fetiche efl chez eux ä peu pres ce
oue la bouche de verit<5 etoftchez nos an-
ciens. La plupart des Negres ne laiilent
pas aller leurs femmes aus Villages xo\-
lins qu’ils ne leur fallent jorer lur leurs
Fetiches qu’elles leur feront fidelles % &
pour les y engager encoreplus&roitement,
ils leur font boire une ealebafl'e de vin de
paline , danslaquelle on a trempe le her-
bes qui fervent ä !a compofition des Fe-
tiches; ils font la meine chole au retour.
Si cette impr^cation £toit de bon alloyon
enterreroit bien des femmes, elles vivent
cependant & font leurs maris cocns. II
y a longtems que les dems de labouchcde
vdrite Ibnt ufdes.
Il fe trouve pourtant qnelquefois des
gens fcrupuleux & timides , qui n’ont pas
encore bien fecoud le joug de lacoütume,
en voici un excmple. U11 Negre qui a- Autrchlf-
voit 6t6 ä bord d’un Vailfeau Danois , fetoirc«
vint plaindre au Dire&eur de Friderif-
bourg qu’on lui avoit vo\6 unmared’or,
ce Direäeur homme läge & qni connoif-
foic eil perfeäion le genie fourbe des gens
du
$o6
V O Y A G E S
da paVs, lui dit en lui prefentant un mor-
^ceau de pain; mangcz cela & jurez par
votre Fetiche que ce que vous dites eit
vrai , & qu’en cas qu’il foit faux , vous
voulcz que le diable vous empörte dans
une heure. Le Negre eut peur & aiina
mfenxs’en aller que de rifquer le paquetä*
ce prix-lä.
11s celebreut avec beaucou? de raagni-
ficence la m&noire des avantages dt des
viftoires qu’ils out remportdfur leurs en-
ncmis„ Le Roi de Fetu avoit gagne une
vifibire für celui d’Acavis & le Seigneur
d’Abrambou, dans laquelle il y avoit eu quin-
ic ä leizc mille hommes tuez de part &
d’autre. Son gendre qui commandoit une
^aile^ecTdic^^^ de l’arm^e dans cctte occaiion, &
SuVoi de quP demeuroit ordinairement au ViUage
de cap Corfe , voulut folemnifer l’anni-
verfaire de cette viäoire l’annee faivante
d’ane mattiere 6elatante. La Fetecom-
rnen^a des le matin au cap Corie; le
Prince y fit un Feftin fomptueux oü fes
fujets & fes voifinsfureiuinvitez, labon-
ne chere & la joye durerent route la
journee , on n’entendoit que des cris de
joye m£iez au fon de toutes fortes d’in-
firumens, on ne voyoit de tous cAtezque
des dances & des exercices de plailir. Sur
le foir le Prince vint a Friderisbourg; le
Gouverneur etoit pres de fe mettre ä ta-
ble, lorfqu’on entendit un grandcri,qui
fut iuivi dans le moment du fon des tarn-
Trompcttcs^ours & des trompettes d’ivoire qui pr£-
d’ivoiie. cedoiem le Priuce & Ci compagnie. Ces
trom-
EN GüINfc*£ ET A CAYENNE. 307
trompcttes fout de dents d’Elephant de
differentes grandeurs que Ton crcufe avec
beaucoup de travaii, & aufquclbs on ne
laifled’epailieur qu’autant qu’il en taut fe-
lon la diverlite des tuns qu’on leur veut
faire produire. Si on eft curieux de voir
de ces trompettes, jefuis en 6t at defatis-
faire les curieux.
Ce Frince etoit pr^cede d’un tambour Suitefa
& de vingt trompcttes; il <5toit accom- *rirccde
pagne d’une douzainc de fes femmes , d’au- tu*
taut d'Oßiciors & fuivi de foixante efcla-
ves , deux defquels portoient de grands
boucliers dont ils le couvroient, & deux
autres portoiein fes fabres , fon arc & fes
fleches.
Sqs femmes etoient couvertcs de Pa- HabiUem*n*
gnes de Damas & de Taffetas, qui al- dcsfcam^s^
loient depuis le fein jufqu’au dcflbus des
genoux, leurs cheveux dtoient ornez de
menilles d’or, elles avoient auxbras &aux
jambes des bracelet» & des chaines de raf-
fade meines de menilles d’ivoire &d’or,ce
qui faifoit un tres-bel effet für une peau
noire & luftrde.
Le Prince etoit ceint d’une piece de Hab;t ^
Taffetas bleu qui lui paifoit entre les j am -prince,
bes, dont les bouts trainoient ä terre de-
vant & derriere; il avoit devant lui unpe-
tic fahre & un bonnet garni de pieces des
cranes de ceux qu’il avoit tue, & tout
couvert de plumes ; il avoit aux bras &
aux jambes plulieurs tours de menilles
d’or & dans fes mains deux dventails de
crin de cheval fort proprement travaii lez.
Aprcs
30$ V o y a g e s
Baldeguei Aprcs les complimens reciproques que
le Prince & le Gouverneur le firent, les
trompetces firent un concert de fanfares
fort bienexdcutd, a la fin duquel la iuite
du Prince fe fepara, les hommes fe mi-
rent d’un cAtd & les femmes de l’autre,
fes efclaves avec le tambour & les trom-
pettes fe mirent derriere lui. Cette der-
niere troupe commenfa alors un bal de
puerre que le fon des inftrumens regloit,
il dura un quart d’heure, & donna beau-
coup de plailir aux blancs qui en eioiem
fpeaateurs,
g . f Le bal fini, le Prince donm fe* deux
cwailsä an cfclaxe, &ptitune la&uaye
qa’il fuibit femblant de iancer ä fe* fein-
nies. Ces Daines , qui fe rrouverent auffi
ar indes, faifoieiu la meine chofe , pendant
que les efclaves le ferrerent de tous cAtes,
& s'emprefloient de le couvrir de leurs
boucliers.
Ce combat ayant durd quelque tems,
il mit la main au fabre & courut ä fesfem-
mes, eiles en firent autam; les Ofliciers,
qui jufqu’alors avoient dt d iimples lpedta-
teurs, entrerent dans la mdlde, les efcla-
ves les fuivirent, le combat devint gdnd-
ral , il fembloit qu’ils fe portoient de grands
coups, & que Fattention des efclaves d-
toit de couvrir la perfonne du Prince, &
tous les mouvemens dtoient reglez par le
fon des inftrumens. Tous les adteurs fai-
foient voir une vivacite &unejufteflemer-
veilleufe dans tous leurs mouvemens, qui
ceflerent tout d’un coup ä un cri que jet-
terent
en Gu m£f£ et a Cayenne. 309
lerent les joüeurs d’inftrumens, quand le
Prince en donna le fignal.
Le Gouverneur fit entrer le Prince , fes
femmes & fes Officiers, dans une falle,
oü il leur fit fervir unegrande collarion.
11 fit diltribuer de l’eau de vie au refte
de la troupe; on dit que cetteFdte coü-
ta plus de cinq eens marcs d’or au Prin-
ce.
On voit parmi ces peuples des Orfd-Artfi&
vres habiles, qui ffavent manier l’or & enticis«»
faire des bijoux tres delicats, les charpen-
tiers de canors y reüfTiffent parfaitement
bien Les Marchands qui viennent trafi-
buer ä bord des vaifieaux , n’ont pour l’or-
dinaire que deux hommes pour les condui«
re; l’un ä l’avant, l’autre a l’arriere, le
Marchand eft affis für un petit liege au
milieu, ayant fon fabre & fon or ä cöt 6
de lui. Les Marchands qui viennent du
dedans des terres , fouvent de deux ou
trois eens lieues , fe fervent des Marchands
de la cöte pour £tre leurs courtiers, mais
il faut qu’ils payent un droit aux Rois des
pai's für les terres defquels il s pulfent; fou-
vent les Rois de la cöte exigent d’eux un
marc d’or.
Le commerce de l’or dtoit autrefois
bien moiadre qu’il ne l’efl aujourd’hui,
mais il <£toit plus avantageux aux Euro-
pdens. Les Negres droienc peu inllruitsde
la nature dt du prix des marchandifes ; ils
le font auiourd’hni; ä force d’drre from-
pez, ils loiit devenus habiles, il eftditfi-
cile de leur eo impofer , ils diftinguent les
tem-
gTO V O Y A C E S
teintures aufii bien que c«ux qui les ont
faites.
Mais il faut eüre accoütumc ä letir sa-
niere de Traiter , ce font des criaitteurs ;
on en a l’obligation aux Höllandois , qui
pour les dftacher des Portugals, faifoient
des prefens ä ceux qui venoient traiter
avec eux. Ces prefens , qii’on appelle
Dache dans le langage du paVs , ctoient
volontaires , ils font devenus neceffarres
a prefent : 1i un marche n’eft pas nccom-
pagne d’nn prefent , c’eft en vam qu’on
prüfend traiter avec eux. C’efl: arrx Eu-
ropeens ä prendre leurs luen.ires la-defFus,
& a faire enforte que les prefens ne hau
Snperftition tournent pas ä pertc.
Les Negres qui fortent de leurs eafes
pour aller trafiqucr, oMervent une plai-
fante fuperftition, s’ils eternuent en for-
taut de chez eux & que le hnzard Ictir
fa-fle tourner ln tete du cfitfe droit, qtfils
appelle Exixfax , 11s rcgardcm ce jxmr lä
comme heuretrx & liazardent tous leurs
biens. Si au contraire ils tournent la t£te
du c6te gauche qu’ils rromment Abincox ,
rls rentrent chez eux, & n’-en fortemplus
lereftedu jour, quand meme il y auroitune
apparence certaine d’ un profit cxtraordinaire,
yropretc de La pfche eft un de leurs excicices le
ieurs canotsplus ordinaire. 11s y font tres hrrbiles-, ils
depeche, ne font que deux dans chaque canot, Tun
qui le gouverne & l’autre qui pfche; ils
ont un foin extreme de leurs canots, ils
les peignent & les enjolivent le plus qu’ils
peuvent: furtoutes chofcs ils ontfomd’y
ap-
des Mar
thands Ne-
gres.
em Güime’e et a Cayenne. 31 %
appliquer une Fetiche qui foitdesmeilleu-
res , & qui puifTe les preferver du nau-
frage & leur porter bonbeur dans leur tra-
vaii. Leurs canots font fort legers, les
deux homines qui s’en fervent les *porteut
aifement für leurs epaules des qu’ils les
011t rnis a terre dans nne elpece de halle
deftinee a cela, afin qu’ils ncföienc poiut
expofefc ä la-pluye, 111 ä l’ardeur du Solei!.
Le vent de terre les pouffetous le$*mstfms
an large, & le vent du large les reporte ä
terre npres midi.
Les uns fe fervent d’hame^ons quh'ls
mettent jufqu’au nombrc de quinze ou
vingt a une m£me ligne; d’autres fe fer-
vent de filets. Cette derniere mariiere cd
plus d’ulagedans les rivieres & furheslacs
quc dans la mer ; ils p£chent anffi ä la
main, iur tont lors qu’elle eft noire. Ils
fe fervent de torches ou de flambeaux de
paille.de ris enduits d’huile de paltne ou
de raftine, compofezd’dclats de.boisgras
& gommeux dont Hs en out de phflienrs
cfpeccs. Celui qui foutient le canotavcc
fi pagaye, tient en meme tems le flam-
beau; les poiftons vicnncnt j öfter a l.i lu-
miere & quand ils font affet, proches du
flambeau,k pechcur les euleve avec uii
filet coinme nne poche tftendu’e autonr
d’un cercle qui eft au bout d’une per-
che. II y en a d’autres qui pdchcrit de
la meine maniere au bord de la mer £-
tant dans l’eau jufqu’ä l’eftomach.
Les Rois ou Seigneurs des lieux ma- Droits des
ritimes ont des Bureau* für ks bords
de
V O Y A G E S
de la cöte qui kur appartiennent, ou ils
obiigent les Marchands qui ont traite ä
bord des Vaifleaux, de porter toutes les
marchandiles qu’ils ont achekes; &com-
me il n’y a point de tarif pour ces droits,
c’elt aux Commis ä en tircr le plus qu’ils
peuvem , & aux Marchands ä payer le
moins qu’il kur eft pofiible. LesMar-
chands dtrangers en font quittes pour
l’ordinaire pour un marc d’or pour tous
droits d’cntke , de fortie & de paflage.
Les lujets du Prince ne payent quequand
l’achat qu’ils ont fait nepalle pasdeux 011-
ces d’or.
.i ikgard du poiflon, le droit que les
Rois prennent eü defliik pour leur table
& pour la nourriture de leur mailon,c’eft
au Receveur a Pemoycr tous les jours
au Roi. Les p£cheurs n’ofent en faire la
moindre dilpoiition qu’apres qu’i!s ont
pay6 les droits lous peine d’une grolle
amende, & meine de punition corporelle.
Des qu’ils arrivent, ils portent tout leur
poiflon au Bureau. Le Receveur en fait
emplir une mefure ä peu pres de la gran-
deur d’un quart de boifleau qu’il donne
franche de tout droit aux p£cheurs. Le
refte efl partag£ en cinq parties, dont une
appartient au Roi, & les quatreautres aux
p£cheurs.
Les Negres n’aiment leurs Princes qu’au-
tant qu’ils les voyent juftes & liberaux,
qu’ils font portez ä la magn:ficence , &
qu’ils donnenr des F£tes & des Feltins ä
leuis grands Seigneurs & ä Jeurs peuples.
Cal
en Gwne'e et a Cayenne. 313
Car quoique tous les Negres foient natu*
rellement avares & avides du gain , ils
n’aiment pourtant pas ceux qui lcur ref»
femblent. C’eft pourquoi ils ne f^au-
roientfouffrir les HollandoiSjdont la lezi*
ne les choque extremement. Ils aiment
au contraire les Francois & les Anglois,
parce qu’ils font les chofes de meilleure
grace,& fe repentent d’avoir aid£ ä chafler
les Portugals, qui, ä leur hauteur pres,
ne lailfoient pas de faire mieux les chofes
que les Holl and ois.
Le Roi de Fetu eft fans contredit le Du **
plus piiiiTant de la cöte d’Or, fa Cour eft Fern,
belle & nombreufe. Quand il n’a point
de guerre & qu’il a donne audience a fes
fujcts & juge leurs difterens, ce qu’il fait
d’une maniere fommaire & fans appel , il
pafie une partie du jour dans une falle frai-
che de fon Palais ä boire & ä fe divertira*
vec fes courtifans. Sur lc foir fes fern*
mes viennent l’habiller & l’ajufter de Col-
liers d’or & de menilles. Il change fon-
vent d’habits , ce font d’ordinaire fes fu*
jets qui lui en fontprdfent, & qui ache-
tent pour cela les plus bei les Stoffes des
Europeens. Ainfi pard il fe inet dans un
fauteuil ä la porte de fon Palais, & don*
ne audience ä ceux qui fe prefentent.
Il a des cfclaves qui le fervent, & des
foldats qui font la garde aux portes de fon
Palais. Il y a peu de Princes au monde
plus abfolus que lui; fa volontd eft dans
une infinitd de chofes la regle de fa con-
«iuire, & pourYÜ qu’U fbit liberal & qu’ii
TomcL © ft’ait
314 V O Y A <? E 5
n’ait pas la rdputation de ne penfer qu’äa-
mafler de l’or, on peut dire qu’il eft heu-
reux.
Le nombre de fes femmes n’eft point*
il enatant qu’il veut, ellesdemeu-
rent dans des appartemens fdparez autour
du fien, il mange quelquefois avec elles,
mais fort rarement. Ces Dames n’ont
d’autre foin que celui de lui plaire, de le
laver, de le peigner, de l’ajufter , de le
divertir. Lui de fon cfttd les entretient
magnifiquement ; elles font quelquefois fi
chargees d’or , que c’eft une merveille
comment elles ne fuccombent pas fous
le poids. Elles ne fortent jamais ä pied,
elles font toüjours portdes par des efcla-
ves.
, Les enfans du Roi font nourris & die-
^Enfaus u ve7, aux ddpens de l’Etat; ils ont des ef-
claves pour les porter , un tarabour & des
trompettes qui les accompagnent , &
c’eft en cela particulierement qu’ils font
diftinguez de tous les autres. Quand ils
font en äge d’exercer des charges, ils ont
fms contredit les plus belles & les plus
lucratives.Cefont eux que leur peredonne
en ötage aux Europdens, ouauxRois Ne-
gres quand il eft oblige de leur endonner,
Cette efpece de ndceffitd apprend ä ces
Princes la manidre de vivre des etrangers,
& comment il faut gouverner. Ils font
heureux pendant la vie de leur pere, mais
des qu’il eft mort, leur bonheur s’dva-
no:iit , & ä moins qu’ils n’ayent amafi
6u bien, qu’ib lie Tayent inis a couvert
j & qu’il*
en Guine’e et a Cayenne. 31 $
& qu’ils ne foyent honn£tesgens, ilsfont
beaucoup moins eftimez que lc reite du
peuple.
Lorfque le Roi vient ä mourir , tout
le penple en temoigne fes regrets pardes
chanfons lugubres & des cris £pouvan-
tables. On lave le cadavre, 011 l’habille
magnifiqucrnent, on l’cxpofe en public,
& on lui fort ä manger aux heuresordinai-
res comme s’il etoit vivant.
Quand le cadavre commence ä fe cor- Enterremcn
rompre, quatre efclaves remportent fans^^01»
cdrdmonie , & le vont enterrcr dans 1111
bois ; ils ne difent jamais le Heu 011 ils
Tont place. Si quelques-unes des femmes
du Roi defunt les fuivent, ils les tuent &
les cnterrent avec lui. Ils mettent dansla
meme fofle fes Fetiches, fes hardes, fes
armes , les chofes qu’il aiinoit le plus quand
il vivoit , des vivres & des boilfons, &
quand ils ont bien couvert la folfe, ils
reviennent au Palais, fe mettent a genoux
ä la porte fans riendire, tendent le col
afin qu’on les tue & qu’ils aillent ainf?
fervir leur maicre en l’autre monae, e-
tant perfuadez qu’il les recompcnlera de
leur fidelite, en leur donnant lesplusbel«
les chargcs de fes Etats.
Pendant que les efclaves font occupcz
ä enterrer le Roi, le peuple fait une bou*
cherie cruelle de tous ceux qu’011 s’imagi-
ne lui pouvoir rendre fervice en l’autre
monde. On a vil des Rois qui avoient
gagnd les coturs de leurs fujets, £tre ac~
<^mpagnci de quatre ou ciuq eens per*
O 2, fon-
gi6 V 0 V A G E s
fonnes de töut äge & de tout fexe,qu’on
dgorgeoic ä Ieur honneur. Cette coütu«
me barbare eft prefqtffc par toute la c6te
de Guinee; il y a du plus & du moins,
nous le verrons dans la iuite.
Leg funerailles achevees, les Capifai-
nes dlevent für le trAne le plus proche
parent du defunt , fon frere ou fon ne-
veu du c6t<5 de fa foeur, ä l’excluiion de
les enfans. Nous en avons dit la raifon
cii plus d’un endroit. On le nieten pof-
fefiion du Palais & de toutes les richef-
fes du defunt, & le peuple paffe dans ce
moment de l’exces de la triftefle a l’ex-
ces de la joye. On n’entend de tous
cAtez que des chanfons accompagneesdu
fon des inftrumens, on ne voit que des
danfes. Le nouveau Roi fait un feftin a
tout le monde qui dure quatre ou cinq
jours ; il y convie les Rois les voilins
& les blaues qui fe trouvent dans fes E-
tats; il prend de nouvelles Fetiches, leur
fait des facrifices, & on marque ce jour
afin dVn celebrer la mdmoire tous les
ans.
C’eft alors que les enfans du Roi de-
Milcrc des funt fentent la mifere de leur condition.
^dS/U nont r*en ama^ du vivant de leur
*'fJ €Uüt* pere, ils fe trouvent reduits aux dernie-
res extrdmitez ; on en a vu fe donnerpour
efclaves pour ne pas mourir de faim. 11
eft pourtant vrai qu’ii n’y a que ceuxqui
ont abtif£ de leur pouvoir pendant la vie
de leur pere, qui ont makraied les peuples,
qui fe font faits des ennemis, & qui ont
en Güine’e et a Cayenne. 317
6t6 des diffipateurs, qui tombent dans cet
abime de mifere.
Pour l’ordinaire,, le Roi nouvellemenc
elü leur rend les biens que leur pere avoit
avant que de monter für le tr6ne. II leur
donne des efclaves , il les confirme quel-
quefois dans les chargesqu’ilsexercoient«
s’ils font honnStes gens.
A l’egard des femmesduPrinceddfunt,
le nouveau Roi cn a foin; il leur donne
dequoi vivre, du moins jufqu’ä ce qu’el- 01ü' kUl ’
les ayent trouvd ä fe marier avec quelque
Seigneur*
Ceux qui n’ont jamais vü des Negres
que dans l’etat d’elclaves , s’imaginent
qu’ils ont tous la mGnc baffelle decceur,
les meines inclinations, ils fe trompent.
J’ai fait voir le contraire dans mon Afri-
que Occidentale. Les Negres de Gui-
nde ne cedent point a ceux du Senegal,
ils font une eftime particufiere de la No-
blere , & quand ils ne l’ont pas h^ritee
de leurs ancetres, ils font tout ce qu’011
fait dans les autres pais pour mdriter ce
titre.
Il y a differentes clafles de Nobles, ceux Differente®
qui le font par leur naiflance, ceux que tlalSs^
les emplois anobliffent, &enfin, ceux qui No cu*
achettent la nobleffe comme on fait ä Ve-
nife argent comptant , ou comme on le
pratique en bien d’autresendroits, enache-
tant des charges qui apportent la nobleffe
avec eiles, ou quand les grandes aöions
qu’on afaitesä laguerreou quelque fervice
fignald renduä TlCtat ,meritcnt que le Roi
O 3 falle
318 V o y a g e s
faflfe affembler toas fes Capitames , lca
Officiers & tous les Nobles, & declare
en leur prdfence qu’il eleve un tel ä la di-
gnitd de Noble, ä caufe de telles & telles
aöions d’une valeur extraordinaire qu’il a
faites.
Des que cet oracle eft fort? de la bou-
che du Roi , le nouveau Noble eft em-
mene par les anciens Nobles qni font fes
amis , ou par quelques Officiers de la
Maifon du Roi, aux pieds du Prince; il
fe profterne ä terre, prend de la pouflierc
qu’il fe jette für la tete & lur le dos, &
dans cet dtat il fait fes remercimens au
Roi. Le Prince lui dit en pcu de mots
quel eft l’etat auquel il l’dleve, Pexhorte
a ne rien faire d’indigne de fa condition ,
lui fair prdfent d’un tambour & de quel-
ques trompettesd’ivoire, lui pcrmet,com-
me aux Nobles , de commercer avec les
blancs & dans tout le Royaume&au delä ,
d’achetter & de vendre des elclaves , & au-
tres Privileges.
Le nouveau Noble ayant cncore re-
mercie le Roi, eit dlevd par des elclaves,
qui le mettent für leurs dpaules, & qui
le promenent par tout le Village avec des
tambours & des trompettes. Ses ferhmes
chantent & danlent devant lui , 6c font
accompagndes de toutes leurs parcntes,
amies & voifines, qui font un tintamare,
dont le premier effet feroit de rendre
fourd le nouveau Noble, s’il dtoit unpeu
moias accoütumd i de femblablcs bruits.
en Guine’e et a Cayenne. 319
II arrive enfin ä fa maifon , 011 le porte FeRins d’un
dans une löge de feüillages qu’onaeufoin£°cuvcauNg,,
de conftruirer il donnc un grand repas a
tous les Ofliciers da Roi qui rontaccom-
pagne <5c ä tous fcs Nobles qui fe font
trouve* äla c£r<5monie ; ce repas , avec
quantite de divertiilemens qui en font in-
ßparables , durc trois 011 quatre jours ,
dont le dernier cfl pour le peuple un jour
de rejoüiHance. Le nouveau Noble fait
tuer & cuire un boeuf, qu'il abandonneau
peuple avec une quantite de vin de palme
luflifante pour les enyvrer tous.
Il y a de ces rcceptions qui ont coüte
aux nouveaux Nobles plus de deux eens
marcs d’or, & il eft arrivd aile2 louvent
qu’un particulier qui etoit tr£s-riche a*
vantd’avoir achett£ou obtenu laNobleffe,
fe trouvoit dans la mifere apres en avoir
£te decor£.
Ce qu’il y a de bon dans cetteNoblefIe,privilege de
c’eft qu’ä l’exemple des gens bien fages Warehand
do-nt les Francois font voiiins, qu’ils imi-j^j^. de
tent en bien des chofes fouvent mauvaifeseuince.
ou indifferentes, & qu’ils n’imitent point
dans le commerce qu’ils font, quilesfoü-
tient, qui les enrrchft, & qui les rend re-
doutablcs ä tout le monde; ce qu’il yade
bon, dis-je, dans la Nobleffe deGuinde,
c’eft qu’elle acquiert a ceux qui en font
revetus, le privil^ge exclufifd’achetter &
de vendre des efclavcs, qui eft comme
tout le monde fqrait , le meillcur com-
merce qu’on puifle faire avec les Euro-
p<?ens>
310 V G y A G E $
♦ II y^auroit bien des chofes ä dire a la
louange de ce privilege de Marchand ,
mais je perdrois inon tems ä vouloir per-
fuader mes compatriotes , &je crainscetts
perte plus que toutes les autres.
C’eft aux Nobles que les Rois donnent
Pretextcs de les premieres charges de la guerre. 11 eft
leurs Gucx rare 5 malgre les foins que fe donnent les
£urop£ens, que ces peuples foient long-
rems cn paix. Ils font fiers & intereflez.
La fiertc leur fournit , quand ils vculent,
des pretextes pour ddclarer la guerre ä
leurs voifins; l’avarice & le delir de faire
des efclaves , afin d’avoir de quoi achctter
des marchandifes d’Europe en eft fouvent
la plus veritable raifon.
Quand donc un Prince a une raifon ou
un pretextc de d^clarer !a guerre, il fair
atfembler chez lui fesCapitaines, fes Olli-
ciers & fes Nobles; il leur dit les raifons
qu’ila defeplaindre d’untel Roi ou Prin-
ce. Il exagere le tort & les iujures qu’il
en a re^ü, il conclud ä la guerre, les ex-
horte a le fouvenir d’eux-mfimes, ä fou-
tenir la haute rdputation de bravoure ou
ils fout dans toute l’Afrique, leur promet
la viäoire de la part de fesFetiches, & les
alliire que le butin qu’ils feront lera tres-
confiderable.
La guerre eft auffi-töt refolue ; on eti-
voye la denoncer ä l’ennemi par un He-
raut, & on lui marque en meine tems le
jour, le lieu & Pheure du combat.
Ghaque Capitaine, Officier ou Noble, a
loin de s’armer, & de fe faire accompagner
par
en Guine’e et a Cayenne. 311
par fes efclaves armez* Lc refte du peu-
ple s’arme auffi & fe rend fous (es chefs.
Ceux quiont etc aftcz braves pouravoir
tu<5 des ennemis dans lesguerrcspreceden-
tes, paroiflent für les rangs avec des cai-
ques compofex cn partie des cranes de
ceux qu’ils ont tu<5. Les autres cn font
de peaux de Lions, de Tigres , aeCrocc
dilles qu’ils chargent de pluines quand ils
en peuvent avoir. Us portent au bras gau-
che un grand bouclier de peau de Tigrc
ou de Boeuf, une longuefaguayeälamain
gauche, fans autre vätement qu’un petit
lingc devant eux pour cacher leur nu-
ditd, & pour n’£tre point embaraüezpen-
dant le combat. Ils ont leurs fabres
devant eux & leurs grands couteaux au
cötd.
Leurs efclaves armez d’arcs, de flechcs Maniv
& de coutelas, marchent ä leurs cötez dtcombaure.
derriere eux. Le peuple eft arme de ha-
ches & de fabres; tous ceux qui ont des
fufils fe mettent aux premiers rangs. Ils
ne font que deux lignes lelon l’tftenduedu
terrain & fa figure, & combattent tous ä
lafois, de maniere que ii ellcs font une
fois rompues, il 11’y a plus de fecours ä
efperer; ce n’eft plus qu’uuc fuite precipi-
t de ou un maflacre.
Des que les armecs font en prdfence,
elles pouffent des heurlemens aftreux 9
apres quoi elles fe dardent leurs faguayes
avec beaucoup de juftefle , les boucliers
parent la plus grande partie des coups. Les
iieches volent de tous cöcez & tombaat
r O 5 für
322, V O Y A G E S
lur ces corps nuds, elles font une terri-
blc execution, particulieremcnt für ceux
qui n’ont point de bonclier. Lcs cris des
combatans, leion des tambours & des troirn
petres & les blcfluies leur font mcttrele
labre & le couteau d lamain, &c’eftpour
lors qu’ils s’aeharnent les uns für les au»
tres, & que le combat devient unc vdita-
ble boucherie. 11s font encore excitez a
la vengeance par les femmes & les enfans
qui les ont fuivis, qui bien loin de s’alBi-
ger de la mort ou des bleffures de leurs
plus proches, ne cdfentd’exciter ceux qui
combattent encore a la vengeance.
On ne f^ait ce que c’eft de faire une
retraite honorable & en bonne poflure.
Le carnage ne celfe que par la d^faite
entiere d’un parti; on cefle alors de tuer,
& Ton s’occupe a faire des prifonniers,
ce qui dt le plus fouvent la fin de la
guerre.
Ces prifonniers tels qu’ils puiffent 5trc
re peuvent jamais recouvrer leur liber-
1 6. 11 eit tres-rare que des Rois fe foient
lailfe prendre, tous leurs fujets fe laitfe-
roient plütöc hächer en pidees que de le
fouffrir. II en eil demeurd fouvent für le
champ de bataille, & pour lors leurs fu-
jets font les derniers efforts pour empör-
ter leurs corps ; mais fi un Prince avoit le
malheur d’&re pris, il aimeroit mieux fe
poignarder lui-mfime, que de paroitrecom»
me un efclave en la prdfence de fon vain-
queur. Auffi bien eft-il cenfe mort
au monde des qu’il eö pris. Tout l’or
EM GüIH E#E ET K CAYENKt, 32J
de fes Etats, en oftrit-il gros commeune
montagne ne le fauveroit pas de la mort,
ou d’etre vendu aux Europeens pour £trc
tranfportd hors d’Afriquc avec aflurance
qu’il n’y reviendra jamais. Pour les au-
tres prifonniers ils fonc vendus lur le
champ aux Europeens, dtampex a leurs
marques & tranfportex a PAmerique.
II eit rare que leurs guerrcs durentplus
d’une Campagne, & leur Campagne piu*
de trois ou quatre jours. On a pourtant
vü les Rois deFetu, du petit Acavis &
le Seigneur d’Abrambou engagei dans
uneguerre fi opiniatre, que tous les Eu-
ropeens dtablis für leurs terres & aux en-
virons , eurent toutes les peines imagiiia-
bles de les obliger a la paix, apres quarre
annees d’une guerre qui avoit confomme
plus defoixantcmüiehommes, reduittout
le pats en friche & aundanri tout le com-
merce.
Ils fe laflerent ä lafin, Ales Europeens
s’en dtant mtSlez, ils donncrent lesmains
ii une paix qu’ils louhaitoient tous, dont
ils avoienc tous egaleaient befoin , mais
dont pcrfonnc ne vouloit faire les premie-
res demarches.
Les Europeens, qui avoient befoin du
commerce autant qu’eux , les y difpofe-
rent , ils furent les Plempotentiaires de
cette paix , ils les firent convenir de leurs
faits & du jour marque pour la ceremonie
auffi-bien que du Heu.
On choifit pour cela une plaine qui 6-
toit für les fromieres des Etats qui etoieiu
0 6 cn
314 V o Y A G E S
eu guerre. Chaque parti s’y rendit ar-
me cormne pour une bataille. lls firent
apporter leurs Fetiches, les Marabous s’y
trouverent, lcs chefs jurerent für les Fe*
tiches de ne fe plus vouloir de mal, d’ou-
biier tout le palfe, 6t pour füret£ de leurs
promeffes , ils le donncrcnt reciproque*
ment des ötages. Ce font ordinairement
les bis de Roi qui* en fervent, 011 ä leur
ddfaut les principaux des paVs, maisonne
parle jmmis ni de rendre les prifonniers ni
d’aucun dddommagement. O11 leroit
bien en peine li 011 en vouloit venir lä;
011 compte un homme comme mort des
qu’il eit pris , 6c il l’eft effektiv erneut pour
Ion pais & pour fa famille, puifque la pre-
miere chofe que font les vainqueurs,c’eÜ
de vendre leurs prifonniers aux Euro-
pdens, qui les dtampent a leurs marques
& les envoyent pour efclaves ä l’Ameri-
que.
Aulfi-töt que les fermens font fairs, les
tambours & les trompetces fe font enten-
dre de tous cötez , on quitte les armes, on
fe mSle , on s’embralfe , 011 boit 6c on
mange les uns avec les autres. Lajournee
fe palfe en danies 6c en chanfons, 6c le
negoce recommence comme fi on avoit
toüjours 616 en pleine paix.
Ces peuples font feroces dans leur ma-
liidre de faire la guerre; ü l’avarice neJes
portoit pas ä faire des prifonniers pour les
vendre , leur fureur les empdeheroit de
faire quartier äperfonne, ils tueroient tout
fans diftin&ion d’äge ni d<2 fexe. II y «a
a dom
en Guinea et a Cayenne.
2 dont la rage va jufqu’ä cet exces, que
de manger iur le champ de bataille les
corps de ccux qu’ils out tuez,fans les fai-
re cuire comme les autres viandes , fe
contentant de les faire un peu griller für
les charbons. Ceux qui ne fe raffaiient
pas de cetteinhumaine viandenemanquent
pas d’emporter les t£tes de ceux qu’ils ont
tuez, ils fe fervent des cränes pour faire
des cafques, & ils ornent les pbrtes de
leurs maifons des inachoires des vaincus.
C’efi le premier pas que les roturiers doi-
vent faire pour acquerir la Nobleffe. Une
porte bien tapifl'dedemachoires d’hommes,
un particulier qui a un ou plulieurs caf-
ques de cränes humains, n’a plus qu'ä a-
maffer dequoi faire les frais defareception
il eit für que le Roi & fon Confeil ne
lui refuferont pas la qualitd deNoble&de
Marchand d’efclaves.
Une chofe qui marque kur caraflere
barbare, c’elt l’inhumanite qu’ils exercenr
a l’endroit de leurs hleüez & de leurs ma-
lades. Ils les abandonnent abfolument,
les enfans abandonnent leurs peres, les
femmes leurs maris, il faut qu’ils perif-
fent. Il n’y a que ceux qui font voilinsLeur d ,
des etabliilemens des Europeens qui peu- p0l,x les c
vent efperer du fecours, quand ils fe fontbicflcz &
faits des amis ou qu’ils ont dequoi payer £?au,rlCÄ .
les efculapes blancs. Il eft vrai qu’ils Ucs*
font d’un temperamment qui a des refour- \
ces infinies; ils font fanguins , patiens,
robuftes , courageux , les operations les
les plus douloureules ne leur font pas fai-
O ? re
326 V O y A G E s
re une grimace. Ils prenent fans repu-
gnance les remedes 1 es plus d^goutans,
& la nature aide d’une mauiere iinguliere
les remedes qu’on leur applique. Sont-
ils gudris, ils ne fe fouvicnnent plus qu’on
les a abandonnez, ils re$oivent leurs fern-
mes, leurs enfans, leurs amis, leurs voi-
iins, comme s’ils en avoient re$ü tous
les fervices qu’ils cn devoient exiger ou
attendre. Eft-ce grandcur d’ame ou in-
fenfibilitd ?
Remedes S’ils fe fentent trop chargez de fang,
des Negrcs, ils fe percent fans fa$on d’un couteau cn
quelque endroit du corps, & laiffent fai-
gner la playe tant qu’ils jugent a propos ;
apres quoi , ils la lavent d’eau fraiche,
la bandent avec un inorceau de pagne , &
voilä la faignee faite.
Quand ils ont mal ä la t<?te , ils fe la
ferrent avec une cordc le plus fort qu’ils
peuvent. Ils ferrent de meme le ventre
quand ils 011t la colique , les ligatures
font parmi eux des remedes prefque uni-
verfels. Ils fe bafgnent dans le frilfon &
dans le chaud de la fidvre, & quoiqu’ils
ayent che2 eux une infinitd de limples &
de baumes ou de raifines , dont ils pour-
roient tirer des remedes excellens ,ils font
li groffiers ou fi indolens, qu’ils n’y pen-
fent feulement pas. Nos fauvages de l’A-
merique, tous fauvages qu’ils font, font
infiniment mieux inftruits qu’eux. Ils ont
des limples fpecifiques dont ils connoif-
tent la vertu , & dont ils f^avent faire
Tapplication , & fans tcutcet etalage d’or-
don-
en Guine’e et a Cayenne. 327
donnances, de robes, de mules, de bar-
bcs & de parchemius fcellez , ils guerif-
fent quand l’heure de la mort n’eft pas
fonnde. C’eft tout ce que peuvent faire
nos plus habiles Mddecins.
J’ai rapportc quelques remedes prati-
quez par les Negres du Senegal , qui font
voir qu’ils ont profite du voilinage des
Maures , chez qui la medecine ou la
charlatanerie a pris autrefois naillance.
Malgrd la conduite brutale des Negres
de la cöte de Guinde, on y remarque u-
ne juftice diftributive & coercitive. II eft
vrai qu’il taut que les crimes foient bien
confiderables pour faire condamner un
criminel ä lamort; eile y vient pourtant Juftice des
pour certains crimes > & lurtout pour Pa-Nc£ICJ*
dultere avec la premiere femme des Rois
& des grands Seigneurs. Pour les autres
femmes, 011 en eft quitte pour une amen-
de, qui eft plus ou moins grande felon la
qualite des parties , ou felon que Pon a
eu foin de difpofer Poreille & la langue
du Juge. Chacun plaide fa caufe loi-
meme ; fi les dpices font paydes grafle-
ment & d’avance , il eft certain que les
raifons font tout un autre effet für l’efprit
des Juges qui font pour Pordinaire, ou le
Roi mcme quand les chofes en vallent la
pcine, ou les Capitaines des Villages* Si
un accule eft condamnd ä une amende y
ii faut qu'il la paye für le champ; finon,
ileft vendu comme efclave, fans jamais
pouvoir fe rjshetcr, Si le coupable eft en
328 Vor a c e $
fuite r fes parcns font obligcz de payei
pour lui, a moins qu’ils n’abandonncnt
le pais pour toüjours, & avec perte de
tout ce qu’iis y onr#
Des que l’accufi eft jugd ä mort, on
lui bande les ycux , für le champ on le
conduit hors duVillage, on le perce d’u-
ne faguaye, & on lui coupe la tdte,qu’on
attache aux branches d’un arbre,le corps
coupe eil morceaux eft jette 9a & lä dans
les champs pour fervir depätureaux be-
tes.
On voit , dans cette maniere de ban-
der les yeux d’un criminel des qu’il eft
condamne ä mort , de le conduire hors
duVillage, pour l’exdcuter, de fufpendre
fa tete pour fervir d’exemple, & de refu-
fer la fepulture aux corps des executez f
une image de ce qui s’eft pratiqud il y a
bien des liecles, & de ce qui fe pratique
encore aujourd’hui dans beaucoup d’en-
droits. II y a bien des reflexions ä faire
für cela & lur bien d’autres chofes que j’ai
marque & que je marquerai dans la fuite
de cette Relation. Je les ahandonne aux
Lefteurs.
On permet dans certains cas ä un accu-
Sc & de l'e purger par ferment, ce qu’il rait
peinc de eil buvant.& mangeant fa Fetiche, c’eft-
raccufateur.i.dire en m£lant quelque raclure de fa
Fetiche dans ce qu’il boit & mange en
prefence du Juge & de fon accufateur.
S’il ne meurt pas dans Jes vingt -quatre-
heures> ri eft fenf£ innocenf, & fon as*
CU'*
eh Güihe’e et a Cayenne. 329
cufateur eft condamnc ä une große amen-
de envers le Roi; mais quand il j a plu-
fieurs tdmoins contre un accufe, il 11’eft
point re<jü au ferment für fa Fetiche.
On ne connoit point encore en ce paVs
les Huifiiers, Sergens, Appariteurs & au-
tres vermines qui rongent le genre hu-
main, non plus que les Avocats & Pro-
cureurs , Greffiers & autres femblables
peftes. Dans les affaires civiles une Par-
tie eite l’autre devant le Capitaine qui eft
en meme tems Gouverneur & Juge du
Village: Je Demandeur parle le premier,
le Defendeur repond. S’il y a des repli-
ques ä faire, eiles fe font par les Parties
fommairement , Pune apres Pautre fans
s’interrompre. Le Juge prononce, il n’y
a ni Appel ni Requdte civile, & le Juge-
ment eft dxdcute für le champ. Il faut
payer fans deplacer , autrement le debi-
teur eft vendu comme efclave , & on n’en
parle plus.
Il arrive quelquefois que la haine qu’ils
ont tous les uns contre les autres les por-
te a fe battre en duel en fortant d’une af-
faire civil e,<Sc fouvent de fort peu de con-
fequence. Ils prennent chacun trois ou
quatre feconds ; s’il en demeure quel-
qu’un für la place, il faut que les autres
quittent le paVs, ä nioins qu’ils ne foient
en etat de payer une groffe amende au
Roi, qui en ce cas leur fait grace pour le
fang qui a dt e repandu. Les parens des
aiorts ne font plus en droit de les citer
en
330 Vo Y A C E s
en Juftice pour cela ; mais ils ne man*
quent gueres de s’en venger par le poifon
ou autres voies cachees. On a vü des
Negres qui ont pay£ au Roi jufqu’ä 170.
marcs d’or d’amende.
II n’y a point de proces en ce pais-ll
pour lcs luccefiions ni pour les partagcs;
en voici la raifon, eile dt des plus bar-
bares. Les femmes & les enfans lont ex-
clus des biens de leurs peres & de leurs
maris. Un homme riche meurr, lcs fem-
mes & fes enfans n’ont pour tout bien
que leur maifon. Le plus prochc parent
s’empare des efclaves , des meubles & des
marchandifes du defunt. De-lä viennent
les haines qu’ils ont les uns contre les au-
ires, & m£me les enfans contre leurs pe»
fes , st moins qnc de leur vivant ils ne les
liiettent en dtat de ne pas craindre d’dre
rdduits ä la mendicitd.
Pour les femmes, fi elles font enco’e
jeunes, elles fe proftituent ou fe metten.
au fervice des Nobles , qui dtant tous
Marchands font aufli les plus riches.
Toutes les terres appartiennent au
Roi , les Sujets n’ont en propre que le
fol de leurs maifons. Ils ne f<;avent ce
que c’eft que jardinage, du moins ccux
qui demeurent a quelque dillance du
bord de la mer: car ceux qui en font ä
quelque diftance cultivent avcc foin les
figuiers d’Inde qu’on appelle Bachounes,
les Bananiers, les Ananas , les Pntates,
lcs Ignamcs, lcs Pois dont il y a de plu-
fieurs
en Guine’e Et a Cayenne. 331
fieurs efpeces. Ils apportent ces denrdes
aux Marchex, & remportent de Tor ou
des marchandifes d’Europe.
Lorfque le tems des femailles appro«
ehe, tous les Habitans d’un Village vont
trouver le Receveur des droits du Roit
& lui demandent la permiflion de ferner
ies Terres, ils l’obtiennent aifdment, lui
& fon Maitre y font intereflez.
Ils commencent par arracher tous les
haliiers qui font venus depuis la dernie-
re recolte; ils labourent enfuite les Ter-
res avec de petites Wehes comme nous
labourons nos jardins, & apres les avoir
laiffd repofer deux jours, ils font un fe-
cond labour apres lequel ils fernem leurs
grains* c’efl-ä-dire, le ris, le millet, &
le mahis ou bled de Turquie.
Ils commencent toüjours leurs femail-
les par celles qu’ils font obligez de faire
pour le Roi , ils font enfuite celles du
Gouverneur & les leurs les dernieres.
Lorfqu’ils ont achevd de feiner ils a-
maflent a un coin du champ tous les hal-
iiers qu’ils ont arrachez, ils y mettent le
feu, ils rdpandent autour du vin de pal-
me ä l’honneur de leurs Fetiches, & paf-
fem la nuit a danfer, ä boire, & ä chan-
tcr; afin d’obtenir de ces divinitex abfur-
des une abondante recolte.
Tous ces grains germent & pouflent
hors de terre en moins de huit jours &
font mürs en trois mois.
Ils nc manquent pas d’aller porter au
Re-
3J2 V O Y A G E S
Receveur du Roi des qu’ils ont fait leer
recoltc ce qui eft dü au Prince. I!s ie
paient en or qui eft porte au trdfor Royal.
Ces Droits font peu confiderables.
Ils choififlent des cAteaux pour ferner
le mahis. Ce grain vcut une bonne terre
franche & qui ne foit point noice. Le ris
au comraire & le millet demandent des
endroits bas & humides, plus le ris a !e
pied dans l’eau , plus il croit & devient
gros. Ils n’entendent rien i faire leur
pain., le couicous du Senegal eit infini-
ment meilleur que le pain qu’ils font de
ces efpeces de grains, & les Indiens de
l’Amerique qui font du pain de mahis le
font aufii bon & aufli leger qu’on le puif-
fe faire, au lieu que celui de Guinde eit
pefant, mal cuit, mal paitri, & il faut y
dtre accoütume de longue main pour n’en
dtre pas bien incommodd.
Ce que cette cAte a de bon, c’cft l’or
qifellc produit ; celui d’Axime eft le
meilleur. Il eft du titre de 22. & 23. ca-
rats.
Celui d’Acara eft un peu moindre. Ce-
lui d’Acavis eft encore au-deifous, & ce-
lui de Fetu le moindre de tous.
L’or d’Axime eft tout en poudre. On
le trouve par le lavage dans les fahles de
la riviere & des ruilleaux qui viennent des
montagnes. Il eft certain que 11 on foüil-
loit dans ces montagnes on y trouveroit
de tres riches mines. Les Negres n’en
reciieiilent que la fuperlicie 6c pour ainfi
EN Güine’e et a Catenne. 333
di re la pouffiere que les pluies emportent
avec dies, & que leur pefanteur fait ton>
ber au fond oü on le trouvc m£ld avec le
fable & la terre.
L’or d’Acara vient de la montagne de
Tafou. Elle eft ä trente lieues de la co-
te. Lcs mines qui y font appartiennent
au Roi qui perniet ä tout le monde d’y
creufer, pourvu qu’on lui donne la moi-
ti£ de ce qu’on rctirc. II a devant fa por-
te un inorceau d’or pur qu’on a tire d’u-
ne de ces montagnes. II eft maffif, pur
& plus gros qu’un muid. II fort de grau-
de Fetiche ä tout lc pais. C’efl: une riche
Idole. Oil auroit bien des dgards pour
eile dans bien d’autres pais qu’en Gui-
n de ; & cxcepte le culte , eile auroit
lieu d’etre con teilte du cas qu’on feroit
d’clle.
Les Fetiches des Royaumes de Fern
& du petit Acavis font des tonnes d’or
qui font ä la porte des marfons de ces
dcux Princes , mais dies ne font pas fi
grofles que celles d’Acara & l’or n’eft
que de 20. ä 21. carats.
J Le General de Fridcrisbourg avoit un
grain d’or qui pefoit un peu plus de dix>
lept marcs.
Les Negres ne coniioiilöient pas toute
la valeur de l’or dans le tems que nos an-
ciens Normands etoient etablis dans le
pais. Ils avoient eu la prudence de ne
pas decouvrir la valeur des trdfors dont
iesnaturels du pai’s dtoiem les depolitai-
res
334 V O Y A G E s
res. Selon les apparences c’etoit de crain*
te que la cupiditd ne s’emparät de leurs
coeurs, & que n’etant pas dciairez com*
me eux des lumieres de la foi, ils ne fc
portailent ä en faire un ufage pernicieux.
Les Portugals qui vinrent apres les Nor-
mands n’eurent pas moins de prudence
& de difcretion. Ceux qui gaterent tout,
& qui ouvrirent les yeux aux Negres, fu-
rent les Hollandois. Dans le deffein de
nuire aux Portugais , & d’occuper leurs
poftes, ils mirent l’or ä un prix oü il n’a-
voit jamais dtd portd. Les Portugais pour
ne pas demeurer en refte poufTerent la fo-
tife encore plus loin , & endo&rinerent li
bien les Negres , qu’ils leur apprirent cn-
rin toute la valeur de ce mdtal.
Ce qu’ils ont appris depuis, mais dont
il eft bon d’ignorer la caufe, c’eft le mfi-
langedu cuivre avec l’or. Ils y font de-
venus de grands maitres, & le falfifient
ä merveille. 11 e£t vrai qu’on y prend gar-
de, & avec raifon. J’en ai parld dans un
autre lieu & de la peine qu’on fait fouffrir
ä ceux que l’on furprend en cette faute;
mais il faut pour cela que la traite fe faf-
fe a bord des vaifleaux ou dans les Forte-
reffes , car autrement on ne fcroit pas
xnaitre de la leur faire porter.
Il fe trouve panni les Negres des ou-
Yriers habiles ä manier l’or* Jls font des
toijoux de plufieurs efpeces. Le Roi de
Fetu a un cafque & une cuirafle d’or d’un
tres-beaa travail. Il a auifi des pots &
d’au-
en Guine'e et a Cayenne. 33?
d’autres vafes imitez de ceux qu’ils ont
vüs chez les Europeens que l’on auroitde
la peine a mieux faire. En voilä aflez
pour !a c6tc d’or.
Hit du Tome Premitt.
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Conseil general de la Guyane
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Conseil general de la Guyane
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Conseil general de la Guyane
VOYAGE
DU CHEVALIER
DES MARCHAIS
EN GUINEE,
ISL ES VOISINES,
ET A CAYENNE,
Fait en 1725, 172.6 & 1727*
Contenant unc Defcription trcs exa&e 8c tres etendue de
ces Pais , 8c du Commerce qui s’y fait.
Enrichi d'un grand nombre de Cortes & de Figures
en Taille s douces *
PAR LE R, PERE LABAT.
De TOrdre des Freres Precheurs..
TOME S E C O S D.
A AMSTERDAM,
Aux dep«ns de la C O MTP/ARH 8>OTorg
M» DCC. XXXiiH^nera/ de la Guyane
' T* > '
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• V 7 • • - p
‘ i' - » *• •
• ' \ X ) ■ ff. .. A •
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T A B L E
DES CHAPITRES.
TOME SECOND.
Ch ap. I. "P\ E la Riviere de VoU
' ta. Bornes anciennes
& nouvelles du Royaume
d Ar dr es. pag r
Chap. II. Du Royaume de Juda .
Sa fituation , Jon etendue. Qiia-
lite du Rais. 5?
Chap. III. ‘De la Barre de Juda.
Du Vtllage deGregoue & des
Forts Frangois & Anglois. 23
Ch a p . IV. De laFille de Xavter.
S6
CnAP.V.Des Roisdejuda. Leur
ediieatiany leur couronnement ,
leiirs occupations , leurs revtnus
& leur mort.
Chap. VI. Du Commerce du Ro-
yaume de Juda. 8 3
" * 2: Trat-
2:
Tab des Chapitres.
Tratte de Paix ou de neutralite
entreles quatre Nattens d'Eu -
rope qui trafiquent ä Juda ,
tant a terre qu'en rade , & rne-
rne a la vue de la rade . 8 8
Chap. VII. T)e la Religion du Ro -
yaume de Juda.. 127
Chap. VIII. Mccurs & Coutumes
du. Royaunje de Juda. 161
Chap. IX. iD'un Pettple appelle
Malais. 218,
Ch ap. X. T>u Royaume d'Ardres.
226
Chap. XI. ‘Difficultez qui arrive-
rent entre les Franpois & les
Hollandois. 2 67
Chap. XII. Abrege de ce qui fe
pajfa en France d l'occafion de
!iAmba([aJe du Roi d'Ardres..
274
Fin de la Table du Tome II».
VQYA-
Tome II. Tage 1
R E M A R au E S
Sur la Carte de la partie de la Guinee ,
fituee ent re IJfini & Ardra.
On n’a pointencore donne au Public
un auiTi grand detail für cette partie de
la Guinee. On auroit meine exprime
avec plus de circonftances la Cote qui
eft entre Axim Sc Acara, filagrandeur
de cette Carte avoit pü etre fuffifante.
Les perfonnes habiles remarqueront
dans l’examen de cette Carte , que par
un racourciftementconfiderable, ellefe
trouve contenue entre Eft Sc Oueft, dans
l’efpace de cinq degres d’un grand cer-
cle, encore que les Cartes y ayentem-
ploye jufqu’ä prefent fix degres & de-
mi pour le moinsj car il y enaquis’e-
tendent jufqu’ä lept degres Sc un quart.
Cependant on peut afturer , qu’on a ete
determine dans le travail de laprefente
Carte par des obfervations tout-ä-fait
politives , Sc par des Cartes par ticulieres
tres precifes ; Sc d’un caraftere d’auto-
rite fort fuperieur ä celles qui exagerent.
(1 ne faut pas comptcr für d’aufli gran-
REMAR aU E S
des lumieres pour toute l’etendue de Ia
Guinee : mais il n’eft pas furprenant
qu’on les ait fur une partie auifi frequen-
tee comme efl: la Cote d’Or.
On va reconnoitre une autre refor-
mc ä faire dans les Cartcs. C’eft qu’en
prolongeant trop la Cote fur le meme
Rhumb de Vent, qui eft cnvironElt-
Nord-Eft , il s’enfuit qu’elles rendent
l’extremite de cctte Cote trop Septentrio-
nale. Ainli on trouve dans toutes ccs Car-
tes l’entree de la Riviere de Volte fur
fix degres de Latitudc, au lieu qu’elk
elf ici fur cinq degres trente-huit minu-
tcs. A la fuitc de cela, & par une con-
venance manifefte, on a euladetermi*
nation de l’aterrage de Juda a fix degres
vingt minutes, tandis qu’ailleursle me-
me endroit dela Cote eil porte ä qua*
rante Sc quelque minutes audcla du me-
me degre. De ld il s’enfuit, qucle Gol-
fe, au fond duquel font les entrees de
Rio de Lagos, Sc de Rio Formofoou
Riviere de Benin, aetejufqu’aprefent
trop profond dans les Cartcs d’environ
trente minutes, ce qui ne paroitra pas
peu de chofe en Latitudc. Mais, on i
fou-
Sur la Carte de Guinee.
fouvent obferve , que ccs fortes de re-
formes , qui diminuent l’ecendue de
l’objet , Tont prefque toujours en Geo-
graphie le fruit d’un travail mieux inf-
truit & plus fcrupuleux.
Quant au detail de la Carte prefen-
te, on a pris un foin particulierä mar-
quer für la Cöte les endroits oü les Euro-
peens abordent & fontetablispourleur
commerce. On fcait qu’ils en tirent de
l’Or, & des Efclavcs. II yadel’Ordans
plufieurs des pays qui font a la Cote me-
me, mais la plus grandc quantiteefla-
portee du fond des terresparlesNegres.
Les Portugals ne pofledent plus lesEra-
bliflcmens de cette Cote. Les Hollan-
dois & les Anglois y tiennent aujour-
d’hui un afles grand nombre d’cndroits
fortifiez. On trouvera ici les Etablifle-
mensdcsHollandoismarquez parun H.
ceux des Anglois par un A. Outre cela ,
les Brandebourgeois fontetablis en deux
endroits pres clu Cap des trois Pointes ,
& les Danois ont un etabliHement ä Aca-
ra. Les Francois ont abandonne celui
qu’üs avoient forme a Ifiini. Ilsen ont
un ä J uda , &les Anglois y ont le leur tout
aupres. " ’ On
REMAR Q^U £ S &c.
On eft entre dans l’interieur du pays
auüant que les connoiflances qu’on en a
peuvent y conduire. Comme lcs Euro-»
peensnefrequententquela Cotc, il ne
faut pas croire qu’on puiflc aller bien a-
vant , Sc avec beaucoup de precifion , für
les feules informations des Negres. II eft
nierae a propos de remarquer , que les
frequentes guerres qui font entre eux ,
aportent fouvent de grands changemens
dans la fltuation des Etats & Provincesf
de ce pays-lä.
Juda eft unpays naturellement agrea-
blc & fertile, prodigieufement peuple.
Les Negres y font aulli plus civilifez 8c l
plus laborieux qu’ailleurs. Ce Royaumc , *
Sc celui de ‘Vopo , font des demembre-
mcns du Royaume d'Ardre. Mais la1»
deftrudion de Juda a fuivi celled’^r-
dre , Sc ccs Etats fi confiderables ches
les Negres ont ete envahis Sc faccagez
par ‘Dada, Roi de Dahome , dontlc
pays eft fort avant dans lcs terrcs. Les
Francois, les Anglois, les Portugai%
fe font neantmoins maintenus a Ji
oü le commerce des Efclaveseft er
rable.
Tom. JZ.jyag.i.
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c/A s’ bi m comme eile se nomcit auts yois.
Eient d&Jxrrtlovi Jans le faul des ter? cs .
Cn dt quelle fad un S aut ent re des re eher s
a envirvn ctnquarvbo Lieucs de laudier.
lPays des Comfas
fertile et cuttrvc.
■% * etquise ijcuvcrnc
r*.... <»/? forme ac RcjyubhqucJ
Tkopassa
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J-^3fe^c'tlL \ly^s mmesdUr
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Za Rauere de Volta
a ete ainsi norm e des Portugals
par rxxporta l impetuvsite
avee ha quelle eile sedeehanje dans lädier
On ne re mente poxnt dans ccttc Rauere
et son ccurs nous est weennu
Ho nervt de la R'de Volta jusqxia Juda ,
le pays estsans rnontaejnes ettout um ,
sablonciLV etsee nud et sterile.
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dißir ’enten fout de celia
(£iii estaL'Occidcnt-.
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Carte paeticuliere
JJE Xv4 PARTIE - P RI KCl PATE DE
la Guinee
SITTIEE EKTRE IsSIKI ETAüDRA
Par te S"j>Ak viele
Geograph e OrcT tluRoi
tAvril
> — <~
Echelle
L ieues oommunes de au Oepre
io 1$
I 4 ieues »/Harmes de zo au 71,
’eyre
3 20 25 *
Cn ne met poini tey les lieucs de iß auDcare,
quoiquelles scy ent tou jours manjuees dans le s Cortes jCcUaiidüis cs:
Cestquon na point reconnu d au ssi ppxmdes A ieues
dans aucunc relation dupenjs. memeJffoü anders &,
cn les companmt aycc les cspaces de la Carlo .
5°
I 4°
\3°
5°
3°
VOYAGE
DU CHEVALIER
DES M-***
EN GUINEE.
S E C O N D E PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
De la Riviere de Volta.
Bornes ancicnnes & r/ouvelles du Royaumt
d' Ar dra oh d' Ar dres^
E Chevalier des M. *** fe trou- 172?. na*
va par le travers de la riviere vicme Ja»-
de Volta environ ä dix lieuesvicr*
au large le neuvieme Janvier
172.5* Cette riviere eft la ve-
rkable bornedela cöte d’Or ä i’Eft. Le Ro-
TomtlL A yau-
% V O Y A G £ S
•yaumc ou Seigneurie d’Abrampour termine
*ce riche pais. La ville ou village de Pomi
•eft le lieu le plus confidcrable de cet Etat ;
il eft ä treize lieues a l’Oüeft de la riviere de
Volta.
'Riviere de L’on ne convient pas du nom que portoit
tVolta. cette rj viere avant que les Portugals lui euf-
fern donne le nom de Volta qu’elle porte
aujourd’hui, 6c fous lequel eile eft connue
de tous les Europeens qui trafiquent für les
cotes d’Afrique.
C’eft la prodigieufe rapidice de fon courant
qui a oblige les Portugals ä lui donner cenom;
eile eft teile qu’on connoit aifement fes eaux
‘JRmbou- ä plus de deux lieues dans la mer , 6c qu’on
churcdclales diftingue de celles de lamer: elles Tont
•voJta. blanches 6c douces, pendant que celles qui
les environnent Tont verdätres 6c falees. Son
cmbouchure qui eft extremement large, eft
coupee dans fon milieu par une petite Ille ef-
carpee de tous cotez, deferte 6c couverte
d’arbres. Elle eft couverte d’un banc qui
avance environ deux lieues en mer, contre
lequel fon courant fe rompt avec impetuoli-
te, 6c rejette fes eaux du cote de l’Eft.
Elle vient de fort loin , mais on ignore la
longueur de fon cours, aufti bien que les pais
par lefqueLes eile paffe; on fqait feulement
'■% que fes deboidcmens caufent bien du ravage.
Cela paroit pi.r les gros arbres que le courant
entraine ä la mer , eile eft alors impraticable;
il n’y a point de Negres affezhardis pourofer
la traverfer en canot. La faifon des pluyes
«tant paflee, on la peut paffer plus ?ifement,
parce qu’alors la rapidice de fon courant etant
en Guinee et a Cayenne. 3
diminuee , le choc que font fes eaux avec cel-
Ies de la mer etant bien moindre, le clapo-
tage l’eft aufli. Je crois que li le pais etoit
plus riche qu’il n’eft, 6c que le commerce 7
attirät plus de Negocians, on trouveroit les
moyens de faire des padages, 6c de remonter
cette riviere.
Le pais ou Royaume de Coto oude
pi, commence au bord Oriental de cette ri-tje Lampi.
viere. On compte treize ä quatorze lieues
de la Volta au Village de Coto, c’eft la refi*
dence du Roi ; ce Prince etoit autrefois adez
puiflant , 6c le feroit cncore , li la guerre
continuelle que lui fait le Roi de Popo ne le
reduifoit fouvent ä de grandes extremitez. II
auroit peut-ecre deja entierement exterraine
ces peuples, fi le Roi d’Abrampour ne les
avoit foutenus eti leur cnvoyant des troupes
auxiliaires, mais plütot par politique que par Politiquc
amitie. En effet il craint egalement ceux de^es Row
Popo 6c ceux de Goto, 6c il eft perfuade ‘
que li un des deux fe rendoit abfoiument le
maitre de tout le pais qui compofe les deux
Royaumes, il ne pallät la Volta, 6c ne vinc
Tattaquer 6c fe rendre maitre de fon pais;
que les mines d'or qui y lont rendent infini-
ment plus riche que ceux de Coto 6c de Po*
po. Son interet eft donc de ten^r l’equilibrv
entre ces deux Royaumes, o’y entretenir la
guerre, afin qu’ils fe confomnlent peu a peil
fans fouffrir qu’un parti detruife entierement
l’autre, parce qu’alors il feroit a craindre qu’il
ne portät la guerre chez lui , 6c qu’il ne le
chadät de fon pais. C’eft pour cela que
quand les troupes auxiliaires qu’il a envoyees
A 2 au
4 V O Y A G E $
au Roi de Coto lui ont fait remporter quel-
que avantage für celui de Popo, il ne raan-
que pas de faire une qucrelle au vainqueur ,
de prendre le parti du vaincu , 6c de lui en-
voyer du fecours par le moyen duquel il re-
met la balance en equilibre, 6c leur donne
le moyen de fe faire une guerrc continuelle
qui les ruinera ä la fin , ou du moins qui les
aiFoiblira de maniere qu’il n’aura rien ä crain-
dre d’eux.
rais de Co- £es pais je Coto 6c de Popo font tous
difFerens de ceux de la cote d Or. Ceux-ci
font pleins de montagnes, 6c les autres font
des terres unics, fablonneufes , feches, arides,
infertiles. On n’y voit prefque d’autres ar-
bres que des palmiersj ä peine y trouve-t-
on du betail fuffiiamment pour la nourriture
des habitans } ils feroient fort ä plaindre li
leurs rivieres etoient moins poiflonneufes \
c’eft leur unique rellource , carlacote, quoi-
que tres poiftönneule , leur eft inutile ä cau-
fe de la barre, qui eft plus difficile ä paffer
que dans tout le refte de la cote jutqu’au
Royaume d’Ardres.
Tout leur commerce fe reduit ä la vente
des efclaves, c'eft-ä-dire, des prifonniers de
guerre qu’ils font les uns für les autres, 6c
qu’ils enlevent dans leurs courfes 6c brigan-
dages continuels. Le nombre des captifs que
Ton tire de chez, eux eft quelquefois tres con-
fiderab!e, mais comme ce commerce n’eft
pas regle , 6c qu’il fe paffe fouvent des annees en-
tieres fans qu’on en trou ve a traiterJesEuropeens
n’ont fait aucun etabliflement dans leur pais.
Les Europecns qui ont commerce avec
ces
en Guinea et a Cayenne. 5
ces peuples fe loiient beaucoup de leursbon-
nes manieres , ils difent qu’ils font civils , fer-
viables, 6c qu’ils aiment les etrangers j mais
ils conviennent qu’on peut les regarder, lans
fe tromper, comme les Normands de TAfri-
que, c’eft-ä-dire , qu’ils font intereffez» dif-
fimulez , -fourbes > & traitres au fouverain
degre. Ils font menteurs 6c parjures , 6c
quand un Europeen a ete allez limple pour
fe livrer entre lcurs mains avec les mar-
chandifes, il eft rare qu’il en forte fans perdre
au moins fes marchandifes j il lui en courc
fouvent la vie, npres quoi ils ne manquent
jamais de rejetter le vol 6c l’affoflinat qu’ils
ont commis lur les partis ennemis qui courent
dans le pa’is , dont ils n’ont pas ete les mai-
tres d’arreter la violence.
Il n’y a qu’une chofe de laquelle les Ne- Religion
gres de Goto 6c de Popo font tres-bien pour- dcs legres
vüs, c’eft des Fetiches, du refte ils font Cülü*
tres pauvres. Ce font de tous les Negres de
la ebte, ceux qui ont le plus grand nombre
de Dieux, il faut qu’un Negrefoit bien pau-
vre quand il n’en a qu’une douzaine. Leurs
maifons, les grands chemins, les champs>
tout en eil plein, 6c ils n’en font pas plus
riches, ni plus heureux, ni plus honnctes
gens.
On compte dix lieues ou environ de Coto Royaumc
a Popo , la force de ce village confille dans dc PoP°’
fa fituation, il eft bati dans une Illeaumiheu
d’une riviere confiderable qui porte le me-
ine nom. C’eft , de tout cet Etat , le feul
endroit qui merite le nom de Village, toutle
refte n’eft compofe que de petits hameaux
A 3 de
6 VOYAGES
de dix ou douze cafes, dont les habitans fe
retirent au viilage du Roi des qu’ils ont avis
que leurs ennemis font en Campagne. Leur
cote eft prefque inacceftible, la mer y brife
pendant la plus grande partic de l’annee d'u-
ne maniere qui ne permet pas aux plus habi-
les Canotiers d’en approcher. Leur commer-
ce, par une fuite neceflaire eft tres peu de
chofe , & leur pauvrete les rend äpres au
gain, fripons, fourbes Sc intereficz au der-
nier point. Les courfes continuelles qu’ils
font für leurs vpifins , les mettent en etac
d’avoir aftez fouvent des captifs; c’eft ce
qui oblige la Compagnie de France d’avoir
une cafe ou petit comptoir ä Popo , ou eile
entretient deux Commis & quelques Negres
qui dependent du Direfteur General de Ju-
da, de qui ils reqoivent les marchandifcs de
traite, & ä qui ils envoyent les captifs qu’ils
traitent. Ce petit commerce fe fait par ter-
re > avec les precautions neceflaires pour n’e-
tre pas devalif6 en chemin , car la furctc de
ces tranfports ne confifte que dans le pou-
voir, oü on fe trouve de repoufler la force
par la force, quand on eft attaque par ces
gcns fans foi Sc fans honneu r. 11 eit vrai
qu’on cxige d’eux pour l’ordinaire, qu’ils el-
corteront les traitans & leurs marchandifes
jufqu’aux fromieres de Juda, & cela fuffit
parce que l’on eft dans une fürete entiere
des qu'on eft für les terres de ce Royau-
me.
Quelques Voyageurs ont pretendu que
PEtat de Popo a cte autrefois li puiffant,
que celui de Juda en, relevoit. Ceft une er-
reur.
en Guinea et a Cayenne. 7
rcur, ces deux Royaumes , aufli bien que'
celui de Coto, font des demembremens de
celui d’Ardra, contre lequel ils font fouvent
en guerre, 6c prefque tonjours entre eux, a-
vec des fucces differens qui n’ont pas ece
aflez avantageux ä Tun d’eux pour aifujetcir
entierement l’autre ; mais qui ont extremement
diminue leursforces, 6c für tout celles de Po-
po, qui font ä prefent fi peu de chofe, qu’ils
ne doivent leur confervation 6c leur liberte ,
qu’ä la fituation ayantageufe de leur village
principal.
II y a vingt-cinq ä trente ans que le Roi
de Goto , nomme Aforri , etoic un brave du
premier ordre, 6c de plus, tres entreprenanc.
II portoic la guerre de tous cotez, 6c condui- ^
foic fes entreprifes avec tant de valeur 6c tanc Coto.
de fagefTe , qu’il reufliflöic toüjours ; il etoit
devenu la terreur de tous fes voifins. Le
Roi d’Ardra l’engagea de declarer la guerre
au Seigneur d’Offia 6c au Roi de Juda, qui
s’etoient fouftraits de fon obeifiance , 6c qui
avoient maltraite fes gens dans quelques oc-
cafions. II vint affez facilcment ä bouc de
ceux d’Offra, il les defit ä plate couture *>
prit leur chef qu’il envoya au Roi d’Ardra,
ravagea le pa’is , 6c s’avan^a jufqu’aux fron-
tieres du Royaume de Juda; mais comme
il manquoit de poudre, il tut oblige de fuf-
pendre la marche en attendant que le Roi
d’Ardra lui en eüt envoye comme il le lui
avoit promis. Ce Prince n’y manqua pas , il
lui en envoya un convoi tres confiderable 6c
bien efcorte, mais le Roi de Juda en ayant
cu avis, aila au-devant du convoi, l’enieva
A4 6c
8 VOYAGES
&c defit l’efcorte, & marcha für le champ
a Aforri, qui ayant etc averti par quelques
fuyards de la perte du convoi qu’il attendoir,
decampa für le champ fort ä propos, & fe
retira. II appric en chemin que le Roi de
Popo venoit au fecours de celui de Juda.
II crut qu’il pourroit defaire ce Prince aulli
aiiement qu’il avoit fait dans plufieurs autres
occafions, & fa ns confiderer qu’ii manquoic
de poudre, il le chercba, letrouva, 6c l’at-
taqua. Par malheur pour lui, il lerencontra
polte tr^s avant-igeufenientj & des le premier
choc il perdit beaucoup de monde. Cette
perte le mit en fureur , il fe jetta für fes en-
nemis & fit des prodiges de valeur , il de-
meura enfin für la place avec prefque toute
fon armee. Son frere lui fucceda , mais
n’etant pas, ä beaucoup pres, fi brave ni fi
entreprenant , & fe trouvant d’ailleurs fort
affoibii par ia perte des meilleures troupes de
fon Etat qui etoient peries dans cette batail-
le, il fit la paix avec les Rois de Popo &
de Juda ä la maniere des Negres, ceft-ä-
dire, fans celfer de faire des courfes les uns
für les autres quand ils en trouvenc l’occafion
favorable.
C H A-
IZ rom . II.
en Guine'e et a Cayenne. 9
CHAPITRE IL
Du Royaume de Judav
Sa ßt Hat Ion , Jon etenjtte. Qitalite dn Pa't's *■
LEs Hollandois appellentFida, le Royaume
que nous appellons Juda ou Juida. II eft
difficile de decider qui a plus de raifon d’euK
ou de nous.
H eft certain que cet Etat faifoit partie dir
Royaume d’Ardra, dont il releve encore au-
jourd’hui, com me nous le ferons voir dans
la fuite. #
Si nous voulions fuivre l’Äbbe Baudran, Seotiment
nous dirions comme lui que le Royaume
d’Ardraou d’Ardres, eft fitue entre celui doie Royaume
Benin ä TOrient, 6c la riviere de Benin ädeBcniu.
TOccident, qui le fepare de la cöte d’Or.
Ce que nous avons dit ci-devant, nous cm-
peche de fuivre cc fentiment dans toute Ion
etenduc. Nous convenons bien que le Roy au-
me d’Ardra eft borne ä l’Orient par celui
de Benin ; mais le bon lens 6c la raifon nous
empechent de convenir que la riviere de Be-
nin foit celle qui le fepare de la cote d’Ch.
Celle qui iui fert de borne de ce cöte-lä , eft
la riviere de Volta. Celle de Benin eft reel-
lement celle für laquelle eft fituee la ville de
Benin. C’eft une erreur de pres deeentlieues
que le Public ne nous pafleroit pas, quand
A $ m e*
Situation
de. Juda..
S.n borne j* .
RiVi«**
jyQ V O Y A G E S
xneme nous aurions affez de politefle pour ia
paflfer ä ce Gcographe.
Le Royaume de Fida ou de Juda, com«
mence ä cinq 04 fix Heues du village de Po-
po. On diftingue communement deux vil-
lages de ce nom, le grand Sc le petit, peut-
ctre y en avoit-il deux de ce nom dans les
temps paflez. On cn chercheroit en vain
deux ä preient; il n’y en a plus qu’un feul.
Sc c’eft celui que nous avons die etre fitue
dans une Ifle de la riviere qui porte le nom
du village? ou qui lui donnc le iien.
Le Royaume de Juda n’a que quatorze ä
ä quinze Heues d etendue le long du bord de
la mer, il eftpar les fix degrez vingtminutes
de latitude feptentrionale, & par les . . . degrez
de longitude. Sa largeur ou fon etendue dans
les teires n’eft que de huit ä neuf lieues.
Scs bornes au Nord*Oiiefi font le Royau-
me de Popo, Sc au Sud Eft celui d’Ardres,
dont on appelle le Prince le grand Roy , par-
ce qu.en effet fes Etats font tres confidera-
b!es , Sc l’etoient bien davantage lorfqu’ils s’e-
tendoient jufqu’ä la riviere de Volt3> qui etoit
fa borne du cö*;e de FOiieft, avant que les
Provinces de Goto , de Popo Sc de Juda fe
fuflfent foußraites de fon obeillance, & fe
fuftenc erigeesen Royaumes.
Il n’y a que deux rivieres allez confidera*
bles dans tout cet Etat pour meriter ce nom.
Les fontaines qui y font en r.flez grand nom-
bre ne font que de tres-petits ruifleaux, quile
perdent dans c es deux rivicres^ elles viennent
toutesdeux du Royaume d’Ardfes,foitqu’el!es
y; ayent leurs fources, foit qu’elies n’y fafifent
que
en Guine's et a Cayenne, i v
que paiTer. Celle qui eft la plus voiGne du
bord de ia mer > dont eile n’eft qu’ä une de-
mie-lieue ou environ, le nomme la riviere
de Jaquin, parce qu’clle paffe par la ville de
ee nom qui eft dans le Royaume d’Ardres ,
6c le lieu du plus grand commerce de cet E-
tat. L’eauen eft jaunätre; eile ne peut por-
ter que des canots , parce qu’il y a plufieurs
endroits ou eile eft gueable , n’ayant qu’envi-
ron trois pieds d’eau & fouvent moins.
On a donne le nom d’Eufrate ä la fecon-
de; eile pafte par la ville d’Ardres, & eile eft
eloignee d’environ une demie-lieue de la
viiie capitale du Royaume de Juda, appellee
Xavier ou Sabie. Cette riviere eft plus con-
fiderable que la premiere, eile a beaucoup
plus de profondeur, fon eau eft exceilente;
eile porteroic d’aflez gros bitimens fi eile
n’avoit pas des hautsfonds , qui la rendent guea-
ble en quelques endroits.
Lcs Rois de Juda ont etabli depuis bien
longtems des Peages ä ces guez. Tous ceux Peages.
qui y paflent font obligez de payer deux bou-
ges ou cauris. Perfonne n’eft exempc de ce
droit que les grands du pa’fs & ceux de leur
fuite , 6c les Europeens 6c leurs domefti-
ques.
Cet Etat tout petit qu’il eft , eft divife en
vingt-fix Provinces qui font autant de Gou-
verncmens, qui font donnez aux grands du
pais 6c hereditaires dans leurs famiiles. Le
Koi eft ä la tete de ces Gouverneurs 6c a le
Gouvernement de la Province Xavier, Vil-
le capitale 6c premiere Province de fes E-
tats.
Xes 26.
Gouvernc-
aiens.
TZ V O Y A G E $
Voici les noms des autres Provinces dont Le
FUlage principal donne le nom a la Provin-
ce&d celui qui en cß Gouverneur .
r Le Roi.
2 Xavier Goga. Le Gouverneur a la qua-
lite de Prince 8c de Vice-RoL
3 Beti, Sacrificateur.
4 Aploga, Prince.
5 Niapon , Prince.
6 Xavier Zonre, Prince.
7 Gregoire Zonte , fimple Gouverneur.
8 Abinga, Gouverneur.
9 Gourga, Gouverneur.
10 Doboe. Gouverneur.
1 1 Abingato, Gouverneur.
12 Carte Gouverneur.
13 Agou, Interprete & Gouverneur.
14 Adbuj Prince.
15 OiUlaga, Gouverneur.
16 Pagne, premier Valet & Gouverneure
17 Ovalonga, Gouverneur.
18 Danio, Gouverneur.
19 Zingua> Gouverneur.
20 Coulafouto , Gouverneur.
21 Zoga, Gouverneur.
22 Hamar, Capitaine 6c Gouverneur.
23 Couagouga , Commandant des Fufeliers
du Roi.
24 Agricoquoüe, Tambour-Major,
ay Guhga, Boureau 8c Gouverneur.
26 Babo, Oncle du Roi.
&
en Guine'e et a Cayenne.
II ne faut pas croire que cesvingt-fix Gou-
vernemens ne confiftentque dans 1 es vingt-fix
villages qui donnent les noms a ces Provin-
ees 6c ä leurs Gouverneurs. Chacun de ces
villages en a plufieurs qui dependent du prin-
cipal, 6c quoique l’eteridue du Royaume, 6c
par confequent de chaquc Province ne foic
pas bien confiderable j le pa’is eft tellement
peuple 6c rcmpli de tant de hameaux, que
tout TEtat ne paroic que com me une tres-
grande ville ^ divifee en plufieurs quartiers,
feparez les uns des autres par des terres culti-
vces avec foin , qui femblent n’etre que des jar- Borne du
dins, dontle fol eft d’une fi prodigieufe fe-tcrraia
condite, qu’ä peine une recolte eft- eile feite,
que la meme terre eft femee ou plantee für
le champ d’autre chofe, de maniere qu’on y
feit trois ou quatre recoltes par an. Les pois
foccedent au ris, le millet fuit les pois. Je
mahis ou bled de Turquie prend la place du
millet, les patates & les ignames fuivent le
mahis , 6c le bord des hayes , les revers des-
foflez, les pieds des murs de cloturefontem-
ployez ä planter les melons de differentes ef-
peces & quantite d’autres legumes. II n’y a
pas un pouce de terrain inutile ou neglige,.
6c cela fans difcontinuer 6c fans donner a la
terre le moindre rclache. Les Negres font
tellement menagers de leur terrain, que les
grands chemins ne font prefque par tout que
des fentiers etroits. On ne connoit point en
ce pais fertile la neeeifite de laiftcr repofer la
terre.
Ils la cultivent tres-proprement par fillons;:
ceux des terres du Roi font plus devez que
A 7 ceux
X4 V O Y A G E $
Culture de Ceux des particuliers. Ces petites montagne^
h terre. ß on peuc pe fervjr de ce terme , & les val-
Ions qui font entre deux augmentent lafuper-
ficie du terrain prefque de la moitie. Les
pluyes öc les roiees qui tombent abondam-
menc toutes les nuits , penetrentplus aifement:
la terre , l’humedtenc 5c 1’engraiiTent , 6c la
chaleur du Soleil Pechaufant plus aifement de
tous cötez, faic germer, croitre 6c meurir
les fruits piütot 6c plus aifement que dans une
terre unie 6c toute platte.
Le terrain de toute la iongueur du Royau-»
me depuis le bord de la mer, jufqu’ä une
lieue ou environ au-delä de PEufrate , eil
tout uni 6c fans la moindre coline ou eleva-
tion ; c’eft une plaine de quinze lieues de lon-
gueur, für trois lieues ou environ de largeur.
Bornes du Quand on eft au de-la de cettebornc, lcter-
deTudTau ra*n s’^eve infenfiblement en pente douce,
Kord- Eft. ne finit qu>* ^1X ou ^pt Üeues P’us haut,
ou Ton fe trouve au pied des hautes monta-
gnes qui font une chaine qui bornc le Royau-
me au Nord- Eft, qui Penferme 6c qui le fe-
parc des autres Etats qui font de ce cöte-lä,
6c en particulier du Royaume d’Ardres, qui
s’etend au-deilüs de ceuxdejuda, dePopo6c
deCoto, jufqu’ä la riviere de Volta. Cela lui
donne une etendue tresconüderable de PEft
ä PO lieft.
U y a tres On voit tres-peu d*2rbres depuis lebord de
^lMiegar- ^ mer * jufqu’au-delä de PEufrate , encore
<k co m in c font-ils fteriles , ils ne rapportent aucun fruit,
des divini. & j|s tombent d’eux-memes fans qu’il paroif-
fe aucune raifon de leur chüte imprevue^ce-
pendant tout inutiles qu'ils font, ils ne laif-
fenc
en Guinee et a Cayenne. 15.
fort pas d’etre refpedtez comme des divinitez.
Abbacre un arbre ou couper fes branches > eft
un crime irremiflible, il ne peut s’expierque
par la mort de celuiqui Ta commis & de ceux
qui y ont eu part. Cette loi eft non feuie*
ment pour les naturels du pais > mais encore
pour les etrangers. Quelques Hollandois s’e-
tant un jour avifezd’abbatre unarbre, lepeu-
ple s’emut, il pritles armes, courut für cux,
les maffacra 6c pilla tous les effets qu’ils avoient
a terre, apparemment par maniere d’interets
civils.
Je ne faurois me perfuader que cette terre
ait toujours ete deftituce d’arbres , pendant que
toutes les autres cötes de la Guinee en Tone
toutes chargees. Je ferois affez porte ä croi-
re qu’elle en avoic autant que les autres, mais
qu’ayant ete abbatus fans diferetion , ou par
les naturels ou par les etrangers qui jugeoient
peut-etre qu’ils les empechoient de joüir des
vents & du frais qui vientde lamer, furtout
le foir 6c la nuit, le Roi jugea ä propos de
conferver ce qui en reftoit, & pour le faire
plus aifement cn infinua au peuple que les ar-
bresetoient des divinitez qu'il falloit bien fe
donner de gardede maltraiter, decraintcd’at-
tirer des malheurs extremes für le pais & für
le peuple. Les Marabous eurent foin d’ap-
puyer cette fourbe 6c ils n’curent pasgrande
peine de 1 inculquer dans les efprits timides ,
ignorans & fuperflitieux. On mit donc les
arbres au nombre des divinitez tutclaires du
pais, 6c on ordonna la peine de mortcontre
les impies qui les infulteroient.
Cette Joi eit obferyee dans toute fa vigueur
depuis
Serpens
ycnimeux.
3erpens
& ns vciiin.
iS V Ö Y A G H
depuis utt item s immemorial, perfönne n’ea
eil exempt.
Mais ces divinitez font des plus malfailantes*
outre qu’ils tombentfouvent fans qu’onaitpü;
prevoirleur chüte 8c s’en garantir, ilsfervent
de repaires aux ferpens venimeux qui y Tone
toujours en grand nombre , qui fe laiftent tom-
ber für ccux qu’ils voyent au pied , qui les pi-
quent & repandentdans les playes qu’ils font>
un venia qu’il eft prefque impoftible d’empe-
cher de caufer la mort.
Nous parlerons dans un autrcendroitd’une
autre efpece de ferpens- qui bien loin d’etre
mal faifans, font honorezcomme des divini-
tez bien-faifantes, ä qui on pretend que lc pa’is
a d’extremesobligations.
Rien n’eft plus agreable que ce pa'is ä ceux
qui viennent dedehors, & qui ont eule bon-
heur de paflerla barre, c’eft un paifage char-
mant; de petits bouquets d’arbres de haute fu*
taye repandus d’efpace en efpace, desamasde
bananiers 6c de figuiers, au travers defquels
on voit les fommets d’une infinite de cafes 7
qui, pouretre la plüparten ebnes 8c couvertes
de paille ou de feuiilesde palmier , nelaiflent
pas de diverfifier agreablement cette vafte
plaine.
Le tout eft d’aborder 8c de defeendre J
terre fans autre inconvenient que d’etre mouil-
ce contre-tems eft fiordinaire, qu’on n’y
prend feulement pas garde. On en eft quitte
en changeant feulement d'habits, maistout le
monde n’a pas ce bonheur, bien d’honnetes
gens y ont perdu la vie. 11 eft vrai, 8cilen
feut convenir, qu’il y a eu fouvenc de leur
faute;
em Guine'e et a Cayenne. 17
fattte, 6c que leur precipitation 6c leurteme-
rite a vouloir aller ä terre dans des tems trop
rüdes, contre la volonte 6c l’experience des
Canotiers > lear a attire ce malheur.
L’atterrage de Juda eft tres-difficile, ce ^ade
n’elt qu’unc rade foraine qui n’aaucune mar- JlKia'
que pour etre diilinguee du refte de la cote,
ä moins qu’on n’en foit allez proche pour voir
quelques bouquets d’arbres allez hauts a la ve-
rite & eloignez les uns des autres , placez lur
un terrain bas 6c tout uni, au coin d’un def-
quels; qui eit le plus grosSc lepluseleve, on
appergoit le pavillon qui eßreleve für la poin-
te d’un des baftions du Fort Franqoisj mais
il faut pour cela avoir bonne vüe 6c que le
tems foit bien clair. Ce qui indique plus fü-
rement le mouillage, ce font les vaifTeaux que
Ton voic mouillcz cn radej ii eil rare que Ton
n’y en trouve pas toujours. Le meilleur en-
droit pour mouiller clt par le travers du gros
bouquet de bois ä une lieue ou environ de
terre für douze braffesd’eau fond de vaze. On
affburche Eft 6c Oüeft, 6c quand il y a des
vaifTeaux de fa nation , Tordinaire eft de
mouiller aupres cfeux, ahn cfctre plus enecat
de fe fecourir dans le befoin.
Le Chevalier des M. * ** mouilla ä la rade
de Juda le 11. janvier 1725- 11 y trouva un
navire de la Compagnie, nomme YAvantu-
rier , qui le falua de cinq coups de Canon, 6c
qui amena la flamme qu’il avoit au grand mär*
parce que le Chevalier etant plus ancien Ca-
pitaine, c’etoit a lui ä la porter 6c ä Comman-
der les vaifTeaux de fa nation dans la rade.
On donae ici une vüe de la cöte vis-ä-vis
du
l8 VOYAGES
du mouillage des vaifteaux. Elle eft d’une ü
grande exadtitude, qu’il eft prefque impoflible
de s’y meprendre,
On ne manqua pas de faluer le Fort Fran-
cois, & comme en ce pais on aimc fort le
bruit, & que Ton juge de la confequence des
gens par les coups de canon qu’ils tirent pour
ialuer, & qu’on leur rend exadtement, le
Chevalier des M.*** enfittirer onze, quele
Fort rendit aufli-töt coup pour coup.
Difference Heft bon de favoir que les vaifteaux qui fa-
de* Saluts, luent une forterefle, ne le font qu’apres qu’ils
font mouillez, 6c que quand ils faluent un
vaifteau qui eft mouille, ils le font etant fous
voile. II faut encore remarquer que les vaif-
feaux qui faluent , foit avec le canon , foit de
la voix, le font toujours en nombre impair.
Le falut de la voix fe fait par un cride vivele
Roi, qu’on repete felon l’honneur que Ton
veut rendre. Les Galeres faluent du canon
ou de la voix en nombre impair, & leur cri
eft Hou , qu’on repete plus ou moins , felon
que Ton veut honorer les perfonnes , <Sc tou-
jours en nombre pair.
La rade Quoique la mer foit tres grofle ä la cöte,
de Juda eft ]a rade ne laifte pas d’etre tres poiflonneufe.
Negres canotiers & pecheurs, bravent
cet obftacle. & pendant qu’ils font unmifte-
re aux blancs de la maniere defurmontercet-
te difficulte, il ne paroic pas qu’il y en aye
pour eux, quand il s’agit d’aller ä la peche ou
de venir ä bord des vaifteaux pour leur inte-
ret; ce que nous dirons dans la fuite, juftifie-
ra ce que j’avance ici.
Pitfcrentcs La mer eft: trop grolle a la cöte pour qu’on
lam . II. P*<7- lg .
JPaisson apette JLune.
en Guine'e et a Cayenne. i<j
puifle employer la fenne ou d’autres fiiets pour manicres dt
la p£che quand on eft oblige de tirer le filet ä pechci.
terre. II n’y a point non plus de tartanes ou
barques avec les inftrumens neceflaires ä cec
exercice. Elle ne fe fait qu’ä la ligne & ne
laiffe pas d’etre bonne, & le fcroit beaucoup
davantage, fi les Requins &: autres poiflons
carnafliers , qui font en grand nombie für la
cöte, ne venoientpas, fans en etre priez, par-
tager la proye avec les pecheurs.
Des qu’un vaiffeau eft moüille, les mate-
lors n’oublient pas de jecter lcurs lignes, les
Ofticiers, en cas de befoin , les en feroient
(buvenir. C’eft un rafraichiflement confidera-
ble pour les equipages, & une epargne enco-
re plus grande pour la Compagnie.
Entre une infinite de poiflbns que les gens
duChevalicr des M.*** prirent ä la rade de
Juda, je n’en rapporterai que deux-
On a donne au premier le nom de Lune > Poiflon ex-
parce qu’il a quelque rapport avec un poiflon
de ce nom que Ton trouve dans les mcrs de 1’ A- c
merique. Ceux qui voudront prendrela pcine
de lire le premier Tome de monVoyage des If-
les,page 312. verront la figure & la delcrip-
tion de la Lune de TA merique & la difte-
rence qu’il y a entre eile öc le poiflon deGuinee*
ä qui ona donne le mcmenom dont on donne
ici la figure. Cettedernierea 18. ä 20. pouces
de la tete ä la queue , douze ä treize pouces de
large, pres de deux pouces depaifleur j c’eftun
poifton plat qui feroit un ovale fans (a queue qui
eft aflez large ßc echancree; fa peau eft blan-
che ßcargenteej fafacefion peut fe fervir de
ce terme, eft platte, fagueulleeftpecite&ar-
2 0 VoYAGES
meede deux rangsde dents; une avance medio-
crequieftau-deflus marque aflez bien un nez
avec deux narines, & tout ce qui eft au-def-
fus qu’on pourroit regarder com me fon front
eft partage par plufieurs rides faillantes ; fes
yeux font ronds, afTez grands & fort rou-
ges. II n’a que deux nageoires aflez gran-
des, eiles font ä cöte des oüies & une em-
pennure qui commence environ ä la moitie
du dos, &c qui finit ä la naiflance de la queue;
il en a une plus petite fous le ventre.
La chair de ce poiflon eft blanche, fer-
me, gralle, delicate, d’un fort bon goüt 8C
tres-nourriflanre. Ce poiflon ne mord poinc
ä Thame^on ä TAmerique , il y mord ä la
cöte de Guinee. S’il etoit moins gourmand,
il ne feroit pas pris, car comme j’ai dit il
n’y a point de filets en ce pais-lä , & la mer
eft trop rüde ä la cöte pour qu’on s’y puif-
fe fervir de la fenne.
On a donne Ie nom de Singe au poiflon
_dont je vais parier. Je ne ferai poinc de pro-
ces ä ceux qui lui ont donne ce nom, il lut
convient , on le peche ä la ligne quand il ju-
ge ä propos de mordre ä l’hamegon , ou on
le harponne quand il vient aflez presdes Vaif-
feaux pour fe mettre ä pottec de la varre.
C’eft un tres gros poiflon , on en voit de dix
pieds de longueur, für trois ou quatre pieds
de circonference depuis le defaut du col juf-
qu’aux deiyt tiers de fa longueur j il diminue
enfuite infenfiblement & fe termine en une
queue longue & ronde. C’eft cette longue
queue & fa tetequi lui ont faitdonner lenom
de Singe; il a la tete ronde, la gueule aflez
en Guine'e et a Cayenne. 11
grande, les yeux pctits, des poils für la levre
iu perieure en maniere de mouftaches, lernen-
ton abbatu , le col bien diftingue du corps *
6c für le haut de la tete une empennure ron-
de qui fait une efpece de couronne; il aqua-
tre nageoires 6c deux empennures, la plus
grande de ces empennures eft au defaut du
col, eile reflfemble äunefpatule, eile eft for-
te, longue 6c large ; celle qu’il aä la naiflän-
ce de la queue eft un peu moindre : fcs qua-
tre nageoires font comme des fanons de ba-
ieine; les deux anterieures pourroient s’appel-
lcr des bras ä caufe des mouvemens (inguiiers
que la nature leur a donne; il les peut joindre
io us fon ventre 6c für fon col, 6c il pourroit
s’en fervir ä retenir ce qu’il voudroit porter ä
la gueule, fi les extremitez, etoicnt partagees
en plufeurs doigts 6c qu’elles euftent des ar-
ticles. Les deux nageoires pofterieures font
placees vers le milieu du ventre, elles fontun
peu moins grandes quelespremieres, 6c n’ont
que les mouvemens ordinaires de celles des
autres poiflöns; il eft tres-vif 6c tres-vite.
Quand il s’eleve allez ä lafurface del’eaupour pache du
qu’on le puiftevoir, les differens mouvemens Singe,
qu’il fait avant de mordreäl’hamegon donnent
du plaifir. Il sen approche, il le confidere,
il le goüte de l’extremite deslevres, illequit-
te, ii lui donne des coups avec fes nageoires
ou avec fa queue 5 il s’en eloigne , ilyrevient,
6c apres avoir bien marchande, il fe jette en-
fin für l’appas 6c l’avale; mais quand il fent
l’hamegon qui le pique 6c qu’il eft contraint
de fuivre la ligne qui le tire5 cell alors qu’il
fait
iz VOYAGES
fait des fauts & des bonds qui donnent un
plaifir infini ä ceux qui le regardent. Ii prend
la ligne avec fes nageoires, il la tire detoutes
fes forces pour la porter ä fä gueule 5 8c nc
manqueroit pas de la couper avec fes dents,
fi on lui en donnoit le tems. Sa queue eft ä
craindre quand il eft für le pont5 non qu’il
l’ait aflez. forte pour l’enfoncer comme feroic
un puiflant Requin , mais comme eile eft lon-
gue 8c forte 5 il blefleroit d’une etrange ma-
niere ceux qu’il en frapperoit.
Ce poiflon n’a point d’ecaille , il eft cou-
vert d’une peau chagrinee ä petits grains , ä
peu pres comme celle du Requin j eile eft tou-
te noire 6c luftree comme du geais pendant
que le poiflon eft vivant, eile cefte d’et re luf-
tree des qu’il eft mort. Sa chair eft bonne>
mais eile n’eft pas delicate, parce que pour
l’ordinaire eile n’eft pas bien grafte. On peut
la comparer ä celle d’un boeuf qui n'eft pas
gras^ les jeunes font beaucoup meilleurs. Ce
poiftön vit de proye 6c des herbes qui font au
fond de la mer, car on trouvc de tout cela
dans fon ventre. Je m’etonne que , fe trou-
vant für les cotes de la Guinee 8c etant noir
comme les habitans, on ne lui ait pas donne
le nom de Negre plütöt que celui de Singe.
CH A-
en Guine'e et a Cayenne. 25
CHAPITRE IIL
De LA BARRE DE JUDA.
Du Fillage de Grcgoue c? des Forts Fräji-
cois & dnglois.
DE s qu’un vaifleau eft moüille , les Ne-
gres fe pretfent d y aller 6c d’y porter du
poiflon 6c des fruits quand ils en ont. Ilsfont
alTurez d’cn etre bien payez öc de boire de
l’eau de vie , il n’en faut pas davantage pour
les engager a tout rifquer, plütöt quedcman-
quer une fi bonne occafion. Les Capitaines
des vaifTeaux leur font amitie, les font boire
für toutes chofes, 6c fe fervent d’eux poure-
crire au Diredeur du commerce de leur na-
tion , 6c lui donner avis de leur arrivee.
Dans un pais d'un acces moins difficile, on
ne manqueroit pas d’envoyer la chalouppe ä
terre, prendre langue 6c porter les piquets,
cela n’eft pas praticable a la cote de Juda. Le
Chevalier des M. * * * apres avoir donne les
ordres necefläires aux Ofticiers qu’il laiftbit ä
bord, 6c ctre convenu des ügnaux, pour fe
faire entendre a ceux qui demeuroient dansles
tentes qu’on fait für le bord de lamer, femic
dans fa chalouppe le douze für les trois heures
apres midi, 6c vint moüiller ä cent pasouen-
viron du lieu ou commencent les grofies Ja-
mes. 11 y trouva un canot de Negres qui Py
atiendoit 8c qui le porta ä terre. Les gens fa-
ges
24 V O Y A G E S
g es fe mcttent en camifolle 6c en callegon, il
y auroit de l’imprudence ä fe chargerd’habits.
Le moins qu’il puifle arriver 5 c’eft d’avoir Je
chagrin de les voir gatez d’cau de mer ? parce
qu’il eft tres-rare qu’on ne foit pas bien mouil-
le quand on franchit ce dangereux paflage. II
Rifqucs au-le fut en efFet depuis la tete jufqu’aux pieds,
pafla^c dc & malgre l’adrefle des canoriers 5c les precau-
tions quils prirent, ils ne purent empecher
que la troificme lame ne fe repandit für le ca-
not > & ne le couvrit d’un bout ä l’autre. Le
bonheur qu’il eut , fut que le canot touchale
fond 6c ne tourna point, 6c que les canociers
s’etant jettez ä l’eau 5c erant fecondez desau-
tres Negres qui les attendoient au bord de la
mer, ils enleverent le canot 6c ceux qui e-
toient dedans, 5c le mirent ä terre.
Avant de pafler out re , je crois qu’il eft bon
d’expliquer ici ce que c’eft que la barre qui
regne tout le long de la cote de Guinee, 6c
qui eft plus ou moins grofle, 6c par confe-
quent plus ou rnoins dangereufe, felon l’ex-
pofition 6c le gillement des cötes 6c les vents
qui fouflent.
Cc qu’on entcnd Par barre l’effet que produifenc
entend1 par trois lames qui viennent fe rompre ä terre Tu-
barre*11 ^ n° aPr^ ^autre* ^ont *a diniere eft la J?lus ä
craindre, parce qu'elle eft cabanee, c’eft-ä-
dire , qu’elle fait une efpece de voute aflez
baute 5c d’un diamecre aflez grand pour cou-
vrir un canot tout entier de l’arriere äl’avant,
6c pour le remplir d’eau, le fubmerger ou le
tourner fans defl'us deflbus quand eile ferompt
6c fe brife deflus avant qu’il ait touche la
terre.
Les
en Guinee et a Cayf.nne.' if
Les deux premieres lames ne cabancnt
point, c’eft-ä-dire, qu’elles ne forment point
de voute en s’approchant de terre j lapremie-
re, parce qu’elle ne trouvepoinc le retour des
eaux d’une autre qui l’ait precedee, y ayanteu
unc efpace de tems aflez confiderable pour
que les eaux de celle qui Ta precedee fe foient
ecoulecs 6c mifes de niveau, apresavoirfrap-
pe la terre 6c s’y etre rompues; la feconde
cabane un peu , parce qu’eile trouve les eaux
de la premiere, qui, retournant au large, la
frapent 6c Pobligent de s’elever , mais la troifie-
me , rencontrant les eaux de la feconde , de-
ja enflees de celles de la premiere, eile eft con-
trainte de fe replier für elle-meme, cequ’elle
ne peuc faire qu’en s’enfkntconliderablemenc
6c faifant une voute ou arcade d’autant plus
haute, qu’elle fc trouve frappeea fon piedpar
le retour des eaux de la feconde. Voilä ce
qui fait cette harre li terrible, für laquelle il
s’eft perdu tant de monde.
Ces lames commencent environ ä une por-
tee de futil de terre, parce que la mer trouve
a cette diitance un haut fond plat , lequcl e-
tant pafle, on n’a plus ä craindre que la hou-
le qui porte le canot a terre d’une viteffe ex-
traordinaire. L’adrdfe des canotiers confifte
ä fe jetter tous ä la mer 6c tout d’un coup ,
6c de foutenir le canot des deux cotez, de
maniere qu’il arrive a terre 6c qu'il la touche
fans s’y brifer 6c fans tourncr. Dans un inftant
ks perfonnes qui font dedans, 6c les marchan-
difes dont ii eft Charge font debarquees 6c mi-
fes en furete, quelques pefans que foient les
fardeaux.
Twt II B Le«
Adrette
Canotiers*
Figurcs
des canots
& des pa-
galles.
2 6 V O Y A G E S
Les Negres Canotiers fe Tont tellement fa-
miliarifez avec la barre, depuis que les Euro*
peens trafiquent ä Juda, qu’il eft äprefentauf-
(i rare que les canots qu’ils conduifent perif-
fent dans cet endroit dangereux, qu’il eroit
autrefois commun de les y voir perir avec les
blancs quiy etoientembarquez; carpoureux,
ils favent fort bien fe tirer d’affaire, ce lonc
d’excellens nageurs* qui favent ii bien fe faire
porter für le dos d’une lame , ou plonger fous
une autre, qu’ils gagnent toujours la terre* 6c
comme ils font nuds, ils s’embaraffent peu
d’etre mouillez.
C’eft ce dangereux paffage qui favorife le pilla-
ge qu’ilsfont des bouges & de l’eau de vie * qu’ils
portent ä terre quand il n’y a point de blanc dans
le canot pour avoir l’ceil für les marchandifes.
Dansces occafions, ils ceffent denager oude
pagayer quand ils fetrouvent entredeuxlames,
ils fe contentent de foutenir le canot avec
leurs pagalles,pendant que quelques uns des plus
adroits percent les barils d’eau de vie & em-
pliflent les boutcilles de toute la troupe * & a-
pres qu’ils ont fait leurs affaires > ils femettent
a pagayer d’une grande force & viennent ä
terre: difant aux Commis qui fe plaignentde
leur retardement* quil yavoit une voycd’eau
dans le canot qu’il a fallu raccommoder, 6c
que ce n’eft pas fans peine qu’ils en font Ve-
nus ä bout 6c qu’ils ont echappe le dangeroü
cet accident les avoit expofez.
Les canots de barre font tout d’une pie-
ce, Us font faits d’un arbre creufe fort le-
ger; ils ont pour l’ordinaire quinze ädix-huit
pieds de longueur * für trois pieds de large 6c
autanr
EN GtnNE'c ET A CAYENNE. 1J
autant de profondeur. Ils y fonc ordinaire-
tnent au nombre de dix , chacun une pagalle
a la main, Les pagalles fonc comme des pel-
les ä four, longucsde quatre a cinqpieds, la
pelle a quinze pouces de longueur lur hüic de
large; e lies Ion t toutes d’une piece d’un bois
bien liant. Les Negres fonc deux ä deuxdans
le canot, le vifage tourne vers le lieu ou ils
vont , celui qui gouverne l’arriere rcpond ä la
voix de celui qui eft ä l’avant qui ferc de pi-
lote, c’eft le plus habile de la troupe qui oc-
cupe ce pofte. Ceux qui nagent ou qui pa-
gallent n’ont point d’aucres fiegespours’afteoir
que des bambous ou gros rofeaux qui traver-
fenc le canot, & qui fonc atrachez par leurs
extrem itez aux cötez oppofez du canoc. ils
nagetu au bruic d’un cercain ton que le pilote
donne, qui marque s’il faut nager de force,
ou plus letitement. C’eft un plaifir de voir
comme ils empioyent toutes leurs forces lors
que le pilote le juge ä propos. Ils le plient
en deux, & donnent au canoc unmouvemenc
extraordinaire.
Lorfqu’ils conduifent des blancs ä terre, ils
les font alleoir dans le fond du canoc les uns
derriere les autres ä l’avant du canot. Si au
concraire ils les conduifent de terre aux Vaif-
fcaux , ils les font mettre ä l’arriere. Cette
conduite eft fage , on eft moins expofe en al-
lant ä terre erant a Tavant, parce que la lamc
prend le canot par l’arriere, & qu’en cet en-
droit on eft bien plcitotdebarque; aucontrai-
re en allant aux VailTeaux, la lame renconrrc
favant du canot, s’y brife & peut y faire plus
de mal qu’a Parriere. Ils dcnnent en ces oc-
B 2 calions
V O Y A O E S
cafions tous leurs foins pour fauver les blancs
qu’ils porrent, & pourvü qu’ons’cn rapporte
ä eux, qu’on les laifle faire & qu’on nelesait
pas maltraitcz, il eft rare qu’il arrive rien de
facheux aux perfonnes.
J1 n’en eft pas de meme des marchandifes;
quelque foin que les Capitainesfedonnent pour
empecher leurs pillages, il eft prefque impol-
fible d’y reuflir cntierement, les Ncgres en
fait de vol feroient des legonsaux plus habiles
Mcuniers, Tailleurs 6c filoux qui foient en
Europe , & quand on les obferve fi bien , ou
qu’on a pris des mefures fi juftes que leur a*
drefle eft ä bout, ils font tourner le canot
dans les endroits oü les barils ou caiflesde bou-
ges qui ne flottent point vont ä fond , 8c oü
ils les viennenc repecher pendant la nuic.
Des que les marchandifes font ä terre , on
les met dans les tentes que les Capitaines ont
foin de faire drefler au bord de la mer. Ces
tentes ont un ou plufieurs batons de pavillon
avec des pavillons, 6c des flammes qui fer-
vent a donner aux chalouppes mouillees hors
deslames 6c de la barre, les fignaux de ceque
l’on veut faire favoir; car on eft hors de la
portee de la voix humaine, 6c quand on fe
ferviroit des meilleurs porte- voix, le bruitdes
lames 6c de la houle empccheroit de pouvoir
rien entendre.
Ce n’eft pas feulement dans le paftage de la
harre que les Negres font leurs pillages, ilsen
font encore dans le tranfport des marchandi-
fes depuis les tentes jufqu’ä la ville capitale ou
eft la refidence du Direäeur general, 6c les
magazins de la Compagnie. On ne fe fert en
ce
e n Guinee et a Cayenne, 29
ce pais ni de charettes ni de chevaux , nid’au-
tres tortes de voirures, touc fe porce für late-
te des Ncgres. Ceft pour cela que tous les
porteurs ont de gros bonnets de jonc afiez
hauts pour conttMiir une bouteille platte de
gros verre, ou calebaffe de la meme figure
contenant environ une pinte mefure de Paris,
ou un lac dans lequel ils mettent les bouges
qu’ils ont piilez; car c’eft principalement ces
deux fortes de marchandifes qui les tentent le
plus, 6c ils n’ont que ce feul bonnet dont i!s
puiffent couvrir leurs vols etant du refte tous
nuds, 6c n’ayant qu’un tres petit morceau de
toile pour couvrir leur nudite.
Lors donc qu’on a mis ä terre une quantitc
fuffifante de marchandifes pour faire un con-
voy 6c les tranlporter au magazin general , on
fait venir les porteurs avec leur chef qui ne
manque pas de promettre que fes gens feront
fideles. Malgre ces affurances aufquelles tout
homme fage ne doit jamais s’arreter, onmet
cinq ou fix blancs armez qui les conduifent,
qui empechent que les porteurs ne s’ecartent
les uns des autres, 6c que chemin faifant ils
ne percent les barils d’eau de vie ou ceux qui
renferment les bouges.
Le Chevalier des M.* * * qu’unelongue ex-
perience avoit inftruit de l’adrefle desNegres,
6c du penchant prodigieux qu’ils ont ä voler ,
ayant un affez grand convoy ä faire conduire
ä Xavier , ordonna ä (ix de fes gens de l’ac-
compagner, de voltiger für les alles, 6c de
ne pas perdre un moment de vue fes por-
teurs. II fut exadlementobei» le convoy avoit Strarage-
deja paffe les trois rivieres > c’eft ainfi qu’on Zls!** Nc*
ß 3 appellc ^
JO V O Y A G E S
appelle les trois bras que fait la riviere de Ja-
quin ä l’endroit du gue oü on la palle , fans
que lcs porteurs euflent pu trouver une oc-
cafion un peu favorable de piller , parce qu’ils
etoient eclairez de trop pres par les gens qui
les conduifoient , lorfqu’il s trleva tont d’un
coup une querelle entre dcux porteurs qui
mirent aufli-tot leur Charge ä terre, & com-
mencerenc ä fe battre d'ünportance; les au-
tres porteurs de concert avec les deux com-
battans quitterent auffi les leurs , quelques-uns
prirent parti dans la quereile, & lesblancsqui
les conduifoient ayanc voulu faire ce der lede-
fordre, fe trouverent dans un inftantenviron-
nez de tout le rede des porteurs qui les prioient
d’empecher qu’il n’arrivät quelque meurtre.
Les Franqois qui ne connoiffbient pas enco-
re ce picge , y donnerent entierement, ils
firent des efforts extraordinaires pour arreter
les combattans, mais iis y employerent plus
d’une heure fans en pouvoir venir a bout.
La querelle ne fut appailee que quand ceux
des porteurs qui etoient demeurez auprds des
barils de bouges, qui les avoient entrouverts
adroitement , 8c en avoient tire pour eux 6c
pour leurs compagnons, rejoignirent la trou-
pe. Leur prefence appaifala querelle, chacun
reprit fa Charge, & on continua le voyageen
paix comme s'il ne fut rien arrivej les por-
teurs difparurent des qu’ils eurent mis leurs
charges au magazin , & les condudteurs blancs
ayant raconte au Diredteur general 8c au Che-
valiers des M.*** ce qui etoit arrive dans le
chemin, ces Meflieurs fe douterent qu’il y
avoit eu du deflein dans cette querelle. On
exa-
en Guine'e et a Cayenne. 31
examina de pluspres les barils de bouges, 6c
on trouva que plufieurs avoient etc ouverts
6c qu’on y avoit beaucoup vole. Ons’enplai-
gnit au Capicaine Aflbu, mais il etoic trop
tard , les porteurs etoient echapez 6c leur voi
enfürete, parce qu’en arrivanc chez eux ils
avoient pris d’autres bonncts j de forte que la
perte tomba für le Chevalier des M.** * La
Compagnie, toujours attentive ä fes interets
6c peut-etre dans la vüe de rendre fes Officiers
plus vigilans, rend les Capitaines refponfables
en leur propre 6c prive nom du coulage des
eaux de vie , 6c de ce qui fe trouve de man-
que dans les barils de bouges.
On croit pourtant qifellediminueroit beau-
coup de cette conduite fevere , li eile conful-
toit lä-deflus fes Diredteurs , & qu’elle tue
convaincue comme elleledevroit etredel*in>
poffibilite ou font fes Capitaines d’empecher
entierement les pillagcs des Negres.
On avoit cru y remedier en mettant les
bouges & l’eau de vie dans de double fufts,
les Negres ont trouve le fecret de rendre cet-
te precaution inutile.
Les Anglois font cercler leurs barils d’un
bout ä l’autre avec des cercles de fer qui fe
touchent 6c qui ne peuvent s’eloigner les uns
des au tres, parce que les premiers lont cloüez;
cetre precaution na fervi qu'ä leur caufer de
plus grandes pertes, les Negres faifant tour-
ner les canotsfur la barre, & allant repecher
pendant la nuic les marchandifes qui font de-
meurees au fond de la mer, car ils ont Ta-
dreife de ne faire tourner que dans les endroits
ß 4 ou
Bouges ou
Canots >
»nonnoyc
du pais.
32 VOYAGES
oü ils favent fort bien qu’ils les pourront pe-
cher.
On avoit encore propofe de mettre les bou-
ges dans des caiffes qui en puffern contenir
cent livres qui fuffent garnies de trois bandes
de fer. Comme il y auroit moins de joints
qu’ä un biril, les Negres auroient moins de
facilite a les entrouvrir. Cela pourroit reüllir
une fois ou deux, mais fi les Negres fe trou-
voienc courts de ce cote, ils ne manque-
roient pas de les faire tomber ä la mer, 6e
la perte feroit encore plus confiderable. Ce
qu’on peut faire de mieux, eft d’avoir tou-
jours des blancs dans Jes canots qui porttnt
les marchandifes ä terre, 6c de faire elcorter
les convois qui les portent ä la ville par des
gens habiles, qui dans des occafions pareilles
a celle dont je viens de parier, laiflent battre
les Negres raut qu’illeur plaira 6c qui fe tien-
nent aupres des marchandifes tant quela que-
reile dure.
Je crois avoir dit dans un autre endroit,
que les bouges font des coquilles Manches qui
fe pecbent aux environs des Ifles Maldives,
C’eff l’argenc monnoye du Royaume de Juda,
& de beaucoup d’autres lieux de la cötej on
les appelle aufli Cauris.
Quarante bouges font ce qu ils appellent une
toque de bouges, cinq toques ou 100. bouges
font une galine, vingt galines ou quatre mil-
le bouges font une cabeche.
Selon le prix du marche , un captif ou ef-
clave vaut dix-huitä vingt cabeche s, 70000.
ä 80000. bouges qui pefent environ i<$o. li-
vres roids de Paris.
Le
en Gutne'e et a Cayenne. 33
Le Village de Gregoue, qui donnelenom viiiagc de
ä une des 2 6. petites Provinces du RoyaumeGrcS011**
de Juda, eft environ ä une lieue 8c demiede
la mer, apres qu’on a paffe la riviere de Ja-
quin. II eft allez confiderable 8c fes habitans
riches, tant parce qu’ils font tous pecheurs8c
Canotiers, que parce qu’ils font voilins des
Forts Francois 6c Anglois qui en font a une
tres petite diftance. Les maifons font de ter-
re ou de branchages d’arbres entrelaflez de ro-
feaux avec un enduit de terre graffe de pres
d’un pied d’epaiffeur. Chaque famille a plu- Maifons
fieurs cafes, jamais un mari ne met deux dedcs NeSrcs*
fes femmes enfemble fous lememetoic, eiles
font logees feparement. On croit que cela
eft neceffiire pour conferver la paix entre e!-
les, car lä, comme par toutailleurs, lesfem-
mes font jaloufes, criardes, foup^onneufes,
impatientes 8c de fortmauvaifehumeur,quand
eiles s’imaginent que leur mari partage inega-
lement fon coeur entre eiles. II eft vrai que
la premiere qu’il a epoufe y a de droit une
double portion, 6c quelquefois davantage,
quand eile eft feconde 6c qu’elle a des enfans
mäles. Nous traiterons cette matiere plusam-
plement dans la fuite. On voit qu’il faut beau-
coup de cafes ä un homme qui a bien des
femmes, toutes ces cafes font renfermees dans
une enceinte de murs de terre de fept ä huit
pieds de hauteur, 6c de dix-huit ä vingt pou-
ces d’epaiffeur , dont le chaperon eil cou-
vert de paiile ou de feuilles de palmier, de
crainte que l’eau de pluye ne s’infinue dans
le mur, ne le decrempe 6c ne le falle tom-
ber.
34 VOYAGES
Fort des Les Francois & 1 es Anglois ont chacunutt
sJregou^.a F°rt * FOüeft de ce village. Celüi des Fran-
cois eft Ie plus ä rOüeft j il eft compofe de
quatre baftions, avec des foflez larges6c pro-
fonds, fans chemin couvert, glacis ni palifla-
des , excepte ä un ouvrage en forme de de-
mie lune qui couvre la porte * qui, outre les
venraux fe ferme avec un pont levis. II y a
trente canons montez tant für les baftionsque
für les courtines , 6c principalement für celle
qui regarde le Fort des Anglois. Les quatre
corps de logis, qui forment une grande pla-
ce d’armes quarree, fervent de magazins, de
logement pour les Officiers & la garnifon,
£c de captiverie j c’eft ainfi qu’on appelle le
Jieu ou Ton garde les captifs, en attendant le
moment de les embarquer. II y a au milieu
de cetre place une chapelle , oü Fon dit la
mefle quand il y a un Aumonier. Ce Fort
eft fous le commandement du Lieutenant du
Diretfteur general qui refide ä Xavier, ville
capitale du Royaume. La garnifon n’eft que
de dix foldats blancs, deux fergens, un tarn-
bour, deuxcanoniers, & trente efclaves ßam-
baras qui appartiennent ä la Compagnie.
Von des Le Fort des Anglois eft ä FEft de celui
Anglois a des Francois, & une grande portee de fufil ;
eicgoue. ü eft quarre j au lieu de baftions fes angles
font couverts de boulevards avec des foftez
fees , larges 6c profonds > fans paliflades 6c
fans chemin couvert. Il y a un pont levis 6c
vingt-fix canons, ils y ont une garnifon äpeu
pres cororne c£lle du Fort Francois, comman-
dee par le Lieutenant de leur Direfteur gene-
ral qui refide au(ü a Xavier. Son logement.
Tom. II. pag. 34,'
Explication de la planche des
Forts des Europeens d juda.
A. Grand Serail.
B. Petit Serail.
C. Salle d’Audience.
D. Cabinet du Roy.
E. Salle d’Entree.
F. Logement de la Mere du Roy.
G. Cour.
H. Corps de Garde.
I. Cour des Coutumes,
L. Premiere Cour.
M. Corps de Garde.
N. Salle.
O. Cuifine du Roy.
P. Logement du premier Valet de
Chambre.
Q. L ogis des Hollandois.
R. I .ogis des Anglois.
S. Hotel de la Compagnie des In-
des Frangoife.
T. Logement des Portugais.
V: Cour
Tom. II. pag. 34,.
V. Cour du Couronnement du
Roy.
X. Canons du Roy.
Y. Place.
Z. Grande Place.
&. la Ville.
x Porte de derriere du Serail.
Jarf .Fj'anccis a Juda
—1
urepeens
m
B
»
en Guine'e et a Cayenne. 35
dans cette ville, eft ä cöte decelui des Fran~
gois, il n’en eft fepare que un par mur qu*
eft mitoyen.
Les Portugals n’ont point de Forterefle ä
Grepoue. Le Roi dejudaleur a donne un Terrain ac-
terrain a quatre portees de iufiLauoud de ce- PortUgajs ^
lui des Anglois pour y en bätir une> ils ontGiegou*.
eu des raiföns pour ne le pas faire jufqu’ä pre~
fenr. Leur Diredteur demeure ä Xavier,
dans une aflez grande maifon , ä cöte de cel-
le des Franqois.
Mais les Hollandois n’ont point de Forte- ia^Q^om
reffe dans cet Etat. Les Rois de Juda n’ont point de Fon
jamais voulu leur permettre d’y en avoir au- a Juda,
cune, ils connoiftent ces peuples, & f§avent
trop bien comment ils traitent ceux qui onc
eu la facilite de les laifter bätir des Forts für
Jeurs terres , pour s’expofer cux & leurs peu-
ples ä un efclavage, dont ils ne feroient pas
maitres de fe delivrer quand le joug leur en
?aroitroit trop pefant. Ils ont une maifon ä
lavier attenant le Palais du Roi , oü leur
Diredteur demeure avec fes Commis.
Au refte, les Forts de Gregoue ne fervenc
qu’a mettre ä couvert les marchandifes > ßc
empecher qu’elles ne foient pillees par les
Negres qui vont fouveirt en maraude, 6c qui
ne reconnoiflent ni amis niennemis des qu’ils
trouvent l’occaiion de piller.
B 6
CHA-
V O y A G E s
CHAPITRE IV.
De la Dille de Xavier.
Xavier»
viiie capita-
uaa
XAvier, Xabier ou Sabie, font 1 es noms
que 1 es Europeens 6c les Negres don-
lc de Juda, nent ä la Ville capitale du Royaume de Ju-
da ou Fida. Elle eft ä deuxlieues au Sud-Eft
de Gregoue, 6c par confequent ä trois lieues
6c demie ou environ de la mer; eile eft dans
une plaine unic a une lieue ou [environ au
Sud-Eft de l’Eufrate.
Ceux qui ont donne le nom de ville ä cet
amas de maifons qui porte le nom de Xavier,
lui ont fait le plus grand honneur qu’ils lui
pouvoient faire, car afiurement il ne merite
pas ce titre. Je ne laiilerai pas cependant de
le lui donner. C’eft la refidence du Roi 6c
des Dire&eurs des Companies des Europeens
qui trafiquent dans le pais. C’eft: quelque
chofe, maisaufli c’eft: tout, car on n’y voit
aucun alignement de rues. Chaque famille
eft renfermee dans une enceinte de murailles
qui eft plus ou inoins grande felonle nombre
des cafes dont eile a befoin, 6c toutes ces
incommo- enceintes font ifolces. Ils laiftent des efpaces
äit*4c$rues.entre ces l fles que Ton pourroit regardercom-
me des rues, ou plütöt comme des chcmins
dont les unes font allez larges, 6c les autres
fi etroites que deux perfonnes n’y peuvent
pafter de front, on a meme aflez de peine ä
pafter par les plus larges, ä caufe des trous
dont
en Guine'e et a Cayenne. 57
dont dies Tont remplies qui rendent le pafla-
ge difficile , 6c meme dangereux 6c für tone
la nuit. Comme les Negres ne bätiflent que
de terre, ils la tirent le plus pres qu’ils peu-
vent des lieux oü ils veulent s’etablir , 6c font
des trous dont tous les dehors de leurs encein-
tes font environnez. Ils y jettent enfuite
toutes fortes d’immondices , qui caufent une
puanteur infuportable ä ceux qui n’y font pas
accoütumez comme eux ; ä quoi il faut ajoü-
ter qu’ils font leurs neceflitez dans les rues,
6c que fi on fort le matin avant que les co-
chons foient lachez 6c qu’ils ayent fait leur
curee de toutes ces ordures , l’odeur qu’elles
rendent eft capable de faire foulever le cceur
ä ceux meme qu’une longue demeure dans
Je pais devroit en rendre moins fufeepti-
bles.
J’ai remarque dans mon voyage aux Ifles DifFcrence
de l’Amerique, que les cochons qu’on y eie- ]? cha,r/Ics
ve font inhmment plus propres 6c plus deli- ifles der a-
cats j ils ne touchent jamais aux ordures , merique a-
aufli leur chair efl-elle plus propre 6c plus ^hons de
faine que celle des cochons de Guinee, qui Guinee,
quoique grafte 6c bien entrelardee eft indi-
gefte, 6c peut caufer des maladies dangercu-
fes ä ceux qui en feroient leur nourriture or-
dinairej cela fe doit entendre des blancs, car
les Negres font d’un temperamment bien
different. Ils ont l’eftomach fi chaud qu’ils
digerent tout, meme les viandes crucs, 6c il
eft ä croire qu’ils vivroient bien plus qu’ils ne
font fans les exces qu’ils font d’eau de vie 6c
des femmes qui les enervent * 6c leur caufent
des maux qui deviennent ä la fin tout ä fait
incurables. B 7 il
38 VOYAGES
II a plü aux blancs ecablis dans le paVs , de
donner le nom de Serail aux bätimens que le
Roi occupe. L’enceirite eit fort grande, ei-
le eft fermee par un mur de terre de huit ä
Paiais^du* dix P^s de haLlteur, le chaperon de cesrmirs
Koi a xa- eft couvert de paille, afin que les pluyes ne
vicr* les detrempent pas, & ne les fafle pas ebou-
ler. Les angles font couverts de tours ron-
des de la meme hauceur & de la meine ma-
tiere que les murs; elles fervent ä metrre les
fentinelles. Le plan que Pon en donne ici
eftjufte, & marque exadtement toutes les
parcies de ce Serail.
On le diftingue en grand & petit Serail;
ce dernier fert d’entree au grand. CPeft: une
grande cour environnee de bätimens de trois
cötez; le quatricme n’eft: ferme que par une
muraille, au milieu de laquelle eft la grande
porte , ä laquelle il y a toujours deux fenti-
nelles. II y a au dehors douze pieces de Ca-
non für des affuts de marine ä platte terre
fans embrafure. Vis-ä-vis la tour du coin il
y a une autre batterie de neuf canons fcmbla-
pefcnpuon bje ^ ja premiere. Le logement du premier
Roidejuda. va‘et de chambre du R01, que Ion appelle
communement le maitre-valet, occupe Pai-
le droite de cette cour. On entre de cecte
cour dans celle des cuiünes du Roi, & de
celle-ci dans une troifiemf qu’on appelle la
la cour des coütumes , parce que c’eft dans
celle-ci que Pon paye les droits du Roi,
tant ceux qu’il exige de fes fujets, que ceux
que les Europeens fefont obligez de lui payer
pour avoir la liberte de commercer dans fes
Etats, que pour jouir de fa protection. Le
fond
£n Guine'e et a Cayenne. 59
fond de cetre cour eft occupe par un grand
falon, qui ferc de Sale d’audience. Le Trö-
ne du Roi eft un grand fauteuil pofe für une
large eftrade couverte d’un tapis de Turquiej
il y a des nattes für tout le refte du plancher y
& des fauteuils pour les blancs qui vont ä *
l’audience. La coutüme n’eft pas qu’ils en-
trent dans l’interieur du Palais, mais cette re-
gle n’eft pas fi generale qu’elle n’ait quelque
exception, puifque le Chevalier des M.*4#
en a leve le plan qu’on voit ici. Les cu-
rieux y trouveront dequoi fe contenter 6c
s’inftruire, en fuivant les chifres 6c les let-
tres qui marquent la diftribution 6c l’ufage de
toutes les pieces qui le compofent. On doit
feulementfgavoir, quctous cesbätimensn’ont
que l’etage du rez de chauft’ee, qu’ils font
tous bätis de terre grafte 6c rouge qui faic de
bons murs , 6c qu’ils font tous couverts
de paille ou de feuiiles de palmier, nattees
proprement 6c d’une epaifteur ä ne pou-
voir etre penetrez de la pluye ni de la cha-
leur du foleil, qui eil extreme en ce pais-
lä.
Les comptoirs des Dire&eurs des Com-, Maifons
pagnies fonr ä la gauche du Palais du Roi. f/ursducom-
On leur a donne le nom d’Hötei ou de Pa- mcice.
lais.
Celui des Francois eft le plus grand 8c le
mieux bäti, il confifte en une grande cour
plus longue que large, fermee par des corps
de bärimens uniformes, au milieu de laquel-
le il y a un jardin potager avec quelques gros
pieds d’orangers en pleine terre. Il y a un
corps de logis au-deflus de la grande porte ,
40 VOYAGES
6c un corps de garde avec le pavillon de la
nation. II y a encoreun jardin dans la baffe-
cour, derriere le corps delogis du fond, une
forge, des cuilines, des Offices, & les autres
pieces neceflaircs ä une grande maifon. Le
x Dire&eur tient ordinairemenr une grofle ta-
ble pour les Capitaines de vaiflcaux 6c pour
les Officiers, ou il invite fouvent les grands
du pai's 6c les Officiers du Roi , dont le cre-
dit eft neceflaire aux affaires de la Compa-
gnie.
Comptoirs Le comptoir des Anglois eft ä cote de ce-
dcsAn^iois. lui des Francois ; le mur qui les fepare eft
HolJandois mitoven
&ronugais. ^ ce|uj ^ Portugals eft ä cote de ce-
lui des Francois, dont il eft fepare par une
rue.
On tient tous les jours un marche ä cote
de la porte de l’Hotel de France.
Les maifons des particuliers qui compofent
la ville , font repandues autour de ces Comp-
toirs 6c des Serails du Roi.
On en voit affez dans le deflein que Ton
en donne ici* pour faire juger de tout le
refte.
CH A-
Tom. II. pag. 40.
Comptoir des' Europeens d Kavier.
A. Hotel de la Compagnie des Indes-
de France.
B. Salle.
C. Logement du Dire&eur.
D. Logement du fous-Diredlcur.
E. Magazins.
F. Logement des Employez.
G. Logement des domeitiques.
H. Pavillon de France.
I. Forge.
L. Cuiline.
M. Commodite.
N. Magazin au Vin.
O. Jardins potagers.
P. Porte für le Bourg.
Grande porte.
R. Grand Trou d’oü l’on a tire de !r
terre pour batir.
S. Ariere-Cour.
1. Comptoir Anglois.
2. Cuifine.
4. Logement des Employez.
4 Pa-
Tom. II. pag. 40.
4. Pavillon du Directeur.
aa. Loge Hollandoife.
bb. Logement du Diretteur.
cc. Logement des Employez.
dd. Jardins.
ee. Bade Cour Sc Pavillon Hollandois.
aaa. Comptoir Portugais.
bbb. Logement du Dire&eur.
ccc. Logement des employez.
ddd. Balle Cour.
eee. Logement des Captifs.
fff. Pavillon Portugais.
hhh. Caze du Serpent qui va faire fes
petits. Sitot que lcs Negres voycnc
un Serpent pret ä faire fes petits,
ils lui batiflent de femblables Cazes
meme dans les rues.
a. Grande Cour du Serail Sc Mur.
b. Seconde Cour a gallerie.
c. Cour des Cuiiines.
d. Cour du petit Serail.
e. Logement des fervantes du petit
Serail.
f. Pavillon oü la Roy Sc les femmes
du
Tom. Il.pag. 40.
du Roy voyent le peuple.
g. Caze du premier Valet du Cham-
bre du Roy.
h. Canons du Roy.
10. Marche ä la porte du Comptoir
Francois.
12. Bourg de Xavier.
13. Grande place du Marche qui fe
tient de 4. en 4. Jours. Marche
du Dire&eur Francois avecleCa-
pitaine Negre prote&eur de la
Nation.
14. Le Dire&eur Francois porte dans
un Serpentine.
1 y. Le Capitaine Aflöu dans un Ha-
mac couvert.
16. Le Pavillon Francois.
17. Porte d’enrree du grand Serail du
cote des Europeens.
Le Serpentin eft un Imperial leger de
la longueur du Hamac 5 garni de ri-
deaux de tafretas richemcnt pare.
Le Hamac d’Aftou eft couvert d’une
Indienne riebe,
y. Pavillon Anglois.
/om. Ti. 4-Ö ■
( o/njHoir.f t/r.r <bwro7>e&nj a . ' X'a yier .
;
en Guine'e et a Cayenne. 41
CH APITRE V.
Des R.ois de Juda.
Lear edttcation , leur courorwement , leurs
occvpations , Uurs revenus & leur mort .
T E Royaume de Juda eft hereditaire ; Pai-
ne fuccede ä fon pere, a moins que ics
Grands n’ayent de tres- fernes raifonspour pri-
ver Paine de-la Couronne , & de la mettre
für la tetc d’tin de ies freres, comme il eit
arrive en 1725.
J’ai remarque dans la Relation du Senegal
& des autres Royaumes de PAfrique occi-
dentale, que le Trone eft toujours occupe
par un Prince du Sang Royal, & que pour
etre aflure qu’il en eft du moins du cöte de
fa mere, les enfans des Rois en font exclus,
& qu’on y eleve les enfans de fa foeur, ä
moins que le Roi n’ait eu pour femme la
Princefle^ dont les enfans auroient ete Rois,
quand meme eile n’auroit pas ete femme du
Roi. Cette Loi eft prefque univerlellemenc
re^ue dans toute la Guinee, jufqu’ä la rivie-
re de Volta, apparemment parce qu’on dou-
te aflez. de la vertu des Reines, pour ne pas
croire que les enfans qu’elles mettent au
monde, appartiennent tout entiers au Roi.
On a meilleure opinion des femmes dans
le Royaume de Juda, foit qu’on les croye
plus
41 VOYAGES
plus Tages, foic qu’on saffure de leur vertu
d’une maniere a ne pas leur permettre de fai-
re prendre le change dans cette occaiion.
C eft donc le hls aine du Roi qui eit hcri-
ticr prefomptif de la couronne, mais il faut
que ce feit cclui qui eit ne depuis quele Roi
eft couronne j car ceux qu’il a eu avant d'e-
tre monte für le Tröne n’ont rien ä y preten-
dre. On les regarde comme de fimples parri-
culiers, ä qui leur pere, devenu Roi, peut
faire du bien 6c donner des emplois, mais
qui Tont regardez comme exclus par les ioix
de pouvoir pretendre ä la couronne.
Mais voici une autre ceremonie bien plus
extraordinaire, 6c qui ne laificpas d’etre com-
me une Loi dont il n’y a point d’exemple
L’h^ritier qu’on fe foit encore ccarte, c’eft que des que
SrtJESf ^ en^ant doit fucceder ä la couronne eft
loin de la ne, les Grands du Royaume le prennent 6c
Cour. le font porter dans la Province de Zingue
für la frontiere du Royaume, ou ils le font
elever comme un fimple particulier , fans lui
donner aucune connoitfance de fa naiifance ,
fans lui faire connoitre le rang auquel il doit
etre eleve, 6c fans lui donner la moindre
teinture des affaires de l’Etat. Aucun d’eux
ne le viiite, ce feroit un crime d’Etat de
Faller voir oude recevoir fa viiite, s’illuipre-
noit envie d’en aller voir quelqu’un. 11 doit
demeurer ä Zingud, chez le particulier ä qui
on l’a donne ä elever, qui, ä la verice, a le
fecret de fa naiilance, mais qu’il n’ofe lui re-
veler fous peine de la vie, 6c qui le traue,
fans diftinäion, comme un de fes enfans.
Celui qui eit ä prefent Roi de Juda, gardoic
en Guinf/e et a Cayenne. 4$
les cochons de fon pere putatif , lorfque 1 es
Grandsle vinrentchercher pour le faire afteoir
für le Trone de ion pere qui venoit de mou-
rir.
On voit aftez quel eft le motif des Grands
dans cettemaniere d’elever l’heritier prefomp-
tif de la couronne. Comme ils le font mon-
ter für un T röne dont il ne connoic ni les
interets ni les maximes, il eft oblige de s’cn
rapporter ä etix, Sc de leur a bandonner le
gouverncment de l’Etat Sc ä leurs Succef-
feurs, dans les poftcs qu’ils rempliftent; car
leurs gouvernemens Sc leurs dignitez. font be-
reditaires, Sc c’eft toujours Paine de la famii-
le qui fucccde au ritre 6c ä la plus grandepar-
tie des bicns de fon pere.
Cet etat d’ignorance 6c d’abaiftement , dans
lequel le Prince prefomptif heritier de la cou-
ronne eft eleve, lui fait goüter ä longs trairs
le plaifir de la Royaine, quand il fe voit aftis
für le Trone; 8c afturement il a lieu detre
bien content, puifque des que cet heureux
moment eft arrive, il n’eft plus regarde com-
me un homme, il devient dans un inftant u-
ne efpece de divinite , de laauelle on ne s’np- Maniere de
proche jamais qu’avec un ft profond refpedi, Par:c,r aa
qu’il tienc du culte qu’on rend aux divinitez, uL
du pais, encore faut-iletre appelleou cn avoir
fait demander la permiftion , pour pouvoir e-
tre admis en la prefence du Roi. Des qu’on
eft arrive ä la porte de la Sale d'audience,
on fe profterne le ventre ä terre , on s’avan-
ce en rampant, 6c quand on eft arrive ä une
certaine diftance du Trone 6c qu’il a donne
la permiftion de parier, en frappant legere -
ment
44 V O Y A G E s
ment fes mains Tune dans l'autre, on lai par-
le d’un ton bas, en peu de paroles, 6c ton*
jours la face comre terre. Per (bnne n’eft
cxempt de la loi incommode 6c humiliante
de ce ceremonial, les plus grands Seigneurs
du Royaume y font fujets comme les autres,
II n’y a que le Gipitaine du Serail Sc le grand
Sacrificateur , qui puiflent entrer au Palais
fans en demander permiflion ; mais s’ils
veulent parier au Roi, ilsfont obligez, com-
me tous les autres, de le faire dans la pofture
que je viens de marquer.
Aucficnce Lorfqu’un Grand veut parier au Roi &
’un Grand, qu’il en a obtenu la permiflion , il va au Pa-
lais accompagne, ou pour mieuxdire, efcor-
te de tous (es gens armez, de fes tambours,
de fes trompettes Sc de fes flutes Lorfqu’il
arrive ä la porte du petit Serail, fes gens font
une decharge de coups de fufil, fes tambours,
flutes Sc trompettes le font entendre, 6c tous
fes gens poufient de grands cris. 11 entre
ainfi avec tout fon monde dans la premiere
cour, & la il fe depouiille de toutes fes pag-
nes, 6c ne met für lui qu’une feule pagne
d’herbes. Il n’eft permis ä qui que ce foit de
paroitre devant le Roi avec des pagnes de
foye^ il öte aufli (es braffelets , fes Colliers,
fes bagues , 6c generalement tous fes bijoux.
Dans cet etat, il eft conduit par les gens du
Roi jufqu’a la porte de la fale d’audience.
ils’y profterne, s’avance en rampant jufqu’au
pied du Trone du Roi, lui parle le vifage
contre terre, 6c quand fon audience eft fi-
nie, il fe retireä reculons fans changer la pof-
ture qu’ii a prife ea entranc.
Pen-
en Guine'e et a Cayenne. 47
Pendant l’audience , tous f es gens Tatten-
dent dans la premiere cour , 6c font profter-
nez pendant tout le tems qu’elle dure. Mais Fklelitedes
s’ii leur femble qu’elle foit trop longue, 6c oiands»* *
qu’ils craignent qu’il toit arrive quelque chofe
fächeux ä leur maicre, ils forcenc les Gardes
6c vont chercher leur maitre. Ils perdroicnt
tout le rcfpedt du ä la Majeite Royale fionne
le leur reprefentoit pas; 6c fi le Roi s’ctoit
mis en devoir de le faire arreter ou de le fai-
re tuer, ils mettroienMe feu au Palais, 6c fe-
roicnt main balle für tout ce qu’ils rencon-
treroient; la prefence du Roi ne les arrete-
roit pas, il pourroit mcme lui en coüter la vie;
6c s’il s’ecoit fauve , tout feroit mis au pil-
lage.
Ces Grands fonttoujours tres-bien accom-
pagnez, il y en a qui ont fix ou fcpt eens
hommes armez ä leur luite, au lieu que le Roi
n’cn a pas cent dans fon Palais, 6c qu’il n’elt
fervi 6c garde dans fon Serail interieur, que
Ton appelle le grand Serail, que par des fern-
mes , qui nc feroient pas capables de s’oppo-
fer ä la fureur des gens d?un Grand qui auroit
ete maltraite ou tue.
Les exemples qu’on ait fait violence ä un
Grand dans le Palais du Roi font fi rares,
qu’on ne fe fouvient point que cela foir arri-
ve. Les Grands ont interet de fe foutenir
tous, 6c quand meine ils auroient des diffe-
rens entre eux, des querelies, 6cmemequ’ils
feroient en guerre ouverte , car ils le la font
(ans demander conge ä perfonne quand ils le
jugencä propos, ils oublient tous leurs reflen-
timents, pourcourir äla defenfe de leurs pri-
4^ V O Y A G E S
vileges , aufquels ils ne fouffrentjamais que le
Roi donne la plus legere atteinte.
Lorfque le Grand, qui a ete ä laudience,
a rejoinc lesgens qui fattendoient dans lacour
du petic Serail , il reprend fes habillemens Sc
fes bijoux, & donne avis au Roi de fa for-
tie, par quantite de coups de fufil que fes
gens tirent, 6c par le bruic de fes tarn bours
& aucres inftrumens entremele de crisde joye
des plus eclatans.
Ce ceremonial incptnmode eff caufe que
les Grands ne vonc que tr£s-raremenc au Pa*
lais, ä moins qu’ils n’ayent des affaires bien
preffantes Sc qu’il faille neceffairement com-
muniquer au Roi, ils fe tiennent chez, eux.
Sc vacquenc aux affaires de leurs Gouverne-
mens Sc de leur commerce.
Les Diredteurs des Compagnies, les Ca-
pitaines des Vailfcaux, Sc generale ment rous
les blancs qui onc afFaire au Roi, ou qui le
viennenc faluer en arrivant ä Xavier, ou ä
leur depart, ne fonc point fujcts ä ces cere-
monies. Ils ont audience des qu’ils la de-
mandent, ils faluenc le Roi comme on falue
les grands Seigneurs en Europe, il leur don-
ne la main, les faitaffeoir, boit des liqueurs
avec eux. Sc quand c’eft une premiere vifite
qu’ils lui rendenc , für tout li ce fonc des Di-
recteurs ou des Capicaines de VailTeaux, il
les faic faluer de cinq ou fept coups de canon
quand ils fortent du Palais.
>nnctete II en ufa ainfi avec le Chevalier des M.# * *
Roi de
pour
quand il l’alla faluer le 12. de Janvier 1725.
il lui donna la main, le fic affeoir, but des li-
queurs avec lui> 6c le fit faluer de iept coups
de
en Guine'e et a Cayenne. 47
de canon quand il fortit du Paiais.
L’habillement du Roi & des Grands, eft Habillemcnt
ä peu pres le meme. II confifte en une pie- <*u Roi Zc
ce de toile blanche d’environ trois aulnes de dcs Grands*
longueur, dom ils fe ceignent les reins, 8c
qui leur tombe jufqu’aux pieds comme unc
juppe. 11s mettent für certe toile une piece
de foye de metne grandeur , qui fitit le me-
me eftet que la premiere, 6c für celle-ci
une autre piece d’etoffe de foye plus riebe
de fix ä fepr aulnes de longueur, ils la lient
für leurs reins par les deux bouts, 8c font
avec le refte un gros rouleau für leur handle
droite, 6c laiftent pendre le refte ä terrc,
ce qui fait une queue fort longue. Ils por-
tent des brailelets 6c des Colliers de perles >
d’or, de corail 6c d’autres bijoux avec des
chaines d’or. La plupart vont la tete nue,
quelques-uns ont des chapeaux a la Fran^oife
avec des plumes* 6c une canne ä la main;
la figure que Ton donne ici, reprefente un
Grand en habit de ceremonie.
Le peuple eft pour Tordinaire tout nud,
6c n’a qu’un morceau de pagne d’herbes ou
de cotton de la largeur 8c longeur d’une fer-
viette, nouee für les reins pour couvrir ce
que la pudeur defend de leider voir.
A l’egard des femmes de la meme condi- Habillement
tion , elles ont für les reins cinq ou fix pagnes des femmes
les unes für les autres , dont la plus longue du couunun.
leur couvre la moitie desjambes, 8c les au-
tres vont toüjours en diminuant, ce qui fait
comme une juppe pretintaillee, comme les
femmes en portoient ces annees paflees en
France. Peut-etre que la mode des falbalas
8c
4? VOYAGES
& des pretintailles etoicnt venue de Juda en
France.
Habillement Les femmes du Roi ßc des Grands , font
du* RoiUöcS comme les aucres , nues de la ceinture en
des Grands, haut, & de la ceinture en bas, eiles ont deux
ou trois pagnes de toile de cotton ßc defoye,
dont la plus longue leur tombe jufqu’ä la che-
viile des pieds, les autres font un peu plus
courtes; elles font toutes fort amples , ßc
font un bourelet aurour des reins qui donnent
ä celle de deflöus un air de pannier, quel’on
ne mepriferoit pas, ä prefent que cet habille-
ment ridicule eft fi fort ä la mode. Elles ont
des chaines de pied comme au Senegal , plu-
fieurs rangs de braflelers au col, & au-deflus
des poignets ßc des coudes, ßc für la tete un
pannier de jonc tres-proprement travaille,
peint ßc leger, qui eft fait comme une ru-
che, ou ft Ton veut une comparaifon plus
magnifique, comme la Thiare du Pape. Leur
cheveux font treftez proprement ßc avec art ,
ßc ornez de menilles d’or ßc de grains de co-
rail ou de raftade.
Tcms du Le Roi n’eft pas couronne aufli-tot qu’on
couronne- l’a amene de Zingue ßc qu’on Pa mis en pof-
»icnt du Roi. feftion du Palais ßc du Trone, il fe palTe bien
des mois ßc fouvent des annees avant qu’on
fafle cette ceremonie. Les Grands en reglcnt
le tems felon leurs interets particuliers, ßc le
reculent tant qu’ils peuvent , quelquefois
jufqu’ä (ept ans , mais c’eft le plus long
terme qu’ils peuvent donner au delai de cette
ceremonie. Pendant tout ce tems-lä , le gou-
vernement eft plus entre les mains des Grands,
qu’en celles du Roi, il ne laifle pas d’etre
fervi
en Guine'e et a Cayenne. 49
fervi en Roi , d etre vifite & refpedte com-
me s’il ctoit Roi, exccpre qu’il nc Jui eft
pas permis de mettre le pied hors du Palais.
A la fin , quand les Grands fonc convenus
entre eux du jour de cetce ceremonie, ils
en donnent avis au Roi, qui les ademble
tous dans fon Palais oü Ion tient un grand
Co n feil, oii ce que les Grands ontrefolu en-
tre eux eft derermine d’un confenrement uni-
verfel, dont le Roi fait donner avisäfes peu-
ples par une decharge de dix-fept coups de
Canon , qu’il fait tirer für les onze heures du
foir ä la iortie du Confeil.
Le peuple de Xavier en temoigne fa joye
par des cris qui s’entendent de village en vil-
lage, parce qu’ils fontfort prochcs les uns des
autres, de raaniere qu’en moins d'une heure
tout 1’Etat‘en eft averti.
Le grand Sacrificateur que Ton nomme
toujours Beci , ne manque pas d aller le lende-
main au Palais für les dix heures du matin , 6c
d’ordonner au Roi de la part du grand Ser-
pent, les ofFrandes qu’jl doic faire en certe
occafion. Comme cctte pretendue divinice
ne parle point, fon Sacrificateur qui eft I’in-
terprete de fes volontez ordonne ce qui lui
phit , 6c quand meme il ordonneroit PofFran-
de des femmes que le Roi aimc le plus, il
faudroit en pafler par la 6c les immoler. Je
ne f^ais s’il s’eft jamais porte ä une teile ex-
tremite. J1 fut allez raifomuble au couron-
nement d’Amar Roi de Juda ä prefent rc-
gnant* qui fut couronne au mois d’ Avril de
l’annee 1725. en prefence du iieur Derigouin,
Direfteur general de la Compagnie de Fran-
Tom II , C ce.
JO V O Y A G E $
ce, du Chevalier des M. ***& de plufieurs
autres Officiers Frangois, & des Dire&eurs
Sacrificc Anglois , Hollandois £c Portugals. II n’en
pour le cou- coüta la vie qu’ä un beeuf, un cheval, un
ronnement. mouton & une poule. Ccs quarre animaux
furenc egorgez, dansle Palais, & enfuite por-
tez en ceremonie au milieu de la place publi-
que , 6c pofez proprement für des nattes. On
mit ä cöte des vidtimes neuf petits pains de
mil bien frotez d’huile de Palme, apr£s quoi
le grand Sacrificateur planta enterre une gau-
le de neuf ä dix pieds de longueur , au haut
de laquelle il avoit attache un morceau de
toile en guife de pavillon ou d’etendart.
Ces vidtimes demeurerent expofees en cet
endroit jufqu’ä ce que les oifeaux les eufTent
devorees, fans qu’il fut permis ä perfonne de
les changer de place , encore moins d’en em-
pörter quelque morceau pour en manger, il
y va de la vie. On fe met peu en pcine (I
la puanteur que ces corps morts rendent, in-
commode les voifins ou les paflans. Toute
cette ceremonie fe fait au bruit destambours,
des Hutes , des trompettes & des cris dejoye,
que le peuple poufle tout de fon mieux.
les fem- Auffi tot que la ceremonie de l’expofition
TOncnt unc ac^evee, les femmes du Roi de la troi-
idolc. lieme clafle, c’eft-ä-dire, celles qui par leur
äge ou par quelque autre railon , ne font plus
propres aux plaifirs du Roi , fortent du Palais
au nombre de dix-huit, dies marchent gra-
vement deux ä deux. Elle ont ä leur tete les
Hutes du Roi avec quatre de fes tambours ,
elles font efcortees de vingt fufiliersj la plus
conliderable d’entre elles marche la derniere >
6c
en Güine'e et a Cayenne, fr
8c porte une figure de terre cuire qui repre-
fente grodierement un enfant adis qu’elle po-
fe & qu’elie laifle aupres des vidtimesj eiles
chantent , tant en venant qu’en s*en retour-
nant, une chanfon , 8c s’accordenc ties-bien
avec les inftrumens.
Tous ceux qui fe trouvent für le chemin
de cette troupe fe retirent pour lui faire pla-
ce, fe proftcrnent 8c poudent de grand cris
de joye, ce qu'ils continuent jufqu’ä ce que
ces femmes foient rentrees dans le Serail.
On fait alors une decharge de vingt boetes >
pour avertir le Roi 8c le peuple qu’elles fonc
rentrees.
Apres ces deux ceremonies , tous les Grands Hom m-
vont au Palais. Ils fonc alors vetus de leurs lcs
bijoux les plus precieux, ils iont accompa^ dem au Tr 6.
gnez de leurs tambours > flutcs 8c rrompet- n« du
tes, 8c efcortez.de tous leurs gens armez. Ils
entrent fans fe depouiiler, parce que le Roi
n’eft pas prefent, 8c vonc fe profterner les
uns apres les autres devant le Trone qui eil
vuide , 8c fortent des qu’ils or.t rendu les hom-
mages.
La cereraonie de rhommage au Trone du-
re quinze jours, pendanc lefquels les femmes
du Roi ne cedent de faire des cris de joye
dans le Palais , qui font accompagnez de de-
. charges de boetes. Le peuple qui eft hors
du Palais repete ces cris, 8c les accompa-
gne de coups de fulilj 8c les Grands, qui
iont alors dans la ville, ne manquent pas de
faire tirer bien des boetes ; 8c de tiois jours
en trois jours le Roi ordonne des decharges
de canon des que le Soleil eft couche. On
C 2 n’crv
51 VOYAGES
n’entend que des cris, & des coups de fufil,
de boetcs Sc de canon jour Sc nuic pendanc
tour ce tems-lä. Alors , dort qui peut, Ja
chofe n’eft pas impoftible, mais on a beau-
coup de pcine ä s’y faire: & cepcndant tout
ce bruit eft de l’eflence de la cercmonie, on
augureroit mal du regne du Roi, fi on man-
quoit a la moindre circonftance.
Grand du L’hommage des Grands erant acheve, ils
d’Ardr«6 ^eputent un d’entre eux Pour aller a Ardres
qui a droit de ^vec un tres-grand cortege, Sc en amener un
couronnerk des Grands de ce Royaume-lä, qui de tems
Roidcjuda. jmmemorial a droit de couronner les Rois de
Juda. Cette prerogative eft aft'edtee au chef
d’une certaine famiile. On 1’amene donc a-
vec route fa fuite , on le defraye par le che-
min, & on lui fait tous les honneurs imagi-
nables.
Lorfqu’il eft arrive ä deux lieues de Xavier,
il trouve des logemens neufs qu’on lui a pre-
pare, oü on le prie de fe repofer avec toute
fa compagnie , Sc comme s’il avoit befoin d’un
grand repos, apres avoir fait un voyage de
quinze ä vingt lieues, on l’y laifte pendant
quarante jours, apres qu’on lui a declare qu’il
ne doit point venir a Xavier ni pas un de fa
fuite , jufqu’ä Ja fin de ce terme.
Pendant ce tems-lä, il eft vifite Sc regale
par les Grands du Royaume, qui lui font des
prefens. Sc qui le divertiflent de leur mieux.
Le Roi lui envoye ä manger deux fois lejour,
avec une abondance Sc une magnificence
toute Royale. Ce font les femmes du troi-
fieme ordre qui portent les plats, elles font
prece<Jees des tambours, fiutes & trompet-
tes
en Guinee et a Cayenne. 53
tes du Roi, & efcortees par dix de fes fufi-
liers.
Les quarante jours expirez, le Roi envoye
un Grand pour le convier de venir ä Xavier,
Sc Psffure qu’il y fera re^ü avec le refpedt qui
. lui eft du , Sc qu’on lui a prepare des löge-
mens Sc ä toute la fuite, ä cöte des murs du
Palais.
Le Grand d’Ardres re^oit en ccretnonie n^cede0^^
PEnvoye du Roi, Sc apres qu’il a entendu le releve de cc-
complimenc qu’il lui fair, il repond qu il eft luid’Ardics.
pret a faire ce que le Roi de Juda deman-
de de lui, mais qu’avant toutes chofes , il
faut qu’il foit affine de la parc du Roi d’Ar-
dres Ion maitre, que le Roi de Juda a fait
reparer la porte principale de la ville d’Oft'ra,
capitale du Royaume d’Ardres, com me le
Roi de Juda y eft oblige felon les anciennes
conventions des deux Royaumes.
Ce feroit en vain que les pcuples du Roi
yaume de Juda pretendroient ne point de-
pendre de celui d’Ardres, leur dependance eft
tröp marquee par ces deux Aftes. C’eft un
hommage qu’ils lui reudent ä chaque muta-
tion de Roi, Sc donc on ne voic point qu’ils
ayent juge a propos de fe dilpenfer jufqu’ä
prefent, quoi qu’iis foient fort en etat de le
faire, & que tout le monde convienne, que
le Royaume de Juda, quoique bien plus pe-
tit que celui d’Ardres, lui eft pourtant fupe-
rieur en valeur 6c en nombre de troupes.
Mais ils tiennenc religieufemcnt les trairez
qu’iis onc fait, Sc encela ils font tres-loiiables
Sc peuvent etre propolez pour exemple ä des
peuples , qui, eclairez des lumkres de l’E-
C 3 van-
54 V O Y A G E S
vangile , devroient les furpafler en bonne foi
3c cn bien d’autres chofes.
Le Roi de Juda ayant re(;u cette reponfe,
envoye des Experts ä Oftra pour faire les
reparations neceflaires ä la porte de cette
Vilie. Us les font en diligence, 3c revien- .
rient avec un Otficier du Roi d’Ardres, qui
afliire de la part de fon maitre , le Grand
qui doit faire le couronnemcnt , que la por-
te eft reparee ; Sc que rien ne fempeche
d’achever la fondtion pour laquelle il a ete
appelle.
Des que cette reponle eft arrivee , les
Grands de Juda, accompagnez de leur fuire
ordinaire. Sc d’un concours prodigieux de
peuple , vont chercher cn ceremonie le Grand
d’Ardres, Sc le conduifent ä Xavier. II y
eft rc^u au bruit du canon Sc aux cris de
joye des femmes du Serail , aufquels le peu-
ple ne manque pas de repondre de fon
mieux.
On conduit Je Grand d’Ardres aux loge-
mens qu’on lui a prepare ä cote du Serail. II
y eft traite magnifiquement par le Roi , qui
Fenvoye complimenter d£s qu’il eft arrive,
& qui ne manque pas d’envoyer tous les ma-
tins fgavoir de fes nouvelles. 11 peut rdors
fortir de fa maifon > Sc aller voir fes amis 3c
les Grands dont il a reqü les vifires, mais il
ne va voir !e Roi que le troifieme jour. Il
entre au Palais avec les principaux de fa fui-
re , fans quitter fes habirs ni fes joyaux 5 3c il
parle au Roi debout 3c fans fe profterner. La
coütume eft qu’il demeure cinq jours dans ce
nouveau log«ment,
en Guine'e et a Cayenne. 55
Ces cinq jours lontemployez par les Grands Reparation
6c par ie peuple, a faire des procedions ä la^ncmcuT
nnifon du grand Scrpent , pour iui demander
que ie Princc qu'on va couronner foit aufli
bon 6c au di equitable que fon predccedeur >
qu’il fafle fleurir ie commerce, qu’il foit un
reiigieux obibrvoteur des Loix, 6c qu’il les
maintiennc dans leurs priviieges 6c dans leurs
iiberrez. Le jour eotier, depuis le lever du
Soleii jufqu’a fon coucher, eit empioye ä ces
a&es de religion, 6c la nuit ä faire grand obe-
re, ä fe faire des feftins les uns aux autres, a
danfer, a poufler des cris de joye, ä faire des
decharges de moufqueterie , ä rempiir l’air
du bruit des tambours , des flutes öc des
trompettesj 6c en un mot, ä faire un tinta-
mare ü grand, qu’on auroit pcine ä eilten-
dre le tonnerrc.
Le Soleii n’eft pas plutot couche le cin-
quieme jour, que le Roi fait tirerneuf coups
de canon , pour annoncer qu’il fera couron-
ne le lendemain > qu’il fe fera voir ä fon
peuple adis für fon Tröne dans la Cour du
Palais deftinee a cette ceremonie, 6c que
les portes du Palais, feront ouvertes ä touc
le monde. II fait avertir par un de les Of-
ficiers , les Dire&eurs Francois, Anglois,
Hollandois 6c Portugais du tems 6c du lieu
de la ceremonie , 6c les convie de s’y trou-
ver.
Cette agreable nouvelle efl: re$ue du peu-
ple avec des grands cris de joye, 6c un re-
doublement de coups de fufil. Les Grands
de Juda vont paffer la nuit chez celui qui
doit faire la ceremonie du couronnement i
C 4 ils
5 6 V O Y A G E S
ils s’y entretiennent , ils font des prieres
en filence, ils boivcnt quand ils font Jas de
prier, ils fument pour s’empecher de dor-
mir : tout cela eft de l’eflence de la ceremo-
nie.
Habits du Enfin le fixieme jour für les cinq heures du
le Roi fort de fon Serail, accompagne
de quaranre de fes favorites , fuperbement
couvertes des plus bclles pagnes de l'oyc qu’on
ait pü trouver dans les magazins du Roi 6c
des marchands Europeens. Elles font encore
chargees plutot que parees de Colliers d’or,
de pendans d’oreilles, de brafleletsöc dechai-
nes de’ pied d’or, d’argent 6c de bijoux des
plus riches.
On peut croire fans que je le dife, que le
Roi eft pare des etoffcs les plus ricbes qu’il a
pu trouver, qu’il a des chaines, des Colliers
6c des bagues des plus pretieufes. II a für Ja
tete un cafque dore couvert de plumes rou-
ges 6c blanches.
En cet equipage 6c environne de fes Gar-
des, il traverfe ä pied les cours du Palais, 6c
va s’afTeoir für fon Trone, pofe devant un
grand bätiment en forme de veftibule, qui
eft dans une cour qui fait un angle du cöte
de l’Eft de Tenceinte du Palais, 6c qui ne
fert qu’ä cet ufage. On l’appelle ä caufe de
cela, la cour du couronnement. Son Trorc
eft un grand fauteuil de bois dore, au der-
riere duquel font les armes de France, mar-
que affuree que c’eft un prefent qui lui a ete
fait par les Franqois. 11 y eft affis für un couf-
fin de velours galonne d’or, ilaun fembla-
ble couflin fbus fes pieds.
L’ef-
Tom. II. pag. 57;
Couronnement du Roy de Juda
a la Cöte de Guinee au Mois
d' Avril 1725-.
1. Cour du Serail oü s’eft faire Ia
Ceremonie.
2. Le Roy.
2. Grand du Pays tenant un Pa-
rafol.
4. Femmes du Roy.
f. M. Derigouin Direfteur Fran-
cis.
6. Direfteur Anglois.
7. Direfteur Hollandois.
8. DiredVeur Portugais.
5). Nains du Roi.
10. Grand du Pays qui Eventc le
Roy.
11. Grands du Pays.
12. Tambours & Trompettes.
3 3. Grand d’Ardres qui faitle Cou-
ronnement.
14, Suite du Grand du Royaume
d’Ardres.
1 7. Porte
Tom. II. pag. 5-7;
i f. Porte de la Place du Serail.
1 6. Canoniers du Roy.
17. Le Peuple.
18. Salle d’entree.
15). Cazes du Serail.
20. Gardes du Roy.
21. Suite du Di reden r Francois
& fon' Pavillon.
22. Domeftiques des Nations.
23. Caze pour un Serpent pret x
faire fcs petits,
24. Le Serpent.
/
en Guinee et a Cayenne.' 57
L’eftampe qu’on en donne ici > reprefente Troncda
au jufte la difpofition du lieu, 6c des perfon«? ^uronnc^C
nes qui adiftent ä cette ceremonie. nicnt.
Les quarante femmes du Roi qui font ve-
nues avec lui du Serail, lont adiles par terre
a fa gauche- Les Europeens font affis für des
fauteuilsä fa droite. Le Dire&eur Francois, Rang des
c’etoiten 1715. le fieur Derigouin , occupoit Eur°peensä
la premiere place, 8c la plus proche du Roi.^c^™°’w
Le Chevalier des M.*** etoit adis aupres deronnement
lui, 6c tout de fuice les principaux Oiiiciers du Roi*
du Comptoir. Au-deflöus d’eux etoit le Di-
re&eur Anglois, apres lui le Direiteur Hol-
la ndois. Tous ces Meffieurs etoient adis 6c
couverts. Le Diredleur Portugals 6c fes Offi-
ciers occupoient les dernieres places, 6c e-
toient debout 6c decouverts. Comment ac- Situation
commoder ce!a avec le fade 8c la hauteur qui Humilianto
n’abaodonne jamais les Portugals? Ne Ja°rstu'
roient ils pas mieux de ne fe point trouver ä cette cere*
cette ceremonie, que d’y adifter d’une ma-nionie*
niere fi humiliante? Si j’avois un conieil ä
leur donner, ce feroit d’abandonner plütöt le
pais 6c le commerce qu’ils y font, qued’etre
ainfi expofez au mepris des Negres 8c des au-
tres Europeens. II faut qu’ils ayent tout ä fait
change de nature en ce pa’is lä. Ce change-
ment va fi loin, que s’ils re^'oivent quelque
affront d’un Negre, ilsn’ofent pas le frapper,
de crainte de recevoir für le champ le dou-
ble des coups, 6c peut-etre quelque chofede
pis, pendant qu’ils voyent les Francois refpec- ReipcCfc
tez ä un point, que fi un Negre qu’ils ont^°^port*
maltraite avoit la hardiefle de lever la main ^ois. ^
für eux, il leur eft permis de le tuer, fans
C 5 qu’ils
58 VOYAGES
qu’ils foicnt obligez a aurre chofe que d’en al-
ler donner avis au Roi, 6c d’affirmer qu’iiles
a makraitez, ou qu’il s’eft mis cn dcvoir de
le faire. Je ne fais pas fi les Angloisßc lesHol-
landois joüiffcnt d’un femblable privilege, «Sc
comme je ne trouve rien lä-defius dans nies
memoires, je prie le public de in cxcufer de
ne pouvoir fatisfaire fa curiolite. Ce que je
fqais tres-certainemcnt, c’eft que Jes Francois
ont le pas für tous les Europeens, que leRoi
les reqoit avec une diftin&ion toute particu-
liere, 6c que dans toutes les ceremonies 01)
les nacions Europeennes fc trouvent, le pa-
villon de France alerangd’honneur, 6c mar-
Trivilcgc che toujours le premier. Les defercnces que
duCapiwineyon a pour la nation s’erendent jufqu’au Ca-
tcftcurd es pirainc Allou, qui en eitle protecreur, 1 1 eit
lianjois. afTis ä terre felon le rang qu’il tient dans le
Royaume, pendant que tous les aucres Grands
6c Princes, fans excepter meme le grand Sa-
crrficateur, 6c les Prote&eurs des autres na-
tions font profternez tous de leur long le vi-
fage contre terre.
11 y a a cote du Roi un Grand qui eft de
bout, 6c qui tient un parafoi. On voit bien
que ce n’eft que par grandeur ou par parade,
car la ceremonie ne ie faifant que de nuit, il
n’y a pas danger que le Roi foit incommode
Pnraflbldu du Soleil. Ce paraffol a dix pieds de diame-
Koi. tre,* il eft d’uneetofted’or ties-riche, ladou-
bleure eft brodee d’or , la pente eft garnie de
franges 6c de glans d’or. 11 eft furmonte d’un
coq de bois dorc gros comme natu re, 6c Je
baton qui le fourient a fix pieds de haut öc eft
<lore. Celui qui le tient le Laie tourner con-
tinuel-
en Guine'e ET A CaVENNE.
tinucllement , afin de rafraichir le Prince qui
eft deffous.
Outre cet Officier il y a un Grand ä ge- offeier
noux devant le Roi , qui Tevente avec une qui eyeme
pagne de foye de la largeur d’une fervietteor- lcRoi*
dinaire.
Deux nains du Roi font debout ä quatre Nains da
pieds du Tröne; ils lui reprefentent Tun apres & icui
Tautre les bonnes qualitez defon predecefleur,°®ce*
fajuftice, fa liberalite > les bontez qu’il avoit
pourfes peuples, ils Texhortent k l’imiter, 6c
meme ä le furpafler. Ces deux perites crea-
tures finillent leurs harangucs par des voeux
qu’ils font pour fa profperitc, 6c pour la Ion-
gue duree de fon Regne.
Ces harangues etant achevees, on va que-
rir le Grand d’Ardres qui doic couronner le
Roi : on le conduit en ceremonie , le canon
6c la moufqueterie le faluent, les cris dejoye
redoublent, 6c on n’entcnd de touscotezque
le bruit des Tambours, des Flutes & des
Trompettes.
II entre dans l’afTemblee avec toute fa fui-
te. Ses gens 1 efcortent ä une certaine diftan-
ce, lui feul s’avance jufqu’au Tröne du Roi,
le falue avec une profonde inclination, mais
fans fc profterner. II faic un petit difcours au
Roi für la ceremonie qu’il va faire, ßcluiöte
le cafque qu'il a für la tere > 6c le tenant en-
tre fes mains, il fe tourne du cöte du peu-
ple. On fait alors un fignal, 6c dans l’inftant c&emoni
les inftrumens 6c les cris dejoye ceflent, ilfedu criuGa1«.1*
fait un profond filence. Alors le Grand ditncmeüt*
a haute voix: voilä votre Roi, foyezlui fide-
les, & vos prieres feront ecoutees du Roi
C 6 d’Ar-
Droits du
Grand quia
faic Iccou-
lonnenienL.
6o V O Y A G K $
cTArdres mon maitre. II repere trois fois ces
paroles & remct le cafquc für la tete du Roi,
6c lui fait une profonde reverence.
L’artillerie 6c la moufqueterie fe font en-
tendrc auffi tat Les inflrumens 6c les crisde
joye recon.menccnt taut de plus belle, 6c
pendant que quelques Grands reconduifent le
Grand d'Ardres ä fon logement, le Roi ac-
compagne de fes Fcmmes, de fes Gardes 6c
des Furcpeens qui ont aflifte ä la ceremonie,
renrre dans fon Serail. Les Europecns lui fi-
rent ieurs cotnpiimens a la porte. II y repon-
dir gracieufemcnt 6c rentra chez lui. Tout le
monde fe retira , 6c on pafla le rette de la
nuit en fellins 6c en danfes, pendant lefquels
la poudre ne futpas epargnee; on n’entendoit
que des coups de canon 6c de fuül , 6c des
cris de joye.
Tous les habillemens 6c totis lesbijoux que
le Roi avoit für lui en cette occafion, appar-
tiennent de droit a celui qui Ta couronne ;
mais ccmmc cela tire ä confequence, il fe
contcnte d?un prefent magnihque que le Roi
lui envoye le lendemain avec quinze captifs,
ou leur valeur en or ou marchandifes , apres
quoi il faut qu’il s’en retourne chez lui, il ne
lui eil pas permis de demeurer plus de trois
jours dans le Royaume.
Si les Negres favoient ecrire les annales de
leur Etat, ce feroit une piece curieufe, que
le traite fait entre les Rois d’Ardres 6c de Ju-
da, par lequel toutes ces ceremonies Tont
preferittes; mais au defaut decriture ils onc
la memoire fi heureufe, que la moindre cir-
conftance des evenemens les plus reculez leur
en GuiWe et a Cayenne. 6 t
eft aufli prefente , que fi 1 es cho^es venoiens
de fe piffer, 6c qu’elles leur fuflent encore
prefentes.
On voit par tous 1 es adtes de cette ceremo-
nie que le Roi de Juda releve de celui d’Ar-
dres, 6c on s’apperqoit en meine tems que
ces peuples Tont aufli jaloux de leur liberte 6c
de leurs Privileges, qu’ils font fideles obfer-
vateurs de leurs traitez.
Le Roi ne manque pas d'envoyer des pre-
fens ä tous les Grands de Ton Etat le lende-
main de Ton couronnement, 6c ces Grands
ne manquent pas aufli de l’en aller remercier
les uns apr£s les autres , 6c de lui en prefenter
de bien plus riches 6c de plus magnifiques.
On peut regarder ce que le Roi fait ä ces
Grands comme un adle de bonte, de gene-
rofite 6c de reconnoiflance , 6c ce que les
Grands prefentent au Roi comme un hom-
mage qu’ils font ä leur Prince, 6c un tribut
qu’ils lui payent.
Les fetes qui fuivent le couronnement du
Roi, durent encore quinze jours apres que
la ceremonie eft faite. Elles finiflent par une
proceflion folemnelle que Ton fait ä la ca fe,
maifon ou temple du grand Serpent , qui eft:
la principale divinite du pai's , quoiqu’ellc foic
la plus nou veile. Je parlerai de cette proccf-
fion, 6c du Serpent ä l’honneur duquel eile fe
fait dans un chapitre partieuiier ou je traiterai
de la religion du pai’s.
Les Rois de Juda font aflez defoeuvrez occupa.
dans leur Palais. Ce qu’il y a de commode, donsdu Koi
c’eft qu’on eft für de les trouver toujours, dc Ju<*a*
ils n’en fortent qu’une feule fois qui eft trois
C 7 mois
VOYAGES
mois apres leur couronnement ; ils vont en
ceremonie rendre leurs refpedtsau grand Ser-
penc. Comme c’eft la meine que j’ai pro-
mis d’ecrire en traitant de la religion du pais,
je ne fatiguerai pas mes Ledteurs par Ja re-
ptition de la meme chofe.
La plüpart des affaires fe traitent au cou-
cher du Soleil , a moins qu’elles ne foienc
d’une confequence qui demande une promp-
te expedition , 6c qui ne puirte fouffnr de re-
tardement j il eit rare qu’on aille importuner
le Roi pendant le jour, ceft ordinairemenc
le foir qu’il donne audience aux Diredteurs
Europeens 6c ä fes principaux Officiers 6c
aux Grands , quand ils ont quelque chofe
a lui communiquer ou ä lui demander j hors
ks cas d’une neceflite abfolue, ils ne s’em-
preflent gueres de lui aller faire la cour. Le
ceremonial tel que nous l’avons decrit ci-
devant eft trop humiliant , 6c comme per-
fönne ne s’en peut difpenfer , ils tachent tous
d'avoir peu a communiquer avec le Roi.
Monficur Le fieur Derigouin Diredteur general de
Pcngouin la Compagnie de France , faifoit prefque tou-
tes les affaires de l’Ftat ; il paflöit fouvent
gnic de les nuits tete a tetc avec le Roi a regier
Fxaocc, une infinite de chofes que les Grands lui
recommandoient , 6c il vivoit avec le Roi *
pere 6c predecefieur de celui qui fut cou-
ronne en 1725. 6c avcc celui qui regne ä
prefent, 6c qui lui eft redevable de la Cou-
ronne , il vivoit, dis- je, avec ces Princcs
dans une fi grande union, qu’il pouvoit paf-
fer non-feulement pour leur premier Miniftre,
mais pour leur ami intime, pour le depofitai-
re
en Guinp/e et a Cayenne. 6$
re de tous les fecrcts de l’Eratj fans lavis
duquel les Rois ne faifoient pas la moindre
chofe : aulli fon autorite etoit-elle montee
au point, que connoiflant le mauvais natu-
rel du fils aine du Roi qui devoic lui fuc-
ceder, il fit mettre für le Tronc le cadet,
6c obügea tous les Grands ä confentir ä ce
changement, dont il n’y avoit jamais eu d’e-
xempie depuis le commencement de la Mo-
narchie.
Le Roi ne vient dans la falle d’audiencc
que quand Jes Uiredeurs des Compagnien
oü les Grands ont des affaires a lui commu-
niquer, 6c für lefquclles il faut recevoir fes
ordres , ou quand il faut ecouter les diffe-
rens de fes fujets, 6c leur rendre juftice. Il
paffe le reffe du tems dans finterieur du
Serail accompagne de fes femmes, dont il
y en a toüjours fix du premier ordre habil-
lees magnifiquement , & parees ä l’envi les
unes des autres, qui font ä genoux ä fes co-
tez. 6c la tete baiffeeprefque julqu’ä terre. En
cette pofture dies l’emretiennent 6c tachenc
de le divertir, ce font dies qui rhabillent 6c
qui Je fervent a table; eiles noublient rien
pour s’eu faire aimer.
Loriqu’il veut demeurer feul avec une de
fes femmes, il la touche legercment, 6c faic
un peu de bruic en frappant fes mains l’u-
ne dans l’autre, aufli-tot les cinq autres fe
retirent, 6c apres avoir ferme les portes du
lieu oii le Roi elf demcure avec leur com-
pagne, dies les gardent jufqu a ce que cette
heureufe forte d’avcc Je Roi. Alors fix autres
prennent les places des premieres, 6c fe rele-
vent
^4 VOYAGES
vent ainfi les unes 1 es autres quand le Roi en
fair le fignal.
Femme» J1 y a trois clafles ou trois ordres des fern-
du aoi di P mes du Roi. Celle qui lui a donne le pre-
trois claills. m*er en^ant rnäle eft ä la tete de la premiere
clafle. C’eft la Reine > ou comme ils difenr,
la grande femme du Roi. Toutes les autres
Ja refpedent, eile commande dans le Serail,
&: n’a au-defllis d’elle que la mere du Roi,
dont le credit eft plus ou moins grand felon
que le Rci l’aime, ou qu’elie a de talenspour
La mcrcman‘cr l’elprit de fon fils. On peut direqu’el-
du Roi, le n’eft d’aucune clafle, elleaunappartement
fepare dans le Palais, des efclaves de fon fexe
pour la fervir, des revenus pour fon entretien,*
& quand eile a beaucoup de credit, eile re-
£oit beaucoup de prefens de ceux qui ont be-
loin de fa prote&ion, mais il faut qu'ellegar-
de le celibat. Quoique veuve, il ne lui eft
pas permis de fe remarier, il eft vrai qu’elles
l'ont alors hors d’etat d’y penfer.
Le premier ordre des femmes du Roi eft
compofe des plus jeunes perfonnes & des plus
belles qui foient dans le Serail. Le nombre
n’eft pas fixe.
Le (econd ne l’eft pas davantage, il n’eft
rempli que de celles qui ont deja eu des en-
fans du Roi, ou que Tage ou quelque mala-
die a mis hors d etat de pouvoir fervir aux
plaifirs du Prince.
Le troifieme enfin n’eft que de celles qui
ne font entrees dans le Serail que pour le fer-
vice du Roi & de fes femmes. Elles ne laifl'ent
pas d’etre regardees comme femmes du Roi,
& en cetce qualite il ne leur eft pas permis
d’en
en Guinee et a Cayenne. 6$
d’en fortir ni d’avoir commerce avec aucun
homme, fous peine de la vie pour eiles 6c
pour Thomme avec lequel dies auroient eu
quclque galanterie.
Elles font auffi reclufes que nos Religieufes
en Europe, 6c des qu’elles font une fois en-
trees au Serail, il faut qu’elles gardent Jeceli-
bat auffi feverement que li dies avoient faic
un voeu folemnel? auffi n’y a-c- il pas prelle
äjoüir de l’honneur d’etrc femme du Roi.
Le temperament des filles de ce pais , y effc
dire&ement oppofe 6c le c'imat qu’eiles habi-
tent ne l’eft pas moins. On n’en voit gueres
qui ne fuyent cet honneur.
Il eft arrive plus d’une fois que les Offi-
ciers qui ont foin de fournir des filles pour le
lervice ou pour les plaifirs du Roi, en ayant
enleve quelques-unes, celles qui ont. pü s’e-
chaper de leurs maifons ont mieux aime fe
precipiter daus des puits 6c fe tuer, qued’en-
trer dans ce lieu qu’elles regardent commeun
enfer , quoi qu’elles y foient bien vetues 6c
bien nourries , mais ou il leur manque abfo-
lument ce qu’elles regardent comme l’unique
felicite dont elles puiirent joüir en ce monde,
car pour l’autre, elles s’en mettent peu en
peine 6c n’ont h-deflus que des idees confu-
les 6c tres peu intereftantes.
Les Rois, les Grands > 6c meme le com-
mun peuple n’entendent point raillerie für cec
article, ils font jaloux ä l’exces. Si un hom-
me eft furpris avec une femme du Roi » il en
coüre la vie ä tous les deux > rien ne peut les
en deiivrer. 11 eft vrai qu’il arrive rarement
qu’elles iöient furprifes, car comme elles fonc
toutes
Condition
dcb Femmcs
du Roi,
66 VOYAGES
toutes dans le meme bcfoin , elles s’aident les
unes les autres, elles fe fiecourent, 6c com me
elles ont la garde de l’interieur du Serail, el-
les prennenc fi bien leurs mefures, que les
hommcs qu’elles yfont entrerdeguifezenfem-
mes ne feroient jamais fiurpris, fi la jaloulie,
donc le fiexe n’eft pas plus exemp>t en ce pais-
lä que dans tous les autres, ne leur faifoitpas
decouvrir ces myfteres d’iniquitc.
Si l’homme 6c la fern me iont pris, le Roi
prononce fiur le charap la Scntence de morc
Supplicc contre Tun 6c l’autre. Les Ofticiers du Se-
mcD& d’unc ra^ tont creufer deux foftes de fix ä
fern me a fiepe pieds de longueur, quarre de largeur 8c
duhcrc. cinq de profondcur , allez pres Tune de fau-
tre pour que les pariens fe puiftent voir 6c Cq
parier. On plante un poteau au milieu d’u-
ne de ces folles, auquel on attache la femme
les brasliez derriere le poreau, eile eft aftife
toute nue au fond de la fofle , eile eft encore
liee au-deflus des genoux 6c des chevilles des
pieds.
On plante deux fourches de bois aux deux
extremitez del’autre fofle, 6c Thomme, de-
pouille tout nud, eft attache fiur une grolle
barre de fier comme fiur une broche avec des
chainesde fer, de maniere qu’il ne fie peut
remuer. En cet erat, 6c avant qu’on le po-
fie fiur les deux fourches qui font planteesdans
la fofle, les femmes du troifieme ordre appor-
tent des paquets du menu bois qu’elles eten-
dent dans le fond de la fofle. Avant d’y met-
trelefeu, Thomme attache ä la broche eft:
pofe fiur les deux fourches comme für deux
landiers , 6c on mec le feu au bois , de manie-
re
en Guine'e et a Cayenne. 67
re qu'il n’y a que la pointe des flammes qui
arrive jufqu’ä fon corps. On le fait ainfi bru-
ler a perit feu, fupplice cruel 6c quiferoittres
long fi on n’avoit pas la charite de letourner,
de forte qu’il a le vifage en bas* 6c dans cct-
te fituation la fumee Petouffe avant qu’il foit
entierement grille. Quand il ne donne plus
aucun lignc de vie, on detache les chaines,
le corps tombe dans la fofle 6c on le couvre
de terre, le bois eft trop rare en cepai’spour
reduire le corps en cendres.
On dit qu’un homme deguife en femme
ayant cre furpris dans Pintcrieur du Serail,
lans qu’on eut decouvert a laquelle des fem-
mes il avoit rendu fervice, fut condamne ä
ce fupplice, 6c ne voulut jamais decouvrir
celle ou celles donr il avoit eu la Compagnie.
Comme on le preffoit de les decouvrir lorf-
qu’il etoit attache ä la fatale broche, 6c que^“0„a0a^
pour l’y exciter on lui faifoit remarquer fern- ne au icu.
preffement que ces femmes temoignoient ä
apporter le bois qui le devoit bruier, CH ric
put jamais rien tirer de fa bouche, il fe con-
tenta de dire en fouriant, dies ont raifon de
faire les empreftees, on les foupgonnera moins
d’avoir eu befoin de mes fervices, mais je
leur fuis inutile ä prefcnt.
Lorfque fhomme eft mort les femmes du
Roi de la troifieme clalfe fortent du Palais au
nombre de cinquante ou foixante parees com-
me en un jour de fete, eile font elcortees des
FuGliers du Roi, 6c accompagnees de (es
Tambours 6c de les Flutest eiles ont toutes
für la tete un grand pot de terre plein d’eau
bouiliame qu’elles verfem l’une apres Pautre
Punition
de l’adulte-
re pour les
Grands.
Execution
d’un adulte-
re.
6 8 VOYAGES
für la tete de cclle qui eft attachee dans la fof-
fe, 6c quand elles ent verfe l’eau, dies lui
jettent leur pot für la tete de toure leur force.
Morte ou non, il faut que toure l’eau 6c tous
les pots qui font fortis du Serail tombent für
la tete 6c für le corps de cette milerable, a-
pres quoi , morte ou non , on coupe les Cor-
des qui rattachoient au poreau , on arrache le
potcau 6c on comble la fofle de terre 6c de
pierres.
Lorfque la femme d’un Grand eft furpriie
cn adultere, il eft permis au mari outrage de
la vendre aux Europeens ou de la faire mou-
rir j s’il prend ce dernier parti, il luifaitcou-
per la tete , ou la fait etrangler par le boureau
du pa’fs. 11 en eft quitte en denonqant le fait
au Roi , 6c cn payant le falaire de cet officier :
mais comme il n’a point de pouvoir für l’hom-
me qui la deshonore, ä moins qu'il ne l’ait
pris en flagrant delit , auquel cas il peut le
tuer avec fa femme fans autre forme de pro-
ces, il faut, quand il ne Ta pü prendre ,qu’il
demande juftice au Roi, qui ne manque ja-»
mais de condamner le coupable a la mort.
Le Chevalier des M. *** fut temoin d’une
execution de cette sfpece en 1725. peu de
tems apres le couronnement du Roi a prefent
regnant. Un Grand fe plaignic au Roi. qu’un
particulier avoit abufe d’une de fes femmesöc
prouva ce qu’il avanqoit; le Roi ordonnaque
le coupable fut alVommd k coups de baton en
quelque endroit qu’on le put trouver , 6c
& qu’on le laillät für la place pour fervir de
päture aux betes 6c aux oileaux; les fatellites
du Gouverneur de Xavier fe mirent auflitot
a
en Guine'e et a Cayenne. 69
a le chcrcher , ils le trouverent pret a rentrer
dans fa rmifon ; il ne fut pas plus loin , ils l’aC-
fommerent ä coups de baton, 6c laiflerentle
cadnvre au meme lieu fclon l’ordre du Roi.
Les voifins ailerent reprelenter au Capitaine
du Serail que ce corps mort infecteroit tout
le quartier avant que les animaux l’euffentde-
vore, 6c le prierent d’obtcnir du Roi qu’ils
le puffent enlever de la, 6c le jet ter a la voi-
rie dans quelque lieu ou il n’incommoderoit
perfonne. Cet officier prealablemcnt bien
paye de fes peines prefenta leurs raifons au
RoL 6c le Prince lui repondit: ii je ne pu-
niffois pas Tadultere avec route la feveriteque
je fais, il n’y auroic perfonne en fürete dans
mon Royaume. Le cadavre reftera ou ii eft
jufqu’ä ce que les betcsl’ayentdevore; lepeu-
ple le verra 6c fe fera Tage aux depens de ce
mifcrable, 6c il apprendra ä ne pas regarder
lesfemmes d’autrui : fi la puanteur incommo-
de les paffans 6c les voilins, ils n’ont qu’ä
paffer par un autre chemin ou ä changer de
quartier. Tout ce que je puis faire ä votre
recommandation, c’eft de permettre qu’on
mette pendant le jour une natte für le corps,
mais de teile forte que le vifage foit decou-
vert, afin qu’on le connoifl'e tant quil fera
connoiirable.
Le Roi n’en demeura pas la , il donna au
Grand qui avoit ete offenfe tous les biens du
mort avec fes femmes 6c fesenfans, pour les
retenir comme efclaves ou les vendre aux Eu-
ropeens, en un mot en difpofer comme il lui
piairoit.
Malgre ces chätimens rigoureux les fetn-
> v " 'mes
JO VOYAGES
mes enfermees dans le Serail du Roi, & Cel-
les dont les maris en ont un fi grand nombre
qu’ils nepeuvent pas les contenter toutes, ai-
ment mieux courir les rifques d’ecre furprifes
& chätices, que de fe pafter d’hommes. On
feroit de gros volumes de leurs hiftoires ga-
lantes & de leurs intrigues.
Privileges Cette loi dure & raifon nable n’eft quepour
Ues Filies. les femmes mariees. Les filles n’y font point
fujettes, on ne court aucun riique quand oa
eil furpris avec une fille; fon pere, fa mere,
fa famille entiere n’ont rien ä lui dire, parce
qu’elle eft maitrefle de fon coeur & de fon
corps. ßien loin que ce foit une infamie
pour eile d’avoir eu des enfans avant d’etre
mariee, eile eft afiuree d’etre plütot recher-
chee en mariage, parce que ces marques de
fecondite font efperer ä ceux qui la recher-
cheronc qu’elle leur donnera des enfans ; cho-
fe trcs-eftimable dans ce pais ou les peres re-
gardent les enfans, & fur-tout les mälcscom-
me les plus grandes richeftes qu’ils puiffent a-
voir, & le foutien de leurs familles. Les
femmes ne font pas fort fecondes , a peine en
trouve-t-on qui ayent plus de deux ou trois
On fouhai- enfans. On ne fauroit croire ä quei point on
tc un grand eftimeroit une femme qui en auroit cinq ou
&cnhns C’eft aux Phificiens a nous dire la rai-
dans les fa-fon pourquoi ces femmes qui recherchent a-
nulles. vec tant d’empreflement la compagnie des
hommes , mettent ii peu d’enfans au monde
& foient fitöt hors d’etat d’en avoir. En ef-
fet des Tage de 24. ä 26. ans dies ne devien-
nent plus meres.
La neceflue d’avoir beaucoup d’enfans eft
une
en Güine'e et a Cayenne.' yr
une raifon pour les Negrcs d’avoir le plus
grand nombre des femmes qu’il leur eft pof-
iible, 8c cette raifon fera toüjours un obfta-
cle invinc.ble ä la converfion de ces peuples
au Chriftianifme.
Le Roi eft meuble l peu pr&s comme on Meubics du
Peft en Europe. Les Grands 8c les Mar-^n^dcs
chands riches tächent de Pimiter, ils ont en
cela bien mieux profite que les autres Negres
du commerce des Europeens. Le Palais du
Roi eft bien diftribue , on y voit des lirs ma-
gnifiques, des fauteuils, des canapez,, desmi-
roirs; en un mot, tout ce qui peutornerune
maifon felon le climat du pais.
Ils ont des cuifmiers qu’ils ont fair inftruire
par ceux des Europeens, 6c qui reüiliflent k
merveille, de forte que les Europeens, ä qui
ils donnent ä manger, ne trouvent aucune
difference des tables de ces Seigneurs Negres
ä ceiies des gens les plus delicats d’Europe.
II n’y a que les habits dont ils n’ont pü Manier«
s’accommoder jufqu’ä prefent, peut-etre que R0iV&d«U
cela viendra dans la fuite , 6c que nos modes Grands,
pafleront chez eux comme nos meubles 8c
nos manieres d’accommoder les viandes.
On leur porte des vins d’Efpagne , de Ca-
narie , de Müdere , 6c meme des vins Fran-
cois; ils aiment les liqueurs 6c Peau de vie,
6c il leur faut de la meiileure, des confitures,
du the, du caffe 6c duchocolat; leurs tables,
du moins quand ils donnent ä manger, n’onc
plus rien qui reflente la barbarie ancienne du
E)ais. Le linge eft beau, ils ont de la vaiflel-
e d’argent & des fervices de porcelaine. Ce
font ä prefent des hommes, & meme des
hom-
7* VOYAGES
hommes pclis. Je parle des Seigneurs 6c des
gens richcs, car le peuple eft toujours leme-
me , 6c iva pas encore fait de grands efforts
pour fe decrafler.
Le Roi n’eft fervi que par des femmes, el-
les fent chargees de tout ce qui regarde fa
perfonne } il eft pour l’ordinaire fcul dans
l’interieur de fon Serail. Quand les Direc-
teurs des Compagnies ou les Capitaines des
vaifieaux ie vont voir, il les re^oit dans fa
Salle d’Audience, leur fait donner des fau-
teuils , les fait couvrir , leur fait prefentcr des
liqucurs> boit aufli 6c fume avec euxj 6c
quand c’eft une premiere audicnce, il les fait
faluer en fortant de quelques coups de canon.
Les Negres fönt pour l’ordinaire d’un tem-
perament extremement fort 6c robufte 6c
fans les exces aufquels ils s’abandonnent, ils
arriveroient ä une extreme vieiilefte. On en
voit quelques- uns quiy parviennent, maiscela
eft rare> 6c left beaucoup depuisquele com-
merce des Europeens y a introduit les eaux
de vie 6c autres liqucurs fortes. Il eft vrai
qu’avant ce temslä ils ne laiiloient pas de fai-
re des exces de vin de palme, mais ces ex-
ces leur etoient moins funeftesque ceuxd’eau
de vie. Ils en conviennent fans s’en corriger,
6c leur paflion pour les liqueurs fortes eft au
delä de tout ce qu’on fe peut imaginer.
Mort du Lorfque le Roi de Juda eft mort> c’eft a
Roi de Juda. ja Reine ou ä la grande femme du Roi de-
funt ä le faire favoir aux Grands. Ils font o-
bügez ä garder lc fecret de cette morc pen-
dant trois mois. Ils s’aftemblent pendant ce
tems 6c conviennent de celui des entans du
Roi
en Guine'e et a Cayenne. 7$
Roi qu’ils mettront für le Trone, quand Tai-*
ne, a qui la couronne appartient de droit,
n’eft pas juge digne de la porter, comme il
eft arrive ä l’aine de cclui qui eft affis aujour-
d’hui furlc Tröne.
Les trois mois etant paffez, on rena la Defordrea*
mort du Roi publique par tout le Royaume. presiamo«
Cette declaration eft comme un lignal & du
unc permiftion generale ä tout le peuple de
faire tout ce que bon lui femble. Les loix*
la police, la juftice femblent etre mortes a-
vec le Roi. Ceux qui ont des ennemis pren-
nent ce tems-lä pour fe venger 6c pour com-
mettre toutes fortes d’exces. Les gens fages
s’enferment 6c fe baricadent dans leurs mai-
fonsj ceux qui ne prennent pas ces precau-
tions (ont expofez ä etre volez, maltraitez,
fouvent meme ä etre tuez s'ils ont des enne-
mis qui en veulent ä leur vie- 11 n’y a que
les Europeens 6c les Grands qui puiflent for-
tirde chez eux en fürete, encore ne l’ofent-
ils faire qu’avec des gardes & des gens armez
en aftez grand nombre pour n’avoir rien ä
craindre de la licence effrenee d'un peuple tu- Les Blanc5
multueux, 6c qui ne cherche qu’ä mal faire. & les Grands
Les femmes fe tiennent renfermees dans les nc fortcm
maifons, elles s’expoferoient ä etre outragees Gaidcl^
fi elles paroiilbient en public, Tout eft dans
un defordre affreux , miis ce tems de trouble
ne dure que cinq jours depuis celui qu on a
declare la mort du Roi. II faut ces cinq jours
pour aller chercher le Prince qui doit rem-
plir le Tröne 6c le mettre en pofleffion du
Palais. On tire un nombre de coups de Ca-
non pour avertir le peuple qu’il a un Roi *
Zorne IL D &
74 VOYAGES
& aufli-töt tout le defordre ceffe, latranqui-
lite 6c le bon ordre paroiflent de nouveau;
le commerce recommence, lesmarchezs’ou-
vrent, 6c tout le monde vacque ä ies affai-
res avec la meme paix & la meme fürete
qu’auparavant.
On abbat ^a c0^tume du Pais &ant de renverfer de
!e Palais du fand en comble le Palais oü le Roi eff dece-
ftoi defunt. de , on employe les trois mois qui ont fuivi
fa mort ä en editier un autre oü le nouveau
Roi doit faire fa relidence , 6c on y tranfpor-
te toutes les femmes du Roi defunt; le nou-
veau Roi en herite, eiles deviennent les lien-
nes. II n’y a que la mere du defunt 6c celle
du Roi regnant qui foient exemptes de cette
loi.
On annon- nouveau R°i etant en pofleflion du Pa-
ce les fune-läis? ordonne les funerailles du defunt. 11 les
raiiies du fait annoncer au peuple par cinq coups de
canon qu’on tire au point dujour, cinq ä mi-
di , 6c cinq au coucher du foleil.
Le bruit de ces derniers eff fuivi de cris
6c de hurlemens effroyables qui retentiffent
dans tout le Palais , d’oü il n’eft plus permis
ä aucune femme de fortir.
Le grand Sacrificateur, qui a Pintendance
des funerailles ; fait faire une foffe de quiir/.e
pieds en quarre, 6c de cinq de profondeur ,
au milieu de laquelle on creufc un caveau ou
foffe beaucoup plus profonde de huit pieds en
quarre. On met en ceremonie le corps du
Roi dans le milieu de ce caveau. Le grand
Sacrificateur choifit huit des favorites du de-
Cavcau ou ftint pour Paller fervir en l’autre monde. On
•ouinct le ]es fait parer de leurs plus bcaux liabillemcns.
en Guine'e et a Cayenne. 7$
& 011 les yCharge de viandes & de boifTons corp$ da
pour porter au Roi defunc. Sous ce pretexte Roi avcc
on les conduic au caveau , dans lequei on les ^
enferme toutes vivantes , & on les y laifle tes.
mourir j ce qui eft bien-tot fait, parce qu’on
les accable de terre. Quelque amour qu elles
ayent temoigne pour le Prince quand il etoic
vivant , il s’en trouve peu qui aillent de bon
coeur le fervir en l’autre monde. Il s’en voit
pourtanc qui ont aflez de generofite pour s’of-
frir d’elles-m£mes ^ c’eft un honneur pour el-
les & pour leur famille.
Apres la mort de ces femmes, on amene
les hommes qui doivent aufli aller fervir le
Roi defunt:, le nombre n’en eft pas fixe, il
depend de la volonte du Roi vivant & du
grand Sacrificateur. Comme on ne fait pas
lür qui le fort tombera, les domeftiques du
Roi defunt, tant hommes que femmes, tä-
chent de s’enfuir ou de fe cacher, & ne pa-
roiflent que quatre ou cinq jours apres que la
ceremonie eft achevee; ils en fönt quitrtes
pour efluyer les reproches qu'on leur fait d’a-
voir mange le pain du Roi pendant qu’il etoit
vivant, d’en avoir re^u une infinite de gra-
ces, & de n’avoir pas eu le courage de l’ac-
compagner en l’autre monde. Ils repondent
que l’idee de la mort les a effrayez, &c qu’e-
tant dans un äge ä joüir encore des plailirsde
la vie , ils n’ont pu fe refoudre ä la quitter fi-
tot. On fe paye de ces excufes, on leurfaic
grace, ils rentrcnt au fervice du Roi vivant >
& promettent que s’il vient a mourir, ils le
fuivront avec plus de fidelite qu’ils n’ont fui-
vi fou predecefteur j bien entendu que fi le
D 2 cas
*]6 VOYAGES
ca s arrive & qu’ils foient du nombre desvic-
times deftinees ä la mort, on les obfcrvera
de fi pres, qu’ellesne trouvcrontpasle moyen
de s’echapper, & comme on a veiiie lesfem-
mes qui ont ete immolees, on ne s’en tien-
dra point du tout ä leurs paroles.
Celui de tous les Officiers ou domeftiques
du Roi qui doit infailliblement le fuivre en
Favori du l’autre monde, eft fon favori. Celui que le
&oi. Roi honore de ce titre n’a aucune fon&ion
particuliere dans fa maifon, il ne lui eft pas
meme permis d’y cntrer lorfqu’il a meme
quelque chofe ä lui demander j il doit s’adref-
fer au grand Sacrificateur , qui expofe fes de-
rnandes au Prince, & qui ne lui refufe ja-
maisrien, quelque chofe qu’il lui demandc.
Il a droit de prendre dans les marchez, tout
ce que bon lui femble, il n’eft permis ä qui
ce foit qu’aux Europeens de Ten empecher.
Il eft vetu d’une robe longue avec de gran-
des manches, 6c un capuchon, ä peu pres
comme celles que portent les ßenediftins; il
la peut faire de toile blanche ou d’indienne ä
fleurs, ou d’etoffe de foye, & quand il pa-
roit en public , il a une canne a la main. On
le refpefte, il cftexempt de toutes fones de
contributions, de corvees, de peages, d’im-
pofitions, fa vie eft des plus heureufes; mais
eile finit avec celle du Roi^ rien ne le peut
difpenfer d’accompagner fon maitre en l’autre
monde. Il eft §,arde ä vüe des que le Roi
eft mort , 6c il eft le premier ä qui on coupe
la tete apres que les favorites du Roi font e-
touffees dans le caveau. Tous ceux qui font
dtftincz ä fervir le Roi defunt, ont aufti la
oJ . ,
en Guine'e et a Cayenne. 77
tete coupee 6c fuivant l’ordre du grand
Sacrificateur , leurs corps font couchez ou
aflis avec leurs te-esacöte d’cux, 6c font en-
terrez autour du caveau du Roi.
Lorfque tous ces corps font Couverts de
terre on eleve defliis une große motte de ter-
re terminee en piramide, au fommet de la-
quelle on plante les armes dont le Roi avoit
coutume de fe fervir, 6c on les environne de
quantite de fetiches ou petites figures de ter-
re qui en font comme les diyinitez tutelaires
6c qui les gardenc.
Cela fait, on cullebute tout le Palais du
Roi defunt j il ne rette que Fenceinte , aude-
dans de laquelle on a bati un Palais neuf pour
le logement du Roi regnant. On brule tout
ce qui ie trouve combuftible, (auf ä reparer
dans lafuite ces memes logemens, ou com-
me ils ctoient, ou d’une autre maniere felon
le gout du Roi.
La couleur rouge eft tellement affe&ee au **
Roi , qu’il n’y a que lui, fes femmes 6c ceux
de fa famille qui la puiflent porter, foit en
foye, en cotton, en laine 6c en fil; les fem-
mes du Roi portent toüjours une echarpe de
cette couleur large de fix doigts , 6c de deux
aulnes de Iongueur , elles portent cette echar- Echarpesd«
pe autour des reins deifus leurs pagnes, la femmes ou
iient par devant 6c laiffent tomber les bouts. R’01,
Ce font celles du troifieme ordre dont le
Roi fe fort pour executer fes jugemens dans
la ville de Xavier. Lorfqu’il veut chatier
quelqu’un, il les envoye avec chacune une
gaule, elles ne manquentpas d'etre fuivies du
peuple qui les refpedte infiniment, 6c qui
D 3 trou-
78 VOYAGES
trouve toujours quelque chofe ä gagner dans
c es occafions; lorfqu’elles font arrivees a Ja
maifon de celui qu’elles doivent chätier, ellcs
Iui declarent la volonte du Roi, & 2uffi-töc
dies fe mettent ä piller , brifer ou brüler tout
ce qu’elles y rencontrent. II ne faut pas ihri-
ger a s’y oppofer; outre que ce feroit un
crime d’Ecat d’empecher fexecution des or-
dres du Roi, c’eft un crime irremiffible de
toucher ä une femme du Prince. Les Negres
ont poufie ii loin la delicateflc für ce point,
que fi en paflänt dans une rue une homme
touche par un pur hazard une femme du
Delicateflc Roi , eile ne peut plus rentrer au Serail , Tun
für Jeu?seS ^ l’autre font vendusdans l’inftant; que li on
femmes. avoit lieu de croire qu’ils fc fuflent touchez ä
defifeinj ce qu’on ne manqueroit pas de re-
garder comme un commencement ou une
Elite d’une intrigue criminelle, la femme eft
vendue für le champ, & Thommeeft execu-
te ä mort, & tous fesbiens confiquezaupro-
fit du Roi.
Auffi les hommes qui veulent entrer dans
les cours du Palais, ou Ton rencontre des
femmes du Roi plus fouvent que dans les au-
tres lieux de la ville, ne manquent pas de
crier plufieurs fois Ago , c’eft-ä-dire, gare,
jretirez-vous, prenezgarde, aftn d’avertir les
femmes de fe retirer ; ce qu’elles ne manquent
pas de faire aufli-tot.
On voit par-lä, que le Roi ne peut choifir
de meilleurs executeurs de fes ordres, que fes
femmes; tout leur cede, rien ne leur refi-
fte , un particulier chez qui elles emrent eil
ruine en peu de mornens.
Les
en Guine'e et a Cayenne. 79
LesRois de Juda fe font fervis quelquefois
de ce moyen pour chätier les Grands qui a-
voienc eu le malheur de leur deplaire, mais
cela eft arrive tres-rarement j les Rois? quoi-
que tres abiölus, craignenc les Grands, il faut, t
quand ils en viennent lä , qu’ils prennent bien gncnt i es
leurs mefures 6c qu’ils foient bien aflurez, au- Brands,
paravant, que les autres Grands ne Je trouve-
ront pas mauvais, qu’ils approuveront leur
conduite > 6c qu’ils ne prendront le parci du
Grand qui aura ete maltraicej car s’ils le
prennent 6c s’ils s’unifient pour en tirer ven-
geance5 le Roi eft detröne, 6c fa vie eft en
grand danger.
On oblerve en entrant chcz les Grands de
crier Ago , pour faire retirer les femmes ,
comme on fait en entrant chez. le Roi, il eft ,Soat?mes
vrai que la peine nelt pas la meine, mais le quandonen-
Grand eft en droit de faire donner des coups tre chez les
de baton ä un imprudent qui entreroit chez. Grancis-
lui fans prendre cette precaution; 6c fi mal-
heureuiement 8c fans deffein il avoit rencon-
tre quelqu’une de fes femmes, 6c qu’il l’eüt
touchee en paffant, qu’il l’euc vue ou regar-
dee avec un peu d’attention , il ne peut e-
viter au moins d’etre ruine 6c bien mal-
traite, fi le Grand en porte fes plaintes au
Roi.
J’ai marque ci-devant que lesterres du Roi
fe cultivent fans qu’il lui en coüte rien, 6c
par corvees tcllement gratuites, qu’il ne leur
donne pas feulement de l’eau ä boire. Il faut Cultures des
ajouter ici que fes terres font labourees 6c en-tcrtC5^Roi*
femencees avant qu’aucun de fes fujets ait la
permilfion de labourer 6c de ferner un pou-
D 4 ee
Autres re*
renus du
Koi*
8o V O Y A G E 9
ce des fiennes- Ces travaux fe font trois fois
l’annee j les Grands conduifent leurs gens de-
vant ie Palais du Roi au point du jour, ils
y danfent & chantent pendant un bon quart
d’heurej la moitie de ces gens eft armee
comme dans un jour de bataiile, l’autre moi-
tie n’a que fes inftrumens de labourage. II
vont rous enfemble chantant Sc danfant für
Ie Jieu du travail, & la, au fon des inftru-
mens, ils labourenc en cadence avec une vi~
teile 5c une proprete qui fait plai/ir. La jour-
nee achevee , ils reviennent danfer devant Ie
Palais du Roi. Cet exercice les delaffe 5c
leur fait plus de bien que tout le repos qu ils
pourroient prendre.
Les terres du Roi ne font pas toutes aux
environs de Xavier, il en a en differentes
Provinces. Les Gouverneurs ont loin de les
faire cultiver , de faire faire la moiflön > 5c de
faire porter les frurts dans les magazins du
Roi, 5c tout cela gratis 6c avant que qui que
ce foit puiffe faire travailler pout foi. Ceft
aufli par de femblables corvees que Ton bätic
6c que Ton entretient les logemens du Roi
& ceux du grand Serpent.
Le produit de ces terres eft un des meil-
leurs revenus de la couronne. Comme le Roi
ne peut pas confommer dans fa maifon,
quoique tres nombreufe , toutcequ’ilrecueil-
le, il en vend pour de grolfes fommes qui
entrent dans fes coffres.
Le Roi retire cinq gaünes de bouges de
chaque tcte de captif qui fe vendent dans
fes Etats , ce qui fait une fomme confidera-
ble.
Il
en Guine'e et a Cayenne. 3r
II retire encore dix pour cenc ou le dixie-
me de tout ce qui fe vend dans les marchez,-
6c de tout ce qui entre dans le Royaume*
de quelque nature que ce foit.
Les fix peages qu’il a für les pa (Tages des
rivieres 6c aux avenues de i’Etat, lui rendenc
de tr£s grolles fommes, quoiqu’on ne paye
que deux bouges par tete ä chaque pafiage
des rivieres. Ceux que Ton paye aux fron-
tieres de l’Etat ne font pas fixes , les Com-
mis ä la recette de ces droits les font mon-
ter le plus haut qu ils peuvent. Ceft une
incommodite tres-grande pour les voyageurs
6c les negocians, perfonne n’eft exempt de
payer ces droits queles Europeens, les Grands,
6c leurs domeftiques.
On peut regarder les amandes 6c les confi£
cations, comme les parties cafuelles du Roi;
eiles produifent de tres-grandes fommes, fe-
lon que le Prince eft plus ou moins fevere
radminiftration de la juftice 6c des ordres
qu’il donne. La faute d’un particulier s’e-
tend quelquefois furtoute fa famille, 6c com-
me res familles font pour fordinaire fort
notnbreufes , ä caufe du grand nombre de
femmes 6c d’enfans dont ellcs font compo-
ßes, le Roi fe trouve tout d’un coup avoir
un grand nombre d’efclaves ä vendre, öc
n’efl: jamais embaraHe de trouver des mar-
chands , parce que les Directeurs des Com-
pagnies d’Europe font toujours en etat de les
acheter , quelque nombre qu’il y en ait ä ven-
dre.
Ajoütez ä cela que quand les prifons duLeRoiv«na
Roi manquent de captifs ä vendre, dprcnd^m^rcs
D $ fans
82, V O Y A G E $
fans fagon tel nombre qu’il juge a propos de
fes propres femmcs, 8c lesenvoye aux Comp-
toirs des Europeens, ou eiles font für le champ
marquees de la marque de la Compagnie qui
lesachette, 6c envoyees dans les colonies de
TAmerique.
Tel nombre qu’il en vende, il nc craint
point que ton Serail diminue. Les Grands
font obligez de lui fournir dequoi remplaccr
celles qui font forties , il ne faic aucune de-
penfe pour cela. Ils enlevent les filles qu’ils
trouvent dchors, des qu’ils les jugent propres
aux plaitirs du Prince , les parens n’ofent s’y
oppofer.
Les coütumes ou prefens ordinaires que
les Europeens font au RoL pour etre atTu-
rez de fa prote&ion 8c avoir la liberte du
commerce , lui produifent encore un revenu
confiderable; de forte qu’on peut dire, qu’un
Etat des plus petits de la cöte de Guinee >
fans mines d’or ou d’autre mctail > fans trafic
de cuirs, d’ivoire, de maniguerte, de bois,
de plumes d’autruches, de gomme, ou des
autres marchandiles que Ton trouve dans le
refte de l’Afrique, ne laifle pas de faire un
Royaume tres-riche, 6c un Roides plus puif-
fans, feulement par le commerce des efcla-
ves , qui eft le plus conliderable de tonte la
cote.
cha-
en Guine'e et a Cayenne. 83
CHAPITRE VI.
jD# Commerce du Royanme de Juda.
ON s’etonnera avec raifon qu’un aufTi pe-
tit Royaume que celui de Juda, four-
niffe tous les ans feiz.e ä dix-huic mille efcla-
ves , cela eft pourtant exa&ement vrai.
II ne paroit pas que nos premiers naviga-
teurs Normands, qui ont decouvert les cötes
de FAfrique , 6c qui ont fraye aux autres na-
tions Europeennes le chemin des Indes O-
rientales par le cap de Bonne-Efperance, a-
yent etabli aucun commerce dans les Royau-
mes d’Ardres 6c de Juda. Nous n’avions
point alois de colonies ä TAmerique , ou
nous eullions befoin d’efclaves pour les faire
valoir. Les Compagnies de Dieppe 6c de
Rouen ne s’attachoient qu’au commerce de
Ia maniguette, de Pivoire, de la poudre d’or
6c de la gomme, que Ton ne trouve plus des
qu’on a paiFe la riviere de Volta. 11$ negli-
gerent par ces raifons ces deux Royaumes,
6c n’etablirent leur commerce que dans les
Royaumes qui font ä l’Oüeft de la Volta, 6c
enluite dans ceux de Benin 6c de Congo, oü
ils trouverent de For 6c de Fivoire.
Les Portugals qui profiterent de la deroute
de nos Compagnies 6c de notre commerce,
ayant aufli profite de nos etablifFemens dans
le Brefil, comprirent qu’ils avoient befoia
delclaves pour les faire valoir , d’autant que les
“ D 6 Io-
Etabliflc-
Bicnt du
commerce
4&E£laves.
84 VOYAGES
Indiens, ne fe trouvoient pas propres ä ces
fortes de travaux. II en firent venir des en-
droits de l’Afrique ou il avoient des etablif-
femens. Les Frangois, les Anglois & les au-
tres Europeens firent la meme chofe , & c’efl:
ainftque le commerce des efeiaves s’eft eta-
bli en Afrique, & que ces peuples ie font
forme la mauvaife habitude de ie voler les
uns les autres, de fe faire des guerres qui
n’ont pour but que d’enlever des captifs, &c
que la paflion des boiifons fortes , &c des au-
tres marchandifes d’Europe les aportezä fai-
re un trafic indigne de leurs femblables.
Les Frangois Sc les Anglois s’etant etablis
dans rifle de laint Chriftophle en 1626. &
n’ayant dans ces commencemens que de
leurs compatriotes engagez ä leur fervicepour
un nombre d’annees, fe virent bientot obli-
gez d'aller chercher des efeiaves aux cötes
d’ Afrique. Sans ces fecours les colonies fe-
roient tombecs, ou fi elies s’etoient augmen-
tees en nombre d’hommes blancs, dies n’au-
roient pas pu entreprendre les manufadlures
de Sucre, qui font les richeiTes dupa’is, mais
qui demandeftt un grand nombre d’hom-
mes, & d’hommes capables de refifter a ces
travaux,
Les Anglois devancerent les Francois dans
le trafic des efeiaves aux cötes d’Afrique , les
Frangois les fuivirent; il fe forma des com-
pagnies pour cette traice. Les premiers ef-
claves Afriquains vinrent du Senegal, du Cap
Verd, de la riviere de Gambie, de celle de
Serrelionne, & enfin de la cote de Guinee.
On reconnut bientöt st quoi ces difrerens ef*
da-
en Guine'e et a Cayenne. 8?
claves etoient propres , & ce que les uns va-
loient plus que les autres > & on poufTa la trai-
te de ceux qui reuffifloient d’avantage au tra-
vail de la terre que des autres. Nous don-
nerons dans cette relation les marques qui
font connoitre les pai’s differens dont on les
tire, 6c nous aurons foin de marquer leurs
bonnes 6c leurs mauvailes qualitez.
Le commerce des efclaves ä TLft de la ri-
viere de Volta, n’etoit ouvert que dans 1c
Royaume d’Ardra ou d’Ardres, vers l’annee
1660. Les Francois ne s’etoient point etablis
ä Juda avant ce tems-13. Les peuples de ce
Royaume les reconnoilTent comme ceux ä
qui ils doivenc tout ce qu’ils font par rap-
port au trafic: 6c par un retour de recon-
noiflänce qu’on ne croioit pas trouver parmi
des gens qu’on regarde com me des barbares,
on voit des fentimens aufli vifs 6c aufli mar-
quez d’une parfaite gratitude, qaonenpour-
roit exiger de la nation du monde la plus po-
lie. 11s donnern le pas & la preference ä Ja1
nation Fran^oife, ils la diftinguent en toutes
les occafions , ils lui donnent autant qu’ii eft
en leur pouvoir, tous les avantages du com-
merce j 6c fj nos Compagnies n5y ent pas
mieux fait leurs affaires jufqu’a piefent, c’eft
aflürement leur propre taute.
11 y a quatre Nation s Europeennes ctabliea
dans le Royaume de Juda.
Les Francois.
Les Anglois.
Les Portugais.
Et les Hollandois.
D ^ Les
S6 VOYAGES
Les Frangois & les Anglois ont des Forte-
refles dans la Province de Gregoue ä u-
ne lieue 6c demie de diftance du bord de Ja
mer.
Les Portugals ont un emplacement pour
en bätir une ä quatre portees de fufil au Sud-
Eft du Fort Anglois, ils ont eu des raifons
pour ne ia pas bärir jufqu’ä prefenr.
Le Roi de Juda a eu les (iennes & tres-
bonnes pour ne pas fouffrir que les Hollan-
dois en euftent lur fes terres. Ce qui eft ar-
rive ä (es voiiins lui a fait craindre un pareil
fort.
Mais ces quatre Nations ont des Comptoirs
ä Xavier aupres du Palais du Roi; j’enaidon-
ne la defcription au commencement de ce
volume.
La guerre qui s’eleva entre ces Nations au
commencement de ce (iecle ayant fait crain-
dre au Roi de Juda que fon pai's n’en devint
ä la fin le theatre, 6c que fon commerce
ne fut detruit, ou qu’il ne fouftrit beaucoup;
ce Prince fit allembler dans fon Palais au
mois de Septembre 1714- les chefs 6c les
princicipaux de ces quatre Nations, 6c leur
dit qu’il ne vouloit point entendre parier de
leurs difterens chez lui; qu’il pretcndoit que
le commerce fut libre ä tous ccaxäqui il
l’avoit ouvert, non feulement ä terre, mais
encore en rade 6c meme ä la vue de la ra-
de ; qu’il falloit s’ils vouloient continuer leur
commerce, qu’ils convinftent d’une parfaite
neutralite dans les lieux que je viens de mar-
quer, 6c qu’ils s’engageailent folidairement
pour les armateurs de leurs nations.
Cet-
en Guinee et a Cayenne. 87
Cette propofition deplüt infiniment aux
Portugals, aux Anglois 6c aux Hollandoisj
comme ils etoient tous trois liguez contre la
France , ils fe croyoient allez forts pour rui-
ner abfolument le commerce qu’elle faifoit
dans le pais. Ils voulurent d’abord faire
croire au Roi, qu’il aimoient mieux aban-
donner le commerce de fon pais, que de
ne pas pourfuivre les Francois leurs ennemis
par tout ou ils les trouveroient. Le Roi leur
donna lechoix oude quitter le pais, ou d’ac-
cepter la neutralite qu’il propolbit, &voyant
qu’ils ne fe rendoient pas, il leur dit d’un
ton fort haut que suis n acceptoient pas fa pro-
polition dans une heu re , il ne leur feroit
plus libre d’y revenir, 6c qu’il fe faifiroit de
tous leurs efFets, 6c peut-etre de leurs per-
fonnes, jufqu’ä ce qu’ils fatisfiflent aux au-
tres Rois Negres fes ailiez.
Ces menaces qui auroient ete fuivies des
efFets, intimiderent ces trois nations. Ils fe
retrancherent ä dire que n’ayant pas de pou-
voirs de leurs Princes pour une afFaire de
cette confequence, ils demandoient du tems
pour recevoir leurs ordres. Le Roi repon-
dit qu’il n’empechoit point qu’ils n’ecrivillent
ä leurs maitrcs, mais qu’en attendant leurs
reponfes, 6c telles qu’elles pulFent ecre, il
vouloit que le traite de neutralite fuc conclu
für le camp , 6c qu’il füc inviolablement ob-
ferve.
La fermete de ce Prince les obligea d’y
donner les raains: on en drefia les articles
qui furent fignez, 6c qui ont ete depuis ra-
tifiez par tous les nouveaux Diretteurs 6c au-
tres
Traite de
aeutialite.
88 VOYAGES
tres principaux Orficiers qui viennent dans Ie
pais. Les voiei.
Tratte de Paix oh de neutralite entre les cj un-
tre Nations d' Enrope qui trafiqnent d Ju-
da > tant a terre qu en rade , &memed
la vue de la rade .
LE Roi de Juda ayant fair aflembler dans
fon Palais les Chefs des Nations d’Euro-
I)e qui ont des Forts ou des Comptoirs dans
’etendue de fon Royaume & tous les Grands
de fon pais.
Leur a declare qu’il veut qu’independam-
ment des guerres qu’ils ont ä prefent en Eu-
rope> ou qu’ils pourront avoir les uns contre
les autres, ils conviennent enfembleenfa pre-
fence d’une paix ferme ßc durable dans toute
te l’etendue de fon Royaume * ä fa rade &c
meme ä la vuii de fa rade, ßc que chaque
Chef de Nation d’Europc fignera le prefent
Traite, <Sc que fi aucun refufe de le ligner
ßc de l’execurcr dans tous les points, il de-
clare qu’il le tera fortir de fes Etats avec tous
fes gens, fans efperance d'y revenir jamais>
& il en jure par ie grand Serpent.
Article L
H ne fera permis de prendre aucun Navire
en rade de Juda, ni meme a la vue de Juda ,
111 de s'inquieter ou iniulter dans ladite rade ,
ä peine de payer par le Directcur de la Nation
GOß*’
en Guine'e et a Cayenne. 89
contrevename huit captifs mäles ä Toffenfe ,
& ä fon chcix.
Ceci fe doit entendre, fi deux Navires ve-
noient dela mer, 6c quc Tun prit l’autre ä la
vue de la rade.
Commeaufli s’il arrivoit quelque difpute en
jade cntre deux Navires de differente nation
qui y feroient mouillez.
A R T I C L E II.
Si un Navire etant en rade appergoit un
Navire ä la vue qui viendroit pour mouiller,
appareilloit pour courir deflus 6c le prendre,
6c qu’il le prit 6c Tamenäten rade, le Direc-
teur de la Nation de l’agreffcur fera oblige
de payer huit captifs mäles au choix de l’of-
fenfe pour chaque pied de quille du Vaifleau
de la Nation de roffenfe pour dommage,
fuivant !a vihte qui en fcra faite par gens con-
noifleurs, en prefence d’un valet duRoi, qui
rapportera la mefure au Roi.
A R T I C L E III.
Que tous les Capitaines de vaifleaux qui
viendront en rade, feront obligez de figner
le prcfent Traite avant que d’y faire aucun
commerce, ou le Dirc&eur de letir Nation
pour eux , ä peine de payer un captif male au
Roi.
A r T 1 c L e IV.
Si un Capiraine fair quelque pillage en rade,
foit en tems de guerre ou de paix en Euro-
pe, lorfqu’il fera pret de partir pour rAmeri-
que apresavoir faitfa traite, le Diredtcur de
IV
$0 V O Y A G E $
fagrefTeur payera le dommage ä 1’ofFenfe, für
le rapport qu’il fera avec fon cquipage.
Article V.
Voulons que toutes les Nations d’Europe
vivent en paix & en bonne intelligence en
terre & en rade > fans retenir aucun domefti-
que , efclave ou gens des equipages des vaif-
feaux, a peine de payer par les contrevenans,
au profit des plaignans , quatre ecus d’or par
jour par homme, pendant tout le tems de la
decention.
Et fi aucuns de nos Sujers infultent ou vo-
lent aucuns des Europeens , permettons ä
ceux qui les prendront lür le fair , de les tuer
ou les prendre pour captifs, ä condition qu’ils
nous informeront des ca s.
Article VI.
En temps de guerre en Europe , aucun na-
vire ne partira de la rade en meme tems qu’un
autre > mais vingt- quatre heures apres j en cas
que Ton contrevienne ä cet article, lc Dircc-
teur de le Nation contrevenante payera dix
captifs males aux Roi.
Tous les Articles ci-deffus, au nombre de
fix, ont ete arretez chez le Roi , en fa pre-
fence, celle des Grands de fon pais & des
Dire&eurs des Nations, Capitaines & Oi-
ficiers qui ont eteappellez , & cepour letems
de vingt-quatre mois, ä commencer de ce
jour, afin que chaque Diredeur ait le tems
d’en informer fon Roi, & afin de faire fqa-
voir au Roi de Juda fi les puiflances d’Euro-
pe agreent ce Traue. Le Roi de Juda fe fai-
ianc fort cependant de maintenir tout en paix
^ pen-
en Guinee et a Cayenne. 91
pendant ce terme. La minutedu prefentTrai-
te reftera enrrc les mains da Roi. Fait ä Xa-
vier, Royaame de Juda, dans la grande Sal-
le d’Äudicnce , le fixieme Septembre 1704.
Signf Amar, Roi de Juda. Gomel Wem-
brock, Duficle, Perrere, Doublet, Feron-
dat, Adrien , Demont , le Chevalier des
M.*** le Chevalier du Tot.
Et plus bas, ce Traite a ete renouvelle par
les fieurs Dufert, Bourgolie , Noircourt &
Derigouin, Diredteurs Francois, avec Jean
Bodin, le Prince, Abraham Ingol Grafe, &
Brugement.
Ce Traite a eteexecute fi exadtement par
toutes lesNationsctablies a Juda, que depuis
ce tems-lä eiles ont vecu enfemble dans une
grande union, (ans qu'il fe foit pafle entreeL
Jes la moindre chofe qui ait troubleleur com-
merce.
Or, comme tout le commerce ne regarde
que Pachat des captifs que Pon traniporte aux
Ifles & terre ferme de PAmerique, pour fai-
re vaioir les manufadtures qu’on y a etablies,
il eft ä propos de faire connoitre les marchan-
difes & la quantite que Pon en donne par
tete de captifs.
Prix des Captifs.
Bouges ou Cauris , le poids de cent quatre-
vingt livres pour un homme.
Eau de vie en ancre , quatre jufqu’ä cinq
pour un homme.
Toiiles platilles, quarante ä cinquante pieces
Pour un homme.
POU'
9* VOYAGES
Poudre de guerre, 300. liv. Idem,
Fufils ordinaires, vingt-cinq ä trente pour
un homme.
Barre de fer longues, quarante ä quarante-
cinq pour un homme.
Chittes de Ponticheri , dix ä douze pour
un homme.
Guinees bleues, douze pour un homme, &
dix pour une femme.
Guinees blanches. Idem.
Salampouris blancs. Idem,
Salampouris bleues. Idem.
Pipes ä fumer de Hollande longues , vingt grof-
fes pour un homme.
Tapiols, feize pieces pour un homme, &dix
pour une femme.
Nicancs, Idem.
Baftas, Idem.
Limineas, Idem.
Mouchoirs de Ponticheri, Idem.
Les Bouges ou Cauris , qui font des coquil-
les que Ton peche auN Iiles Maldives, font la
monnoye courante du pai’s^ Voicicomme 0:1
les compte.
O11 appelle une toque de Bouges le nombre
de quarante Bouges enfiles.
Une gailine de Bouges vaut cinq toques
ou deux eens Bouges.
Une cabeche de Bouges, vaut vingt galli-«
nes ou quaire mille Bouges.
II faut, iuivant le cours du marche* dix-
huit ä vingt cabechcs de Bouges, pour faire
le prix d’un captif, c’eft-a dire, 70000. ou
80000. mille Bouges, qu’on eftime pefer 1 80.
liv. poids de Paris. A-
en Guine'e et a Cayenne. 95
Avant de commencer la traite des cap-
tifs pour en charger un vaifleau, il faut payer
ccrtains droits fous le nom de coütumes, tant
au Roi qu’aux Grands du pais, 8c prendre
d’eux un certain nombre de captifs, dontme-
me on n’a pas le choix. Ces droits ou coü-
tumes ne changent jamais 6c perfonne n’en
eft exempt.
Droits du Roi & des Grands,
Au Roi, 24- mcfures de Bouges, qui pc-
fent enfcmble , 1080. 1.
Aux Capitaines ou Grands, 225. 1.
Au Tonnelier du Roi, deux
poignees, 5. 1.
en tout 1310. 1.
Plus a celui qui annonce la permiffion de
traiter , un pot d’eau de vie.
Apres quoi on eft oblige de prendre 8c de
marquer au Roi, 3. captift.
Au Capitaine Carte, 2.
Au Capitaine Agou, 2.
Au Capitaine AiTou , 2.
9. captifs.
Pour l’ordinaire, ces neuf captifs n’en va-
lent pas un bon etant tous vieillards ou vieil-
les femmes j mais c’eft une neceftite de les
prendre & de Jes payer comme bons,
Apres avoir marque ces neuf captifs, on
eft encore oblige de donncr un pot d’eau de
vie ä celui qui a annonce que la traite eft tout-
ä-fait
94 Voyages
ä-fait ouverte. Ceft ce qu’on appclle le Droit
de Gongon.
dcs ^ert * Pour marcluer ^es captifs qu’on
achete, d’une lame d’argent mince, contour-
nee de maniere qu’elle reprefente les lettres ou
les armes de la Compagnie, ou des particu-
Iiers qui traitent les captifs ; eile a un manche
d’argent ou de fer, enchafle dans une poi-
gnee de bois; on la fait chauffer, on frotte
avec du fuif l’endroit oü on la veut appliquer,
6c on met defliis un papier graifle ou huille ,
6c on applique deflus legerement l’eftampe.
La chair s’enfle aufli-töt 6c caufe de la dou-
leur comme une brülure, qui eft bientöt gue-
rie, 6c alors les lettres ou les armes paroiflent
en relief 6c ne s’efl'acent jamais. On choifit
pour cette application , ou le gras du bras ou
le cötc de l’eltomac. Chaque Nation ou cha-
que particulier acheteur a iä marque 6c le lieu
pour rappliquer.
Atttres droits qu'il faut payer apres que U
traite eß achevee.
Au Roi , pour fes prifons oü il fait garder
les captifs qu’on a marquez 6c dont il repond ,
pour ce droit , un captif.
Aux trois Capitaines marquez ci-deflus,
chacun une piece de löye , contenant fix ä
fept aulnes, on appeile ce prefent la Pagne.
Au Capitaine Agou , interprete , un cap-
tif.
Au Condudleur des Marchandifes, un cap-
tif.
en Guine'e et a Cayenne. 95
Au Condu&eur des captifs, un captif.
A la blanchifleufe, un demi captif.
Ces quatre captifs & demi fe payent en
marchandifes de moindre prix, auffi bien que
les pagnes de foye , lorfqu’on n’en a point
pour les donner en efpeces.
Plus au Capitaine de l’eau , un captif.
Aux rouleurs d’eau, quarante ßouges par
barrique.
Aux porteurs de marchandifes > cent & vingC
Bouges par homme.
Et par hamar deux gallines & deux toques>
ou quatre eens quatre-vingt Bouges.
Ces droits etant payez, on peut partir.
Tratte a Ja quin.
Lorfqu’on fait la traite des captifs ä Jaquin,
lieu dependant du Royaume d’Ardres ä iept
lieues au Sud-Eft de la rade de Xavier, voi-
ci les coütumes que Ton paye au Roi d’Ar-
dres.
Au Roi , 6 . captifs.
Au Capitaine Grand , 4 1.
Au Capitaine Blanc , 1.
Au Fidalque ou Viceroi de Jaquin, 4.
Au Capitaine de cerre, 1.
Aux autres Capitaines du pa’is, 1.
Aux Condudteurs des marchandifes 1.
Au Capitaine de l’eau, 1.
Coutumes
duRoid’At-
dres a Ja-
quin.
Prix de ces coütumes en marchandifes •
En Bouges fix mefures ou 120. 1.
En
Avis aux
Navires de
permiflion.
96 VOYAGES
En PLitilles >
En Fulils,
En poudre de guerre,
En eau de vic ,
En Salampouris bleu & blanc,
En barres de fer,
En Indiennes,
En Limineas,
En Baftas,
En Calogis Anglois,
En Serviettes,
25. pieces.
iyr
120. 1.
3. ancres.
6. pieces.
30.
6. pieces.
Idem.
6. pieces.
10. pieces.
20. pieces.
Sur quoi il faut remarquer que le Roi , 1c
Fidalque, ni les Grands du pai's ne peuvent
exiger qu’on paye leurs coütumes en une
feule efpece de marchandife; ni obliger qu’on
leur en prete ä credit, ni qu’on marque des
captifs pourleur compte comme on eft Obli-
go de faire a Juda.
Les Vaiffeaux de permiiTion, ceft-ä-dire
ceux quin’appartiennent pas ä la Compagnie,
mais qui vont avec fa permiffion faire la trai-
te , doivent avant de payer les coütumes ci-
deffus, convenir du prixdu loyer d’une mai-
fon ä Jaquin ou Xavier, avec quclque Grand
du pais pour y mettre en lurcte leurs mar-
ebandifes, en fuite de quoi il faut qu’ilschoi-
fiflent les courtiers & les domeftiques pour le
fervice du magazin.
On n’eft oblige de payer autre chofe aux
domeftiques qu’une ou au plus deux toeques
de Bouges par jour pour leurs falaires & leur
nourriture.
A l’egard des courtiers on ne les paye que
quand la traite eft achevee.
Sur
en Guine'e et a Cayenne. 97
Sur toutes chofes il ne faut pas oublier
quc les Negrcs font tous voleurs par natu*
re, Sc des plus adroits qu’il y ait au monde,
c’eft pourquoion ne peutprendre tropdepre-
cautions contre leur fubtilite, foit pour la de-
Charge des chalouppes dans les pirogues au
paflage de la Barre, foic pour la decharge ä
terre, foit pour le tranfport ä Xavier, foic
pour leur confervation dans les tentes Sc dans
les magazins. C’eft principalement ä l’eau de
vie Sc aux bouges que les Negres en veu-
lent. II ne trompent que rarement aux au-
tres marchandifes qui font en balots ou dans
des caifles ou dans des cofFres , Sc cela n’ar-
rive que quand les caifles ou les cofFres font
mal fermez ou entr’ouverts pour avoir etc
dechargez rudement ä terre.
Le Chevalier desM .* * *propofe une ma-
niere de decharger les ancres d’eau de vie
d’une maniere plus füre que celle dont on
fe fert ordinairement , en les ehargeant dans
les pirogues ou canots des Negres, Sc dont
il aflure s’etre fervi tres-utilement. C’eft de
les amarer enfemble Sc d’en faire unrasqu’on
laifle flotter apres en avoir atrache le bout ä
Tarriere de la pirogue. Ils paflent ainfi fans
danger les trois großes lames. Sc la pirogue
ayant touche terre & etant tiree a fec, il
eft aifc d’y tirer enluite les ancres d’eau
de vie qui fe tiennent tous les uns aux au-
tres.
Je me fuis fervi indifferemment des noms
de canot Sc de pirogue en parlant des petits
bätimens dont les Negres fe fervent. 11 ya
pourtant de la difference entre ces deux ef-
Tome IL E pe-
9$ V o y a gus
peces de bätimens; le canot n’eft pointu que
par un bout, l’autre eft coupe quarremenc
afin d’y pouvoir appliquer un gouvernail,
quoiqu’on le puiffe aufli gouverner avec une
pagalle.
La pirogue eft pointue par les deux bouts;
eile ne peut porter de gouvernail, il faut de ,
neceffite la gouverner avec une pagalle. C’eft
une incommodite , car ii eft plus aife de tenir
Avantage la barre d’un gouvernail qu’une pagalle. Mais
STcanot! k pir°gue a cet avantage für lc canot , que
’ fes dcux bouts Tont egalement, fön avant 6c
fön arriere, fa proue 6c fa poupe: qu’il n’eft
pas befoin de virer pour changer de route,
6c que celui qui eft a l’arriere pour gouver-
ner peut renouveller autant qu’il le juge ä
propos, le mouvement qu’il imprime au bä-
timent fans crainte de diminucr ou de rom-
pre le mouvement qu’il lui a imprime, de
maniere que dans un befoin on peut faire
tourner une pirogue autour d’un point, com-
me on feroit tourner un cheval autour d’un
piquer.
Les Negres ne fe fervent que de pirogues,
elles font faites d’un feul arbre cieufe, dans
le fond duquel ils mettent qnelquetois des
courbes pour renforcer le fond 6c les cotez.
On les achette toutes faites ä la cöte d’or ä
l’Oiieft de la riviere de Volta; car commej’ai
remarque ci-devant, les arbres fönt rares ä
l’Eft de la riviere de Volta, 8C dans les Ro-
yaumes de Coto 6c de Juda, ou pour con-
lerver le peu qu’il y en a, on en a faic des
divinitez.
Les barils de bouges nc peuvent point etre
mis
en Guine'e et a Cayenne. 99
mis en ras; c’eftunc marchandife pcfante qui
nc flotte pas. II faat donc neceflairement
la confier aux Negres, & la mettre dansleur
pirogue, mais il faut mettre un Blanc dans
chaque pirogue , & au lieu qu’ils font mettre
les Blancs ä l’avant de la pirogue quand ils
vont a terre, afin qu’ils foient moins expo-
fez. a etre mouillez par les lames, & plus
aifement fauvez, en cas d’accidcnt, il faut
les placer a Barriere, afin qu’ils aycnt les yeux
für les barils des bouges , &c qu’ils empechcnt
ainli les Negres canottiers de les entr’ouvrir,
& d’en faire fortir la marchandife.
11 faut encore faire efcortcr les porteurs
qui vont a Xavier par un nombre fuffifanc
de Blancs, pour obliger les Negres a mar-
cher tous enfemble, 6c s’il arrive des diffe-
rens entre eux, les laifler fe battre & faire
bonne garde autour des Bouges. L’hiftoire
que j’ai rapporte ci-devanc doit etre une legon
pour les Luropeens qu’ils ne doivent jamais
oublier.
Apres que les coütumes font payees 6c qu’on
a marquc les captifs qu’on eit oblige de pren-
dre du Roi 6c des Grands, lePrince faittirer
trois coups de Canon für les fept heures du
foir. C’eft le fignal que la traite eft ouverte ,
& que tous les marchands de captifs peuvent
expofer leur marchandife en vente. Avant
cette permiffion ceux qui en vendroient s’ey-
poferoient ä etre vendus eux-memes. Le Roi
n’entend point de raifon lä-deffus ; il faut
mcmc que la permiflion ait ete annoncee
par le Gongon apres les trois coups de Ca-
non.
E 2
Le
100 V O Y A G E S
Dcfcription Le Gongon eft une efpece de cloche de
du Gongou. fer ä peu pres femblable ä ces großes fon-
nailles qu’on met au col des mulers , excepce
qu’elle a un manche aufli de fer j eile eft Ion-
gue de dix-huic pouces* & dies a fix pouces
de large dans fon plus grand diametre, Ja ba-
guette dont on fe fert pour frapper deffus eft
de fer, eile eft d’un pied de longueur &c de
fix lignes de diametre. Le cricimtientle Gon-
gon de la main gauche & la baguette de Ia
droite. II y a differentes manieres de Ja frap-
per. Le peuple s’aflemble autour du cricur,
des qu’ii entend Je fon & ecoute le comman-
dement qu’ii fait au nom du Roi. II ne faut
pas craindre que qui que ce foit y contre-
vienne , le chätiment fuit de pres la defo-
beiftänce, dont le moindre eft detre vendu
pourefclave, avec la confifc^tion de tous les
biens au profit du Roi. On ne fqait en ce
pais ce que c’eft que d’accorder des graces ,
aufti n’y a*t’il point dePrinces au monde plus
abfölus que les Rois des Negres.
Tous les Negres de quelque paVs qu’ils
foient, font marquez-au vifage tk fouvent
cn d’autres parties de leurs corps. C’eft: la
premiere chofe qu’on fait aux enfans desqu’ils
ont 12. ou 15. jours. Ces marques fe font
avec la pointe d’un couteau , & ne s’effacent
jamais fi enrierement qu’ii n’en refte affez de
veftiges pour les diftinguer , & pour faire con-
noitre de quel pa’is ils font.
11 ne faut pas s’imaginer que tous les cap-
tifs qu’on traite ä Juda & ä Ardres, foient
originaires de ces deux Royaumes. Ces deux
Rois ne vendent leurs fujets que dans les cas
que
en Gitine'e et a Cayenne. iot
que nous avons marquez ci-dcvant, & qae
nous pourrons marquer dans la fuite. Ils au-
roient bientöt depeuple leurs Etats s'ils en ti-
roient tous les ans feize ä dix-huit mille efcla-
ves. Ils y font emmenez des environs* Sc
fouvent de quatre Sc cinq ccns lieues dans les
terres.
Tous ccs efclaves ne font pas egalement
bons pour lc travaiL il s’en faut bien ; les co-
lonies de TAmerique ont appris ä les connoi-
tre par une longue experience. II eft ä pro-
pos d’en inftruire ceux qui n’ont pas achete
cette connoiftance aufti cherement que nos
Ameriquains Europeens.
Les Aradas font les meilleurs efclaves que legres A«
Ton traite au Royaume de Juda Sc d’ Ardres ; radas.
ils ne faut pas les confondre avec les naturels
du Royaume d’Ardres, ilsn’en viennent point.
Ils font amenez dans celui de Juda d’un'pa’is
qui en eft au Nord-Eft, environ ä cent ou
cinquante lieues. Ils font bonnes gens , do-
ciles, adonnez au labourage* affedtionnez ä
leurs maitres; l’efclavage ne leur fait quetres
peu de pcine, parce qu’ils y font nez, Sc
pour peu qu’on ait de douceur Sc de bonnes
manieres pour eux, on peut s’attendre d'en
etre tres-bien fervi. Les hommes, les fem-
mes Sc les enfans a la mamelle font marquez
de petites incifions aux joües. Ceux qui font
efclaves des Grands de leurs pai's> ont des de-
coupures autour du front.
On reconnoit les Negres de cette Nation N
ä de longues rayes qu’ils ont au front , dont Nago. 6
Taftemblage forme groffierement les figures de
quelques animaux. Ces Negres fonc bons
E 3 pour
ttegres
Foin.
Ncgrcs
TcbüO»
Negres
Gaiamba.
202 V O Y A G E S
pour le travail, il y a peu de difference entre
eux & les Aradas.
L es efclaves de cette Nation font mauvais*
ils font fujers ä s’etoufFer, ä manger de later-
re pour fe faire mourir; i!s fe chagrinent ai-
fernem, ce que les Levantains appellent pren-
drc fantaifie. Ils n’aiment point ie travail, 6c
y font laches quand ils y font obligez. Ce
font des gourmands, des parefleux 6cdesvo-
leurs en titre d’office. On les reconnoit a
plulieurs fcarifications qu’ils ont aux temples.
Ceux de cette Nation font encore plus mau-
vais que les precedens, ils ne valent abfölu-
ment rien, ä moins qu’on ne les prenne quand
ils n’ont que dix ou douze ans; pour lors on
les eleve comme on lejuge ä propos, 6c on
les rend propres au fervice de la maifon , 6c
ä quelque metier. On les reconnoit ä plu-
fieurs grandes fcarifications qu’ils ont für les
joiies, ils cn ont aufli de travers für la poitri-
ne & für le ventre.
Ceux-ci approchent fi pres des deux Na-
tions dont nous venons de parier, qu’onpeut
les regarder comme n?en faifant qu’une, par
leurs moeurs 6c par leurs inclinations ; c’eft
pourquoi il ne faut s’en charger que le moins
qu’il eft poflible. Ils ont les memes marques
que les Tcbou; ce font demauvais efpritsqui
mettent le chagrin dans la tete des autres, il
n’en faut pas davantage pour porter toute une
cargaifon d’efclavcs a fe defefperer Sc ä fe lail-
fer mourir de faim. Des que le chagrin s’em-
pare de Tefprit des Negres, ils s’aflöient par
terre les coudes für les genoux 6c la tete en-
tre leurs mains 6: en trois ou quatre jours ils
me u-
rw Guine'e et a Cayenne. 105
meurent; fuppofe mcme qu’ils ne prennent
pas le parti de fe renverfer l’extremite de la
langue dans la trachee arterc , & de s’etouf-
fer.
On a donne le nom de Mallais aux efcla« Negres
ves que les Mallais amenent vendrc ä Juda. Mallais*
Nous parlerons des Mallais en un autre en«
droit. Ce que nous pouvons dire ici des ef-
claves qu’ils amenent* Juda, Ardres 6c Ja«
quin , c’eft qu’ils ne Tont pas de la Nation des
Mallais, car ces peuples ne fe vendent point
les uns les autres. Ils achettent ceux qu’ils
amenent des Royaumcs oü ils vont trafiquer ,
& quelques marques qu’ils ayent , pourvu
que ce ne foient point celles des Tebou 6c
des Guiamba , on peut les prendre en aflu-
rance. Ils viennent de fort loin, il y en a
qui ont ete trois mois entiers en chemin a-
vant de fe rendre au bord de la mer. Ces
Negres font forts, accoütumez au travail 6c
aux plus grandes fatigues. 11 faut.les traiter
humainement , & on eft affure d’entirer touü
ce qu on veut. Les Marchands de Juda 6c
d’ Ardres les favent bien diftinguer des autres*
6c les tiennent toüjours ä plus haut prix.
Les Negres de cctte Nation font tousgtier- ö
riers, hardis, braves, entreprenans j ils font Ayois!^
robuftes , ils aiment le travail 6c le fuportent
plus qu’aucune autre nation. On les recon«
noit ä des rayes qui commencent aux yeux
6c qui finillent aux oreilles, qui les rendent
effroyables. Tous les Negres les craignent*
quand on en a dans un vaiffeau, il faut fe de-
fier d’eux, un feul eft capable de faire foule«
yer tous les autres 6c d’exciter uae revolte *
E 4 d’au«
Negres
Minois.
Ncgrcs
Aqueras.
104 V O Y A G E S
d’autant plus ä craindre qu’elle eft difficile a
appaifer, parcc que c es gens mcprifent les
plus grands perils, ne fe foucicnt point deleur
vie, 6c pouflent les chofes aux dcrnieres ex-
tremitez fans s’embarafler des confequences.
II y a des vaifleaux de toutes les Nations qui
en onc fait Ja trifte experience, dont les Ca-
pitaines6c les Equipages ont ete msiTacrez,
apres quoi les vaifleaux Tont venus s’echoiier
en plcine cote avec la perte des Negres qui
etoient defl'us.
On appellc Minois, les Negres qui fontdu
Royaume de Saint George de la Mine} pour
l’ordinaire ils ne Tont pas propres au travail de
la terre , parce qu’ils n’y Tont pas elevez dans
leurs pai’s, mais ils Tont excellens pour do-
meftiques 6c pour des metiers. Ils ont de
Fhonneur, de la raifon, du bon fens, ils font
fideles ä leurs maitres , braves & intrepides
dans les plus grands dangers } s’il faut fe bat-
tre, ils ne favent ce que c’eft que reculer.
Ceux qui font aflez vieux pour avoir de Ja
barbe, fe font un honneur de la porter lon-
gue. Ils n’ont que le defaut de fantaifie , &
quand cela leur arrive , ils fe pendent ou fe
poignardent aufli tranquillement qu’ils boi-
roient un verre d’eau de vie: il faut les trai-
ter avec douceur 6c par raifon, ils fouffrent
patiemment le chätiment quand ils ont man-
que, mais ils fe portent aux dernieresextremi-
tez quand ils ont affaire a des Maitres bru-
taux 6c capricieux. On a vü des exemples
terribles de ce que je dis aux Ifles de l’Ame-
rique.
Les Negres de cette Nation font de tres
bons
en Guinee et a Cayenne, io^
bons fujets, 6c capables de tout ce ä quoi on
les veut employer; il font fort affedtionnez ä
leurs maitres. On les connoit a des decou-
pures qu’ils ont für le dos 6c für la poitrine
en forme de lezards 6c de ferpens.
Voilä ä peu pres les differentes Nations
des Negres qu’on traite ä Juda 6c ä Jaquin;
ceux de ces deux pa’ts ont les joiies pointil-
xes, qui paroiflent ä la fin comme des mar-
ques de petite verolle. Ils fonc laboureurs de
profeffionj d’un grand travailj ils ont de ia
politeffe3 mais cc font de grands voleurs* du
reffe fort adroits pour les meticrs 6c fort af-
feöionnez aux Maitres qui les traitent avec
humanite.
Ce n’eft pas affez d’avoir connu de quel
prns font les Negres qu’on prefente ä vendre, Examen
ii raut les vifiter ou les faire vifiter; c’eftl’of- dcs cfclaves
fice des Chirurgiens. Ils doivent examiner ad^ter* 1C5
leurs yeux, leurs dents, leurs parties nobles;
il raut les faire marcher, courir, remuer 6c
etendre les bras 6c les jambes, les faire touf-
fer violemment, en tenant la main für l’aine,
6c quand on eff content de la marchandife,
il faut fe debattre du prix avec les vendeurs;
furtont, il faut bien fe garder de donner tou-
te Fefpece de la marchandife qu’ils deman-
dent, on gäteroit fes aflörtimens, 6c quand
ils s’apergevroient qu’on n'auroit plus d’une
forte de marchandife, ce feroit uniquemenc
de celle-lä qu’ils voudroient avoir, afin de
vendre plus eher leurs captifs. Il eft delapru-
dence d’un acheteur de pouiler toujours dV
bord fa plus mauvaife marchandife , 6c de ne
temoigner que tres-peu d’empreflement pour
£ 5 ach«-
Attention
des Portu-
gals für le
choix des
cajnifs.
A vantage3
qu’ilyad’a-
voir de jeu-
nes clclaves.
IO# V O Y A G E S
acheter, furtout quand on lui prefentc des
femmes & des petits enfans.
11 faut obferver dans une cargaifon de cap-
tifs, de ne prendre au plus que le tiers de
femmes, elles font tnoins recherchees aux If-
les que les hommes, dont le travail eft bien
plus neceilaire <5c plus recherche que celui
des femmes.
Les enfans de dix ä quinze ans font les
meilleurs captifs que Ton puifle conduire ä
rAcnerique. Les Portugals n’en prennent que
de cet äge; quand ils n’en peuvent pas trou-
ver & qu'ils font forcez de prendre de plus
vieux, ils examinenc avec une attention, dont
eux feuls font capabies> quel ägc ils peuvent
avoir, car les vendeurs mettent touc enufage
pour les tromper für c?t article. On fait par
exemple que la barbe ne commence ä pouf-
fer aux Negres qu’ä vingt-quatre ans ou en-
viron , ils rafent de tres pres ceux ä qui eile a
poufie, & quand le rafoir ne peut plus en ti-
rer , ils paflent deflus la peau une pierre pon-
ce? qui rend le cuir uni öc doux comme s’ii
ri y avoit jamais eil de poil , la vüe ni le tou-
cher n’y peuvent rien connoitre, les plus ha-
biles Barbiers y feroient trompez. Que font
les Portugals? ils paflent leur langue für les
endroits oü le poil a pü croitre, & ils dif-
linguent par cet attouchement, ce qui auroit
echappe aux yeux, ä la main, 6c peut-etre
au microfcope.
Or il eft certain que quoique des enfans de
dix ä quinze ans ne foient pas capables d’un
grand travail en arrivant h fAmerique, on a
au moins faYamage de les clever comme on
veut;
en Guinee et a Cayenne. Tay
veut > on ieur faic prendre tel pli 6c telles al-
ieures qui conviennent ä leurs maitres, ilsap-
prcnnent plus aifement la langue du pais 6c
]es coütumes, ils font plus iüfceptibles des
principes de la Religion , ils oublienc plus ai-
fement leur pai’s natal 6c les vices qui y re-
gnent, ils s’affe&ionnent ä leurs maitres, font
moins fujets ä aller marons , c’eft-ä-dire , ä
s’enfuir que les Negres plus agez, ils appren-
ncnt aifement le fervice des maifons 6c des
metiers, 6c ne prennent pas fantaifiej ce qui
porte fouvent les grands ä fe defefperer.
11 eft vrai que pour fe charger de ces for*
tes de Negres, il faut etre deja en ctat de fai-
re rouler fon habitation par d’autres quifoient
pluscapables de travaillcr, ils nc conviennent
donc pas ä des perfonnes qui ont un preflänt
befoin de gens. Cependant un colon qui cori-
noit bien fes interets 6c qui eft en etat de fe
paffer du gros travail, qu’iine peut efperer de
quelques annees de ces jeunes Negres, ne
peut mieux faire que d’en achetter, 6c de les
dreffer tout aoucement au travail auquel il les
deftine, etant tr£$-für qu’il en fera infinimcnt
mieux fervi que de ceux qui feront plus ägez.
Outre que dans une habitation il y a une in-
finite de travaux, oü un enfant de quinze an*
en fait autant qu'un homme de trenre. Ceux
qui voudront fe convaincre de cette verite*
n’ont qu’ä lire ce que jY ecrit des manufac-
tures de TAmerique dans mon voyage des
Illes.
Les Capitaines8c les Commis qui font char-
gez de conduire ä TAmerique des cargaifon9
de Negres, ne fauroient aiTefc s’etudkr ä les
E 6 tiai*
Maladies
tks Ncgrcs.
La pctite
verolle ou
vexettc.
108 V O Y A G E S
traiter humainement pendant latraverfe, c’cft
ainfi qu’on appelle le trajet de l’Afrique en
Amerique, 6e de leur faire oublier au moins
en partie leur pai’s & leurs parer.squ’ils quit-
tent, ce qui les accable fouvent d’un chagrin
fi noir, qu’il en tombent malades 6c qu’ils
meurent. 11s doivent avoir des tambours 6c
d’autres inftrumens, les faire monter für le
pont les uns apres les autres, afin qu’ils dan-
fenc 6c qu’ils fc divertitfent } mais fans oublier
qu’il faut fe defier d’eux, 6c ne leur donner
de la liberte qu’autant qu’il eft neceffairepour
leur fante, fans courir les rifques d'une revol-
te qu’il feroic difficile de reprimer, 6c dont
les fuites feroient funeftes ä eux-memes* 6c
enfuite aux Negres memes.
Outre le delefpoir auquel les captifs s’aban-
donne fouvent * 6c für tout quand ils font
longtems en rade 6c fermez enrre les ponts
dun Vaifleau: ils font encore fujets ä plu-
fieurs maladies* Les plus ordinaiies font la
verette ou petite verolle 6c les vers cutanez,
c’eft-ä-dire qui viennent entrc cuir 6c chair.
La verette fe manifefte par un degoüt de
tout aliment accompagne de fievre violente,
grand mal de tete avec enviede vomir. Com-
me ces pauvres gens font enchainez deux ä
deux par un pied 6c fi preffez dans les cntre-
ponts, qu’ils font les uns für les autres, li on
ne fepare pas promptement les malades d’a-
vec les fains, le mal fe repand bientöt par
tout le Vaifieau, 6c la mort en empörte la
plus grande partie. Les Negocians en cette
forte de marchandife qui entendent leurs inte-
rets doivent avoir un endroit fepare pour fer-
vir
UN GtriN^H ET A CAYENNE.' 10p
vif d’infirmerie, öd ils faflent conduire ceux
qu’ils voyent attaquez de ce mal, & für le
champ leur faflent prendre un gros & demi
de bonne Theriaque dans du bon vin, ou
memedansde l’eau devie ; ce qu’on doit con-
tinuer tous les jours jufqu’ä ce que la verolle
foit tout ä fait forde. Ils doivent aufli les
nourrir beaucoup mieux qu’ä Fordinaire, leur
donner de la foupe , & leur faire boire leur
ptifane chaude. Des que la verolle commen-
ce ä fecher , il faut les purger avec un gros
& demi de poudre Cornachine, pour eviter
les depots que la maladie pourroit faire für
quelque mernbre* ce qui eftropieroit les ma-
lades. Quelques jours apres cette purgation
violente, on les purge plus doucement, 6c
on leur donne de Fhuiie de Palme, dont ils ic
frottent eux-memes.
Sur tout il ne faut pas oublier que ces pau-
vres gens etant tous nuds 6c couchez für les
planches du Vaifleau, les gal les de la verolle
s’y actachent par la chaleur, 6c ils s’ecorchent
depuis la tete jufquaux pieds pour peu qu’ils
feremucnt, d’oü il leur vient des ulceres fl
rnalins , qu’ils font prefque incurables , ou toü-
jours tres-difficiles ä guerir. Pour eviter cet
inconvenient , on doit avoir fait une bonne
provifion de morceaux de grofle toille vieille ,
6c leur en donner de quoi s’envelopper , car
enfin ce font des creatures humaines, cette
raifon feule doit porter les Capitaines & leurs
Officiers, ä les traiter comme ils voudroient
etre traitez eux-memes; mais fl cette raifon
ne fait pas aflez d’impreffion für leurs efprits
& für leurs coeurs, qu’ils fe fouviennent au
E 7 moins
Vers eil-
UlKZ.
Traitement
de cette ma-
Udie.
HO V O Y A G E $
moins Que ce font des marchandifes precieu-
fes que leurs commettans leur confient, dont
ils Tont obligez d’avoir un foin encore plus
particulier , que des bales de marchandifes fe-
ches, des ancres d’eau de vie 6c des quartes
de bouges dont leurs vaifleaux ont cte char-
gez, dont ils doivent repondre, 6c dont la
perte eft für leur comptequand eile arrivepar
leur foute.
Les vers cutanez eft la fecondc maladic
dangereufe> a laquelle les blancs 6c les noirs
font fujets quand ils ont fait quelque fejour en
Guinee.
On en attribue la caufe aux eaux croupif-
fantes 6c de mauvaife qualite qu’on y boir.
Peut-etre a-t’elle d’autres caufes que Phabilcte
des efeulapes qu’on envoye en ce pais-la n’a
pü encore decouvrir.
Cette maladie des plus douloureufes & qui
peut avoir de plus facheufes fuites , fe ma-
nifefte par une tumeur pour lordinaire de la
grofleur d’une noifette* qui vient aux en-
droits charnus, comme aux cuifles, au gras
des jambes 6c des bras, a feftomach * aux
fefles.
La tumeur eft accompagnee d’une douleur
tres-vive, avec une grolle fievre, un grand
mal de tete , 6c une infomnie tres-ücheufe.
Des quon s’appergoit de ces fimptomes,
il faut mettre für la tumeur unemplacreemol-
lient pour la Lire meurir 6c pour determiner
lc ver ä percer lc cuir en cet endroic. On
leve i’emplatre au bout de 24. beurcs; fi en
levant i’emplatre on apperqoit quelque chofe
de blanc de la grofleur d un gros £1 ou d’une
corde
en Gxjine'e et a Cayenne, nt
cordc de violon, c’eft la tete du ver j on h
doit prendre doucement , l’attacher autour
d’un bourdonnet de charpie & la tirer en la
roulant jufqu’ä ce qu’on fente de la refiftance,
des qu’on s’en apperqoit, il fautceflerderou-
ler, appliquer le bourdonnet £ur le trou, &
le couvrir du mcme emplätre ou d’un;
femblable, & n’y point toucher de 24. heu-
res. On recommence alors la meme Opera-
tion & on la continue tous les jours jufqu’ä
ce qu’on ait tire le ver tout entier.
Cette eure eft longue , car on a tire de ces
vers qui avoient jufqu’ä fixaulnes delongueur,
& toüjours d’une egale groffeur, c’eft ä-dire^
comme une corde de violon. Si on eft aflez
habile ou affez beureux pour le tirer ainfi peu
ä peu & tout entier , il eft aife d’aehever la
guerifon , il n’y a qu’ä laver la playe avec de
l’eau.de vie5 8t mettre deflus un emplätrede
diapalme ou d’onguent brun, avec du preci-
pice.
Mais fi par malbeur, par precipitation ou
par mal-adrefle on vientä rompre le ver avant
qu’il foit tout ä fait forti, la partie qui en eft
reftee entre la peau & la chair s’y corrompt,
de on ne peut empechcr la gangrene qu’elie
ne manque pas d’y caufer qu’en fuivant lever
par desouverturesdouloureufes, fouventdan-
gereufes & cres-difficiles ä guerir. Bien des
gens des deux couleurs en font morts avec
d’etranges douleurs, apres avoir fouffert les
operations les plus douloureufes de la chirur-
gic.
On en a vü en qui ces vers ne fe fontma-
nifeftez qu’un an apres ayoir quiue la Guinee,
on
Nece/firc
d’avoir de
des Sc d’ha-
biles Chi«
rurgiens.
I T 2, VOYAGES
on pretend qu’ils font alorsplusdifficilesägue-
rir j c’eft für quoi on me difpenfera de porter
mon jugement, mais on me permettra d’in-
ferer de cette maladie 6c des autres * aufquel-
les les Negres font fujets comme tous les au-
tres hommes, qu’on ne peut avoir trop d’at-
tention pour pourvoir les vaiffeaux Negriers
de bons 6c d’habiles Chirurgiens 6c des meil-
leurs remedes.
Ceux qui ont foin des armcmens font en
cela tres-blamables, quand? par une oecono-
mie mal entcndue, ils ne mettentfur un vaif-
feau, qui, avec un equipage de plus de cin-
quante hommes, fc trouve Charge de cinqou
fix eens Negres, qu’un Chirurgien fi peu ha-
bile pour l’ordinaire qu’il ne feroit qu’un me-
diocre gargon barbier dans une boutique de
Villen mais il a une bonne recommandation,
il fe donne ä bon marche, en voila plqs qu’il
n’en faut pour le faire mettre fur le rolle de
l’equipage en qualite de Chirurgien c major.
Deux Chirurgiens des meilleurs 6c des plus
experimentez trouveroient encore plus d ou-
vrage qu’ils n’en pourroient faire, quand me-
ine nous fuppolerions qu’ils joüiroient d’une
parfaite fante pendanc toute la campagee.
Un autre defaut qui eft aufli ordinaire dans
les armemens des Compagnies qu’il eil pre-
judiciable ä leurs interets, c’eft le peu de re-
medes qu’elles mettent dans leurs vaifleauxÖc
leurs mauvaife qualite. Je lais qu’elles ne laif-
fent pas de faire des depenfes confiderables
pour cela , mais je fuis perfuade que ceux
qu’elles employent pour en faire lechoix,man-
quent de connoillance ou de bonne volonte»
6c
en Guine'e et a Cayenne, i t 5
6c de-lä vient, que les cofFres de leurs Chi-
rurgiens font mal pourvüs, 6c n’ont que des
medicamens furannez 6c des reftes de bouti-
ques, plus propres a faire du mal qu’ä guerir
^ceux pour lefquels on les employe.
Cependant, la vie des equipagcs 6c des cap- Deux cau*
captifs eft entre les mains de ces ignorans 6c fcs de h
expofee ä ces remedes, qui meritent plütot
le nom de poifons. Voilä une des caufes des cs ca^n *
mortalitez qui arrivent dans le tranfport des
captifs,
La feconde eft la mauvaife qualite des vi-
vres qu’on embarque en Europe pour eux.
On fe perfuade que les groffes feves font
une nourriturc fuffilante 6c excellente pour
les Negres, 6c on fe trompe. Les groiles
feves font bonnes, je l’avoue, pour ceux qui
y font accoutumez, mais les Negres n’y font
pas faits. Ils s’en rebutent bien-tot, 6c com-
ment ne s’en rebuteroient-ils pas? n’ayant
pour tout aliment qu’une petite quantite de
ces feves cuites ä l’eau 6c au fei , qu’on leur
donne deux fois par jour. On fait ou Ton
doit favoir que cette nourriture efttres-pefan-
te par eile- meme, 6c qu’etant cuite comme
on vient de le dire, eile eft extremement in-
digefte 6c degoutante. Ne vaudroit-il pas bien
mieux diverlifier un pcu ces vils alimens?
Le fentimcnt du Chevalier des M. *** äqui
une experience de plufieurs voyages avec des
cargaifons de Negres, a appris lesdommages
que la Compagnie regoitde cette ceconomie j
fon fentiment, dis-je, feroit de ne prendred«
ces feves que le tiers de ce qu’il faut pour la
nourriture des Negres, de prendre un autre
tiers
M4 V O Y A G E S
tiers en ris , & le troifieme cn pois du pais.
On pourroit prcndre le ris & les pois au cap
Mefurado, oü ces legumes font ä tres-bon
marche; on pourroit mcme j au lieudepois,
prendre du mahis , que Ion feroit accommo^
der dans le vaifleau par les Negrefies, & di-
verfifier ainfi la nourriture des captifs. Si la
Compagnie vouloit faire la depenfe feulement
de fix barils de lard, & de deux ou troiscenc
livres d’huile de palme pour joindre au fei
dont on aflaifonne ces legumes, on peut l’af-
furer que fes cargaifons d'efclaves arriveroient
bien plus entieres qu’elles ne font aux Iiles de
FAmerique, & que ce furcroit de depenfe,
fi peu confiderable en lui- meine, feroit abon-
damment recomptnfe par le bon etat oü fes-
efclaves fe trouveroient quand on les expofe-
roit en vente.
Suitcs fä- La niauvaife nourriture produit le chagrin
eheufes de dans les efclaves qui font embarquez & les re-
h^mauvaife voltent oii leur caufent la mort , & fouvent
nimm urc. ces ^eux chofes. II faut pour les eviter bien
nourrir les captifs, & les traiterleplushumai-
nement qu’il eft pofiible , fans cependant cef-
fer d’etre toüjours für fes gardes de jour & de
nuitj la nuit fur-tout, parce que c’eft ordi-
nairement ce tems-lä qu’ils prennent pour fe
foulever quand ils en ont forme le de (Tein.
II faut en gagnerquelques-unsdeceuxqu’on
remarque les plus indifferens pour leur Über-
te, oblervant que les autres n’ayent aucune
connoififance dubienqu’on leur faic, decrain-
te d’exciter leur jaloufie , & que fe defiant
d’eux ils ne cachent Jeurs projets, & qu’on
en puifife etre ayertL
Jtl
Sn Guinee et a Cayenne, rtf
II faut tous lcs foirs fermer 1 es caillcbotis a-
vec des barres de fer, & ne laifler qu’un
ecoutillon ouvert, pour que les Negres qui
font enchainez deux ä deux puiffent y paffer
6c monter für le pont quand ils en ont befoin
pour quelque neceffite, 6c n’en laifler monter
que deux ou trois couples ä la fois, & quand
ceux-la font defcendus en laifler monter d’au-
tres.
Pendant le jour, on les peut laifler monter
für le pont > il faut meme les y obliger afin de
leur faire prendre fair , les faire laver 6c les
divertir, obfervant pourtant qu’ils ne doivent
jamais pafler du grand mät ä l’arriere , ä
moins que ce ne foient des convalefcens dont
on n’ait rien ä craindre.
Si pendant la nuit on entend du bruit en- Avis au*
tre les ponts, il ne faut pas s’allarmer ou du5apna!?es
moins donner Jieu aux Negres de croirequ on Ncgriers.
craint leur revolte. Souvent ces bruits n’ont
d’autre caufe que lamauvaifehumeur de quel-
ques-uns, qui fe trouvant trop preflez ä leur
gre battent leurs camarades pour fe faire faire
place. Dans ces occafions, il faut fe con-
tenter d’cnvoyer les Negres qu’on a choifi
pour commander les autres, s’informer du
fait 6c mettre le calme 6c la paix. L’Officier
de garde doit leur parier avecdouceur , 6c für
tout fe bien garder de leur faire voir des ar-
mes, ce feroit augmenter le tumulte au Jieu
de Tappaifer. Dans ces occafions, ils fe ren-
verfent les uns für les autres, fe bleflent, 6c
fouvent il y en a d’etouffez, ce qui eft fort
facile > vü la fituation oü ils font preflez les
uns contre les autres ä ne pouvoir prefquepas
Lcs Ne-
gres nous
prcnncnt
pour des an*
tropopha-
ges.
IT 6 V O Y A G E S
fe remuer. II eft pourtant de la prudence
que ceux de l’equipage qui font dequartayent
leurs armes toutes pretes, afin que s’ils veti-
lenc forcer les caillcbotis Sc faire du defordre,
on foit en etat de les reprimer : car dans ces
occafionsj il ne faut pas les marchander. Sc
il vauc mieux en echarper quelques-uns que
de fe laifter egorger, comme il arriveroic in-
faiiliblement s’ils fc rendoient maitres du vaif-
feau.
C’cft principalement ä la vüe de la terre,
foic que Ton foit encore aux cotes de Guinee,
foit que l’on foit en vue des Iftes, qu’on doit
craindre les revoltes, parce que les Negres
ont i’idee frappee qu’on ne les conduit aux If-
les que pour les manger. Ils le croyent d’au-
tant plus aifement, qu’il y en a parmi eux
beaucoup d’antropophages Sc despais entiersoü
Ton tient boucherie ouverte de chair humai-
ne , furquoi $ feut obferver de ne permettre
jamais aux Chirurgiens d’ouvrir Sc diflequer
aucun de ceux qui viennent ä mourir. Ces
fortes d’operations bonnes en elles-memes Sc
fouvent tres-neceflaires, ne peuvent etre fi
fecretes qu’elles ne viennent ä la connoiflance
des Negres, Sc il n’en faut pas davantage pour
fortifier leurs prejugez,, Sc pour les obliger ä
tout rifquer pour fe delivrer de la pretendue
cruaute qu’ils croyent qu’on doit exercer für
eux.
On pretend que ce font des Europeens, ja-
loux de notre commerce, qui ont repandu
ces faux bruits, dont il eft bien difficile de
faire revenir les Negres. Il eft donc d’une
confequence inhnie de ne rien faire qui puifle
en Guinee et a Cayenne. 117
fortifier la mauvaife opinion qu’ils ontdenous;
il faut dans les occafions les affiner qu’on ne
1 es mene aux Ifles que pour nous aider ä faire
valoir les terresj qu’ils y feront plus heureux
que dans leur pa’is, qu’on leur enfeignera ä
connoitre le vrai Dieu , & qu’etant faits Chre-
tiens par le Bapteme , ils joüiront des memes
avantages que leurs maitres. Quand ces dif-
cours font accompagnez de traitcmens hu-
mains, fur-tout quand ils font malades, onne
peutcroire les bons effets qu’ils produifcnt, de
combien ils contribuent ä conferver la fante
des captifs.
Des qu’on eft ä la vue des terres de l’A-
merique , il faut avoir foin de leur faire rafer
la tete & la barbe, leur faire aonner defhui-
le de palme pour fe froter, augmenter leur
nourriture & leur boiffon , les faire danfer 6c
chanter, les carefler 6c mettre touc en oeuvre
pour les tenir dans la joye* 6c leur promettre
qu’on ne les mettra qu’entre les mains de gens
qui les traiteront bien.
Comme il n’eft pas poffible quand on aete
quclque tems ä la rade de Juda de faire latra-
verfee de l’Amerique, fans etre obligeae re-
lächer en quelque endroit pour faire de l’eau,
du bois, 6c prendre des vivres 6c des rafrai-
chiffemens, parce que ceux qu’on doit avoir
fait au cap Mefurado , font pour l’ordinaire
confommez, 6c qu’il ne faut pas compterfur
ceux de Juda pour les raifons que nous avons
dites ci-deflusj l’endroit le plus propre pour
relächer 6c pour trouver tout ce dont on a
befoin, eft Flfle du Prince: Elle appartientä
la Couronne de Portugal } l’eau y eft exccl-
lentc
Sl8 V O Y A GES
lente & fe faic aifement, Ie bois y eft com?
mun> le ris, les pois, les poules, les mou*
tons 6c les cabrittes font ä bon marche; les
vaiffeaux y font dans une furete cntiere, 6c
dans quelque fituation que foient les affaires
en Europe , on y eft bien venu , parce que
c’eft l’unique commerce que les Infulaires
puiffent faire 3 6c le feul debouchement qu’ils
ayent pour leurs denrees. Les Capitaincs
doivent avoir foin de fr.ire ecouler toute
l’eau qu’iis ont prife ä Juda, parce qu’elle eff:
faumatre, 6c qu’clle engendre des vers 6c le
fcorbut, au lieu que celle de l’Ifte du Prince
eff: tres-faine 6c fe conferve tres-bien 6c tres-
long tems. Nous donnerons dans la fuite la
route de Juda ä cette Ifle, dont nous ferons
auffi la defcription.
Le commerce des efclaves eft l’unique ou
prefque funique qu’on faffe ä Juda. Le pais
ne produit point d’or comme cette cöte ri-
che dont on a donne la defcription ci-de-
vant; il y en a pourtant, mais il vient du
JBrefil, c’eft la feule marchandife que lesPor-
tugais du Breffl y apportent pour la traite des
efclaves. Ils n’ont point de marchandifes
d’Europe comme nous, ff ce n’eft quelques
Indiennes 6c des Epiceries; on peut pourtant
fe perfuader que le commerce que les Negres
de Juda font au Nord 6c au Nord-Eft de leur
pais y apporte de l’or, vü la quantite que Ton
?r en voit qui eft affez confiderable pour que
es Europeens en enlevent affez fouvent d’aflez
grofles parties.
Je crois qu’on peut regarder ce commerce
de Tor , comme les parties cafuelles des Di-
rec-
en Guine'e et a Cayenne. 119
re&eurs & des principaux Officiers, dont ils
ne font part ä la Compagnie qu’autant qu’ils
le jugent a propos , pour lui perfuader qu’ils
ne profitent pas tous feuls.
Le Chevalier des M. *** avoit für ce!a
des lumieres dont iln’a pas juge ä propos d’in-
ftruire le public jufqu’ä prefent. Ce que j’en
puis dire, c’ett qu’ii m’a aflureplus d’unefois,
que ce commerce etoit fi confiderable
cratif, que ceux qui voudroient 1’encreprendre
avec lui y trouveroient cent francs de profit
pour un fol de debourfe. C’eft beaucoup,
s’il ne fe trompe point dans fon calcul , voiläla
Pierre Philofophale trouvee, il eft inutile de
tant fouffler 6c de l’aller cherchcr autre part.
Pour ce qui eft de i’ivoire, on cn trouve
peu 6c tres-rarement ä Juda, le pai’s eft trop
decouvert pour y attirer les Elephans, quoi-
qu’ils aimentles terrcs cultivees, parce qu’ils
trouvent aifement 6c abondamment dequoi
paitrc j il leur faut des Forets pour fe mettre
ä l’ombre & ä couvert des pouriuites des
hommes. Cela leur manque abfolument dans
le Koyaume de Juda, qui eft depeuple d’ar-
bres 6c oü on ne trouve des Forets que für
ies frontieres du cöte du Nord 6c du Nord-
Eft. Les Negres qui vont traiter dan< les
terres apportent quelques dents que l’on cm-
ploye prefque toutes dans le pais ä faire des
trompettes, des flutes 6c d’autres inftrumens.
On y trouve quelques petites denrs de che- Dcnts
vaux marins blanches 6c faines ä !a verite,Jjnc™&^
mais petites, encore eft-il incertain li on trou- uläge.
ve ces animaux dans les rivieres de Jaquin
6c d’Eufrate, qui ne fe jettent pas diredle-
Tom. //. E 12 ment
120 V O y A G E $
ment dans la mer , mais dans Ia riWere de VoI~
ta. C’eft au cap Mefurado qu’on trouve les
helles dents de cheval marin , les plusblanchcs
& les plus nettes.
Les Operateurs pour les dents les prefe-
rent aux helles dents d’Elcphanr, non leule-
ment pour la blancheur, mais aulTi pour la
durcte , &c parce qu’ellcs jauniflent bien moins
que l’ivoire : deux qualitez abfolument necef-
faires pour les dents poftiches.
Maladics Apres avoir parle des maladies des Ne-
quenMes gres* ^ mc femble qu’il eft jufte de dire un
bl an cs ä Ja mot de celles aufqueiles les blancs lont fu-
cotedejuda jet:s, foit qUe jes emplpis qu’ils ont au fervi-
ce de la Compagnie les attachent au pai’s,
foit qu’ils n’y fallen t que paffer comme Of-
ciers ou Employez dans les vaiffeaux qui y
font 1a traite des efclaves. On pourra me
dire que cette dilgreftion ne convient gueres
au titre de ce Chapitre, j’en conviens, mais
j’aime mieux faire une faute en la metcant
icL que de l’omettre tout ä-fait.
Les vers cutanez attaquent les blancs com-
me les Negres , on pretend raemc que la
eure eft plus difficile , plus douloureufe &
plus longue. II y a des blancs en qui ces
vers ne lönt mamfeftez qu’un an ou quinze
mois apres leur retour en Europe; on doit
les traiter comme nous avons marque ci-
deflus 5 il n’y a point de maniere plus expe-
ditive & plus Iure , toutes celles que les
Efculapes d’Europe voudroient mettre en u-
fage font fujettes a de grands inconveniens.
Que ceux qui font attaquez de cette mala-
die ne fe livrene pas indiferetement ä des
en Guine'e et a Cayenne, rzi
gens , dont Pexperience qu’ils feroient für eux
lcur coüteroit eher & peut*etre la vie.
Ces vers ne font pas 1 es feuls maux qui
attaquent les blancs dans ce pais mal fain,
6c ä bord des vaiflfeaux qui y font la trai-
te.
Pourra t on douter que Pair n’y foit tres
mauvais? Onpeutdire meme peftifere , quand
on fgaura que tres fouvent un peu avant que
lc Soleil loit leve, ou voit le ferain ou Ja
roffe, dunt les ponts du vaifleau font Cou-
verts, fe changer en infectes tres delicats
comme des lezards , des crapaux 6c des Ter-
pens. II eft vrai que la chaleur du Soleil les
diflTipe cn peu de momens, 6c quelavuenc
les appergoit plus des que les ponts font fees:
mais ces in fe&es n’auront-ils pas fait des im-
preflions infiniment dangereufes für les corps
de ceux qui ont pafle la nuit endormis lur
les ponts pour jouir de la fraicheur mortel-
le qu’iis y auront goücee. Voilä une des cau-
fcs des maladies que Pon contrade dans ce
mauvais pais , en faut-il davantage? Quei re-
mede ä cela? Comment s’en preferver? Ne
jamais dormir au ferain, fe renfermer entre
les ponts oü font les gaillards, fe bien cou-
vrir la tete 6c la poitrine > s’abftenir de qucl-
que debauche que ce puifle ctre , de femmes,
devin, d’eau de vie, ne point fe charger
Feftomac des fruits du pais ni d’une trop
grande quantite de legumes , eviter autant
qu’il eft poftible le travail rüde etant expole
au Soleil. Les Negres y font faits, ils en
fupportent toute Pardeur la tete nuej mais
les blancs ont bien - tot la tete en feu , il fem-
Towe IL F ble
Corrupti»»
de l’air a
cotedc Juda,
HZ VoyagES
ble que leur cervelle eftdans unefufionbouYI-
lante, d’oü il furvient des fievres ardentes a-
vec des tranfports furieux : Ies hommes les
plus forts ont pcine ä y reliftcr trois jours.
C’eft aux Capitaines a veiller de bien pres
für leurs equipages , s’il veulenc les confer-
ver.
Autrcs ma- Outre les fievres chaudes qui font toujours
eöfede ju- malignes> & les fievres intermittantes qui font
da. u 1 difficiles a guerir, 6c qui mettene cn peu de
tems aux abois ceux qui en fönt attaquez;
on eft fort fujet aux düTenterics > on en at-
tribue la caufe aux fruits 6c aux eaux. Je
crois que l’eau de vie y a plus de part que le
rette.
Ccs fortes de fievres fe font fentir vive-
ment dans les mois de Juin, Juillct 6c Aoür,
dies fe manifeftent par de grandes douleurs
de tete 6c de reins, envie de vomir, emora-
gie par le nez> foif ardente 6c infupportable;
6c une fecherefie de langue qui la rend toute
noire.
Je ne fais pas profettion de medecine, on
s’en doit etre apperqu dans ce que j’ai ecrit
jufqu'ä prefent; on "die meine que je n’aime
ni les remedes ni ceux qui les ordonnent j le
Chevalier des M.* * * n’cfl pas plus Medecin
que moi, 6c penfe encore moins favorable-
ment que moi des Medecins ignorans 6c te-
meraires; cependant la longue pratique qu’il
a cu des maladies du pa'is que je decris apres
lui, lui a donne des connoififances aflez lüres
des remedes dont on s’eftfervi avec fucces
pour cn guerir ceux dont la derniere heure
n’ctoit point encorc frappee. Voicidonc de
quel-
EN Guine'e et a Cayenne, 12 j
quelle maniere il 1 es a vü traitcr.
On commence d’abord par vuider Ies pro Rcmedcs
mieres voyes avec une infulion de fene 6c la ordinaires
collature de fix grains de tarcrc ftibieöc une fädlest
once de Itrop de rofe.
Apres Toperation du remede, on doit ufer
de frequens lavemens rafräichiffans > qu'il fauc
rei’cerer jufqu’ä ce que le feu foit un peu cal-
me.
Dans l’intervale , il faut faigner du pied
pour eviter le tranfport 6c le delire, quine
manquent gueres d’arriver dans le troifiemc
jour, on eft meine obligc quelquefois d’ap-
pliquer les veficatoires ou des ventoufes.
La boiftbn ordinairc doit etre une decoc-
tion d’orge 6c de regliftc, danslaquelie on doic
ajoüterle nitre purific, 6c quand tous les ao
cidens Tont paflez ou qu’il n’y a plus lieu de
les craindre , on doit purger le malade a-
vec la manne 6c le firop de rofe en deux
verres, que Ton doic prendre d’une heure a
l’autre.
On traite les fievres intermittantes comme
cn Europe.
t Mais ia plus facheufe de toutes les mala-
dies 3 efl la diflenterie; eile attaque les Euro-
peens dans toutes les faifons de lannee , d’or-
dinaire eile eil une fuite des fievres intermit-
tantes, c’eft encore i’ufage immodere des
fruits du pa'is qui la caufe3 quelquefois l’eau
de ri viere 6c de fontaine que Ton boit , par
excez 6c fans diferetion, mais c’eft encore
plus fouvent la debauche d'eau de vie 6c de
liqueurs forces qui la produit.
La premiere chofe ä quoi il faut penfer,
F 2, c’eft
124 V O Y A G E S
c’eft d’evacuer l’humeur peccante qui caufe
la dififenterie, 6c Je faire ians perdre de tems,
de craintc qu’ellc ne prennc teilement le dei-
fus, qu’elle ne devienne tout-ä-fait pernicieu-
fe.
Pour cet effet, il faut purger le malade de
trois jours en trois jours avec la rhubarbe pri*
fe en fubftance, en bol ou dans du boüillon,
6c refterer la purgation jufqu’ä ce qu’on s’a-
pergoive quel’humeur peccante eft bcaucoup
diminuec: alors on doit ajoüter ä la teinture
de rhubarqe fix gros de catholicon fin , 6c ne
pas oublier de donner tous les jours deux la*
vemens aglutinatifs & aftringens.
»rodete' ^ ®n ^ert avcc un *'ucc^s eronnant de la
Simarouba! r*cine de Simarouba. C’efl ainfi que les Sau-
vages, 6c ä leur imitation les Frangois habi-
tans ä Cayenne , appcllent le bois que nous
connoiflöns aux Iiles du vent, foib celui de
bois amer. On ne connoifloit d’autre pro*
prietede ce bois quand j’etois dans ces Iiles,
que celle de n’etre pas du goüt des poux de
bois ou fourmis blanches, Ion amertume les
empechoit de s’y attacher comrae ils s’atta-
ehern ä tous ceux qui font doux; c’ecoit pour
cela 6c pour fa legerete, qu’on femployoit ä
faire des lartes ou les planches ä dotier l’ar-
doife. Les Sauvages de Cayenne ont trouve
qu’il etoit bon ä guerir les cours de ventre,
Jes diflenteries 6c meme les flux de fang. Un
frere Jeiüite en avoit envoye de Cayenne au
frere du Soleil’, Apoticaire de leur College ä
Paris, 6c ce Refigicux avoit fait un miftere
de cette drogue, dont il fe fervoit avec un
iacces etonnant pour la guerifon de ces for«
tes
kn Güine'k et a Cayenne. 125
tes de maux. Le miftcre s’eft ä la fin devoi-
le, on a connu la fource des gucrifons qui e-
tonnoient tout le monde> 6c com me ce bois
n’eft ni li rare ni li eher que flpecacuana,
qu’on en peut avoir de recent plulieurs fois
l’annee, qu il n’eft point a beaucoup pres li
degoutant, il dt ä croire qu’il fera tomber
flpccacuana, 6c qu’on s’en fervira avec fuc-
ccs, jufqu’ä ce que lesMedccins, fuivantleur
pratique invariable, fayent tout-ä-fait gare par
lesdifterentes faulces aufquelles ils le mettront.
O11 dir qu’ils onc deja allez bien reulfi, 6c
qu:au lieu de le donner de la maniere limple
6c naturelle dont les fauvages s’en fervent, ils
en onc fait des extraits qui font infiniment
moins bons* 6c dont la reüffite eft bien plus
fjjette ä caution. J1 n’en faut pas d’avamage
pour mettre ce remede aife , infaillible , prompt
6c ä bon marche , au billon * 6c en revenir ä
la rhubarbe, au catholicon, au fene , a la
manne, 6c autres remedes degoutans, chers,
longs dans leur Operation 6c tres-peu fürs,
mais approuvez dans la Faculte, 8c propres pour
contenter l’avarice de ceux qui les vendent 6c
de ceux qui ies ordonnent.
Le Simarouba ou bois amer eft un allez Defcriprion
grand arbre, j’en ai trouve de plus de deux j^Smuiou"
peds de diametre^ Ion ecorce eft brune , ha- a’
chee 6c fort epaiffe} ia feüille eft longuc 6c
pointue, d’un verd pale, allez douce 6c peu
epaifle ; le bois eft d’un jaunc clair qui fe de-
chargeen fechant 6c devient prefque blanc,
il eft filafteux 6c leger, fon ecorce eft cou-
verte d’une peau grile 6c fort mince. 11 faut
obierver quand 011 feie ce bois de fe tenir
F 3 tou-
11 6 V O Y A G E S
toujours au vcnt, c’eft-a-dire, qu’il faut fe
mettre dans une fituation que le vent ne puifle
vous jetter la pouiliere au vifage. Sans cette
precaution, la poufliere qui entre dans !e ncz
öc dans la bouche , y fait le meine efFet que
li on avoit pris ou mache de la rhubarbe en
guife de tabac.
Ce bois ne vaut ricn ä brüier, non plus
que le cedre que les Sau vages appellent Aca-
jou, non qu’il ne produife pas un feu vif,
mais parce qn’il communique fon amertume
aux viandes qu’on y fait cuire, foit qu’clles
foienc dans une marmite , a la broche ou für
le gril.
xrfagc & Ceft la racine Sc la peau qui la couvre,
Su&mttou- °lu’on employe pour la guerifon de la diflen»
ta. u terie, on les rape Tune & l’autre öc on les
reduit en poudre prefque impalpable, 6c on
en mec le poids de vingt grains en infufion
für des cendres chaudes pendant dix ä douze
heures dans un petit verre d’eau.
Le malade ayant ete faigne Sc purge ä
l’ordinaire, on lui fait prendre le Iendemain
matiri Finfufion dont nous venons de parier
toure entiere, c’eft-a-dire , avec la poudre,
6c on le fait demeurer au lit le plus chaude-
ment qu’il eft poflible. II arrivc quelquefois
qu’elle le fait vomir comme flpecacuana , Sc
pour lors on peut comptcr für unetrespromp*
te& entiere guerifon. On met la memequan-
tite de poudre en infufion comme la prcmie-
xe, qu’on lui fait prendre douze heures apres.
Sc dans l’intervalle des deux prifts , on lui
donne deux fois ä manger du potage Sc des
viandes roties & legeres. Sc dans une quan-
en Guine'e et a Cayenne. 127
tite mediocre, obfervant de ne lui riendon-
11er d’aeideou de haut goütj on peut lui don-
nerdebon vin rouge bien trempe, il fautqu’il
s’abftienne de fruit, de falade 6c de chofes
indigeftes; il faut que la didenterie foit biert
opiniätre 6c bien inveteree quand eile tienfi
contre fix prifes de ce remedej il n’eft point
degoutant, fon amertume ne caufe point de
naufees nidc foulevement de cceur, &pour-
vü qu’on le prenne comme on vient de le
marquer , & qu’on s’abftienne de changer
fes bonnes qualitez, on peut repondre qu’il
produira toujours les memes bons eftets.
C H APITRE VII.
Le la Religion du Rojaiime de Juda.
f\ N feroit afiurement un tres grand tort
aux Negres de Juda> fi on les accuföic
de 11’avoir point de Religion ; ils en ont,non
pas uns , mais plufieurs, 6c quoiqu’clles ne
foient que des fuperftitions ridicules 6c fans
fondement, ils y lont attachez 6c s’aequittent
des devoirs de leurs cultes avec une exadti-
tude, qui devroit faire rougir ceux qui, e-
tant eclairez des lumieres de l’Evangtle 6c
connoiffant le feul 6c vrai Dieu, vivent com-
me s’il n’y en avoit point ou qu’il ne meritat
aucun culre.
Ils pratiquent la Circoncifion fansetrejuife
ni Mahomctans, il eft vrai qu’ils n’y font pas
grande fagonj il s’en faut bien qu’ils lafaflent
F 4 ~ avec
iz8 V O Y A G E S
#^ncflenavcc ^es c^monies flue ^cs Negres Mahome-
ufagc a {u- tans du Senegal , & de quelques aucres endroits
tu. de FAfrique la pratiquent. Les plus habiles
& ies plus fpirituels ne fqavent point qui en a
etabli l’ufage chez cux , encore moins le tems
& les raifons de cet ctabliflement. Qiiand
on les prefle für cet artide, ils repondent
que leurs peres & leurs grands peres Font
vü pratiquer ä leurs ancetres, & que puif-
qu’ils Font pratique, ils la doivent aufli pra-
De quelle tiquer apres eux. Rien n’eft plus fimple que
»anic?e lls leur maniere de circoncire leurs enfans. Quand
qucnt?' Ics jugent aflez forts pour (öuffrir l’opcra-
tion > i's lesconduifent chczle Chirurgien Ne-
gre le plus en reputation pour ceia * ou bien
ils le font venir chez eux. Le pere prend
Fenfant für fes genoux , Foperateur lui prend
le prepuce & Fayant bien degage du gland ,
il le lui coupe de le laiffe feigner pendanc
quelques momens, apres quoi il le lave d’eau
fraiche, julqu’ä ce que le fang cefle de cou-
kr. Voiia toute la cercmonie & tout le re-
mede qu’on applique für la playe: en deux
ou trois jours eile eft guerie.
La Circoncifion qu’ils pratiquent pourroit
faire foupqonner qu ils ont eu quelque con-
noiflancede la Religion des Juifs. J’en don-
nerai encore quelques conje&urcs dans la
fuite, mais il paroit que le Mahometifmc
ne s’cfl: point etendu de ces cotez-lä: il y
feroit encore ä prefent, s’il y avoit cte au-
trefois , peut-etre y feroit -il aufli defigure
qu’il Feft au Senegal, mais on en verroic
encore des traces, au lieu qu’on ne trouve
rien qui puille nous faire foupqonner qu’il y
aic jatnais ete* Les
lam.jr.
P<V-n9
Conseils
^j°ye
Schelle, ci'un Pied
I 1 1 — » — I 1 — I — I
kn Guinee et a Cayenne. rzp
Les Grands de Juda les plus fpirimels onc
quelque idee confufe de l’exiftence 6c de Tu-
rnte d’un Dieu, ils le placent dans le cief,
ils difent qu’il rccompenlc les bons 6c pun/t
les mechans, que c’ell lui qui fait gronder le
tonnere, que les blancs qui le connoiflenc öc
qui le fervent, font plus heureux qu’eux qui
fervent le diable, qui e ft naturellement mau-
vais 6c qui ne fait que du mal , 6c cependant
ils ne peuvenc fe refoudre de fe faire inftrui-
re, craignam, difent-iis, que s’ils s’ecartoient
de la Religion du pa'is, le peuple ne les af-
fommät 6c ne brulät ieurs maifons. On voic
par-la combien il y a d’efperance pour les Mit
fionnaires d’y faire jatnais aucun fruit.
Les quatre principales Divinicez du pais>
fbnt :
Le ferpent qui tient le premier rang
Les arbres qui occupenc le fecond.
La mer qui n’a que le troifieme.
Et Agoye qui eii au quatricme.
Cette dernicre Divinite efl 1c Dieu des Agoye.Dieu
confeils, on la confulte avant de rien entre- dciCuaicii*.
prendre ; rien ne fe fait qu’aprfcs qu’elle a
donne fon avis 6c qu'on a paye le Marabou
qui eft fon interprece;
Cette Divinite eft un vilain petit magot de
terrenoire, qui reflernble plutöc ä une gre-
noiiille ou ä un monftre informe, qu’ä tonte
autre chofc } il eit aflis ou accroupi für une
efpece de pied d’eital de terre rouge, für le-
quel il y a un morceau de drap rouge brode
«le ßouges 3 il a autour du cel une bande
I.cs quatre
DiviniiCiUe
Jud4.
Maniere de
confiilter
A%oyc.
33O V O Y Ä G E S
(Tccarlatte d’un doigt de largeur d’oü pendent
quatre bouges,* fa tete cft couronnee de le-
zards & de ferpens avec des plumes rouges,
da nulieu defquellcs fort un fcr de iaguaye
qui enfile un plus grand lezard , qui a fous lui
un croiflant d’argent. Voilä fa figure au na-
turel.
Ce magot eft für une table dans la cafe
du grand Sacrificateur. On met devant lui
trois moitiez de calebafles ou des gamelles de
bois, dans une defquelles il y a quinze ou
vingt petires boules de terre.
Ceux qui le vonc confulter s’adreflent au
Marabou, lui difent le fujet qui lesamene>
lui prefententce qu’ilsveulentdonnerä Agoye,
& le prix de fa confultacion. Si le Marabou
eft content, il prend les gamelles, 6c apres
quelques fingeries, que le confultant regar-
de avec refpedt , il jette les boulettes au ha-
zard d’une gamelle dans Fautre, jufqu’ä ce
que le nombre impair fe trouve dans toutes
les trois. O11 recommence le manege un
certain nombre de fois, 6c li le nombre im-
pair arrive, il n’en faut pas davantage, l’ora-
cle a prononce, onentreprend hardiment l’af-
faire pour laquelle on a confulte, on eft für
du fucces, 6c quoi qu’il arrive tres-fouvent le
contraire, les Negres font fi entetez de cet-
tefolle confiance, qu’ilsfeperfuadent toujours
qu’il n’y a point de faute du cöte de leurDieu,
mais toujours du leur j ils cro) ent qu’iis fe
font mal expliquez, ou qu’ils ont laifle pafler
le moment heureux , 6c font toujours difpo-
fez ä fe laifler tromper une auttC fois öc ä
faire de aouYeUes offrandes.
tsn Guine'e et a Cayenne. tji
Les femmes iont les meilleures pratiques
de ce Dieu , lern* efprit foibie 6c fuperfti-
tieux y eft encore plus porte que celui des
hommes; de forte que le Marabou de ce Dieu
a toujours beaucoup d’occupation , & fait un
profit confiderable avec fon magot> dont le
corps n’a que dix huit pouces de lvauteur , Ia
couronne un pied , 6c le pied d’eftal environ
autant.
Nous avons dit que la mer eft la Divinite Sacnficc
du troifieme ordre; lorfqu’elle eft: agitde ex*
traordinairement 6c qu’elle empeche ledebar-
quement ou rembarquement des marchandi-
ies5 on confulte le grand Sacrificateur, 6c fe-
Ion Toracle qu’il prononce? on egorge für ce
bord de la mer un bceuf ou un mouton , dont
on fait couler lc fang dans l’eau , 6c on jette
un anneau d’or dans les flots le plus avant
qu’il eft poftible de le faire avec Ja maim
L’anneau 6c le fang font perdus, les corps
des betes immolees appartiennent au Sacri-
ficateur , qui les porte chez lui 6c en fait
fon profit.
li n’en coüte pas tant pour fc rendre fa- Sa^ificeau*
vorables les arbres qui font les Divinitez de
la feconde efpece. Ce font d’ordinaire les
malades qui ont recours ä eux; leur pouvoir*
comme tout homme de bons fens voit fans
peine j eft bien pctit , ou plütöt n’eft rien
du tout, mais on fe gu£rit l’imagination en
leur faifant un facrifice, 6c comme eile eft
fouvent le fiege de la maladie, des quelle
eft guerie, il eft immanquable que le malade
fe porte mieux. On ne facrifie aux arbres
que des pains de mih de mahis ou de ris ;
F 6 k
IJi V O Y A G E 5
lc Marabou les mct au pied de Tarbre auquel
le malade a devotion , 6c les y laifle quelque
tems, apres quoiil les empörte, a moins que
Ic malade ne s’accommode avec lui pour les
y abandonner jufqu'ä ce que les chiens, les
cochons ou les oifeaux s’en foient emparex.
Craautc Au refte rien ne marque mieux la barbarie
iadcs.IeS ma" ccs Peuples* que Tabandonnement oü ils
>ai(Tcnt les perfonnes qui leur doivent etre les
plus cheres quand elles font malades. C’effc
un ufage etabli parmi eux de ne leur pas don-
ner le moindre fecours, les femmes aban-
donnent leur mari, les enfans leur pere, a
moins qu’ils n’ayent des efclaves pour fe fai-
je fervir ou de quoi payer ceux dont ils exi-
gent quelque fervice. Cela, dis-je 5 eft tel-
iement d’ufage parmi eux qu'ils nes’enforma-
lifent pas. Le hazard, leur forte complexion,
ou les fimplesque l’on emploie ne lesontpas
plutöt gueris, qu’ils vivenc de la meme; ma-
niere avec ceux qui les avoicnt abandonnez,
comme s’ils cn euflentetefecourusavec la plus
rendre afFe&ion.
viedecias II ne faut pas oubiicr qu’il y a des Mede-
^c^es. eins 6c Chirurgiens Negres, qui, fans avoir
fuit leurs cours ni endofle la robbe de Rabe-
lais, ne laiöent pas de faire des eures dom
nos Efculapes d’Europe fe fcroient un hon-
neur infini. Ils connoißent des fimples ad-
mirables, dont les fucs, les feuilles ou les e-
corces font des eures incroyables, mais ils
en font un miftere que rien au mondc n’eft
capab’e de penetrer. Ils ne fe font pas prier
pour les employer pour les blancs, mais ils
ou; sn foin extreme de ks defigurer, de
ma-
tN Guinee et a Cayenne.
maniere, qu’il eft impoffible de les reconnoi-
tre. Le Chevalier des M.***avoit lie une
etroitc amitie avec un de ccs Medecins, dans
la penfee de decouvrir quelqu’un de fcs fecrets }
il lui taifoit des prefens , il le faifoic boire , il
lui a faic plufieurs fois des offres tres avanta-
geux » fans en avoir jamais pü rien tirer ; ils
fe laifferoicn: plütot euer que de rien decou-
vrir. Les peres laiilenc leurs connorilances
ä l’aine de leurs enfans, apres cn avoir exi-
gc un ferment folemncl für ce qu’ils Ont de
plus ftcre , qu’ils ne le declareront jamais.
La principale Divinitc du pais eil le Ser- Origine du
pent; quoiqu’onne flache pas dans quel tems duScs"
on a commence ä le connoitre, a lui rendrepc
un cultc; on fqait leulementrresfürement que
cette pretenduc Divinite vient du Roy au me
d1 Aid res. Ceux de Juda etant prets ä donner
bataille ä ceux d’Ardres, un grosSerpentfor-
tic del’armee ennemie, Sc vint fe rendre a
cellc de Juda. Mais il parut (i doux que bien
loin de mordre com me les autres animaux
de fon efpece, il flatroic Sc carelloit tour le
mondej le grand Sacrificareur fe hazarda de
lc prendre Sc de l’elever en Tair pour le fai-
re voir ä toute l’armee, qui, etonnee de cc
predige , fe prolterna devant ecc animal de-
bonnaire> Sc donna für les ennemis avec
tanc de courage , qu’ils les defirent a plate
couture. Ils n’eurent garde de manquer d’at-
tribuer leur vidloire ä ce Serpcnr, ils lem-
porterent avec refped , lui batirent une mai-
fon, lui porterent de quoi vivre, Sc en peu
de tems ce nouveau Dicu eclipfu tous les
aucre« , meme les Fetiches qui ctoien: les
f 7 pre- v
134 V O Y A G £ 5
premiers & les plus anciens Dieux du pais;
Son culte augmenta ä mefure qu’on s’ima-
gina qu’on en recevoit des graces 6c des fa-
veurs. Les trois autres Divinitez, avoient leurs
diftri&s reglezj on n’avoit pas recours a la
mer, par exemple, pour guerirles maladies,
ni aux arbres pour obtenir une bonne pe-
che , ni pour fcavoir les evencmens bons ou
mauvais des affaires que Ton projettoir ; mais
le Serpent preiide a tout, ä la guerre , au
commerce, ä l’agriculture, aux maladies, ä
la fterilite des femmes, aux recohes de ris,
de mil 6c des autres fruits de la terre. Auffi
ne le laifla-t-on pas long-tems dans la premie-
re maifon qu’on lui avoit bätie, on lui en e-
difia une tres fpacieufe avec pluGeurs cours,
de grands logemens bien entretcnus. Ceux
du Roi manqueroient plütöt de Couverture
& d’entretien que ceux du Serpent. On y
mit des meubles de confequence, on lui don-
na un grand Sacrificateur 6c un ordre entier
de Marabous pour le fervir j on fit plus, on
crut qu’il falloit que des femmes lui fuflen:
dediecs, 6c en effet, on choifit les plus belles
filies pour les lui confacrer, 6c on en choifit
encore tous les ans, afin qu’il ne manquc pas
de fervantes.
Ce qu’il y a de particulier, c’eft que les
Negres les plus railonnables difent fort ferieu-
fement, que le Serpent qu’ils reverenc au-
jourd’hui eft reellement le imeme qui vin:
rrouver leurs ancetres, 6c quileurfit rempor-
ter cetre vicloire celebre qui les dclivrsL de
l’opprefTion du Roi d’Ardres.
.a pofteritc de ce Serpeut bien-faifsnt oc
de-
Caraclcic
en Guinee et a Cayenne,
debonnaire s’eft extremement multipliee, &<ja Scrpcnt1
n’a point degenere des bonnes qualitez de fon c‘ebom]iUIC*
pere. 11s ne font de mal ä perfonne , ils font
careffans, fe laiflent prendre > onlesmetdans
fon fein, autour de fon col, dans fon lir,
ils n’ont de la colere 6c des dents que contre
ces mauvais Serpens venimeux qui repairenc
für les arbres, qui cherchenc toujours ä mal
faire, 6t dont les morfures font toujours tres
dangereufes. Des qu’ils les rencontrent, ils
les attaquent, les etouffent ou les a valent, &
femblent fe faire un devoir d'en delivrer les
hommes.
Ce n’eft pas feulement aux Negres qu’ils
font doux 6c debonnaires, ils le lont auffi aux
blancs , qui les prennent , les mettent ä leur col5
leur ouvrent la gueule; en font tout ce qu’ils
veulent, fans qu’il en foit jamais. arrive le
moindre accident.
Au reffe, ii n’y a pas a craindre de s’yme- r>ifHn£3:ioa
prendre, les Serpens venimeux font tous noirs, des dcuxeC
longs de deux braffes ou environ, 6c d’un Pccc^cScr^
pouce 6c demi de diametre ; ils font mechans, ?QD9*
vont toujours la tete levee 6c la gueule ou-
verte , fe jettent avec fureur für ce qu’ils ren-
contrent; ils ont la tete plate 6c deux grands
crocs recourbez vers le palais. Je ne doute
point que ce ne loient de veritables viperes,
de Ja meme efpece que celles que l’on trou-
ve ä la Martinique, ä Sainte AJoulie 6c Be-
gnia.
Lc Serpent revere n’eft pas fi long pour
Pordinaire, il n’a au plus qu’une brafte 6c de-
mie, ou fept pieds 6c demi de longueur,
fW ü eft de la grQflgqr de la jambe. Je ne ffgme &
par-
Serpent
me.
V o y a g e s
re- parle pas ici du pere de ces DivinitcZ. S*il
eft encore en vie , 6c qu’il ait toujours cru
depuis qu’il s’eft donne ä ces peuplcs, il doit
etre d’une prodigieufe longueur 6c grofleur;
mais il faut s’en rapportcr ä ce que ces peu-
ples en dil'ent, 6c en croire ce que Ton juge
ä propos j car il n’y a que Ie grand Sacrifica-
teur qui ait Je privilege d;entrer dans fes ap-
partemens fecrets, Je Roi meme ne le voit
qu’une feulefois, lorfqu’il lui va preienter lcs
oftrandes > trois mois apres Ton couronne-
ment.
Ces Terpens ont la tete prefque ronde 8c
fort große , les yeux bien ouverts8c fort doux,
ils n’ont point de crocs, leur langue eft affez
courte* pointue comme un dard > 6c ämoins
qu’il ne s’agitfe d’attaquer un Scrpent veni-
meux> eiie n5a pas un mouvement fort vif,
leur queue eft menue 6c pointue» Ja peau eft
tres-beile, le fond eft un blanc fale, für le-
qucl on voit des marques ondees, ou le jau-
ne 3 le bleu 6c le brun font melez fort agrea-
biement.
Ces Serpens font fort pariens, fiparhazard
on marche für eux, ils le retirent doucemenc
6c ne le jettent jamais für les perlönnes; aulft
perfonne ne leur fait mal. Si un Negre ou un
blanc en avoit maltraire ou tue un , il n’en
faudroit pas davantage pour exciter un foule-
vement general j ii c’eioit un Negre, ii l'e-
roit affomme für le champ, ou brüle ; fes
femmes, fes enfans 6c tous fes bienr feroienc
confifquez; 6c fi c'etoit un blanc 6c quonput
le fauver de la premiere fureur de ia populär
il en c.outeroit beaucoup ä u Nation.
L’bißoir
fn Gujne'e ht a Cayenne, 157
L’hiftoire d’un Portugals lur ce fujet eft
to ute recente. Un curicux voulut faire voir
ce Serpent au Brefil , fon bätiment etoic pret
ä mettre h la voile, il prit un de ces ferpens,
Je mit doucement 6c fecretement dans une
caiile, 6c s’embarqua avec fa caiffe dans un
canot de barre qui le devoit conduire a fa
chalouppe qui l’attendoit au-dela des brifans>
6c Je porter a fon bord. La iner etoit teile
qu’on la pouvoit fouhaitter, cependant le ca-
not fit gribou, c’eft-ä-dire, qu’il tourna, 6c
le Portugals fut noye. Les Canottiers ayant
remis leur canot 6c repris la caiffe revinrent
ä terre* 6c ne manquerent pas de la rompre
pour voler les effets qu’iis y croyoient trou-
ver. Mais quel fut leur etonnement, quand
au lieu de marchandifes ils y trouverent leur
Dieu ! Les cris ou plutot les hurlemens qu’ils
pouiTercnt eurent bien-tot appris a tout le
monde le Sacrilegc que le Portugals avoit
commis , mais comme on ne pouvoit pas
s’en vanger für lui, parce qu’il ne paroiilöit
plus 6c que les rcquins 1’avoienr peut-etre de-
ja devore, les Marabous 6c le peuple fejet-
terent für les autres Portugals, pillerent leurs
mag .(ins, mafiäcrerent ceux qui ne purent fe
fauver 6c fe cacher chcz les autres Europeens,
& on eut toutcs les peines du monde a ap-
paiier ces devots irritcz; encore fallut il du
tems 6c des prefens confiderables avant
qu on put fe reiöudre a les foufliir dans le
pais.
Il femble qu’apres une pareillc avanture les
Portugais ne devoient plus fonger ä revenir ä
Juda, oii le commerce qu’iis fom leur doic
etre
Hiftoire d un
Portugal.
V O Y A G E $
etre ä charge, puifqu’ils nc changent aucune
marchandife d’Europe, mais feulement l’or
qu’ils tirent de leurs mines. 11s ont d’ailleurs
des etabliflemens puiflans dans Jes Royaumes
de Benin, de Congo 6c autres lieux de cetre
cotc > d’oü ils peuvent tirer des efclaves tant
qu’il lcur plait en echange des marchandiies
d’Europe 6c des Indes.
Pourquoi donc s’obftiner ä un commerce
aufli defavantageux que celui qu’ils font ä Ju-
da, ou ils fontexpofez aux avanies qu’ils re-
^oivent tous lesjoursdes naturels du pai’s , 6c
aux vifites que les Hollandois precendent etre
cn droit de faire de leurs bätimens, 6c ä des
confifcations quand ils y trouvent d’autres ef-
fets que de l’or, ou quand ils ont manque ä
payer les droits qu’ils leur ont impofez? 11 y
a long-tems que les Portugals reclament con-
tre ces voleurs, les mcmoires que j’attendois
für cette afraire ne m’etant pas vcnus aflez tot,
ne peuvent etre inferez dans cet endroit qui
eft leur lieu naturci. Je les placerai ä la fin
du troifieme volume > afin que le Public n’en
Pourquoi foit pas prive. Quelle eft donc la railon qui
les Portugals jes 0b]jge £ venir acheter des efclaves ä Juda?
efclfveTa CS Les voici: C’eft que les Negres des Royau-
J uda. mes de Benin, de Congo 6c autres des envi-
rons ne vallent abfolument rien pour le tra-
vail. Ils font läches, 6caiment mieuxie laif-
fer mourir de faim ou de chagrin , ou perir
foiis les coups, dont les Portugals ne leur lent
point avares , que de travailler j au lieu que les
efclaves que Ton tire de Juda font tres labo-
rieux, durs au travail* plus dociles& moins-
fuiets ä fe defefperer.
LW
en Guine'e et a Cayenne.' 139
L’autre fait que je vais rapporter eft tout-
ä-fait furprenant. Un Anglois nouvellement Autrc
debarque, ayant trouve un de ces Serpens furtoire d uö
fon lit > 6c n’en connoiflant poinc le bon na- An£ 01S*
turel ni Ja confequence qu’il y avoit de le mal-
traiter, le tua 6c le jetta dans un coin aupres
de la chambre qu’il occupoit. C’etoit la nuir
6c perfonne ne l’avoit vü* cependant il n’y
avoit point un demi quart d’heurc que celae-
toit arrive* qu’on entcndit des cris effroyables
autour du comptoir. Le peuple attrouppe fe
mettoit en etat d’enfoncer la porte, encriant
qn*un maiheureux impie avoit tud leur Dieu,
Le Dire&eur s’etant levc fe douta außi-tot
de ce que ce pouvoit etre. Le jeune homme
declara ce qu’il avoit fait , ne croyant pas que
cela tirät a confequence. Le Diredfeur le
fit promptement fauver dans le comptoir des
Franqois, 6c alla parier ä ce peuple muti-
ne pendant que l’on fit une foflfe ou Ton en-
terra ce Dieu mort. II offrit de faire jufti-
ce du blanc que Ton accufoit* fi on pou-
voit juftifier qu’il eut tue le Serpent, 6c con-
fentit qu’il enträt trois ou quatre Marabous
pour en faire la recherche ; le peuple etant
toujours demeure dehors, les Marabous en-
trerent * 6c comme fi eux-meme euftent
creufe la fofTc oü Ton avoit mis le Serpent,
ils y ailerent tout droit* le deterrerent* 6c
auroient faic un vacarme epouventable ii 011
ne les avoit gagnez ä force de prefens. On
tira la negociation en longueur, afin d’avoir
lc tems d'avertir le Capitaine Protedfeur de
la Nation 6c le Roi. Le Prince» perfuade
par les raifons 6c par les preiens des An-
I40 V O Y A r, E $
glois, fit battre le Gongon, 6c publicr cpi’il
ie refervoit la connoiflance 6c Ja punition
du crime, 6c en coniequence, que lc peuple
eur ä fe retirer dans fcs cafies. Hobelt, 6c
quand tont fut tranquille, les Marabous em-
pörterem avec refpedl lc Serpcnt, 1 allerem
entcrrer avec les ceremonies ufitces en pareil
cas.
Si on lesen veut croire, le Serpent quivint
I es trouver dans lc moment de ia bataille
qu’ils livrerenc aux Ardrenois vir cncore, 6c
c'eft celui qu’ils reverent dans le Palais qu’ils
lui ont bäti. II eftde la prudence des Euro-
peens, ä qui ils debitent ce conte, de nc les
pas contrarier. On peut croire que celui
d’aprefent eft de la race de ce premier, auf-
fi bien que tous ceux qui courent dans le pa'is
aufquels on ne rend pas tant d’honneur qu’&
leur chef , mais que Ton ne laifle pas de re-
verer, de carefler, de loger 6c de nourrir.
On s’eftime meme heureux quand quclqu’un
de ces animaux veut honorer une maifon de
Sein nu*on Ta prefence 6c y prendre gite. On lui don-
a des Ws n2 du lait , 6c ii c’eft une femelle qui vcuil-
5cri>CIJS* lc faire fes petits, on s’emprefle de lui faire
une petite cafc oü eile fe retire pour faire les
couches, 6c oü on a foin de la nourrir eile
6c fes enf ns, jufqu’ä ce qu’ils foient atfez
grands pour pourvoiv eux-memes ä leur fub-
iiihnce; alors on detruit la cale qu’on leur
avoit faire.
En quelque endroit qu’on trouve une fe-
melle dans ce beloin , on lui bätit unecafeöc
on la nourrit ; 6c ceux qui fonc allez heureux
pour trouver occafion de leur rendre ce fer-
vice
en Guinee et a Cayenne. 141
vice ne doutent point qu’ils cn feront magni-
fiquement recompenfcz, de quc toutes leurs
afraircs ne manqueronc pas de rcüilir a leur
gre.
Tout le monde fait que les Terpens peu-
pknt beaucoup de qu’ils vivent long-tems, la
terre par confequent en devroic etre couver-
te, car ils ne fe mangent point les unslesau-
tres com me les viperes de i’Amerique, de les
habitans ne les detruifent pas. D’ou vient
donc qu’ils ne Tont point en auflfi grandnom-
bre qu’ils lc devroient etre ? Les Terpens noirs
ne kur donnent point de quartier, de Tans
refpect pour leur divinite, ils les tuent de les
mangenrj les cochons en Tom autant , de voi- Les cochons
lä ce qui en diminue le nombre, mais aufll <Eli tuem les
il en coute la vie a cesanimaux quand ils Tont
pris Tur le fait; rien ne peut les mettre äcou- mort&con-
vert de la morti on n’a aucun refpedt pour filiucz-
ceux äqui ils appartiennent5 fuflcm-ilsau Roi
ou aux Princes , ils Tont tuez Tur le champde
leur chair appartient ä ceux qui les ont tucz5
rout comme li leurs maitres eroient les der-
niers du peuple.
Outrecesexecutions qui Te fontfmsdiftinc-
tion de tems pendant coute l’annee quand le
cas y echet , il y a un tems oü ceux qui ont
des cochons Tont obligez de les tenir enfer-
mez s’ils Te veulent epargner le clugrin de Te
les voir tuer Tans profiter de leur chair, c’eit
celui oü les mils Tont environ ä un pied hors
de terre. Cesanimaux entrent dansleschamps,
les fouillent 3 briTent les tuyaux de detruifent
route la recolte. C’eft encore dans cc me-
ine tems que les Serpens reverez Tont ordi-
naire-
14^ V 0 Y A G E $
nairement leurs petits, & c’eft däns les terres
cultivees qu’ils onc accoütume de fe retirer.
Les cochons font deux grands maux dans ces
occafions , ils brifent le mil , foulent aux pieds
8c devorent les Serpens , il n’en faut pas da-
vantagepour meriter Ia mort; auffi leRoine
manque pas d’envoyer fes valets de tous cö-
tez, qui exterminent lans mifericorde tous les
cochons qu’ils trouvent dehors, 8c en ven-
denc les corps ä leur profic. On peut croire
qu’un Prince auffi abiölu que le Roi de Ju-
da, ne manque pas d’etre bien obei dans une
occafion comme celle-lä > ou les executeurs
de fcs ordres trouvent für le champ la recom-
penfe de leurs peines.
On die que pendant le regne dudernier Roi,
le grand Marabou vit un cochon qui man-
geoit une de leurs Divinitcz; fon zele s’cn-
flamma d’une etrange maniere a cc fpectacle,
il courut en faire fes plaintes au Roi , 8c lui
remontra fi pathetiquement l’enormite de ce
crime 8c les confequcnces qui s’en pourroient
fuivre, que ce Prince prononqa un Arret de
mort contre tous les cochons de fes Etats.
L’execution fuivit auffi-tot; on fit un maf-
facre effroyable de tous les cochons , non-
feulement de ceux qui fe trouverent dans les
rues 8c ä Ja Campagne , mais de ccux qui e-
toient renfermez dans les parcs 8c dans les
maifons. La race cn alloit etre eteinte , lorfi-
que les peuples allerent reprefenter au Roi
que pour un criminel il n’etoit pas de fajufti-
ce de punir une infinite d’innocens. On ap-
paifa auffi le grand Marabou , il calma le zele
du Roi qu’il ayoic enflamme, Le Prince fit
ceflcr
en Gutne'e et a Cayenne. 145
cefler le mafiacre , 6c les cochons qui refte-
rent eurenc ordre d’etre plus Tages 6c plus ref-
pettueux ä l’endroit des Divinitez du pai’s.
J’ai deja remarque que les Arbres, la Mer
6c Agoye, auflfi-bien que les Fetiches,etoienC
des Divinitez dont le pouvoir etoit renferme
dans des bornes aflez ecroites; aufli les of-
frandes qu’on ieur fait font-elles aflfez peucon-
fiderables. A tous Seigneurs tous honneurs*
c’eft un proverbe qui a lieu en Guinee com-
me dans le refte du mondc, parce qu’on en
reconnoit la juftice egalement par tout.
Le Serpent eft ä Juda une Divinite d’un
ordre excellent 6c Tuperieur ä toutes les au-
trcs, il fe mele de tout, on a recours ä lui
pourles confeils, pour les maladies, pour les
pluyes, pour le beau tems, pour la guerre,
pour le commerce, pour les recoltes, pour
les mariages. Aufli les offrandes qu’on lui fait
auffi-bien que les facrifices ne Tont pas bor-
nez ä des boeufs 6c ä des beliers , ni ä des
painsdfc mil , des fruits ou quelque anneau d’or.
Le grand Sacrificateur preferit fouvent une
quantit6 confiderable de marchandifes pre-
ejeufes , des barils de bouges, de poudre*
d'eau de vie, des hecatombes de boeufs, de
moutons, de volailles; quelquefois memes
des Sacrificcs d’hommes 6c de filles qu’on e-
gorge ä Ton honneur. Cela depend de la fan-
taifie de ce Sacrificateur , des befoins ou il
fetrouve, de Ton avarice; car tout cela tour-
ne ä profit, le Serpent fe contente de quel-
ques volailles ou de quelques moutons , il n’a
que faire des creatures humaines ni des mar-
ctundiles, cellcs que Ion euledaos fesappar-
temens
144 V O Y A G E S
temcns n’y demeurent qu’autant de tems qu’ii
en faur au grartd Sacrificareur pour les faire
enlever, fans que les infenfcz qui les onr of-
fenes s’en apperqoivent : ce qui lui eft d’au-
tant plus aile qu’ii n’eft permis ä perfonne de
s’approcher de ce repaire qu’en Compagnie
des Marabous, 6c apres en avoir obtenu 6c
achete la permiftion.
Tel eft i’aveuglement de ce pauvre peuple
d’autant plus ä plaindre qu’ii n’en veut paslörcir >
6c qu’ii fembleplus aimerladure fervitude oü
le demon 6c fes minitf res le retiennent , que
la liberte des enfans de Dien, que les Minif-
tres de l’Evangiie lui ont offen tant de fois,
fans avoir jatnais pü faire ouvrir les yeux a pas
un d’eux.
Le culte du grand Serpent eft confie ä
une famille, dont le grand Sacrificateur , qui
eft un des Grands de 1’Etat, eftle chef. Tous
les autres Marabous dependenc de lui , re$oi-
vent fes prdres , lui obeiilent.
Outre les hommes 6c les fern m es de cette
famille, on enleve tous les ans un certain
nombre d 1 jeunes fiiies pour les conläcrer au
Serpent, c’eft pour rordinaire quand le mil
commence ä lörrir de teire, que les ancien-
Commcnt nes pretreftes font leurs recrues. Elles for-
fii!CVC tent ^es ma^ons qu’elles occupent ä quelque
qu’on veot diftance de Xavier für les huic heures du foir
confacrerau armees de bons batons, eiles viennentdansla
Serpent ville com me des furies, elles fe feparent en
bandes de vingt ou trente , courans dans tous
ies quarriers, crians cornrne des poftedees,
Nigo Bo di na me , c’cft- ä-dire ,prends 5 attrape 5
& dies enlevent touteslespecites filles qu’elles
trou-
en Güine'e et a Cayenne, i 4^
trouvcnt hors des maifons depuis Tage dehuit
ans jufqu’ä douze. II ne faut pas craindre
qu’on les erVempeche» on fe mettroitendan-
gerd’etreafTomme par ces furies,qui dans ces
occafions font foutenues par des troupes de
Marabous qui les fuivent. II eil vrai qu’dlcs
n’cntrent point dans les maifons ni dans les
cours; eiles ne forcent ni les portes ni lesmu-
railles, mais eiles prennent toutcequifetrou-
ve dehors, Sc auHR tot ellcs conduifcnr ces
enfans hors de Ja yiUe dans les maifons oü ei-
les demeurent* & oü il y a des endroits pour
renfermer, inftruire Sc tmrquer ces petites
creatures. Elles ont pourtant la politeffe d’a-
vertir les parens afin qu ils ne foient point en
peine de leurs enfans: Sc comme les parens
fe font fouvent un honneur d’avoir de leurs
enfans confacrez lau Serppnt, ils les mettent
a la porte de leurs maifons, afin qu’dlesfoienc
enlevees Sc confacrees ä ce pretendu Dieu.
Elles courent ainfi par tont Je Royaume,
leurs courfes durent pour l’ordinaire i?.nuirs,
ä moins qu’elles n’ayent plütöt rcmplilenom- *
bre de celles qu’on veut confacrer au Serpent
cette annee-lä. Quand elles ne font pas af.
fez heureufes pour le remplir dans ce terme,
elles continuent leurs courfes jufqu’ä ce qu’ii
le Ibit.
Lorfque ces enfans font renfermez dans
ces maifons, elles les traitent avec douccur
pendant quelques jours, leur enfeignent les
aanfes Sc 1 es chanfons qu’elies doivent fqa- v
voir pour honorer le Serpent, Sc puis elles les
marquent. Cela fe fait en leur dechiquetant Commcnt
touc le corps avec de petites pointes de fer , ^ “^clu e
Jome 11 , G qui n ails#
1^6 V O Y A G E $
qui leurs font des incifions qui reprefentent
des fieurs, des animaux, 6c furtout des fer-
pens. On peut croire que cela ne fe fait pas
fans douleur 6c fans que ces enfans repandenc
beaucoup de larmes 6c de fang, 6c qu’ilsn’a-
yent la fievre , mais ces cruelles megeres n’ont
aucune compaffion de leurs cris & de leurs
douleurs j eiles y ont paffe, il faut que les au-
tres y paffent, 6c comme perfonne n’ofe ap-
procher de ce lieu, il n’y a point de fecours
a efperer ni ä attendre.
Il eft vrai qu’elles ont des remcdes infailli-
bles pour guerir promptement ccs playes fans
que les cicatrices s’efacent jamais; ces enfans
paroiffent alors vetus d’un fatin noir mouche-
te qui fait un affez bei effet, 6c qui eft une
parure qui marque qu’iis font confacrez au
Serpent, ce qui leur actire le refpedt de tout
le monde 6c leur donne de grands Privileges,
fur-tout de faire enrager leurs maris quand il
s’en trouve d’affez fols pour fe charger de ces
fortes de femmes, car eiles font fiercsauder-
nier point j elles iont infolentes, parefleufes,
dies n’obeiffent que quand il leur plait, ne
font que ce qu’elles veulent 6c regardent leurs
maris plutöt comme leurs efclaves que com-
me leurs maitres, qui n’ofent leur Comman-
der quoi que ce feit, les reprendre ni les me-
nacer, encore moins les corrigcr ; s’ils l’a-
voient fait, ils pourroient s’attendre de voir
fondre für eux une nuee de ces megeres , qui,
le baron a la main, leur apprendroient ä n’y
plus retourner, 6c iis feroienr heureux s’ils
ne leur cn coütoit pas la vie.
On n’a dans tous les tems qu’unfeulexem-
ple
hn Guinü'e et a Cayenne. 147
ple d’un homme qui ait eu aflez, de refolution Hiftoire
6c de bonheur pour corriger fa femme fans d’un Negrc
cn avoir etc puni. Cct homme avoit une fern- ^uß^une"
me de ce caradere, il en avoit foufFert une Femme con*
infinite d’incartades , 6c avoit etc pr£s d etre ^
aflomme plulieurs fois par les compagnes de SerPcnu
fa megere; il s’avifa un jour de la conduire,
fous un pretexte fpecieux , dans un comptoir
d’Europeens. Des qu’elle y fut entree, il fit
fermer ia porte 6c propofa de la leur vendrei
Je marche tut bien-tot conclu , parce qu’il
convint de la donner pour le premier prix
qu’on lui en ofTroit. Elle avoit d’abord te-
moigne de la fermete, croyant que ce n’e-
toit qu’un jeu pour lui faire peur, maisquand
eile vit que les Commis Fempoignerent 6c
que le marqueur s’approcha avec la marque
toute rouge 6c le papier huile pour Feltem-
per, fon courage Fabandonna, la peurlaprit,
eile s’echappa des mains de ceux qui la te-
noient, fe jetta aux -pieds de fon maii, les
embralTa, les arrofa de feslarmes, 6c luipro-
mit de lui etre ä Favenir fi obei (Tante 6c fi
refpedueufe, qu’il n’auroit jamais le moindre
fujet de fe plaindre. Le mari fut long-tems
inexorable, la femme s’adreflöit aux Com-
mis , 6c les prioit d’interccder pour eile } ei-
le prenoit le Serpent a temoin de la fincerite
de fes promeffes , eile jura a la fin de ne ja-
mais parier a perfonne de ce qui fe paffoit,
6c fit les plus grands fermens qu’on peut exi-
ger dans le pa'is. A la fin le Diredeur qui
etoit ami du mari, 6c qui etoit convenu de
cette fceneavec lui, parla en fa faveur, 6c
s’offrit d’etre caution pour cette pauvre fem-
G 2 " sie.
148 V O Y A G E S
me. Le mari fe laifta enfin touchcr, par-
donna le patte, 5c regüt le Direfleur pour Ja
caution de fa femme. II la ramena donc bien
contrite ä fa maifon , & eut lieu dans la fuite
d’etre contenc de fa conduite; maiscetexem-
ple eft unique. Je reviens a ces jeunes fiiles
que Ton a confacrees au grand Serpent.
Apres qu’elles font parfaitement gueries 5c
qu’on leur a enfeigne les danfes 5c les chan-
fons, qui font une partie du culte qu’elles doi-
vent rendre au Serpent, on leur die que c’eft
cettc Divinite elle-meme qui lesatouchees Sc
marquees; 5c quoi qu’elles foient perfuadees
du contraire, il faut qu’elles le croyent ou
faflent femblant de le croire. On leur dit en-
core que fi eiles difent ce qui s’eft paffe pen-
dant qu’elles ont ete dans cette maifon, le
Serpent les ira enlcver, 5c les fera brulertou-
tes vives, Commc tous les Negres aiment la
vie, 5c que ceux de Juda plus que tous les au-
tres ne craignent rien tant que la mort, on
eft für que la crainte de la mort, 5c a’une
mort aulfi cruclle que celle dont on les a me-
liacees, leurfermera entierement la bouche,
malgre la demangeaifon naturelle que ce fexe
a de parier.
On les ramene alors a la maifon de leurs
parens , on prend pour cela une nuit obfeure,
on les met für le feuil de la porte, 5c on leur
dit d’appeller leurs parens. Ceux-ci ne man-
quent pas de les venir recevoir, de les intro-
duire dans la maifon, de lescareller, 5c quoi
qu’ils iachent parfaitement comme les chofes
fe font paffees, ils font femblant de croire ce
que leurs enfans leur difeat, 5c d’alier remer-
cid
en Guinea et a Cayenne. T49
der le Serpent d’avoir faic Fhonneur ä leura
flies de I es avoir admifes ä fon fervice 6c de
les avoir marquees a fon coin.
Quelques jo jrs apres les vieilles Pretrefle3
viennenc demander aux parens In depenfe que
leurs enfans ont fait dans la inaifon ou eiles
ont ete pendant leur abfencc. Elles la taxent
comme il leur plait 6c toujours fort haut; il
il ne faut pas penfcr a vouloir en rien rabat-
tre. Les hotcs de SuifTe 6c d’Allemagne ne
font pas fi inexorables, on double la fomme
ou on la triple, 6c il la faut payer. Le plus
für 6c le plus court eft de payer promptement
6c de bonne grace.
Quand ccs Pretreffes ont amafie tout cc
qu’elles ont juge ä propos d’exiger pour ln
nourriture 6c inftrucftion de ces jeunes fil les,
dies en font une part pour le grand Sacrifica-
teur, un autre pour les Marabous, 6c parta-
gent le rede entre eiles avec la fidelite 6c Fe-
gaüte que Fon admiroit autrefois dans lesFli-
buftiers de FAmerique.
Ces flies demeurent chez leurs parens, eN
les fe rendenc de tems en tems ä la maifon ou
eiles ont ete confacrees, 6c y repetent les
danfes 6c les chanfons qu’elles y ont apprifes ,
6c quand eiles font en äge d’etre mariees , cc Mariage
qui eft pour Fordinaire ä quatorze ou quinzc dl1 ScrPent
ans, on fait la ceremonie de leur mariage a- i«cCoSä^
vec le Serpent. Les -parens qui fe tiennent crees.
infiniment honorez decette alliance, donnent
ä leurs flies les pagnes les plus belles 6c tous
les ajuftemens qu’ils peuvcnt felon leurs mo-
yens. On les conduit en ceremonie ä la mai-
fon du grand Serpent, 6c quand la nuit eft
* G 3 ve*
7 5$ V O Y A G E %
venue, on les dcfcend dcux ou trois ä h fois
dans une fofte qui a des fouterains ä droitedc
ä gauchc, ou Ton die qu’il fe trouve deux oa
trois Serpens comme Procureurs du grand
Serpent; pendant qu’elles y font, les vieillcs
PretrcfTes & celles qui doivent f-ufti etre ma-
riecs, danfent & chantent au fon des inftru-
mens autour de cette foffe, mais a une dif-
tance a ne pouvoir ni voir ni entendre cequi
fe pafle. Quand eiles y ont paffe une heure,
on les en retire, 6c pour lors cllcs font regar-
dees comme femmes du grand Serpent. On
die qu’outrc les Serpens, il y a d’autrcs ani-
maux plus capables du mariage que ces repti-
les; & en efFet, il y a bien de ces filles qui
ne fortene pas de ce trou auffi vierges qu’elles
y etoient entrees , & qui mettent au jour au
bout du terme marque par la nature , autre
chofe que des Terpens. JLe jour etant venu ,
on reconduic ces filles mariees en ceremonie
chez leurs parens, 6c pour lors elles font
tout-ä-fait aggregees au corps des Pretrefies*
elles joüiffent de leurs Privileges, participcnt
aux ofFrandes qu’on fait ä leur mari Serpent,
6c li elles en trouvent un autre de leur efpe-
ce, elles ne fe font pas beaucoup prefTerpour
leprendre, 6c pour Tordinaire elles' le font
enrager, car ce pauvre mari eft obüge de les
rcfpecter, de les fervir, de leur parier ä ge-
noux, de les lailFer vivre ä leur fantaifie, 6c
de leur abandonner tout ce qui eft dans la
maifon; on appelle ces femmes des Beta .
Malgre cela , ii eft rare qu’elles n’en trouvent
pas, furtout quand elles font heiles, car les
bcll$s font eftimees partout, 6c fans etre des
Beta. >
en Guine'e et a Cayenne. 15z
Beta , elles n’ufent que trop fouvent au pou-
volr de ces Pretreffes. Combien y a-t-il de
maris en Europe qui gemiflent fous la tiran-
nie des Beta qu’ils ont fait la folie d’epoufer ?
Quand elles ne Tont pas allez, heureufes poar
eela, dies vendent leurs faveurs ä qui lesveut
acheter.
Le grand Sacrificateur eft le Chef d’une
nombreufc famille divifee en plufieurs bran-
ches, dont tous les mäles ont leprivllege d’e-
tre da corps des Marabous. 11 eft aife de les
connoitre par les cicatrices dont ils ont le
corps tout couvert j on les leur fait avec la
pointe d’un couteau quand ils font jeunes,ou
avec de petits ferremens comme ceux dont
on fe fert pour marquer les pccites filles. Ils
ne font point diftinguez des autresNegrespar
leurs habillemcns : ce qu’ils ont de plus , c’eft
de pouvoirs’habiller comme les Grands quand
ils en ont 1c moyen.
Le grand Sacrificateur 6c les Marabous n’on t Rcy
point de bien affedtez ä leurs emplois, ilstra- jcs Mai*-”
fiquent comme les autres , ils font riches quand bous.
ils ont du bonheur 6c de Fadrefle dans leur
negoce, quand la nombre de leurs femmes,
de leurs cnfans 6c de leurs efclaves les mettenn
en ctat de faire valoir beaucoup deterres,d’e-
lever grand nombre de beftiaux, de porter
beaucoup de imrchandifes dans les marchez.
qui fe dennent dans 6c dehors le Royaume,
6c d en amener beaucoup de capiifs, für la
vente delquels ils font un profit confiderable.
Mais leur revenu le plus clair 6c le plus
grand, confifte dans Finduftrie qu’ils ont d’a-
bufcr de la credulite 6c de la iimplicite du
G 4 peu*
l$l V O Y A G E S
peuple auquel ils font croire tout cc qu’ila
veulerit & dont ils extorquent * par une infi-
nite de fourberies, des prefens>desoffrandes>
des#Sacrifices pour le grand Serpent 6c pour
les autres Divinitez qui n’en peuvent faire au-
cun ufage , 6c qui tournent ainfi au profit de
ces fourbes. Les chofcs vont quelquefois fi
Iqin^ que Jcs famillcs font quelquefois entie-
rement ruinees pour aiTouvir i’avarice de ces
malheureux.
Les gens fages & les Grands * qui fe pi-
quent plus que les gens du commun d’etre
des efprits forts, ou pour parier plus julle*
d’avoir peu ou point de religion, font per-
fuadez que leurs Marabous font des trompeurs
6c des fripons> ils l’avoüent meme auxblancs
qui font de leurs amis, mais ils f< nt obligez
d’agir com me s’ils etoient veritablement dans
les fcncimens du vulgaire, de crainte de paf-
fer pour des impies, & que les Marabous
n’excitcnc quelque tumulte contre eux, dans
lequel ils coureroient rifque d’etre affommez
ou biülez.
11 n’y a gueres de peuple plus fuperftiticux
que celui de Juda, c’eft une fuite naturelle de
fon ignorance. Quelque pauvre que foit un
pere de famille, il eft rare qu’il laifle paffer
un j our fans faire des facrifices ou des offran-
des ä ces Dieux que nous avons marque ci-
devant, qui font les Dieux de toute la Na-
tion , 6c ä ceux qui font particuliers a chaque
famille & ä chaque individu qui la compofe.
Dieux du Ces Divinitez du bas etage font les Fetiches,
appdicf fe- en 0nr tolltes les efpeces 6c de toutes
tiehes, les figuresj les plus extravagantes font les plus
ref-
EN GurNE'fi ET A CAYENNE. Ijj
refpeftables. Cc iont pour l’ordinaire des pe-
tirs marmoufets de terre rouge ou noire de
cinq ou fix pouces de hauteur, ils lesmettenc
ä Ja tete & ä la queue de leurs chamns, aux
portes de leurs maifons, dans leurs chambres,
dans leurs cours , dans leurs parcs ä cochons>
dans leurs pouliers; le diable ä ce qu’ils cro-
yent, feroit des dcgats efroyables par tout,
s’il n’etoic arrete par ces Divinitez.; ce font
pour eux des gardiens, des fauve-gardes5 üt
qui ils fe croyent redevablesdu bien qu’ils onc,
6c d’etre ä couvert des malheurs qu’ils crai-
gnenr. Les Marabous les entretiennent foi-
gneufement dans ces foiles idees, parce qu’ils
profitent feuls des offrandes &c des facritices
qu’ils leur tont faire ä ces marmoufets.
On peut dire que fi les Marabous de la co-
tedu Senegal font adroirs ä volcr le bien des
Negres Mahometans par le moyen. de leurs
Grigris , ceux de Guinee, 6 c furtout de Ju-
da , ne leur cedent en rien pour depouiller
ceux-ci par le culte des Fetiches 6c des autres
Divinitez du pais.
La plus grande ceremonie qui fe faital’hon-
neur du S'erpent, eft la proceiTion folemnelle
apres le Couronnement du Roi. C’eft Ja me-
re du Roi qui y prefide. Tfois mois apres il
s’en fait une autre ou le Roi alTifte en per-
fönne. Outre ces deux procefüons, qui ne proccföon
fe font qu’une fois pendant chaque regne, il ä Phonneup
sen fait une chaque annee, oü leGrand’Mai« du *iand
tre de la Maifon du Roi prefide par fon or-*crEcnL
dre5 ä moins qu’il n’arrive quelque calamite
pubüque, comme des fecherefifes ou des pluyes
cxtiaordinaircs« des peftes ou autres maladies
& 5 ,qui
254 V O Y A G t 5
qui crtiportcnt bcaucoup de monde, il faut
que le grand S’erpent fe contentedu cultejour-
r.alier que 1 es Marabous & 1 es Beta lui ren-
dent, qui confrfte en des chanfons &desdan-
fcs que Ton fait en fon honneur cniuiportant
fa nourriture avec les prefens 6c les offrandes
du peuple.
Ce bon animal? qui n’a que la plus petite
partie des vivres 6c des offrandes qu’on lui
porte, vit en repos dans fa maifon, 6c laifte
vivre les autres dans les leurs. Comme le
Doge de Gennes, il eff toujours chez, lui#
on eft toujours (ur de l’y trouver, aveccette
difference toutefois que ce Prince fort quel-
quefbis de fon Palais cn vertu d’un decret du
Senat 6c accompagne delaSeigneurie, aulieu
que le pauvre Dieu Serpent eft entierement
prive de ce privilege. Aufii dit*on qu’il eft
•fort gros, 6c on n’en doit point douter puifi«
qu’il eft fi fedenraire. Je m’etonne que parmi
fes Officiers il n’y ait point de Medecin qui
Poblige ä faire un peu plus d’exercice.
Le Chevalier des M. * * * s’etant trouve ä
k proceffion que Ton fait ä Thonneur du Ser-
pent apres le couronnement duRoi, jelavais
Tapporter teile qu’il la laiffee dans fcs memoires
& en donner feftampe teile qu'il la defiinee
avec beaucoup de l'oin. Eile fe fit le 1 6. A-
vril 17251.
La Cafe, la Maifon, le Palais, leTemple
du grand Serpent, car töus ccs noms font
ftnonimes pour les batimens oü löge ce Dieu
bete, font a une demie lieue ou environ ä
POüeft de la ville de Xavier. Le ehern in qui
y conduit eft ians concredic le plus grand du
• Royau*
*'73*
K Rade des yazsseausc G. 40 *, Mousquetazres
B . Rente s des Tiiisseazuc sur /e bord H . zo Trornpcttes
de la Coste I . zo Tambours
D . eilos yuee du Grand Serpentr
V^ .Le peuple assis
J \Six chasse Cccquins avec letcrs
Baguettes
K . zo Th et es
L . iz Temmes duRoy Borftznt des
presens au Serpervt
lA.Rrcmier l'alet de Chambre du
Rat/
N. zo Tompetfes
O . 40*dlousyuetaz7'es
P zo Tambours
Q zo T/ules
R . iz Temmes du Ryy Rorta/ts
des Vurres poiir be Verpönt'
S . 3 TVains du Roy
T. %yHaztre des Cenemonies
V. 40 *s/fousoicetazres
X . zo Tambours
Y. zo Trompettes
Z . zo T/utes
1 . jz Temmes du Roy Tortant
/es presens de sa mere
2. To is yu/ets Rortazit io Chaise
de la ^ tte/9e du Roy
3 .Treis CXains du Roy
4.. Ta dUere du Roy
5.3 Domes du Baiais
6. llusiyue du Serail par des
Temmes
7. G/und Sacrt/flcateur
8.40 lyfToicsyuetazres
en Guinee et a Cayenne, isj
Royaume, quoi qu’il s’enfaillcbeaucoupqu’ii
foit' aufli large que nos grands chemins de
France. S’il etoit pave de grandes pierres ä
joints inccrtainsj je croirois qu’il a cte copie
für les reftes de cesanciens chemins Romains
qu’on voic encore cn Italie, qui font droits,
tirez a la ligne 6c fort etroits; ce qui marque
que Ics voitures dont on fe fervoit autrefois
ctoient fort erroites. Tel cft le chemin qui
conduit de Xavier ä la maifon duSerpent. II
feroit inutile qu’il fut plus large , il fuffic qu’il
y puifle p.fler cinq ou fix hommes de front;
6c ä l’cgard des voitures , elles demandenten-
corc moins de largeur. On ne fe fert ni de
chariots * ni de carofles, les perfonnes qui ne
peuvent ou ne veulent pas aller ä pied , fe
font porter dans un hamac für la tete dedeux
Nrgres. Ces voitures n’embaraflcnt gueres
Jes chemins j nous en parlerons dans la iuite.
On a foin de faire favoir dans tout le Ro- Marche de
yaume le jour que ces proceffions fe doivent laProcclIivll#
faire, les peuples qui s’y rendent en foule,
rempliroient tellement les chemins qu’il feroit
impoffible d’y paffer fi on n’avoit pas foin de
les faire ränget.
Pour cet effet, un nombre de chafTe-ca- chafl*.
quins avec de grandes baguettes ä la mainco<luia**
marchent ä la tete, ils frappent aufli impitoya-
blcment que des vSuifTes ou des Archers de
ville für ceux qui ne fe rangent pas aflez, vite>
pour ies conttnir dans le refpect 6c empecher
qu’ils ne troublent la ceremonie. On oblige
I es curieux 6c les fpedlateurs a s’alTeoir für
leurs talons, 6c ä demeurer dans le filenceöc
recueillemenc.
G 6 Qua*;-
V O Y A G E £
Moufque- Quarante Moufquetaires le fufil für l’epaule,
taires. ayant iear Capitaine ä la tete, marchent cn-
fuite quatre a quarre.
Trompettes. A unediflanceraifonnable mirche leTrom-
pctre major, fuivi de vingt Trpmpettes fon-
nans de leur mieux.
Tambours. Apres !es Trompettes viennent vingt Tam-
bours precedcz du Tambour major, ils bat-
tent de toutes leurs forces ; il faut etre fait a
ce bruit pour n’en etre pas etourdi.
Fiutcs. Les Flutes fuivent les Tambours, ils font
auffi au nombre de vingt, Sc font precedez
de leur Chef. Tons ces inftrumens font de la
niufique de la Chambre du Roi, & fe font
entendre tantöt les uns apres les autres, Sc
tantot tous cnfembl'e.
Femmes du On voit enfuite douzc femmes du Roi de
Roi pouamia troifieme clafle deux ädeux, quiiontchar-
espiccns. g^es des prefens que le Roi envoye au Scr-
pent. Ce font des Bouges, de Teau de vie,
des pieces de toille, d’Indiennes Sc de foye.
Valet de Le premier Valet de chambre du Roi fuic
Chambre ces femmes, il eft vetu comme les Grands,
uKoi‘ fes pagnes trainent a terre, il marche fcul la
canne ä la main Sc la tete nue.
Trompettes. Apres lui viennent vingt Trompettes mar-
chant trois de front & fonnant.
Moufque- Quarante Moufquetaires le fufil für Tepau-
raires. je5 marchant ä quarre de front, fuivent les
Trompettes.
Tambours Apres les Moufquetaires viennent vingt
& flutes. Tambours, Sc apres cux vingt Fiutcs, lesuns
Sc les autres vont trois ä trois.
Femmes du Douzc femmes du Roi fuivent ces deux
Roi ponam troupes a cj[cs pont auffi de la troilieme clafle,
ACS V1VXCS« * o-
tN Guinee et a Cayenne. 557
6c portent für leurs tetes de grandes corbeil-
les de jonc remplies de vivres que le Roi en-
yoye au Scrpent.
Apres ces femmes viennent trois nains du Nain£ ^
Roi, ces petites creatures font vetues com-R0x."
me les Grands, on aftedte meme que leurs
pagnes trainent beaucoup, ce qui les fait pa*
rohre encore plus petirs.
Le grand Maitre des ceremonies paroit a- Maitresdes
pres les Nains, il eft vetucomn\e les Grands, ceremonies.
il a des pagnes magnifiques trainantes ä terre,
la tete nue Sc une canne ä la main.
Il eft fuivi de quarante Moufquetaires, de Autrcs
vingt Tambours, vingt Trompettes & vingt Moufque-
Flutesj ces trois troupes marchent comme pCVtcs’Ta°m "
les precedentes & font grand bruit. bouis’öc
Douze femmes du troifieme rang les fui-F1£t(^
vent Sc portent les prefens quela mere du Roi la Vnerc du
fair au Serpent. Roi.
On voit enfuite trois valets de la mere du son fau-
Roi qui portent fon fauteuil j celui qui mar-^uil.
che le premier a le doflier du fauteuil attache
a fes epaules, & les deux qui fuivent foutien-
nent les pieds.
Trois autres Nains du Roi, habillez com- La Princeflc
me les premiers, fuivent le fauteuil & prece- cnpeifcnnc.
dent de quelques pis la Princefle mere du
Roi, qui marche feule, une canne ä la mainj
eile eft magnifiquement habillee, fes pagnes
trainent ä terre, eile a la tete couverte d’un
chapeau de jonc tres-bien travaille.
Eile eft fuivie de trois des premieres Da- Sa fuite.
mes du Palais fuperbement vetues j mais nue
tete.
Apres ces Dames, les femmes Muficien- Muficicnnes#
G 7 nes
VöYAGES
nes du Palais viennent en trois corps comme
la mufique des hommes, c’eft-ä-dire, des
Tambours, des Trompettes 6c des Flutes.
Le grand Le grand Sacrificateur les fliit apres quel-
iaai£catcnr. que dillance? il eft nue tete, une canne ä la
main, habille comme les Grands 6c tr£s ma-
gnifiquement, c’eft lui qui ferme la marche ,
n’y ayant derriere lui qu’une compagnie de
quarante Moufquetaires 6c quelques ChafTe-
coquins pour cmpecher la foule du peuple
qui pourroit troubler Tordre de la marchc de
la proceflion.
Le Chevalier des M.*** qui fe donna la
peine de compter ceux 8c celles qui aflifle-
rent ä cette ceremonie comme a&eurs, y
trouva deux eens foixante 6c fix hommes, 8c
cenc foixante 6c feize femmes, ce qui fait en
• tout quatre eens quarante-deuxperfonnes,qui,
marchoient aflez eloignez les uns des autres 9
ce qui faifoic qu’il etoit facile de les comp-
ter.
A mefure que differentes troupes arrivoient
au Palais du Serpent fans entrer dans la cour,
ellesfe profternoient le vifage contre terrede-
vant la porte , battoient des mains , fe jet-
toient de la poulliere für la tete, 6c pouf-
foient des cris de joye que Ton auroit pu
prendre pour des hurlemens affreux.
Les Muiiciens 6c Mulicicnnes rangez des
deux cötez faifoient un bruiteffroyable, 6c les
Moufquetaires faifoient des decharges conti-
nueiles, pendant que les femmes, chargees
des prefens du Roi 6c de la meie, rangeesen
haye dans la premiere cour, artendoient que
la Princefle y füt entree 6c qu’elle eüt mis
euere
en Guine'e et a Cayenne. 15^
cntre les mains du grand Sacrificateur 1 es
prefens du Roi & les fiens. Elle etoic ai-
dee dans cetre fonöion par Ie premier Valet
de chambre, le Mairre des ceremonies 6c ies
trois Dames du Palais, qui furent les feules
perfonnes qui eurent l’honneur d’entrer dans
renclos du Palais du Serpent.
Je ne trouve point dans mes Memoiresque
cette Princefle vit le Serpent. J’ai de bonnes
raifons pour croirc qu’elle ne fut point admife
a fon audience , eile falua avec refpedt le pas
de la porte de fon appartement, 6c en demeu-
ra lä> 6c comment auroit-elle pü pretendre
d’avoir plus de privilege que fon fils, lui qui
n’enire pas meme dans la premiere Salle, 6c
qui fait fes complinuns au Serpent par le ca-
nai du grand Sacrificateur, qui lui fort d’in-
terprere, 6c qui lui rapporte en fecret les re-
ponfes vrayes ou faufles que le Serpent daigne
faire aux demandes que le Prince lui fait faire?
Apres la reception des prefens, la procef*
fion reprit le chemin de la Ville dans le me-
ine ordre, avec la meme gravite 6c le me-
me filence qu’on etoit venu. Chofe etonnan-
te que dans une ceremonie oü il y avoit cent
fbixante 6c feize femmes, qui ne iönt pas plus
muettes dans ce pais-lä que dans le refte du
monde , on n’entendit d’elles que le bruit
qu’elles faifoient avec leurs inftrumens. Je
compte que ce que je viens de dire ä l’hon-
neur du fexe babillard , fera ma paixaveccel-
les qui fe font plaintes de ceque j’avois parle
d’elles avec trop de fincerite.
Dans la procelfion ou le Roi fe trouve
trois mois apres fon couronnemcnt? il occu-
pe
’l60 V O Y A G E S
pe lc pofte que fa mere a occupe da ns ce2Ie-
ei. II n’y a aucune difference, excepte qu’il
eft: fuivi par les cinq premiers Prnees de fon
Etat, 6c que tous les prefens font a luij ils
lui appartiennent auffi tous dans toutes les au-
tres proceflions. Le Grand qui y prefide cn
fön nom n’eft fuivi que de deux Capitaincs.
A tous Seigneurs tous honneurs. Tout Je
refte fe paffe comme nous l’avons marqueci-
devant.
Proccflion \ I] fe fait encore tous les ans une proceffion
U Riviere. ^ l’Eufrate. C’eft la principale riviere du pais
qu’on regarde comme une Divinite. Mais
comme eile eft moindrequelegrand Serpent,
qui eft fans contredit la premicre 6c la plus
confiderablc ; aufli le culte qu’on rend acet-
te riviere eft bien moindre. Quarante Mouf-
quetaires font ä la tete, 6c font luivis dedix-
huitfemmes du troifieme ordre du Palais qui
portent les prefens du Roi. Le grand Mai-
tre des ceremonies qui y prefide de la partdu
Roi vient feul apres les fern m es, il eft ac-
compagne de fa mufique di vifee en trois corps,
6c compofee de vingt Tambours, vingt Trom-
pettes 6c vingt Flutes. Le grand Sacrifica-
teur, accompagne des Maräbous, fe trouve
für le bord de la riviere, il rc$oit 1 s prefens
que le Roi fait au Fleuve, il jette dedans, a-
vec les ceremonies fuperftideufesufiteesen pa-
reil cas, la part qui con vient a cette Divini-
te, c’eft-a dire, quelques poignees de ris,de
mahis 6c de mil, 6c garde le refte 6c ce qui
ne peut convenir qu’aux Miniftres de ce Dieu,
donc en qualite de Chef il a la meilleure
parc,
La
en Guinea et a Cayenne. \6i
La proceflion qu’on fait ä la mer , eft ä
peu pres la meme chofe que celle de Ja rivie-
re; i’apneau d’or qu’on y jette eft des plus
minces.
Pour ce qui eft des Arbres& d’Agoye, on
ne fait point de proceftions a leur honneur.
Ceux qui en ont befoin les honorent en leur
particulier, ou mertent leurs oftrandres entre
les mains des Marabous , qui fovent trop bien
leur metier pour furcharger de biens ces Di-
vinite70 qui deviendroient d’un abord trop
difficile fi eiles devenoient trop riches.
CHAPITRE VII r.
Mostirs c '7 Cofawnes du Roy atme deJtidA»
/VN a vu, par ce que j’ai dit danslesCha-
pitres precedens > bien des chofes qui mar-
quent une bonne partie des mceurs & des coü-
tumes des peuples de ce Royaume. Je vais
rapporter tout de fuite ce qui m’a echape ou
qui n’a pu etre place commodcment dans le
fil du difcours.
J’ai dit en paftant que les Negres de Juda T anc
etoient ignorans > je le repete ici , &c dois a- des Ncgrcs
jouter qu’ils le lont plus qu’on ne peut fe l’i- de Juda,
maginer: en voici une preuve evidente. Ils
ignorent abfolument la maniere de compter
les anneesj les mois, les femaii ^; les plus
habiles parmi eux, ne favent pas quel äge ils
ont. Quand on leur demande quel äge ont
kurs enfans, ils repondent> il eft ne quand
UQ
l6t VoYAGES
Marches
4c Juda.
)
Juge de
Police«
un tel Diredteur eft arrive.de France, ou
quand ii eft parti pour y retourner. Si on
veut favoir dans quel tems de l’annee , ils di-
fent, c’eft dans lc tems qu’on ferne ou qu’on
recueille le ris ou le mahis. Apres une re-
ponfe fi inftru<ftive> c’eftaux Curieux ächer-
cher dans quelle annee le Dire&eur eft arrive
ou s’en eft retourne, <5c dans quel mois on
ferne ou recueille le ris ou le mahis. Voilä
les epoques für lefquelles roule toute leur cro-
nologie* il ne ltur en faur pas demander da-
vantage. Ils connoiffent pourtant parfaite-
ment bien le cours des lunaifons, dans quel
tems ils doivent faire leurs labours & leurs
femailles. Ils favent cncore que de quatre
jours Tun, c’eft un jour de marche.
Ce marche fe tient dans differentes places
de la Ville de Xavier. Ii s’en tient encore
un de fept en fept jours dans la Provinced’A-
ploga. Ce marche eft celebre* on y voit
pour Tordinaire cinq ou fix mille Marchands .
On auroit de ia peine ä trouver en Europe
des marchez mieux reglez & mieux polieez,
il ne s’y paffe aucun defordre; les Marchands
diflerens &c les differentes marchandifes font
feparez les uns des autres, chacun a fon quar-
tier marque & fous peine de confifcation il
n’eft pas permis aux Marchands de s’etablir
dans un autre quartier que celui qui lui eft
marque; les acheteurs marchandent tant qu’il
leur plait, mais il faut que ce foit fans bruit>
fins fraude , fans fupercherie. Pour contenir
tout dans le devoir , le Roi entretient un Ju-
ge de police , qui accompagne de quatre va-
lets armez, rode fans celfe dans tous les quar-
tier*
en Guinl'e et a Cayenne. 163
tiers du marche, cntend les plaintes des ver>-
deurs 6c des acheteurs, prononce fommaire-
ment 6c fouveraincment für Jeurs differens}
6c fait arreter 6c vendre für !e champpouref-
claves, ceux qui fonc furpris en volanc ou en
troublant la paix 6c la tranquilite des Mar-
chands.
Outre cet Officier, 11 y a un Grand du
Royaume nomme Conagongla •> qui eft, com-
me je Tai die ci-devant, viliteur des Mon-
noyes ou des Bouges, Elles doivent etre en-
filees jufqu’au nombre de quarante pour faire
une Tocque. II vifite exadtement toutes les
cordes , 6c s’ii s’en trouve auxquelles il man-
que feulemenc une Bouge , il la confifque für
le champ au profit du Roi 6c au fien.
Lcs femmes du Roi de la troifiemc clafle ^pannkw*
ont un quartier fepare, elles y vendent plu- de jonc.
fieurs fortes de marchandifes , 8c für tout des
panniers de jonc tresfins 6c tout-ä-fait bien tra-
vaillez. On peut toucher les marchandifes 5
mais fous peine de la vie ou de la liberte, il
eft defendu de toucher les Marchandes.
Les environs des marchez font bordez de Gargotien.
petites baraques occupees par des Gargotiers,
qui donnent ä manger pour de l’argent a ceux
qui s’adreffent ä eux, maisils ne peuvent ven-
dre autre chofe que de la viande, foit bceuf,
cabrites, cochons ou chiens.
Que la chair de chien ne falle mal au cceur
ä periönne, eile n’eft pas feulement cn uf:ge
chez les Negresj eile l’eft chcz nos Sauvages
de PAmerique Septentrionale. Un chien gras On mangc
roti ou bouilli , eft la meilleure piece d’un re- -cns
pas, Aufli quand les Sauvages veulent aver-cn Afic1^
tir
tn Amcri*
que.
1^4 V O Y A G E $
tir ceux qu’ils ont invite qu’il eft tems de fe
mettre a table, ils difent fimplcment Ie chien
eft cuit. C’eft pour cela que Von voit dans
les marchez de la cöte de Guinee un grand
nombre de chiens gras attachez deux ä deux ,
que ceux qui s’appliquent ä ce negoce y ame*
nent pour les tables des gens delicats. Mais
ft rexemple des Sauvages 6c des Negres ne
ne fuffit pas pour perfuader ä nos Europeens
delicats que la chair de chien eft delicate, fuc-
culente 6c de bon gout > peut-ecre que Tex-
emple des Chinois fera ce que l’exemple des
Negres 6c des Ameriquains n’aura pü faire.
Or nous voyons dans les meilleures relations
que nous avons de ce vafte Empire, que ces
peuples ft polis, ft delicats, ft fenfuels, re-
gardent la chair de chien commeundes mcil«
leurs mets qu’on puifte fervir iurune table de-
licate. Et pourquoi ne pas manger du chien,
puifqu’on mange avec plaifir du cochon do-
meftique, animal le plus (ale qu’il y ait au
monde , qui ä caufe de fa falete 6c des ordu-
res de toute efpcce dont il fe nourrit , ctoit
interdit aux Juife par la Loi de Dieu? On
regarde comme des morceaux dignes de la
bouche des Rois 6c des Princes, le fanglier,
Ie dedans des beccaifes , 6c mille autres cho-
fes de cette nature, contre lefquelles l’ufage
feul empeche le coeur de fe foulever. Les
plus grands Seigneurs Tartares ne font-il pas
tuer des chevaux , des poulains, des änons
pour regaler leurs amis? Un peu d’exercice
formeroit l’habitude de manger des chiens 6c
des chats. Et ft les Medecins ordonnent des
bouillons de chair de vipere, 6c des viperes
me*
en Guine'e et a Cayenne,
meine en guife d’anguilles, nepeut-onpas ef-
perer qu’on trouvera dans la fuite quelques
fecours pour la Tante dans la chair des chiens.
Qui en intrcduira l’ufage? Un homme qui
fc laifleroit mourirde faim pendant qu’ilpour-
roit fe nourrir de chiens, ne meriteroit pas
de vivre.
J’ai vü plufieurs fois etant ä TAmerique,
nos Negres Aradas 8c autres > acheter des
chiens quand ils vouloient regaler lcurs amis.
J’ai vü des chiens entiers rötis, j’en ai vü
qui etoient bouillis dont l’odeur etoit tres
bonne. J’ai eu envie d’en goüter, 8c je ne
ferois pas demeure für mon appetit, Ti je n’a-
vois apprehende qu’on ne m’eütappelle man-
geur de chien , comme les Negres qui n’en
mangent point ne manquent pas d’appeller
ceux qui cn mangent.
Qiioi qu’il en foit, car mon deflein n’efl:
pas d’introduire Pufage de manger des chiens,
ce Tont des animaux fideles, dociles,dont on
tire de grands fervices. Ces chaircuitiers Ne-
gres ne peuvent vendre que de la viande, 8c
comme la viande feule ne fuffit pas pour fai-
re un repas, il y a d’autres baraques ä cötede
celles-ci oü des femmes vendent du pain j el-
les en ont de ris, de mil, de mahis, de
coulcous, 6c d’autres oü Ton vend du pito.
J ai dit ci-devant que c’etoit une efpece de
bierre d’affez. bon goüt, rafraichifTante, qui
n’enyvre point. On vend du vin de palme
dans d’autres , 8c de l’eau de vie dans d’au-
tres.
Ceux qui veulent faire un repas, commen-
cent par payer d’avance la viande, le pain,
&
1 66 VOYAGES
& la liqueur qu’ils veulent avoir ; o n nc con-
noit pas le credit en ce pais-lä, le quart
d’heare de Rabelais n’y fait jamais de querei-
le ; on paye avant d’avoir la marchandife, de
quand on Ta* on va la mangcr on Ton juge
ä propos.
Äichcflcs des Ces marchez font tres-bien fournis, on y
taarchez. trouve des hommes a acheter , des femmes,
des enfans, des boeufs, des moutons, des ca-
brites, des chiens, des poules de pluheurs
efpeces, des iinges 6c autres animaux j des
Toilles d'Europe de toutes fa$ons, des In-
diennes, des foiries, des epiceries, des por-
celaines , de l’or cn poudre 6c cn lingots , des
menillcs ou bijoux d’or, d’argent, deeuivre#
de fer & d’ivoire, en un moc, de toutes for-
tes fortes de marchandifes d’Europe, d’Afri-
que 6c d’Afie; du fer en barre 6c travaille*
& le tout ä tres-bon compte j ce qui eft fur-
prenant, vü que les Marchands achetent ces
marchandifes de la deuxieme 6c troifieme
main, 6c qu’ils les vont troquer fouvent ä
trois 6c quatre eens lieues de chez eux. Les
bouges ou Tor au poids , font les monnoyes
courantes j comme ii ne s’y fait aucun crcdit>
les Marchands n’ont point de livres.
Ce font les hommes qui vendent les efcla-
ves; tout le reite eft entre les mains des fem-
mes, foitpour vendre, foitpour acheter. Nos
Marchandes du Palais pourroient cncore aller
ä l’ecole de ces Marchandes Noires , il n’y
en a point au monde qui fcachent, comme
eiles > fjrfeire 6c vanter leurs marchandifes, ■
dies font d’une attention merveilleufe für les
payemens, auffi les hommes s’en rapportent-
EN GUINE 6 ET A CaYENNE. l6j
ils entierement ä leur habiletc5 ä leur fgavoir
faire, & ils ont raifon.
Les droits que le Roi pergoit für ce qui fe Maniere de
vend Sc s’achete, font une partie trcs-confi- lcver lcs
derable de fon re venu. Je ne trouve pas qu’il u
lesdonne ä forfait ä des Fermiers, il eft per-
fuade que ces gens tyranniferoient fon peuple
pour faire bons les deniers de leur Ferme 6c
pour s’enrichir par fon moyen, & que cela
nuiroit infiniment au commerce de fes fujets5
6c le pourroit pcut-etre ruiner tout-ä-fair,
comme nous ne le remarquons que trop dans
bien des endroits. II a des Officiers qui re-
$oivent fes droits Sc qui les portent dans fes
coffres fans autres frais que leurs appointemens.
Je ne pretens pourtant pas affurer que leur
fidelitc foit a toute epreuve. Ils font hom-
mes, ils aiment le bien paflionnement , ils
font fripons par nature. La peine fuit le cri-
me fans remiilion des qu’ileft connu , la moin-
dre cft la confifcation du corps du coupable,
de toute fa famille & de tous fes biens; on
vend le Receveur, fes femmes, fes enfans Sc
feseffetsj letout auprofic du Prince, qui par
ce chätiment politique remplit fes coffres, fe
dedommage avantageufement du tort qu’on
lui a fait. Sc contient fes Officiers dans leur
devoir. Cette maxime n’eft point du tout
barbarc , eile marque au contraire une con-
duite fage, eclairee & digne d’etre mife en
pratique.
Lorfqu’un pere de famille, qui a plufieurs Loi cicJü
enfans males5 vient ä mourir, c’eft l’aine qui icVfucc^
berite des qualitex & des dignitez dont le pe- lions*
rc a joui s il heute encore des femmes de fon
pere.
*68 V O Y A G E $
pere , & s’en fert comrae de edles qu’il peut
avoir epoufees } il n’y a que fa propre mere
8c la mere de Ton pere qui foient exemptes
de cette loi. N’en deplaife ä ceux qui Tone
introduite, eile me paroit des plus barbares ,
mais eile eft regue 8c pratiquee dans le pai s,
il n’y a que le Chriftianifme qui la puifle a-
broger. Elle fe pratique parmi les Grands
commeparmi lepeuple, il n’y a qu’une cho-
fe ä quoi il ne font pas obligez, c’eft de ne
point abattre ni brüler la maifon oü le pere
de famille eft mort, 8c qu’il ne letir eft pas
permis de faire mourir ni de facrifier aucun
de Ieurs efclaves 8c des femmes du defunt,
comme on le fait ä la mort du Roi. Jl
faudroir pour le faire, avoir une permiftion
du Roi, qui a des raifons pour ne l’accorder
jamais, ou rout au plus tres rarement.
,i Ce qu’ils obfervent inviolablement a la
le mort de leurs peres, c’eft d’etre douze - Lü-
nes entieres fans habiter la maifon du defunt,
8c de s’abftenir pendant le meme tems de
jouVr de fes femmes. Pendant ce tems i!s
vont loger autre part, ils quittent les habil-
lemens qu’ils ont accoütume de porter, &
ne fe couvrent que de pagnes d’herbes fans
aucuns bijoux, c’eft-ä-dire , qu’ils ne portent
ni bagues, ni Colliers, ni bracelets. C’eft-la
leur deuil , il n’eft permis a qui que ce foit de
donner atteinte ä cette Loi, ou en diminuant
le tems du deuil , ou eil le diftinguant
en grand 8c petit dueil, comme on fait en
bien des endroits de l’Europe , oü il femble
qu’on s’ennuye bien plus vite qu’on ne faifoit
ÄUtrefois de pleurer la mort de fes proches
pa*
en Guine'eet a Cayenne. 169
parens, ou d’en donncr des marques ä Texte-
rieur, ä moins qu’on ne veuille croire qu’il y
a dans notre conduite moderne plus de bon-
ne foi, 6c qu’on a juge qu’il ne falloit plus
tronaper le monde par ces apparences, 6c qu’il
etoit ä propos de faire connoitre qu’on eft bien
plütöt confole qu’on ne l’etoit dans ces tems>
ou le grand deuil duroit une annee entiere 6c
le pecic autant.
Les grands Seigneurs font enterrer leurs Maufble«
peres dans une galerie que Ton bäcit expres, des Graud*
le corps mort eft au miiieu ; on met für Ja
fofTc le bouclier , larc 6c les fleches , 6c le
fahre du defunt, 6c on les environne de fes
Fetiches 6c de quantite d’autres de Ia famille.
Plus le nombre eil grand , plus le maufolee eft
digne de refpedh Quoi qu’ils fe fervent tous
de fufilsöc depiftolecs, on ne voit point qu’ils
cn mettent für les iepultures, pcuc-etre qu’ils
regrrdent ces armes comme ecrangeres 6c
nouvelles ä la Nation, au lieu que les autres
etant tres anciennes dans le pais, leur fonc
plus d’honneur , 6c mai quent davantage la bra-
voure des defunts.
Quoi qu’il (oit tres vrai que le commerce Privileg«
du pais fe fafle ordinairement fans credit, il d.cs creaa-
y a cependant des occafions oü il s’en fair. II y a cia'*
dans ce paisd’aufTi mauvais payeurs qu’ailleurs.
Les Princes ont täche d’a^ porter remede a
ce mal , en permectant au creancier de pren-
dre fon debiteur 6c de le vendre, & rocrae
fes femmes 6c fes enfan , fi fes femmes 6c Ca
perfonne ne fuffifent pour faire lafommedont
il eft redevable. (jette Loi, toute dure qu’el-
le paroiffe, eft tres ancienne j eile etoit en u-
Tome IL H fa-
Loi cn fa-
?cur des
ftcaacicrs.
170 V O Y A G E S
fage chez les Juifs & chez bien cTautres Na-
tions, 6c fi on s’avifoit de la meitre en vi-
gueur en Europe, eile tiendroit dansledevoir
bien des gens qui empruntent, quoi qu’ils
f^achent fort bien qu’ils n’auront jamais le
moyen de payer.
Mais en voici une autre für la meme ma-
tiere qui me paroit plus favorable pour les
crcanciers, perfonne n’en eft exempt, pas
meme le Roi ni les Grands. Si apres avoir
dcmande juiqu’ä trois fois en prefence de te-
moins fa dette ä une perfonne que Ton ne
peut arreter ni vendre , l'oit ä caufe de la qua-
lite , de fes charges ou de läpuitlance, eile
neglige ou refuie de payer, le creancier eft
en droit d’arreter le premier efclavequ il trou-
ve fous fa main , lans s’embaraiier ä qui il
appartient, füt-il au Roi, 6c ä plus forte rai-
lonäquelque autre que ce puifie etre, excep-
te s’il appartient aux Blancsqui ne (bnt point
fuiets ä cette Loi. Il luffit qu’il ait affez de
force pour Tarreter 6c le conduire chez lui,
apres avoir dit tout haut 6c en prelence de
temoins, j’arrete cet efclave ä la cabeiche,
c’eftä-dire, ä latete, ou furle compte d’un
tel qui me doit teile fomme. Alors celui ä qui
Tefclave appartient eft oblige de payer la fem-
me s’il veut retirer fon efclave, 6c cela. dans
Jes vingt-quatre heures, ä faute dequoi celui
qui Ta arrete le peut vendre en payement de
fa dette, fi le prix de l’efclave eft fufhfanr. A-
lors le maitre de l’efclave devient creancier
de celui a la cabefche duquel l’elclave a etc
faih Pour l’ordinaire les creanciers bi< n ap-
pris ne failiflenc desefclaves que de perfonnes
en Guinee et a Cayenne. 17p
puiflances, etant bien fürs qu’ils aurom bien-
tot leurs recours 6c fe feront aifement payer
de celui pour lequel ils ont ete obligez de pa-
yer. Si le prix d’un elclave ne futiit pas, il
eft permis au creancier d’en iailir autant qu’il
lui en faut pour remplir fa dette eruiere.
Cecte coutume pallee en L01 dans.le Ro-
yaume de Juda, adu bon 6c du muuvais, 6c
ex pole fouvent les perfonnes riches 6c puif-
fantes ä payer les dettes d’autrui.
La pcine du Talion eft fort cn ufage dans
ce pais; oeil pour ceil, denc pour dentj ii
femble qu'ils ayent emprunte cette Loi des
Juifs. Les meurtriers lont punis de moit j ii
arrive tres rarement que le Roi, a force de
follicitations , commue leur peine en celle
du banniflement perpetuel hors de fetat , c’eft-
ä-dire, ä etre vendus aux Blancs, quilestran-
fporcent en Amerique, d’oü ii neft pas en-
core arrive quTil foic revenu perfonne. La
peine des criminels s’erend lür tous leurs biens,
qui de droit font confifquez au profir du <oi,
6c commc leurs femmes 6c leurs enfans ea
font partie, 6c fouvent la plus conliderable,
ces pauvres gens fe crouvent pums pour un
crime auquel ls n’ont point de pirt.
Si on faifoit mourirles voleurs, ilyalong- Puirtion da
tems que le pais n’auroit plus cPhabicans , car v^ieur*
tout le monde s’en mele , 6c on eft fort ex-
pert dans l’art de voler , de cacher le vol , 6c
de fe fauver. Ce que j’ai dit dans les Cha-
pitres precedens, doit avoir con aincude ces
Vtr tez. On ne lailTe pas cependanr de rha-
tier les voleurs quand ils ibnt allez betes
Jtl 2 p^ur
1JI V O Y A C E s
pour Pe laiffer prendre. La peine ordinairc
qu’on lcur inflige eft 1’ePclavage.
deines des A l’egard des incendiaires, ils font brülez
Jflccn' iaires’ vifs, comme ceux qui ont attente ä Phon«
neur du Roi en abuPanc de. Pes Pemmcs.
Heureux quand on leur tourne Je vifage en
bas afin que la fumee les etouffe plütot.
11 ne Paut pas s’imaginer qtic les Negres
de Juda ayent une application fi forre pour
leur commerce ou pour Ja culture de leurs
terres, qu’ils ne donnern aucun moment ä
leur plaifir^ un des plus grands qu’ils puiflent
rafton des prenare eft le jeu. On Pqait & on convient que
Kcgrespour fi on donnoit au jeu feulement le tems qui
ie;e«. eft necefläire pour delaffer Pefprit , il n?y
auroitrien de criminel ni de reprehenfible dans
le jeu \ mais c’eft fouvent Pavarice qui engage
les joüeurs ä perdre leur tems ä cet excrcice,
LesChinois, qui Pont läns contredit les plus
avares de tous les hommes , Pont aufli , a ce
qu’on dit, les plus grands joüeurs, leur paP-
fion Pe tourne en fureur quand la Port une ne
leur eft pas Pavorable. Apres qu’ils ont per-
du tous leurs biens, ils joiient leurs Pemmes
Sz leurs enPans , & Pi le malheur cominue de
les pourPuivre, ils Pe pendent. II fcmble que
des gens qu’on s cforce de nous donner pour
des modeles de prudence, devroient Pe pen-
dre avant d’engager dans le dernier des mal-
heurs, les perPonnes qui leur doivent etre ies
plus cheres.
Les Negres de Juda aiment le jeu ä la Pu-
reur, c’eft-ä-dire, autant que des Chinois,
mais ils nVn viennent jamais ä l’extreme Pu-
reurde Pependre. Ils joüent leurs biens, leurs
j fern-
en Guinee et a Cayenne. 175
femmes 6c leurs enfans , & quand cela eft
perdu 5 ils fe joüent eux-memes 6c devien-
nenc la proye de leurs compatriotes , qui
onr foin de les vendrefurle champaux Eu-
ropeens.
Ces defordres avoient oblige le dernier
Roi de Juda ä defendre les jeux de hazard , tr*
fous peine , ä ceux qui etoient furpris en joacuis»
joüant, d’etre vendus für le champ aux Eu-
rop£ens. Comme il etoit fort abfo!u 6c affez
puiflant pour ne rien craindre des Grands de
fon Etat, il faifoit executer ä toute rigueur
fes Ordonnances, 6c entre autrcs celle-ci.
Son fils 6c fon fucceiTeur qui eft un jeune
Prince peu affermi lur unTröneou on l’a
place au prejudice de fon aine > veuc bieu
ignorer par politique que fes fujets joüent nux
jeux de hazard , que fon pcre avoit defen-
dus. Mais fon bon naturd 6c les marqucs
qu’il donne d’etre un jour un grand Prince,
font efperer qu’il rctiouvellera cette Loi fi fa-
ge, 6c fi propre ä empecher la ruine de fer
fujets, desqu’il n'aura plus rien ä craindre de
fes Grands 6c de fon frere.
Il y a parmi eux des jeux purement de ha- jcux ha^
Zard , 6c d’autres qui font d’exercice. Il n’y a zard,
point d’efprit dans les premicrs, ils font au
nombre de trois.
Le premier (e nomme Attropof , c’eft-ä-
dire , ä fix boug:s.
Ils s’aftemblent douze ou quinzc autour .
d’unc natte ecendue für la terre; ils font aftis mamcfci
für leur derriere, chacun tenant dans fa main )oUec*
trois bouges, qu’ils ont foin de marquer dV
ne inarque particuliere qui fafle reconnoitre a
H 3 qui
*74 V O Y A G E $
qui elles appartiennent. Iis convicnnentenfui-
te du prix du jeu qui n’eft jamais au*deflöus
de cmq ga)iines de bouges, ce qui revient ä
quatre francs monnoye de France.
Le prix du jeu etant convenu 6c pofe für
la natte, un des joüeurs prend les trois bouges
de fon voifin 6c les remue dans fa main avec
les fiennes, comme on faic en Europe quand
on joue aux dez fans cornet. Ii les jette tou-
tes fix für la natte, s’il fe trouve une ou trois
des üenncs rcnverfees für le cöte oppofe ä
celles de fon adverfaire, il gagnele coup, s’il
n’y en a qu’une, il perd. S’il n’y en a que
deux3 le coup eft nul , il faut recommencer
6c doubier la mife. Si le fecond coup eft
encore nul, il faut recommencer 6c doubier
ce qui eft au jeu , jufqu’ä ce qu’un des deux
joueurs ait gagne. Le gagnant prend le dez
ou plütöt les bouges, & joue contre tous les
joüeurs Tun apres Pautre, s’il a toujours le
bonheur de gagner. Mais s’il perd il faut
qu'ii he quittc & qu’il attende que la ronde
foit faite pour le reprendre.
11 eft permis aux fpedlateurs de parier tant
qu’il leur plait ; les pertes 6c les gains qui fe
font dans ces paris , font fouvent bien plus
confiderables que les mifes des joüeurs 3 & on
s’y ruine egalement.
Second jeu Le fecond jeu 3 dont je ne trouve point le
de hazÄid. nom dans mes Memoires, fe joue feulement
ä quatre bouges ; on obferve les memes regles
que dans le precedent. La difference qu’il
y a , eft qu’il faut qu’il y ait deux bouges tour-
necs d’un cote 6c deux de l’autre pour gagner;
quand cela ne fe trouve pas, la partie eft re-
en Guinee et a Catenne. 175
mife, on recommence apres avoir double la
mife. Celui qui tient le dez gagne des qu’il
s’en trouve deux d’un cöte, 6c deux d’uß
coce oppofe , fans qu’il foit necetfaire que ce
foient ies liens ou ceux de Ton adverfaire. On
parie ä ce jeu , il eft plus facile 6c moins em«
baraifant que le premier. Je m’econne que
les Dire&eurs des Compagnies n’ayent pas
introduic chez ces peuples i’ufage des cornets>
ce feroic une nou veile efpece de murchandife
qu’on debiteroitä cesjoiieurs, qui feroit qu’il
y auroit moins de iupercheries ä craiadredans
ces jeux.
Le troifieme , dont j’ignore auffi le nom ,
fejoue avec des pierres ou cailloux ronds, ou
avec des graines de palmier de la groffeur 6c
de la figure d’un oeuf de pigeon que chaque
joiieur reconnoit ä une marque qu’il y fair.
Ils s’afifembient autour d’une natte ronde au
nombre de trois, de fix, de neuf oude dou-
7 ,Qy ils conviennent du prix du jeu que cha-
que joiieur mec devant lui. Trois joueurs en-
trent en lice en meme tems , 6c Font piroiiet-
ter leurs bailes für la natte ä peu pres comme
les enfans en Europe quand ils joiient au To-
fon. Si une des bailes en piroiiettant jette les
deux autres hors de la natte , celui ä qui eile
appartient gagne ce que les deux autres joueurs
ont mis au jeu5 fi eile n’en jette qu’une, il
ne gagne que l’enjeu de celui ä qui eile ap-
partenoit; fi aucune n’eft jettee dehors, on
recommence en doublant la mife. Celui qui
jette deux balles dehors conferve le de z, 6c
joue contre deux autres jufqu’ä ce qu’il aic
perdu. Il y a de l’adrefle 6c du hazard dans
H 4 ce
Troifiemc
jeu de ha-
zard.
17 tf V O Y A G E S
ce jeuj il n’y a pas davantage de filence dans
les Ridotti de Venife, c’eft tout dire, 6c on
fe ruine egalement dans tous ces lieux.
jcu d’exer- II y a un autre jeu qui n’eft point defendu,
il eft purement d’adrefle 6c tres propre pour
exercer ceux qui fe iervent de farc 6c des
fleches > aufti ne s’y fert-on que de ces cho-
fes.
On plante un piquet ä 40, ou 50. pas de
ia börne ou les tireurs font arretezj on met
au haut du piquet une boulede bois mol, d’un
pouce ou un pouce 6c demi de diametre, 6c
on fait des paris ä qui touchera 011 emportera
la balle, en deux, trois, cinq ou fept coups,
6c pas plus. Celui qui manque a toucherdans
le nombre de coups dont eft convenu, perd
ce qu’il a mis au jeu , qui n’eft jamais moins
que quarre ou cinq ecus d’or en bouges.
Les fpedtateurs parient fouvent beaucoup
plus que les joüeurs, 6c les uns 6c les autres
y pendent aufti fouvent tous leurs biens 6c en-
fuite leur liberte. C’eft pour cela que le Roi
dernier mort les avoit defendus fi rigoureufe-
ment. Voila tous les jeux. Au defaut d’au-
tre occupation , ils s’aftemblent fous des ar-
bres ou dans un calde, 6c y paflent les jour-
nees entieres ä caufer, ä fumer 6c a boire,
tantöt du vin de palme 6c tantot de l’eau de
vie,
J’ai remarque au commencement de ce
Chapitre que les Negres de Juda font fi igno-
rans qu’ils ne f§avenc pas feulement leur äge
ni celui de leurs enfans. Il faut dire ä pre-
fent ä leur loüange qu'il y a peu de gens qui
f^achenc aufti bien qa’eux leur negoce , qui
en Guine'e et ä' Cayenne, rjy
le faflent avcc plus d’habilete & de fineflc,-
qui y voyent plus clair, qui flachem mieux
fe prevaloir du tems 6c des occafions. Sans*
fgavoir les rcgles del’arithmetique, ilsf^avent-
Apputer dans leur tece le prix de leurs mar-
chandiles, &z ils le font pour le moins aufu*
vite qu’un habile arithmeticien le pourroit fai-
re avec la plume ou les jcctons, 6c il ne tauf
pas craindre qu’ils fe trompent ni qu’ils ou-
blient la moindre chofe, non plus que dans
les commiflions dont ont les Charge.
Je ne connois point de pais oü les maria- Mariage*;
ges fe faflent ä fi peu de frais 6c avec fi peu d« Negr«
de ceremonie qu’ä Juda. On n’y connoit nidcJuda'
contrat, ni dot, ni prefens de part ni d’autre.
Les Negres de la cöte occidentale fontriches
quand ils ont bien des hllesä marier, fur-tout
quand eiles font belles 6c qu’on eft morale-
ment a flu re qu’elles ont ete fages. Les peres
les vendent cherement 6c pour une fille qui
fort de leur maifon , ils y voyent entrer des
troupeaux de bceufs> de chameaux, de mou*
tons, des chevaux, fouvent des efclaves, &
toujours une bonne quantite de marchandifes.
II eft vrai que fl la fille ne fe trouve pas vier^
ge, celui qui Ta achetee eft en droit de la
renvoyer, 6c lepere de la fille oblige de ren-
dre le prix qu’il en avoit re^u. Cette cou-
tume obüge les parens de veiiler für leurs
filles.
Rien de femblable ne fe pratique ä Judff.
Comme les femmes n’y font pas pour l’ordi-
naire fort fecondes , une fille qui a donne des
rmrquesde fecondite avant d’avoirete recher-
chee en manage, eft plus eftimee qu’une at>
H 5 u*
178 V O Y A G E S
tre qu’on prend au hazard , mais aufli fes pa-
rens ne retirent rien deceluiqui s’en veutbien
charger. Voici de quelle maniere fe font ces
mariages.
Quand un homme fe fent de l’inclination
pour une fille, ou parce qu’elle eft belle, ou
parce qu’il eft afture qu’elle lui donnera des
enfans, il va fans ceremonie ia demander au
pere de la fille. 11 eft tr&s-rare que les peres
faffent la moindre difiSculte de confentir ä la
demande qu’on leur fait , c’eft autant de de-
barafte. Si la fille eft en etat d’etre mariee,
fon pere 6c fes parens la conduifent chex Pe-
poux qui lui donne des qu’elle entre, une pa-
gne neuve, qui eft fouvent la premiere qu’el-
le ait portee de fa vie, car eile n’apporte rien
que fon corps } 6c fi eile a gagne quelque cho-
fe , eile le laiiTe a la maifon de fes parens. L’E-
poux fait tuer un mouton qu’il mange avec
les parens de fa femme 6c en envoye un mor-
ceau ä fa femme; la coutume nc permet pas
aux femmes de manger avec leurs maris. U-
ne couple de pots d’eau de vie fe boit dans ce
repas, apres quoi les parens de la fille fe reti-
rent, & lepoux demeure avec fa nouvelle e-
poufe.
Lorfque la fille accordee n’eft pas en äge
d’erre mariee, le futur epoux la laifle dans la
maifon de fes parens fans lui rien donner, 6c
fans que cela em peche les parens de la don-
ner a un autre > s’il fe prefente quelqu’un
qui foit plus de leur goüc que celui ä qui
ils l’avoient promife.
Si dans la fuite la femme abandonne fon
man, car eile eft toüjours maitreßede le fei-
en Guine'e et a Cayenne. 179
re, Ton pere 5c fes parens font obligez de ren-
dre au mari les frais qu’il a faic pour Je repas
modique, dont je viens de parier. Mais fi le rcinc poGr
mari repudie fa femme, ce qui fe fait fansccuxquira.
aucre ceremonie que de la mettre hors de Pudicm lcuts
la maifon , il faut qu’il paye aux parens
fafemme le double de ce qu’il a depenfe pour
le feftin des noces. Cette loi eft commode
pour les maris qui font las de leurs femmes.
Si eile etoit re^üe dans d’autres pai’s, onne
verroit pas tant de mariages difcordans.
11 y a parmi ces Negres de la prudence ä
ne pas faire plus de frais qu’ils en font pour
leurs mariages , autrement ils n’y pourroient
pas futfire, ou bien ilfaudroit qu’ils fe retran-
chaflent beaucoup, 5c qu’au lieu de trois ou
quatre eens femmes que les Grands ont pour
i’ordinairej ils n’en euffent qu’une ou deilx
douzaines, ce qui ne laifleroit pas de leur
etre ä Charge ? 5c peut-etre meme de les rui-
ner.
Le Roi en a jufqu’ä deux mille & plus,
ou pour parier plus jufte, autant qu’il en veut.
J’ai remarque qu’il n’y a pas prelle ä joüir
de cet honneur. Outre que les filles de cc
pais n’aiment pas ä vivre comme des Reli- Trairemem
gieufes> elles Igavent que pour la moindre ^ce f^üi
faute ou fouvent par caprice , le Roi en en- femmes^
voye deux ou trois douzaines au marche, 5c
les y fait vendre ä fon profit fans que leur
nombre diminue, parce que les Grands font
obligez de lui en fournir tant qu’il en veut.
Cela feroit ä Charge aux Grands s’il leur en
coütoit quelque chofe, mais ils ont le pou-
yoir d’enlever les filles qu’ils jugent propres
H 6 aux
180 V O Y A G E S
aux plaifir du Roi, 6c fouvent il s tirent des
parens de cq± fiiles des prcicns pour les re-
lacher a^ant qu’eiles ayent ete conduites aa
Serail
Slaves! Si un efclave a envie d’epoufer une fiile ef-
clave d’un autre pirticulier que fon maitre,
ii la demande au maitre fans etre oblige
d’en parier au pere de la fiile, on la lui ac-
corde für le champ: mais les enfans mäles
qui proviennent de ce mariage apparnennetu
au maitre de la fiile > Sc les fiiles au maitre
de l’epoux.
Loi de ri- Lcs legres de Juda femblent avoir em-
frceUles°n prunte des Juifs la loi qui fepare de tout com-
iemmcs« merce les femmes qui ont leurs infirmiteTi
ordinaires. Elles font obligees fous peine de
la vie de fe retirer de la maifon de leurs
maris ou de leurs parens, des qu’clles s’a-
per^oivent de cette infirmite, elles ne peu-
vent avoir aucun commerce avec perfonne
pendant que cela dure. Selon le nombre des
femmes ou fiiles- qui font dans une famille,
il y a une ou pluficurs cafes au bout de 1’ eri*
ceinte ou elles demeurent fous la conduite de
quelques vieilles femmes qui ont foin d’elles,
qui les fervent, qui ont foin de les bien laver
avant qu’elies rentrent dans la maifon 6c dans
le commerce du monde.
On peut dire älaloiiange des femmes, que
leur grand nombre n’incommode jamais oti
prefque jamais les maris, pourvü que ce ne
Ibient pas des Betay car ce font elles qui font
vaioir les terrcs, ccil-ä-direqui les labourent,
Occupationqui les fernem, qui font les recoltes, quivont
4csteiumes.^ux marchex vendre 6c achetterj en un moc
qui
sn Guine'e et a Cayenne. iSr
3 ui ont foin de nourrir leurs maris 5 6c
e fournir ä toute leur depenfe de bouche
qui n’eft pas perite > car les hommes aiment
la bonnne chere , le plaifir 6c le repos. 1 out
ce qu’ils gagnent par leur commerce d’eicla-
ves ou par leur induftrie, s’employe unique-
ment ä leurs habits 6c ä ceux de leur famille,
ils ne fongent tout au plus qu’ä cela; il faut
que les fcmmes pourvoyent ä tout le rette.
Äufft font-elles fans cefle occupees-, 6c il eft
difficile de concevoir comment eiles peuvent
fupportcr tant de travaux fans y fuccomber,
C’eft cette vie laborieufe des femmes ma-
riees qui engage bien des filles dans la debau-
che 6c dans le libertinage. Comme eiles
font maitrefies d’clles-memes, elles fe retirent
des maifons de leurs parens, vivent en leur
particuüer, trafiquent pour leur compte 6c
s’abandonnent a qui fait leur condition meii-
leure , etant füres que leur honneur n?en re-
qoit pas la moindre fletriflure, 6c qu’elles
trouveront toujours des maris quand ellcs ju-
geront ä propos de fe foumettre auxduresloix
du mariage, fur-tout quand elles font belles
6c qu’elles ont eu des enfans.
Ce quej?ai dir jtifqu’a prefent desNegresde
Juda n’eit pas fort propre ä les faire paffer
pour des gens bien polis. Ce que je vais rap-
porter prouvera clair comme le jour , que les
Chinois ne portent pas plus loin la longueur
6c la feverite de leur ccremonial Les Negres
dont j’ecris Thiftoire, Fauroient-ils ete cher-
cher li loin auttl bien que les coütumes dont
nous avons parle qu'ils femblent avoir tire
de la loi des Hebreux? Venons aux preuves.
H 7 En
1 8z
V O Y A G E S
Kefpea En premier lieu toute la nation a un refpe<3:
^a pouVies profond pour la nation Frangoife, 6c la trai-
Fian^ois. te avec une policeffe infinie qu’elle n’a pas ä
beaucoup pres pour les autres nations Euro-
peenes qui font ecablies dans le pais. Le
dernier Roi de Juda etoit lä-deflus d’une fe-
verite inexorable: un de fes principaux Of-
ficiers ayant infulte ’un Frangois, & leve la
Hiftoircfur ma^n ^ur ^U1 y &ns cependant l’avoir frappe*
ce i'ujct. le Roi lui Jic couper le col für le cbamp 3 fans
s’etrejamais voulu rendre aux prieres 6c aux
inftances les plus vives que le Dire&eur
Frangois lui fit pour lauver la vie ä ce mal-
heureux.
Notre nation eft donc füre d’etre traitee a-
vec une diftin&ion particuliere dans ce pais.
En fecond lieu je dois rendre aux Negres
de Juda la juftice, qu’ils font entre eux d’une
politeile qu’on neremarque point dans les na-
tions qui fe piquent le plus de politeile. En
voici des exemples.
Audience Lorfqu’un Negre en va vißter un autre qui
f un ^rtlcu^ d’une condition fuperieure ä la fienne, il
Her* ^ ne manque jamais de l’envoyer avertir aupa-
ravant, 6c de lui faire demander audience , 6c
le moment qu'il la lui voudra accorder. L’a-
yant obtenue, il fort de chez lui accompagne
de tous fes domeftiques 6c de fcs inftrumens
s’il eft d’un rang ä en pouvoir avoir. Toure
la troupe marche gravement 6c en bonordre^
le maitre vient le dernier, porte dans un ha-
mac für la tete de deux ferviteurs. Il met pied
ä terre ä quelques pas de la maifon de celui ä
qui il va rendre vifite, 6c s’avance ainfi juf-
qu?ä la premiere porte , il y trouve les dorne-
fti*
^ en Guine'e et a Cayenne. 185
fliques du maitre de la maifon. II fait aufii-
tot cefler le fon de fes inftrumens, 6c fe pro-
fterne par terre avec tous fes gens. Les do-
meftiqucs qui viennent le recevoir en font
autant, 6c apres quelques ceremonies ä qui
fe levera le premier, il entre dans la premie-
re cour oü il laifle fes gens, 6c ne prend avec
lui qu’un petit nombre des principaux de fa
fuice. Etant conduit 6c accompagne des do-
meftiques de la maiion , il entre dans la lalle
d’audience , oii le maitre de la maifon eft aflis
fans fe remuer , ni lui faire le moindre ligne
de tete. La celui qui fait la vilite fe met ä
genoux, baife la terre, frappe des mains 6c
fouhaite au maitre de la maifon une longue
vie, accompagnee de toutes fortes de pro-
fperitez. Il recommence cette ceremonie
julqu’ä trois fois, apres quoi le maitre de la
maifon fans changer de lituation lui dit de
fe lever, 6c le fait affeoir vis-ä-vis de lui für
un fauteuil ou für une natte, commc lui-
meme eft affis. Le maitre de la maifon com-
mence la converfation , 6c quand il juge ä
propos de la finir, il fait figne ä fesgensdbp-
porcer des liqueurs 6c d’en prefenter ä celui
qui lui rend vilite. C’eft le fignal de la re-
traite commc le parfum Teft chez les Turcs.
Alors celui qui a rendu la vifice fe met a ge-
noux, baife la terre trois fois, bat des mains,
fait de nouveaux fouhaits 6c fe retire. Les
domeftiques de la maifon Faccompagnentjuf-
qu’oü ils Font ete recevoir, 6c le prient de
fe mettre dans fon hamaej mais il n’a garcle
de le faire , il fauc que les deux ti oupes fe pro-
fternent encore une fois, apres quoi celui qui
a
184 V O Y A G E S
a fait la vifitc fe met dans Ton hamac ,• fes
inftrumens fe font entendre, 6c il s’en re-
tourne dans le mcme ordre qu’il ctoit ve-
nu.
Dira-t-on apres cela que les Negres de Ju-
da font impolis? Les Chinois font-ils plus
civilifez? Font-ils plus de ceremonies?
Ceremonial Si ce meme particulier rencontre dans le
perfonnes c^ern^n une perfonne plus diftinguee que lui>
S’cgalc qua- lön train s’arrete d’abord, il deleend de fon
toe. hamac, fe met ä genoux, baife la terre , bat
des mains 6c ne fe releve point que celui qui
paffe ne lui dife de continuer fa route.
Si les perfonnes qui fe rencontrent font
de condition egale, ils s’arrctent en meme
tems, defeendent de leurshamacss’ils en ont,
fe mettent ä genoux, fe complimentent , 6c
apres s’etre fait des civilitez de part& d’autre,
ils partent en meme tems 6c continuent leur
chemin.
Ces ceremonies fe rei'terent ä chaque fois
que les memes perfonnes fe rencontrent, 6c
quand cela arriveroit vingt fois dans la meme
journee, la coütume ne permet pas qu’on en
obmette la moindre partie.
Cela paroit incommode ä des gens qui com-
me nous font toüjours preffez & qui n’aiment
pas la contrainte j mais ces penples y font faits
6c s’expoferoient ä des peines s’ils vouloient
s’en difpenfer.
On voit bien fans que je le dife, que les
inferieurs font encore plus obligez ä ce cere-
Rcfpeftsdes monial que les egaux, au di font-ils contraints
inferieurs de s’arreter, de fe profterner 6c de demeurer
iupaicuil. dans cette pofture humiliante tant- qu’il plak
en Guine'e et a Cayenne. i8y
au fupcrieur, 8c jufqu’ä ce qu’il difc d’un ton
grave: c’eft affez, pourfuivcz votre chemin,
encore ne fe levent-ils que quand le fuperieiir
eft paffe. 8'ils en agidöient d’une autre ma-
niere , le fuperieur eil en droit de les chätier
par une amende qu’il regle ä lä volonte , 8c
qu’il faut payer fansbruit 5c fans retardement,
crainte de pis.
Les enfans ne parlent a leurs peres qu’ä ge- Des enfans
noux 5c les femmes ä leurs maris> ä moins ^cr5f CUIS
qu’elles ne foient Beta , auquel cas & en ver-
tu de leur confecration > elies exigent de leurs
maris ce qu’elles fonc obligees de lui rendre
par les fjgcs loix du pais.
Les ainez exigent les memes deferences de Des cadets
kurs cadets, le toutfous peine d’amende qu’ils Pfur lcuIS
reglent ä leur volonte. auic**
Ce qui me deplait dans Ia conduitc des en-
fans, c’cft que je ne trouve point qu’ils ayenü
pour leurs meres les memes refpedts ä propor-
tion qu’ils ont pour leurs peres. Quand me-
ine ils les regarderoient com me des efclaves
que leurs peres peuvent vendre quand il leur
plak , cela les devroit-il difpenfer de ce que le
droit naturel exige d’eux dans tous les pais du
monde ?
Les femmes pratiquent entre eiles les me- P°litelfedcs
•i* * fciuinc$»
mes civuitez que nous venons de voir que
les hommes ont les uns pour les autres, 5c
eomme ce fexe eft naturellement tres-poli,
on peut direfans craindrede le tromper qu’el-
les lurpaffent les hommes dans le eeremonial.
Je voudrois bien pouvoir dire que les hom-
mes font du moins auffi polis ä l’egard des
femmes qu’ils le iont en Europe ; mais il faut
l8 6 V O Y A G E $
dire 1 es chofes comme eiles lönt 6c avoiier I
la honte de mon lexe qu’ils n’onc aucuntbon-
ne maniere pour les femtnes cn Juda.
J’ai parle ailez amplemenc des maifons de
la ville de Xavier ; j’ai die qu’elles n’ontqu’un
etage, qu’elies ne lont que de terre battue,
6c iont toutes couvertes de pailles. II faut
Maifon du en exempter celie du Caphaine Aliou, ami
Aflou.inC ^ Prote^eur de la nation Francoiiej lui feul
apres le Roi a une maifon a deux etages, öc
du canon devant & porte. Cette prerogative
lui a ete accordee en reconnoiilance des fer-
vices importans qu’il a rendusä PEtat, 6c par
le credit que les Dire&eurs Frangois ont de
tems immemorial aupres des Rois de Juda,
lesNegrcs La plüpart des Europeens qui ne connoif*
re vendent fent \es Royaume> d’Afrique que par des re-
cnfaj3s.CUlS lati°ns peu veritables 6c encore moins fen-
fees, croycnt que les Negres vendent leurs
enfans. C’eit une fable, c’eft une fauflete;
il n’y a point de peuple au monde qui les ai-
me plus tendrement, qui les cheriffe 6c te-
moigne plus de reconnoi (Lance ä ceux qui les
carellentj qui ieur donnent des marques de
bonte 6c leur font quelque preient.
11 eft vrai qu’ils vendent leurs femmes,mais
ils mettent une difrerence infinie entre eiles
6c leurs enfans.
Ils regardent les premieres comme leurs ef-
claves, ou peu moins, 6c comme ils enpeu-
ven* avoir autant que bon leur femble , ils les
retiernent dans leur devoir par la crainte de
ce chätiment poliiique , qui pour le prix d’u-
ne femme inquiete, turbulente, pareileufe,
fterile , de mauvaiie humeur ou qu’une ma-
ladic
en Guine'e et a Cayenne, 187
Iadie a rendu laide, leur en fait trouver plus
d’une douzaine de jeune$, belles, obei (Tan-
te*, Jaboaeufes 6c tres-propres a augmenter
leur bien 6c leur famille.
Ils vendent aufli les enfans de leurs efclaves,
ils font partic de leurs biens, ils en peuvenc
donc diipofer ; mais pour leurs propres enfans,
quand meme ils les auroient eu de leurs ef-
claves, ils les regardent com me libres, 6c ne
mettent aucune difrercnce entre eux 6c ceux
qu’ils onc eu de leurs femmes legitimes, li
tant eft qu’on puifle donner ce nom aux fem-
mes des Ncgres de Juda. Voici encore un
article qui augmence la conformite des loix
de Juda avec celles des Hebreux.
Ces regles font generales pour tout Ie mon-
de depuis le Roi 5 jufqu’au dernier de fes fu-
jets.
Les revenus du Roi font d’autant plus con- Rjchefles
liderables que fes depenfes le font peu. Tous «1» &oi de
les vivres qui fe confomment dans fa maifon Juda*
viennent de fes terres, dont la culture ne lui
coüte rien. II lui eft libredeprendre les droits
qu’il leve en grand nombre dans ies marchez,
ou en argent ou en efpece. II n’y a point de
VaifTeau Europeen dont il ne tire au moins la
valcur de vingt efclaves, fans compter les
prefens 6c les emprunts qu’il fait le plus fou-
vent qu’il lui eft poftible, 6c qui fonttoujours
perdus pour ceux qui ont la fimplicite de lui
en faire.
Les confifcations de corps 6c de biens qui
font fes parties cafuelles, produifent encore
des fommes tres-conGderabies.
Le droit qu'il leve für toutes les marchan-
difes
Lcurs for-
«es.
I&8 V O Y A G E S
difes qui entrent 6c qui fortent de fes Etats ;>
eft d’un revenu aflure> 6c celui qui fe Jeve
tous 1 es jours für le poiflon fuffiroic 6c au de-
la, pour rendre un Roi Negretres-riche, s’il
en recevoit feulemenc la quatrieme partie,
mais les üfficiers qui le levent 6c le Grand
qui eft ä leur tete , font de tnaitres fripons
qui le volent rant qu’ils veulent ou qu’ils peu-
vent. Le produit de ce droit eft pour l’ordi-
naire employe ä l’entretien des femmes du
Serail, dont celles qui ont Fhonneur d’appro-
cher de fa perlönne5 font toüjours magnifi-
quement habillecs.
Le Roi de Judapeutaifementöc fans bour-
fe delier, mettre deux eens mille hommes
für pied. Ce font les Grands de fon Etat qui
font obligez, d’en aftembler 6c armer chacun
un nombre , 6c ces memes foldats font obli-
gez de pourvoir eux- memes ä leur nourritu-
re. Je crois pourtant qu’il y a des occafions
dans lefquelles le Roi fournit ä fes troupes de
la poudre 6c des bailes.
Ces troupes fi nombreufes 6c entretenue«
ä fi bon marche, rendroient le Roi de Juda
formidable , fi fes gens etoient braves 6c ne
craignoient pas tant la mort. Mais ils la crai-
gnent plufqu’on ne peut s’imaginer. Hs crai-
gnent cncore l’efclavage, qui eft fouvent le
but qu’ont les Rois Negres dans les guerres
qu’ils entreprennent comre leurs voifins. L
aiment mieux dix efclaves, que cent de leur
ennemis couchcz für le carreau. Ceux qui fi*
vent un peu ia guerre, ont pitie quand ils
voyent la difpofition de leurs troupes dans fi
moment d’une batailkj ils n’y gardent aucun
en Guine'e et a Cayenne. 189
ordre, de forte que deux mille Europeens
viendroient^ailcment a bout de deux ceas mil-
le Negres. v Ils ne conduifent point d’arrilie-
rie dans leurs expeditions, outre qu’ils n’ont
ni chevaux ni chameaux pour la trainer, ils
n’entreprcnnent jamais de fieges, ils s’expofe-
roient ä la perdre s’ils en rnenoient en Cam-
pagne. Je ne fais pourquoi ces Negres crai-
gnent fi fort la mort dans leurs pais> apresles
avoir vus li braves 8c li determinez en Arne-
rique, ou ils affrontoient les plus grands pe-
rils d’une maniere qui auroic fait honneur ä
des Celars. On peut dire pour excufer leur la-,
cheie chez eux, qu’ils craignent d’etre pris
& vendus comme efclaves (ans diftin&ion de
rang 8c de qualite, car on ne fait dans ce
pais-läj ce que c’eft que de faire des cchan-
ges, ou de payer des ranqons, 011 n’y penle
leulement pas > je ne trouve pas mecne dans
leur langue des termes qui fignifient ces cho-
fes; or l’cfclavage leur paroit plus infuppor-
table que la mort, quoique la mort loit Je
plus grand de tous les maux. Ils aiment la
vie, le plaifir & le repos; quelque gloire que
lesautres hommes s’imaginent dans la vi&oi-
re, ils ne veulent point fachcter ä un prix II
haut. Ils font pourtant la guerre, ils la font
meme fi fouvept 5c pour des raifons n frivo-
les, qu’on peut dire qu’ils nc font prefque ja-
mais en paixj accorde qui voudra deux cho-
fes fi oppofees.
Voici leur maniere de combattre. Clnque
Grand conduit tous fes fujets avec lui; ils en
font de gros pelottons fans rang 6e fans or-
dre j quand ils fe crouvent plus nombreux que
leurs
f 90 V O Y A C E s
leurs ennemis, ils tachent de les envelopper.
Quand ils fe trouvent ä peu pies egaiix a la
gtterre eft bientoc finie, charuncraint pourfa
peau , & quand ils peuvent fe rerirer chacun
de Ion cöte, fans crainte d’etre pouriuivis &
defaits dans leur retraite, on voit les deuxar-
mees ie retirer comme de concertchacunede
fon cote , 6c la partie eft remiie ä une autre
fois. Quand cela ne fe peut & que le hazard
les a teiiement poftcz que la retraite feroit lui-
vie d’une detaice cntiere, alors le delcfpoir
leur tient Heu de bravoure, ii faul vaincre,
ou mourir, ou etre eiclaves, il taut combat-
tre. Ils s’excitent d’abord par des cris , par
des inj u res & des menaces, les coups de fu-
fil luivenc , les tambours 6 les trompette^ font
un bruit epouvantable, dans un moment le
Ciel eft oblcurgi par les fleches , ils s’cchauf-
fern ainfi 6c s’avancent les uns contre les au-
tres, »Sc des qu’ils font ä portee, ils lancent
leurs javelots 6c lcurs darailles en fe couvrant
de leurs grands boucliers* de maniere qu’ä
peine appergoit-on le haut de leurs teces, laf-
faire s’engage ainfi infcnfiblement , les cris aug-
mentent 6c enfin ils en viennent aux iabrcs&
aux couteaux , 6c c'eft alors que la ferocite&
la fureur paroilTent dans toute leur etendue>
perfonne ne penleä demander quartier, qu'en
fe livrant, pour ainfi dire, pieds 6c niains
liez entre les mains de fon vainqueur. Cette
loi eft trop dure, ils font echauffez, ils ne
fongent qu’au maftacre, & il s’en fait quei-
quefois de terribles. A la fin le parti le plus
foible prend la fuite , jette les armes pour fe
fauver plus aifement. Il eft pouriuivi vive-
ment
en Guinf/e et a Cayenne. 19t
tnent par les vainqueurs qui lient 6c garottent
ßvcc les cordes qu ils ont apportees ceux donc
ils peuvent fe rendre maicresj lls fo.it des ef-
claves tant qu’iis peuvent. Voilä le but de
leurs guerres,
Les vainqueurs ne trouvant plus de captifs
a faire, reviennent für le champ de bataüle,
ils depouillenc les morrs, ce qui eit bientbc
fair , car dans ces occalions ils font tous nuds,
excepte une petite pagne qui couvre leur nu-
dite, ils s’en chargenr pourcant, ainfi que des
artnes des morts, apres leur avoir coupe la
tete qu’iis cmportenr chez eux comme des
trophees 6c des marques de leur valeur.
Le Roi qui eit demeure dans fon Serail
avec fes femmes, atcend fes Odiciers 6c fes
troupes vi&orieufes für (on Tröne, ils les re-
501t ayec honte , leur donne des eloges , leur
diitribue des recompen fes 6c prend le dixie-
me des efclaves qui ont ete faits. Apres quoi
chacun s’en recourne chez foi 6c attache ä la
porre les tetes qu’il a apportees , 6c va ven-
dre promptement aux Europeens les efclaves
qu’il a amenez.
II eft arrive quelquefois que les parens der
efclaves onr fair propofer de les ach etter , miis
ceux qui etoienr ies maitres les metroicnt ä
un prix (i exorbitant, que tous les bien* de la
famille d’un el'clave ne luffifanr pas pour les
racheter , ils onr ete contraints de les aban-
donner ä leur mauvaile fortune, 6c de les
laiifer vendre
A i reite la fuire n’efl pas chez cespeuples La fuke
un deshonneur; ce font po ir l’ordinaire les n’cft pas ua
Grands 6c les Chefs qui en donnern rexemple^C5homi<::ui:
aux
ipz V ö Y A G E $
aux autres > qui ne manquent pas de les Jmt*
ter. Lear conduite eft fuffifämment jufti-
fiee, pourvü qu’ils echappent ä la pourfuite
de leurs ennemis, 6c qu’ils regagnent leurs
maifons. On s’embarafle pea qu’ils ayent
perdu leurs boucliers, 6c qu'ils ayent jette
leurs armes pour fuir plus aifcment 6c avec
moins d’embaras , le point principal eft d’a-
voir fauve leur vie 6c lcur liberte , cet avan-
tage leur fuffit, car ils ne font point conlifter
leur gloire ä fe faire euer ou eftropier.
Les Negres de Juda ont un tres grand a-
vantage für leurs voifins j c’eft d’avoir des ar-
mes ä feu bien plus qu’eux. 11s favent fort
bien s’en fervir, 6c s’ils etoient mieux difei-
plinez 6c mieux conduits, il eft certain qu’ils
feroient bientöt maitres de tous les pais qui
environnent le leur.
Les fulils dont ils fe fervent leur viennent
des Europeens, qui trafiquent chezeux, auf-
fi bien que la poudre 6c lesballes. Onnefau-
roit aflez blamer l’imprudence des Europeens
qui leur venaent ces armes, qu’ils ont fou-
vent tournecs contre eux } 6c dont ils fe fer«
viront quelque jour pour les detruire entiere-
meut. On peut dire qu’il y auroit longtems
que cela feroit arrive fi la politique des Ne-
gres ne leur avoit fait voir, qu’ils tirent plus
d’avantage de la demeure des ßlancs dansleur
pais, qu’ils n’en tireroient du pillage de leurs
Comptoirs 6c du maffacre qu’ils enpourroient
faire. Car de dire que les Europeens doi-
vent leur luretc aux Forts qu’ils ont , qui les
mettent ä couvert des infultes 6c de la mau*
vaife volonte des Negres, c’eft fe tromper *
en Guinee et a Cayenne, 195
plaifir. Ces Forts ne font bons que pour ar*
recer un coup de main , une erneute populai-
re, ils deviendront inutiles quand ies Negres
fe feront determinez ä les charter ou ä lesex-
terminer. Ils ne peuvent recevoir du fecours
que par mer, 6c les Negres ctant maitrcs de
la Barre, les fecours qui leur viendroient par
cette voye leur deviendroient inutiles, L’eau
& le bois , les vivres 6e les rafraichiflemens
dont ils ont fans cefle befoin , fonr entre les
mains des Negres qui peuvent les leurcouper,
& les obliger de fe mettre ä leur difcretion
des que le befoin ies prertera; 6c quelle con-
fiance peut-on prendrc dans des barbares qui
n’ont ni honneur ni foi, 6c qui dans une oc-
cafion femblable ne fe feroientpasla moindre
peine d’y manquer? Je fais que ies Europeens
font braves, qu’ils favent faire la guerre. Je
veux meme que ce foient autant de Ccfars,
maisleur nombre eft fi petit, quequandtout
ce qu il y a de Francois, d’Anglois, de Por-
tugals 6c de Hollandois fe joindroientenfem-
ble, je ne fais s’ils feroient Cent hommes; 6c
que feront Cent hommes contre une multitu-
de qui prendra la fuite des qu’elle fe verra un
peu preftee , 6c qui eft fure de les vaincre par
la famine 6c par des erobufcades qu’elle leur
dreftera, 6c ou ils ne manqueront pas de
tomber des qu’ils s’eloigneront un peu de
leurs Forts?
II n’en eft pas de meme des Europeens
ctablis ä la Mine, ä Acra, ä cap Corfe 6c
autres lieux de U cöte. Outre que leurs For-
tereftes font infiniment meilleurcs , ils font
tnaitres de la rade, & ils nc dcpendcnt point
Tom$ IL 1 des
194 V o Y A G E S
des Negres pour debarquer & embarquer ce
qui leur vient du dehors. Voilä de quoi fai-
re penfer les Diredteurs des Compagnies. 11
reife a voir quelles mefures ils prendrontpour
y apporcer du remedc.
Armes des Les fufils qu’on leur porte d’Europe ne
Negres. font ^es meuieurSj en ce]a ]es Negocians
marquent quelque etincelle de prudcnce. Les
ouvriers Negres favent fort bien les racom*
moder, tremper les batteries & brazer les
canons, cela fait qu’ils n'cn confommentpas
tant qu’il ieroit ä defircr. Ils s’enfervent tres-
Leius Fu-bien, ils tirent jufte. Je le repete, il ne leur
manque que du courage & d’etre bien con-
duits.
Outre les fufils , qui font une partie delcurs
armes offenlives, ils portent tous des bou-
cliers de quarre pieds au moins de hauteur,
Leurs bou- 6c de pres de deux pieds de large. Quel-
cliers. ques-uns en ont de peau de Boeuf ou de cuir
d’Elephant j mais ils les trouvent trop pefans,
il y en a peu ä Juda qui sen fervent, ils en
ont de memc grandeur qui (ont fairs dejonc,
fi bien travaillez 6c G ferrez que les fieches
ni les dardilles ne les peuvent percer.
Leurs arcs font grands 6c forts; ils ont
communement cinq pieds de hauteur. Il les
Ares &Fle- font d’un bois roide 6c dur j il n’cn manque
pas dans les Forets qui font au bord de l’Eu-
frate. L’on n’a pas pour les aibres de ces Fo-
rets le raeme refpeft que pour ceux qui font
entre cette riviere& le bord dela mer. Leur
grand nombre a empeche qu’on ne les pric
pour des iivinitez.
Les fleche* font de rofeaux , Ja pointe qui
y
chcs.
1 ^^ru/nentJ^t
Z Cuivrc servant a tu musurue du Roy
Jkmrnes dujvjuyerte de tcmdour pour tes
^ du Roy 0****’ remjdi de Cvcqtddes yue sertu tu. musüjue.
d2 cd illement des
^yra/ids
ddeddleitieirt des
demmes du dl
2cm Il.pay. igy.
en Guine'e et a Cayenne, t 95*
y eft cntce 8c forrement attachee , eft de fer
qu’ils forgenc eux-meme$, 011 de bois dur
dont on augmente la durete en les metcant
dans les cendrcs rouges apres que les ardiilons
font faits.
Les Europecns leur portent des fabres , les Sabres de
uns droits, les autres courbes 8c plus 1 arges ou J'a*
vers le bout quä la poignce , qui pour Pordi-clcr*
naire n’a point de gardej ils iönt grands <5 c
pefans, ce qui marque que ceux qui s’en fer-
vent font tres-forrs, ils ont au moins trois
pieds de lames, leur taillandiers en font auffi
qui font tranchans 6c plus pefans que ceux
qui leur viennent d’Europe.
Les Negres qui n’ont pas le moyen d’avoir sabr« de
des fabres de fer ou dreier cn ont de bois
dur 5 de la forme ä peu pres de ceux de fer,
mais plus epais 6c plus pefans j iis ne coupenc
point, mais ils donnent des coups qui cailent
la tere 6c rompent les bras.
Outre les fabres de bois fouvent en leur Mailloches
place ils ont des mailloches de bois dur 6c tlc bolS*
pefant, dont l’extremire eft garnie d’une bou-
le prife dans le meme bois de trois ä quatre
pouces de diametre qui porte de furieux coups.
Quelques-uns garniffent la boule de cloux d te-
tes rondes ou pointues; c’eft ühd efpece de
mutfue ou de calle-tcte, ä peu pr£$ comme
ceux dont fc fervent les Sauvages du Canada
& de la Loütfiane.
Leurs dardilles ont quatre pieds ou environ Dardillc?.
de longucur j la hampe eft plus große dans
fon tnilieu qu’a fes extrem irez. CeJa augmen-
te la force du coup 8c rend la cönduiie plus
jufte } la pointe eft quelquefois de fer avec des
I z ar-
196 V O Y A G E S
ardillons qui rendent la blefliire plus difficileä
guerir ä caufe de la peine que Ton a ä la re*
tirer de la playe qu’elle a iaite. Celles dont
la pointe n’efl: que de bois > Tont ä peu pres
de meme figure. Je ne trouve pas que les Ne-
grcs de Juda ayent la coütume de les empoi-
fonner comme les Sauvages de rAmerique
onc coütume d’empoifonner leurs flechcs, aufli
bien que quelques Negres de la cote Occi-
dentale , de la cote d’Or 6c de quelques au-
tres pai's.
S^guaycs. Leurs faguayes ne different desdardillesque
par leur longueur 6c par la pointe qui eff com-
me nos fers d’efpontons, foit que la pointe
foit de fer ou de bois durci. Ils fe fervent de
ccs deux fortes d’armes avec beaucoup d’a-
dreffe. De trente pas ils donnent dansunecu,
il eff rarequ’ils manquentleur coup, furtout
quand ils n’ont rien ä craindre de ce contre
quoi ils tirent. Chaque foldat qui n’a point
de fufil eff Charge d’un bouclier , d’un fabre
öu d’une mailloche, d’une faguaye 6c detrois
ou quatre dardilles.
Les tambours dont ils fe fervent dans les
inftrumensarmees, font les memes qu’ilsemployentdans
«Je guerre leur mufiquej fi tant eft qu’on puiffe donner
que. mufl nom de mufique ou de fimphonie au Cha-
rivari qu’ils font avec leurs inftrumens.
Ces tambours ne font qu’un arbre creufe,
ouvert par un bout 6c ferme du meme bois
par l’autre en portion de cercle comme nos
tambours. On choifit pour cela du bois le-
ger; on ne leur donne que douze ä rreize
pouces de diametre, 6c environ vingt-deux
pouces de longueur. Ou couvre l’extrcmite
ou-
en Guine'e et a Cayenne. 197
ouverte avec une peau de chevre oa de mou-
ton bien ratiffce 6c on la ferre lur la caifle a-
vec des cordes de jonc que l’on bande ave c
des chevilles de bois. La caiffe eft environ-
nee d’un tablicr court a peu pres comme nos
timbales avec une bande de toile de cotton Tambours,
qui Pattache au col du tambour. Ils ne fe
fervent que d’une bsguette de bois dur avec
une petice tete en guile de boule. Celui qui
bat tient la baguette de la main droite 6c bat
encore avec la gauche, tantot avec les doigts
6c tantot avec la paulme de la main. Le fon
de ces inftrumens eft lourd 6c pefant. 11s ai-
ment beaucoup nos caifles d’Europe, maisils
ne peuvent s’aflujettir ä fe fervir de deux ba-
guettes comme nous faifons.
Le Roi de Juda a dans la mufique de fh Timbal«
chambre des timbales^ eiles ne different desde boi8,
tambours dont nous venons de donner la def-
cription que par leur grofleur. Elles font de
meme matiere, de meme forme 5 mais eil es
font une fois plus großes 6c plus longues. On
les bat de meme} ebaque Timbalier n’en a
qu’une qu’il ne porte point au col comme les
tambours, mais qui eft fulpendue au plan-
cher avec des cordes.
Les Trompettes dont on fe fert ä laguerre Trompettes
& dans les concerts, font de dents d’Ele- d>Ivoit*»
phant } il y en a de plufieurs longueurs 6c de
differens diametres} ce font plütöt des cor-
nets. Les cornes de boeuf dont fe fervent
nos vachers 6c nos gardeut s decochons, ren-
dent un fon qui doit etre aufli agreable ä peu
de chofe pres que ces fortes de Trompettes.
11 y a pourtant bien du travaii dans ces
I 3 for-
F lutes de
fer.
Paniers d’o-
ziers.
JpS V O Y A G E S
fort es d’inflrumens, car il faut diminuer h
force de raper, l’epaiffeur de la dent pour Ja
reduire ä celle qu’on lui veut laißer, ce qui
eft un travail long, & il faut que ceux qui
Ics embouchent ayent la poitrine forte. Les
differentes longueurs & epaiffeurs de ces
Trompettes produifcnt differens fons, qui me
paroitlent plus propres a faire un charivari
qu’uneharmcnie un peu tolerable. Audi faut-
il erre accoütume ä ces fortes de bruits pour
n’en etre pas etourdi.
Leurs Flures, autresinftrumens quientrent
danslcur mufique , font de fcr. Ce lont des
cones de differentes longueurs & largeurs faits
de lames de fer minces 3c brazees, n’ayant
qu’un feul trou dans toute leur longueur , für
lequei ils appuyent un doigt; elles ne doivent
les differens rons qu’elles produifent qu’ä leurs
differens calibres. Elles font limees propre-
ment 3c rendent un fon eclatant qui n’eft fu-
portable que quand on l’cntend de loin, car
de pres il ecorche les oreilles les moins deli-
cates. Il n’y a que les Ncgres qui le puiflent
fupportcr.
Voici un autre inffrument fervant ä la mu*
fique du Roi 3c des Grands, dont mes me-
nioircs ne m’apprcnncnt pas le nom. CVft
un panier d’ozier fait commc une grolle bou-
teille ronde de fix ä huit poucesde diamettre,
d’environ dix pouces de hauteur fans comp-
ter le goulet qui cn a cinq Sc qui fert a le te-
nir. Ce panier eff rempli de coquil’es, je
crois que ce font des bouges. Cclui ou celle
qui cn joüe tient le goulet de la main gauche
& agite les coquilles qu’il renferme avcc ca-
dcnce
EN GUINEE ET A CAYENNE. I99
dence 6c mefure, 6c frappe deffus de tcmsen
tems avcc la main droite. On donne ä nos
perits enfans en France de petits Tambours ä
manche , dans lefquels il y a des pierretes
qu’ils remuent 6c dont le bruic doit etre plus
agreable, parce qu’ils Tont couvcrts de par-
chemin , que celui que produifent ces paniers
de jonc.
En voici un fecond dont je ne fais pasnon
plus le nom } il eft de fer. C’eft un cilindre
creux d'un pouceouenviron de diametre rou-
le en fpiralc autour d’un bäton ; les deux ex-
tremitez font ouvertes; un des bouts du bä-
ton a pour ornement un Coq deeuivre ; l’au-
tre extremis fert de manche pour le tenir.
Le muheien ou la muficienneemboucherau-
tre ouverture, 6c produit des tonsöc des Tons
qui s’accordent ä ceux des autres inftrumens.
V7oici le troifieme. Cell un Tambour ou
efpece de Tambour, dont la caiffe eftunpot
de terre fait comme une boule d’un pied ou
environ de diametre , avec une ouverrure
d’environ fix pouces bordee d’un ourlct d’un
pouce de hauteur.
On couvre cette hauteur avec un ,parche-
min ou une peau bien ratiffee, 6c on la ban- ^ tc«c.0UI
de avec un cercle d’ofier que Ton fait entrer
de force autour du bourlet.
11 nV a que les femmes qui fe fe-vent de
cet inftrument. Etant accroupies äteire ou
für une natte> elles mettent Tinftrument de-
vant elles , 6c frappent deffus avec une ba-
guette de bois dur ä tete ronde qu’elles tien«
nent d j la main droite ; elles frappent de la
main gauche, ou plutot des doigts de cetre
I 4 main
2CO V O Y A G E S
main für la peau, & tirent de cet inftrumcnt
un fon qui ne doit pas etre plus agreablc que
ceux des autrcs initrumens que nuus venons
de decrire.
II eft furprenant que les Europeens etablis
a Juda, 6c particuliercment les Frangois qui
!? ont introduit le luxe de leurs meubles &
’abondance 6c la delicatefle de la table* n’a-
yenc pas encore faic pafler chez, ces peuples
leur mulique 6c leur limphonie. Rien n'eft
plus aife : car ces peuples ont du goüt , 6c il
ne faudroit pas beaucoup de tems pour le*
perfuadcr d’abandonner leurs concerts barba-
res qui dechirent les oreilles les plus dures, 6c
leur faire aimer nos inftrumens 6c notre mu-
fique.
Je ne connois pas de pais au monde oü les
Grands foient plus rnaitres que dans cet Etat.
Ce que j’ai dit ci-devant marque allez?
qu’excepte le ceremonial, les Seigneurs fonc
Ubcrte des autant que le Roi. Une des chofes qui le
Giauds. prouvent plusclairement? c’eft la iiberte qivils
ont de venger leurs injures particulieres > non
par les duels ? comme cela s’elt pratique en
bien des pais, mais par des guerres ouvertes
oü i’on voit des batailles, des pillages, des
incendies 6c des enlcvemens de captifs. Lc
Roi tout maitre qu’il paroit etre* n’a d’autre
remede ä y apporter que de les exhorter ä la
paix, par Tentremife des Dire&eurs des na-
tions Europeennes.
II y a quelquefois employe les femmes du
troifieme ordre, qui au nombre de deux ou
trois mille ont dte ravager les terres de celui
qui ne vouloic pasaccepter les conditions rai-
fonna-
en Guinee et a Cayenne. 201
fonnables que le Roi propofoit aux parties op-
pofees. Le refpetft qu’on avoit pour c es fem-
mes qu’on n’ofe toucher feulement du bout
du doigt, obligeoit les mutins ä faire la paix,
& ils aimoient mieux confentir ä un accom-
modern^ nt , que de fe voir ruinez par ces fu-
ries 011 de s’expofer ä la vengeance que toute
la nation fe feroit trouvee obligee de tirer
d’eux , s’ils avoienc donne atteinte ä une loi
qui paffe pour fondamentale dans l’Etat, qui
eft de ne jamais toucher aux femmes du Roi
pour quelaue raifon que ce puilTe etre. Cet-
te liberte des Grands a penfe ruiner plus d’u-
ne fois cet Etat. Sc s for ces le rendent refpeo
table ä tous fes voilins , mais il eft fort ä crain-
dre que ces memes forces agiflant für dies-
memes dans ces guerres inteftines* neleren-
verfent ä la fin. Ce qui vient d’arriver cneffc
une preuve. NTous pourrons peut-ctre don-
ner une relation du malheureux Etat oü il eft
ä prefent dans la fuite de cette hiftoire.
Les Grands aufli bien que le Roi ont leurs
prifons ou ils enferment les criminels 6c les cap-
tifs que l'on y veut mettre. Il eft vrai qu’ils
s'en font payer le geolage, mais aufli ils en
font refponfables, 6c li un captif fe fauve de
quelque maniere que ce puilTe etre.» ils font
obügez de le payer ä fon maitre.
J’ennuierois le public fi je repetois ici ce Arfc>rc
que j’ai dit dans d’autres endroits touchantlesjiui**
arbres qui font ä Juda, parce que ce font les
memes que j’ai dccrit dans la relation de la
cöte Occidentale d’Afrique, 6c dans celle des
Illes de fAmerique; on voitdesPalmiersdonc
on dre du via > d’autres qui portent des Dar«
I f ces
202 V 0 Y A G E S
tes d’autant meilleures que le tcrrain oü ils
font planten cft maigre fablonneux. 11 y a
des Lataniers, des Cocotiers , des Citron-
niers , des Orangers qui font couverts de
fleurs 8t de fraits cn toures les faifons del’an-
nee de qui fonr exceliens. 11 y a aufli des Ba-
naniers de pluficurs efpeces , 8c les Figuiers
d’Europe qu’on y a plantez reuffiflent ä mer-
veille.
Le> Polons que nous appellons Fromagcrs
aux Ifles de l’Amerique, y font en tres grand
nombre 8c ponent un duvet court ala verite,
mais d’une finefle admirable, qui etant bien
carde peut etre employe ä des ouvrages qui
font d’une beaute exquife. Un Diredteur An-
glois en ayant fait faire une piece de drap, ii
la fit teindre en ecarlatte, ce qui reumt fi
parfaitement , qu’il auroit ete impofiible de
trouver une etofFe qui en approchät, foit
pour la couleur > foit pour lafinefie, ioitpour
la beautd 8c la force.
Cet objet n’eft pas fi petit qu’on fe le veut
Cotton de b*en imaginer, puifque ce cotton peut etre
Polonou de employe dans la fabrique des chapeaux 8c des
Fromagei. ^to(fes qui feroient d’une grande beaute, ex-
rremement legeres 8c tres-chaudes. Si onpre-
noit le parti de faire ufage de ce cotton, ilne
faut pas craindre que la mauere manque , l’A-
frique 8c l’Amerique en font pleines> les ar-
bres qui le portent ne coutent rien ä cultiver,
ils chargcnt extremement leur produdtion ,
par confequent il doit etre äbon marche, 8c
on peut repondre par avance de la rcuflite de
l’entreprife fi on a le courage de la faire.
Nous avons en Amerique quanute de le-
gutnes»
en Guinee et a Cayenne, i o$
gumes , dont les femences fonc venues d’A-
frique. J’en ai parle dans mon voyage des If-
les auquel le Lefteur pourra avoir recours.
Mais voici une efpece de pois dont je n’ai eu
connoiflänce que par le Journal du Cheva-
lier des M.*** il en avoit apporte de quoi
faire part ä tous les curieux , mais le different
qu’il a eu ä fon retour de Cayenne avec la
Compagnie, lui a öte le moyen de pouvoir
difpofer a tems de ces femences.
Ces pois forment de petits arbrifleaux fem-
blables ä ceux qui portent le Piment ou Poi-
vre rouge. Ils ne paflent pas dix-huit ä vingt
pouces de hauteur, leur bois, leur 6corce,
leurs branches, leurs feuilles font fi fembla-
blesaux Pimentiers, qu’il n’y a perfonne qui
ne s’y trompe. Ils ne fleuriflent point 6c Ton
voit en cela la fagefTe de la nature qui ne fait
rien d’inutile, 6c qui en feroit fi eile faifoic
produire ä une plante des fleurs qui ne fc-
roient fuivis d’aucuns fruits. Ces arbrifleaux
en portent pourtant 8c en aflez grande quan*
tite , mais ces fruits ou plütöt ces pois font
renfermez daus une bourfe ou membrane
prefque aufli forte qu’un parchemin, qui eft
placee fous la tige 6c entre les racines qui fou-
tiennent 6c qui fourniflent la nourriture a
farbrifleau. On trouve dans cette poche cent
vingt 6c jufqu’ä cent cinquante pois, ten-
dres , faciles ä cuire 6c ä digerer , d’un tres-
bon goüt, qui ne different en rien de nos
pois d’Europe, 6c dont on fait des pureesex-
cellentes.
Quand les feuilles commencent ä jaunir,
on arrachc Tarbrifleau avec la poche qui y
16 1 eft
Pois mer«
vcilleux.
204 V o Y A G E S
cft jointe & on l’ouvre pour en tirer ces pois.
Lorfqu’on les vcut rnangcr tres-tendres, &
com me les premiers pois verds que les gens
delicats achcrtent fi eher en France , on les
tire de terre avant que les feuilles jauniflent.
Quand on les veut plus formezSe plus meurs,
il n’y a qu’ä attendre que rarbrifleau foittout
a fait fee.
On ferne ces pois a la fin despluyes, &
on les peut cueillir au bout de fix femaines.
Je crois qu’on en pourroit faire pluiieurs re-
colrcs dans les pais chauds fi on avoit foin de
les arrofer pendant quelques jours apresqu’on
les a tnis en terre.
Je trouve dans le Journal du Chevalier des
M.*** un petit fruit rouge, dont il ne don-
ne ni le nom ni la figure, & qu’il croit pou-
voir croitre en France. Il avoit apporte des
pepins de ce fruit qui font aflez femblables
aux pepins de nos poires. Ce fruit etant ma-
che fans etre avale, a Ja propriete d’adoucir
ce qu’on peut mettre apres lui dans la bouche
de plus aigre & de plus amer. J'ai peine £
pardonner ä Monfieur des M. * * * la negli-
gence qu’il a eu de ne nouspas mieux inftrui-
re für ce fruit, dont Pufage feroit admiiable
6c extremement recherche par ceux qui ont
tant de peine ä prendre les remedes amers &
defägreables que les Medecins ordonnent,
contre lefquels la nature fe revolte, fans que
la raifon puifle y apporter du remede. Les
pepins ont ete perdus avec quantite d’autres
chofes qu’il avoit amaflees, dont la perten’eft
pas aifee ä reparer.
La terre de tout ce Royaume eft rouge 6c
tres-
en Guine'e et a Cayenne. 205*
tres fertile. II n’en faut point d’autres preuvcs Qualite du
que les trois recoltes que Ton fni c dans Je mc- l^nicrcde
me champ. Les terrcs du Roi fe labourentic travailkr.
6c fe lement par coi vees, 6c avanr que qui
que ce foit ofe travailler les fiennes. II donne
1c lignal de ce travail par trois coups de canon
qu’il fair tirer au couchcr du Soleil. II n’eu
faut pas davantage pour avertir les Grands
d aftembler les pcuples de leur Jurifdi&ion , 6c
d’etre le lendemain au point du jour devant la
porte du Palais du Roi. La moitie de ces
gens eft cn armes comme dans un jour de
bataille avec leurs Tambours, leurs Trom-
pettes 6c leurs Flutes. L’autre moitie a des
hoües, leul inftrument qu’ils employent a la
culture de la terre. Le fer de ces hoües eft
large comme la main; ce font eux-memes
qui le forgent des barres qu’on leur apporte
d’Europe. II eft mince, 6c il a une douille,
dans laquelle on fair entrer le manche qui
n’eft pas droit comme par tout ailleurs, mais
courbe ä Tequerre. Cet inftrument tout bi-
zarre qu’il paroic eft commode, parce que
celui qui s’en fert, n’eft point oblige de le
courber cn travaillant.
Apres que les gens armez 6c les travailleurs
ont chante 6c danfe quelque tems devant le
Palais , pendant que leurs Chefs reqoivcnt les
orckcs du Roi par la bouche de fon premier
Valet de chambre, ils partent 6c courent
comme des cerfsaux lieux qui leurs font mar-
quez > 6c pendant que ceux qui font armez
chantent Sc danfent au bruit de leurs inftru-
mens qui lont toüjours avec leur Chef ä la
tete de Touvrage 5 les travailleurs font mer-
I 7 veille.
20 6 V O Y A G E $
veille. Ils imitent par leurs mouvemens &
lcurs chants ceux qui danfent, 6c fuivent la
cadcnce de inftrumens. On diroit que tons
ces gcns nc Tont quc des chanteurs 3c des dan-
feurs j 6c cependant ils travaillent avec une
vitefle j une force 6c une proprete qu’on ne
trouve point ailleurs. Ils coupent toutes les
terrcs en fillons releveT, , ceux des terres du
Roi ont leurs fillons bien plus elevez quecel-
lcs des particuliers. On ferne ou Fon plante
deux jours apres que le labourage eft achevö.
Lorfque la nuit approche on quitte le tra-
vail , 6c on vient en chantant 6c en danfant
devanc le Palais, oü l’on fe delafie en danfant
pendant que les Grands qui ont prefide au
travail rendent compte de l’Etat des terres au
premier Valet de chambre du Roi j apres quoi
chacun s’cn retourne fouper 6c coucher chez
foi.
II ne faut pas s’imaginer que ceux qui font
cloignez de lix ou fept lieues de la ville ou le
Roi fait fa relidence viennent tous a Xavier;
il n’y a que ceux qui en font ä deux ou trois
lieues. Le Roi a des terres dans les Provin-
ces eloignees aufli bien qu’aux environs de fa
Capitale. La culture de ces terres-lä eftcom-
mife aux foins des Gouverneurs de ces Pro-
vinccs, 6c les peuples de leur J urifdi&ion les
cultivent avec les memcs ceremonies que ed-
les que nous venons de rapporter.
II faut avoiier que ces peuples aiment bien
paßionnement le chant 6c ladanfe, puifqu’el-
les leur lervent a fe delafier apres des jour-
nces entieres de travail. J’ai remarque cela
en Amerique ou nos Negres apres fix jours
entiers
en Guinee et a Cayenne. 207
entiers des rüdes travaux des fucreries qu’ils
ne finiflent que le Samedi ä minuit, paflcnt
le refte de la nuit ä danfer? 6c quand leurs
maitrcs nc veulent pas fouftrir qu’on danfe
chezcux, ils tont guayement deux ou trois
lieues pour trouver unehabitation ou Ion per*
mette leurs danfes.
On ne peut allez admirer leur diligence
dans le travail, il eft vrai qu’ils s’y metcent le
moins qu’ils peuvent, mais aufti quand ils y
font une fois , c’eft tout de bon 6c on eft 6-
tonne de trouver dix mille arpcns de terrcs
labourees 6c drciTees en fillons que Ton avoit
vü le jour preccdent en friche.
Les deux ri vieres qui traverfent le Royau- l es deux
me de Juda font extremement poiftonneufes , rivieres de
6c le poillon excelient j c’eft ce qui faic que p^^^cu-
les naturels du pais negligent la peche de la ie°s! l°im U
mer plus que leurs voilins qui n’ont pas cet
avantage, car le paftage de la Barre eft pour
eux un leger obftacle: ils donnern leur poiflön
ä bon marche.
On trouve dans leur Eufrate des Croco- Diverfesef
dilles qui detruilcnt beaucoup de poiftons,des Pefes ^
Vaches marines, autrement des Lamentins6cpoil]rons*
des Chevaux marins. Les Negres n’aiment
point ces derniers, parce qu’ils font de grands
degats dans leur champs. Comme ils ont des
armes ä feu dont ils favent fort bien fefervir,
ils en diminuent le nombre, leur chair eft
un regale pour eux, 6c ils tircnt de l’argent
de leurs dents. Ces trois raifons fuffifentpour
les engager ä leur faire une guerre rüde 6c
continuclle.
On trouve enccre dans ces deux rivieres
une
Öifcaux
fauvnges &
domcfti-
ques.
Chnuves-
Suuris.
208 V O Y A G E $
une trcs grande quantite de Chevrettes, d’E-
crevifles, de Homars, de Poupars 6c d’aii-
trcs poiiTons ä Tecaille. On y peche des An~
guillcs tres grofTcs 6c trcs^grafTes, des Muges,
des Surmulets, des poifTons blancs quiappro-
chent de nos ßrochets 6c niemes des Soles,
des Rayes 6c des Anges. On voic afTez que
c es poifTons y viennent de la mer; c’eft auili
ä leurs embouchures qiTon les trouve , 6c
dans les fofTes qui en Tont peu eloignees, ou
Teau eft falee ou du moins faumatre. On pre-
tend que ces poifTons de mer pris en ces en«
droits Tont meiUeurs que quand on les prend
dans la mer; c’eft peut-etre Ie melange de
l’eau douce avec celle de la mer qui leur don-
nc cetre delicatefie.
Les oifeaux de toute eTpece n’y Tont pas
: moins abondans que les poifTons. Je ne parle
point ici des volailies domeftiques; je crois
en avoir parle aurre part. Je parle des fauva-
ges, comme Tont les Perdrix rouges, les Fai-
fans, les Grives, les Tourtereiles, lesPoules
pintades, les Canards, les Cercelles, les Be-
calTes , les Ortolans 6c les Ramiers. Tons ces
oifeaux Tont excellens. Si on mangeoit des
Chauve-Souris comme en quelques endroits
des Indes Orientales , il n’y auroit pas dan-
ger de mourir de faim dans cepais-lä; carel-
lesyfontenfi grand nombreque le Cielcncft
couvert des que le Soleil eftcouche. Lorfque
le jour approche, eiles s’attachent ä la cirne
6c aux großes branches des arbres ; elles $ a-
crochent les uncs aux autres & forment des
amas qui reßemblent de loin ades eßeinsd’a-
beilles ou a des regimes de cocos. C’eil un
EN GuINe'f. ET A CAYENNE. 20Q
plaifir de tirer deßfus pendant le jour afin de
faire tomber le paquet , 6c voir Pembaras oü
eiles Tont quand la lumierc kur frappe les
yeux. Elles Tont pour Pordinaire de la grof-
feur des Poules communes. LcsNegresquoi-
que gens de grand appetic n’en mangent point,
c’eft cc qui en augmente la quantitej ils les
ont memes en horreur. Elles entrent fort
fouvenc dans les maifons, c’eft oü lcsNegres
les prennenc plus aifement 6c les tuent.
L’oiieau le plus fingulier qu’il y aic dans le
pais, c’eft celui dont j’ai donne la defcriprion
dans ma relation de PAiriqueOccidentalefous
le nom d’Oifeau rouge, ou bleu, ou jaune ,
ou noir. Monßeur Brue en a fait voir ä Pa- Remarque
ris au retour de fön dernier voyage , mais une les Oi-
circonftance qui lui aechapee, peut-etre par-
ce qu’elle ne fe rencontre pas dans ceux du
Senegal comme on la voit conftammentdans
ceux de Juda, c’eft qu’ils changent ‘de cou-
leur a chaque mue j de lorte que ceux qui e-
toient noirs cetre annce, deviennent bleusou
rouges Pannee lüivante , ils feront jaunes l’an-
nee d’apres 6c enfuite verds, mais ne fortent
point de ces cinq couleurs qui Tone toüjours
tresvives, 6c ils ne font jamais panachez.
Apres cec exempie qui vient de la Page natu-
re, on ne peut pas taxer d’inconftance les
peribnnes qui aiment le changement dans les
couleurs de leurs habits. Quand meme elles
neporteroientpasles memes couleurs autant de
tems que ces oiftaux, elles ont le pouvoir de
changcr plus fouvent leur plumage, 6c par
une luite qui me paroic railonnable, la cou-
kur de leur plumage eft d’etre panachte , ce que
la
2 10 VOYAGES
1 a nature n’a pas accorde ä c es oifeaux. Le
pais en eft tout plein > ce qui ne les rend pas
plus facilcs ä clever 6c tranfporter.
On y voit aufti un tres grand nombre de
Peroquetsj ils font tous gris avec quelques
plumes rouges a la tete, au boutdesailcs, Sc
ä la queuc> ils s’aprivoifent aifement&apren-
nent facilement ä parier. Le fcxe babiilard
eft tres propre ä lcs inftruire.
Singcs de C’eft au^ Pals des Ringes. On en voit
Juda Sc de de plufieurs e/peces 6c aufti mechans les uns
(aquin. qUe jes autres. II y en a aux environs deja-
quin qui font tres-jolis, ils font dociles, ils
retiennent les le$ons qu’on leur donne Sc ap*
prennent une infinite de chofes , bien enten-
du pourtant qu’il faut que le fbuet foit tou-
jours prelent, 6c qu’on le leur fade fentir ä
Ja moindre faute qu ils commettent, car leur
naturel leger les porte Jans cefte ä mal faire,
6c ne peut etre reprime que par le chati-
ment.
Beftiaux Les ^ont petits > il eft difficile d’en
domcftjques.rendre une raifon qui fatisfafle entierement,
car ils ne travaillent point du tout 6c leur pa-
turage eft excellent, ceux du Niger au con-
traire font grands, on s’en fert pour porter des
hommes Sc de tres-pefans fardeaux, Sc des
marchandifes, fans que cela les empeche de
devenir tres-grands 6c tres-forts. Les uns &
les autres ont la chair tendre , grafte > fuccu-
lente. Les Veaux 6c les Cabrits font tres-
bons , 6c les moutons if y valent rien , ils len*
tent la Iaine grade 6c le fuif. En un mot>
c’eft un pais oü les Negres font bonne chere
depuis que les ßlancs leur ont appris l’arc de
en Guine'e et a Cayenne. 211
Ja cuifine> 6c oü les Blancs peuvcnt tenir des
tables delicates 6c bien garnies ä bon marcbe.
II ne leur peut manquer que du vin 6c de la
farine ae froment. II cft vrai eependant que
les Lievres> Lapins 6c Perdiix n’ont pas le
fumct qu’on y trouve en Furope. Ön ne
voit dans 1c Royaume ni Chevaux, ni Cha-
meaux, ni Anes* ni Mulets, ni aucune au-
tre bete de feile ou de Charge. Tout le mon-
de va ä pied 5 6c tous les fardeaux fe portent
für la tete quand ils n'exccdtnt pas ce qui
peut faire la Charge d’un homme, ou atta-
chez ä un ou deux leviers portez für la tete
ou für les epaules, de deux ou plulieurs hom-
mes felon la grandcur 6c la pefanteur. Gene-
ralement parlant tous ceux qui n’ont point
d’efclavcs vont ä pied * 6: portent ou font
porter en payant* les fardeaux qu’ils veuienc
tranfportcr.
Les Europeens, les Grands 6c les gens ri- Hnmaes d°m
ches fe font porter dans des hamacs für ia tete de crc *
leurs efclaves. Les plus beaux hamacs vien-
nent du Brettl 5 ils iont de cotton, les uns
font travaillez ä plein com me une forte piece
de toilie ? les autres font ä jour comtne un
refeauj la longucur ordinairc des uns 6c des
autres elf de fept pieds für dix , douze ou qua-
torze de largeur. Chaque bout cft partage
en 50. ou 60. pariies enfilees dans de petites
cordes de foyc, ou de pitte, ou de cotton
qu’on appelie rubans qui ont chacune environ
trois pieds de longueur. Tous les rubans d’un Dtfcription
bout de la piece s’uniftent enfemble pour fai- du liamac‘
re une boucle, ou l’on patte une corde qui
s’attachc ä un rofeau ou bambouc long de
quin-
1 11 VOYAGES
quinze a fcize pieds j on attache de meme
lautre extremite, de maniere quela longueur
du hamac 6c de fes rubans falle un arc de
cercle. Les deux porteurs mettent les bouts
du bambouc für leur tete , la perfonne s’af-
fied ou fe couche de fon long dans le harmc»
non pas en droice ligne Öc fuivanc la longueur
du hamac, parce que dans cette fituation ei-
le auroit le corps plie en deux. 6c 1 es pieds
auffi haucs que la tete , ce qui feroit une po-
fture incommode, mais für la diagonale du
hamac, c’eft-ä-dire la tete ä un des coins &
les pieds au coin oppofe; ce qui fair que le
corps eft pofe prefque aufli de niveau que
fi on dtoit couche für un matelas. Les gens
delicats mettent un oreiller fous leur tete pour
la tenir plus elevee. J’ai parle des hamacs
dans mon Voyage des llles> tome fecond na-
ge 39. oü le Ledteur trouvera tout ce qu’il
pourra delirer für cette matiere
Les hamacs qui viennenr du ßrefil font de
diverfes couleurs, fort bien travaillez avec des
crepines 6c franges de meme matiere qui pen-
dent aux cötez 6c qui font un ornement qui
n’eft pas a meprifer.
On fe fort communementd’un parafol pour
fe garantir des araeurs du Soleil, que celui
qui eft dans le hamac tient ä la main 6c qu’il
oppefe au foleil.
Quand on voyage la nuit 6c qu’on veut
eviter la pluye ou le ferain qui eft fort dange-
rcux en ce pai's-lä , on etend une toile ordi-
naire ou une toile ciree für le bambouc 5 &
tout en dormant on ne laifle pas de faire du
che-
en Guine'e et a Cayenne, ix j
chemin d’une manicre infinimcnt plus douce
que dans une Liniere.
Les Dire&eurs Europeens & quelques
Grands ont des hamacs für le modele des
Terpentins dont on fe fort au Brefil, 6c donc
M. Frezier Ingenieur ordinaire du Roi nous
a donne la figurc dans fon excellente Rela-
tion de fon voyage ä la mer du Sud. impri-
mee a Paris en 1716. ou le Ledleur trouvera
abondamment de quoi fe fatisfeirej rien au
monde n’etant ni mieux ecrit ni plus detaille,
ni plus fidele, ni plus propre ä contenter les
curieux, meme les plus difficiles 6c les plus
critiques. Je dois dire ici ä la louange de cet
Auteur qu’ayant eteattaque tres-mal ä propos
par le Pere Fueillee Minime 3 dans une Pre-
face critique qu’il a mife ä la tete du Jour-
nal de fes obfervations Phifiques 6c Botani-
ques für les cotes de l’Amerique Meridio-
nale5 dans laquelle ce bon Religieux ne gar-
de aucun menagement , ce fqavant Ingenieur
y a repondu avec tant de nettere , de preci-
fion 6c de modeftie, qu’en fe defendant de
ce dont on l’accufe, il donne ä cc Pere des
leqons d’une moderation dont il feroit ä fou-
baiter qu’on trouvät quelque veftige dans la
Preface de ce Pere. L’Ouvrage de M. Fre-
ier eft imprime a Paris chez Ravenei en
1727.
Je revfens au Hamac ou Serpentin.
Le Serpentin dont on fe fert au Brefil 3c
& Juda qu’il ne faut pas confondre avec le
Palanquin qui eft en ufage dans les Indes O-
rientales, comme a feit le lieur Duret , ne Dcfcriptioa
differe du Hamac ordinaire qu’en ce qu’il eft duSerpeaü«,
cou-
214 VOYAGES
couvert d’un dais cn Imperiale ovale qui a
toute la longueur da Harme & environ qua«
tre pieds de large ur. On le fait de caiton ou
de planches tr£s minces d’un bois des plus
legers, & on le couvre d’une etoffe de foye
ou d’une fine toile cirec avcc des rideaux de
Taffetas que l’on tire da cote que le Soleil
donne. C’eft dans cette voiture que les Di-
redteurs Europeens font leur voyages.
Marche des Lors qU»,]s fortent de la ville ou pour aller
Europceus. a la promenade ou en quelques heux plus e-
loignez, ils font toüjours accompagnez & ef-
cortez par le Cäpitame Negre protedlcur de
leur nation , qui eft porte dans un Hamac a*
pres celui ou eil: le Dire&eur. Le Pavillon
de la nation eft porte touc deploye ä la te-
te de toute la troupe qui eft toüjours com-
pofec des troupes du Capitainc Negre au
nombre de Cent, Cent cinquante ou deux
eens, avec des Tambours & des Trompet-
tes. Ceux qui font armez ne ceflent de faire
des decharges de leurs fufils. Les autres bat-
ten t la caifte & fonnent leurs Trompettes,
& tous danfent ou chantent pendant tout le
chemin.
Prärogative Sur quoi i! faut remarquer que le Pavil-
du oircttcur Ion de France precede tous les autres, &que
iran^ois, |^s Dire&curs des autres nations rencontrent
celui de France, ils lui cedent le pas & la
main. C’eft une prerogative dont nos Dircc-
teurs font en pofieffion de tout tems , & dont
les Negres qui nous font atrachez font pour
le moinsaufli jalouxque nous memes. Quand
on leur en demande la raifon 5c qu’on Ta vou*
lu fgavoir des Rois memes, ilsont tous re*
en Guine'e et a Cayenne. 215
pondu uniformcment ,que les Rois de Juda c- keponfe du
toient les enfans des Francois, qu’ils leur de- prcro-
voicnt tout lc commerce 6c toute la richef- gative Jes
fe de leur Etat, 6c qu'ils ne pouvoient leurttan$0Ii*
faire allez d’honneur, ni leur marquer allez,
leur reconnoiffunce.
Le Chevalier des M. * * * a remarque dans
les difFerens voyages qu’il a faic en Juda, que
les Negres eroienc allez difpofez ä recevoir la
foi malgre l’ignorance oü ils vivenc , leur in-
fenfibilite pour les chofes qui ne tombent pas
fous les icns, 6c lc libertinageau fujetdes fem-
mes.
11 affiirc q-ue malgre la veneration fi mar-
quee qu’ils onc pour le grand Serpent 6c pour
fa tres-nombreufe Familie; ils reconnoiflent
un etre fupreme , Crcareur de toiues chofes ,
infiniment plus grand & plus puiflant que le
Serpent. Ils dilcnt qu’il habitc dans le Ciel, Sentiment
d’oü il gouverne tout l’univers , qu’il eit tout-^J^1*1
puilTant 6c infiniment bon 6c jufte. Ils ontDieu.
recours ä lui dans les grandes calamitez pu-
bliques, ou pour obtenir la fante de quelque
perfonne confiderable ; il eft vraipourtant que
cc n’eft qu’apres qu’ils ont inutilemenc invo-
que le Serpent, 6c ont tout mis en oeuvre
pour en obtenir ce dont ils ont bdoin. Ils
s’adreflent alors au grand Dieu ; ils le prient,
ils paflenc les jours entiers 6c les nuits ä chan
ter 6c ä danfer ä fon honneur, 6c apres lui a-
voir facrifie toutes fortes d’animaux , ils lui im-
molenc enfin des hommes 6c desjeunes enfans
des deux fexes. On fe fouvient encore que
le Capitaine Aftou qui vit encore aujourd’hui
olfrit au Dieu du Ciel un i’acrifice d'hom-
in es
21 6 V O Y A G E S
mes 8c d’enfans pour obtenir ia Tante ä Ton
pcre.
C es difpofitions parurent excellentes aut
Francois qui s’etablircnt dans ce Royaume
en 1 666 8c i66j. llscrurent qu’iis pourroient
y faire connoitre le vrai Dieu , 6c y introdui-
re la Religion. M. du Ca He qui eft mort
Lieutenant-General des Armces navalcs du
Capucins. CS ^°i > Y c°nduifit deux Peres Capucins Tur le
Vaifleau la Tempefte, en 1667 > qui appri-
rent fi parfaitement la langue du pai’s , en
nioins de rien , qu’ils prechoient fans inter-
pretc , 6c qu’ils travaillerent avec tant du iuc-
ces a convertir ces peuples, que le Roi qu’ils
avoient convaincu de l’extravagance de fes Tu-
perftitions, etoit pret de recevoir le ßapte-
mc , ce qui auroit ete fuivi de la converlion
d^a^andes tout ^on PcuP^e* l<^rfque d’autres Euro-
Europeens * peens erablis au meme Royaume , 6c d’une
hcrcri^ucs. Religion bien oppofec ä la notre > crurcnt que
la perte de leur commerce etoit infaillible»
6c qu’ils Teroient chafl’ez. du pa’is, fi le Roi
6c le peuple embraffbient la Religion Catho-
lique.
Ils cabalerent donc fi bien , 6c firent tant
de prefens aux Marabous> qu’ils excitcrent
une Tedition contre ces deux excellens Predi-
cateurs de la verite , de maniere que la veillfi
du jour que le Roi devoit recevoir le Bapte*
me, qu’il demandoit avec inftance, le peu-
ple feduit par ces indignes Chretiens fe fou-
le va5 mit le feu a la Chapelle , afliegea le
Palais du Roi 8c auroit immole les Capucins
2 leur fureur, fi le Roi ne les eüt fauvez. dans
Ton Palais. Ce Prince intimide par cette re-
en Guine'e et a Cayenne. 217.
Volte > 6c craignant de perdrc fon Etat 6c fa
vie, promit aux Marabous de dcmeurer dans
la Religion de fes ancetres* de ne plus penfcr
ä le faire baptifer 6c de renvoyer fans delai
ces deux Millionnaires.
Ces malheureufes conditions remirent la
paix dans l’Erat.
Un des deux Capucins mourut quelques
jours apres* lcs uns difenr que ce fut de cha-
grin , les autres affurent qu’il fut empoifonne.
Son compagnon fut contraint de s’cmbar-
quer, 6c ainfi fut abandonne Touvrage de la
converfion de ces peuples.
La Compagnie Franqoife de 1 voulut
faire une feconde tentative 6c montrer que la
gloire de Dieu lui etoit pour le moins audi
chere que fon commerce. Elle chercha d’au-
tres Millionnaires 6c eile cn trouva aifement.
Deux Jacobins le prefenterent en 1670. Elle Miffiondcs
les fit pafter dans fes vaifleaux* apres les a- ins
voir pburvüs abondamment de tout ce qui
leur etoit neceifaire pour leurs fondfions 6c
pour leur fubfiftance. Comme ils avoient ap-
pris la langue du pais avant de partir d’Euro-
pe 6c dans la traverfeej ilsfe trouverent en e-
tat de precher, prcfqu’en arrivant j mais les
memes Europeens que la charite nfempeche
de nommer, pour ne les pas rendre odieux
ä toute la terre > recommencerent a caballer
contre eux, 6c y reuffirent fi bien, qu’ils ne
purent jamais avoir audience particuliere du
Roi, ni des Grands, ni etre ecoutez, quand
ils fe mettoient en devoir de parier en public.
Ils moururent dans le pais empoifonnez com-
me le Capucin.
Zorne II. K; Cct-
*l8 V O Y A G E S
Cette tentative a ete la derniere qu’on a fax-
te pour introduire la foi dans ce pai's malheu-
reux, La deroute de la Compagnie de 1664.,
qui finit en 1674, & ^es divers changemens
qui iont arrivez dans celles qui lui ont fucce-
de 3 a fait oublier ce pieux deflein. On s’eft
contente d'entretenir jufquä prefent un Au-
monier, pour adminiftrer les Sacremens aux
employez de la Compagnie qui fouvcnt ont
ete privez de ce fecours. Ne peut-on pas
efpercr que la Compagnie d’a prefent fi riche,
fi prudemment conduice, regie par des per-
fonnes de piete, ouvrira les yeux für les be-
foins fpirituels de ccs pcuples dont eile tire
de fi grands avantages , 6c qu’ellefera de nou-
veaux efforts pour en bannir Tldolätrie 6c y
introduire la connoiflance 6c le culte du vrai
Dieu ? Si eile manquoit de lumiere für ce fu-
jet, eile ne manquera pas de gens qui lui en
pourront communiquer. C’eft une des plus
loiiabies 6c des plus chretiennes entfeprifes
qu’elle puiife former, pour attirer für eile les
graces 6c les faveurs de Dieu les plus eflen-
tielles.
CHAPITRE IX*
j O'm PcupJe appe/le Malais.
N ne fqaic pas au jufte d’oü font origi*
naires les peuples dont je vais parier,
quoiqu’il y ait un grand nombre d’annees
qu’ils trafiquent au Royaume cf Ardres. P#
un
en Guine'e et a Cayenne. 219
an Negre de ce pais n’a eu la curiofite ou
le courage d’ailcr avec eux pour les inieux
connoitre.
Ce füt en 1704. , qu’il en parüc pour la
premiere fois ä Juda. 11s n’etoient que deux,
grands, bien faits , de bonne mine j Tun e-
toic blanc, c’eft-ä-dire bazanne, l’autre etoit
noir. L’un 6c l’autre fgavoient ecrire , & e-
crivoient exadtement touc ce qu’ils voyoienc,
& für tout le prix des marchandifes donc ils
s’informoient exacftement » aufli bien que des
moeurs 6c des coutumes des peuple;. Cette
curiofite 6c cette exa&itude ä tout remarquer
& ä touc ecrire, leur fut funefte. On les mit
cn prifon apres avoir renvoye l’Interprete
qu’ils avoient pris ä Jaquin, 6c les ferviteurs
qu’ils avoient amenez du meme endioit, par-
ce qu’on ne voulut pas deplaireau Roi d’Ar-
dres dont ils ecoient fujets.
Mais pour les Malais qu’on prit pour des
efpions envoyez par leur Roi dans le deflein
de venir conquerir le pais , apres qu’ils en
auroient bien reconnu la fituation 6c les ror-
cesj on s’en defit fans bruit 6c on n’en a
plus entendu parier.
Les Negres de Juda qui vont trafiquer
hors de leur pais » ont eu depuis ce tems-lä
des occalions de connoitre ces peuples dans
le Royaume d’Ardres 6c Hans les pais qui fonc
fituez, au Nord -Eft. Ils ont reconnu que
cetoient d’honnetes gens, pailibles, de bon
commerce , avec lefquels il y a des profits
confiderables ä faire , attendu qu’ils amenent
avec eux de bons efclaves, chargez de diver-
ses fortes de marchandifes d’un debit avanta-
K 2 geux
Hiftoire de
dcuxMsdais,
Langue
«lomure
JMUlais.
220 V O Y A G E $
geux dans le pa'is. Lcs bonnes rclations qu’ils
en ont faites, ontoblige le Roi 6c le* Grands
du Royaume ä les faire affurer qu’ils feroient
bien reqüs a Juda, qu’ils y feroient leur com-
merce en toute fürete; ce qu’en lcur a con-
firme par les fermens les plus folemnels, au
nom du grand Scrpent. Ces aflurances en
ont attirez quelques-uns a Xavier, 6c c'eft ä
Jaquin que le Chevalier de M * * *. en a vü,
6c qu’ii a marque dans Ion Journal 6c dans
fes Memoires ce que j’en vais raporter.
,s Ces peuples parlent Arabe 6c ecrivcnt forr
bien en cette langue. Ils font pleins d’efprit,
habiles dans le commerce 6c de bonne foi.
Ils font braves, curieux, induftrieux. Pour
kur Religion, je n’en puis rien dire, mes
memoires ne m’en inftruifent pas aftez; il y
a pourtant bien de l’apparence qu’ils font Ma*
hometans. Ils ne vont point a pied comme
les Ncgres de Juda, ils ont des chevaux de Ja
taille 6c de la force des chevaux de caroffe
dont on fe fert en France; ils n’ont pas l’u-
ftge de les ferner, 6c cela ieroit inutile, car
ces animaux ont tous la corne tres-noire &
tres-dure, quoiqu’ils foient de differens poife
Ils employent trois Lunes, c’eft- ä- dire»
quatre vingt-dix jours a venir de leur pais a
Ardres: a compter ces journees ä dix lieüe:
par jour , ce feroit neuf eens lieiies, mai>
comme on ne fait gueres de fi longues mar*
ches fans fe repoler au moins de trois jours
Fun , 6c que ces marchands conduifent avec
cux des efclaves tres-chargez de vivres 6c de
marchandifes; je crois qu’on peuc comptfr
en Guinee et a Cayenne. 221
qu’ils ne font eloignezd’Ardres que d’environ
iix eens lieiies.
Autre reflexion. Ils ont des toiles de co-
ton> des mouflelincs, des Indiennes de Per- .
fe 6c des Indes. Ils ne les tirent pas des Eu- ^ri"|icu 7C
ropeens qu’ils ne connoiffent feulement pas j de lcur^atik
il faut donc qu’ils les tirent des Indiens ou des
Arabes ; ils font par conlequent des environs
de la Mer rouge 6c des frontieres de l’Ethio-
pie. Les Sqavans corrigeront ma conjedure,
comme il le jugeronc ä propos.
Ces gens font vetüs de longues rohes am- . Ecurs
ples 6c plilfees, qui leur tombent jufqu’aux blilCillcas*
talons, avec des manches longues 6c largcs>
rien ne reflemble rnieux aux coules de nos
Benedi&ins: un capuchon allez large öepoin-
tu cd atrache ä cette robe; ils s’en couvrent
la tete quand ils le jugent ä propos. Ces ro-
hes font de laine ou de toile de coton, bleues
ou Manches; ils ne portent point d’autres Cou-
leurs. Ils ont fous cette robe des chemifes
Manches de toile de coton , 6c fous ces che-
mifes des calgons de la meme toile 6c de la
meine couleur , dont le fond va plus d’a de-
mie jambe 6c les bouts jufques für leurs pieds,
comme les portent les Levantins. Ils ont ä
leurs pieds des landales de cuir. Ils ont des
ceintures affez larges de toile, ou de moufle-
Üne, de grands mouchoirs pendans ä leurs
ceintures , 6c des iacs qui leur fervent de po-
ches für leur fein au deffus de leurs ceintures.,
Us rctroudent leurs rohes ä l’aide de ces cein-
tures, quand ils font a cheval. 11s portent
tous la tete rafee , mais ils ont un foin extre-
me de nourrir leur barbe; 6c plus eile eft
K 3 kav
211 V O Y A G E S
longue 6c bien fournie, plus ils s’en croyent
l eurs armes honorez. 11s n’ont point d'armes dans leurs
& portraits voyages, qu’un grand couteau a guaine pafle
t!es.CUIS ^ans ^eur ce^nture & un fahre de trois pieds
&c demi de longueur y compris la poignce.
Ce fahre eft fair comme nos battoirs de ion-
gue paume; Ia palete efl tranchante desdeux
cötez, le manche eft plat öf Ja poignee rcn-
de. Ils tirent ce fer aeleurpais, le fabri-
quent 6c le trempenr eux-memcsj ce fer eß
fi doux, 6c la trcmpe qu’ils lui donnent cß
teile qu’ils roulent comme un carton le man-
che aütour de 1 ft palete 6c le portenr fous leur
bras gauche comme un livre. Cette arme fe-
roitinutile, s’ils frapoient du plat, eile plie-
roit5 mais en frappant du taillant, le manche
qui ne plie pas für fa largeur, mais feulemem
für fon epaifleur, demeure roide 6c portc de
terribles coups.
On en voit ä Ardres qui ont des fufils; ils
les font dans leurs pais, ils font plus courts
que les notres, ce font a proprement parier
des moufquetons de gros calibre qui porcen!
des bailes de huit ä la livre. Leur poudre eß
inferieure ä la notre > cependant ils ne le met-
tent guere en peine d’en achcter, peut-etre
ont- ils eprouve que leurs fulils ne pouvoient
refifter ä fon effort. 11 eft etonnant que des
gens fi fages n’ayent pas compris qu’ils n'y a*
voit qu’ä en diminuer la quantite , pour la
proportionner ä la force de leurs armes.
Ceux qui ont vu leurs fufils, difent qu’ils
font fort juftes, 6c que la culafle 6c la batte-
rie font ä pcu pres comme les notres > quoi*
que travaillces moins deiicatement.
Leur
en Guinee et a Cayenne, n $
Leur pais renferme quantite de mctaux»
comme or, argent, plomb, cuivre, etain &
fer.
Leur cuivre rouge eft d’une efpece tres-
particuliere. Ils en font des anneaux allez
iarges, quils portent ä l’index de la main
droite. Ces anneaux font des Phofphores qui
erant expofez für une table ou ä terre 9 dans
un lieu oblcur, renJent autant de lumiere
que deux bougies allumees en pourroient
rendre. Aufli aflurent-ils, qu’ils ne fe fer-
venc pas d’autre lumiere pendant la nuit.
Je raporre ce fait für la foi du Chevalier
des M***. qui le marque ainfi dans fon
Journal > 6c qui m’a aifure plus d’une fois
avoir achete un de ces anneaux, qui ne lui
avoit coute qu’environ deux ecus en mar-
chandifes , 6c qui produifoic cet eflet merveil-
leux. 11 fauroic faic voir en Europe, s’il
n’avoic pas eu le malheur de le perdre. Cet-
te perte cftalliirementtres-conliderable; mais
il lera facile ä la Compagnie de la reparer.
Elle n’a qu’ä ordonner aux employez qu’elle
aäjuda 6c ä Jaquin, d’en acbeter quelques-
uns, quand il le trouve de ces Malais dans ces
deux endroits; CU «’ils ne Yeulenc pas fe p*»-
ver d’une chofe qui leur eft li necelläire ,
les engagcr ä en apporter quelques-uns 6c leur
endonner un prix ß raifonnable , qu’ils ytrou-
vent du profit. On pourroic meme les obli-
ger ä apporter de ce cuivre » 6c fq avoir d’eux
s’ils y apportent quelquc prcparation.
On dit que ceux qui ont entrepris de
changer Je fer en cuivre , avoient dit qu’iis
travailloienc ä la recherche d’un Phofphore,
K 4 &
Ann eaus
fervans dt
Thofphores-
224 V O Y A G E f
& que leur travail ctoit aflez, avance. Sup-
pofe qu’ils n’y employent pas d’autre maue-
re, voila de quoi les encourager & ieur fai-
re concevoir de grandes efperances de reuf-
iir. Suppole qu’ils ayent pns une auire voye3
ce que je raporte ici, leur ouvrira un che-
min auquel ils n’avoient peut-etre pas penfe.
Rien ne feroit plus beau 6c plus commodc;
tout le monde s’en ferviroit 6c on ne feroit
poinc expofe aux incendies, qui narrivent
fouvent^que par la negligence de ceux qui
s’endorment 6c qui lailfcnt leur chandellc al-
lumee. On iroic dans les fonds de calle des
Vaifleaux, dans les foutes aux poudres, dans
les msgazins, fans rien craindre, ßcladepen-
le d’un de c es anneaux dont la vertu ne s’af-
foiblit poinc , feroic un epargne confiderable
qui doit exciter tous les curieux ä chercherce
leeret.
Ces pcuples nc fe vendent pas les uns les
autres. Les cfclavcs dont ils le fervent dans
leur pai’s 6c ceux qu’ils conduifent ä Ardres
6c ä Juda, font des etrangers qu’ils achetent
für leur route 6c aux environs de leur pai's.
On eftime beaucoup ces efclaves, ils font
forts 6c de bonnc volonte* ils ics conduifent
toujours chargez de marchandifes comme i-
voire, toiles de coton fabriquecs dans leurs
pai's 6c aux Indes.
Ils ne prenent en echange que de l’eau de
vie en ancres de vingt-cinq pots & des bau-
ges. Depuis quelques annees ils prennent auf-
ij quelques curiofitez. d’Europe. Ils font ha-
biles dans le commerce, examinent beaucoup
ce quon leur preiente, & ne font pas faci cs
en Gitine'e et a Cayenne, itj
äfe laiffcr tromper, du refte pleins de droi-^
ture 6c debonne foi.
On ne fqaic pas au jufte, de quelle Reli-
gion ils Tont, onpretendavoirdecouvert qu’ils
fonc circoncis. Cette marque ne peut pas
decider für la Religion qu’ils profefTent, s’ils
font Juifs ou Mahometans ou Idolätres, par-
ce que la circoncifion fe pratiqueprefquedans
touce l’Afrique. On voit des efclaves qui
viennent du centre de ce valte pais qui Tone
circoncis, fans avoir aucune teinture du Ju-
daifme, ni du Mahomctifme.
Ce qui pourroit faire penfer, qu’ils font
Juifs , c’eft qu’ils ne mangent pas de toutes
fortes de viandes 5 ils choiiiflent les animaux
terreftres qu’ils veulent manger, les tuent eux-
memes 6c les accommodent; mais ce choix
des viandes 6c leur delicatefTe ä ne fe fervir
que de celles qu’ils ont accommodees eux-
memesj eit cn ufoge parmi les Mahometans.
D’ailleurs ils boivent tous de l’eau de vie Sc
meine des liqueurs 6c du vin , ce qui ne coiv»
vient point aux Mahometans rigides.
Ils parlent Ie pur Arabe , prient Dicu plu«*
fieurs fois le jour, ils n’ont ni fetiches nigris
gris, 6c ne fe lavent point avant de faire
leur priere. Ils lifent 6c ecrivent fort bien
leur langue.
On a remarque ä Juda 6c ä Jaquin, qu’ils
temoignent plus d’amitie 6c plus d’inclination
pour les Franqois, que pour les autres Euro-
peens qu’ils voyent dans ces Vi’les. Cela au*
roit du inviter les Diredteurs de notre com-
merce ä envoyer quelques-uns de leurs Com-
mis ayes eux> afin de menager un etabliile-
K % ment
2 16 V O Y A G E S
ment de commerce avec eux, qui ne peut e-
tre que tres-avantageux a la Compagnie. II
faudroit pour reuflir dans cette entreprife,
que celui ou ceux qu’on enverroit ä cette
decouverte, f^udent la langue Arabe, qu’ils
f£uflent prendre lcs hauteurs & meiiircr la
diftance des lieux ou ils pafleroient, 6c für
tout que ce fuflent des gcns Tages, de bon-
nes moeurs, d’une Tante torte 6c vigoureuTc,
6c que Pefperancc d’une recompenfe pro-
portionnee ä la grandeur du travail 6c aux
rifques qu’ii y a dans un fi long voiage, les
excität ä l’entreprendre 6c ä faire avec la der-
niere exadkude toutes les remarques necef-
faires pour connoitre Je paTs des Malais, &
s’il fe pouvoit, de leurs voifins.
Le Chevalier des M***. a de bonnes rai-
fons pour croire que ces peuples Tont voifins
de la Mer rouge, ou des cbtes orientales
d’Afriquej 6c il m’a aflure pluüeurs fois, que
6,Jil eut pu quitter le Vaifleau qu’ii commaiv
doit , il auroit accompagne ces Marchands
Malais dans leur voyage.
CHAPITRE X.
Dh Roy a time d' Ar drei.
LE Royaume d’Ardres etoit autrefois bien
plus puiffant qu’il ne Teil ä prefent. fl
s’ecendoit jufqu’ä la riviere de Volta, lelong
de la cöte, avant que ceux de Popo 6c de
Juda fe fuüein fouilrairs de fon obeiflance.
en Gutnf/e et a Cayenne* 2*27
IJ ne laifle pas d’etre encore aujourd’hui
tres-conöcerable Sc d’une grandc etendue,
r ‘’il renferme fes Etats da cote du
Les Europeens qui commercent dans cet viIlcs du
Etat > n’y connoiffent quc deux ViIlcs, Offra
qui eft ä cinq lieües ou environ du bord de
la Mer, Sc ä fept lieües ä l’Eft de Xavier Sc
Ardres, Arda ou Affem qui eft la Capitale ä
fept lieües au Nord-Eft dOffra. Bien des
gens confondent Jaquin avec Offra , & ils
n’ont pas tout-ä-fait tort; car ces deux lieux
fönt tres-voifms, Sc la Ville d’Offra s’etanc
extremement augmentee depuis cinquante k
föixanteans, eiles fe font trouvees unies Sc
ne faire qu’une Ville , que les Europeens
nomment indifferent ment Offra 011 jaquin,.
Sc plus communement Jaquin qu Offra. C’eft
dans cet te Ville que demeure le Viceroi du
Royaume de oü les Europeens qui trafiquent
ordtnairement dans le pa’is, onc leurs Comp-
toirs Sc leurs magazins. Mais les Rois d’Ar-
dres n’ont pas voulu permetrre ä aucune des
Nations Europecnnes de bätir des Forts , de
crainte qu’ils ne fe rendiffent maicrcs du pais»
Sc n’y fiflent ce que les Hollandois etablis ä
la Mine^ ont fait dans ce pa’is-lä, qu’ils fe
fönt rendus tributaire.
Ce n’eft que depuis quelques an nees, que
le Roi d’Ardres jaloux des richeilös que" le
commerce repand dans lc Royaume de Ju-
da, a permis aux feuis Franqois de baiir un
fort au bord de la Mer dans un lieu dont il
leur a fait prefent* efperant attirer chez M
de qu’il va jufqu’ä la riviere de Be-
nin.
K 6
pan
2.28 V o y a g e $
par cctte diftin&ion le commerce qu’il Font
ä Juda. La Compagnie n’a pas cncorejuge
ä propos de fonger a faire cette depenfe. Elle
n’entretient pas raeme ä Jaquin un comptoir
confiderable, foit qu’elle fe foit bornee au
commerce qu’elle faic ä Juda, foit que le mau-
vais air de la cöte d’Ardres lui ait fait appre-
hender de perdre beaucoup de Commis für
cette cote extremement mal faine ; ce qui
l’obligerok ä des depenfes qui excederoient
peut-etre le profit qu’elle y pourroit faire.
La cote du Royaume d’Ardres eft toute
Eft 6c Oüeft. Elle eft plate 6e enticrement
decouverte ; lorfqu’on en approche en venant
de Juda , on la reconnoit ä une pointe 6c ä
tvois mottes de terre peu eloignees Tune de
l’autre. Des qu’on les a depaflees, on tröu-
ve une ance affex grande, qui eft le moüilla-
ge des Vaiflcaux. Pour peu que le tems foit
mauvais j que la mer foit grolle, ou que le
vent vienne du large, la harre eft difficiiie a
paffer j eile Teft pourtant moins que celle de
Juda. Les Chaloupes y paffent quand la roer
eft haute, maisils n’ofent pas s’y rifquer quand
eile eft baffe, parce qu’ilya peu d’eau. C’eft
ce qui oblige de fe fervir des Canots du pais,
dont le fond eft plat. On en trouve a loiier
tant qu’on veut, les Negresquiles conduifent
font ä peu pres audi habiles 6c auiTi voleurs
que ceux de Juda ; mais ils n’ont pas la me-
ine commodite de voler, parce que la har-
re n’a qu’une lame ä craindre 6c que les Cha-
loupes peuvent decharger les marchandifa
dans les Cancts, fans les perdre de veüe jui-
qu’ä terre»
ts Guine'e et a Cayenne. 229
Dans k belle fiaifion, c’eft-ä-dire, hors le Mo«Ulage
tems des pluyes, les VailTeaux peuvent mouil- * ai caJ!?
ler en toute fürcte ä trois quarts de lieües de
terre , ä fix 6c fiept brafifes d’eau fiur un fiond
de fable net de bonne tenue. Mais dans la
mauvaife fiaifion qui eft le tems des pluyes,-
ils fiont obligez de demeuter ä une lielie 6c
demie de terre, fiur huit ä dix brafles d’eau,
meme fond 6c d’egalement bonne tenue.
La mer eft pour l’ordinaire fi grofie dans
cette fiaifion , que le debarquement eft pre£
qu’impoffible, de forte qu’on eft fiouvent huit
6: dix jours, fians pouvoir aller ä terre ou en
revenir. La meilleure faifön qu’on puifle
choifir pour traiter für cette cote, eft pen-
dant lesmoisde Decembre, Jan vier * Fevrier,
Mars , Avril 6c Mai. Pendant ces fix mok
Fair eft plus pur 6c moins mal fiain que pen-
dant le refte de l’annee , oü il eft tellement
corrompu, que c’eft une efipece de miracle
qu’ils ne conrradtent point de longues 6c dan-
gereufies maladies.
On trouve fiur le bord de la mer un Villa-
ge de peu de cafics, habite par des pecheurs
6c des canottiers. On s’en fiert aufii pour por-
ter des marchandifes ä jaquin ou Offra, de
meme que pour porter les hommes dans des
hamacs, commeäjuda.
Ce petic Village appclle Praya, a un Gou-
verneur ou Fidalque, c’eft ä dire, noble ou
gentilhomme , que le Roi d’ Ardres y etablit»
pour adminiftrer la juftice, 6c Faire executer
fies ordres. Le nom de Fidalque ou Fidalgo
eft Portugals, maraue que les Portugais onc
eu des äabliflemens dans cet Etat, comme
K 7 i ]s
250 V O Y A G E S
ils font encore dans les Royaumes de Benin >
d5 Angola 6c de Congo, qui font tres-confi«
derables 6c fituex ä 1’Lft ou au Sud de ceiui
d’Ardres. La langue Portugaife corrompue
s’y eft coi)fervee jufqu’ä prefent, 6c produit
un jargon ou langue franque que prefque tout
le peuple entend > 6c parle de force que ceux
qui fgavent le Portugals , n’ont pas befoin
d’interprete dans cec Ltat.
Les moeurs, les coütumes & h Religion
de ces peuples font prelque les memes de ceux
de Juda, excepte qu’ils n’adorent pas le fer-
pent. Au contraire ils cherchent les ferpens
doux & polis , les tuent 6c les mangent.
Apres cela , il ne faut pas s’etonner 5 fi ces
ferpens fe font retirex 6c fe font donnex l ceux
de Juda, chex lefquels ils ont trouve non
feulement de fbumanite; maisqui les ont pris
pour leurs divinitez 6c leurs chefs, pour leur
Dieu principal. Dira-on apres cela que ces
ferpens font des bctes? N’admirera-t'on pas
leur prudence? Que pourroit faire davanta-
ge Thotnrne le plus läge 6c le plus au fait de
ies interets ?
Je crois faire plaifir au public en lui rapor-
tant ici en abrege la rölation du voyage que
ies Francois y firent en 1670, pour y etabiir
le commerce des efclaves dont la Compagnie
de 1664. . avoit befoin pour faire valoir les
Jfles de i’Amcrique que le Roi lui avoit ce*
dces. Par ce moyen, nous entrerons dans
un detail plus ample 6c plus circonftancie de
tout ce qui regarde ce Royaume 6c les peu-
ples qui l’habitent.
La Compagnie des Indes Occidemales eta*
blic
en Guinea et a Cayenne.
blie en 1664., cönfiderantdonclebefoinqu’eb Voyage dsp
le avoit d’efclaves Negres , fit equiper deux^JSS“ Cn
Vaifleaux au Havre de Grace, la Juftice &1675.
la Concorde, ils etoient de deux eens ein-
quante tonneaux & de trente deux pieces de
canon. Le fieur d’Elbee, Commifiaire or-
dinaire de la Marine de Roi, fuc nomine
Commandant de ces deux Navires. 11 mon-
toic la Juftice, 6c avoit für fon bord le fieur du
Bourg , qui devoit etre Comandant du Fort
6c du Comptoir qu’on projettoit d’etablir
für la cöte d’Ardrcs. Dans le nombre de
Commis que la Compagnie envoyoit k Ar-
dres 6c aux Iftes, il fe trouva un Hollandois
nomme Carlof, qui connoifloit 'le pais, &
qui y avoit faitd’aflez. bonnesbabitudes, pen~
dant qu’il etoit au fcrvice des Hollandois pour
pouvoir etre utile ä la Compagnie Franqoife>
au fervice de laquelle il etoit entre.
Ces Vaifleaux mirent a la voile le premier
Novembre 1669. Le detail de ieur voyage
eft inutile ici. Ils rangerent toute la cöted’A-
frique depuis le cap Blanc , mirent k terre
en differens endroits * 6c mouillerent enfin ä
la rade d’Ardres le 4. Janvier 1670.
Le lendemain le fieur Carlof vinc mettre k
terre 6c fe fit porter a Offia. Il avoit appris
a Praya par le Fidalque, que les Hollandois
avertis du deflein des Franqois, faifoient fous
main tous leurs efforts pour les traverfer 6c
pour ruiner entierement leur entreprife. Ce
Fidalque ne manqua pas felon les ordres qu’il
en a de fon Sou verain , d’envoyer un Courier
a Ardres donner avis äla Cour de Tarrivee des
Vaifleaux des Francois* Le fieur Carlof y ea
2 $2 VOYAGES
depecha un autre avec des lettres pour fes ai£
ciens amis.
II fut rcqü parfaitement bien par le Vice-
roi d’Offia, & revint a bord donner avis au
lieur d’Elbee de ce qu’il avoit appris dans ce
petit voyage.
Le fecond Commis des Hollandois ne laiiTa
pas de venir ä bord de la J-uftice j de compli-
menter Ie fieur d’Elbee, 6c de lui faire un
prefent de viandes fraiches. On reqüc avec
civiiire fon compliment 6c fon prefent, on
le fit bien boire, on lui fit d’autres prefens,
6c quoi qu’on fut convaincu de fes mauvai-
fes intentions, on le traita avec autant de
politeiTe qu’on auroit traite un veritable a-
mi.
Le Commis Ec fieur du Bourg mit ä terre & fe fit por-
des Anglois ter ä Offra. II fut regü fort civilement di
du§ Bourg ^ Vice roi , 6c le Commis des Anglois lui ce-
o&a. ° da unc maifoir, 6c eut foin de le pourvoir
de vivres, car il n’etoit pas permis aux natu-
rels du pais de lui en fournir jufqu’a ce que
le commerce eüt ete ouyert par un ordre du
Roi.
On fut cependant troisjours fnns recevoi?
aucune nouvelle de la Cour. Le lieur C'ariof
en fut d’autant plus furpris qu’il efperoit une
prompte reponfe aux lettres qu’il avoit ecrites
au Roi dans lefquelles il le lupplioit de fe
fouvenir de lcur ancienne amitie , 6c que dans
leur jeunefie iis avoient bü enfemble bouche
ä bouche , c’eft-ä-dire dans le meme verre
6c en meme tems, ce qui chez ces peuples
eft cornme un gage d’unc amitie etcrnellc
qu’on ne peuc violer fans s’cxpofer ä mourir
en Güine'e et a Cayenne. 235
auffitöt > les Dieux ne pouvant fouffrir en vie
un homme qui a commis une pareille lachcte.
On debarqua cependant les prefens que la
Compagnie cnvoyoit au Roi , au nombre
defquels il y avoit un tres-beau CarolTc dore
avec des harnois magnifiques pour les chevaux.
On voit par-lä que l’ufage de ces voitures e-
toic connu ä Ardres, 6c que les Portugals l’y
avoient introduit.
La coütume de cette Cour eft de faire at~
t?ndre allez longtems les etrangers avant de
repondre ä leurs Lettres. En faveur de l'an-
cienne amitie on abregea beaucoup ce tems.
Le Sous-Capitaine du Roi arriva ä Offra ic
16. de Janvier, c’eft-ä-dire dix jours apres la
datte des Lettres. II vint trouver le fieur Reponft
Carlof dans le logis du fieur du ßourg de la
part du Roi, 6c lui die que ce Prince etoit u 0i'
ravi qu’il fe trouvät encore de fes anciens a-
mis en vie qui fufifent dignes de le voir, 6c
qu’ii auroit cet honneur inccflamment, &
que pour lui donner une marque qu’ii fcföu-
venoit de leur ancienne amitie , il ne vouloit
point recevoir par avance fes prefens comme
il les recevoit des autres nationsj qu’ii etoit
tres-difpofe ä favorifer les Franqois, 6c äleur
accorder les memes privileges qu’ii accorde
aux autres nationsöc meme plus, 6c qu’ii a-
voitcommande au Prince fon fils 6c au grand
Capitaine du commerce, de fe tranfporter au
plütot ä Offra pour le recevoir 6c le condui-
re ä fa Cour.
Ces nou veiles qu’on affefta de rendre pu-
bliques , mortifierent beaucoup les Holian-
dois.
Le Prince
traitc les
Exanjois.
2J4 V O Y A G E S
Deux jours apres, le Prince fils aine du
Roi & heritier prefomptif de la Couronne,
arriva ä Offra avec le grand Capitainc du
commerce. Le fieur du Bourg accompa*
gne du fieur Cariof le fut faluer; la viiite
fe paflä en civilitez reciproques, & comme
il etoit tard on ne parla point d’affäires.
Le lendemain le Prince accompagne du
grand Capitaine du commerce, rcndic vifite
au fieur du Bourg: apres des complimens
reciproques 6c tres-poiis, le Prince lui dit
qu’il etoit envoye par le Roi fon pere pour le
conduire ä AfiTem ou Ardres, mais qu’aupa-
ravant il vouloit le regaler 6c boire avec lui
au bord de la mer , &z que ce feroit le len-
demain , apres quoi ils repafferoient ä Of-
fra, 6c prendroient enfcmble le chemin d’ Al-
fern.
Cette vifite produifit aux Francois la liber-
te d acheter tout ce qui leur etoit necefläire,
nun ic ul c n ich t pour Ccüx qui eicient ä terre>
mais encore pour ceux qui ecoient a bord. 11
cft vrai que ceux-ci n’avoient rmnque de rien,
les Negres de la cote leur ayant porte la nuit
tout ce qui leur etoit neceflaire.
Le 20. Janvier le Prince fe fit porter au
bord de la mer, ou il avoit fait dreller u-
ne grande tentej il etoit fuivi du grand Capi-
taine du commerce, des fieurs du Bourg &
Cariof, du Commis des Anglois 6c du Sous-
Commis des Hollandois.
Il y arriva für les neuf heures du matin ; fi-
töt qu’il parut le fieur l’Elbee qui etoit refte
ä bord le fit faluer ä quatre diftances de dou-
le piece de canon felon la coütume du pai’s,
apres
EN GuiNE'E ETA CAYENNE. 2JJ
apres quoi il s’embarqua dans la chalouppe &
vint ä terre. Des qu’il fut pret d’y aborder ,
des gens envoyez par le Prince l’enleverent 8c
Je porterent ä terre , d’autres enleverent la # ,
chalouppe avec l’equipage qui etoit dedans ^ 8c
la porterent ä plus de vingt braffes du rivage^
avec autant de force que a adrefle. C’etoient
tous grands hommes noirs , nuds ä l’exception
des parties naturelles qui etoient couvertes de
morceaux de toilles de cotton.
Apres qu’il eut avancc quelques pas, un
Oificier lui dit en Portugais de deraeurer oü il
etoic , il obeic 8c tout le peuple qui s’etoit a-
vance pour le voir, fe retira par refpeft, il
ne demeura avec lui que fes gens 8c l’Officier
Negre.
Prefque auffitöt on vit venir une troupe de
Negres qui portoient des bätons pliez enS, au
bout defquels il y avoit de petits etendards ; ils
en jouoient 8c fuifoient mille tours avec beau-
Coup d'ad reffe. Apres eux venoient des Tam-
bours, leurs caiffes etoient peintes, pointues
par les deux bouts, ils battoient fort jufte
8c faifoient une cadence agreable. Ils etoient
fuivis d’autres qui portoient des inftrumens
de fer poli cn forme de petires cloches, für
lefquels ils frappoient ävec des baguettes , 8c
faifoient un Carillon qui s’accordoit avec le fon
des Tambours. Une allez groffe troupe de Marchedc
Comediens venoit enfuite , les uns danfoient, laMaifonda
les autres chantoient en faifant cent poftures priIKC*
divertiffantes. Quelques -uns faifoient des
contes 8c des rccits rejoui’ffans, 8c avec eux
il y avoit des Trompettes de cuivre 8c d’i-
Voire de plulieursgrandcurs, dontles ditferens
fons
Audience
du ficui d’El-
bce.
V O Y A G E S
fons s’accordoicnt avec le refte de la mufique.
Tous ces gens compofent la mufique de la
chambre du Prince, &l’accompagnent quand
il fort en ceremonie.
Ils paflerent tous en bon ordre devant Je
fieur cTElbee, & firent des fanfares devant
lui.
Les Officiers de la Maifon du Prince pa«
rurent enfuite ä quelque difhnce, apres eux
les Gardes qui avoient le fufil für l’epaule &
des fäbres ä poignees dorees > apres lefquds
vint legrand Ecuyerril marchoit feul habille
magnifiquement , le chapeau für la tete, &
portant le fabre du Prince für fon epaule, com-
me on porte l’epee de l’Etat devant le Doge
de Gcnnes.
Le Prince venoic enfuite, on portoit furfa
tete un grand paralöl; il s’appuyolt en mar*
chant avec beaucoup de gravi te für les bras
de deux Officiers. Le grand Capitaine de
Cavalerie etoit ä fa droite, 5c le grand Ca-
pitaine du commerce ä fa gauche. 11 etoit
iuivi de plufieurs perfonnes qui font com-
me les Nobles ou les Grands du pa’is, der-
riere lefquels il y avoit plus de dix mille Ne-
gres.
Lorfque le Prince fut ä dix pas du fieur
d’Elbee il s’arreta , 5c POfficier qui etoit de-
meure aupres de lui, lui dit qu’il etoit tems
d’avancer. 11 le fit auffi-töt, il falua le Prin-
ce avec une profonde reverence ä la Fran^oi-
fe ; le Prince lui prdfenta la main , 5c d’El-
bee lui donna la fienne que le Prince ferra
moderement, le regardant fixement fans lui
rien dire. D’Eibee fut un moment fans rien
en Guinee et a Cayenne.' 237
dire pour lui marquer plus de refpedt, il lui
fit Ion compliment en Portugals, que le Prin-
ce fe fit expliquer par grandeurj car il en-
tendoit 6c parloit parfaitement lalanguePor-
tugaife. Il fe fervit aufli du merae mterpre-
te pour dire au fieur d’Elbee, qu’il etoit bien
aife de fon arrivee, qu’il le favoriferoit de
tout fon pouvoir aupres du Roi fon pere, 6c
qu il le remercioit des offies qu’ii lui faifoit.
Apres cela il le prit par la main 6c le fit mar-
eher ä fon cote 6c fous fon parafol. Il vou-
lut voir la Chaloupe dans laquelle il avoit mis
ä terrej il l’examina avec attention 6c fit
prendre le pavillon qui y etoit, qu’ii envoya
planter devant la tente, oü il conduifit le
lieur d'Elbee. Il y avoit devant la tente une
Compagnie de Cent Moufquetaires dont les
moufquets etoient fort propres. Us avoient
des fabres 6c des gibecieres. Ces honneurs
penferent defefperer le Commis Hollandois
qui les trouvoit d’autant plus extraordinaires
6c exceffifs , qu’on ’avoit jamais rien fait qui
en approchat pour fa Nation. La converfa-
tion fut toüjours par interprete, eile füt tres-
polie, 6c lefprit du Prince y brilla autantque
fa vivacite, quoiqu’il gardät toüjours beau-
coup de gravite. Cela lui convenoit parfai-
tement. Il etoit d’une grande tadle , il a-
voit de l’etnbonpoint autant qu’ii lui en fal-
loit fans etre incommode; il etoit beau3 fes
ycux etoient vifs , fes dents paroiflöient e-
tre d’ivoire, il avoit lefourire charmant, 6c
la grandeur qui paroiffoit dans tout fon exte-
rieur, etoit melee d’un air de bonte, qui le
faifoit aimer en meme tems qu eile lui atti-
Favorisdu
Piince.
258 V O Y A G E S
roic du refpeft & de la vencration. L’heu-
re du repas etant arrivee, on etendit au mi-
lieu de la tente des nattes tres-fines 6c tres~
propres ; on mit autour des nattes des car-
reaux de damas , le Prince s’y affit 6c fit
placer ä fa droite le fieur d’Elbee 6c ä fa
gauche le fieur du Bourg. II y fit mettre le
fieur Carlof 6c le Commis Anglcis. On
fervit quantite de viandes bouillies 6c roties,
comme bceuf, fanglier, cabrits, poulets 6c
autres volailles , 6c on mela les fervices de
ragouts faits a Thuilc de palme. J1 faut e-
tre accoütume ä ces ragouts pour les trou-
ver bons. II n’y avoit point d’autre vaifiel-
le que des coüis , c’eft-ä-dire des moitiez
de callebatTes peintes d'un vernis fi biillant>
qu’il femble de la plus belle ecaille de tor.
tue.
II y eut pendant tout le repas deux Of-
ficiers qui eventerent le Prince avec des e-
vantails de cuir de (enreur. On remarqua
que tous les Officiers qui fervoient le Prin-
cc, ne le faifoient qu’ä genoux 6c avec un
extreme refpeft.
II y avoit ä cote du Prince , 6c un peu
derriere lui trois perfonnes qu’il faifoit ap-
procher, 6c a qui il mettoit des morceaux
de viande 6c de pain dans la bouche. On
die au fieur d’Elbee que c’e* oient fcs favo-
ris. C’etoit en effet un honneur tres-parti-
culier pour ces perfonr.es; mais il faut etre
extremement adroit pour profirer de cet hon-
neur , 6c pour ne pas s’en rendre indigne;
car il n’eft pas permis de toucher ä ces
morceaux avec la main, 6c il eil exereme-
menc
en Guine'e et a Cayenne. 259
tnent deffendu de les laifler tomber, on per-
droit abfolumcnt fes bonnes graces dans un
de ces deax cas. Les Sauvages de la nou-
veile France & de la Louifianne pratiquent
la mcme chofe envers ceux ä qui iis veu-
lent faire honneur. Le maitre de la mai-
fon leur met le premier morceau ä la bou-
chefle; mais s’il etoit trop gros, il leur laif-
fe la liberte de le couper , ce n’eft qu’une
ceremonie par laquelle il les invite a «lan-
ger. La coücume du Royaume d’Ardres
me paroit incommode Sc fu jette ä de grands
inconveniens > ä moins que le Prince n’ait
aflez d attention pour fes favoris , pour ne
leur pas remplir la bouche exceffivement,
& que les viandes qu’il y met ne foient
pas affez chaudes pour les brüier. Cha-
que pais a fes coütumes, il faut par poli*
teile les eftimer ; les Francois ont befoin
de beaucoup d’inftruclions für cet Arti-
cle.
On ne boit point pendant qu’il y a des
viandes für la table. Autre incommodite pour
les Francois <Sc qui feroit infuportable ä bien
d’autres nations qui boivcnt bien plus qu’ils
ne mangent.
Le repas ne laifla pas d’etre long, le Prin-
ce faifoit ä mervcille les honneurs de la table,
la converfation ne languit point, le Prince y
fit voir beaucoup de brillant. Sc on le trou-
Va bien mieux inftruit de la fituation & des
affaires des l’Europe, qu’on ne pouvoit fe
limaginer. Il failoit des queftions au fieur
d’Elbee für bien des chofes qui marquoient
Ceretnonie
de boitc
bouche a
bouche.
X40 V O Y A G E S
ü penetration 6c la delicateffe de Ion ef-
prit.
A la fin , le dernier fervice etant leve , on
apporta dans des vafes de criftal de l’eau dont
k Prince 6c a fon exemple , les conviez fe
laverent , 6c on leur prefenta de nouvelles
iervietes de toile tres fines 6c pliees fort pro-
prement, apres quoi on apporta le vin de
palme, du vin de Canarie 6c de Portugal,
du vin Fran-gois 6c des liqueurs. 11 ne faut pas
s’imaginer qu’on fit la debauche avec tous ces
vins, on büt moderement, 6c quoique le
Prince invita fouvent les conviez ä boire, il
etoit bien eloigne de la mauvaife coütume de
ccrtaines gens qui forcent leurs conviez de
boire ä l’excez.
Leplusgrandfigned’amitiequ’on peut don-
ner ä une perfonne , eit de boire bouche ä bou*
che dans un meme verre. Le Prince fit cet hon-
neur plufieurs fois au iieur d’Elbee. On n’en
pouvoit pas attendre davantage^ enr c’eft une
efpece de fierment d’une amitie eternelle
qu’on promet ä celui avec qui on boit ainfi
bouche ä bouche. Ce qui m’embaraflTe , c’eft
de fqavoir comment on peut boire bouche
ä bouche dans un meme verre, carcelame
paroit impoffible , fuppofe que les verres
dont on fe fert dans ce pais-lä , foient faits
comme les notres , 6c ä moins qu’il ne foient
comme certains verres que j’ai vü en Ita-
lic qui ont huit a dix pouces de diametre*
6c pas plus d’un pouce de profondeur , je
ne congois pas , comment ils y peuvent
leufiir.
Pen*
en Guine'r et a Cayenne. 241
Pendant que le Prince etoit ä table, on cn
fervit d’autres hors de fa tente fous des feuil-
lees oü il donna ä manger ä toute fa Cour de
enfuite ä tous les foldats de ä Pequipage de la
chaloupe Frangoife, de on diftribua des vi-
vres ä touc le peuple qui s’ecoit ademble pour
voir la ceremonie.
Le lieur d’Elbee etant hors de table, fitfe-
lon la coütume jetter au peuple plufieurs poi-
gnees de bouges, c’eft la monnoye du pais,
comme ä Juda} il en fut remercie par de
grands cris de joye. Apres cela le commerce
tut ouvert, de il fut libre aux Frangois de aux
fujets du Roi de negocier enfemble comme
il le jugeroient ä propos.
Le Prince paroidöit avoir trente ä trente-
cinq ans, il n’avoit lur lui que deux pagnes
trainantes ä terre, Pune de Patin 5 Pautre de
taffetas, avec une grode echarpe de taffetas
padee en baudrier, le refte du corps etoic
nud. Il ayoic für la tete un chapeau a PEu-
ropeenne, garni de plumes rouges de blan-
ches de des efearpins rouges aux pieds.
Le lieur d’Elbee prit conge de lui für le
foir, le Prince lui fit de nouvelles honnete-
tez , Padura qu’il auroit toujours pour lui de
pour fa nation toute Peftime imaginable, de
qu’il la protegeroit dans toutes les occafions
qui fe prefenteroient. Il eut encore la poli-
telfe de ne point vouloir partir qu’on ne Peut
mis ä flot dans fa chaloupe, de il fallut que T ,
L lieur d’Elbee regüt cetce honnetete. d'Eibce^
On poulla la chaloupe au bord de la mer , tyurnc a iwj
on y remit le pavillon, on Py fit rencrer avec v
tout fon equipage, &audi-tot un nombre de
Tome IL L puif-
2^2 V O Y A G E S
puiflans Negres Fenleverent für leurs epaules
& enfuite für leurs tetes 6c la mirent au delä
des großes Lames.
Le fieur d’Elbee falua encore le Prince,
fit crier plufieurs fois vive le Roi ä fes gens.
Sc fon Vaifleau, fuivant les ordres qu'il cn a-
voit donne, falua le Prince de quatre dechar-
ges de douze coups de canon.
Cependant le Prince fe pla<ja dans fon ha-
mac qui etoit porte par deux forts Negres,
les fieurs du ßourg & Carlof le fuivircnt dans
des hamacs , & eurcnt comme le Prince des
parafols que Ton portoit für leurs tetes. Le
Prince etoit accompagne de fes gardes , de fa
mufique & d’un tres grand nombre de peu-
ple.
Ils arriverent affez, tard ä Offra. Le lende-
main 21 Janvier, le fieur du Bourg reqütune
vifite du Prince qui etoit accompagne des
deux grands Capitaines. II l’invita de venir
avec lui ä Adern; des affaires Tayant retenu
ä Offra, il ne püc partir que le 24. 11 fit
fournir des hamacs aux fieurs du Bourg 6c
Carlof, & comme ils etoient en fa Compa-
gnie, ils eurent l’avantage de voyager dejour
Sc de voir le pa'is, ce qui n’eft permis ä au-
cun etranger. Le Prince leur donna un rc-
pas long & magnifique au grand Foro , Bourg
confiderable, ä moitie chemin d’Offra ä Af-
fem , Sc comme on ne partit qu’adez, tard ,
il etoit nuit quand ils arriverent ä Adern. On
les conduifit au Palais du Roi dans Tapparte-
ment qu’il avoit deftine pour les Frangois,
oü il lui envoya ä fouper.
Cependant le fieur d’Elbee fit decharger les
mar-
en Guine'e et a Cayenne. 245
marchandifes de traite qui furent portees &
Offra par des Negres qui les venoicnc charger
au bord de la mer ä qui on payoit vingt bou-
ges par voyage; c’eft peu, mais aufli leurs
charges ne fönt pas pefantes , puifqu’ils ne fonc
obligez, que de porter deux barres de fer 011
Ja pefanteur, c’eft ce qu’il appeilent Tonge.
On fait que Ia barre de fer n'a que neuf pieds
de longueur , für deux pouces de large oi un
quart de pouce d’epaifleur.
D’OflFra on fit tranfporter ä Affem les mar-
chandifes qu’on devoit prefenter au Roi, &
celles qu’on devoit traiter avec les Grands.
Le 27 du meme mois, le fieur du Bourg
eut audiencedu Roi. II y parut commeAm-
batfädeur, 6c en cette qualite, il fut incro- ^udicncc
duit par le Prince, le grand Marabou & les duRoid’Ar-
deux grands Capitaines du commerce 6c de <jres au f,cur
la cavalerie. Le Roi le fit aileoir für un lit
de coton qui etoit ä cöte du fauteüil , für lc-
quel il etoit aflis. II fit fon compliment en
Portugals. Quoique le Roi parlät 6c enten-
dic en perfeöion cette langue; il fe fic tout
expliquer par fes deux interpretcs, Matteo6c
Francifco qui etoient ä genoux ä fes pieds™
La Charge d’interprete du Roi eft conlidera-
blej mais il fautqueceuxquirexercent,pren-
nent bien garde ä ne pas dire une chofe pour
une autre , la moindre meprile ou le plus pe-
tit meniönge leur couceroit la tete für le
champ, 6c leurs femmes 6c enfans deviea-
droient efclaves du Roi.
Apres que le Roi eut repondu obligeain-
ment au compliment du fieur du Bourg ; ce-
lui-ci lui prefenta le carofie & les autres pre-
L x fcns
244 V O Y A G E S
fens que la Compagnie lui envoyoit, apre«
quoi il lui demanda permiflion de bätir une
löge ä OfFra, avec promefle que la Compa-
gnie enverroit reguliercment quatre Vaifleaux
toutes les annees, pour faire le commerce
dans fes Etats.
Rc'ponfcdii Le Roi lui rcpondit, qu’ä i’egard du com-
L°i. merce, les Hollandois envoyoient a fes cotes
plus de Vaifleaux qu’on n’y cn pouvoit char-
ger, que Fannee derniere il cn etoit parti fans
Charge 5 qu’il y en avoit adtuellement fix en
rade 6c quatre au Chateau de la Mine qui
n’attendoient que Favis de leurs Commis,
pour y venir, 6c qu’ainfi il ne manquoit ni
de Vaifleaux ni de marchandifes; que lesHol-
Jandois lui avoient fait des ofFres tres-avanta»
gcufes pour contradter une alliance plusetroi-
te avec lui 6c avoir feuls le commerce dans
Fes terres , ce qu’il auroit du avoir fait , ayant
remarque que les Anglois fembloient avoir
neglige fon commerce, 6c que les Francois
qui y etoient venus dans les temspaflez, n’a-
voient pas ete plus exadts ä tenir leurs pro-
mefles, ce qu’on ne pouvoit pas reprocher
aux Hollandois; que malgrecela, les grandes
chofes qu’il avoit entendu dire du Roi de
France 6c de Fattention d’un de fes Miniftres
pour le commerce, lui avoit fait naitre lede-
fir de meriter Feftime d’un fl grand Monar-
que en traitant favorablement fes iujets, que
pour cet efFet il avoit donne ordre ä fon grand
Capitaine de commerce, de faire bätir une
löge pour les Francois ä OfFra, de les prote-
ger en toutes chofes 6c de favoriferleur com-
merce de tout fon pouvoir.
On
en Guixe'e et a Cayenne. 245
On apporta les coffres ou etoient les mar-
chandifes les plus prccieufes. Le Roi choilit
celles qui lui plurent, 6c le ficur du Bourg le
lailla maicre d’y mettre le prix tel qu’il juge-
roit ä propos. Cette poiitede lui fut tres a-
greable, 6c lui fit concevoir beaucoupd'efti-
me de la nation Franqoife. Le fieur du Bourg
ctant tombe malade laiffa le foin du commer-
ce au fieur Carlof, celui-ci poufiTa ieprix des
efdaves jufqu’a dix-huit barres la piece, quoi
qu’il n’eut jamais pafle dou7,e barres. C’ecoic
une politique afin de faire tombcr le commer-
ce des Hollandois, qui aimerent mieux ne
plus traiter que de manquer ä faire für leurs
marchandifes le gain qu’ils avoient coütume
d y faire.
On envoya des prefens ä la mere du Roi
6c ä la Reine.
Le fieur Carlof traita environ trois eens
efclaves duPrince, du grand Marabou 6c des
grands Capitaines , 6c il conduifit fes efclaves
a bord des Vaifleaux. Le Sous-Capitaine du
commerce y en conduifit foixante 6c quinze
de la part du Roi pour le prixdes marchandi-
fes qu’il avoit prifes.
Le huitieme Fevrier on publia par tout la
liberte du commerce d’efclaves que la Com-
pagnie avoit obtenue du Roi, 6c comme ei-
le le trouva etablie dans la löge qu’il lui avoit
fait bätir, les Receveurs du Roi firent payer
lcs droits du Roi a Ofrra comme on les avoit
paycz ä Adern. II n’y eut que pour la traite
particuliere du Roi qu’on n’exigea rien. Le
Vaifleau la Juftice fe trouva Charge le pre-
micr Mars, 6c il auroit ete en etat de faire
L 3 route
2A6 V o y a g e s
route s’il n’avoit fallu faire celle du Vaiffeau
la Concorde.
Voyage du Le fieur d’Elbee crut que pour l’avanceril
tee Vhf*” ^t0^c ^ ProPos feite un voyage a la-Cour;
Cour. il fe fit accompagner du fieur Carlof 6c du
fieur Mariage , 6c de fes domeftiques. Le
Viceroi d’Offra leur fournit des Hamacs 6c
des porteurs, mais comme ils n’etoientpasen
la Compagnie du Princc* ils ne purent faire
leur route que la nuit, fuivant la regle qui
s’obferve avec tous les etrangers ä qui on Ca-
che autant qu’il eft poflible la vue du pais.
Cependant comme la Lune etoit fort clai-
re 6c le tems ferain , il ne laiiTa pas de voir le
pai’s autant qu’il en etoit befoin , pour pou-
voir remarquer qu’il etoit plst 6c uni, 6: que
toutes les terres etoient parfaitement bien cul-
tivees, 6c remplies de quantite de ßourgs 6c
de Villages.
Le Capitaine des etrangers qui le condui-
foit 6c qui etoit porte dans un Hamac ä late-
te de la troupe, obferva de ne les faire paffer
au travers d’aucun Bourg. Il s’en detournoit
expres 6c en paffoit ä quelque diftance.
On arriva avant le jour ä Affem. Le fieur
d’Elbee remarqua qu’il avoit paffe par quatre
grandes portes, 6c que les muraiiles de laville
quoiqueieulementdeterre, etoient fortepaif-
Muraillcs^s 6c affez, hautes. Cette terre eft rouge 6c
d’ Allem, fait un corps auffi ferme 6c aufli uni, que le
plätre quoiqu’il ne paroifle point qu’on y me-
Je de la chaux. Les portes ne font point vis-
ä-vis les unes des autres. Chaque muraille
etoit accompagnee d’un foffe large & profond :
mais au lieu que nos foffez. font au uel# edes
en Guine'e i*r a Cayenne. 247
murailles > ceux-ci etoient en dsdans : on les
pafloit für des ponts de bois afiez legers qui
dans an befoin pouvoient etre rompus ou de-
montez en peu de momens} les pieds droits
des portes etoient de gros poteaux de bois bien
alTemblez, au-deflus de chaque porte etoit
une chambre pour le portier, 6c desdeuxeö-
tez en dedans des galleries qui fervoient de
corps de garde, oü il y avoit des foldats ar-
mez de fulils 6c de fobres , qui prenoienr les
armes 6c fe mettoient en haye quand le fieur
d’Elbee 6c fa croupe pafloient. 11 y avoit de
larges bernous entre les foffez & les murailles
qui fervoient de chemin pour arriver äunau-
tre pont 6c ä une autre porte. Les murailles
etoient conftruites de la terre qu’on avoit ti-
ree des follez. Lesventeaux etoient couverts
dehors 6c dedans de plulieurs cuirs de boeuf,
les uns für lesautres* attachezavecdesclouds,
ce qui fuffit en ce pais pour relifter aux coups
de hache dont oft pourroit fe fervir pour les
rompre ou pour les enfoncer. Le fieur d'El-
bee qui n’avoit pü remarquer ces circonftan-
ces en entrant, tant a caufe qu’il ne faifoit pas
allez clair que parce que ces perfonnes mar-
choient tres-vite , les remarqua enfuite a fon
aife en fc promenanc dedans 6c dehors la ville
avec les Officiers que le Roi lui avoit donne
pour l’accompagner.
II fut porte au Palais a lappartementdeftine
aux Francois, ou le Roi lui envoya für le
champ quantite de viandes bouillies 6c röties ,
du pain de plufieurs efpeces, 6c des boiflons
de plufieurs fortes. Le Prince , le grand Ma-
rabou 6c les Grands lui en envoyerent aufli,
L 4 de
248 V O Y A G E S
de forte qu’il fe trouva avoir des vivres plus
qu’il n’en falloit pour deux eens perlonnes s’il
les avoit cu a.vec lui.
Tous les Grands ne manquerent pas de iui
rendre vifite des qu’il fut jour. Le Prince
l’envoya complimentcr 6c s’excufer de ce qu’il
ne venoit pas en perfonne, parce qu’il neior-
toit pas de fon Palais ä caufe de la mort d’un
de fes enfans qu’il aimoit tendremenr ; il etoit
renferme chez lui 6c ne vo) oit perfonne , ce
qui eft la marque de leur plus grand deuil.
Audience Le Roi ne rend vifite ä perfonne , mais
du Roi par une diftin&ion toute particuliere il donna
audience au fieur d’Elbee le meme jour des
qu’il eut dine? il y fut conduit par les deux
grands Capitaines du Commerce 6c de Ca-
valerie qui marchoient ä fes cötez.
Le Roi etoit dans un de fes jardins affis
für un fauteuii de damas fous une gallerie.
Son por- Ce Prince qu’on nomme Tozifon paroif»
trau. foit avojr foixante 6c dix ans, il etoit d’une
tres grande taille 6c gros ä proportion. Il a-
voit les yeux bien fendus 6c tres-vifs ; fa phi-
fionomie marquoit de la grandeur, de la pe-
netration, du jugement , de la fagefie, il avoit
du brillant dans l’elprit; on en rcconnut Ja
vivacite par Jes reparties qu’iJ fit au lieur d’El-
bee dans la longue audience qu’il Jui donna.
Habil Je- ^ etoit v^tu de deux Pagnes en maniere de
ment du juppons ä la Perfienne, Tune für l’autre, ccl-
Ä OL le de deflous etoit de taffetas, 6c celle dedef-
fus de fatin pique, une grolle echarpe de taf-
fetas lui fervoit de baudrier j le refte du corps
£toit nud. Il avoit für la tete une maniere de
coeife de nuitde toile fine garnie de dentelle>
6c
en Guine'e et a Cayenne. 249
6c par deflus une couronne de bois noir 6c
luifant comme de l’ebenc quirendoit une tres-
bonne odeur. II tenoit & ia main un petic
fouet dom le manche de bois noir etoit fort
Charge d’ornemens, 6c la corde, de foye ou
de pice.
Le fieur d’Elbee s’etant approche de lui a*
pres lui avoir fait trois profondes reverences,
le Roi lui prelenta la main, 6c le lieur d'El-
bee lui ayant prefente la fienne, le Roi lapric
6c lui fit claquer trois fois le doigt index en
le tirant. C’eft chez ces peuples la marque
d’une amitie tres-etroite.
II fit enfuite apporter des nattes 6c des ca-
rcaux , 6c fit afiTeoir le fieur d’Elbee 6c fes
deux Ofificiers. Les domeftiques demeure-
rent hors de la galerie.
Apres les complimens ordinaires 6c les of-
fres de tout ce qui etoit au pouvoir du fieur
d’Elbee, il fupplia le Roi de lui permettrede
faire bätir une löge ä la Frangoife, attendu
que celle qu’on avoit bäti etoit trop petite , 6c
qu’elle manquoit de plufieurs commoditez. II
le fupplia enfuite de donner fes ordres pour la
furete du Diredteur 6c des Commis qu’il lai£
foit ä Odra. Le Roi lui repondit qu’il pre- Reponic
noit ces Ofificiers fous fa protediion, 6c qu’il du Roi.
auroitun foin toutparticulierqu’ils fuflentcon-
rens 6c dans une entiere furete} qu’ii alloic
donner fes ordres afin que les debiteurs s’a-
quittaffent en 24. heures de leurs obligitions
tachant le prejudice qu’un long recardemenc
apporteroit aux Vaiffeaux} qu’ä l’egard de la
löge d’OfFra , il alloit donner ordre ä fon fils
6c ä lies deux granas Capitaines de s’y tran-
L 5 fpor-
IjÖ V O Y A G £ 3
fporter> d’en faire augmenterles bätimenstant
qu’il feroit neceffaire, mais qu’il ne pouvoir
pas lui permettre cTen bätir une a la maniere
d’Europe. Vous en feriez une, lui dit le
Röi, danslaquelle vousplaceriezd’aborddeux
petites pieces de canon j l’annee prochaine
vous y en mettriez quatre, & en peudetems
votre löge fe transformeroit en une forterefle
qui vous rendroit maitres de mes Etats, 6c
dont toutes mes forces ne pourroient pas vous
chafler. II accompagna ce difcours decom-
paraifons juftes 6c fpiricuelles > avec un air
doux 6c enjoue qui ne permettoic pas d’etre
mortifie du refus honnete 6c politique qu’il
faifoit.
11 ajouta qu’il s’etonnoit que Ie Royaume
de France etant fi vafte 6c (i rempli d’habiles
ouvriers 6c de chofes rares, la Compagnie
n’avoit Charge fes Vaifleauxque des marchan-
difes ordinaires, 6c telles que les Anglois 6c
les Hollandois en apportoient tous les jours.
D’Elbee repondit que ce premier voyage
n’etant pour ainfi direqu’un eflay du commer-
ce que la Compagnie vouloit etablir dans fes
'Etats, eile n’avoit Charge fes VaifTeaux que
de ce qu’elle favoit que les Anglois 6c Hol-
landois chargeoient les leurs j mais qu’ä Tave-
nir eile lui enverroit tout ce qu’il y avoit de
plus beau 6c de plus rare, 6c li fupplia le Roi
de vouloir bien lui dire ce qu’il fouhaitoit en
particulier. Le Roi lui dcmanda une epee
d’argent a la Franqoife 6c un coutelas, deux
grands miroirs, des toilles 6c des dentellesdes
plus fines , des foulliers 6c des pantoufles de
vclours 6c d’ecarlatie, des gants de fenteur.
en Guine'e et a Cayenne, 251
des bas de foye & autrcs chofes que le iieur
d’Elbee promit de lui apporter ou de lui en-
voyer par les premiers VaiiTeaux qui partiroient
apres qu’il feroit de retour en France.
Le ficur d’Elbee fit preient au Roi d’un
fufil de chaiTe, 6c d’une paire de piftolets
garnis d’argent, le Roi regüt ce preient fort
agreablement. II invita le lieur d’Elbee d’al-
ler voir le Prince fon fils aine, 6c lui die
qu’en fa confideration ce Prince le recevroin
quoiqu’il füt en deuil. II donna encore fa
main au iieur d’Elbee , & le congedia avec
des marques d’eftime qu’il n’avoit jamaisdon-*
ne ä aucun Europeen.
Ce Prince eil tellement refpecte de tous
fes fujets, qu’ä l’exception de fon fils 6c du
grand Marabou, perfonne ne paroit devant
lui que le vifage profterne contre terre, fans
ofer lever les yeux pour le regarder* que
quand il eft oblige de lui repondre; alors il
leve un peu la tete 6c le regarde, 6c fe re-
met dans la meme pofture fitot qu’il a ache-
ve de parier , comme on le vit pratiquer par
les deux grands Capitaines du Commerce 6c
de la Cavallerie, qui etoient prefens ä cette
audience.
Le feul Prince 6c le grand Marabou par-
lent au Roi debout, le regardent 6c ontleurs
entrees libres de jour 6c de nuit dans le Pa-
lais 6c dans l’appartement du Roi , ou ils en-
trent fans etre appellez..
Par une grace particuliere on fit voir au
fieur d’Elbee le Palais du Roi 6c fes Jardins,
il n’y eut que les appartemens des femmes ou
ü n’entra paa,
L 6 O
V O Y A G E $
Talais 5c Cc Palais cft vafte; il eft compofe de plu-
Jardm du fieurs grandes cours toutes environnees de por-
tiques, au-deffus defquels Tom des apparte-
mens, les fenetres ne Tont pas fort grandes,
la chalcur du climat ne le permet pas. J1 y
avoit dans quelques chambres de grands Ta-
pis de Turquie qui couvroient les planchers>
dans d’autres ii n’y avoit que des nattes , un
ieul fauteuil dans chaque chambre, 6c nom-
bre de careaux couverts d’etoffe de foye, il
y avoit des tables, des paravents, des cofFres
6c des cabinets de la Chine , 6c de tres hel-
les porcelaincs, point de vitres aux fenetres,
roais feulement des chaffis de toille blanche*
6c des rideaux de tafFetas.
Les Jardins etoient fpacieux,ilsconfiftoient
en de longues allees tirees au cordeau , for-
mees par des arbres de differentes efpecesfort
toufFus pour donner de l’ombre 6c du frais.
11 y avoit en quelques endroits des comparti-
mcns bordez de Thim, & remplisde fleurs,
entre lefquels on remarqua des Lis ou efpece
de Lis de trois couleurs, dont les feuilles e-
toient plus longues 6c moins epaifles que cel-
lesd’Europe; 6c d’une odeur plus agreable
6c moins forte.
Le fieur d’Elbee 6c fa compagnie fut con-
duit chez le Prince par le grand Capitainede
Ca Valerie. Il etoit ä la tete d’environ Cent
Cavaliers qui avoient des moufquetons 6c des
fabres, leurs chevaux etoient grands 6c forts,
mais mal embouchez, les feiles rafes 6c peti-
vifire du tes, les etriers ä la Portugaife. Les Cava-
Kec auPrirv- ^ers nav°ient qu’unepagne, unbonnet poin-
cs. tu cornroe nos Dragons, 6c des botines de
cuir
en Guine'e et a Cayenne. *5$
cuir qui leur vcnoienc ä mi-jambe avec de
grands eperons ä une feule pointe. Le fieur
d’Elbee 6c fa fuite etoient dans des Hamacs^
on porcoic für lä tete un parafol.
Le Prince ne demeuroit pas dans la Ville
Royale , mais dans un Bourg qui en eft ä une
petice iieiie. Comme la Ville d’AUem n’a
qu’une portc, il falut faire le tour d’une par-
tie de fes murailles, pour prendre le chemin
du Bourg du Prince. La moitie de la Ville eft
environnee de la rivicre d’Eufrate qui lui
fert de fofle. La muraille qui l’enfcrme de
ce cöte lä eft fimple 6c n’a pas tant de hau-
teur ni d’epaifteur quc les autres. Elle eftd’u-
ne grande enceintc, 6c cela ne peut pas etre
autrement, parce que chaque famille ocoupe
un aftez grand terrain. Ce qu’elle a de plus
qu’ä Xavier, c’eftquelesbätimensfontmieux
alignez 6c forment des rues, ou Ton netrou-
ve point de trous ni d’immondices, 6c quoi-
qu’on voye tres-peu de femmes dans les rues,
dies ne laiflent pas d’etre couvertes de peu-
ple.
Le Prince regüt le fieur d’Elbee avec beau-
coup de polirefte, il fe difpenfa en fa favcur
de la coütume du pai’s ; qui ne permet pas
aux perfonnes de fon rang, de fe lailTer voir,
lorfqu’elies font dans leur grand deiiil comme
le Prince y etoit alors.
La falle oii il donnaaudience au fieur d’EI-
bce, etoit grande 6c couverte de tapis de
7'urquie. 11 y etoit affis lur une natte. Il en
fit donner de lemblables au fieur d’Elbee 6c
a fes deux Ofticiers. Apres une heuredecon-
Yerlation, dans laquelie il promit toute fa
L 7 pro*
254 V O Y A G E $
pTote&ion & fon attention ä la nation Fran-
qoife, il fit apporter des liqueurs, ilbut beu-
che ä bouche avec le fieur d’Elbeej on pre-
fenta ä boire aux autres , apres quoi on fe le-
va: on prit conge du Prince & on retourna
ä la V ille de la meme maniere qu’on en etoic
venu j on alla defeendre chez, le grand Ma-
rabou qui avoit pric le fieur d’Elbee ä fouper.
Le grand 11 füc reqü chez. ce premier Miniftre avec
donncT toute *a P°^te^e imaginable. Le planchcr
fouper au de la lalle ou Von mangea, etoit couvert d’un
fieur d’El- grand tapis de Turquie, für lequel il y avoit
des nattes fines & fort propres qui fervoienc
de nappes. Les conviez avoient devant eux
des affiettesde fayance, avec de grandes fer-
viettes qui en valoient deux des notres. On
fervit quantite de viandes bouillies & röties >
des ragours ä la mode du pais , plufieurs for-
tes de vins & de liqueurs. Le grand Mara-*
bou n’oublia rien pour bien traiter fes conviez.
Comme il favoient qu’ils n'etoient pasaccoü-
tumez ä s’afleoir äterre> il avoit fait appor-
ter des carreaux de fatin & de taffetas , afin
qu’ils s’en fervifTent pour fe mettre plus a leur
aife.
Il joignit la mufique & la fimphonie a la
bonne chere. Elle commen^a vers le milicu
Mufique du repas. On entendit des voix comme des
pendant lc voix d’enfans, accompagnees du fon de pe-
lüuper. tites qUi fembloient venir de loin,
& que le fieur d’Elbccecoutoit avec attention,
parce qu’il y remarquoit de la methode. Le
Marabou qui parloit tres-bien Portugals* lui
demanda ce qu’il penfoit de ces voix. Ce
font des voix d’enfans > lui repondic le fieur
d’Elbee,
tN Guine'e et a Cayenne. 255
d’Elbce, ils chantcnt avec juftefle 6c s’accor-
dent parfaitement avec leurs inflrumens. Ce
font nies femmes, lui die le Marabou, qui
vous donnent cc petit divertiflement. Cen’eil
pas la coutume de les faire voir ä perfonne y
mais pour vous montrer l’eftime que je fais
de vous 6c vous traiterä laFrangoife, je vous
les ferai voir fi vous le voulez. D’Elbee luien
remarqua fa reconnoiflance, 6c quand le re-
pas fut fini 3 le Marabou le conduifit avec fa
Compagnie dans une gallerie haute qui avoit
une Fenetre qui donnoic dans la lalle, oü on
avoit mange. Ces femmes y etoient aunora-
bre de foixante 6c dix a quatre-vingt. Elles
n’avoient que des juppes ou pagnes detaffetas
qui les couvroient depuis la ccinture en bas > *
& laifloient le reffe du corps ä nud, quel- Fcmmcs
ques-unes d’elles avoient des taffetas en ban- grand Mara-
douillieres. Elles eroient affifes für des nattes k°u > UI
au fond 6c aux cotez de la gallerie, les unesm° c 1C*
aupres des autres 6c aflez preßees. L’arrivee
du Marabou 6c des Francois ne leur caufä
du moins autant qu’on puc le reconnoitre,ni
emotion, ni curiofite. Elles continuerentleur
chant 6c leur fimphonie, en frappant avec
des petites baguettes für des clochettes de fer
6c de metail qu’elles tenoient de la main gau-
che > qui etoient comme des cilindres de dif-
ferentes longueurs 6c groffeurs. II fembloit
qu’elles n’avoient rien appergü d’extraordinai-
re dans leur appartement. Leur modeftiedans
une occafion li peu commune, ne peut ctre
que tr&s-louable. Ne pourroit-on pas foup-
gonner que le Marabou qui fe vantoit d’avoir
un commerce ouven avec le Diable, s’en
etoit
256 V O Y A G E S
etoit fervi pour empecher fes femmcs de
voir les Frangois, 6c que ne les voyant point,
dies n’avoient eu garde de jetter les yeux für
eux. En effet la figure du Diable etoit ä un
coin de cetre gallerie, eile etoit de Ja gran-
deur d’un cnfant de quatre ans 6c toute blan-
che. D’Elbce s’etant informe quelle figure
c’etoit , le Maraboti lui dit que c’etoit la fi-
Le Diable Sure du Diable , mais le Diable n’eft pas
eft blaue * blanc, lui repüqua d’Elbee, vous voustrom-
chez les pez, repondit le IVlarabou, en le faifant noir>
Cßrcs* il eft tres-blanc , 6c j’en fuis aflure pour l’a-
voir vu 6c lui avoir parle plufieurs fois. II y
a plus de fix mois qu’il m’a averti du deflein
qu’on avoic en France, d’ouvrir un commer-
ce avec cet Etat. Vous lui avez Obligation >
car c’eft für cet avis que nous avons laille
languir le commerce des autres Europeens,
afin que vous trouvafiiez plus aifement des
efclaves, pour charger vos deux Vaifleaux.
D’Elbee crut ce qu’il jugea ä propos decroi-
re> 6c par politerfe il ne voulut poin: con-
tefter für ce que le Marabou avangoitj mais
il fe garda bien de faire des remerciemens au
Diable. On convient que le Diable peut etre
informe des chofes pafiees, 6c qu’il peut les
faire Tavoir quand Dieu le lui permetj mais
on ne convient pas qu’il penetre dans lefutur,
fi ce n’eft par des conje&ures que fon grand
äge lui doir avoir acquiies.
Legrand Marabou etoit un homme d’en-
viron quaranre ans, grand 6c bien fait, d’u-
Portrait ne phifionomie agreable 6c l'pirituelle. Jlpor-
du grand te les memes habits que les principaux Orfi-
Marabou. cjcrs K0i> c’eft-ä-dire, deux grandes pa-
gnes
en Guine'e et a Cayenne. 257
gnes d’etoffe de Foye, Tune für Fautre; une
large echarpe en baudrier > des cal^ons allez
longs de toile de coton , des fandales ou des
elpeces d’efcarpins de maroquin de couleur ,
un bonnetoa un chapeau ä i’Europeenne, un
grand couteau a manche dore , palle dans fa
ceinture 6c une canne ä la main qu’il quitta
quand il entra dans Fappartement du Roidont
il eft le premier Miniftre , non feulement
pour ce qui regarde la Religion , mais aufTi
pour tout le gouverncment de FEtat. J1 a
lcul de tous les Otficiers du Roi le privilege
d’enrrer dans Fon appartement interieurdejour,
& de lui parier face ä face fans le profter-
ner.
Ce Miniftre fit toutes les honnetetez ima-
ginables au lieur d’Elbee, le conduifit jufi-
ques dehors Fon Palais, 6c n’y voulut point
rentrer, qiFil ne le vit dans le hamac dansle-
quel il für porte la meme nuit a Offra , avec
le meme cortege qui Favoit accompagne en
venant a Allem.
Les Etats d’Ardres ne Font pas confidera-
bles ä la cotedelamer, depuisquelesRoyau-
mes de Juda 6c de Popo s’en font Fouftraits.
Ils n’ont guere que vingt-cinq liciies de cote;
mais ils Font d’une grande ctendue dans les
terresj puiFquc comme nous avons dit, ils
n’ont pour bornes de FEft a FOiieft» que les
rivieres de Volta 6c de Benin qui Font eloi-
gnees l’une de Fautre de plus de cent Heues :
Son etendue vers le Nord 6c le Nord-Eft eft
encore plus conliderable. On dit cependant
qu’il ne peut mettre Für pied que quarante ä
cinquante mille hommes, ce qui leroit peu
es
Grandeurs
des Eftats
d’Ardres.
VOYAGES
en compar2ifon des deux eens mille hommes
que le Roi de Juda met für pied. Sur quoi
il Taut remarquer que les troupesdu Roid’Ar-
dres nc font pas des milices com me celles de
Juda, mais des troupes reglces 6c entretenues,
ä qui il ne manque que de bons Officiers 6c
des armes ä feu, pour mettre bien-tot ä Ja
raifon le Roi de Juda 6c Jes autres qui le Tont
fouftraits de fon obeilTance.
Le commerce de cct Etat n’eil que d’ef-
claves 6c de vivres. Il en peut fortir pour
Tordinaire trois mille chaque annee.
Commerce Ccs efclaves fönt de plußeurs Tortes.
fercnce de/" ^eS UflS ^0nC ^CS Pr^onn^ers de guerre, les
ju&aycs. tS autres Tont des contributions des Koyaumes
voilins qui relevent de celui d’Ardres. Il yen
a qui Tont condamnez a 6tie vendus pour eT-
claves, pour avoir contrevenu aux loix du
pa'is. Il y en a qui fönt eTclaves de naiflan-
ce j tels Tont Jes enTans de tous ceux qui Tont
eTclaves, de quelque maniere qu’ils le Toient.
Il y en a enfin qui ne pouvant payer leurs
dettes, Tont vendus au profit de leurs crcan-
ciers.
Ceux qui ont deTobei aux Ordres du Roi,
Tont irremilTiblement condamnez ä Ja mort,
& leurs Temmes 6c leurs parens, juTqu’a un
certain degre, deviennent eTclaves du Roi qui
les vend ä qui il lui plait 6c quand bon lui
Temble.
Le Roi a le choix de toutes les marchan-
Droits dudiTes, Toit pour le payement de Tes droits, Toit
Roi. pour les eTclaves qu’il Tait vendre. On Te loue
fort de lui, car il paye regulierendem, 6c ne
fait
EN Guine^e et a Cayfnne. 259
fait point d’emprunt, comme tous 1 es autres
Rois du pa’is.
Apies !e Roi , le Prince hcritier prefomp-
tif de Ja Couronnc , & apres lui, le grand
Marabou Sc les grands Capitaines ontlechoix
des marchandifes & la vente de leurs efcla-
ves.
Aprfcs ceux-ci, tout le monde a droit d’a-
chetter & de vendrc & tous au meme prix ,
les marchandifes & les efclaves font taxez , il
n’y a lä defTus prefquejamaisdeconteftations,
& quand il en arrive , dies font vuidees
promptement & fommaircment par le Roi.
Les Vaifleaux grands & perits payent ega-
lemenc ce qui efb taxe a la valcur de cin-
quante efclaves par VaifTeau qui a raifon de
dix-huit barres par efclaves font la quantite
de neuf eens barres par Vaifleau.
Outre ces droits, on paye au Prince lava-
leur de deux efclaves pour Teau que Ton fait
pour le VaifTeau , & quatre efclaves pour le
bois^ fi on n’en fait point, on n’eft pasobli-
ge de payer.
Les peuples ne favent ni lire ni ecrire. Au ignoranec
lieu de cela , ils ont des petites cordes noiiees du peupic.
dont les noeuds ont leur fignification. Ces
noeuds font en ufage chez plufieurs Sauvages
de rAmerique.
Mais les Grands favent tous la langue Por-
tugaife, la lifent & Fecrivent bien. Ils n’ont
point de caradleres pour ecrire leur langue y
6c comme l’Alcoran n’a pas penetrechezeux,
ils ne connoifTent point la langue Arabe.
Quand a teur Religion, li tant eft qu’on
puiiTe honorer de ce titre un aruas confus de
Religion
de l’Etar.
Education
du Roi.
Fctichesdu
Roi 6c de
l’Etat.
260 V O Y A G E S
fuperftitions ridiculcs, on peut dire fins icur
faire injuftice* qu’iis 11’cn onc aucune, puif-
que n’y ayant point de Religion fans culce,
& ccs peuples n’ayant aucun culte, il s’cn-
fuic que ccs peuples n’ont aucune Religion.
Ils n’ont aucun Temple ni aucun endroit qui
leur en puifle tenir lieu. Ils ne font aucunes
prieres, ils ne connoiflent point les facrifices.
Les fentimens qu’iis ont d’un etre fupericur ,
font fi confus, qu’ils ne s’en cxpliquentqu’a-
vec une obfeurite qui fait compaflion. Ils
ne craignent que les accidens qui peuvent les
rendre malheureux dans cette vie , fans aucu-
ne idee de l’autre vie.
Le Roi qui a pafle fa jeuneflfe a l’Ifle Saint
Thome dependante des Portugais 011 il a re-
£Ü les teintures de la Religion Chretienne,
dans un Couvent oü il a ete eleve, ne paroir
point du tout attache aux folles fuperftitions
de fes peuples , il y a meme de grandes efpe-
rances qu il y renonceroit entierement, Sc
qu’il recevroit le Bapteme fans la confidera-
tion* ou plutot fans la crainte qu’il a du
grand Marabou dont la puiflance Sc l’autori-
te font aflez grandes pour le renverfer du Trö-
ne > s’il entreprenoit d’introduire une nouvel-
le Religion dans l’Etat.
C’eft ce grand Marabou qui donne ä cha-
que famille les Fetiches qu’elle doit honorer,
fi eile veut fe garantir des malheurs inlepara-
bles de Ja vie prefente.
Les Fetiches du Roi & de l’Etat font de
certains gros oifeaux noirs prefque femblables
ä nos Corbeaux d'Europe. Les Jardins du
Palais en font pleins* on les y nourrit aftez
bien*
en Gutne'e et a Cayenne. 161
bien, quoiqu’il s’cn faille du tout au touc
qu’on aic pour eux le meme refpecft 6c
la mcmc attention qu’on a pour les bons Ser-
pens ä Juda. On eit feu lernen t perfuade que
fi on en tuoit quelqu’un , il arriveroit quelque
grand malheur au Roi 6c ä l’Etat.
Les particuliers ont pour Fetiches, les uns
une montagne, les autres unarbre, quclques-
uns une pierre, un morceau de bois, un ro-
cher ou autre chofe femblable inanimee,
qu’ils regardent avec quelque forte de refpedh
mais fans lui ofFrir ni prieres ni facrifices.
Telle Religion eit aftez, commode, comme
on le voit, 6c n’eft point du tout chargee de
ceremonies.
II n’y en a qu’une en tout cet Etat, dont
on ne fait pas allez, bien le bur 6c les raifons
pour en pouvoir inftruire le public; c’eft que
le grand Marabou a dans chaque Ville une
niaiion oü il envoye tour a tour les femmes Maifons de
des gens üb res pour y apprendre quelques danfe.
exercices qu’on pourroit foupgonner etre des
exercices de Religion, s’il y en avoit dans le
pai's. Elles y demeurent cinq ou fix mois 6c
y font inftruites par des vieilles qui leur en-
feignent une forte de danfe 6c de chant. El-
les les font entrer par bandes , les unes apres
les autres de jour 6c de nuit dans une falle def-
tinee ä cet ufagc, 6c apres leur avoir attachg
de petits fers 6c des plaques de cuivre aux
jambes 6c aux pieds> afin qu’en danfant eil es
faflent un plus grand bruit , elles les font dan-
fer 6c chanter de toutes leurs forces. Cette
danfe eft un trepignement depieds, avec une
agitation 6c un mouvement de corps qui eft
• tres*
Chretiens
Negres a
Allein.
l6l V O Y A GES
tres-fatiguant & tr£s-difficile ä fuporter. Elles
l’accompagnent d’un chanc mele de cris qui
paroiffent des hurlemens en cadence. Elles
conrinuent ce violent exercice , jufqu’ä ce
qu’elles tombent en foibleffe & ä l’inftant les
vieilles makrelles fubflituent une autre bande
d’ecolieres ä celles qui font hors d’haleine,
qui recommencent la meme danle, lememe
chant & 1 es memes cris avec une tres-grande
incommodite de ceux qui ont le malhcur de
ie trouver voifins de ces maifons de bruit.
Le fieur d’Elbee fe trouva löge dans le voi-
finagc d’une de ces maifons de danfes qui
l’empechoient de repofer ni jour ni nuit. II
s’en plaint amerement dans la relation qu’il
nous a donne de fon voyage.
II trouva ä AlTem des Negres qui etoienr
Chretiens , qui lui vinrent demander des cha-
pelets 6c s’informer s’il ne feroic pas dire la
Mefle dans fon appartement. IIs fouhaitoient
avec paflion de l’entendre , mais ii ne püt les
fatisfaire , parce qu’il n’avoit pas amene avec
lui fon Aumonier. II y a apparence que ces
Negres avoient ete baptifez par les Portugals,
dans le tems qu’ils etoient etabiis dans le Ro-
yaume. IIs s’en etoient alors retirez ou en a -
voienc ete chaflez j car on n’y en trouva au-
cun , 6c je ne trouve point dans mesmemoi-
res en quel tems ils avoient cefle d’y faire
commerce, ni pour quelle raifon ils avoient
quitte le pais. Je conjedture qu’etant etabiis
com me ils font encore aujourd'hui dans le
Royaume de Benin 6c dans les autres Etats
voifins» en defeendant vers le Sud, le Roi
d’Ardres les chaffa de chezlui, pendant quel-
que
en Güine'e et a Cayenne. 26$
que gucrre qu’il euc avec le Roi de Benin *
dans laquelle ics Portugals prirent trop ou-
vertement le parti de ce dernier Roi , ce qui
a porte un grand prcjudice ä la Religion
Chretienne qui auroit pu devenir floriilante
dans cet Etat.
Tous les Officiers de la maifon du Rcw officicrs dn
portent le nom de Capitaines avec le furnom Ro1 aPPcl:
de leur Office. AinG on appelle fon Maitre ^es. 31?lUi
d’Hotel Capitaine de table, fon Pourvoyeur
Capitaine viande 3 fon Echanfon Capitaine
vin , & ainfi des autres.
Perfonnc ne voit manger le Roi: Scquand comment
il boit , un Officier fait un fignal avec deux lc Roi boit.
petites baguettes de fer, afin que tous ceux
qui font hors de la falle (e jettent par terreou
qu’ils fe tournent pour ne pas voir le Roi.
C’eft un crime digne de mort de voir boire
le Roi, meme par inadvertance. L’Officier
qui prefente le verre, tourne le corps & la
tete & le lui prefente par derriere. On dit
que c’eft pour empecher les fortileges qu’on
pourroit faire contre le Roi dans ce moment.
Quelle folie? Quelle fuperftition! Un jeune Eufantmis
enfant que le Roi aimoit, s’etant endormi a mort pour
auprfes de lui, & s’etant eveille au bruit des
baguettes , eut le malheur de regarder le Roi pCndant
pendant qu’il büvoit, le grand Marabou or- qu’il bu-
donna qu’il feroit tue für le champ, & qu’on vüil*
repandroit quelques gouttes de fon fang für
la chair & für les habits du Roi, pour em-
pecher l’eftet des malefices qui auroient pü
fuivre cette adtion toute innocente qu’ellepüt
etre, &c ce la fut execute.
Ces peuples font bien eloignez de la coü-
sume
2^4 V O Y A G E S
turne qu’ont les Anglois de regarder fixement
ceux qui boivent a lewfante, jufqu’a cequ’ils
ayent acheve de boire.
Le Roi eft toüjours fervi ä genoux, & ce
refped: s’etend jufques für les viandes qu’on
porte ä fa table ou qu’on en deflert. Ceuxqui
ie trouvent für le chemin des Ofticicrs qui les
portent, fe proftituent la face contre terre.
Sc n’ofent fe rclever, que quand ils ne peu-
vent plus voir les plats. On pourroic lervir
les viandes ä plats couverts, comme on fait
dans quelques Cours d’Europe, Sc on evice-
roit ce ceremonial li incommode Sc fi dan-
gereux pour ceux qui fe trouvent au Palais;
car il n’y a point de quartier pour ceux qui
rcgardent les viandes du Roi* leur curiolite
eft punie par la perte de leur tete Sc par lef-
clavage de toute leur famille.
Marchan- Les marchandifes les plus propres pour la
difes dcrrai- traire d’efclaves qu’on fait a Ardres font les
groftcs Margriettes, les gros Pendans d’oreil-
le de criltal, les Coutelas larges Sc dorez,
les TafFetas de couleur, les Etoftes de foye
rayees Sc mouchetees; les Toilles fines, les
Denrelles, les Mouchoirs fins ä glands, les
Barres de fer, les Bouges, les Clochesdecui-
vre en forme de cilindre , d’autres en piramide,
de Corail long, des Baftins de cuivre de plu-
fieurs grandeurs, des Fufils, de l’eau de vie,
de grands Paraffols; des Miroirs dorez, du
Taftetas Sc autres Etoftes de foye de la Chine,
de Tür Sc de 1’ Argen t en poudre, des Ecus
d’Hollande Sc d’Angleterre. 11 y a beaucoup
a gagner für cette derniere marchandiie, on
a un efcluve de choix pour dix de ces ecus.
Voici
en Guine'e et a Cayenne. 165
Voici une coütume de cet Etat dont on Ordonnan-
portera tel jugement qu’on voudra. Si une
femme mariee s’abandonne ä quelque homme §uiicic,
efclave, fi Je maitre de rhomme eft plus
grand Seigneur que celui de Ja femme, la
femme devient fon efclave, fi au contraire le
mari de la femme eil le plus eleve en digni-
te, l’homme qui a commis la faute devienc
fon efclave.
Tous les hommes de condition font cou- Differcns
verts de deux juppons de Taffetas ou autres £ablls
etoffes de foye, ils ont des echarpes de foye hommC5%
en forme de baudriers, la plupart ont la tete
6c les pieds nuds. Ils peuvent cependant por-
ter des bonnets ou des chapeaux > 8c des lan-
dales ou demies botines deeuir, exceptedans
le Palais du Roi.
Les hommes du commun (ont couverts
depuis la ceinture jufqu’aux genouxd’une pie-
ce de ferge qui fuit deux tours, 6c dont les
bouts fe croifent für le nombril.
Les pauvres 6c ceux qui gagnent leur vie
par leur travail, nont qu’un petit morceau
de teile de cotton ou d’herbe qui couvre leur
nudite, 6c ont la tete 8c les pieds nuds.
Les femmes de condition ou riches, por- Halitsctö
tent des juppons 6c des echarpes comme les femme«.
hommes, 6c comme eile* ne fortent guerede
leurs maifons oü leurs maris les tiennent re-
ferrees ä Texemple des Portugais , eiles n’ont
pour Tordinaire rien für la tete ni aux pieds.
Les pauvres femmes ont des pagnes allez,
courtes , 6c la tete 6c les pieds nuds.
La cargaifon du navire la Juftice qui etoic
commande parle lieur d’Elbee, fe trouvant
Tome 1L M com-
166 V O Y A G E S
complette, le bois, l’eau & les vivres pour
fix eens efclaves qu’il avoit äbord öcquicom-
menqoient ä s’ennuyer beaucoup , on refolut
qu’il partiroit fans attendre l’autre Vaiffeau
nomme Ja Concorde* qui n’avoit pasencore
fa Charge complette. 11 mit donc ä la voile
le 13. Mars 1670. & prit la route de Flflede
Saint Thome, oü il vouloit encore faire du
bois, de l’eau 6c des vivres, car on n’enfau-
roittrop avoir pour tant de monde, 6c pour
un voyage auffi long qu’eft celui de la radc
d’Ardres ä la Martinique.
Mais avant definir ce chapitre, il y a une
remarque ä faire qui me paroit trop de con-
fequence pour n’en pas informer le Ledteur.
Nous avons remarque que le Roi 6c les
grands Seigneurs, 6c generalement tous ceux
qui le peuvent , ont pluiieurs femmes. Le Roi
en a un tres-grand nombre; ccpendantil n’y
a que la premiere, c’eft-ä-dire celle qui lui
a donne le premier enfant male, qui ait leti-
tre de Reine. Cette qualite lui donne unetres-
grande autorite aupres du Roi, 6c für toutes
les autres femmes, 6c il ne faut pas doutcr
qu’elle ne la fafle valoir, principalement für
toutes les autres femmes, qu’elle regardebien
moins comme fes compagnes, que comme
fes efclaves. Elle porte cela fi loin , que fc-
lon fes befoins, ou fon bon ou mauvais plai-
fir, elles les vend pour efclaves fansconfulter
für cela le Roi fon epoux ; 6c le Prince qui
fait que c’eft un droit attache a la qualite de
Reine, ne s’y oppofe pas, ou nefait p-'sfem-
blant de le favoir quand cela arrive.
Cela arriva efftdlivement pendant que le
fieur
en Guinf/e et a Cayenne. i6y
fieur cT Ibec etoit en traitc. Le Roi refufo
ä la Reine quelques marchandiles ou bijoux
dont eile avoit envie j eile ne laiflfa pas de fe
les faire apporter, 6c quand ce vinc au paye-
ment , eile envoya au Comptoir des Francois
huitdesfemmes du Roi, quon marqua für le
champ 6c qu’on fit embarquer.
Ces pauvres Princefifes rellentirent vive-
ment un traitement fi dur , elles feroient mor-
tes de douleur 6c de defdpoir, li le fieur
d’Elbee n’etoit un peu entre dans lcur peine,
ne les eüt diitmgueesdes autres, 6c ne les euc
logees 6c traitees avec une diftin&ion qui lcur
fit oublier en partie le trifte etat oü elles e-
toient reduites. II fit plus , il leur donna le
commandement de toutes les autres femmes
efclaves , il ne les appelloic jamais que Reines,
il leur donna de bclies pagnes, 6c fit fi bien
qu elles arrivcrent en bonne fante ä la Marti-
nique.
C H A P I T R E XI.
Difficultez, qui arrivcrent entre les Fran-
cois & les HolLindois.
T Es Hollandois avoient regarde avec une
•^extreme jaloufie le commerce que les
Franqois s’ouvroient dans le Royaume d’Ar-
dresj la maniere dont le Roi les avoit reqüs,
6c ce qu’il avoit fait en leur faveur, leur fai-
ioit craindre que leur commerce ne fouffrit
M 2 unc
l6 8 V O Y A G E S
une grande diminution, & meme qu’il ne fe
detruilit entieremcnt. Ils avoient caballe au-
tant qu’ils avoient pu en Teeret Tans ofer ecla-
ter, parce que les deux Navires Francois qui
etoient en rade les tenoient en refped : mais
un de ces Navires ayant mis ä la voile > &
celui qui reftoit ayant perdu Ton Capitaine lc
fieur Jamain, dont ils connoiflöient la valeur
de l’experience, & ayant ete renforeez de
deux Navires de leur nation, ils crurent qu’ils
pouvoient Tans trop rifquer faire un affront ä
celui quietoit cn rade? de aux Employez de
la Compagnie qui etoient ä Off'ra, & qui
avoient un magalin ä Praya für le bord de la
mer. Ils prirent pour pretexte que les Fran-
cois avoient un pavillon devant leur magalin
ä Praya , ce qui ne devoit etre permis qu’ä
leur nation.
Sur ccla leur premier Commis accompa-
gne des Capitaines de leurs Vaiflfeaux de d’au-
tres gens, vinrent pour öter Ie pavillon de
France, qui par la fituation des magafins des
deux nations fe trouva ä la droite du leur.
Le fieur Mariage, principal Commis du Di-
redeurdu Comptoir, s’etant trouve par hazard
ä OfFra avec quelques-uns defes Officiers, de
ceux qui defeendirent en diligence du Vaif-
feau au fignal qu’on leur en fit, cmpechacet-
te violence, de le Fidalque ou Commandant
du village y etantaccouru, empecha les voyes
defait qui alloient commencer, de remontra
aux uns de aux autres qu’ils offenferoient le
Roi fon maitre > qui ne fouffriroit jamais
qu’on eüt de parcilles difputes für fes terres,
quil’obligeroiem ä chaffer les aggrefleurs. La
en Guinee et a Cayenne. 2 69
fermete da Fidalque ralenric la fougue des
Hollandois, 6c les obligea defuivre fon con-
feil Sc de s’en rcmettre au jugement du Roi.
Les deux parties depecherent en Cour Sc
regürent ordre de s’y rendre avec defenfe de
rien innover, ni au fujet du pavillon ni du
commerce.
Cetce affaire embarrafToit beaucoup le Roi
Sc Ton Confeil, Sc les deux principaux Com-
mis etoicnt arrivezä AiTem > avant que lc Roi
fe füt dctermine für le parci qu’ii devoic pren-
dre.
II arriva encore un aucre incident qui pcn-
fa enfanglanter la fcene. Quand il fut quef-
tion d’aller ä l’audience, le Commis Hollan-
dois pretendoit le pas 6c la droite für le fieur
Mariage. Celui-ci fe contenta de dire, que
fi le Hollandois fe mettoit en devoir de lc
preceder , il lui palTeroit fon epee au travers Cornelia,
du corps. Le Prince tils aine du Roi pre- tion pour lc
vint ce qui aüoit arriver en prefentant famain §^ncClau*'
droite au Frangois, 6c fa gauche au Holian-uiu
dois, Sc les conduifit ainfi de front äl’audien-
ce du Roi fon pere, qui imitant l’expedient
que fon fils avoit trouve , fit placer le Fran-
gois für une natte ä fa droite, 6c le Hollan-
dois ä fa gauche , apres quoi il leur donna le
champ übre pour deduire* leurs raifons. Le
Hollandois apres un allez long difcours le re-
trancha lur fanciennete de i’etablilTement de
fon commerce dans le Royaume , mais il ne
put nier que les Etats Gendraux fes maitres de-
feroient fhonneur du pavillon aux Vaifleaux
Frangois. Le fieur Mariage repondit vive-
ment ä tout ce que le Hollandois avoit avan-
M 3 cc ,
lyo V O Y A G E S
ce, 6c rabaifla d’une terrible maniere Tor-
gucil du Hollandois , & lc fic iouvenir d’oü
vcnoit leur Repubüque, 6c ä qui eile avoit
l’obligation de la liberte dont eile joüißoit.
Les difcours s’aigriffoient de part 6c d’autre ,
6c ils auroient ä Ja fin oublie la prefence du
Roi , lorlque ce Prince leur impofa lilence 6c
Dtcifion leur dit : Ccft a vos maitres ä regier lesprek
fcgcduRoi. fesnees 6c Tavantage des pavillons. J’aurois
mauvaife gra^e, ignorant commc je fuis de
leur puidance, de le vouloir faire, ainfic’elt
ä eux que vous devez vous adreßer pour ce
fujet: cependant quoique l’avantage de J’an-
ciennete de l’etabliflement des Hollandois
dans mes terres leur y düt faire avoir toute
forte de preference, 6c qu'il fernble qu’un
nouveau venu ne doit pas les contefter ä ce-
lui qui eft en poffdlion depuis longtems,
neanmoins les grandes chofes que j’ai appris
de la puiflänce 6c de la perfbnne du Roi de
France*, auifi bien que de la gvandeur de fes
Etats, me font refoudre ä otcr plütot ce qui
fernble appartenir de droit au Commis des
Hollandois , que de me mettre au hazard de
rien faire qui puifTe blefler tant foit peu la di-
gnite d'un fi grand Monarque; ainfi je vous
defends aux uns 6c aux autres de mettre des
pavillons , ni de vous rien demander les uns
aux autres jufqu’ä la decifion de vos maitres.
Et parce que je fuis bien aife d’etre informe
amplcment de la grandeur du Roi de France,
6c de le faire aflurer de mes fervices , jenom-
me pour mon Ambaflädeur aupres de lui ,
mon Interprete Royal Mattheo Lopez ; 6c
a’adreflänt au fieur Mariage, il partira dans
vo ne
hn Guine'e et a Cayenne. 271
votre Vaifleau, j’efpere que vous. en aurez
foin, & que vous le cortduirez au piütö£ a lä
Cour de votre Monarque, 6c cependant je
dcfire que vous vous embrafliez en ma pre-
fence, que vous mangiez enfemble, 6c que
vous viviez cn bons amis.
Les deux Officiers trouverent cette deci-
fion trop equitable pour ne s’y pas confor-
mer. Ils s’embraflerent für le champ 6c fu-
rent traitez dans un des appartemens du Pa-
lais par le Prince fils du Roi , avec toute la
magnificence poflible. Le Roi leur envoya
de jfa table 6c du vin de fa bouche, 6c leur
auroic tenu compagnie fi le ceremonial du
pa’is l’avoit pu permenre.
11 donna encore une audience fort longue
au fieur Mariage, dans laquelle il n’y eut que
le Prince 6c l’Ambaffideur nomme qui fu-
rent prefens, 6c comme le Vaiffeauetoirpref.
que en etat de mcttre ä la voile, Mattheo
Lopez n’eut que peu de joars pour fe prepa-
rer ä un ii iong voyage.
Les prefens dont le Roi fon maitrelcchar-
gea pour le Roi de France, etoient plus con-
fiderables par leur nouveaute, que par leur
nombre 6c leur richeffe. ils confiftoient cn
deux Coutelas ä jour fabriquez dans le pais ,
deux Saguayes tres-bien travaillees, une Vef-
te 6c un Tapis de fil d’ecorce d’arbre, dont
la finelTe 6c les ornemens etoient fort recher-
chez 6c de bon gour.
On voitpar les noms de rAmbafTadeur qui
font Portugals, le credit que ces peuples a-
voient eu dans le Royaume d’Ardres, ou ils
avoient introduit leur langue, leurs coütumes
M + &
1JZ V O Y A G E $
& oü il y a apparence qu’ils avoient fait flcu-
rir la Religion Chretienne.
Le Vaifleau la Concorde mit a la voile Char-
ge de pres de fix eens efclaves. On y recut avcc
refped rAmbaffadeur, 6c on l’y traitaavec la
Tortrait dediftindlion que demandoit fon caradere 6c
LopczCAm- ^on rnerice pcrfonnel. II etoit fort äge 6c il
baiiädeur etoit aife de s’en convaincre , puifque fa bar-
d Ardies. be 6c fes cheveux etoient tous blancs, ce qui
n’arrive aux Negres que dans une extreme
vieillefte. Il etoit cependant bien droit , vi-
goureux, ferme, marchoit bien, il avoit les
yeux fort vifs, fair grand* la phifionomie a-
greable 6c fpirituelle, il etoit fort poli , s’ex-
pliquoit en bons termes dans la langue Portu-
gaife qu’il parloit en perfedion. Sa Charge
d’Interprete Royal lui donnoit le rang 6c la
fondion de Secretaire d’Etat. Il avoit appris
les principes de la Religion Chretienne , mais
il n’avoit pas ete baptife. Les ceremonies de
notre Religion ne lui etoient point nouvelles*
il afliftoit ä la Meffe qui fe difoitdansle Vaif-
feau avec piete, 6c fgavoit les prieres ordinai-
res en Portugais, il touchoic de bien pres au
bonheur des Chrecicns, 6c promettoit de fe
faire haptifer des que le Roi fon maitre au-
roit des MiiTionnaires dans fon pais. C’etoit
un homme fage, il parloit peu 6c in terrogeoit
beaucoup > 6c ecrivoit exadement tout ce
qu’il voyoit 6c entendoit dire. On apprit de
lui-meme qu’il avoit ete plufieurs fois en Am-
ballade aux Royaumes de Benin 6c de Oy-
co, 6c il paroiiloit fort inftruit des moeurs
6c des coütumes de tous les Etats voifins du
Royaume d’Ardres.
Il
en Guine'e et a Cayenne. 27$
II n’avoit mene avec lui que trois de fes
femmes, 6c trois de fes plus jeunes fils avec
fcpt ou huit domeftiques. Lui 6c tous fes
gens etoient allez, bien pourvüs d’habits, mais
c’etoient des habits propres au climat qu’ils
habitoient3 6c tous peu propres pourcelui ou
ils alloient.
Le voyage de Ia rade d’Ardres ä la Marti«
nique fut allez long, on n’y arriva que le
treize de Septembre , on eut cependant le
bonheur de perdre tres-peu d’efclaves dans la
route 6c d’y conduire l’Ambaffadeur 6c fa
fuite en parfaite fante.
II fut regü avec beaucoup d*honneur par
M. de Baas Lieutenant-general , Comrnan-
dant pour le Roi > 6c pour la Compagnie aux
Illes 6c terre ferme de l’Amerique, 6c par le
(ieur Pelifiier Diredteur general de la Com-
pagnie > qui logea 6c defraya fAmbafladeur,
6c fa fuite avec toute la magniftcence pofli-
ble j 6c comme i’hiver approchoit 6c que les
habits de TAmbalTadeur 6c de fa fuite ne con-
venoient pas au pais oü il devoit aller , il leur
en fit faire ä la Frangoife, 6c les pourvut a-
bondamment de tout ce qui leur etoit necef-
faire pour leur voyage. Iljugea ä propos pour
la meine raifon de ne pas attendre que le
VaifTcc u la Concorde qui les avoit apportez
füt en etat de prendre la route de France,
cela auroit retarde leur depart, 6c leur auroit
fait paffer a la mer la faifon la plus froide de
l’hiver, il deftina pour leur parfagele Vaiffeau
de la Compagnie noimnc la Bergere, com-
mande par ie Capitaine Reauville, oü ils
sfembarquerent le 27. Septembre 1670. 6c
M 5 mi-
2 74 VOYAGES
mirent ä la voilc Je lendemain. Le Vaiflcau
quoique bon voilier eut \e tems fi contraire,
qu’il fut foixante 6c quatre jours en route , 6c
ne mouilla a la rade de Dieppe que le 3 de
Decembre.
L’Ambaffadeur fut regu avec honneur par
le Gouverneur de la ville j un des Diredteurs
de la Compagnie qui s’y trouva, le logea 6c
le defraya, öc pendant qu’il fe rcpofoit 6c fe
remettoit des fatigues d’un fi long voyage , le
Diredteur eut foin de donner avis de Ion arri-
vee ä la Cour, qui lui ordonna de le faire
partir pour Paris.
CHAPITRE XIL
j4brege de ce qui fe pajfa en Trance d l'occa-
ßon de l' Slmbrtjfade du Roi d' slrdr es.
T Es Diredteurs de la Compagnie avant ete
avertis de l’arrivee de rÄmbafTadeur, h«
rent mcubler l’Hötel de Luines pour l’y re-
cevoir, 6c quand ils eurent avis qu’il appro-
choit de Paris , ils deputerent deux de leurs
L'Ambafla- membres qui furent le recevoir ä laint Denis
t ausCnUC 3 avec ^eux caro^es a ^lX chevaux. II cntra
ainfi ä Paris le 1 3 . Decembre , 6c fut dcfcen-
dre ä l’Hotel de Luines > oü la Compagnie
l’envoya complimenter.
Le Roi ayant ete averti de Ion arrivee, lui
envoya un de fes Gentilshommes avec ordre
de demeurer aupres de lui 3 6c de l’accom-
pagner par tout ou il voudroit aller, 6c la
Com-
EN GuiNE'E et a Cayenn£. 275
Compagnie lui donna de fes Officiers , 8c deux
de fcscaroflesj 6c le fit traiter avec magnifi-
cence.
On lui fit fgavoir que le Roi viendroit ä
Paris , 6c qu’il lui donneroic audience dans fon
Palais des Tuilleries, le dix-neuf du meme
mois ä dix heures du matin.
Ce fut en cette occafion qu’on remarqua
la politeffe 6c la folidite de l’efprit de l’Am-
baifadeur. 11 dit au lieur d'Elbee que la Com-
pagnie avoit mis aupres de lui : N’ai-je pas
faic une faute d’etre forti hier? Je ne devois
rien voir avant d’avoir vü le Roi , puifque c’eft
ie but de mon voyage 6c le terme de mes fou-
haits. Qu’on ne me parle donc plus de for-
tir , jufqu’ä ce que j’aye vü ce grand Monar-
que.
Les Dire&eurs en corps lui rendirent vi- Ees Direc-
fite, 6c celui d’entre eux qui portoit la paro-
le, ne manqua pas de l’entretenir de la gran- baflädciir. m"
deur du Roi , de fa puiftance , des forces de
fes Etats , de fes richefles 6c des grandes qua-
litez, qui brilloient dans fa perfonne Royale.
II lui dit enfuite qu’il lui feroit facile de juger
de l’etat d’une Compagnie qui avoit la pro-
teftion d’un fi grand Prince, 6c l’attention de
fes Miniftres, 6c de connoitrela diftance in-
finie qu’il y a entre eile 6c les Hollandois qui
trafiquent ä Ardres.
Comme celui qui portoit la parole parloit
Portugals , que 1’ Amballadeur parloit tres-bien,
il ne fut pas befoin d’hiterprete. L’AmbafTa-
deur repondit que ce qu’il avoit vü depuis qu’il
etoit en France, l’avoit convaincu de ce que
la France etoit en eile- meme, que fans avoir
M 6 vü
V 6 Y A G E $
vü les autres Royaumes de l’Europe, il etoit
perfuade qu’aucun d’eux n’enapprochoit , qu’il
connoifToit ce que valloit la Compagnie par
la maniere furprenante dont eile le traitoit,
qu’il n’en falloic pas tant pour decouvrir la
fauflete dece que les Hollandoisavoient avan-
ce contre fa grandeur. Mais il faut que j’aye
rhonneur de voir le Roi, dic-il, 6c de l’aflu-
rer que le Royaume d’Ardres eft tout enrier
a lui, 6c que ies rades 6c fon commerce Tone
ä la Compagnie.
Un des Dire&eurs lui ayant demande en
Portugals comment il feportoit, il lui dit :
ma Tante iTetoit pas fort bonne, eile eft meil-
leure depuis que je vois Meflieurs dela Com-
pagnie, 6c lorfque j aurai vü le Roi eile fera
parfaite.
La Compagnie fit faire des habits fort ri-
ches pour lui , pour fes enfans 6c pour fes fem-
mes. Il dit lorfqu’on les lui prefenta de fa
part: je vois bien que la France veut faire e-
clater fa richeffe en ornant de la forte des gens
qui n’ont que la pauvrere en partage.
Le jour de l’audience etant venu , M. de
Berlife Introdudteur des Ambailadeurs vint
a l’Hötel de Luines avec les Caroftcs du Roi
6c de la Reine, pour conduire T Ambafiadeur
Audience * taudience de Sa Majefte. Il monta dans le
dci Ambaf-Carofle du Roi, 6c fes enfans dans cclui de
kideur d’Ar- ]a Reine. Il entra ainfi dans la Cour du Chä-
<ircs' teau des Tuilleries. Les Compagnies Fran^oi-
fes 6cSuilTes qui etoient de garde, formoienc
deux baraillons dans la place devant le Palais.
Les deux Compagnies des Moufquctaires du
Roi en formoient deux autres dans la Cour.
L’Am-
en Guine'e et a Cayenne. 277
L’Ambaffadeur admira la bonne mine de ces
troupes, leurs riches habics3 leurs armes 6c
leur bei ordre.
On le conduifitdans une des Salles de rap-
partement bas, oü en attendant Je moment
de i’audience, on lui fit voir des raretez &c
des richeflcs immenfes que l’on avoit rangecs
avec ordre für de grandes tables. II les regar-
da avec attention, 6c comme on lui deman-
doit ce qu’il en penfoitj je penfe, dit*il> que
je vais voir le Roi qui eft toure autre chofe.
Au bout de trois quarts d’heure M. de
Beriife le vint avertir qu’il etoit tems de mon-
ter. 11 trouva l’dcalier borde des Archers de
la Prevöte de l’Hötel> ayant ä leur tece le
Marquis de Sourches, Grand Prevot de Fran-
ce fuperbement vetu. Les Cent-Suiffes dela
garde occupoient le kaut de l’efcalier jufqu’ä
l’entree de la falle des Gardes. 11 füt reqü ä
la porte par le Marquis de Rochefort Capi-
taine des Gardes du Corps de quartier, ac-
compagne des premiers Officiers, 6c füt con-
duit par ce Marquis au milieu de deux hayes
des Gardes de Sa Majefte jufqu’ä la premiere
antichambre, qu’il paffa au milieu des perlön-
nes de qualite qui la rempliflbient aufli bien
que la galerie, en li grand nombre, qu’011 a-
voit peine ä lui ouvrir un paflage pour pou-
voir voir le Roi qui etoit au bout allis für
fon Trone eleve für une eftrade de quelques
marches.
Sa Majefte brilloit par fa bonne mine 6c
par le nombre prodigieux de diamans dont
fon habit etoit couvert. 11 avoit ä fa droite
M. le Dauphin 6c M. le Duc d'Orleans ä
M 7 fa
278 V O Y A G E s
fa gauche. Les Princes du Sang etoient au-
dclTous de ces dcux premiers Princes 6c les
Ducs 6c Pairs aprcs eux, ce qui faifoit un
grand demi cercie des plus brillans auccur de
Ja perfonne du Roi.
L’Ambaflädeur etant arrive vers le milieu
de Ia gallerie, fit une profonde reverence. 11
en fit une feconde quand il eut avance quel-
ques pas 6c une troifieme quand il fut au pied
des degrez. On le fit monter iur Peilrade,
6c lä il fe profterna aux pieds du Roi. Ses
enfans qui avoient fait les memes reverences fe
proflerncrent ä les cötez 6c un peu derricre lui.
Il commenga fon compliment en levant
un peu la tete, 6c parla en Portugals j il die
au Roi que le Roi d’Ardres fon maitre ayant
apprisles grandeschofesquela renommee pu-
blioit par tout de Sa Majeite , Pavoit envoye
pour Paffurer qu’il mettoit toute fa gloire ä
acquerir les bonnes graces de Sa Majeite, lui
prefenter fes Etats 6c tout ce qui etoit en fon
pouvoir, tant pour fon fer vice que pour fes fu-
jets. Le Roi le fit lever , ScvoyantquePAm-
bafladeurqui paroiiToit etonne, tenoit un pa-
pier ä la main, il demanda cequec’etoit. Le
iieur d’Elbee qui fervoit d’Interprete ä PAm-
baifadeur, repondit que fe doutant bien que
l’auguße prefenee de Sa Majeite pourroit de-
ranger le difcours qu’il s’ecoit propofe de lui
faire, il Pavoit mis par ecrit le jour precedent
6c Pavoit Charge de le traduire en Francois
pour le lire ä Sa Majefle , fi eile Pavoit agreable.
Le Roi Pagrea 6c commanda au fieur d’El-
blee de le lire tout haut, le voici.
Sire, le Roi d'Aidres 6c d’Alguemy mon
mal-
en Guine'e et a Cayenne. 279
maitre m’a commande de venir de fa part compliment
pres de Votre Majefte pour fon Ambaöadeur.p^ ^ritdc
afin de lui offrir tout ce qui depend de fesjj£u™ alia‘
Royaumes 5c fa protedtion pour tous les Na-'
vires qu’elle aura agreable d’y envoyer; vous
afturant, Sire, que fes Terres 6c fes Ports,
lc commerce 6c tout ce qui cn depend Tont
entierement ä Votre Majefte 6c ä fes fujets.
Et pour faire connoitre ä Votre Majefte
qu’il vcut meriter , entretenir 6c conferver
l’amitie qu’il vous demande, il m’a ordonne
de lui dire que dorenavant Mcftieurs de Ja
Compagnie etablie depuis un an ä Offra, ne
payeront plus que vingt-quatre captifs decoü-
tume , au lieu des quatre-vingt que Ton paye
ä prefent , qui eft le moins qui fe foit paye au
tems que les Portugais fe font venus etablir
dans fes terres 6c qu’ils en font fortis , aufti
bien que les Efpagnols, Danois, Suedois 6c
Anglois, ä caufe des Hollandois qui ont faic
depuis quelques annees tout le commerce de
fon pai’sj mais il m’a Charge d’aftürer Votre
Majefte de fa prote&ion contr’eux en faveur de
vos fujets, 6c de tenir für cela exadtement la
parole qu’il lui donne.
Com me aufti que lorfqu’il y aura de vos
Navires ou de ceux de Meftieurs de la Com-
pagnie en rade , 6c qu’il s’y trouvera des Vaif-
feaux Hollandois pour commercer, que les
votres feront preferex, 6c chargeront avant
que les Hollandois commencent.
J’ai de plus ordre de dire ä Votre Majef-
te, qu’il y a une difficuke pour le pavillon
für le bord de la mer, entre vos fujets eta-
blis dans les terres du Roimon maitre, 6c les
Com-
280 V o y a g e s
Commis des Hollandois qui vouloient avoir
la droice 6c le pas j mais que comme le Roi
mon maitre a connu la diffcrence qu’il y a
euere un grand Roi comme vous 6: un autre
Prince3 il a fait mettre ä fa droice le Com-
mis votre fujet, 6c Ta löge dans fon Palais,
celui des Hollandois n’ayant eu que la gau-
che, 6c ayant ete löge apres Ton audience
chez le Prince fon Sls; 6c für ce fujet il m’a
expreflement Charge de fgavoir de Votre Ma-
jeite la deference que les Hollandois doivenc
avoir pour fon pavillon 6c pour fes fujets,
ahn de les obliger de la rendre dans toute Pe-
tendue de fes terres , 3c d’executer ce qu’elle
trouvera bon für ce fujet 6c für tout autre oü
il la pourroit fervir.
Entre les chofes dont le Roi mon maitre
m’a Charge pour Votre Majefte, une des plus
exprefies eft la demande que je lui dois faire
de fa part , pour ce qu'il lui plaife envoyer
deux Religieux Pretres pour travailler dans
fon pai’s ä l’inftru&ion d’un grand nombre
de fes fujets qui ont quelque teinture du
Chriftianifme , 6c qui delirent avec paffion
de fe perfedtionner dans la connoillance de
la Religion 6c de la pouvoir exercer dans fes
pai's.
Il m’a aufli ordonne d’offrir ä Votre Ma-
jede mes deux fils qui font ici prefens, 6c de
la fupplier de les avoir agreables , cequej’efti-
merai un des plus grands bonheurs qui me
puiPe arriver, par lavantage qu’ils recevront
de refter aupres d’un ii grand Monarque, 6c
de joindre ä cette offre celle de deux bons
Coutelas, deuxSaguayes, une Vefte6cunTa-
sn Gutne'e et a Cayenne. 281
pis qu’il fuplie Votre Majefte d’agreer , &d’e-
tre pcrfuade que fi fon pais produifoit quel-
que chofe de plus rare , 6c qu’il crüt lui pou-
voir plaire , il auroit la dcrniere joye de le
lui envoyer, puifqu’il ne defire rien avec rant
de paffion que de vous perfuader, Sire, que
fes terres Tont les votres , qu’il eft entiercmenc
a Votre Majefte.
Ce difcours fut ecoute avec attention, il
plut au Roi qui y repondit avec cet air de
honte Sc de majefte que l’onadmire dans tou-
tes fes acftions. Il dit ä rAmbaffadeur qu’il
etoit fort oblige au Roi d’Ardres fon maitre
de fes civilitez 6c de fes cffres, ainfi que de
l’envoi qu’il avoit fait de fa perfonne aupres
de lui , qu’ii acceptoit l’oftre qu’il lui iaifoit Reponfc du
de fes dcux fils qui refteroient aupres de luiRü1’
tant qu’il demeureroit ä Paris , 6c defquels
il feroit prendre foin fitöt qu’il feroit parti;
que pour cc qui regarde le commerce, il en
traiceroit avec la Compagnie des Indes Occi-
dentales.
Apres cette reponfe, Monficur de Berlife
ayant fait figne ä l’Ambaftadeur qu’il pou-
voit fe retirer, il fe profterna de nouveau a-
vec fes enfans aux pieds du Roi» 6c s’etant
releve , il fit une profonde reverence ä fa
Majefte, 6c fe retira fans tourner 1c dos qu’a-
pres qu’il eut fait fa troifieme reverence allez
pres de la porte de la gallerie. Il fortit du
Palais dans le mcme ordre qu’il y etoit en-
trö 6c fjt conduit par le fieur de Berlife
dan le carolle de Sa Majefte ä l’Hötel de
Luines.
Le lendcmain vingticme Decembre , Je
fieur
*8* V O Y A G E S
Audience ^eur de Berlife le vint prendre für I es deux
que Ja Rei- heures apr&s midi dans I es carofles du Roi 6c
!»Ad°Knifr ade ^ Reine 6c le conduifit ä l’audience de ia
dcur^d’Ar- Reine. II pafla lcfcalier de (ön appartement
dres. au milieu des Cent-Suifies du Roi qui y e-
toient en haye. II fut re^ü ä Fentree de la
falle par l’Officier qui commandoit la garde
de la Reine qui Fattendoit dans fa chambre,
environnee des Princefles 6c des Dames de
fa Cour parees de pierreries autant que ledcüil
pouvoit le permettre.
L’AmbaiTadeur fit trois profondes reveren-
ccs, 6c quand il fut ä quatre pasde la Reine,
il fe profterna comme il avoit fait devant le
Roi avec fes trois fils 6c fes trois femmes,
6c tous fept par un battement de mains rei-
tere plufieurs fois, donnerent des marques de
leur veneration pour cette augufte Princefle,
apres quoi PAtnbaflädeur demeurant ä ge-
noux fit fon compliment en Portugals dans
lequel on remarqua beaucoup defprit 6c de
politefle. La Reine le fit relever malgre la
refiftance qu’il y apporta > 6c lui repondit en
Efpagnol d’une maniere tres-gracieufe. Il fe
profterna de nouveau 6c fortit de Faudience
fans tourner le dos > apres avoir fait trois
profondes reverences j fes enfans 6c fes fem-
nies firent la meme chofe, 6c donnoient ä
tous momens des marques de letonnement
oü ils etoient. La foule du monde etoit fl
grande, que ce ne fut pas fans beaucoup de
peine qu’ils purent arriver aux carofles dans
lefquels ils etoient venus.
Audience II fut conduit au vieux Louvre ä Fapparte-
Dauphin? mcnc d® k Dauphin. Il y fut regü par
en Guine'e et a Cayenne. 283
le Düc de Montaufier qui le prefenta ä cejeu-
ne Prince. 11 fit les memes ceremonies qu’il
avoit fait pour le Roi 6c pour la Reine * 6c
fit un compliment dans lequel il n’oublia pas
le bonheur qu’avoit le Duc de Montaufier
d’avoir cte choifi pour conduire le pre-
micr Prince du monde. II die enfuire que
le Prince d’Ardres favoit Charge d’afturer
Monfieur le Dauphin de fes refpedh, 6c delui
demander fes bonnes graces , 6c qu’il mettroit
tout en ulage pour meriter ion amitie. II
prefenta enfuite quelques armes que le Prin-
ce d’Ardres envoyoit ä M. lc Dauphin.
Monfeigneur repondita cescomplimens avec
beauc up de grace6c de Majefte . 6c le chargea
d’aflürer le Prince d’Ardres de toute fon amitie.
Apres cettereponie, rAmbaffadeur fe retira
avec les ceremonies ordinaires 6c fut recon-
duit chez lui comme le jour precedent.
II rendit vilite aux premiers Miniftres du
Roi 6c aux plus Grands Seigneur de la Cour.
Ii re$üt aufli quantire de vilites 6c toutes les
honnetetez imaginables. Les Comediens du
Roi lui donnerent la reprefentation du Feftin
de Pierre; ce fpcdlacle qui lui eroit tres nou-
veau le charma. II fouhaica d’atfiftcr au Ser-
vice Divin. Gn le lui fit entendre dans plu-
fieurs Eglifes, 6c on fut tres-conrent de l’at-
tention qu’il y fit paroitre 6c du foin qu’il avoit
de fe faire initruire des raifons des ceremonies
qu’il y voyoit obfcrver.
Meflieurs de la Compagnie le rcgalerent ä que
Rambouillet. Iis le vinrent prendre chez lui gnieC^nPn*
avec fept carofiTes ä fix chevaux. On lui fit a 1‘Ambafla-
entendre un conccrt des Hautbois du Roiquideur.
le
284 V O Y A G E S
le divertirent beaucoup, qu’il trouva infinr-
ment au-deflus de la mufique de des inftru-
mens de Ton pais. II difoit agreablement
qu'on le prendroit pour un menteur quand il
raconteroit ce qu’il avoit vü en France, tant
ce qu’il diroit furpalloit la portee de leurs
e/prits.
II y avoit quarre tablcs de douze couverts
chacune dans la falle oü il mangea. Elles fu-
rent fervies en meme tems 6c dgalement a-
vec une magnificence 6c une deiieateffe ex-
traordinaire. Il etoit ä la premiere avec le
Gentiihomme ordinaire dela Maifon du Roi,
6c quelques-uns des Direfteurs j fes enfans de
d’autres Diredteurs occupoicnt la feconde.
Ses trois femmes 6c des Dames de qualite
etoienc ä la troifieme. Un Dire&eur faifoit
les honneurs de la quatrieme aux perfonnesde
condition qui en avoient ete priees. Les Haut-
bois joüerent pendant le repas. On admira
l’efprit? la politefle de la frugalite del’Ambaf-
fadeur. On le divertit aptes le repas de l’exer-
cice & des tours qu’on fit faire ä des Sing es >
6c on le conduifit enfuite a Vincennes donc
il admira les appartemens, la richefle 6c le
bon gout des meubles. Cc qui 1’obligea de
dire que quand on avoit vü une petite par-
tie de !a France, il ne falloit plus fouhaitcr
de voir le refte de l’Univers.
On le ramena chcz, lui aux flambeaux. Il
vit les jours fuivans les Maifons Royales & les
plus belles maifons qui font aux environs de
Paris.
11 eut une audience de M. de Lionne Se«
crctaire d’Ecac ayant le bepartement des affin-
1 res
en Guine'e et a Cayenne, 28?
res etrangeres* dont le public ne fera pas fa-
che que je lui falle le detail.
Ce Minilire le vint recevoir au milieu du Audience
fuperbe eicalier de THotel magnifique qu’il ^Uonne
venoic de faire bätir , 6c le conduific par (es secrctaiic
riches appartemens dans fon grand cabinet. d’Etat.
IIs s’aflirent i’un 5c l’autre dans des fauteuils
proche la chemineej etant environnez. d’un
grand nombre de perfonnes de diftindlion
qui avoient louhaite etre prefentes ä cette au-
dience.
L’AmbafTadeur lui dit en Portugais qu’d-
tant venu de la parc du Roi d’Ardres Ion
maitre pour offrir au Roi de France fes fer-
vices 5c fes Royaumes,il avoit cru qu’il etoit
de fon devoir de le venir prier de fa part de
contribuer de tout fon pouvoir ä entretenir
la bonne correfpondance qui alloit s’etablir
entreeux * par le moyen des frequentes navi-
gations que la Compagnie des Indes Occi-
dentales entrcprendroit dans fes Etats ; ce qu’il
faifoit avec d’autant plus de joye qu’il etoit
perfuade de fon merite particulier 5c du zele
qu’il avoit pour la gloire du Roi de France
fon maitre.
Monfieur de Lionne lui repondit en Efpa-
gnol que ce feroit avec joie qu’il emploiroit
fes foins aux chofes qui concernoient le (ervi-
ce du Roi d’Ardres 5c ä maintenir la mutuel-
le intelligence entre les deux Monarques. II
lui demanda dans Ja ftiite de la converßtion,
ce qu’il lui fembloit du Roi > de la Reine
6c de M. le Dauphin. L’AmbafTadeur re-
pondit que la perfonne du Roi etoit remplie
28 6 V O Y A G E S
d’eclat & de Majefte, que pour la Reine il
n’avoit point de termcs pour expliquer cequ’il
en penfoit , que M. le Dauphin paroifioit
plutot un Ange qu’une creature humaine. Sur
ce que M. de Lionne lui demanda s'il y avoit
des Ports dans les Etats de fon maitre, s’iis
etoicnt d’une grande etendue 6cs’il avoit fou«
vent guerre avec fes voifins, ii dir que dans
ie Royaume d’Ardres auflfi bien que dans tou-
te la Guinee, il n’y avoit aucuns Ports, mais
feulement des rades oüles Vaifleauxpouvoient
moiiiller für un fond net 6c de bonne tenue ,
que comme il arrivoit rarement des tempetes
für lescötes, ils ne fouffroient pas bcaucoup
d’incommoditez, de ce detaut , mais ieule-
ment de ce que la mer briloit avec bcaucoup
de violence ä la cote. Que les Etats de fon
maitre n’etoient pas d’une grande etendue für
le bord de la mer, mais qu’ils s’etendoient
beaucoup dans les terres, de maniere qu’on
pouvoit marcher une demie lune für fes ter-
res. Que le Roi fon maitre , avoit des voi-
fins puiflans avec lefquels il etoit fouvent en
guerr.v, 6c que quand cela arrivoit, il mar-
choit ä la tete de fon armee compofee ddn-
fanterie 6c de Cavalerie qui etoit nombreufe,
bien armee 6c bien aguerrie.
Monlieur de Lionne ayant demande ä un
des DireÖeurs qui etoit prefent, s’il etoit ä
propos de lui faire quelques propofitions
pour les interets de la Compagnie, celui-ci
repondit qu’il alloit traiter avec rAmbafla-
deur de leurs affaires dansla maiiön de la Com-
pagnie.
L’Am-
en Guine'e et a Cayenne. 287
L’Ambaffadeur prit conge de M. de Lion-
ne, 6c quelques inftances qu’il püc faire ä ce
Miniflre, il ne put l’empecher de l’accom-
pagner jufqu’ä fon caroße, fans qu’il voulüt
fe retirer que quand il l’y vit place.
II fut conduic ä l’Hotel de la Compagnie ,
oü tous les Diredteurs le regurent ä ia def-
cente du carolfe, de le conduifirent ä la fal-
le oü ils tenoienc leurs afTemblees.
L’Ambafladeur leur die qu’il y avoit long- vifitc de
tems qu’il attendoit le moment de leur ren- l’Ambaflä-
dre cette vifite pour les remercier de toutes <icJ£rauxP1f
les faveurs qu il avoit regues 6c qu il recevoit Compagnie,
tous les jours de la Compagnie; qu’il leur en
feroit eternellementoblige, 6c qu’ilspouvoient
s’aflürer qu’ils avoient acquis en fa perfonne
un ferviteur fidele 6c zele.
Les Dire&eurs repondirent de leur mieux
ä cette civilite, 6c leremcrcierent de la promp-
te expedition que le Roi d’Ardres avoit pro-
cure ä leurs Navires Ja Juftice 6c la Concor-
de, de ce qu’il avoit agree l’etabliflement de
Seurs maitres, 6c de ce qu’il avoit accorde
une löge pour eux 6c pour leurs marchandi-
fes
L’Ambaffadeur leur ayant dir qu’il ecoit lä
pour ecouter ce qu’ils jugeroient ä propos de
propofer, 6c y repondre au nom du Roi fon
maitre autant que fes inftru&ions le lui pou-
voient permettre , un des Direffeurs prenant
la parole lui demanda pour tous:
i°. Que les vaifleaux de la Compagnie
allant traiter ä Ardres fuffent preferez a tous
ceux des autres Nations.
2°, Qu’ils
288 V O Y A G E S
2°. Qu’ils ne payaflfent que 24. efclaves de
coütums au lieu des quatre-vingt que Ton a-
voit fait payer aux derniers vailteaux, ßc que
cette coütume füt reduite pour les Francois
für Fanden pied Sc commc il fe pratiquoit
dans le temps des Portugals.
30. Qu’ii plut au Roi d’obliger ceux qui a-
voient emprunte de la Compagnie de la fatis-
faire fans retardement.
40. Que fes Commis ne fuflent point 0-
bligez de faire des credits ä aucun Seigneur
du Royaume , s’ils ne le connoiffoienc en etat
de bien payer.
50. Qu’ii füt permis ä la Compagnie de
faire couvrir de tuilles fa löge & fes maga-
fin s, au lieu de paille qui les expofoit trop
au feu.
Et enfin que le Roi eut agreable de pren-
dre fous fa proteftion la Compagnie, fes Com-
mis (Sc fes marchandifes.
Que moyennant ces articles la Compagnie
s’engageoit de tenir fes magafins fournis de
marchandifes, enforte qu’il y en auroit toü-
jours pour plus de 500. captifs en referve,
ce qui ferviroit au Roi com me de g ige &
d’allürance de l’envoi cominuel que la Com-
pagnie s’obligeoit de faire de fes vaiffeaux
dans fes Ports, & encore de ne faire com-
merce qu’avec ce feul Prince.
L’Ambafladeur qui avoit ecoute attentive-
ment toutes ces propofitions repondit ä la
premiere , que fi la Compagnie ne vouloit
faire commerce des efclaves qu’avecfon Mai-
tre feul, il lafluroit qu’elle auroit la preferen-
ce,
en Güine'e et a Cayenne, i 8p
ce, & quc fes vaifleaux feroient chargez a-
vant tous ceux qui pourroient fe trouver en
rade.
A Ia feconde il dit que c’etoit unc chofe
qu’il avoit promife au Roi , 6c qu’elle feroic
fidelement executee.
A latroifieme, qu’elle etoit dcjuftice, &
que les Capitaines de la Compagnie fe devoient
affürer, puifqu’ils avoient vüquele Roi d’Ar-
dres en avoit ufe de cettc forte ä l’cgard de
ceux qui s’etoient trouvez redevables aux na-
vires Ja Juftice 6c la Concorde.
A la quatrieme, qu’elle etoit trop raifonna-
ble pour etre refuiee.
Et que pour la cinquieme, il emploieroic
fes Offices auprcs du Roi fon maitre pour
l’obtenir; mais que n’etant pas affurc de fes
intentions, il ne pouvoit donner de parole.
Sur ce qu’un des Dircäcurs lui fit quel-
qu’autre demande, il repartit: Mcffieurs,je
ne puis repondre für cela des volontez du
Roi mon Maitre ; mais je puis vous affu-
rer que je n’aurai de bouche que pour vous.
Ainfi finit la Negociation; on fit un Ac-
te double , ecric en Francois 6c en Portu-
gals, qui fut figne de part 6c d’autre. L’Am-
bafladeur en garda un , 6c la Compagnie un
autre.
L’Ambafladeur fit prefent a la Compagnie
d’un Tapis de la fabrique defonpa’is, faitd’e-
corce d’arbre filee, 6c les Dire&eurs luifirent
prefent d’un grand Miroir garnide cuivre do-
re, dont il parut tres-content. Apres quel-
que encretien il prit conge de ces Meffieurs
7ome IL N qui
Z$>0 V O Y A G E S
qui Ie vinrent conduire en Corps jufqu’ä fon
carofle.
Tout le refte de fon fejour ä Paris fut cm-
ployeen vifites qu’il fit ou qu’il requt, dans
toutes lefquelles on lui fit tout le bon accüeil
qu’il pouvoit efperer. Pluficurs perfonnes de
qualite lui firent des prefens; les Dames cn
firent ä fes femmes qui apprirent cn pcu de
tcms Ia diflfcrence infinie qu’il y a cntre les
Europeenncs & dies, de qui temoignoient
qu’elles auroient accepte de tout leur coeur le
fort des deux enfans de leur mari qui devoient
refter en France.
II fc trouva un jour deFeteaux tordeliers;
3e General de cet Ordre 5 quietoit alors ä Pa-
ris, le requt a la tete de fa nombreufe Com-
munaute, de lui fit voir tout le Couvent; ils
curent enfemble un long entretien, dans le-
quel le General lui demanda ce qu’il pen-
foit du Royaume de France: c’eft un excel-
lent pais, repondit l’At»bafladeur y on n’y
voit que de bellcs chofes de des richefles.
Erde Paris? lui dit le Pere; C’eft une Vil-
le grande , belle, riche de bien pcuplee, dit
l’AmbafTadeur. Mais qu’admirez-vous d’avanta-
ge de tout ceque vous avezvu? Le Roi, rc-
partit l’Ambafladeur j il eft au-deffus de tout
ce qu’on peut voir. Je n’ai point de termes
pour expliquer ce que j’en penfe.
L’on travailloit cependant en diligence ä
cquiper deux navires ayi Havre de Grace
pour reporter rAmbafladeur en fon pais, de
fon y apportoit toute la diligence poffible ,
afin
en Guine'e et a Cayenne* 291
afin de paffer vite a Ardres dans la bonnc
faiion.
II eut fon Audience de conge avec les me-
ines ceremonies qu’il avoit eu la premiere ; il
s’etoit fi bien accoütume ä nos manieres, qu’il
ne paruc point du-toüt gene, ni dans fes ha-
bits, ni dans fes difcours. Celui qu’il fit au
Roi plüt infiniment. Ce Monarque incom-
parable y repondit avec cette bonte & cette
majefte qui lui etoit naturelle. La Reine &c
M. le Dauphin en firent de meme.
L’Ambaffadeur partit de Paris vers le mi-
lieu de Janvier 1671. pour fe rendre au Ha-
vre. Le Roi le fit deffrayer & recevoir par-
tout avec magnificence. Lorfqu’on lui por-
ta les prcfcns que le Roi envoyoit ä fon Mai-
tre & ä lui en particulier , il les regarda avec
etonnement, tant leur nombre, lcurricheffe,
cc leur bon goüt le fraperent, Il dit enfuite
commes’il fut revenu d’un profond evanoüif-
fement: il n’y a qu’un Roi au monde, il
faut que tous ceux qui prenent ce titre fle-
chiffent les genoux devant celui de France.
Mon Maitre ne croira jamais ce que je lui
dirai , il doutera de ce qu’il verra.
Telle fut l’Ambaffade de Matteo Lopez;
la Compagnie en auroit tire de grands avan-
tages fi eile avoit dure plus long-tems : mais
eile fut fupprimee quatre ans apres , & les If-
les & toutes fes conceilions reiinies äu do-
maine du Roi.
La Compagnie du Senegal qui avoit aufii
le commerce de la Guinee, ne fuivit pas cec
N 2 eca-
201 V O Y A G E S
etablHTement de commerce, & elie eut des
raifons pour setablir ä Juda. C’eft Ja regle
ordinaire que notre Nation fuit dans fes eta-
bliflemens, eile commence bien, & ne de-
meure gueres dans le meme fyfteme.
Itn dtt Tome Second «
s
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I
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•' .V-*.
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ARC:JIVES DEPARTEMENTALES
DELAGUYANE
N° D’INVENTAIRE \
COTE: %£ O/Ö
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(TiAniOC.org
Conseil general de la Guyane
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Conseil general de la Guyane
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Conseil general de la Guyane
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LesLzidtens pretendentr
queJteaui la ir eo/nntutuque
aveclcL Coznte de Genes ,
ce au on n a/nrme pt zs
Echeele
L^ienes co/rrm//nes de Erance a 2pau Deyre
LieuesJff armes . a 20 an JJeare
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Couvert de
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Sai,ane
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, Su/ni/ze Succrerie
. JLocourte
Caffeterie
. Jffenayerie
Terrain neu ’f*
ab. Succrerte abandonnee . «
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I/y a actuellement- a Caienne
£0 Succreries ,
86' Tlocouries ,
6' Caffieter/ es . ^ ^ ^
7/ n’y a plus yu ’une Induyoterii /,t fc 'n< s
On ne campte pomf les Jffenaqtries, .nri^L AY? ^ ‘
/zy /es Ckirbets d Tndeens . ßrjJ ^ - %>%
Dans la (juelt
toute J
J'o/77 /// Tau 1
3 de
Caienne
KS VC1SI2ZES
cjui compsc
rette l ol
Dressee s//r /re
rectifiee etani
sur lesßfemo\
Chevalier dei
na marcjuc nomement
*s HabitatioiiK
•11 1 actuellement
onie Francoise.
Carte y/aite dans lepays
' me nte e da ns le detail
es de M. Milhau
Ordre de S* \-Viehet ■
Mont Sennen
Jfis'l Tt 1 7'
Geoorf 0»; nAlVVILLK
° . ^iu Ho i
1/ c’s/ fron de /zu re ofrserrer.
Steil
yue parle chanpement des Tdabitutions , /- c~k/~ ^ °^. L>ubois R Ed
d en doit arnver avec le tems
da ns le detail de cette Carte,
ijiu est precisemenC
celui d auycur dh uv .
' IT Seciete de Eaudot
Weade etDorvMers
A ’ r 't/t i l v///< 'A ible
1 #1
les MamH
laMe
fylSSIONitu V. Loinbarci Jf.‘
k 011 sont rassembtes
1 les Galibis, Arouas ,
et autres Indiens .
le Connetable
Le prenuer ttabhsse/nent des Francois a Cayenne /ut /a/t en sbjS
7/fut reneurelle en s£f3 et idyz abandomte en st£j 4
L es Tfellandots sjy habituerent ensuite
Les Enanyots la reprirent seus, ff 'de la .Barre en s 064
JElle/ut prise par lesdtnalcns en/6'07 reprtse par les Trance is dans la meine anne 'e
Les Jfo llandois s en e/nparerent en eoya
den ^ td'/e ffanec/url d TJtrees Ir repr/t en /6/ro\
Et depuis ce tems Id les Trancois l ont possedee Sans Interruption
La }>d/e de Cdienne est
VXN h 4 depres s£ nunutes y
\ de l^titiidc Septe/itrionale,
f I \ \ q ^ deyres jo ininutes
le ]N ord eo/nme on l etabdtiey de l.oii^it ude l eeidentale
dt/bfere considerable/ne/it dune Carte, ff <SU' du af enden de /ans
donten afhitquelyue usaye Cu/eant /'Observation
peur la ec/nposition de cette cy, </ *t/iee par Idteadenue
etsun'antliquel/e/esprincipau+v airs de vent Sciences .
seroie/it paralleles ausebordt de ta presente ca/ < *
4.V///X/* vA jw// oorvur »4* / izurt'e
V O Y A G E
DU CHEVALIER
DES M.*;*
EN GUINEE,
AUX ISLES VOISINES,
ET A CAYENNE.
TRO IS IE' ME PARTIE.
CHAPITRE PRE’MIER.
Route du Chevalier des M. *** depuis la
rade de Juda jitfqu'a PI sic du Prince .
Defcription de cette Isle , de cellc de
Saint Tbouie & d' Annobon.
BA Guerre Äoit tres-vive entre 1 es
Rois de Juda & d’Ardres ; eile
avoit rompu le commerce de teile
mani^re, qu’on ne trouvoit point
/
Tome II L
A
d’el-
% V O r A G E s
d’efclaves ä traiter ä Juda ; parce que le
Roi d’Ardres, für 1 es tcrrcs duquel il fauc
de ndceffitd que paflent les Marchands qui
viennent ä Juda , avoit fermd touces les a-
venues de ce Royaume : deforte qu’en qua-
tre mois de tems que le vaifleau du Cheva-
lier Des Marchais demeura en rade , ii ne
puc le chargcr que de cent trente-huir ca-
ptifs : entre lefquels il y en avoic vingt-
trois qu’ii avoit enlevdd’un Interlope Fran-
cois, dont il s’dtoit rendu maitre, 6c qu’ii
avoic confifqud au profic de la Compagnie.
Ii mit ä la voile de la rade de Juaa le
vendredv cinquidme May 17 ay. für les fix
heures uu matin , & prit la route de l’Iile
du Prince , oü il falloit qu’ii allät ncceflai*
rement pour faire l’eau , le bois 6c les vi-
vres dont ii nvoit befoinpourallerä Cayen-
ne , oü il avoit ordre d’aller porter les ef-
claves dont il etoit chargd.
Nous avons remarque7 cy-devant qu’on
ne peut pas faire de bois ä Juda , parce
que les N6gres regardent les arbres eornme
des efpeces de Divinitez. L’eau qu’on y
embarque eft faumatre , 6c fe fait avec de
grandes peines 6c des frais confiderables 5
6c les vivres 6c rafraichifTemens font rares
& fort eher s.
Sous le nom de RafraichifTemens on en-
tend les viandes fraiches que Fon peut con-
ferver dans un vaifleau , comme les Co-
chons, les Moutons, lesCabrits, lesPou-
lcs , les Volailies d’Inde 6c les Canards.
Toutes ces chofo font cnabondancc ä l’Ifle
en Giune’e et a Cayenne* %
du Princc, ä Saint Thome & a Annobon.
On trouve auÜi dans ces trois Illcs des Ci-
trons , des Oranges , des Bannanes 6c au-
rres fruits , des confitures & du i ucre bruc,
ou prelque blanc : car ies habitans de ccs
Illes qui Tont Portugals , Mulätres & Nd-
gres , n’ont pü julqu’ä preient donner ä
leurs fucres le degrd de blancheur 6c de
perfe&ion, qu?on ieur donne aux Ifles de
PAmerique , de Mad6re 6i des Canaries.
L’Ille de Saint Thome ou Saint Thomas, ifle Saint
qu’il ne faut pas confondre avec celle de Thomc, ,
Saint Thomas une des Vierges ä l’Amdri-
que, fut ddcouverte le jour de la feile de
cet Aputre 21. de Decembre en 1495- par
les Portugals, lorfqu’ils cherchoicntlcche-
min des Indes. Elle eil lbus i’Equateur :
011 prdtend que la ligne Equinocliale paile
lur l’Eglife Cathddrale. Elle dl eloignec
du Cap Sainte Claire danste continentd'A-
frique d’environ cinquante lieues , & de
trente-cinq ou environ de celui de Lopo
Gonzales. Elle eft prelque ronde : 011 lui
donne pres de quarante lieues de circonfe-
rence. Sa ville capitale le nomme S.Tho- ranoafan,
me, 6c plus commundment Panoalan. Eile
a un chäteau environnd de quatre baftions. s. Thora?
Outre cette ville, il y a plufieurs villages *
repandus dans l’Ille , 6c luivant le raport
des gens du pays pres de quatre eens mou-
lins ä liiere ; 6c environ iept eens famiiles
de Portugals blancs , ou Mulätres , c’ell-
ä dire nez d’un Portugals & d’une N6gref-
& > ou noke. Les Mulätres 6poulcntiöu»
A z vent
4 VOYAGES
vent des N6grefles , & produifent ä la fin
des enfans, qui , quoique noirs comme da
charbon , ne laiflenc pas de le dire Portu-
gals : 6c en cette qualitd ils ionc Cleves aux
charges Eccldfiaftiqucs, Politiques, 6c Mi-
litaircs , 6c font regardds comme Fidalgues,
c’eft ä-dire Nobles , ou Gcntilshommes.
Prefque tont le clerge de la Cath6drale 6-
toit de cette couleur : L’Eveque etoitpref-
que le fcul Pretre blanc qu’il y eut dans
l’Ifle , quand le Chevalier des Marchais y
pafla dans le voyage quiprdedda celuidont
je donne ici le journal.
II y a un tresgrand nombre de N6grcs
efclavcs dans cette Ille : ils font baptiiez ,
6c portent tous un chapelet au col ; c’eft
ia principale pidee de leur Chriftianifme :
car ils lont d’une ignoranceextrSme für les
points de la Religion, 6c d’ailleurscorrom-
pus de toutes les manteres ; cependant ils
vivent tres-long-tems. Un homme de cet-
te couleur y eft encore jeune ä foixante &
dix ans : Le terme ordinaire de leur vie eft
de cent ä fix-vingc ans , pendant que les
blancs , möme les plus forts , ne vivent
pour le plus que cinquante ä foixante
ans.
d Ce n’eft pas un pays propre aux Euro-
pdens , ni meme aux Portugais. La cha-
leur y eft extreme 6c continuelle durant
touc le cours de Pannee : Elle fait dlever
des vapeurs qui s’dpailillent 6c qui fe putri-
fient de manidre, que l’air qui en eft infec-
te produic dans les corps des hommesdeux
en Guinea et a Catenni. <y
maladies prefque continuelles, ou dumoins
periodiques , dont les Natureis du pays ne
lont pas plus dxempts que les autres, mais
qui ibnt moins violentes & de moindre
duree.
La premiere de ces mala dies ert: une fid- Maiadics
vre tres- violente , pr£cddt*e d’un froid ex- * ' s- ,
treme & d’un trembiement extraordinaire: *omc#
Eile arrive aux Natureis du pays rdgl&nem
tous les huit ou dix jours, mais eile ne leur
dure que quelques heurcs , au licu que les
Etrangers en font tourment£s pendant vingc
ou trente jours , & qu’il faut etre d’un
temp&ament extremement fort pour n’cn
etre pas empörte avant que les violcns ac-
ecs foient finis $ & fouvent entre le qua-
trieme & le feptieme jour.
La fecoiule maladie s’appelle cn Portu-
gais B'itios de Cu. C’eft un uledre qui viene
au fondement , qui caufe des doulcurs ai-
gues avec fievre & tranfporc au Ccrveau.
Cette maladie emportoit cn trois ou quatre
jours ceux qui en ctoient attaquez, & cor-
rompoit li promptement lefang de leschairs
de tout le corps , qu’il tomboit cn pourri-
ture , avant que le malade eütrendul’efprir.
On a cru pendant long-tems qu’elle venoic
d’une diflolution totale de la mafle du fang,
ou d’une entere coagulation. De quelque
principe qu’elle vint, eile produifoit les md-
mes eftets. Elle eft au Br^fil depuis bien
des anndes : eile eft paffde du Br^fil aux
Ifles de l’Amcrique & de lä ä la Terre
ferme. On Pa nommee aux Kies Erancoi-
A 5 (C3
5 V O Y A G E S
fes le Mal de Siam , parce qu’elle y fut a-
porteepar Ievaifl'eau du Roi, nommd l’O-
riflame , qui revenanc de Siam apres notre
ddroute dans ce pays la , avoic ete obiige
de relächer au Brelil , oü il fe chargea de
cette mauvaife drogue qu’il apporta ä la
Martinique. On l’a nomm£e mal de Siam
ä caufe du lieu d’oü le vaifleau etoit parti.
On auroit du la nommer Mal du Br£lil , &
plus proprement Mal de S. Thome, puif-
qu’il en vient originairement. On ne peut
s’imaginer les defordres qu’il a fait aux Ifles
6 für les cotes de la Terre ferme de la
nouvelle Efpagne, & combien il a empör-
te de milliers de pcrfonnes.
Les habitans du Brcfil & ceux de S *
Thom£ s’en mettent ä prüfen t peu en pei-
ne , depuis que le hazard ou l’dtude des
M^decins a trouve un rem£de fplcifique
& prompt pour fa gwerifon. Il finflic de
R^mcde donner au malade force lavemens de D(5-
»ourifiquc co^i°n de cafle avec moitie de jus de Ci-
«naladk#ttC tron > & de niettre des quartiers de citron
en fupofitoire dans le fondement & les re-
nouveller le plus fouvent qu’il eft poflible.
Ce remede fimple & faciie eteint le mou-
vement violent du lang , qui en caufe la
coagulation ou la diflolvtion, felon ietem-
pdrament du fujet qui eft attaqud , & gu<5-
rit le malade en peu demomens. Nos com-
patriotes des llles auroient le meme avan-
tage , fi les Medccins qui les traitent ju-
geoient a propos de s’en fervir. J*ai eu
ioin de le mander ä mes amis , je ne fcais
pas
en Guine’e et a Cayenne. ?
pas s’ils s’en feront 1er vis : car commc cet-
re maladie fair des trdves alles longues avec
le pays , & que quand eile recommence ä
fe faire fentir , eile a fouvenc des iimptö-
nies nouveaux , on oublie pendant ces in-
tervalles les remddcs qu’on a propofds,
on en revient aox rdgles ordinaires de la
Mddecine , qui fe trouvent pour l’ordinai -
re peu propres ä gu£rir ces maux , qui
femblenc attach^s a des climats que les
Auteurs de la M&tecinc n’ont pas con-
nus.
Les manx Ven^ricfts & l’hidropifiefonc WaUX
des maladies trcs-communes ä S. Thome. vcncricns,
On guerit celie-ci en faiiant avaller au ma- & Hidio-
lade de l’huiie de Cocos nvec le fuc d’une l>
herbe dont les N£gres font 11 n myftere ,
qu’il n’a pas encorc 6:6 poflible de pdne-
trer. Ils font aufli de frequentes onäions
& friöions avec ce meine rem£de für le
corps du malade. On pourroit croire que
ce mal qui eft pour l’ordinaire 11 ne fuite
des grandes fievres , vienc de l’abondance
d'eau que l’on permet aux malades de hoi-
re dans J’ardeur de la ii6v re. Les mdde-
cins de ce Pays-lä lönt'bien oppofez ä
ceux de l’ancienne Rome , qui ne permet-
toient pas ä leurs patiens de boire , tanc
qa’ils fentoienc la moindre agitation dans
icur poulx.
Les Negres qui ont le mal Wndrien s’en
gudrillent ä prelent par la falivation cau-
lce par le mercure. Ils avoient felon les;
apparences d’autres remddjs avant que
A 4 lei
£ VOYAGES
les Europeens leur cufient enfeignd celui-
ci.
Mais il eil inutile auxBlancs , quand ils
ont gagnd ce mal par la debauche avec les
femmes noires : c’eft pour eux u n poifon
contre lequel il n’y a point de remede.
Tout ce qu’il y a pour eux d’avantageux ,
eft qu'il ne les fait point languir. 11s tom-
bent dans des foiblefles fi grandes , & dans
un dpuilemeinfiextraordinaire, qu’ilsmeu-
rent fouvent dans les vingt-quatre heures:
ou s’ils Ibnt d’un tempdrammcnt extreme-
ment robufte , ils portent le mal quelques
jours, & meurent ä la fin, fans qu’on ait
pü trouver juiqu’ä prdfent le moyen derc-
tablir leurs forces.
Les mois les plus dangereux pour les
Europdens, Tont ceux de Ddcembre, Jan-
vier , & Fevrier. La chalcur s’y faic fen-
tir d’une manidre cruelle , & quoique les
jours qui lont toujours dgaux aux nuits ,
iemblent devoir etrefuivis de nuits fraiches,
ä caufe de l’abfence duSoIeil , & comme
il arrne conftamment aux llles de l’Amd-
rique , & meme ä Cayenne qui n’eft qu’ä
cinq ddgrez de l’Equateur , les Terres de
S. Thome Tont fi pdndtrdcs de l’ardeur du
Soleil, qu’elles femblent mSme pendant la
nuit dtre des fournaifes ardentes. 11 fauc
pendant ces trois mois ,que les Europdens
le cachent Ibus Terre : hcureux qui peut
trouver des antres & des cavernes donc
l’ouverture foit au Sud-Oueft, ou au Sud-
Eft : ils y refpirent un air un peu moins
brülant
Etf Goine’e et a Cayenne £>
brülant qui les empeche de mourir , mais
qui ne les empeche pas d’6trefi foiblesqu’ä
peine peuvent ils fe tenir debout. lls Tone
pendant ces temsfächeux incapables detout
travail 6c de toutes affaires.
Le reffe de Pann6e eft un peu plus fu-
porcable a ceux qui font nez dans le pays,
ou qui y fonc accoutumez parune demeure
de quelques anndes : car il n’en faut pas
moins pour s’y faire. Encore a-t-on re-
marqu£ que les jeunes gens qui y viennent
avant d’avoir toute leur croiflance , demcu-
reut en Petat qu’ils y font venus , tanscroi-
tre davantage , cn actendant que la mort
les vienne moiffonner.
Les mois de Juin, Juillet 6c Aouft font
les meilleurs 6c les plus fains de Pannee.
Les vents de Sud-Eft 6c de Sud-Oueft qui
viennent de la grande Terre, rafraichilfenc
l’air , le purifient , & rendent aux Euro-
päern la force , la vigueur 6c la fant6 , que
les mois deDdcembre, Janvier , 6cFdvrier
leur avoient ötees. Mais afin que la mort Mauvaifc
6c les maladies n’y perdent rien , ces mois fotfon
font les ennemis des Natureis dupays , qui FTour ^
etant maigres 6c decharnez ne peuvent re-,ju payS|
fifter ä Pair frais que Pon refpire alors , 6c
qui ne s’accommodent que d’un air dpais 9,
humide 6c brulant.
L’lfte de S. Thomd , ainfi que tous lesLcsqtmre
nutres pays qui font fituez fous la ligne , faifons de
a deux hyversöc deux eftez. Quand je disl>imncc*
deux hyvers , il ne faut pas s’imaginer
qu’on y yoye des glaces ou des neiges : on
A 5 ne
lo Vor A G E s
ne connoit point ces chofes fous la ligne r
ni entre les Tropiques. Cts hyvers necon-
fiftent qu’en pluyes , qui tombent en trcs-
grande abondance aux Equinoxes du Prin-
temps & de I’Automne, c’eft-ä dirc älafin
des mois de Mars & de Sepcembre , lorf-
que lc Soleil fe trouve perpendiculairement
für cette Ille ä Midi , & qu’il n’y fait au-
cunc ombrc. II attire alors de la mer une *
plus grande quantite de vapeurs parfacha-
leur excefiive ; & ces vapeurs fe changent
cn pluyes. Ces tems font les plus frais de
toute l’annde , parce qu’elles brifent les
rayons du Solei! , & les empöchent d’agir
für la Terre aufli vivement qu’ils feroient,
s’ils n’&oient point interrompus.
Les pluyes tombent depuis la finde Dd-
cembre jufques vers la fin de Mars; &r de-
puis la fin de Juin jufques vers la fin de
Septembre. Voila ce qui compofe leurs
deux hyvers & leurs deux eftez : car il ne
faut parier ni de primtems ni d’automne.
Et voila les caufes de l’intemperie de Pair,
qui devient fi contraire aux Blancs rdfidens
dans le pays , & ä ceux qui y abordent ,
que c’eft une efpece de miracle quand ces
derniers n’y laillenc pas leurs os, & quand
les premiers y peuvent trainer une vie lan-
guiilante iufqu’a cinquante ou foixante ans
au plus.
On pretend qu’il y a au centre de Plfte
une haute montagne, comme le PicdeT£-
ndrifie toujours couverte de neiges. Ce
fcroitun foulagement pour ces pauvres ha-
bicans
EN GüINE’E E7 A CaVENNE, xt
Bitans nltercz, & prefque rotispar le foleilr
inais il faut aller iur les lieux , pour jouir
de ce foulagement s & ln chofe n’eft pas tou~
Jours pratiquable.
C’eft de ce Pic que fortent les ruifleaux
qui arrofenc l’Ifle. Ils fonc en grand nom-
bre, & il y en a de fi confiddrables , que
les Portugals ont donn£ ä quelques-uns le
nom de rivi^res. Quoi qu’ii s’en faille in-
finiment qu’ils approchent de la Seine ou
de la Loire , ils font d’une tres-grande uti-
litd. On lesacoupezen plufieurs branchcs
qui rendent aux Terres la fertilite que la
chaleur cxccflive leur ötcroit entierement
(ans leur fecours.
II y a peu de terres plus fertiles que cel-
les-lä. Les Cannes de fucres y viennenten
perfedion : dies fonttres fucr^es , &mcu-
riffent trop. C’eft ä mon avis ce qui em-
peche que le fucre qui en vient ne le puri-
fie pas aflez en le cuifanc , pour pouvoir
ctre bien blanchi. Cet inconvenient arrive
quelqucfois dans nos Kies de PAmerique.
J’ai marque le remede qu’on y doit appor-
ter dans le troifidme Tome de mon voyage
aux Kies, auquel le Ledern* pourra avoir
recours.
Les lbgumes de toute efpece y viennent
en perfedion. Le mahis , le mil , le ma~
nioc, les melons, les patates, les ftgues *
Iesbannanes, lesdattes, Iescocos, lesoran-
ges & les citrons y font en abondance. Les
moutons & les cabrits y font excellens. Lc
bceuf y eil plus pctic qu’en Europe , &
^ A 6 n’eft
I i V 0 Y A G E 5
n’eft pas fi gras. On y dlcve une quantite
prodigieufe de cochons > on leur donne les
Cannes qui ont paffd au moulin , 6c lcs e-
cumes du facre. Cette nourriture les en-
graifle , 6c rend leur chair extrdmcment
ddiicate , tendre , 6c d’une tres facile di-
geflion.
On peut croire, fans que je le dife, que
les volailles y multiplient infinimeiit : dies
font trcs-bonncs. Les lapins qu’on y a ap-
portez de Portugal y ont auflieurdmemenc
multipliez , & ont un fumet admirable.
C’eft dommage qu’il y ait tant de chofes
pcur la vie 6c pour la bonne chdre , 6c
qu’on n’öfe prelque s’en fcrvir : car la dc-
licatefle des viandes 6c desfruitsexdtel’ap-
petit s & pour peu qu’on s’abandonne, on
paye chdrement les plaifirs de la bouche.
Tout le monde fgait que les Portugals fonc
fort fobres : par vertu, parrailon, parne-
ccflitd , on ne peut gudre^ leur rien re-
procher für cet articlc. 11 feroit ä fouhai-
tcr qu’ils fuflenc aufli fobres d’un autre
cötd; peut*6tre qu’ils fe moequeroient de
l’intemperie du climat : c’eft: a leurs Pre-
dicateurs piutöt qu’ä leurs Medecins ä leur
faire entendre railbnlä-deflus, comme c’efc
aux Capitaines des vaifleaux qui y mouil-
lent, ä veiller bien exaäement für leurs d-
quipages , s’ils veulenc en conferver fuffi-
famment ^our conduire leurs bäcimens aux
lieux de leur deftination.
On dit qu’on y a voulu ferner du fro*
naent> onajoute qu’il y croifloit en perfec-
tion
EN GüiNE’E ET A CAfENNE* 1J
fion : c’eft-ä dire qu’il jettoit des pailles
6c des dpis d’une grandeur extraordinairc;
mais quc ces cpis dtoient vuides pour la
pluparc, 6c les autres n’avoient qu’un tres-
petit nombre de grains. Je m’dtonne que
des gens aufli eclairds que les Portugals
n’ayent pas compris que des grains femcz
dans nne Terre qui leur efb aufli dtrangd-
re, que le climat lcur eft nouveau , onc
beloin de quelque tems pour s’y accoütu-
mer 6c s’y naturalifer , & que pour y par-
venir ii n’y a qu’ä ferner le peu de grains
qui font nez dans le pays , 6c on verra
qu’ils en raporteront bien davantage , 6c
ces feconds donneront des moiflöns des
plus abondantes. II ne faut pas s’imaginer
qu’ii faiile un long elpace de tems , pour
faire ces expdriences > ii ne faut tout aa
plus qu’une annde , parce que les grains
ecant fernes , ils n’ont befoin tout au plus
que de quatre mois pour germer , poulTer
de meurir. C’eft un avantage fi confidera-
bie , que je m’dtonne qu’on ne s’applique
pas ä la culture du froment 6c des autres
grains , dans des pays aufli ebauds & aufli
humides que i’Ifle S. Thome , 6c les au-
tres Ifles qui font dans une pareille fitua-
tion.
Les habitans de S. Thomd font quelquc-
fois fort incommodez des fourmis & des rats*
Ces mdmes incommoditez fe trouvent dans
la Terre ferme 6c dans les Ifles de i’Amd-
rique. On vient plus aifdment ä bout des
zats que des fourmis : mais ee lont des mau x
A 7 paf-
14 V 0 Y A d E $
paflagers auxquelson retr.^dic avcc un peu
d’attention , & beaucoup de patience.
Les premiers Portugals qui s’dtablirenc
äS. Thome pay£rent chdrement leur bien-
venue : ils y moururent tous en tres - peu
de tems , (ans que cela degoütät le Roi de
Portugal d*y envoyer de nouvelles colo-
nies. La prdcaution que l’on pric pourles
conferver, fut ifc les faire denieurcr quel-
que temps ä la mine, & autrcs lieux de la
cote de Guinde, oü ils avoienc des dtablif-
femens , afin de les accoutumer peu a peu
ä ce climat brülant & humide, & parcon-
fdquent trcs-mal fain. On fe trouva bien
de cette prdcaution , & quoique la morc
fafle encore ä prdentde copieufes moiflons
des Europ^ens qui viennent habiter eette Ifle,
on pourroic croire que le libertinage aide
puidamment au naauvais air & ä la chaleur
extrdme ä depeupler ce pays d’habitans
touc ä-faicßlancs & Europdens : car, com-
me nous avons remarque cy-devanc , les
Mul a tres 6c les Negres y vivent tres long-
tems.
Les Negres efclaves qui font employca
aux plus rüdes travaux de la terre & des
iucreries, travaillent cinq jours pour leurs
maitres ; & ont pour eux le fixi6ne. Ils
i’employent ä travaiiler pour cux 5 & ce
travail doit les entretenir & les nourrir eux
& leurs enfans qui ne font pas en dtat de
travaiiler. C’eft ä eux ä bien employer ce
jour : car ils n’ont rien a efpdrer de leurs
maitres, qui ionc durs, fiers , inexorablcs.
zn Guinl’e et a Cayenne. iy
& les prdmiers hommes du inonde pour
manier le fouet & le bäton , & rdduire par
Ics chäcimens lcs efclaves lcs plus rebetes,
& lcs moins portez au travail.
La Ville de Panoafan eft grande : on lui
donne plus d’une demie lieue de Circuit ,
quoiqu’elle ne renferme qu’environ cinq
ccns maifons , & trois ou quatre Eglifes.
Les maifons font toutes ä deux (ftages : el-
les font bätics d’un bois blanc quicroitdans
l’Ifle que i’on dit ötre aufli fort &auffibon
que le chefne d’Europe. Le devant & le Maifon z
derriere des maifons , les f^parations des de bois*
apaftemens , & meme lcs toits font compo-
lez de planches de ce möme bois, bienen-
caftr^es les unes dans lcs autres , & for-
tement clouees lur les potcaux & autres pi<£-
ces de Paflemblage. Elles doivent ecre
bien fujettes au feu; & fi eiles etoient plus
proches les unes des autres qu’ellcs ne font,
le feu y feroit des d^gats confid£rab!es :
car comment arröter un incendie dans une
foreft de bois fec , comme on peut confi-
derer cette ville?
D’ailleurs la chaleur doit etre infuppor-
tnble dans ces maifons : leur matidre eft
bientöt pdn^trde par l’ardeur duSoleil : ei-
le s’y trouve renfermde fans que la lon-
gueur des nuits y puiffe apportcr une di-
minution confid£rable ; de (orte que ceux
qui y font renfermez font toujours dans un
poefle ardent. Que peut-on attendred’une
fituation pareille , qu’une effervefcence &
un mouvement violent dans le fang, & dans
k3
t6 V O Y A G E S
les humeurs, qui doic produire desmaladies-
trcs-dangereufes.
II n’y a dans toute rille que la maifon
cu le palais du Gouverneur qui ioic bätie
de pierres, & trois ou quatre autres. Eft-
ce le defaut de pierres? Nous allons voir
qu’ii y en a. Mais quand la pierre yman-
queroic abfolument, n’y a-c-il pas de la ccr-
re propre ä faire des briques. C’efl ce qu’on
ne peuc nier : or ces briques , telles qu’on
les voudra iuppofer, feroientdes murs bien
meilleurs, & plus propres ä r^fifter äl’im-
preffion de la chaleur & aux accidens du
feu, que les planches&lespoteauxdebois.
De plus li on peuc faire des briques , on
peuc faire des cuiles , 6c couvrir les mai-
ions d’une manidre a refitler davantage au
iöleil & aux pluyes : car les planches dont
on couvre ces maifons doivenc fe ddjetcer ,
fe fendre, le fdparcr pendanc les faifonsfd-
chesj & avanc que les pluyes les ayenc faic
enfler & les ayent remifes dans leur prä-
mier ecacj n’eft il pas vrai de dire que les
gens qui fonc dans ces maifons y fonrä peu
de chofes pres comme s’ils etoienc dans la
rue, & que leurs meubles, leurs marchan-
difes , & leurs provifions onc beaucoup a
foutfrir , fur-touc dans le commencemenc
des pluyes, 6c jufqu’äce que les eaux ayenc
aflez hume&d les planches pour les re-
joindre?
Mais on jouit plus aifdment du venc &
de la fraicheur qu’il produic, dans des mai-
fom de bois , que dans des maifons de pier-
re:
en Guine’e et a Cayenne. 17
re : C’eft une erreur 5 on raifonnoit de
meine aux Ifles de l’Am^rique lorfque j’y
arrivai : On avoic commence ä raifonner
plus ju(le quand j’en partis au boutdedou-
ze a treize ans. On bätifl'oic de pierre s 6c
on s’en trouvoit tres-bien. Peut-6tre que
lc tremblement de terre de l’annde palf<£e
1728. leur aura fait peur , 6c les aura feit
retourner ä leur ancienne manidre de bätir
de bois s comme fi les fecoulfes de la terre
refpedoient plus les batimens de bois , que
ceux de maqonnerie , quand ils font bien
liez 6c bien faits. La terre tremble fouvent
cn Italie, cn Sicile, 6c dansleLevant On
voit des villes bouleverfdes de fondencom-
ble : on reidve des maifons , 6c on y habite
comme auparavant, en attendant qu’unau-
tre tremblement les renverfe : mais on n’a
garde de fe priver des avantages dont on
jou'it dans de bons batimens de terre 6c de
s’expofer aux inconv£niens continuels qu’il
y a dans des maifons de bois. Quefcroient
les architedes 6c les macons , fi les maifons
duroienc toüjours ?
^ La Ville de Panoafan n’dtoit fermee que Defciip^
d’un rctranchement de palillades avec untiondeia*
folfd : Elle etoit accompagn^e d’un chä-.Yille
teau ä peu prcs de mSmc force , lorfque ail0a ia*
les Hollandois s’en rendirent maitres en
1599. Ils ne jug^rent pas ä propos de la
garder : ils la pill^rent : ils firent dans PIfle
un pillage gendral , enlev£rent tout ce qui
put entrer dans leurs vaifieaux , brülerenc
ie refte , 6c fe retirdrcnc.
1$ VOYAGES
Les Portugals qui s’dtoient fauvez dans
les montagnes , rcvinrenc apres leur dd-
part , 6c avec lcs fecours qui leur vinrent
d’Europe , 6c des lieux de la Cöte d’Afri-
que oü ils avoient des ctabliffemens, ilsre-
rnirent für pied leurs maifons , leurs Egli-
fes & leurs fucreries : 6c pour n’ötre pas
expofez une autrefois ä un femblable mal-
heur, ils environndrentleur villed’un meil-
leur rempart , quoi qu’il ne füc compofd
que de terre foutenuepar des palifTades. Ils
creuferent aufli tot , & dlargirent beaucoup
leurs foflez. Ces fortifications dtoienc pour
le cöte qui regarde la terre : car celles du
cötd de la Mer furent faites de pierre. Ils
bätirent un Fort qu’ils environnerent de
bonnes Courtines de pierre , avec quatre
baftions. Ces ouvrages fe firent en 1607.
6c pour les faire avec moins de ddpenfe ,
le Gouverneur ordonna que perfonnen’en-
treroit dans la ville, qu’il n’eütapportd une
pierre pour la conftru&ion des ouvrages
auxquels il faifoit travailler.
Fort st. Le Fort , auquel on a dpnnd le nom de
scbaftienäS. Sebaftien eft avantageufement fitud für
yanoaidu une iangue de terre £troite au Nord de la
ville, qui la deffend 6c quicommande a la
ßaye oü Pon peut mouiller. Deux de fcs
quatre baflions avec une demi-June , qui
couvre la courtine, occupent toute la lar*
geur de la langue de terre. Ses murs 6c
les remparts, qui font tous de pierre , onc
vingt-cinq pieds d’dpaifleur. Onnelepeut
attaquer que par ce front dtoit. Un foflfd
EN GüINE’fi ET A CAYENNE. ip
qui coupe la langue , Pifole entidrcment.
Cc feroic unc place imprcnabledanscepays-
lä , ii eile dcoit deffcndue par cent bons
hommes , qui euflent des vivres , des pro-
vifions, 6c de la valeur.
Elle rdfifta cn effet en 1610 . aux efForts 11 eft
de PArmde des Hollandois, qui dtoitcom- ?tt9C|u«
mandce par PAmiral Pierre Verdoes, qui ment pat
s’etoic rendu maitre de la ville , du petit les Hoiian-
Fort qui eft daus la Baye oü eft le mouilla- dois CB
ge orainaire , 6c de toute l’Ifle. La bra-l6l0‘
voure du Gouverneur Portugals 6c de fa
Garnifon tut puillamment aidde par lesnia-
ladies dont nous avons parld cy-devant ,
qui en moins de quinze jours emportdrenc
PAmiral , le vice-Amiral , dix fept Capi-
taines de vaifteaux , piufieurs autres Offi-
cicrs, 6c la plus grande partie des troupes
qu’on avoit mifes ä tcrre dont tous Ies
Capitaines perirent , ä la reierve d’un feul :
6c tout le reite auroiteu lememe fort, s’ils
le fuftent opiniätrd davantage ä certe entre-
priie. 11 falluc donc Pabandonner , 6c ra-
mener comme on put en Hollande les dd-
bris de cette malheureuie Flotte.
Lcs Portugals fe rdtablirent aprds le dd~
part de leurs ennemis , 6c demeurerent en
repos juiqu’en 1641. que les Hollandois fi- NouveH,
rent une nouvellc tentativepour s’emparer t.manvc
de ce mauvais pays. Je ne fcais ä quoi des Hoi-
penfoient ccs (ages Republicains apres lesland0ls Cß
funeites expdriences pafldes , eux qui ontl64T*
tant de terres , 6c qui font fi bien etablis
für les Cötcs de PAfrique. L’Amiral Yol
qui
20 V 0 Y A G E S
qui commandoit leur Flotte emporta a la
vdrit<£ laForterefle, aprkss’etre rendumai-
tre de la ville & de tout le plat-pays: mais
la maladie l’emporta aufli, & avecluipref-
que tous les chefs de fes troupes & de fa
Flotte , & un fi grand nombre de foldats &
de matelots , qu’il en reftoit ä peine pour
mettre les fcntinellcs , & pour pouvoir
fournir des matelots pour deux navires , ce
qui les auroit oblige ä abandonner ou ä
brüler les autres. Dans cette extremis ils
depechdrent une barque longue au Brdfil ,
pour demander au Comte Maurice de
Naflau , qui y etoit alors , les fecours
necefiaires , pour fortir de ce mauvais en-
droit.
La plüpart moururent d’une fi£vre ar-
dente & putride , accompagn^e d’un mal
de tece fi violent qu’ils devenoient fols ou
comme enrages : d’ autres ecoient tourmen-
t<5s de douleurs d’entrailles fi excefiives ,
que les plus forts pouvoient ä peine les
lupporter juiqu’au quatri&ne jour.
On attribuoit ces maladies au commerce
qu’ils avoient eu avec les Neg reifes 3 a ce
que ne pouvant fupporter la chaleur ex-
cellive du climat ils s’dtoient baignez da ns
des ruifleaux dont l’eau eft toujours fort
froides au fucre brut dont ils avoient mali-
ge lans difcrction , & au lait des noix de
cocos, qui par leur froid extreme fait des
Lmprellions tres-dangereufes dir les nerfs &
lur les in teil ins. On pourroit ajoüter qu’-
avant brül£ par imprudence la plupart des
maifons ,
EN GüINE ’£ ET A CAYENNE. 21
maifons , ils n’avoicnt que des tentes lege-
res pour fe rctirer 5 ce qui n’dtoit pas ca- .
pable de les mettre ä couvert des ardeurs
du Soleil , 6c de la malignit£ des rofdes a-
bondantes qui tombent toutes les nuits , &
des vapeurs putrides dont la terre eft cou-
verte , quand le Soleil efi: lur l’Horifon.
Depuis ce tems-Iä les Hollandoisont perdu
Penvie de s’aller faire enterrer dans cc dan-
gereux pays.
Si les Europ^ens y pouvoient vivre , il
m&iteroit bien qu’on en fit la conquete :
car il eil d’une fertilitd extraordinaire. Le
terrein eil gras 6c profond. On trouvc des
terres noires , d’autres rougeätres , d’autres
jaunes, que les roi£es abondantes qui tom-
bent 6c les pluyes frequentes , meme hors
les iäifons qui femblent deftindes plus par-
ticulidrcment aux pluyes, rendent aflds fer-
mes , fans que cela lesempSche de produirc
toutes fortes d’arbres 6c de plantes. Pour
peu de tems qu’on laifle une terre en fri-
che , eile poulfe aulfi-töt des arbres de dif-
ferentes efpdces , qui croiffent pour ainfi
dire ä vue d’oeil : ce que l’on ne remarque
point dans prefqu’aucun autre endroitde la
terre. Les rofeaux lucres , ou Cannes ä cxf^,rI^tif
liiere, y viennent naturellement , 6c fansnaire de *
culture : O11 prdtend meme qu’clles fonts. Thomc«
plus, grandes , plus grolfes , qu’elles ont
plus de fuc & de douceur que celles que
l’on plante 6c que l’on cultive avec beau-
coup de (oin dans l’Amerique , 6c dans les
Lies de Mad&e 6c des Canaries. On tire
tous
ZZ V o Y A G E S
tous les ans de cctce Iflc plus de trois mil-
lions de livres de fucre brut. La plupart
de ieurs moulins fbnt iur les ruiffeaux qui
tombent de cetre haute montagne qui eit
au centre de Plfle. Les habicansqui n’ont
pas la commoditd de ces ruifleaux pour fai-
re tourner leurs moulins , fe fervent de
boeufs pour cela ; & fouvent ils y em-
ployent Ieurs efelavcs. J’ai donnd dans
mon Voyage des Ifles de PAnftriquc un
long traite du fucre , dans lcquel on peut
voir les differens moulins dont on fe ferc ,
ou dont on peut fe fervir pour cette manu-
faftüre. Si les habitans de S. Thomd ne
rendent pas leursJucres plus blancs, c’eft
Icurfaute; ou c’eft parce qu’ils manquent
d’Ouvricrs pour les travaiiler* Cardedire
que la graifle du terrein empeche qu’on ne
puifte ddgraifler fuffifamment le fuc des Can-
nes , c’eft fe raoequer du monde. Nous
avons aux Iftes des terres extr&nement
graftes , qui produifent des Cannes qui ont
ie meme eftfautj & cependant on en vienc
a bout , & on fair du fucre parfaitemenc
blanc. Quant ä Phumiditd du pays , qui
empeche, dit-on , que le liiere ne ft che ,
il n’y a qu’ä lc mettre dans des £tuves, fans
vouloir £xiger du Solcil qu’ii prenne cette
peine.
On a plante des vignes en cette Ifle.: el-
les y viennent en perfc&ion , & portent tou-
re Pannce , c’eft- ä-dire trois fois par an.
Elles produifent des raifins blancs , des
bleus & desnoirs : eiles iönttoujourschar-
en Guinea et a Cayenne. ij
g<5cs ; l’inconv£nient qui s’y trouve eft
qu’on voit dans la meine grappe des grains
qui (e formen t, d’autres qui iont en fleurs,
6c d’autres qui font meurs. On peut re-
m^dier a ce ddfaut : il n’arrive qu-aux vi-
gnes qui fonc nouvellement tranfplant^es
dans le pays qui leur eit Strängen A me-
fure qu’on les taille , dies fe naturalifent,
6c portent ä la fin des grappes enti^rement
meures. Et puifqu’on eft venu ä bout d’y
naturalifer les arbres fruitiers d’Europe, 6c
leur faire porter des fruits excellcns 6c par-
iaitement meurs , pourquoi n’arrivera-t-il
pas la meme chofe ä la vigne ? II ne fauc
que de la patience , du travail 6e de l’at-
tentiön.
Mais cela manque pourl’ordinaireäceux
qui demeurent dans les payschaudsj ilsont
l’indolcnce & la pareflfe en partage : lacha-
leur les abbac s certains' plaifirs les occu-
pent , ou l’aviditd du gain ne leur permet
pas de fonger ä d’autres cliofes. Sic’eitun
avantage d’habiter un pays fertile , 6c qui
produit prefque de lui-mdme ; c’eft aulli
ce qui rend les gens faindans , indolens, &
voluptueux outre mefure.
Ce pays eft couvcrt d’Orangers , de Ci-
troniers, de Limoniers , de Cocotiers, de
Paimiers de toute efp<5ce , de figuiers, 6c
gdi^ralcment de toutes iortes d’arbres frui-
tiers. Les Ananas, les Bananes , les Pa-
tates , 6c les Ignames y viennene en per-
fection.
La
VOVAGES
La Caflaye eft le pain le plus ordinaire
de tous les habitans. Le manioc donc on
Ia faic porce des racines monftrueufcs. Le
mahis, le mil, les pois , les melons d’eau,
les Calebaces douces & les am£res y croif-
fenc tres-vite. On cultive le ris en beau-
coup d’endroits : le cerrein gras & humide
y eft tres-propre.
Ils onc des fruits appellbs Cola, que j’ai
decrits dans 111a relation du Senegal lous le
nom de Colles. Ce fruit eil blanc & de la
confiftencc d’un maron , un peu amer ,
donc on öte 1’amertume en büvant par-del-
lus un verre d’eau. L’arbre qui porce ces
fruics ä S. Thome eft grand , & felon la
defeription qu’en ont faice des Voyageurs,
fes feuilles approchenc beaucoup de edles
de nos Maroniers d’lnde : peut-ßtre eil
eft-ce une efp£ce , donc les fruits onc
beaucoup moins d’ainertume que les nö-
tres.
L’Huile de pal me eft une des marchan-
difes qu’ils tranquent auxCötes d’Afrique:
car pour le vin il ne peuc pas fe tranf-
porcer fans s’aigrir dans les vingt-quatre
heures.
Les choux palmiftes viennent par-cout
dans les montagnes , & dans les lieux in-
culces.
Les rividres quoique peu confiddrables
fonc forc poiflonneules.
Les Ecrevifles de terre , qu’on nomme
Crabes ä l’Am^rique , y fourmillenc , &
fonc louvenc de grands ddgats : c’eft Ia
viandc
EN GuiNfc’E EX A CAYENNE.
viande ordinaire des eiclaves. II y a une
race de petics chevaux de poil roux , qui
font forts & d’une grande reflource.
En un mot, cecte Ifle feroic un paysen-
chantd , fi on y pouvoic vivre.
L’abondance des vivres & desrafraichif-
femens y attiroit autrefois tous les vaifleaux:
qui traitoienc ä la Cöte de Guinee, &dans
les Royaumes fitues autour du grand Golfe
que faic la mer entre les 6tat:> de Guinee &
ceux de Benin , Matamba, Gabon, Coiv-
go , 6c Angoile : mais les Officiers du Roi
de Portugal font devenus fi d^fians depuis
les differentes tentatives que les Hollandois
ont faites pour s’emparer de cette Ifle , 6c
'ils ont fait naitre tant de diflieukez , avant
de permettre la traite ä ceux qui fe pr^ien-
toient pour achetcr leurs denrJfes , que les
Navigateurs n’y vont que quand ils n’ont
plus d’eipdrance de gagner l’lfledu Prince,
cü ils lont affurez de trouver les mämes
choles qu’äS. Thom6, & de traiter avec
moins de cercmonies.
L’Ifle de S. fhomd eft accompagnde
deux petites Ifles : cellequieftau Suds'ap vieSt
pelle l’Ifle llolles , & celle qui eft a l’Eft
fe noinme l’Ifle des ( hevre^ Cette der-
niere eft la plus petite : Elles ne font pas
habitdes. Ceux ä qui elles appartiennenc
y ont mis des chcvres qui ont beaucoup
peupld , 6c qui font d’un goüt cxceiknt.
La difficulte eft de les avoir , car elles font
excremement fauvages , & fe retirent dans
des lieux d’un acces trcs-difticile : 11 n’y
'Iqhic HL B a
Vue de
Dflc du
PiijlCf,
26 V O Y A G E S
a qu’eiles 6c les Negres qui y puiflent gritn-
per.
L’Ille Rollcs ifeft dloign6e de SThomd
que d’un quart de lieue. Le pafTage eil:
iain, 6c le mouillage yeftbon : ons’ypeut
rctirer dans un beibin.
Le Chevalier des M.***, qui etoit dc-
termine ä faire fes rafraichilfemens ä l’Iile
du Prince , 6c qui comptoit y arriver en
huic ou dix jours, euc les vents 6c les ma-
r des tellement contraires , qu’il fut vingc
jours en route avant de pouvoir approcher
de cctte Ille.
Enfin le Mardy 29. de May 1725. iis’en
trouva a(T£s proche pour mettre fa cha-
louppe ä la mer , 6c envoyer un Officier
pour avoir un Pilote de Pille, pour con-
duire Ion vaiflcau dans le Port , 6c en at-
tendant il mouilla für un alles bon fonds.
La .Chalouppe revint le lendemain , 6c
amena un Pilote Portugals , pour la furet£
duquel le Gouverneur garda POfficier ;
parce qu’on pouvoit craindre que le vaif-
leau ne füt un Forban , qui fe feroit lervi
du Pilote pour faire des defeentes 6c des
pillages dans Pille , 6c dans cclledeS.Tho-
me. Cette prdcaution eft ndeefiaire dans
un pays comme celui-lä , que les Forbans
vilitent alles fouvent.
On appareilla fous la conduite de ce Pi-
lote für les cinq heures du foir : mais le
vent qui dtoit au plus pres ayant entidre-
ment manqud für les huit heures , 6c les
courans portant au Nord-Oueft , on fut
obligd
en Guine’e et a Cayenne. 17
obligd de mouiller par Ies vingt-cinq braf-
fes fond de vafe mdld de iable & d’afTds
bonne tenue.
II fallut demeurer tout le jour fuivant a
Tariere , (ans pouvoir entrer dans le porc ,
donc on n’ecoit qu’ä trois Heues.
O11 appareilla le lendemain prdmier jour
de Juin für les dix heures du matin. On
louvoya toute la journde (ans rien gagner ,
parce que le vent ötoic au plus pres > de
on fut obligd de mouiller für le foir, plcs
dloignd d’une lieue de la terre , que Ton
n’etoit quand on avoit mis ä la voile. Le
Chevalier des M.*** vouloit fair«, de plus
grandes borddes , efpdrant de gagner da-
vantage par cette manoeuvre : mais le Pilo-
te Portugals s’y oppofa, & Taflura que s’il
quittoit une fois le fond de trente brafles
oü il etoit , les courans Teffl >t roient , de
manidre qu’il lui feroit peut due impoflible
de fe rallier ä la terre.
Ce fut la mdme chofe le Sanfiedy.
On appareilla le Dimanche , & ä force
de borddes on regagna la lieue qu’on avoit
perdue : mais les vents dcoient toujours
contraires, de les courans plus oppofes ä
la route du vaifleau.
O11 tefolut le Mardy de tenterfi les gran-
des borddes n’auroient pas plus de bon-
heur : 011 en fit, de on reconnut apres s’3-
tre opiniätre ä cette manoeuvre pendanc
quatre jours , qu’on avoit perdu fept
Heues , de qu’on dcoit a dix Heues de
Wfle.
B z Ennn
iS V O Y -A G I 5
Enfin lc Samedy neuvidme de Juin , les
courans Tfc le vent s’etant un peu mis ä la
raifon, on mouilla dans ie porc für les qua-
tre heures apres midi.
Avisaux Le Chevalier des M.*** donncavisaux
Naviga- Navigateurs, qui eomme lui voudront a-
border cette Ille en venant de la rade de
Juda, qu’ils doivent mettre couten oeuvre
pour en approcher du cöc6 du Nord , pour
arondir leur route , en paffant au dehors
d’une petite Ule , qui eil: voifine de celle
du Princes parce qu’ily a des rocherslbus
l’eau entre ces deux Illes , für lefquels il
n’y a pas a(T£s d’eau pour un vaifteau md-
diocres quoique les barques y puiffent paf-
fer dans le vif de l’eau. La petite Ille eft
aifde ä reconnoitre : eile paroit comme un
gros rocher rond & pointu. Quand on Pa
depafföe , il faut fe rallier ä la terre , 6c
ranger la cöte , pour entrer dans Ie Pore
qui eft au Nord-Eft * parce que fi on fe
laifle affaler au Sud ou a l’Ousft , on y
trouve prefaue toujours des courans qui
efflotent les barimens, comme il lui eft ar-
riv£ dans le voyage dont je donne ici le
Journal , qui lui eüt donne beaucoup de
peine , & qui lui eüt prefque fait manquer
l’atterage 6c Pentree du port.
Le port eft naturel 6c auffi für qu’un
fort* de baffin que l’on auroit creufc 6c environnd
riüc du de jettdes. Son entrde eft deftendueparun
Fort place ä bas bord de Pentree lur une
hauteur m&jjocre , mais fuftifante pour lui
donncr la fuperioritd & le commandement
für
en Guine’e et a Cayenne. u?
für le porc & für la rade. II eft environntf
de remparts de rerre foutenue par desfafci-
nes 6c des paliflades, avcc quelques pidees
de canon. II fuffit pour cmpecher un
coup de main : mais il ne feroic pa^enecat
de foutenir une attaque rdglde. D’ailleurs
la Garnifon eft peuconfiddrable : ellen’eft
compofde pour l’ordinaire que de gens ,
dont la peine de inort prononede contre
cux en Portugal a dtd commude en cet
exii. II n’en faut pas davantage pour con-
noitre de quoi font capables de pareilsSol-
dats , 6c avec quelle joye ils ouvriroienc
Ies portes ä ceux qui viendroient les ddli-
vrer de cet efclavage.
La Ville, fi on peut honorer de ce nom
un amas d’environ deux eens maifons , eft dans°nfl€
dans le fond du Porc prefque vis-ä-vis fon duPiincc,
entrde. La devotion que les Portugals ont
pour S. Antoine , les a engagez ä lui faire
porter le nom de ce Saint, aufli bien qu’ä
leur principale Eglife $ pendait que Pille
porte le nom de Prince, parce que^ les re-
venus que Fon en tiroit, dtoient affectez au
Prince fils aind du Roi de Portugal , que
Pon appelle ä prefent le Prince du Brelib
La Ville eft fitude par un ddgrd 45- mi-
nutes de latitude feptentrionale , ä 40.
lieues ou environ de la terre ferme d’Afri-
que , 6c ä 30. de l’Ifle S. Thomd. L:s-
maifons font comnie celles de S. Thome
bäties de bois, ä deuxdtages : les rues font
etroites, il y a unealfds belle place. L’E-
glife de S. Antoine, qui eft la Parodie, eft
B 3 di-
Com-ner
cede rifls
4« f iiücc.
JO VOYAGES
itefervie par.des Pretres noirs ou prcfque
noirs, c’eft-ä-dire Mulätres : eile eft alßs
grarrde & bien orn£e. Outre cette Eglile
ii y a un Couvent & uneEglife deS.Fran*
gois : mais je ne trouve point dans mesmd-
moires de qu’elle branche de l’ordre de ce
faint Patriarche fontles ReligieuxdeceCou-
vent , ni de quelle couleur ils font. IIs
!)ourroicnt bien £tre noirs ou mulätres ,
ans edler d’ecre v^ritabies Portugals, &
fans que cela les empSchät d’etre promeus
aux Ordres faerds & aux charges de leur
Ordre.
La Ville eft environn<£e d’un parapet de
terre, de fafeines & de paliflades. Ilyavoit
dans la place quelques pidees de canon
qu’ils avoient iäuvdes d’un Vaifleau forban,
qui s’&oit <Jehoue & brifd für des Illets
qui Tont autour de l’Jfle. Voilä toutePar-
tillerie de la ville , dans laquelle on ne comp-
te qu’environ cinquante Portugais blancs:
le refte eft mulätres ou Ndgres libres , qui
poflTddent un grand nombre d’efclavcs
noirs.
II y a quelaues villages rdpandus dans
l’Ifle, & un alte bon nombre de moulins
ä fucre. Mais ie principal ndgoce de tous
les habitans eft d’devec des beftiaux & des
volailles, de cultiver ie ris, le mil, lema-
his, ie manioc j d’avoir quantit£ d'herba*
ges, de citrons, d’oranges , de limons, de
noix de cocos , de Patates , d’lgnames , de
Figues, deßananes, & autres iruits, donc
ils font un commerce avantageux , taut
avet
EN Guine’e et a Catenne. gl
avcc la terre ferme voiflne , qu’avec Ies
vaifleaux, qui apres avoir fait leur traite a
Juda , Ardres , Popo , 6c aucres lieux de
commerce de la cöte de Guinöe , viennent
acheter des vivres & des rafraichiflemens ,
pour continuer leur voyage au Brdfil, &
autres lieux de l’Amdrique. 11 arrive aufli
afiüs fouventque les vaifleaux quivoncaux
Indes Orientales , ou qui en reviennent ,
etant contrariez par les vents , 6c pouflez
dans le Golphe de Guinde, y viennent faire
de l’eau, du bois 6c des vivres. Ce com*
merce tout petic qu’il paroifle, nelailLpas
d’ctre tres-avantageux ä ectte Ille , &delui
aporter de Pargenc comptant , 6c toutes les
marchandifes dont eile a befoin > d’autanc
qu’on aime bcauccup micux aller ä l’Ifle
du Priuce qu’äcelleae S. Thomd, oül’air
eft dangdreux 6c peftifdrd , au licu qu’il cft
fain , doux , ternpdrd dans la prdmidre.
Les eaux y font excellentes , 6c s’y fonc
avec une tres-grande faciiitd. Les Capi-
taines de vaifleaux, de quelque port qu’ils
viennent, ont foin de faire dcouler toutes
celles qu’ils avoient prifes autre part , 6c
apres avoir fait nettoyer leurs futailles, ils
les font remplir de ccs nouvelles eaux , qui
fe gardent long-tems fans fe corrompre , 6c
fans engendrer le fcorbuc , comme font les
eaux de Popo , de Juda & d* Ardres. Le
bois de chauffage y eil ä bon marche : on
Pachctte tout coupd ; ou quand on ne veut
pas faire cette petite depenle , il en coute
tres-peu pour avoir la permiflion d’en cou-
B 4 per
Ticdcl’Iflc
«iu Inner.
p, V O T A G E S
per tant que Eon veur. Un cent degrofles
noix de cocos ne couce qu’un bcu. On a
pour le möme prix un miilier d’Oranges ,
de Citrons , ou de Limons. Le plus ibu-
vcnt on a pour de vieilles chemifes , de la
toile ufee , ou de vieilles hardes , tous les
vivres 6c tous les rafraichiflemens dont on
a befoin Les cochons , les moutons , 6c
les cabrits y font excellens. Les boeufs
Pont moins communs : on en trouve pour-
tant : ils font plus petits que nos bceufsor-
dinaires d’Europe : lls font gras 6c de bon
fuc. A l’dgard des poules & des autres
volaillcs , il eft oifficile d’en trouver de
meiileurcs, en plus grand nombre , & ä
meilleur march£, c’ertälafalubrit^ del’air,
de l’eau & des grains quicroiflcntdanscet-
te Jfle, qu’on eft redevable de tous ces a-
vantages.
Les ruiflfaux ou petites ri vieres qui fer-
pentent dans toute Elfte , viennenc toutes
d’un petit lac qui eft ä la Cime d’une hau-
te montagne , comme un Pic qui eft au
centre de PIfle. II s’dleve fort haut 5 6c
quoiqu’il paroifle pointu , il y a pourtant
ä ton fommet un terrein plat 6c uni , au
milieu duquel eft ce lac , d’oü l’eau qui
compofe toutes ces petites rividrcss’^coule
fans cefle, quoique la furface foit toujours
la nieme. Voilä de quoi occuper les Phi-
Jiciens : car ft ccs eaux fortoientdupieddu
Pic, ii icroit aife de concevoir qu’elles fe-
roient les dcoulemens de cclles , dont les
pluyes & les rofbes humeftent les terres , 6c
EN Guine’e et a Catenne. 33
gui s’dtant filtr^es au travers des terres , fe
r^üniflent ä la fin , & fortent par les ca-
naux qu’elles fe font ouverts : maisceiles-
cy forcent du fommet : elles poulfent du
fond : leur quantitd eft toujours la m£me :
elles n’ont encore jamais manqud, & onn’y
a pas encore remarqu£ de diminution fenfi-
ble, commeon le remarque tous les jours
dans les plus grandes rivi^res.
Cette Ille n’a que dix-huit ä vingtlieues
de circonfdrcnce : c’eft un ovalle allong£.
on peut mouiller avcc furete für toutes ces
cöces : mais eile n’a qu’un port fi für & fi
commode , qu’un port artificiel n’eft pas
meilleur.
Le Chevalier des M;*** en avoit un
prefsant befoin : fon vaifseau avoit 6:6 vi-
vement attaque des vers pendant le long
fejour qu’ii avoit fait ä la rade de Juda. Voycs
Sa precinte de bas bord faifoit eau en plu- d’eaucoa-
fieurs endroits : il s’£toit form£ une voye fidcubics,
d’eau fi confiddrable, que le vaifseau auroit
peri, fi on n’avoit pas crouv£ ce portpour
y rem£dier. Cependant on ne s’en dtoic
point appergu quand on dtoic ä l’ancre :
mais des qu’ii fut ä la voile, & quelesdif-
fcrens bords qu’ii fallut faire en louvoyane
curent dornig du mouvement aux membres
& aux bordages, onvitque les voyes d’eau
dtoient nombreufes , & qu’entre les autres
il y en avoit une fi confid^rable , qu’elle a-
voit mis le batiment en danger de fom-
brer , s’il eüt 6:6 battu de quelque gros
tem 5*
B 5 Attflr
34 Vota g e $
Auffi la prämiere chofe qu’il fit disqu’i
fut entre dans le port, fut de fe mettreiur
le cöt<5, & de remedicr ä ces voyes d’cau,
pendant qne (es Officiers faifoient faire i’eau
& le bois qu’il vouloic embarquer , &qu’on
faifoit prdparcr les vivres & les rafraichif-
femcns, donc il avoit befoin pour fatraver-
fbejufqu’ä Cayenne.
II trouva dans le port des vaifseaux An-,
glois , qui lui furent d’un grand fecours
pour fe mettre ä ia bande, & qui lui pre-
t£rent des ouvriers ä la place de fönmai-
tre charpentierqui etoit malade. C’cftain*
fi qu’en ufent les Capitaines de vaiffeaux ,
quand ils le trouvent dans le befoin. On
eil tous de meme nation dans ces cas 5 &
quand meme on ieroit en guerre , desqu’on
eil dans un port ou dans une rade ncutre,
R eil inou’i qu’on fe foic refufö les fecours
dont on a beibin.
Ce qui le retint quelques jours plus qu’il
n’auroit 6t6 ä PJile du Prince, futladdfer-
tion de Ion patron de chalouppe , & de
dcux de fes matelots. 11 eut de puifiantes
raifons pourcroireque les Portugals ^toient
caufe de ceite ddfertiom Ils avoient befoin
d'hommes pour les bätimens , qu’ils en-
voyent traiter aux Cötes des Royaumesvoi-
fins , & trouvant ceux-la difpofez ä chan-
ger de maitre , ils ne manqubrent pas de les
aider ä fe cacher, jufqu’ä cequele vaiifeau
Francois fut parti. . Le Gouverneur Por-
tugals ne manqua pas de fon cöt£ de faire
toates les d&narcnes ordinaires pour les
ES GüINE ’£ ET A CAYENNE 3?
faire crouver : mais il fut facile au Capi-
raine de voir que ce n’dtoit que des feintes,
& qu’il ne tenoic qu’ä lui de les remettre
ä Ieur chef. En la place le Chevalier des
M.*** embarqua cinq matelots Prangois
6c un Moufle , qui felon les apparences e-
toient de ce VailTeau forban qui s’etoit bri-
f£ für la cöte.
II eut cncore le bonheur de prendre un
Interlope Francois , & de lui enlever qua-
rre mille eens cru fades , qui fervirent ä payer
les ddpenfes qu’il fit en ce porr.
Cette Ille avoit dtd prife en par L,IfJ
les Ilollandois fous la conduite du Vice-PnDCC‘
Amiral Clerhagen. Les Etats Pavoient ft par ies
dornige ou vendue ä un riche Negociant^311'
d’Amfterdam, qui y envoya des genspouru u
la faire valoir pour fon compte. Mais la
mdlintelligence s’dtant mis entre fes gens,
il fut facile aux Portugals qui dtoient re(-
tez dans Pille de les de raireen detail, c’eft-
a-dire en leur dreflant des embuicades pour
peu qu’ils s’dlöignafient de la Fortcrcfie ?
& de les r£duire ainfi ä un fi petit nombrej
qu’ils furent heureux qu’un vaifleaude leur
nation y vint mouiller, Ils s’y embarqu<5-
rent avec tout ce qu’ils purent empörter $
& depnis ce tems-la ils n’ont fiit aucu-
ne tentative pour s’en remettre en poflfef-
fion.
Le Roi de Portugal y entretientun Gou-
verneur , qui a toute Pautorite dans ce qm
regarde le civil & le militaire , avec quel-
B 6 ques
$6 VOYAGES
ques Ofliciers , pour avoir foin de fes re-
venus.
Le Chevalier des M.*** demeura dans
le port depuis le dixidme Juin 1725. juf-
qu’au vingt fept du meme mois.
II appareilla le mercredy für le midi, le
vent etant au Sud , & la mer belle.
Je crois qu’on voudra bien me permettre
avant de fortir de ce parage, de dire deux
motsde deux petites Iiles, quiy ontetddd-
couvertes par les Portugais.
La prdmiere eft celle de Fernando Poo
nudeFer Portugals, qui la ddcouvric , &enpritpof-
aandoPoo. feflion pour le Roi de Portugal en 1472.
Elle eft par les trois ddgrez vingc-cinq mi-
nutes de latitude Septentrionale. Elle n’a
qu’cnviron dix ä douze lieues de circonfd-
rence. Elle eft dloigiide dYnviron dix
lieues de Pembouchure de la rividredeCa-
marones dans le Royaume de Matamba..
Elle eft prelque environnde de rochers qui
en rendent Papproche fortdangdreufe. Les
Portogais y mirent d’abord une colonie de
leur nation, & des Mulätres tirez deslieux
qui leur apamennent für les cötes de Gui-
nde : & ceux-cy s’drant aUiez avec lesNd-
gres de la terre ferme, fe font tellement ac-
coutumez aux moeurs & aux ufages de ccs
Noirs, qu’ils font devenus auffi fauvages &
aufli mdchans qu’eux.
II y avoit autrefois des moulins ä fucre*
On y cultivoit le Tabac, le Coton : on y
dlevoit des beftiaux & des volaiiles. Le
Mauioc, les Patates, 4c autres vivresqu’ils
ven--
EH GülNE’fi ET A CäVENNE. 37
vendoient aux vaifleaux cpi y mouilloient,
ou qu’ils portoient ä la cote de la terre fer-
me, ieur donnoient un commerce aflez a-
vantageux. Ce lieft plus cela ä pr^lent *
le Roi de Portugal les a comme abandon-
nez ä eux-mSmes : fes vaifleaux n’y vien-
nent plus ils n’ont plus de commerce
qu’avcc les N£gres , parce que le trajet de
leur Ifle a la terre ferme eft aile : & ils-
s’enfuyenr dans los montagnes , des que
quelque vaifleau y vient mouiller. L’eau
y eft cxcellente & fort äilee ä faire auffi
bien que le bois. Les Cocos , les Oranges
& les Citrons viennent par-tout jufqueslur
le bord de la Mer. On cn peut prendre
tant qu’on veut : mais il faut etre für fes
gardes , & ne pas s’avancer dans le pays j
car ce font les prAnien hommes de PAfri-
que pour drefler des embufeades. Ils fe
iervent fort adroitement de Parc & des fla-
ches , armes d’autant plus dangereules ,
qu’elles tuent de loi»& lans bruit, & qu’il
eft rare qu’on guerifle des plus legeres
bleftures qu’elles font , parce qu’clles font
empoifonn£es. 11 faut etre dans une difet-
te extreme d’eau , pour cn aller chercher
cn cet endroit. Pour l’ordinaire eile n’eft
fr£quent£e que par les Forbans , qui ayanc
int^rik de fe tenir cachez, & dtantd’ailleurs
de grands maitres dans Part de faire des
emBufcades , y mettent ä terre pour faire
de Peau & du bois , & tächent d’enlever
quelques Infulaires , pour la rangon defquels
ß 7 ils
3$ VOYAGES
ils obligent les autres de leur apporter touc
ce dont iis ont befoin.
aabol) An* ^a ^econ<^e d’Annabon , ou de
0I3- Bonanno. Les Portugals qui la ddcouvri-
renc lui donn^rent ce nom, parce qu’ilsla
decouvrirent le prämier jour de Pan 14 7$.
Ils en font encore ä pr^fent les maitres ;
die a environ dix lieues de Circuit. Elle
efi: fitude ä un degr£ vingc minutes au Sud
de Ia lignc, ä vingt-cinq lieues de S. Tho-
md , & ä quarante cinq du Cap de Lopo
Gonzales. Ses cötes font dangereufes, le-
nzes de quantitd de brifans , dt efcarpdes.
La meilleure rade eft au Nord Oueft: eile
n’a point de port.
Quoiqu’elle foit prefque fous la ligne ,
eile ne lailFe pas de jouir d’un air frais &
tempdrd : ceia vient de P^galite des jours
& des nuits , & de ce qu’elle eft continuel-
lement rafraichie par les vents qui viennent
Si fucceffivement de la Mer 6t deiaCöted’A-
tion & fe$frique. Elle ne paroit de loin , que com-
«faatagcs. me une trcs haute montagne. Quand on
s’en approche, 011 voit que cette montagne
fe partage en plufieurs fommets feparez les
uns des autres par des vallons profonds ,
dont les Cötes jufqu’ä une certaine hau-
teurne laifllnc pas d’etre fort fertiles, pen-
dant que leurs fommets font prefque tou-
jours couverts de neiges , comme on les
voit quand les vents font dcarter les nudes,
dont iis font prefque toujours environnez* .
Tous ces vallons lbnt arrofez deruilfeaux
plus ou moins gros , mais tous d’une eau
en Güine’e et a Cayenne, 39
extremement fraiche & legere. Les bords
de ces ruiffeaux font couverts d’arbresfruL
tiers comme Palmiers de toutes efpdces ,
Cocotiers , Palmiftes ou arbres a chou ,
Tamarins, Bananiers, Figuiers, Orangers,
Citronniers , 6c autres arbres. Ön y trouve
auiii des bois propres pour la charpente ,
6c meme des Lbdniersdeplufieurscouleurs,
Le Cotton qui veut un terrein plus lec &
plus chaud auffi bien que les Cannes ä Ca-
ere , vient en perfedion vers les bords de
la Mer. On y cultive fans peine 6c avec
fucces le ris, le millet , le mahis , le ma*
nioc , des pois 6c des fdves de differentes
figures 6c couleurs ; 6c gdndralement tout
ce qui eft ndcdlaire ä la vie , 6c propre ä
entrer dans le commerce.
Avant que les Portugals euffent ddeou-
vert cette Ille , 6c qu’ils y euffent dtabii
une Colonie il n’y avoit que des oifeaux ,
6c pas un animal a quatre pieds. IIs y ont
mis des cochons , desmoutons, descabrits,
des boeufs 6c des vaches , qui y ont extre-
mement multiplid. Leur avanture de Por-
to Santo au Port de Madere les a empeche
d’y mettre des lapins : 6c ils ont bien fait,
car ces animaux qui multiplient infiniment
fe feroient ä la fin rendus maitres de Pille,
6c en auroient chaflez les habitans : 6c il
auroit dtd d’autant plus difficile de les dd~
truire , qu’il auroit dtd impoffible de les
aller chercher dans les rochers oü ils fe
feroient retireZc Les vaiffeaux y ontappor«
te des rats oui y fonc fouvent bien du rava-
ge.
AiglesBa
taidcs.
Jluichi p
4 de avi<
4 O V O Y Ä G E S
ge. Les chats qu’on y a mis femblent s’6
tre accommodez avec eux : ils ne leur fonc
point de mal : ils jouent cnfemble. Cell a
oblig£ les habicans de faire venirde la ter-
re ferme une efpece de chiens qui ne jap-
pent point, 6c qui tiennent plus du renard
que du chien. Ils ont les orcilles cources,
le mufeau allongd, la queue große Ion-
gue 6c fournie de poil. Ce font les enne-
mis irreconciliables des rats. Ils leur don-
nent la chafle naturellement , Sc en detrui-
fent affds pour que les habicans n’en foient
pas extremement incommodez.
Les pigeons qu’on y a apportez y profi-
tent ä mcrveille. L’Iile en eft pleine: Sc
comment n’y multiplieroient ils pas ? L’air
leur convient: les eaux y font exceilentes,
& ils trouvent par touc abondamment de
quoi fe nourrir. Je ne dirai rien des vo-
iailles domefliques: eiles couvrcnt la terre,
pour ainfi dirc. Les vaiffeaux ejui y rela-
chent en ont taut qu’ils veulent a tres bon
march£. On eft perfuade que tous ces oi-
leaux y feroient encore en plus grandnom-
bre , fi ccrtains oifeaux de proye qui y font
paffez de la terre ferme , les laifioient plus
en repos,
Ces oifeaux, äqui les Portugals ont don-
le nom d’Aigles, en dÄruifent beaucoup.
Ces oifeaux ne font pas de v^ritables aigles,
ou bien c’eft une efpece particulidre qui
tient du faulcon Sc de l’aigle. On pourroit
les appeller des aigles bätardes : eiles font
. de la großem d’une große poule. Elles
ont
en Guine’e et a Cayenne. 41
o nt la tete mddiocre, lc bec grand 6c cro-
chu, l’oeil vif, le regard a(Iur^,l’eftomach
large, les alles grandes. Quand on les voit
en l’air, on apeine ä les dillinguer des fre-
gates , tant leur envergurc eil grande 6c leer
vol rapide. Soic cju’elles volent, ou qu’el-
les fe repofenc für une pointe de rocher ,
ou für quelque branche morte d’un arbre
für le bord de la Mer , elles ont toujours
la tete panchde, 6e regardent attentivemenc
pour decouvrir quelque proye, foitoifeau,
ibitpoifibn: car elles chaHent dgalement
für la terre 6c für Peau : & dds qu’elles ont
appergu quelque oileau ou quelque poiflon
a fleur d’eau, elles fondent deftus , enrafant
für la face de Peau ou de la terre, Penld-
vent , 6c en vonc faire leur curee für quelque
branche ou für quelque rocher : ou bien
elles le portent dans leur aire,pour nour-
rir leurs petits quand elles en ont. Si leurs
aires dtoient acceffibles plus qu’ils ne font,
ce icroit un moyen de ne manquer ni de
volailles, ni de poiflfons : on feroit bonne
chdre ä aufli bon marchd que PEveque de
Mende en Gevaudan , dont Mr. Jacques Au-
gulte de Thou Confeiller d’Etat 6t Prell-
dent ä Mörder au Parlement de Paris rap-
E orte, que le gibkr qu’cn lervoit für (ata-
le dtoic enlevd des aires des aigles , qui
font en quantitd dans fon Diocdfe.
L’Me de Bonanno n’a qu’un Bourg d’en-
viron cent cales baties de rofeaux , 6c cou-
vertes de feuilles de Cannes 6c de branches
de palmier , avcc une Eglife , 6c cinq ou
fix
42 VOYAGES
fix maifons de charpente , environndes de
planches & couverces de bardeaurce Bourg
cft au fond de l’ance , ou fi l’on vcut , de la
rade ou on vient mouiller.Un vaifleaupas-
fe au travers j & il y en a deux autres ä fes
deux extrdmitez. Ii eft environnd d’un pa-
rapet de cinq ä fix pieds de hautcur , com-
pofd de paliflades de terre & de fafcines,
avcc deux banquettes. On dit qu’il y avoic
deux batteries de fept ä huit eens canons
chacune , avant que les Holandois s’en ren-
diflent maitresen 160s. fous i’Amiral Ma-
teliof. La flotte qu’il commandoit dtoit
?rife par deftinde pour les Indes Orientales. Les
lesHoiian- vents contraires le jettdrent dans 1c Golphe
abaadon! deGuinde; & apres avoir couru plufieurs
jise, * dangers, il mouilla ä la rade de cette Ifle.
Les Portugais apres lui avoir tird quelques
coups de canons , feretirdrent dans les mon*
tagnes avec ccux de leurs efclaves noirs
qui purent ou voul Liren t les fuivre. Les
Hollandois mirent paifiblement ä terre ,
& envoyerent du monde ä la pourfuite des
fuyardsj niais quelque diligence qu’ils puf-
fent faire , ils n’en purent prendre que deux,
& enfuite deux ccns efclaves, la plufparc
femmes & enfans. On eut beau les prefler
pour ddcouvrir oü dtoient leurs nrnrres ,
on n’en put rien tirer. L’Amiral Hollan-
dois fit civilernent enlever teils les vivres
qu’il nut trouver ; il fit aufii mettre dans fes
Vaifleaux les marchandifes qui fe rcncon-
trdrent dans les magazins; il fit de l’eau &
du bois&prit desrafrakhiflemens defruits,
d’her-
en Guine’e et a Cayenne. 43
d’herbages & devolailles tanc que fesVais-
feaux en purent ferrer , avec u ne vingtai-
ne des meilleurs Noirs & les canons * &
voyanc que les maifons du Bourg etoient
viulles & mal alligndes , il crut faire plai-
fir aux habitans d’y mettre le feu, afin de
les obliger apres fon ddpart d’en bätir de
meilleures & mieux fituees. II laifla donc
les deux Portugals & le rede des prifon-
niers noirs ä terre , & depuis ce tems ceux
de fa nacion n’ont faitaucunetentative con-
fid^rable pour s’en rendre maitrcs. Elle
n’eft äprdfent gu£re vilitde que par les Por-
tugals de Saint Thomd , quelques fois par
des VaüTeaux qui n’ont pü gagner Pille du
Prince, & plus fouvent par les Forbans.
C H A P I T R E II.
Route du Chevalier aes M. * * * de la radc
de Rlfle du Prince a Cayenne ..
Avantures de fon voyage .
Pres unfejour de dix-huit joursdans
I Uli IVJUUI U\. UlA'IiUU jVUUiumw __
le pas de l’Ifle du Prince , il mit
la voile le Mercrcdy 27. Juin 1725.
für le midi. Le vent etoit Sud , 6t portoic
a(Tez a route quoiqu’il füt foible. Il varia
beaucoup pendant les prdmi^res vingt-qua-
tre heures & vintenfuite ä l’Eft-Sud-Oueft
aflez frais. O11 prit hauteur lc Jeudi z%.
6t 011 fe trouva ä un d£gr£ fix minutes de
lati-
44 V o V A G E S
iatitude feptentrionale, & par eftime a 29
degres de longitude.
Les calmes , les vents contraires , les
courans rapides s’oppoförent (ucceffivement
& avec tant d’opiniätret^ a la route qu’on
devoit faire, que jufqu’au dix Juillet on ni
fit que paffer &rapa(fer la ligne,fans pres-
qu’avancer en longitude. En effet on fe
trouva ce jour-lä a midi ä quatre minuttes
de Iatitude Nord & par eftime ä 28 degres
50 minuttes.
On vit la terre le lendemain ä midi; c’6-
toit le Cap de Lopo Gonzales que les Fran-
cois appellent par abbr£viation le Cap de
Lop. On ddcouvrit quelques motnens a-
pres deux Vaifteaux qu’on reconnut ä leur
fabrique etre Anglois , qui felon les appa-
rences alloient au Cap de Lop.
Quoiqu’on fut bien pres de la ligne , bien
loin d’y fentir la chaleur £touffante qui y
eft pour l'ordinaire fi infuporcable, l’air
toit fi froid qu’il ne fut pas n^cefläire d’a-
vertir les matelots de fe couvrir plus qu’ils
11’^toient. Le Chevalier des M. * * * nous
affure qu’il ne faifoit pas moins froid qu’il
en fait par les 46 dcgres de Iatitude fepten-
trionale au mois de Janvier. C’eft beau-
coup dires mais on peut ajoüter foi au ra-
port de cet Officier qui outre un caraädre
d’honnete homme qui brille dans tout fon
Journal , n’auroit eu garde d’avouer ce fait
s’il eut ete faux, pouvant en £tre ddmenti
par tout fon Equipage. Ceux qui en fouf-
frirent davantage furent les efclaves dont il
ÖtOlt
en GuinVe et a Cayenne. 4^
^toit chargd , qui dtant nuds comme on
fcait , 6c point du tout accoutum^s ä une
laifon froide, ne pouvoient fe garantir de
cette incommodit£ qu’en fe ferrant les uns
contre les autres, 6c s’dloignant autantqu’il
leur £toit poflibledes ouvertures des ecou-
tilles qu’on a loin de tenir ouvertes pen-
dant le jour , afin d’dviter la corruption de
l’air,d’ou s’enfuivent des maladies qui em-
portent beaucoup de ces pauvres malheu-
reux , fi on n’a pas foin de purifier oucom-
me on dit de parfumerle Vaifleau aumoins
tous les deux jours.
II ne faut pas prendre le change für le c«mfn<nc
terme de parfumer un Vaifleau , ni s’ima- ^nc ^ u'
giner qu’on employe ä cet ufage des par- vaiflcauxi
fums rares & de prix 3 on n’y employe que
du vinaigre qu’on repand für des pelles
toutes rouges 3 cela excite une fum£e e-
paifle 6c penetrante qui chafle avec force le
le mauvais air qui ne manque pas de fe
trouver dansl’entrepontoü ces malheureux
font enfermez 6c enchainez deux ä deux par
un pied
Ourre cette precaution les Capitaines vi-
giians 6c attentifs ä leurs devoirs 6c aux in-
terets de la Compagnie 3 ou de ceux qui
les employent , on loin de faire laver l’en-
trepont tous les jours, 6c de faire monter
für le pont les Ncgresqui ne font pas ma-
lades par petites bandes 6c les obligent de
fe laver. Cette propret^ fert beaucoup ä
les conferver en fant£ , 6c quand apres s’e-
tre lavd le tems eft beau 6c qu’il n’y a point
^6 VOYAGES
de großes manoeuvres ä faire , on les fait
i«cau- danler & courir aucant que leurs torces le
^°”snP^ur leur peuvent permettre, & on leur donne
dcsNeC de tems en tems un peu d’huile de palme
grc s, pour fe froter 6c s’hume£ler les jointures
6c empecher le fcorbut, qui eft unemala-
die qui fe communique aifement quand ei-
le eft une fois entr^e dans un VaifTeau ,
& qui empörte bien du monde non feule-
ment parmi les efclaves , mais encore dans
les blancs qui compofent l’equipage.
Malgrd les foins quc le Chevalier des
M. *** fe donnoit läns rdläche pour d-
viter ce malheur , il ne laifla pas de per-
dre bien de Noirs. Les maladies commen-
cerenc par ceux qu’ilavoit enlevezfur Mn-
terloppe Franqois qu’il avoit pris 6c con-
fil'qu^ au profit de la Compagnie.
Ce 'que On appelle Interloppe tout Vaifteau qui
qu’unin- t,ra^(luc dans des lieux privil^giez 6c rd-
fetioppc, Pervez ä une Compagnie par la conceftion
du Prince de qui eile ddpend* 6c qui ta’a
pas obtenu de la Compagnie la permiflion
n£ceftaire pour traiter dans les endroits de
fa conceftion ou du privilege exclufif
quelle a pour le commerce de certaines
marchandifes.
Le mot Interloppe eft Anglois ou Hol-
landois , je ne fgai pas bien lequel ; mais je
lgai qu’il eft en ulage chez tous les Euro-
pas qui trafiquent aux cötes d’Afrique
6c d’Am^rique. II lignifie la meme chofe
chez tous les peupies. Les Vaifteaux In-
terloppes fonc fujets partout ä confifcations
ü
en Guine'e et a Cayenne. 4;
ii ne s’agit que de les enlever,ils fontcon-
filquez de plein droit des qu’ils ne peuvenc
pas montrer la permiffion qu’ils devroient
avoir pour traiter. II eft vrai qu’ils fedef-
fendent de leur mieux contre ceux qui les
veulenc prendre , 6c que comme ils font
pour i’ordinaire bien armez , 6c que leurs
dquipages ont part au profit de la traite,
ils font tous leurs efforts pour fe tirerd’af-
faire. II en eft de ces gens-ia comme de
ceux qui font lacontrebande 5 outre la per-
te du Vaifleau 6c des marchandifes , il y a
des peines affiidives contre les Capitaines,
furtout quand ils ont 6t6 pris plus d’une
fois.
Les N6gres que le Chevalier des M. * * *
avoic pris, avoient demeurd long-temsä
bord; ils avoient long-tems a la vüe
de leur pais 5 ce qui leur caufe d’ordinaire
du ddpit 6c du chagrin , d’oü s’enfuivent
leurs maladies 6c le ddfefpoir qui les em-
pörte. Ils communiqucrent bien tot leurs
maux ä ceux que la Compagnie avoit trai-
tezs 6c quelques foins qu’on püt prendre
de Sparer les malades d’avcc les fains 6c
de les bien traiter , il en mourut un grand
nombre avant que le Vaifleau arrivät ä
Cayenne.
Il faut ajoüter que la mauvaife nouriture Fcvts de
y contribua beaucoup. On s’eft entetd de Maxais;
ne les nourir que de ces großes fSves qu’on
appelle feves de marais. On doit avouer
que ces f6ves font bonnes en eiles memes ,
6c qu’elles peuvenc fournir une nouriture
con-
II ne faut
pas ouviir
lcs corps
moirs.
Nation
Antiopha«
ge cn A-
txique,
4S VOYAGES
convenable quand ellcs Tont bien euires &
affaifonndes de fei, de poivre, de guinee,
de graiffe ou d’huile de palmes il taue etre
accoutumd ä ccs alimens pour ne pas s’en
trouver mal ou du moins pour ne pas s’en
ennuyer & en avoir du degoüt. On fait
qu’on ne les faiteuire pour Jes Noirs qu’a-
vec de l’eau & du feUc’eft un rdgal qu’on
ne donne pas tous lesjours ,d’y jetterquel-
ques cuillerees de graiile ou d’huile de pal-
mc avec quelques grains de maniguettes.
Voilä pourtanc toute la nourricure de ccs
pauvres gens. On leur donne deux fois par
jour une petite dcüellde de ces föves avec
dcux taffes d’eau. Comme ils n’y font poinc
accoutumds ils s’en fatiguenc bien töt, le
ddgoüc les prend , le chagrin lejoint au
ddgoüc , ils tombent malades & meurent
comme des mouches furprifes de l’hiver.
Le Chirurgien du Chevalier de M. * * *
ne manqua pas fuivant la coutuine de ccs
ddchiqueteurs de corps humains de vouloir
ouvrir ceux qui moururent les prdmiers ,
pour connoitre plus parfaitement , diioit-
il, la maladie qui les avoit emportez 6c ap-
pliquer aux autres les remddes convenables*
Le Capitaine n’eut garde de le permettre,
il favoic trop les confequences tcrribles de
ces opdrations. Nous avons dit dans un
autre endroit que quelques ennemisducom-
merce de notre nation ont repandu parmi
les Ncgres, que nous ne les achetions que
pour lcs manger , comme il fe pratique
chez quelques nations Antropophages d’A-
EN GUINE ’£ ET A CAYENNE. 49
friquc qui tiennent bouchcrie de chair
humaine. On a toutes les peines du mon-
monde ä detrompcr ceux qui Tont cm-
barquez. Quantitd fe font abandonncz
au d^fefpoir , fe font dtranglez, jettez a
ia mer ou fe font laillez mourir de faim ,
plutöc que d’aller dans un pays oü iis
croyoient ecre livrcz au boucher & ex-
polez en vente ä la boucherie. II feroic
impo(lible,quelque precaution qu’onpüc
prendre de ne pas reveiller en eux ces
prejugcz , s’ils voyoient ces Kfcufipes
de Vaiffeau ouvrir les corps de leurs ca-
marades * ils croiroient toujours quec’dl
pour en tirer les meilleurs morceaux ,
& tout le monde enfemble ne feroit pas
capable de remettre ieurs efprits preve-
nus.
II faut donc qu’un Capitaine ne per-
mctte jamais ces fortes d’op£rations t
quelque necvilnd que leurs Chirurgiens
affirrent qu’il y a d’en venir ä cette r <5-
cherche pour ddcouvrir les maladies des
Noirs.
II faut meine obferver de ne jetter
les corps morts ä la mer que pendant la
nuit. Cette precaution eft ndceöaire
pour dpargncr aux vivans les cris qu’ils monsU«
ionc en pareille occafion , & le defefpoir mer re»i-
oü la mort de leurs parens ou de leurs ^ u
Camarades les porte afTez fouvent.
Ces corps jett£s ä la mer ne manquent
jamais d’attirer les Requiens 6c autres
poilfons carnafliers a la fuite des Vais-
Tom. UL C feaux
V O V A G E S
feaux chargds de Ncgres quand il y a
mortalitd parmi lcs efclaves.
II eft vrai qu’il en coüte fouvent la
vie a ccs poiflöns. On leur jette de forts
hamegons bien entez für une chaine de
fer & couverts d’une pidce de viande,ik
y viennent & y demeurent accrochez. La
chair de ces animaux quoique dure &
fillaffeufe, furtout quand ils font vieux
& de douze ä quinze pieds de longueur,
ne laifle pas d’ötre un rdgal pour ies ef-
claves & meme allez fouvent pour les
dquipages qui prennent les morceaux les
pius tendres , comme font ceux qu’on
prccamion enl^ve depuis le milieu des cötes juf-
pour ia ejues fous le ventre ; c’eft ce qu’il y a
ciuir de dc plus gras 6c par confdquent de plus
Rcqmen, tcncjre.
Mais il faut que les Capitaines ob-
fervent de ne permettre jamais ä leurs
Mateiots ni aux Negres d’en manger
qu’apres que ces chairs ont bien lau-
poudrees de fei & bien preflees pour en
faire fortir tout le fing. Apr&s cette
pr^paration il faut les bien faire cuire
dans l’cau avec du fei , du vinaigre &
de la maniguette , & apres cela elles
peuvent etre mangdes (ans crainte par
des eens qui ont les dentsbonnes &grand
appetit.
On prit pendant la route quantitd de
ces poiflons voraces; on ies mangea lans
qu’ils caufaflent aucun mal, &c l’dquipa-
ge auroit continue ä les crouver bons
fans
EN GuiNE’E ET A CAYENNE.
(ans u ne petice avanture qui en donna
du dögoüt aux Matelots , car pour les
Nögres ils n’y regardoienc pas de il
pres.
On prit donc un de cespoifTonsmonf-
trueux j je crois que c’droit le quinzie-
me ou le feizieme , & on trouva dans
fon ventre la töte 6c la jambe d’un Ne-
gre qu’on avoit jettd äla mer le jourpre-
cedent. Cette vue degouta les Matelots:
ils n’en voulurent plus manger,& depuis
ce jour-iä ils ne furent plus ii ardens ä
prendre ccs animaux.
Je crois qu’on voudra bien me difpen-
fer de raporter ici les routes,les hauteurs,
les vents, les courans , les calmes donc
le Journal du Chevalier des M. * * * faic
un recit aufli cxad & detail l«£ qu’il eft
peu intereilant pour les Ledeurs 6c tout-
a-fait inutile aux navigateurs.
Je dirai feulement que fe trouvant ie
28 Juillet 172s , par les trois d<fgrös 4?
minutes de laticude meridionale , 6c par
eftime par douze dögrds dix minutes de
longitude, il appercut au ppint du jour
que le Vaifleau qu’il avoit vu le foir
pr^cedent au vent ä lui , environ ä qua-
rre lieues de diftance , 6c qui lembloic
faire la meme manoeuvre que lui, venoit
lur lui ä pleines voiles. Comme on d-Rencontrc
toit en paix avec tous les voilins de VE- dVnFoi-
tat , 6c qu’il n’y avoit rien ä craindre des
Salcins dans ce pailage trop dloigne de
chez eux, il ne douta poinc que ce ne
V a-Y A G E S
Tut un Forban. II fit baftinguer Ton Vaii- 1
feau , fit parer fes canons , fit faire la
pri^re & dcjeüner fes gens 6z les exhorta
ä faire lcur dcvoir.
Le Vaifleau s’approcha & (lins mar-
chander ii d^clara bien-töt qui il £coit.
II mit ä l’avant 6c a l’arriere des Pavil-
lons hlancs für lefquels dtoient des fa-
bres rouges en iiiutoir.Une grande Ham-
me de meme faqon ctoit für la girouette
du grnnd mät. 11 vint (lins tirer jufqu’ä
la portce du fufil ; alors il tira un coup
de canon fans balle. Son Equipage qui
paroiifoic nombreux dtoit für la dunste
le long du bord 6c für les haubans le fa-
hre ä la main.
Le Chevalier de M. * * * fit (a route
fans lui repondre. Un moment aprbs le
Forban tira un coup de canon ä balle ,
6z peu aprt;s trois autres, & dans le me-
me tems il öta fa flamme, 6z fes Pavillons
blaues 6z en laifla de tout rouges.
Alors le Chevalier de M. ** * fit fer-
vir fes canons. Sa moufqueterie' les fe-
conda tres bien. Le Forban cria d’ame-
ner, 6z qu’il y auroit bon quartier : on
ne rdpondit ä fon honnetete qu’ä coups
de canon. Cela Pirrita d’autant plus qu’il
cut des hommes tuez qu’on vit tomber
ä la mer j c’£toient de ces braves qui
s’dtoicnt perchez für les hautbans le fa-
hre ä la main , comme attendant avec
impatience le moment de lauter ä l’a*
bordage. On s’apperguc qu’il y avoitdu
delor-
EN GüiNE’E ET A CäYINNE. 55
ddfordre dans le Vaiffcau par lcs mou-
vemens qu’on y remarqua , 6c que ceux
qui le montoient n’dcoient pas bien d’ac-
cord für le parti qu’on devoic prendre*
car le Vailfeau Frangois dtoit d’appa-
rencc , 6c le fcu qui en fortoit leur im-
pofoir. 11s crurent que pour en venir ä
bout il falloit 6pouvanter Pdquipage s
c’eft une des rules des Forbans 6c qui
leur r^uflit affez fouvent. Ils amendrcnt
donc leurs Pavillons rouges 6c ils en
hifT&renc de noirs 3 c’eft ä leur langage
ddclarer qu’il n’y aura quartier pour
perfonne. Cela a quelque fois obligd
aes cquipages ä fe revolter contre leur
Capitaine, ä parlementer 6c ä fe rendre
quand on les a atfiirez de la vie. Cette
rufe ne fit aucun cftet iur l’equipage
Frangois 3 ils redoübl£rent leur feu 5
un JSavire armd en guerre n’cn auroit
pas fait de plus vif 6c de plus continuei.
Le Forban riroit ä merveillessmais il ne
fit pas la manoeuvre d’en vouloir venir
ä i’abordage. 11 y avoit plus de deux
horloges qu’on fe battoit vivement , lorl-
qu’on vit tomber ä la mer le mät de
mifcnne du Forban qui entraina avec lui
le grand mat 6c mit par conlequent le
Vaiifeau hors d’dtat de le deffendre. Si
le Chevalier des M. * * * eüt juge ä pro-
pos de Penlever , il le pouvoit allurd-
nient 3 mais il ne le devoit pas faire ;
la prudence ne le vouloit pas. Qu’au-
roit-il fait de plus de cinq eens delef-
C 3 pe-
sj4 VOYACES
pe rcz qui paroifloienc etre dans ce Vaif-
leau.
Tout le monde fqaic qu’ils portcnt
lcur fentence avec eux , qu’on peut Ics
pendre ou Ics j etter a la mer , mais il
feut les prendre auparavant. La pitid fi
naturelle aux Francois n’avoit pas perrnis
au Chevalier de M.*** de prendre ce
parti, & s’il lesavoit mis dans fon bord,
quoiqu’cnchainez , n’auroit-il pas eu lieu
de craindre qu’ils ne debauchaflent fon
Equipage, qu’ils ne le jettallent lui-m£-
me a la mer & qu’ils ne fe ferviffent de
fon Vaiffeau pour courir la mer & pour
pirater? Cela £toit arrivd tant de fois,
qu’il avoit lieu de craindre que cela ne
lui arrivät, & qu’il ne devint la victime
de fa compaflion,
II lailla donc ces Forbans fe tirer d’af-
faire comme ils le jugdrenc ä propos, 6c
continua fa route autant que le vent qui
dtoit au plus pres le lui permic.
II ne lui arriva rien de confid^rable
jufqu’au fixi&ne Aoüt. Calmes ou vents
contraires , pluyes d’orage dont l’eau
6toit li putride que fi on ne lavoit pas
promptement dans la mer les hardes qui
en avoient mou'ill^es , on les trou-
voic au bout de quatre heures toutes
couvertes de vers qui les rongeoient.
Ces infe&es dtoient nez avec des dents >
l’eau de mer les faifoit mourir, apres
quoi il falloit les faire fecher prompte«
ment.
U
en Güine’e et a Cayenne. 5?
II vic le meme jourfur les quatre heu-
res du matin jC’eft ä-dire dcux hcures ou
cnviron avant queic fioleil parüc für l’ho-
riron , un globe ä-peu-pres de la gran-
deur du corps du Soleil tel qu’il paroit
lorfqu’il eft ä rhorifon 5 il etoit d’une
couleur bleue & fi dclatant de lumiere
qu’il paroilloic un Soleil s il dardoit des
rayons tr6s-vifs s il dclairoic bien plus que
la Lune ne faitdatis fonplein 3 c’&oitpref-
qu’un Soleil. Ce phenomene dura un bon
quart d’heurc 5 apres quoi ce grand
dac de lumidre diminua peu ä-peu& s’£-
teignit entierement. Il femble qu’il ou-
vric la porte au vent de Sud Eft qui cal-
ma la mer qui avoit et£ li orageufe les
jours pr^ccdens, qu’011 vit des ddbris de
Vaifieaux qui avoienc fait naufrage.
ün vic la Cöte du ßrefil le onze für le
midi. O11 etoit alors par les fix d£grez
33 minutes de latitude Meridionale &
par eftime par les 350 degrez dix minu-
tes de longitude, & ä fept lieues ou en-
viren de la Cöte.
. Comme on eommengoic ä manquer de
vivres pour l’^quipagc , & qu’on avoit
diminub les rations tie bifcuit de trois
onces par jourdepuis le iS du mois pre-
cddent ; l’^quipage prefta le Capitaine
desM.*** de relächer ä Fernanbouc
für la cöte du ßrefil. Il ne crut pas y
devoir conlentir , fqachant combien ces
reläches coücent aux bourgeois. D’ail-
leurs il avoit aftaire a des matelots Nor-
C 4 mands>,
f6 V O Y A G E S
mands , gens mutins & toujours portcz ä
fe plaindre 6c ä fe revolter. II ecouta
leurs plaintes & leur promic d’y avoir
£gard fi le tems ne devenoit pas meil-
Jeur dans vingc-quatre heures. II con-
tinua cn effet de porter au Sud pendänt
quelques hoiloges > mais comme il £coit
pres de terre les vents le, mirent a l’Eft-
Sud-Eft; ce qui lui donna le moyen de
faire le Nord pour aller ä Cayenne.
On trouva en approchant de la rivie'-
re des Amazoncs nombre de baleines qui
venoient fe jouer antour du VaiiTcau.
Quelques-uncs paroiifoient aufli longues
oue la Fregate 6c grolfes ä proportion.
Leur compagnie ne plaifoic a perlonne,
furtouc quand eiles s’approchoient trop
pres.
On prit ce jour lä un Requien mons-
trueux , qui donna une peine infinie ä
embarquer. Heureufement c’&oit une
femelle qui avoit quacre petits dans le
corps dont eile &oit prece de fe d£It-
vrer. Les matelots lui fervirent de läge
femme , 6c au moyen d’une Operation
cefarienne des plus grandes , ils tirerent
fes quatre enfans pleins de vie , gros 6c
gras&ayant dejä dcux rateliers de dents.
On les mit degorger dans de grandes
boules plein s treau Onabandonna la
mere aux Nigrcs qui s’cn donndrent ä
coea : ve , & on mangea .ces innocen-
tx s cf v- .ures qui dtoient tendres 6c gras-
. jmme des veaux de riviere.
On
em GuIne’e et a Cayenne. ?7
On patfä Ia Ligne pour la quatridme
ou cinquidme fois , 6: on fe trouva le
dix-neuf Aoüc 1723 ä 47 minutes de
latitude Scptentrionale & par eftime ä
336 degrez de longitude.
On ientoit depuis le paflage de Ia Li-
gncunechaleurextraordinaire 5 eile aug-
menta fi fort le lendemain 20 , qu’elle
droit inluportable. O11 eut bien foin ce
jour lä de faire rafer tous les Negres ;
on les fit frotccr d’huile, on ieur donna
de l'eau ä dilcrecion & on augmenta
beaucoup leurs rations de feves avcc lef-
quelles on fit cuire quelques morceaux
de lard.
On s’appercut des le matin avec joye
que l’eau de ia mer changeoit decouleur;
marque certaine qu’on commengoit b
depalfer la rividre des Amazones. On
fe trouva ä midi ä un ddgrd fept minu-
tes de latitude Scptentrionale , & par
eftime ä 33s ddgrds quatre minutes de
longitude. O11 avoit londd le matin , &
on avoit trouve trente bralfesd’eau ,fond
de vale : on fonda ä midi ; & on ne trou-
va que vingt-quatre braifes fonds- de vafe
dure.
Le lendemain 21 , on fc trouva ä mi-
di ä un degrd 37 minutes de latitude
Nord & 20 brafles de fonds de meme va-
fe 5 l’eau de la mer paroilfoit jaunätre,
eile ecoit douce.
On continua ainfi de s’approcher du
terme , mouiiiant quand le vent man-
C 5 quoit
58 VO HGE 3
quoit ou qu’il dtoit dire&ement contrai-
re, de peur d’8tre entraine au large par
les courans qui Tont violens für ces cötes
5c qui pourtenc toujours deliors.
Enfin le Samedy 25 on fe trouva par
le travers d’un gros rocher ou Iflet ap-
pelld le Connetable, ä fix lieues de Ca-
yenne. O11 avoit vü pendant la nuit un
Vaiflfeau qui faifoit la meme route: on .
lui avoit parld le matin, 6c on avoit Tu
qu’il venoic de la Rochelle 6c qu’il dtoit
chargd de vivres , nouvelle tres agrea-
ble pour le Chevalier des M. * * * qui en
manquoit, mais qui devoit en meme tems
retarder Pexp^dition de fon Navire,par-
ce que les habitans fe prefleroient plus
d’avoir des vivres 6c de les payer que
d’aehetter des Noirs.
Le Dimanche matin 2(5 Aoüt ou appa*
reillaj on d^pafla le grand ConnStablc,
les Mamelles & la Matingrc , Mets ou
Rocher . qui font vis ä- vis 6c ä l’Eft de
Pille de Cayenne , 6c on mouilla ä une
lieue & demiede terreau vent de l’entrde
du Port en attendant le flot. II vint vers
le midi > on appareilla aufli-töt , 6c on
mouilla dans le porc ou rade environ ä
une heure apres midi , apres une ennu-
yante traveriee de foixante jours depuis
Pille du Prince.
Le Chevalier des M. * * * comme Ca-
pitaine de la Compagnie entra dans le
Port la flamme haute. II y trouva deux
VaiffcauxN^griers qu’il crut etre des In-
ter-
en Guine’e et a Cayenne. $$
rerloppes, c’eft-ä-dire des Vaifleaux qui
traitoient des Ndgres fans la permiflion
de la Compagnie. II fic grana breit 6c
demanda au Gouverneur & au Juge de
l’Amirautd qu’il lui füc permis de les
enlever 6c de les confifquer. Ces Mel-
fieurs lui apprircnt qu’il fe trompoit.
Ils l’ailurdrent que ces deux Vailfeaux
avoient paffe-port 6c commiffion de Fran-
ce , que Tun dtoit Francois & l’autre
Fletfingois. Le Franqois droit dchoud
für les vafes 6c ddgradd, ayant etd jugd
irxapable de retourner en Europe , 6c
le Flellingois qui avoic quarante canons
& deux eens hommes d’equipage , n’d-
toic pas un morceau pour ie Chevalier
des M. * * *, quand meme il auroic ete
tel qu’il fe l’imaginoit. Cependanc le
Gouverneur voulut bien lui donner un
certificat de la demande qu’il lui avoic
faite pour s’en fervir comme il le juge-
roic ä propos 5 mais fans lui expliquer
pour quelles raifons ces Vaifleaux
avoient apportd des Negres ä Cayenne
& pour qui ces Negres dtoient defline?:.
Nous venons de voir que fa traverfde
depuis l’Ille du Prince avoic dtd de foi-
xante jours , 6c nous avons dit qu’il
avoit perdu beaucoup de Negres pen-
dant ce voyage. En efFet de cent tren-
te-huit efclaves qu’il avoic en partanc
de l’Ifle du Prince , il n’en amena en
vie ä Cayenne que foixante-fix , apres
en avoit perdu pendanc la traverfee foi-
C 6 xantfc
60 V o Y A G E S
xante & douze ; perte tres • confid^rable
pour la Compagnie , non feulement par
le prix de ces eiclaves, mais encore par
le long fdjöur quc fon VaiflTeau avoic
fait a la Rade de Juda & a 1’Ifle du
Prince , ä la longueur du voyage de-
puis qu’il dcoir parti dEurope , &
au long tems qu’il füc obligd de de-
mcurer a Cayenne pour atcendce le
payement des Noirs vendus aux habi-
taiis qui paydrent avant toutes chofes
ceux qu’ils ayoient aehettd des Inter-
loppes.
L’unique moyen qu’il avoit de dd-
dommager la Compagnie, etoit d’enlever
ces deux Interloppes avec ce qui lcur
reftoit d’effets ä fcord , & de faire faifir
les N<?gres qu’ils avoient mis a terre ou
leur valeur qui dfoit encore entre les
mains des habitans.
On peut croire que les habitans donc
le commerce eft tres-mediocre ne fe
firefl'drent pas d’achetcr les Ncgres de
a Compagnie. Iis en avoient achette-
des deux Interloppes ce qu’its cn avoient
befoin, & les avoient eu ä beaucoup
meillcur march<5 qu’ils ne devoient at-
tendre cfavoir ceux de la Compagnie
qui vend les fiens beaucoup plus eher *
deforte que le Dire&eur que la Com-
pagnie entretient dans cet Hie fe trou-
ra fort embaraffd , rant pour la vente
que pour le payement; car il ne devoit
rien attendre des habitans dejä endettez
po«r
en Guinea et a Cayenne, al
pour les Ndgres qu’ils avoient achetez
des Interloppes & pour les provifions^
qu’ils avoient prifes du Vaifleau de la
Roch eile , que ce qu’ils retireroient de
leur rdcoltedu mois de Fevrier fuivant».
cc qui retardoit le depart du Vaifleau
de huit mois au moins. Ce fut cepen-
dant 1c parci que prit IeDire&eur, par-
ti qui caufa beaucoup plus de depenfe
ä la Compagnie par les falaires & la
nourriturc de l’cquipage , le depdrifle*
ment & la confornmacion des apparaux
du Vaifleau, qtflil ne lui auroit coütd,
fi Le Vaifleau füt revenu fans charger le
produit de (es Ndgres, ou qu’il cütpaf-
i \6 aux Kies du Vent, de qu’il cüt Char-
ge ä fret pour ie compte des Partien-
liers.
J’ai mis ici tout de fuite ce qui efl:
marque dans le Journal du Chevalier
des M.***. Maisen ayant conferd avcc
des perfonnes d’honneur & tres-inftrui-
tes qui dtoient dans le meme tems ä
Cayenne & dont les emplois ne leur
permettoient pas d’ignorer ce qui s’efl:
pafld dans certe affaire , j’ai appris que
les Ndgres que Les dcux prdtendus in-
terloppes avoient apportez , n’avoienc
portd aucun prdjudice ä ceux de ce Ca-
pitaine, & qu’il les avoit vendu depuis
neuf eens juiqu’ä douze eens francs , 6c
par confdqucnt bien au defliis de ceux
des deux Vaifleaux qui n’dtant que pour
aois Particuliers , n’avoicnt point ctd
C 7 rdpan-
V O Y A G E 5
repandus parmi les habitans , & que fes
payemens dtoient ä fon bord ou dans
les magazins de la Compagnie des la fin
dumois de Ddcembrc s il pouvoic donc
partir des ce tems-lä. Ce qui a retarde
le ddpart du Vailleau, a drequen’ayanc
pas etd cardnd aufli-töt qu’il avoit dtd
ddchargd , les piuyes qui furvinrenc
empechdrent qu’il ne le füc allez tot
pour partir comme ii auroit du faire,
Un Ecrivain doit rendre juftice ä touc
le monde quand il le pcut , & c’eft ce
que jefais.
CHAPITRE III.
De l'Ifle de Cayenne cn general .
CEtte Ifle eft für la cöte Orientale
de PAmdrique dans la Province de
Guiane : eile eft par les quatre ddgrez
56 minutes de latitude Septentrionale
& par les 31 5 ddgrez de longitude de
Pille de Per.
On ne fgait pas bien au jufte par qui
eile a dtd ddcou verte ; fi ce füc par les
Portugals lorfqa’ils decouvrirent le Brd-
Äl ou par les Franqois lorfqu’ils alldrent
diablir les Colonies Ephdmdres dans ce
vafte Pays, c’eft ärdire des Colonies qui
ont dure ll peu , qu’elles n’onc fervi
qu’ä montrer le chemin aux autres Na-
tions , leur ddfricher un peu le terrain ,
en Guine’e et a Cayenne 6$
& leur faire connoitre qu’on y pouvoic situatioo
faire des dtabliflemens folides , riches 6c cV-enn^*
puillans dont notre legeretc naturelle ne 'cnn'*
nous a permis prefque jamais de pro-
fiter.
La Rividre de Cayenne ou deCayane
qui fepare les Sauvages Caribes des Ga-
libis a donne le nom ä l’Ifle quile trou-
ve ä fon embouchure. L’Ifle peutavoir
dix-fept ä dix-huit lieues de circonfc-
rence. Ses pointes principales ou fes
Caps les plus connus font ceux de lle-
mire, de Ceperou 6c de Mahuri. Le
premier 6c le dernier font äl’Efl: 6c Pau-
tre ä POuefl. Le mouillage des V aifleaux,
qu’on a d6cord du nom deport, eften-
tre le Cap Ceperou dans l’Ifle , 6c celui
de Corbino dans la terre ferme. Ceport
eft äl’embouchure de la Rivirfre Cayen-
ne 6c de quelques autres rividres 6c ruil-
feaux qui fe jettent dans la mer entre
ces dcux Caps, 6c qui donnent une re-
traite alfurde aux Vailfeaux qui y trou-
vent plus de quatre brafles für un fond
de bonne tenue. Ils font ä couvert des
vents d’Efl:, de Sud 6c d’Oueft, par les
terres qui environnent cette embou-
chure. 11s n’ont a craindre que les vents
du Nord qui ne font pas fort violens für
cette Cöte, non plus que la mer quand
mcme eile auroit dtd agitde , d’autant
que les lames font rompues par quanti-
1 6 d’Iflets 6c de gros rochers qui font
devanc Pembouchure de ces rividres ,
mais
£4 VOYAGÄ S
mais qui laifsent entre eux une paffe af-
iez large & alsez profonde pour des
Vaifseaux de trois 6c quatre eens ton-
neaux. Cette Ifle a la Mer au Nord, la
grande terre de PAmdrique au Sud, la
rividre de Cayenne ä PEit, & Pcinbou-
chure des rividres d’Oyac 6c Je Mahu-
ri au Sud-Oueft. Le bras d’eau formd
par les rividres que je viens de nommer
6c par la mer qui ldpare Plfle de la ter -
re, n’aqu’unbonquarcde lieue de large:
avec quelques petitslflets.
Si toure Pille de Cayenne 6toit boi>
ne, il y auroic du terrain fuffilamment
Eour occuper toute !a Colonie qui Pha-
ice, quoique, comme nous dironsdans
la fuite , cette Colonie ne foit pas con-
fid6rable. Mais cette Ifle n’eft: pas ha-
bitable par tout. Une bonne partie de*
Ion terrain eft bas 6c noyd. La terre
eft peu profonde, il faut enchanger tous
les cinq ou fix ans, faire de nouveaux
abbatis de bois, de nouveaux d6frichez,
6c comme le terrein n’eft pas par tout
propre aux chofes qu’on lui veut faire
produire , les habitans ont 6t 6 obligez
de prendre des terres dans la terre fer-
me, oü Pon dit qu'elles font meilleures
6c qü du moins ils en peuvent prendre
ädifcr6tion , parcequ’iis peuvent s’dten-
dre au Sud , ä PEft 6c ä l’Oueft tant
qu’il leur plait.
Les bornes des terres que la Colonie
de Cayenne occupoic autrefois dans la
terre
EN GüINE’E E T A CAYENNE. 6?
terre ferme, dtoient bien plus dloigndes
de PIfle de Cayenne, qu’onpeutregarder
comme le centre, qu’ellesne le font au-
jcurd’hui.
Sa borne du cöcd de PEft dtoit leCap
du Nord , ou plutöc la rividre des Ama-
zones qui ldpare le Brdlil de la Guianne
dont la fouveraineteappartientau Roi.
Sa borne du cötd de POueft dtoit la
rividre de Paria, ce qui failoit pres 400.
licues deCötes. Mais les Porrugais du
cord de PEft 6c lesHollandoisducötdde
l’Oueft ont bienrapproche ces deux bor-
nes l’une de Pautre.
Perfonne ne noüs le conreftoit en
1635. lorfque nous nous dtablimes pour
la premidre fois ä Cayenne. Mais les Por-
tugals ayant pouflfd leurs Colonies du
Brdfil jufqu’ä la rividre des Amazones ,
& trouvant que les Ifles qui fönt dans
l’embouchure de cetce grande rividre ,
dtoient bonnes 6c fort a leur bienfdance,
ils s’y dtablirent. Ils paflfdrent enfuite
la rividre, 6c ayant trouvd fon bord du
cötd de la Guyanne chargd de grandes
fordts de cacaotiers naturels, ilss’enem-
pardrent, 6c y firentdes Forts pours’crr
ailiirer la pofTdlion. On die mömequ’iU
y trouvdrent des mines d’or 6c d’argent;
autre motif mäme plus preftänt pouü fe
perl'uader que ce pays etoit une ddpen-
dance du Brdfil , qu’ils poffddoient touc
entier jufqu’ä la rividre de la Plata , de»
puis que nocre legdretd 6: nos incons-
tances
66 V o y a g e s
tances nous avoient chafsez de Rio ja-
nero oü nous nous dcions etablis (ous lc
commandement de M. de V illegagnon ,
6c des autres endroits que nous avions
dtablis iur cetce Cöte.
Les dciördres qui font arrivez dans
cette Colonie depuis 163 y. jufqu’en
1664. qu’eile füc reprife par Mcflieurs
de Traci 6c de la Barre , ayant donnd
aux Portugals tout le tems neceftaire
pour s’affermir dans les terres qu’ils nous
avoient enlevees au Nord de la riviere
des Amazones 3 ii n’a pas dte au pou-
voir des Gouverneurs de Cayenne de
leur faire repafler ce fleuve. Ils ont tou-
jours gagn£ du terrain ? & nous ont ä
la fin pouffezjufqu’au Cap d’Orange qui
eft par les deux d£grez de latitude Sep-
tentrionale , ce qui diminue nos terres
de ce cot^la plus de iso.lieuesdeCöte,
fäns compter le prdjudicc que cela nous
eaufe dans les terres-
II eft vrai que fi notre Colonie de
Cayenne s’&oit augment^e en hommes
libres 6c en efclaves comme celies de la
Martinique 6c de Saint Domingue, &
fur-tout comme la prämiere qui regorge
de monde, il auroit aif<£ de remettre
les Portugals ä la raifon , & de les faire
rentrer dans les anciennes bornes qui les
föparoient de nos terres ; mais cette
Colonie eft toujours demcurde dans nn
etat de mddiocritc qui ne lui a pas per-
mis de s’&endre m6me dans les terres
que
en Guinea et a Cayenne. 6j
que perfonne ne lui contefte , dont U
s’eu faut bien qu’ellc foit en dtat d’en
faire valoir la centirfme partie. Quel
dommage de laifler cn friche un fi beau
pays !
Notre borne du cötd de l’Eft eftdonc
ä prefent le Cap d’ Orange , pays noyd
pour la plus grande partie, mal fain &
qui ne commcnce ä valoir quelque cho-
fe qu’ä la riviere de Oyapok , encore
nous en dilpute-t-on la propriet^ lur ce
que ie nom de cette riviere a dtd mal
marqu£ dans le dcrnier Trait£ de paix. On
avoit meine eu pouvoir d’&ablir cette
prdtention , par un poteau plante äl’en-
droit qu’on fuppoioit etre la borne des
deux Coionies : mais il ne paroit plus,
& le Gouverneur de Cayenne a fait bä-
tir ou retablir l’ancien Fort qui &oit ä
Tembouchure de cette riviere, & il y
entretient une petite garnifon , tant aßn
de conferver nos droits que pour empß-
cher que quelques Avanturiers ne fe fai-
fiflent de l’embouchure de cette riviere ,
ne s’y dtabliflent & ne s’y fortifientd’u-
ne manidre qu’on ne les en pourroitpas
chafler facüement.
L’entrdc de cette rividre eft large de
plus d’une lieue, eile a plus de quatre
brafles de profondeur en tout tems. Cet-
te riviere 5 qui eft beaucoup plus large
dans les terres qu’ä fonembouchuredans
ia mer , vient de tres- loin , perfonne n’a
encore dtc jufqu’ä fa fource. Les Sau-
vages
62 V O Y A G E S
vages qui habitent für les bords & qui
compofem plufieurs nations en difent
des merveiiles. On trouveäplusdecin-
quante litues de Ton embouchure juf-
qu’ä quatre brafles de profondeur. Elle
reqoit plufieurs rivi^res confid^rabies ,
fes bords font couvcrts de grandsarbres
fort gros & fort droits ; marque afturee
de la bont£ du terrain 6c de fa profon-
deur. Quoique ce pays ne foit pas fort
dev£, il n’eft pourtant pas noye , ii y
a de quoi piacer ä l’aife plufieurs mii-
liers d’habitans.
On compte vingt-cinq ä trente lieues de
l’embouchure de" la riviere d’Oyapok
jufqu’ä i’Ifle de Cayenne. On trouve
dans cette efpace plufieurs rivieres.
Ce pays eft infiniment plus beau &
meilleur que celui qui eft au Nord de
Elfte de Cayenne , tout y vient cn per-
feäion. Les nations Indiennes qui y
font dtablies s’y trouvent tres-bien , 6c
fi eiles dtoient plus laboricufes dies ti-
reroient de ces terres de quoi faire un
commerce avantageux. Lecoton, lero-
cou 6c l’indigo y viennentnaturellement
& fans culture. II y a des cacaotiers
que perfonne n’ä plante 6c que perfonne
ne cultive. C’en feroit aflez pour des
gens induftricux 6c un peu laborieux :
mais des Indiens ne font pascapablesdes
petits mouvemens qu’il faudroit fe don-
ner pour tirer de ces terres ftrtiles les
avamages qu’dles prefentenc. £ft-ce le
en GuiNt’e et a Cayenne. 69
cUmac ou lenr indolence naturelle qui
les rendent parelfeux ? Je veux croire
qu’ils fonc indolens par nature : mais il
faut auili convenir que le climac y con-
tribue infiniment, & qu’il influe lur les
Europeens dtablis dans le pays , comme
für les Indiens qui y lont nezs car ileft
conftant que de tous les Europeens dta-
blis ä l’ Amdrique , les habitans de Cayen-
ne font les plus indolens, les plusparef-
feux , & ceux qui aiment le plus la vie
douce, oifive &deloeuvrde.
Notre borne du cötd de l’Oueft d€
ä prdfent la riviere de Maroni ; c’eft 1 uc li
eile qui nous fepare des terres occupees
par les Hollandois , 6c qui ddpendent
de leurs Colonies de Berbiche 6c de
Surinam.
Tout le monde fcait que ces pays de-
puis la riviere de Paria dtoient des pays
noyez , des marais impraticables 6c fi
mal fains , qu’on y prenoit des maladies
les plus dangdreules , prefqu’en y met-
tant picd ä terre. Les Hollandois font
venus ä bout par leur patience 6c par un
travail aflidu d’en faire un bon pays 5 ä
force de canaux 6c de jcttees ils onc
dellechez ces marais ; ils fe lont ouverts
des Communications commodes, ils onc
retird de la mer des pays gras 6c immen-
fess ils y ont etablis des manufaduresde
fucre, ils y cultivent avec fucces ieco-
ton, le tabac , le rocou , l’indigo , le
cacao, le caffd , ils ont bati des Villen
70 VOYAGES
tres- propres & de bonnes ForterefTes.
Que n’auroient-ilspoinc faic, s’ils fulfent
demeurez maitres de Cayenne & des ter-
res fertiles de la Guyanne fi inuciles en-
tre nos mains ?
aivicre de La riviere de Maroni fe ddcharge dans
Maroni. Ia mer , par une ouverture qui a trois
Heues de largeur , alfez profonde pour
de gros bätimens , mais tellement renv-
plie d’lflets, de bancs& de rochers, les
uns apparens , les autres cachez lous
i’eau , qu’elie n’eft pratiquable qu’ä des
barques m£diocres , ou a des canots.
Peut-etre que fi on la frdquentoit plus
qu’on n’a faitjufqu’ä prdfent , on trou-
veroit un canal a!Tez profond pour les
VaifTeaux. Les Indiens qui ontremontd
cette riviere a la faveur de la maree qui
y monte prcs de cent lieues, difent qu’ils
ont navigd delfus pendant trente-cinq ä
quarante journ^es en la defcendant , &
qu’ils n’ont pas jufqu’ä fa fource.
Son embouchure eft par cinq dcgrez cin-
quante minutes de latitude Septentrio-
nale , & par 3 1 3 degrez dix minutes de
longitude.
Les Anglois qui vouloient fe confer-
ver cette riviere , apres qu’ils eurenc
pris Tille de Cayenne für les Francois,
comme le Pdre Dutertre le rapporte,
pag. 312. le vingc deuxieme Septem-
bre 1664. &qu’ilsfe furent rendus mai-
tres de Snrinam für les Hollandois, quel-
ouetemsaprcs, bätirentun Fort für une
pointe
hm Chinese et a Cayenne. 71
poince prefqu’environn^e de la rividre,
cnviron ä trois Heues de fon embou-
chure. Mais ayant ete obligez d’aban-
donner leurs conquetes , les Francois
s’empardrent de ce Fort , qui fe trouva
furlacötequi lern* appartenoit, 6c y mi-
rent une petite Garnifon qui y demeura
tanc que le Fort dura. 11 11’dtoit entoure
que de paliflades. 11 dura peu , 6c les
Frangois au Heu de le reparer Öcdei’en-
tretenir , l’abandonndrent 6c fe retirdrent
ä Cayenne. Les Forts qu’ilsavoient aux
embouchures des rivi£res de Cona-
nama ou Mananouri 6c de Corrou eu-
rent la meme deftin£e ; de forte qu’on
n’entretient plus ä pr^fent que le Fort
Saint Louis de Cayenne 6c un des deux
qui dtoicnt ä i’embouchure de la rividre
d’ ok:'
j de Cayenne eft aflez bien pour-
vue de Ruifleaux. Le plus grand fejct-
te dans la rivi6re de Mahuri qui fdpare
l’Ifle de la terre ferme du cöte de FEIL
La mer entredansce ruifleau 6c en rend
Feau falee. Un autre gros ruifleau qui a
li fource au deflous du ßourg ou de la
VilledeCaperou, fe jette dans la meme
rivi6re au Sud* Eft. La Mer qui y en-
tre gäte aufli fon eau pendant quelque
Heues > mais au ddfaut de ces deux ruif-
leaux, on en trouveplufieurs autresqui
tombent des Colines de cette Ifle, qui
fourniflent de tres bonnes eaux , 6c qui
donnent aux habitans le moyen de faire
des
JZ VOYAGES
des moulinsä Caere , quifont d’une tres-
grande utilitd
CHAPITRE IV.
Changemens qui font arrivez a la Colonie
de Cayenne .
Lcs rortu- E ne fut que vers l’ann^c 15-00. que
vrem tc°U" les P°rcaS^s d&ouvrirent leBr^til;
Breüi ca leur Amiral Petro Alvarez Cabrat fai-
i;oo# fant route pour les Indes Orientales ,
fut jette par une furieufe temp£te für
les cötcs Orientales de PAm6rique Me-
ridionale. II nomma le lieuoü ilmouil-
la Porto Seguro , ou port aflur6 , 6c le
pays qui £toit aux environs , la Terre de
Sainte Croix. 11 vifita quelques licux de
Cöte aux environs de ce Port , 6c en
prit pofleffion pour le Roi de Portugal
fon maitre.
Le Roi Emmanuel y envoya un peu
avant famort, quiarrivaen 1521. Gonza-
les Cotello , qui parcourut les Cöces ,
mais qui n’entra pas dans le pays.
Jean troifidme y envoya Chriftoral
Jacques : celui-cy d^couvrit la F3aye
qu’ii nomma de tousIesSaints. Sa Flot-
te , compolee de huit vaifleaux bien ar-
mez, trouva deux petits vaifleaux Fran-
cois ä la ri viere de Paraguai , qu’on a
depuis appeiUFe la rivi<£re de la Plata ,
ou
en Guine'e et a Cayenne.
ou d’argent. Ccs vaifleaux trafiquoien c
avcc les Indiens. 11s furent pris , cou-
lez ä fond, & les dquipages cruellement
maflacrez par ies Portugals* Ceci ar-
riva en 1530. & fert ä faire voir que
les Franqois connoiflbient ce pa'is bien
avant les Portugais 5 & que fans avoir
fair des £tabliflemens iur les Cötes, ils
y trafiquoient paifiblemenc avec les In-
diens, qui les aimoienc ä caufe de leurs
bonnes manidres.
Le mdme Prince y envoya une Flotte
confid^rable en 153s* fous le comman-
dement du Ouart Coolio , & une autre
fous Pereiro Contino. Le premier fit
un IcablifTement a Fernambouc , 6c le
fecond ä la liaye de rous les Saints , 6c ä
la riviere de Saint Franjoi : mais il fut
d^fait & allbmm£ par Topinambours
qui nc purent s’accommod». r des mani^res
hautes, dures & cruelles des Portugais,
qu’ils trouvoienc fi £loign&s de celles
des Franqois avec lcfquds ils traicoiene
depuis long-.tems.
Monfieur de Coligny Amiral de Fran-
ce, qui avoit embraffe la Religion pr<5-
tendue rdformde de Calvin , fit un ar-
mement confiddrable en 1555 qu’il en-
voya au Brdfil fous la conduite du
Commandeur de Villegagnon , qui avoit
aulii embraffd la Religion pr£cendue rd-
formde. Leur deffein £toit de s’dcablir
en ces pa'is dloignez, pour y vivre dans
Fexercice de leur nouvelle Religion ,
Tome HL D que
74 V o r a g £ s
que l’on vouloit abolir en France. Ce
Commandeur avoic inend quelques Mi-
niftres avec lui : il s’ecablit furlefleuve
Ganabara , qu’on a depuis appelld Rio
Jennro , ou rividre de Janvier fous le
Tropique du Capricorne par les 23. dd-
grez & 30. minutes de ladtude Mdri-
dionale.
Cecte Colonie fut bientöt ddtruite
par les partis qui s’y formerent ä cau-
fe de la diffdrencc de Religion de ceux
qui la compofoient. Le Commandeur
de Villegagnon dtoit le plus inconftant
de tous les hommes en matidre de Re-
ligion. On le voyoit Catholique& Hu-
guenot dans un meme jour 5 & felon la
Religion qu’il profefloit , il maltraitoit
continuellemenc ceux qui n’etoient pas
de fon fentiment. On peut lire dans
l’Hiftoire de ce tems-lä la ddcadence &
la fin tragique de cette Colonie. Les
Portugais dtablis aux environs n’aidd-
rent pas peu ä la ruiner : & ä la fin ils
s’empardrcntdela forterefle des Francois,
& firent pdrir tous ceux qu’ils y lurpri-
rent, ou qui fe redrerent chez eux, oü
I’uniformitd de Religion fembioie kur
devoir procurer de la protection & de
la furetd-
Ce mauvais fucccs ne rebuta poinc
les Franqois. Toujours ingenieux ä fe
tromper & ä faire de nouveaux projets,
ils firent des compagnies & des arme-
mens en *594« en 1604. en 1612. ils
alldrcnt
EN GüINE’ß ET A CAYENNE. 7J
all£rent fe pofter ä Maragnon & en
d’autrcs lieux au Sud & au Nord de la
riviere des Amazones s 6c ils eurent par
tout le meme fucces. Les Portugals d’un
cöt£ , leur lcgdretd 6c leur impatience
de l’autre , firent £chouer toutes leurs
entrepriles. Ceux qui y avoient mis de
Pargent le perdirent : ceux qui devoient
etre les pr^miers Sujets de ces dtablilfc-
mensylaifTdrent leurpeau : les trahifons
des Portugais , la faim , 6c les miferes
les firent tous p£rir. On fut dix ans
fans fonger ä faire de nouveaux dtablif-
femens : le hazard fit faire celui deSainc
Chriftophle de concert avec les Angiois
en 16 16 5 6c celui-ci fut caufe qu’on
fongea de nouveau au Brefil : mais com-
me les Portugais s’etoient etablis 6c for-
tifiez für toute cette Cöte depuis la ri-
vi£rc de la Plata jufqu’ä celle des Ama-
zones, d’une maniere a ne pouvoir etre
entamez, on choifit rille de Cayenne 6c
les cnvirons 3 & au lieu de gagner l’af-
fedion des Indiens, comrne onavoi: faic
julqu’alors, afin de n’avoir rien ä crain-
dre de leur part , on s’avila mal-a-pro-
pos de prendre parti dans leurs querel-
lcs : 011 fe joignit aux Galibis contre les
Caribes : & ceux-ci ayant remportd un
avantage confiddrable lur les pr£miers ,
les Francois fe trouv^rent enveloppez
dans la dflgrace de leurs amis- Plufieurs
furcntpris, rötis, 6c mangez : leurs ha-
bitations commenc^es furenc d&ruites ;
V 2 &
7 6 VOTAGES
& ceux qui <5chap£rent furent heureux
de trouver dans les Galibis des amis fi-
d£les, qui les regurent parmi eux, 6c
les regarddrent coinrnc ne faiiant plus
qu’un m8mepeupleavec eux.
Les dtabliflemens de S. Chrißophie , de
la Martinique, dela Guadeloupe, &des
autres Mes Amides occup£rent tellemenc
les Frangois , qu’on oublia abfolumenc
qu’on avoit laiflb quelques - uns de nos
pauvresCompatriotescntre les mains des
Indiens de Cayenne. Ons’en föuvint ä Ia
fin : ceux qui avoient dt£ de la malheurcu-
le compagnie de 1 635. euren: honte de
leur lächete, & ne purent voirfnns depic
leiucc^squ’avoient les Colonies des Illes
du venr. Ils obtinrent donc und nou~
veile confirmation des privildges qui leur
avoient 616 accordez pour etabiir des
Colonies ä Cayenne 6c dans la Guianne.
ColoniedcUne Compagnie fe forma ä Rouen eil
Cayenne 1643. qui mit ä fö tete le fienr Poncet de
Poncet Bretigny, hommevain,cmportd, cruel,
deBictigny.öc plus propre ä £tre enfermd aux peti-
tes maifons, qu’a la tere d’une Colonie*
il n’y a qu’ä lire i’Hißoire de cette
entreprife £crite par ßoyer , pour ecre
perfuad6 de la v£ritd de ceque je viens
de dire. Ce fol furicux ddclara d’abord
la guerre aux Sauvages: & comme s’il
n’avoic pas fatisfaic du fang de ces
pauvres Indiens , qu'il rdpandoit inhu-
mainement, toutes les fois qu’il en tom-
boic quelqu’un entre fes mains 5 ii s’a-
charna
Gjise'e et a Cayenne. 77
charna für fes propres Colons : il n’y
euc point de cruautez qu’il n’exerqät
concre eux.
Les roues & ies gibets btoient fans
cc/Te chargez des corps de cos malheu- Crunutcz
reux. II inventa des tortures fi dtran^”c°uur1“edu
ges, que lui* meine en nomma lcsinllru-Bretigry,
mens de l’une le Purgatoire , & ceux
de l’autre l’Enfer. Altäre du fang de
ceux donc il £toit le chef, ii fembloic
n’etre occupd qu’h trouver des pretextes
de Ics tourmentcr. 11 vouloir f^avoir
les fonges qu’ils avoient eu. Un d’eux
lui ayant avoud qu’il avoit fongd qu’il
le voyoic mort, il n’en fallut pasdavan-
töge : il le fit rotier tont vif , & expo-
fer ainfi für laroue, oü il le laifla expf-
rer , difant qu’il n’avoit faic ce fonge
que parce qu’il avoit conqu le deflein
de le tuer. A la fin les Franqois pouf-
fez au d^iefpoir reiblurentd’abandonner
1’Ifle. Quelques uns le Sauvcrent en
terre ferme, ti allerem chercher ä con*
ferver leur vie chez les Sauvages , tout
antropophages qu’ils dcoient. Les In-
diens en eurenc compaflion : ils les re-
^urent, les nourrirent, & firent cc qui
ddpendoit d’eux pour adoucir icurs pei-
ncs.
Le Sieur de Bretigny en etant informd,
les envoya reclamer 5 & les Indiens s’ctant
obftinez a ne lui pas rendreces malheu-
reux , il fit armer une chaloupe, & s’en
alla les chercher lui-meme.
D j, Ce
7* VOYAGES
Ce fut en cette occafion qu’il fut aifif
de remarquer que la vraye bravoure ne
fe trou ve jamais dans un homme cruel.
11 n’eut pas fait une demi - lieue dans la
Rivitfrc de Cayenne, qu’il fe vitattaqud
ä coups de flechespar les Indiens.
Jl fit tirer für eux fans fortir de fa
chaloupe, aulieude mettre pied ä terre.
La morr de quelques Indiens ne dimi-
nua point le courage des autres , qui
voyant qu’il n’öfoit les aller attaquer
für terre , le charg^rent fl vivement ä
coups de flaches & de pierres , qu’il fic
river pour prendre la fuite. Mais les
Indiens le preflant toujours de plus en
plus, il fe couvrit d’un manteau rouge
qu’il avoic apportd , & fut tu 6 en cec
£cac , avec tous ccux qui £toient avec
lui, qui m^ritoient bien ce traitement ,
puifqu’ils £toienc les miniftres de fes
ricL^r.y. cruautez. Les Indiens prirent la cha-
loupe avec tous ces corps morts , les bou-
canntJrent, & les mangdrent : & quoi-
qu’apres la mort du Chef ii leur eüt 6t€
facile d’aller faire une defeente dans
l’lfle , & de mallacrer ce qui y refloic
d’habitans , ils eurent l’humanitd de ne
pas vouloir confondre les Innocens avec
les Coupabies : ils fe contentdrent d’avoir
extermind ce ßarbare , & les Compagnons
de fes barbaries , & envoyerent les i;ran-
qois qui £toient parmi eux dire ä ceux
qui dtoient für l’Ifle , qu’ils ne leur fe-
roient aucun mal , pourvu qu’ils ve-
en Guinea et a Cayenne. 79
cuffent en paix avec eux. C’eft ce quevL^dc„RS
ie refte de cette ColoniedeTolde acceptap^^avec
avec bien de la joye : & c’eft ä Rabry leierte des
de cette paix que fe font confervezceuxEMn*015*
qu’on y trouva huit ou neuf ans apres,
lorfqu’on fit une nouvelle Compagnie
pours’etablircncepais , &quine futpns'
plus heureule, que celledii fieur de Bre-
tigny. En voici THiftoire abr£g£c.
Un Gentilhomme de Normandie ,
nommd le fieur de Royville , ayant ap-
pris de quelques Fran^ob , qui etoicnc
revenus de Cayenne apres la mort du
fieur de Bretigny , les avantages confi-
d^rables qu’on pouvoit tirer en s’dtablif-
iänt en ce pa'is, refolutdefemettre ä la
t£te de cette affaire, & de faire une nou»
veile Compagnie qui put profiter des fau-
tes de la precedente, &desddbrisquien
reftoient. II communiqua fon de ff .in ä
quelques-uns de fes amis , qui entrerent
dans les vue's, & qui promirent detrou^
ver d’autres perfonnes , qui pourroienr
fournirles fommes neccllaires pour faire
reüflir ce deffein.
L’Abbe de Tille Marivault Dofleur
en Theologie fut un des plus ardens.
Ils fe trouvt'rent d’abord cinq qni dd-
poförent une fomme de 8000. dcus ,
pour faire les pr£mi£res avances. D’au-
tres s’y joignirent bientöt : ils firent
une fomme confid6*able , & obtinrent
du Roi les lettres patentes ncceflaires
pour cct ^tabliffemcnt , en möme-tems
D 4 qu’eiles
io V O T A G E S
qu’elles rcvoquoienc celles qui avoient
accorddesa !a Compagnie de Rouen ,
ComUVa-1C * ^ r^rc ^aclae^e 1° ^ieur de Breti-
gme d" gny avoic i parcequ’onfuppoiaqu’el-
Caycnr.e le avoic manqu£ ä plulieurs articles
fp<?cifiez dans les iettres de Ion dtablil-
fement.
La Compagnie de Rouen, malgrd Ie
mauvais fucces qu’elle avoic eu dans
fon entreprife , n’avoit point oublie Ion
projet & fa petite Colonie- Eile i’avoit
foutenue, foiblement a la v^rite , mais
eile n’avoit pas lai/T<5 depuis la mort da
Sieur de Bretigny d*y envoyer de tems
en tems des hommes & des marchandi-
fes$ &quoiqu’elle en retiräc pcu de pro-
fit , eile y avoit envoyd un (ccours de
foixantc hommes, avec des vivres &des
marchandifes , dans le tems que la nou*
veile Compagnie faifoit les difpofitions
ncceflaires pour s’y aller dtablir. Le
lecours y £toit arrivd trois mois avant
que les Vaifleaux de la nouveile Com-
pagnie miflent ä la voile : & les Direc-
teurs de Rouen avoient aiTure ceux qui
ctoient dans rille qu’ils rccevroienc in-
ceflamment un lecours fi puilTant qu’ils
n’auroient rien ä craindre de la nouvei-
le Compagnie. 11s avoient encore fait
partir un petit bätiment , avec les deux
Vaifleaux de la nouveile Compagnie ,
mais qui trouva les vencs fi oppofez a
fa route, qu’il n’arriva ä Cayenne que
quand cette Compagnie en £coit en pof-
feflion*
en Guine’e et a Cayenne, Si
feflion , & de tout ce qui appartenoit ä
les maitres.
Le Sieur Biet Curd de Sainte Gene-
vidvc ä Senlis , qui fat dtabli Supdrieur
des Pr£ rres que l’on envoya pour faire les'
fon&ions eccldfiaftiqucs dans cette Colo-
nie , en a dcrit l’Hiftoire tragique : eile
fütimprimde a Paris chez Francois Clou-
zier en 1664.
On pcut regarder ce livreplutötcom-
me une apologie de fon Auteur , que
commeunerelation hiftorique de ce qui fe
palla dans ce pais-la.
On engagea fent ä huit eens perfon- preparatfä
nes de toutäge, de tont fdxe, & detou- deianou-
tesconditions, pour former cette Colo-
nie. On les divifa par Compagnies : 1 '
onfirgrandnombred’Officiers : on dref-
fa de beaux rdglemens. Pluiieurs Afib-
ciez voulurent aller travailler en per*
fönne ä cet dtablifiement. Jamais pre-
jet n’a dtd plus beau & plus mal <5xe-
cutd. O11 y fit des fautes fans nombre:
011 les peut voir dans larelationdu Sieur
ßiet. La plus confiddrable a mon avis,
fut d’avoir embarqud tant de gens , fans
avoir fonge ä leur nourriture, quandils
feroient arrivez dans le pa’is, & d’avoir
mis fi peu de vivres dans les Vaiffeaux,
qu’on fut obligd de retrancher une Par-
tie des rations avant d’etre arrivd au
terme.
Cette grofle Colonie partit de Paris
le iS. May 1651. für des bäteaux qui
D 5 la
Sa VöYA GIS
la devoient porter ä Rouen, oü ellede-
voit prendre des Gribanes , pour aller
jufqu’au Havre, oü fe devoic faire Pem-
barquement.
Le prdmier malheur qui lui arriva fut
la mortdePAbbddel’Ifle Marivault. II
£toit comme Pame de la Colonie par la
profondeur de fa fcience dans les ma-
ttfres Th^ologiques & Canoniques, II
avoit etd nommd prämier Direäeur de
la Compagnie ä Cayenne. On atten-
doit tout de fon zdle & de fes lumidres.
II fe noya ä la porte de la Conference.
Cctte mort ne rctarda pourtant pas le
voyage : on arriva heureufement au
Havre. Des deux Vaifleauxquela Com-
pagnie avoic achettez , on n’en trouva
qu’un en dtat de partir : il fallut plus
de trois femaines pour prdparer Pautre.
Defßtt du On mit enfin ä la voile le fecond de
cJzcc dC Jui^et La navigation fut longue
* & ennuyeufe. Hs eurent de longs cal-
mcs : & pendant ce tcms les efprits des
Affociez , qu’on appelloit les Seigneurs
de la Colonie , s’cfchaufcrent : ~ils fe
brouillcrent 6c s’aigrirentcontre le Sieur
de Roy ville , qu’ils avoient nommd G£-
i>£ral de la Colonie pour trois ans. IIs
prdtendirent avoir ddcouvert le deflein
que ce Gdndral avoit form^ de les fai-
re tous p£rir , & de fe rendre maitre
, .,de la Colonie : & les chofes en vinrent
julques iäque les Seigneurs de la Colo-
ne. *“ nie poignardtfrenc kur C^nAal la rniit
kdu
in Guine’e et a Cayenne.
du U. Septcmbre , & le jettdrent ä la
Mer.
Cette morc ne caufa aucun ddrange-
ment confiddrable dans l’entreprilc..
Meffieurs les Seigneurs de la Colonie
juftifierent de leur mieux leur a&ion
devant leurs Sujets. On fit quelques nou-
veaux rdglemens bons & utiles , s’iU
avoient etd fuivis ; & on arriva enfin ä
Cayenne le 19, Septembre , apres une Armee 2
traverfee de trois mois moins deux. CaYtiiac*
jours.
Les Francois qui dtoient de la Com-
pagnie de Rouen voyant ces deux gros.
Vaifleaux avec le pavillon blanc , cru-
rent que c’dtoit le fecours qu’on leur.
avoit promis : ils arbordrent le paviiloa
blanc au Fort 5 & comme ils virent que
les Pilotes ne fgavoient pas bien la paifde
pour entrer dans le Port, fixdesprinci--
Eaux fe mirent dans un Canot , & yinrenc
ileurmontrer.
Ce Canot ayant rencontrd' une cha-
loupe des Vaiffeaux , qui cherchoit le
chenal de la riviere cn fondant , le leur
montra. Le Chef nommd le V andangeur*
qui dtoit le prdmier Commis du Fort s ,
entra dans la chaloupe s on l’y retint.
& on obligea ceux qui dtoient dans le
Canot ä fe rendre ä bord de l’Ämiral».
Les Seigneurs de la Colonie les y recurent
a merveilles , & leur promirent le double *
des interets qu’ils avoient dans leur Com-
pagnie,
$4 Vor ages
On envaya enfaite commander na
Gouverneur du Fort de venir ä 1’ Amiral ,
& de remettre fa Fortereffe entre les mains
des Seigneurs de la nouvelle Compagnie.
II obe it, & on en prit poffeffion le jo. Sep-
tembre 165z.
Voila donc une nouvelle Compagnie
dtablie ä Cayenne, ayanc ä (ä töte unc
douzaine de Seigneurs de la Colonie,
C’en etoit trop pour la conduire com-
me il failoit. ' Audi commencdrent-ils ä
caballer les uns contre les autres , & ä
projetter d’en affafliner quelques -uns.
Le complot ayant dtd decouverc , on
en arreta quatre , un del'queis eut la
tete tranchde le zi. D&rembrc fuivanc ,
& les trois autres furent privez des hon-
neurs de leur rang, & releguezdans une
Ui. d« Sei- iße jufqu’ä ce qu’il fe prüfen-
^U“ua.utat une occafion de les faire paffer aux
trois Antifies.
autres iom Cette exdcution diminua le nombre
aams' des Seigneurs de la Compagnie , outre
que la morc en avoit ddjäcmportddeux,
mais eile ne mit pas la paix entre ceux
qui reftoient. Le Gouvernement devint
pire que jamais : (ans rime ni raifon on
le brouilla avec les Indiens : on les pil-
la , on en enleva quelques uns. Les
Indiens prirent les armes , pillerent &
brülerent quelques quartfers , maffaerd-
renc quelques-uns de ces Seigneurs , &c
quantitd d’habitans. La famine & les
maladies en firenc perir un plus grand
nom-
en Guine’e et a Cayenne 8?
nombre. Le refte fut contraint de fe
retirer dans le Fort, que le Gouverneur
avoit abandonne, apres avoirenleveune
barque de la Compagnie,^ pilld les pro-
pres foldats , & s’ecre fauvd chez les
Anglois de Suriname , qui en dtoient alors
maitres.
Les Indiens pilldrentle refte des quar-
tiersdes Frangois , & les lerrerene de fi
pres dans le Fort , qu’ils les obligdrent
enfin d’abandonner l’Ifle , le Fort , le3
Canons , les armes , les marchandifes , &
gdndralement tout ce qui ne put pas etre
embarqud dans une mdchante barque
qui leur reftoit , & dans deux ou trois
Canots, qui leur furent fournis par les
Indiens , avec une quantitd de vivres ,
pourfe retirer chez les Anglois, & de ha
a la Barbade.
Ainfi fut diftipde cctte Colonie qui abandom^J
avoit taut coüte , & qui ne demeura Cayenne,
dans cctte Ille que jufqu’ä la fin deDd-
cembre 1653. Sa deroute entrainaavec
eile ce qui reftoit de edle de Rouen 5
& on eut en France le deplailir d’ap-
prendre que les Indiens avoient chalfd
d’une bonne Place & d’une Ille une
Colonie , qui auroic cte allez nombreu-
fe pour les foumettre tous , li eile avoit
dte gouvernee par des gens fages , unis
entre eux , & qui n’euflent point eu l’am-
bition de commander, & de s’driger en
Tyrans ; ce qui a caufd les meurtres &
la divifion perpetuelle qui a ded entre
D 7 ces
V 0 r A G E s
ccs Seigneurs de la Colonie. A quoi
on peut ajoüter que s’ils avoient dtd fe-'
courus par les Direäeurs qui dtoient
en France, & qu’on leur eüt envoy 6
des vivres & des hommes , comme on
le devoit faire , ils auroient dtd en dtat
de refifteraux Indiens, & de fe conferver
dans leur pofte.
LeLecteurquivoudra voir la ftiite de
cette Hiftoire , la trouveca fort amplemenc
dans le livre du Sier Biet , auquel je le prie
d’avoir recours.
On a toujours cru, &avec beaucoup
de fondement , que les Hollandois eta-
blis ä Barbiche avoient dtd la caufe de
la guerre & des trahifons que les In-
diens firent fans difcontinuation ä cette
Golonie naiffante. Ces Rdpubliquains
ne voyoient qu’avec une extreme ja-
loufie cette belle terre entre les mains
des Francois , pendant qu’ils dtoient
obligez de deflecher des marais infeäs ,
& que tous autres qu’eux n’auroient ja*
mais old entreprendre de faire va-
loir.
Les Anglois avant chaffe les Hollan-
dois de Ja rividreue Surinam , s’y dtoient
dtablis , & s’etoient emparez du Fort
que les Franqois y avoient dlevd. ä la
gauche de l’embouchure de la rividre ,
pendant le gouvernement tyrannique
du Sieur de Bretigny . Ils l’avoient trou-
vd abandonnd, de cn aflezmauvaisdtat:
fo ravoient.relevd & beaucoup augmen-
en Guine’e et a Cayenne: %j
x6 , & ils fe fcroient bien affermis däns
ce pofte, & le long de cette rivtere, fi
les Holandois n’avoient trouvd lc moyen
d’y rentrer , par uh traite qu’ils firent
avec eux , en vertu duquel ils leur cd-
ddrent leurs dtabliflfemens voifins de la
nouvelle Angleterre 5 & rentr£rent ainfi
en pofleffion de Suriname & des terres
occup£es par les Anglois,dont celles de
la rividre de Maroni faifoient partie. Ils
rentrent donc de nouveau en pofleffion
de la forcereAfe, & ils en font demeurez
maitres depuis ce tems lä. La Colonie
qu’ilsy ont dtablie eft ä prdfent une des
plus confiddrables de l’Amdrique.
On ne fqait pas tout ä fait au jufle
quand ils s’empardrent de Cayenne 5 ni
s’ils la prirenc de vive force für les Sau-
vages , ou fi ce füt par quelque trait£
qu’ils firent avec ces peuples.
II y a apparence qu’ayant excitd les In-
diens ä nous faire la guerre,ils s’accom-
mod£rent aildment avec eux du Fort &
des habitations que nous avions dtd för-
cez d’abandonner ; & qu’entre notre fui-
te & leur dtabliflement dans Cayenne , il
n’y eut pas un tems bien confiddrable.
C’eft fe mocquer des gens de dire,com-
me a fait mon Confrere le Pdre du Ter-
tre , que quelques Hollandois & quelques
Juifs chaflez du Br^fil par les Portugals,
ayant abord£ ä cette Ine , & y trouvant
des Jardins , c’eft-ä-dire des habitations
toutcs faices & un bon Fort bien muni
de
SS V O Y A G E S
Canons, ils n’avoient pas fait difficultd
de s’y dtablir. Les Sauvages ne l’auroienc
pas löuffert , s’ils n’avoient dt d d’accordi
& ils feroient bien venus ä bout d’une
poignee de gens , eux qui venoient d’en
chalfer une Colonie entiere nombreufc
& bien armde. Les Hollandois s’y eta-
hlirent donc de grdä greavcc les Indiens,
& s’empardrent ainfi de ce qui nous ap~
partenoit. Mais la ndeeflite oü nous nous
dtions trouvez de nous retircr , ne pou-
voit pas nous öter le droit que nous a-
vions für cette Ille, & für les terres ad-
jacentes: & quand meme la Coionie au-
roit eddd fes droits de fouverainetd que
le Roi avoit inconteilablement für ces
terres , ccs droits font inaiidnables par
tout autre que par le Prince meme a qui
ils appartiennent: tout le monde en con-
vient, ou en doit convenir.
De quelque fa$on que les Hollandois
fe fuflent mis en poffemon'de Cayenne,
ils demanddrent une commidion aux E-
tats d’Mollandc , qui l’accorddrent ä
Guerin Spranger & a fes Alfocids. C’d-
toit un homme d’efprit , dont la fagefle
& !a bonne conduite mirent bientot cet-
te Ifle en rdputation. II en chaffa de for-
ce ou par accommodement les Indiens
qui y avoient des habitations: il les obli-
gea de fe retirer dans la terre ferme: il
augmenta les fortifications s fit degrands
ddtrichemens ; dleva des fucreries ; & y
fit cultiver avec fuccez lecotton , lerocou,
l’indi-
EN GuiNE’ß ET A CAYENNE. Sp
I’indigo , & les autrcs marchandifes, dont
il Failoit un commerce avantageux avec
oeux de Ta nation , & autres qui y ve-
voienc traiter. II y vivoic en paix lorfquc
Monfieur le Fcvre De Ia Barre Maitre
des Requätes , & qui avoit dtd Intendant
en Bourbonnois,prit la rdfolution defor-
mer une nouvelle Compagnie , & d’dta-
blir une Colonie qu’il efpdroit avoir un
plus heureux lucces , que celles dont
nous venons de parier, li fut porte ä
cctte rdlolution par les recits avantageux
que lui firent quelques particuliers qui a-
voient dtd dans les prdeddentes Colonies,
& lurtout par le Sieur liouchardeau , qui
avoit fait quelques voyages dans la terre
ferme de 1’AnWrique , dans l’lile de
Cayenne, 6l dans les Antiiles. Ces voya-
ges le faifoient regarder en France com-
me l’homme le plus inftruit & le plus au
fait des affaires de ces vaftes pais. Ces
deux Meffieurs drefferent un projet de
Colonie, qu’ils prdfenterent ä Monfieur
Colbert Secrctaire & Miniffre d’Etat ,
dont tout le monde ä admird le vaftc
gdnie, & l’application continuelle ä l’d-
tabliffement du Commerce , de la Navi-
gation , & des Colonies.
Le projet plut ä ce Miniffre dclaird :
il le goüta : il i’approuva : il en parla
au Roi, & eut fans peine l’approbation
du Monarque. Il die ä ces Meffieurs
qu’il failoit faire une Compagnie, & que
la Majeff d l’appuyeroit de Ion autoritd ,
la
pO VOYAGES
!a prot£geroit, & l’aflifteroit d’hommes,
d’argenc & de vaiffeaux.
Mr. De la Barre parla de fon deffein
ä quelques-uns de fes amis , & en peu
de tems il en afTembla vingt, qui demeu-
rdrenc d’accord de mettre chacun dix
mille livres, pour former le fond de la
Compagnie, ä laquelle on donna lenom
de Compagnie de la France Equinoc-
tiale.
C’eft ainfi qu’elle eft appellde dans les
Lettres Patentes de fon dtabliflement ,ex-
Eedides au mois d’Odobre 1 663. oü les
ornes de laconceflion {ent la rividre des
Amazones, & cclle d’Orenoque.
Ces prdmiers vingt Intdreflez ne firent
entre eux aucuns (contrads : ils fe con-
tentdrent de pafier des ades particuliers
d’affociation dans le mois d’Aoüt 1663.
avec cette claufe infdrde dans tous ces
ades, de fournir chacun juiqu'ä la forn-
me de 20000 liures, s’il dtoit juge expe-
dienc pour le bien de leur Compagnie.
Je ne raporte point les Lettres paten-
tes del’dtabliffementde cette Compagnie,
feus le titre de Compagnie de la France
Equinodiale , parce qu’elle ne conferva
ce titre que jufqu’au mois de Juillet de
l’annde fuivante 1 66^. que le Roi ayant
caffd la Compagnie de 1628. & les autres
?ui avoienc dtd faites pour la nouvelle
rance ou le Canada, &ayantmeme ob-
ligd les Seigneurs particuliers des Anti-
fles de raporter leurs contrads d’aequifi*
tion
en Guinea et a Cayenne, pr
rion pour en etre rembourfez , il remic
toutes les Compagnies qui avoient 6t6
jufqu’alors,en une feule Compagnie fous
le nom magnifique de Compagnie deslR-
des Occidentales.
On voic dansle ddnombrement dester-
res dont le Roi accorde la conceflion ä
cette nouvelle Compagnie , que fes bor-
nes da cötc du Brdfil fonc toujours Ia
riviere des Amazones , 6c du cötd des
Efpagnols Ia riviere d’Orenoque rquoi-
que les Hollandois euffent des £tabliffe-
mens entre cette riviere 6c celle de Ma-
roni : marque affur<5e que depuis que les
Francois avoient decouvert ces cötes 6c
les avoient fr6quent<5,ils avoient toujours
eu des droits lur ces Cötes , 6c für les
terres du dedans de ce vafte Continent.
La Compagnie de la France Equino-
xiale ne manqua pas de prdfenter au Roi
le Sieur de la Barre pour ötre le Gou-
verneur de l’Ifle de Cayenne , 6c le Chef
de toutes leurs affaires dans ce pais-lä.
Sa Majeftdl’agrda 6cl’honora de la com-
miffion de Ion Lieutenant - G£n£ral dans
les terres de l’Amerique Mdridionale ,
depuis la riviere des Amazones jufqu’ii
celle d’Orenoque , avec ordre ä M. de
Traci Confeiller en fes Confeils d’Etat
6c privd, 6c Lieutenant General en fes
Armdes, qu’ellc envoyoit en qualitd de
fon Lieutenant G6ndral , taut par terre
que par mer dans TAmcrique Meridio-
nale & Septentrionale , de mettre la nou-
velle
pi VOYAGES
veile Compagnie 6c le fieur de la Barre
en poflelfion de 1’Ille de Cayenne & ter-
res en ddpendantes, depuis la rividre des
Amazones jufqu’ä celled’Orenoque ,d’en
chafTer ä main armee tous ceux qui s’y
pourroient etre dtablis, & amres chofes
contenues dans la commiflion dudit Sieur
de Traci da 19. Novembre 1663.
Premier Le Roy ne fe contenta pas d’avoir £ta-
Armcment bl i la Compagnie de la France Equino*
d<j xiale , par les Lectres Patentes qu’il lui
Fifnce e avoit fait expedier , il y joignit des le-
qmnoxia- cours actuels & confid^rables. II fit ar-
mer deux de fes Vaifleaux de guerre
pour efcorter ceux de la Compagnie, 6t
M. Colbert du Terron qui dcoit Inten-
dant de Police 6c de Marine ä la Rö-
chelte 6c päys d*Aunis,eut ordre de veil-
ler Für cet armement, 6c de faire la plus
grar.de diligence qu’il fe pourroic, afin
?ue les Vaifleaux que le Roy pretoitäla
lompagnie , 6e ceux qu’elle faifoit 6qui-
per , fuflent en bon ecat.
II fit la revue des gens que la Com-
pagnie avoit levrfs , 6c il en choifit dou-
ze eens qu’il fit embarquer , parne für
les Vaifleaux du Roi . 6c le refle für
ceux de la Compagnie. Elle en avoit fait
equiper cinq 5 trois grofles Hutes , un
Flibot, 6c une Fregatte. Outre les trou-
pes de la Compagnie , il y avoit dans les
Vaifleaux du Roi des compagnies d&a-
chces des r^gimens d’Orleans , d’Eflra-
des , de Poitou , & de Chambelay , a-
vcc
EN GüINt’E ET A CAYENNE. 93
vec quancitd d’Officicrs & de Volontai-
res.
Cctre Flotte mit a la voile de la racie
de la Rochelle ie 16. Fevricr 1664 Elle
srriva a la rade de Maddre le 15. Mars
fuivant. Mr. De Traci prdtendit que
la forterefle Portugaife lui rendroit le (a-
lut qu’ii lui feroic coup pour coup; &
que quand il partiroit eile le lalueroit
la prdmidre , comme c’dtoit alors la cou-
tume.
Je rcmarque exprez cette circonflance,
pour faire voir combien Ie pavillon dtoic
relpecld.
Le Gouverneur de Maddre n’ayant
pu s’accommodcr de ces propofitions ,
011 convint qu’ou ne le lalueroit point
de part ni d’autre.
On traita dans cette Ille , & dans cel-
Ie de S. Yague, la Capitale decelles du
Cap verd , quantite de chofes dont 011
avo't befoin pour k voyage , & pour l’u-
tilitd de la Colonie qu’ötf alloit dtablir ,
& on artiva ä la rade de Cayenne le on*
zidme May.
II cnvoya auflitöt un Officier au fort. . .
de C< perou , prier de la part le Gou
verntur de fe rendre a bord du Vailltau
du Roi, ou il lui expliqueroit les inten-
tions de Sa Maieftd.
Le Sieur Guerin Spranger vit bien
que c’etoit une fommation de rendre la
Place: & comme il n’dtoit pas en dtat
de la defFendre contre une li puilTänte
flotte,
94 V O Y A G E S
flotte , qui l’emporteroic de vive force
& le priveroit des avantages qu’il pour-
roit retirer d’une capitulation honora-
ble, il offrit de capituler. Les articles
en furent drell’ds & ddbattus , & ä la fin
fignez le 15. May de la meine annee
1664; & le Fort & l’lfle remis ä Mon-
fieur De la Barre , qui en dcoit nomsnd
Gouverneur.
Jtift de Cayenne & les terres qui en ddpen-
Cay<r.ae, dent revinrent ainfi au pouvoir des
Franqois , ou de la Compagnie de la
France Equinoxiale. Les Indiens ne
Sarurent point pour s’y oppoler : ils a-
andonndrent les bords ae la Mer, fe
retirdrent le plus avant qu’ils purentdans
les terres : & comme ces Barbares ne
favent ce que c’eft que de pardonner les
Injures, ils crurent que les Francois n’d-
toien revenus en fl grand nombre , que
pour les punir de leurs trahifons, & des
mafiacres qu’ils avoient faits des Francois,
& qu’ils les alloient exterminer. Ön fut
long-tems fans en voir aucun. Ils fe ra-
procherent ä la lin peu ä peu : & coxn>
me ils virent qu’on n’avoit fait aucun
mal a quelques-uns d’entre eux que le
hazard avoit fait tomber entre nos mains,
& qu’on renvoya fort contents du bon
traitement qu’on leur avoit fait , ils dd-
puterent quelques-uns de leurs Chefs,
qui vinrent demander pardon du pafld ,
& nous promettre une alliance, & une
fiddiitd inviolable.
Mr.
eh Gcine’e et a Cayenne. 95
Mr. De la Barre 1 es dcouta favora-
Element , & leur fit acheter un peu
eher une paix qu’il avoit envie de leur
donner.
On convint donc avec eux qu’ils n’au- Concorde
roient plus de terres dans l’Ifle : que ^ *yzQ
nous ferions maitres de nous dtablir
dans la grande terre, par touc oü nous
le jugerions ä propos : que fi les terres
qu’ils occupoient nous convenoient , ils
ieroient obligez de nous les ceder , a-
pr£s qu’ils en auroient enlevd ce qu’ils
y auroient mis en terre : qu’ils ne fe-
roient point d’alliance avec les Hollan-
dois , les Anglois , & les Portugals : &
qu’ils aideroient & deftendroient de
toutes leurs forces les Franqois qui i-
roient ä la chafle, ä la peche , ou ä la
ddcouverte du pais. On les obligea en-
core ä ramener au Fort les efclaves &les
engagez de la Compagnie, qui s’en fui-
roient , ou qui voudroient fe retirer par-
mi eux ou chez lesEtrangers. Au moyen
de ces conventions on leur promit d’ou-
blier le paffd ; 3c on leur permit la trai-
te libre , tant avec la Compagnie qu'a-
vec les habitans.
II requrent ces conditions avec une
joye infinie: ils en donndrent des mar-
ques par des chants 3c des danfes : ils
promirent de s’y conformer eux & leurs
enfans: 3c pour en donner des preuves,
Ils rapportdrent quantittf de chofes
qu’ils avoient enlevccs de la forterelTe,
95 VOYAGES
ramen^rent quelques jeunes gens qu’ils
avoient gardez parmi eux, qui fe trou-
v6*ent en 3tat par la langue qu’ils a-
voient apprife d’etre utiles au Commer-
ce que la Compagnie ouvric avec eux.
Cette Colonie, qui fe trouva d’abord
de plus de mille perfonnes, fembloit de-
voir faire de grands progr^s dans unaufli
bon pa'is que cclui ou eile avoit tout
en abondance , & oü les travaux
n’dtoient traveriez par aucune guerre
dtrang^re ou inteftine > car les choles
avoient t?t<5 fi bien rdgldes , qu’il n'y eut
aucune Edition. Le Sr. De la Barre
Gouverneur , & le feul InterdW de la
Compagnie , y dtoit abfolument le mai-
tre: fo ordres dtoient £x£cutez au pied
de la lettre : tout le monde obdilfoitc
On continua äd£fricher,& ä faire valoir
les dtabliffemens que les Hollandois a-
voient dtd forcez d’abandonner : 3c les
Dircdteurs qui £toient cn France eurent
fujet de fe louer des retours qu’ils regu-
renc.
Mr. De la Barre ne demeura dans fon
gouvernement que jufqu’ä ce qu’il eüt
appris que la nouvelle Compagnie de
la France Equinoxiale £toic unie ä cel-
le que le Roi forma en 1665. fous le
titre de Compagnie des Indes Occi-
dentales. L’int£reft qu’il avoit dans la
Compagnie qu’on venoit de difloudre ,
& celui ou’il devoit avoir dans la nou-
velle, l’obligea de paffer en France, apres
avoir
EN GüINL’fi ET A CAYENNEJ 97
avoir nommd pour Gouverneur de Ca-
yenne en fa place fon frere le Chevalier
De Lezy.
Cependant le Roi ayant dt 6 obligd de u crtc
ddclarer la [juerre aux Anglois en faveur dedaiee
des Hollandois le z 6 Janvier 1666, la «ux An«
nouvelle & grande Compagnie des In- f^ca
des Occidentales fongea a envoyer dans *
les Ifles de terres de fa concellion les
fecours dont eile prdvoyoit qu’elles pour-
roient avoir befoin. Elle fit dquiper huic
navires grands & petits qu’clle chargea
de troupes , de munitions de guerre &
de bouche, de gdndralement de tout ce
qui dtoit ndcefläire pour deffendre les
Ifles Franqoifes , de attaquer cellcs des
Anglois.
Le Roi y envoya quelques compagnies
de fes troupes fous le commandement du
fieur de S. Leon Capitaine au Regiment
de Navarre de Sergent de Bataille , dt la
Compagnie prdfenta au Roi le fieur de
la Barre pour dxercer für toutes les Ifles
de terres de leur conceflion la Charge de
Lieutenant Gdndral qu’il dxercoit für
Cayenne dt fes ddpendanccs dans°le tems
de la Compagnie de la France Equinoc-
tiale. Le Roi agrda les foins de la Com-
pagnie.
La Flöte mit ä la voile le 2 6 Mai 1667
avec un tres-bon vent,mais ayant erlan-
ge le mdme jour , il y eut une temperte
5 furieufe que tous les Vameaux furent
obligez de reiacher au port d’oü ils ve-
To'riie IIL £ noient
2$ V O Y A G E S
noient de partir , & celui que comman-
doit M. De la Barre fe trouva teile-
ment incommodä , qu’il tut juge hors
d’etat de faire le voyage ; il fallut donc
ddcharger toute la carguaifon dans un
autre Vaifleau de la Compagnie.
Dans cet intervalle il arriva un Na-
vire des Ifles qui donna avis que les
Anglois de S. Chriftophe avoient atta-
que les quarders Francois. On envoya
cet avis ä la Cour , 6c cependant le fieur
De la Barre ayant conferd avcc l’Inten-
dant de la Marine 6c les Dirc&eurs de
la Compagnie qui ätoient ä la Rochelle,
mit ä la voile le S Juin 1667 avec
fa Flöte, & au lieu d’aller ä Cayenne ,
fuivant le prämier dellein , il räfolut
d’aller ä la Martinique y porter les fe-
cours donc il dtoit dvident que cette
Ifle 6c les autres Ifles Franqoifes de-
voient avoir un befoin preflant. Il ar-
riva ä Madäre le 2S du memc mois de
Juin ; il s’y arreta dix jours. De la il
tut ä S. Yague une des Ifles du Cap
verd, 6c y demeura autant, 6c n’en par-
tit que le 25 Juillet, aprez avoir de nou-
veau changd de deflein 6c repris le prä-
mier qu’il avoit eu d’aller a Cayenne,
dans la crainte de fe trouver aux envi-
rons des Ifles dans le tems des ouragans.
C’etoit une terreur panique , ou plu-
tot un prdtexte pour aller revoir fa che-
re Colonie qu’il avoit quelque intcret
particulier de foutenir plutöt que les au-
tres
en Guine’e et a Cayenne. 99
tres Irtes. Son Vaiffeau fuivi des fept ou
huit autres qui compöfoient la Flotte,
prirent donc Ia route de Cayenne, mais
ils eurent des vents fi contraires , des
calmes fi ennuyeux , & enfin une fi grof-
fe temperte que toute la Flotte fut dilper-
fde, 6z fe voyant au bout de quarante
jours de navigation fans eau 6z fort 6-
loignd de Cayenne , il reprit le dertein M_a;r.
d’aller ä Martinique. 11 y arriva feul auNavig*-
commencement d’Oclobre. tion du
Le refte de fa Motte qui n’<5toit pasf^J?
informd de ce nouveau changement, mi- * *
vit la route de Cayenne, y arriva un peu
cn defordre ä peu pr£s dans le menie
tems que le fieur De la Barre arrivoic ä
la Martinique, & y ddchargea toutes les
munitions de guerre & de bouche donc
le Chevalier de Lezy crut avoir befoin.
Ils pourfuivirent leur route apres cela
6z arriv^rent ä la Martinique ä la fin
d’Oclobre.
Cependant les Anglois qui avoient e-
te battus aux Iiles du vent voulurent fe
venger für Cayenne du peu de fuccez
qu’ils avoient eu für les Colonies Fran-
goifes,en attendant qu’ii leur vint d’An-
gleterre des fecours qui les mifiTent en
etat de rdparer leur perte. Ils firent une
Flotte compofce d’un Navire de guerre
allez gros , de fix Frdgates 6z de deux
petits ßätimens de traniport 6z parurenc
a la vue de Cayenne le vingt deuxi6ne
Oclobre.
E 2
Ls
]00
V O Y A G E S
Le Chevalier de Lezy qui en etoic
Gouverneur crut d’abord que c’^toit le
fieur De la Barre fon frerc. II <5toit alors
a Mahury 5 il en partit für le champ &
vint ä ll^mire pour en £tre aftiire. A
tout hazard il fit donner l’allarme afin
de faire prendre les armes aux habitans.
Il arriva au Fort de Ceperou & y trou-
va un Brigantin que le fieur De la Bar-
re lui avoit envoyd , chargd de muni-
rions de guerre & de bouche pour lui
donner avis qu’il alloit etre attaque par
les Anglois. Ce petit Bätiment £toit ar-
riv<£ eif meme tems que les Anglois, k
comme il lui falloit bien moins d’eau
qu’aux Vaifieaux Anglois , il dtoit entrd
dans le port & dcoit mouille fous le
Fort.
Il ne douta point apres cet avis que
les Vaifieaux qui paroißöient ne fufient
ennemis 5 il fit redoubler l’allarme, &
s’^tant mis a la tete de deux eens hom-
mes, il marcha en diligence du cöt£ de
Rdmire pour fe joindre au fieur d’E-
tienne fon Major qui y dtoic avec cent
hommes. Il fit mettre fcs gens cn batail-
le & attendit la pointe du jour pour
voir ce que les ennemis entreprendroienc
& s’y oppofer.
En effet des que le jour parut on d£-
couvrit que les Anglois fe difpofoient
ä faire leur deicent.. On vit quatorze
Chaloupes chargdes de troupes qui vin-
rent mouiller leurs grapins ä BIflet ä
en Guine’e et a Cayenne, ici
Cabrittes tout proche de Cayenne. A-
prcs qu’ils eurent fait environ unc lieue
ils revinrent tout d’un coup vcrs Remi-
re. Ces mouvemens diffdrens n’&oient
que pour fatiguer nos gens qui les fui-
voient. Ce ftratagdme leur rdüffit. Le
Gouverneur qui prit la meme route , le
trouva allez peu fuivi de fes gens qui c-
toient obligez de faire un fort grand tour
ä caufe des arbres 6c d’une ravine difli-
cile ä paffer; de forte que quand le Goii-
verneur arriva ä l’endroit ou ils defcen-
doient , ii trouva que quelques Chaloup- L5S An-
pes avoient dejä mis ä tcrre cinquante a
ioixantc hommes qui avoient plantd leur tenc.
drapeau lur le fable.
Le Gouverneur alla ä eux courageu-
fement, tira fon coup de piftolct d’aflez
proche ; quinze ou vingt foldats qui
l’avoient fuivi tirerent aufll , _ mais de
loin & fans eftet. Les enncmis fircnt feu,
6c aulli mal , il n’y eut que le Gou-
verneur qui fut iegerement bleff£ ä l’£-
paule, 6c Ion Major un peu d’avantage ä
la hanche. Ils le retirdrent für une pe-
tite hauteur , d’oü s’appercevant que les
autres Chalouppes ctoient encore dloi-
gndes , ils crurent qu’ils pourroient d£-
faire les Anglois qui dtoient a terre avant
qu’ils puffcnt etre foutenus. Le Cheva-
lier de Lezy cria ä fes gens : allons, l’d-
pce ä la main : mais ii s’appercüt que la
pliipart de fes gens n’en avoient point ,
6c n’dtoient arm£s que de fufils; il prit
E 3 donc
te Gou-
verneur
abandon-
nc ndc»
101 V O y A G E s
donc le parci de fe retirer au Fort &
de commander ä fes gens de Py fuivre.
La r£gle ordinaire des retraites , eft
que le Commandant marche ä la queue.
Celui-ci fe mit ä la tdte , prdcaution
fage, il craignoit que fes gens ne s’e-
garalfent. Mais les Anglois contens de
iä retraite ne le pourfuivirent point, &
lui donndrent tout le loilir de fe retirer
ä fon aife. II y arriva donc tranquille-
ment. On paniä fon egratignure- 11 en-
voya des gens ä la decouverte pour ob-
ferver les mouvemens des ennemis : ils
lui raport^rent que les Anglois paroif-
ioient contens de leur defcente, & qu’ils
ne faifoient aucun mouvement. II n’en
falloit pas d’avantage pour le raffurer
lui & lä Colonie, cc iä garnilon, puif-
que cela leur donnoit le moyeu de
tranfporter dans le Fort tout ce qui
pouvoit y etre ndceflaire pour y faire
une longue rdfiftance. II pric donc une
r^lolution toute oppofbe : ii donna or-
dre aux habitans & aux foldats de le
venir joindre ä cinq iieues de l’Ifle oü
il prdcendoit fe retirer , & fauver fon
monde chez les Indiens nos amis , &
lans autre formalitd il s’embarqua avec
fon Major bleflb , quelques autres Of-
ficiers & ceux qui purent entrer dans la
barque oü il fe jetta avec une prbcipi-
tation tout ä fait indigne d’un homme de
guerre, en difant ä ceux qu’il abandon-
noit qu’il leur laiffoit une barque & des
canots
en Guine'e et a. Cayenne, rc^
canots pour fe fauver en terrc ferme
chez Ies Indiens.
Cecte retraite ou plütöt cette lache
fuice du Gouverneur acheva d’abbatre
le coeur aux habitans & aux foldats qui
reftoient. Un Sergent nomme Fdranc ,
Suifle de nation tächa de leur faire pren-
dre une rdfolution digne de leur nation.
II en ramafTa une centaine qu’il condui-
fit au Fort. Ils dlurent un autre Sergent
nommd la Buchoterie pour les Comman-
der j mais le coeur ayant encore man-
qud ä celui-ci, il s’embarqua für ies dix
hcures du foir avec ceux qui le voulu-
rent fuivre & le lauva.
Le Sergent Suhle fe voyant encore ä
la tete de cinquante hommes , leur per-
fuada de tenir bon dans le Fort , leur
repr^lentant qu’ils etoient affez pour le
deffendre , ou du moins pour obtenir
une capitulation honorable > d’autant que
le Fort dtoit en bon dtat , bien pourvu
d’armes & de municions 6c capable de
faire p£rir bien des ennemis. Mais la Ea forre-
fuite du Gouverneur 6c de ceux qui l’a-
voienc imite les avoic tellement ctecou- Angio^
ragez, qu’ils obligdrent ce brave homme
d’envoyer demancler ä capituler.
Les Anglois y confentirent , a condF
tion qu’ils demeureroient prifonniers de
guerre, & vinrent lejour luivant für les
quatre heures apres midi prendre pofies-
fion de la Fotterefle. Ils y entrer £nt
au nombre de fix ä fepc eens hommes
E 4 dont
lo4 V o y a G E s
dont ils firent des ddtachemens qui s’env-
parerent des autres poftes de rille.
Le Chevalier Armand qui comman-
doitles Anglois, fachant que la paix le
traitoit en Europe , & que le traite
dtoit peut-ecre fait ou du moins fort
avancc , vic bien qu’il ne convenoic pas
aux Intereflez de la nation de confervcr
cette Ille qu’il prevoyoit devoir etre o-
bligb de rendre bientöt. II diftribua
donc fes gens dans Pille oü 011 ne trou-
va que des femmes & des enfans , &
pendant quinze jours fes troupes ne
firent autre chofe que piller & embar-
quer tout ce qu’ils y trcuvcrent. Ils
chargdrent dans leurs VaifTeaux tous les
canons, les armes , les munitions & les
vivres. Ils ddmolirent les fucreries , ils
arrachdrent tous les vivres qui etoicnt
en terre , 6c quand ils furent prets de
s’embarquer, ils mirent le feu par tout
fans dpargncr les Eglifes , dont ils pille-
rent les ornemcns , 6t les livres mSme de
la Compagnie, qu’on n’avoit paseu foin
d’emporter.
Ce fut ainfi que cette malheureufe Co-
lonie fut encore une fois ddtruite.
Apres cette expddition le Chevalier
Armand s’en alla ä Suriname, oü les Hol-
landois dtoient dtablis. Le Chevalier de
Lezy qui s’y dtoit retird avec environ
deux eens hommes , avoit donne a-
vis au Gouverneur Hollandois qu’il al-
loit ecre attaqud feloa les apparences ,
en Guine’b et a Cayenne, roy
& s’offrit de partager avec Iui les rif;
ques de la guerre. Le Gouverneur qui
ctoit un homme de mdrite 6c plein de
coeur requt ce fecours comme s’il lui
fut venuMu Ciel. Les Anglois parurent
quelque tems apres, on kur dilputa !a
defcente > leur grand nombre l’empor-
ta, apres qu’ils y eurent perdu bien des
gens. IIs attaqu^renc le Fort qui fut vi-
goureufemcnt deffendu. Le Chevalier
de Lezy y fit ce qu’il auroit du faire a
Cayenne 5 lui 6c les gens combattirent
en braves, 6c fecondcrent ä merveillesla
bravoure du Gouverneur Hollandois ,
6c les Anglois auroient obligez de
fe retirer avec honte fans la trahifon da
Major qui lcur iivra une porte de la
Fortereffe par laquelle ils entrerent, dans
le'tems que ie Gouverneur voyant la la-
chet^ d’une partie des fiens, le mettoic
ä la tete des Francois 6c de ce qui lui
reftoit de foldats fideles , pour repouffer
les Anglois. II fut pris, 6c le Chevalier
Armand loua fa bravoure 6c cellc des
Francois, 6c leur dit que s’iis s’etoienc
auffi bien defFendus ä Cayenne qu’ils ve-
noient de faire ä Suriname, leur Ille n’au-
roit pas changd de maitre.
Le Chevalier Armand ne jugea pas ä
propos de garder cette nouvelle con-
qudtes il fe contenta de la pilkr 6c d’en
enlever tout ce qui put entrer dans les
Vaifleaux. II s’en alla ainli triomphant
a la Bai bade, oü il mit ä terre les pri-
E 5 Ion-
Juflifica-
tion du
Chevalier
de Lezy
Gouver-
neur de
Cayenne.
10(5 V O Y A G E $
fonniers Francois & Hollandois , que
Milord Willougbi Gouverneur de cette
Ifle renvoyaä la Martinique , parce qu’il
avoit ddjä des avis certains de la con-
clufion de la Paix qui avoit dt£ trait(5e
•ä Breda.
Le Chevalier de Lezy arriva enfin ä
la Guadeloupe , oü £toit Ion frdre Ie
Lieutenant General, qui outre de fa lä-
chete ne le voulut pas voir. Des amis
communs firent des demarclies & obtin-
rent que le Chevalier leroit regu ä fe
juftifier. II prdfente ä cec eff et une
requete a Ion fr£re qui la renvoya ä M.
Du Lion Gouverneur de la Guadelou-
pe. Ce Tage Officier entendit les te-
moins, & comme c’dtoientles Officier3
qui avoient vaillamment abandonne leur
pofte lous la conduite de leur Gouver-
neur, on trouva qu’il avoit bien rem-
pli fcs devoirs , puifqu’il avoit combat-
tu jufou’ä Peffufion de fon fang. II fut
donc abious. M. De la Barre le vit , &
le trouvant dans la refolution d’aller r 6*
parer fa faute, ii lui rendit fon amititf &
les bonnes graces.
Le II P. Meorelet Jefuite, qui faifoit
les fonitions Curiales a Cayenne, & qui
s’dcoic fauve chez les Indiens avec un
bon nombre d’hahitans, donna avis ä M.
De la Barre de P£tat ou ilsfe trouvoient.
Ce ejui encouragea le Lieutenant G^nd-
ral ä rallier les debris de la Colonie & ä
la retablir«
Le
£N Guinl’e et a Catenne. 107
Le Chevalier de Lezy y retourna au
mois de Decembre de la meme annce
avec environ deux eens hommes, & un
bon nombre de Ndgres. La Compagnie
lui fournit Partillerie, les armes, les mu-
nitions de guerre & de bouche dont il
avoit befoin pour remettre für pied la
Fortereffe <Sc la Colonie. II prit pof-
feflion du Fort. Les Frangois qui s’d-
toient retirez chez les Indiens le joigni-
rent; & il le trouva bientöt ä la töte de
plus de quatre eens hommes.
La paix conclue ä Breda qu’on efpd-
roit devoir etre de longue durde, en-
couragea les habitans ä rdtablir leurs
manutaäures & ä faire valoir leurs ter-
rcs , & effedivement il y avoit lieu
d’cfperer qifapres tant de malheurs ar-
rivez coup für coup ä cette Colonie ,
eile deviendroit ä la fin aufli fforilfante
que celles des Ifles du Vent.
Mais le Roi ayant 6z6 obligd de d<5~
clarer la guerre aux Hollandois au com-
mencement de 16 jz , & les armees
vidorieufes ayant pdndtrd jufqu’a la
vue d’Amrterdam , apres avoir fubju-
gu<5 prefque toutes les autres places de
cette Rdpublique , ils fe virent ä deux
doigts de leur c-ntiere ruine. Ils cru-
rent qu’il falloit chercher une retraite
dans les pays dloignez , s’ils dtoient obli-
gez d’abanaonner le leur. Ils mirent en
mer une Flöte confuierable qui furpric
Cayenne & qui en ddlogea engore une
E 6 fois
Les Fran-
cois re-
prennent
Cayenne,
I03 V O Y A G E S
fois le Chevalier de Lezy. La plupart
des habitans las d’etre fi louvent chaflez
& ddpouillez de leurs biens , s’accom-
moderent avec les Hollandois & demeu-
rdrent dans la pofleflion de leurs biens
par des traitez qu’il firent avec eux.
Le Chevalier de Lezy pafla en France
& juftifia comme il put fa conduite au-
pres du Miniftre. Car le Roi voyant le
uefordre des affaires de la Compagnie
qu’il avoic dtablie en 1664 , reünit les
Künies'au Ifles ä fon Domaine en 1674, & les fic
domainc gouverner par des Officiers de guerre
du Koi. 5; jcs intendans , comme les autres Pro-
vinces de fes Etats. Ainfi la perte de
Cayenne rctombant uniquement für le
Roi, M. Colbert Miniftre & Secreraire
d’Etat ayant le ddpartement de la Mari-
ne ne fut pas plutöt que cette Ifle avoic
de d furprile par les Hollandois , qu’il
fongea ä la reprendre.
Le Comte d’Eftrdes depuis Mardchal
de France , & qui dtoic alors Vice-A-
miral,eut le commandement d’une Efca-
dre de dix Vaifleaux de guerre, dequatre
Frdgates & des bätimens de Charge qui
dtoienc ndeeflaires. II mit a la*" voile
de la radc de Breft au commencemenc
d’Oclobre 1676. Les Vaifleaux mar-
chands qu’il convoyoit , & quelques-
nns des liens qui dtoient mauvais voi-
litrs furent caufe qu’il n’arriva ä Saint
Yague une des Ifles du Cap Verd,que
le 4* Novcmbre, &c qu’en dtant part*
en Guine’e et a Cayenne. 109
le 9 . du meme mois , il n’arriva ä Cayenne
quele i7.D6cembre. llmouillaäl’An-
ced’Armireätroislieucs du Fort.
On avoit ^u par un Frangois forti
du Fort de Cayenne depuis quinze jours ,
que la Garnilön dtoic compoföe de 300
hommes , qu’ils avoient beaucoup aug-
mente leurs fortifications , qu’ils les Etat de
avoient palitfad6es de nouveau , qu’ils nüe de
les avoient environndes d’un large & pro- Cby€unc‘
fond fofle , qu’ils avoient cleve des ca-
valiers 6t fait des batteries für iefquelles
ils avoient mis vingt-iix canons qui bat-
toient de front 6t fen flanc les ouvertu-
res des bois par Iefquelles on pouvoitve-
nir ä eux 5 en un mot qu’ils 11’avoient
rien oubIi6 de tout cequi leur dtoit n6cef-
fairepour faire une longue 6t vigoureufe
rcfiftance.
La defeente fe fit le iS. Ddcembre , £>*fcentc
011 mit ä terre huit eens hommes quep^pj®^
l’on partagea enfuite en dcux corps ,(0iics^n'
chacun de quatre eens hommes. Quoi-
que la plupart des foldats fuflent de
nouvelle lev6e ou des matclots, ils e-
toienc conauits par des Officiers fifages,
li experimentez 6t fi braves qui avoient
ä leur tete le Comte d’Eflr6es qu’on
eut tout le fucces qu’on devoic attendre
tl’une entreprife fi bien concertee 6t fi
hardie.
On donna tout le 19. aux troupes
pour fe repofer , tant des fatigues du
voyage, que des peines qu’ils avoient ea
E 7 ä la
llo V 0 Y A G E S
ä la defcente & au döbarqucment des
outils necdlaires ä l’attaque &desmuni-
tions de guerre 6c de bouche.
Lc Vice-Amiral jugea prudemment
que s’il faifoit ion attaque de jour , fes
troupes feroienc trop expoföes au feu
du canon 6c de la moufqueterie des en~
nemis. II rdlolut donc de la faire de
nnit. On pafFa les bois& les defitldsqui
font depuis Remire jufqu’ä deux eens
pas du retranchement des ennemis avcc
allez de peine , ayanc pour guides les
habitans Francois que les Hollandois
avoienc lailfez dans leurs maifons apres
les avoir entidrement döfarmez. Ils a-
voienc eu la precaution d’enfermcr dans
la Forterdle ceux dont ils avoient le
plus a craindre.
On arriva ici ä !a vue des retranche-
Atraquc mens. On s’y forma, & iesfepttroupes
des retrwn qui devoient donner en meme tems ,
chcmcns. ayanc jeurs Officiers ä leur töte 6c plu-
fieurs Volontaires entre lcfquels etoit Ic
Chevalier de Lezy plus intdefle qu’un
autre ä la reprife de cette Place qui le
regardoit perlonnellement , marcherent
aux ennemis , des que le V ice- Amiral eut
fiic donner le fignal ; ils le firent avec
une bravoure extraordinaire. Les enne«
mis qu’on avoit fait fommer lejour prd-
cedent par le Chevalier de Lezy , plu-
tot pour reconnoitre leurs travaux que
dans I*efp£rance qu’ils le rendroient
fans combattre , avoient repondu qiFils
ctoient
en Guine’e et a Cayenne, in
«ftoient en etat de fc deffendre, & qu’ils
nferiteroient d’etre pendus s’ils ne k
failoienc pas. Les ennemis , dis- je , le
deffendirent en gens de coeur. Ils fou-
tinrent les efforts des Francois avec unc
fermetd &unc bravoure iinguliere. On
en vincaux coups d’efpontons&d’ep&s;
mais les paliffades ayant dtdarracheesen
pluficurs endroits , & le prdmier retran-
chement qui etoit le plus grand & le
mieux fortifid ayant 6te empört^ , on
leur coupa le chemin du Fort, oü ils au-
roient encore pu fe deffendre long«
tems.
Le Chevalier de Lezy qui cherchoit
a le llgnaler pour eftacer les fautes paf-
iecs , & qui commandoit unc attaque
avec le fieur de Mdlinieres 6c le Che-
valier d’Ernaux , eurent le bonheur de
prendre le Gouverneur Hollandois &
quelques autres Officiers. Ce fut un
malheur pour les Hollandois qui obli-
gca ccux qui ctoient dans le Fort de fe
rendre a difcrction * de forte qu’en
moins d’une heure de combat le Comte
d’Eftrdesfe vit maitre de la FortereÜe r Prife
de Cayenne & de tous les retranchc- pu'™*
mens dont les Hollandois l’avoient en-
vironnde.
Cette adion quokjue de peu de durefe,
ne laiffa pas de couter du monde aux
deux partis. Nous n’y eümes ä la ve'rit£
que deux Officiers tuez für la place ,
mais il y en eut quinze ou leize bleffcz^
trente:
112 V O r A G E S
trente-huit foldats matelots tuez & quatre-
vingt-quinze bleflez.
Les Hollandois y perdirent quelques
Officiers avec trentedeux foldats s ils
eurent trente cinq foldats & fept ou huit
Officiers bleflez.
Le Gouverneur , trois Capitaines , deux
Lieutenans , deux Capitaines de Vaif-
feaux, un Miniftre, deux Commis de la
Compagnie , un Secr^taire, un Volon-
taire &deux eens foixante foldats demeu-
r£rent prifonniers de guerre.
Ainfi Cayenne revint au pouvoir de
fon Souverain le 19. Ddcembre 1676.
& depuis ce tems-lä, eile n’a nipri-
le ni attaqude par les ennemis de l’Etat.
Les Indiens ont vecu en paix avec la
Colonie , & on a fujet de fc louer de
leurs bonnes mani^res. On trafique chez
eux en furetd. On les employe ä diffd-
rens ouvrages pour un falaire modique,
& ils ont la diicr&ion de fe retirer plus
avant dans les terres , ä mefure que les
habitans avancent leurs dtffrichemens &
leurs habitations de leur cöc£ dans la
terre ferme»
C H A-
ln Guine’e et a Cayenne.
chapitre V,
Etat de la Colonie de Cayenne en 1716.
T E Chevalier des M. *** mouilla
dansleporc de Cayenne !e 16. Aoüt
1715- Ceport eft naturel : ii eft forme £0rt de
par un enfoncement entre les pointes de ^
Ceperou&de Mahuri ducötedel’Oueft.
II a aflez de profondeur pour tenir ä floc
des Vaiifeaux confid^raoles : ils y fonc
dans une furetd entere. On peut mß-
me les echouer für les vazes pour les
carener. On ne connoit point en ce
pais ces vents furieux qui faifanc letour
du compas^avec une violcnce extreme,
caufent tant de d£fordre aux Ifles du
Vent : 011 les appclle Ouragans. On
doit obferver dans ce porc de s’afFour-
cher Nord 6c Sud ; de manidre que la
plus grolle ancre foit du cotd du Sud,
parce que le jüfan 6c le courant des ri-
vieres font fi forts de ce cöte-lä qu’ils
font fafte une lieue 6c demie par heure
aux Batimcns qu’ils emportenc s au lieu
qu’une petite ancre fuffit du cot<f du
Nord, parce que les grands courans des
rivieres qui le jettent avec violencedans
la mer , combattent le floc , rompent la
force 6c empechent qu’ils ne puiflenc
produire aucun mouvemenc violent dans
ce
Foit S. Mi-
chel oude
Ccpciou,
114 V 0 Y A G E S
ce port oü par confequent les Vaifteaux
font dans une entiere furetd.
Ceft la rividre de Cayenne qui for-
me ce porc : eile fe partage en deux
hranches dont celle qui eft du cötd de
l’Oueft conferve le nom de Cayenne ;
celle de BEft fe nomme la rividre de
Mahury.
Le mouülage des Vaifteaux eft au
pied du Fort, entrela pointe de Ceperou
& celle de Mahuri.
Le Fort ä qui la Compagnie a döntic
le nom de S- Michel felon le fieur Biet,
parce que l’on avoit pris pofFflion^ de
Blfte le 29 Septcmbre , jour dedid ä S.
Michel, etoitconnu auparavant fous le
nom de Ceperou, & on By connoit en-
core aujourd’hui. Je marque ces deux
noms de crainte qu’on 11’en fafte deux
au lieu cBun. II eft fitud für une jemi-
nence qui commande la Ville , le port
& la radc ou plutöt Bemboucnure de
la rividre. 11 eft petit & fort irrdgulier.
II feroit meilleur & autant regulier que
le terrain Bauroir permis , ft oh en avoit
exdcutd le deffein & les projets que le
Chevalier Renau en avoit faic en 1 700.
quand il vint vifiter toutes les liles par
ordre du Roi. La hauteur für laquelle
il eft fitud , eft entidrement renfermde
dans Benceinte des fortifications qui en-
vironncnt la Ville.
Cette enceinte eft irrdguliere ; eile
eft formee du cötd qui regarde BIflepar
quatre
en Guine ’e et a Cayenne, i
quatre baftions &: trois courtines affez
rdgulidres. L.c refte de l’cnceinte n’eft
compofd que de redans avec un baftion
irrdguiier qui commande Pentrde du
port. On a dtd obligd de le conformer
au terrain & aux rochers qui font le
bord de la Cöte. Il n’y a de fofld que
depuis Ia baftion du Roi jufqu’au ba-
ftion Dauphin II eft fee. On n’a pas
jugd qu’il füt neceflaire de faire un che-
min couvert j parce qu’on elpere avoir
afiez de tems pour le faire , li on dtoit
menaed de quelque aitaque. Les paliila-
des fe font aifdment dans un pays qui
eft encore prefque touc couvert d’ar-
bres.
Cette Ville n’a que deux portes, cellec^!^€
qui donne lur la Rividre le nomme la
porte du port. Celle du cötd de la ter-
re s’appelle la porte de Rdmire. II y a
un pont für lefoirds il eft couvert d’une
demi-lune palifiadde.
Les rues de la ville font larges , ti-
rdes au cordeau , aflez propres quand il
ne pleut pas. Elles ne font pas pavdes >
la ddpenle feroit inutile > parce que le
terrain dtant fablonneux , il ne faut
qu’une heure de beau tems pour le fd-
cher.
Les maifons des habitans vulgairement
appelldes cafes, font la plupart de char-
pente. Il y en a pourtant quelques-
unes de pierres ä plufieurs etages. On
obferve cry faire plufieurs chambres de
pleia
Il6 V O Y A GES
plcin pied , parce qu’on ne manque pas
de terrain pour bätir St que cette ma-
niere eft plus commode St de moindre
depenie.* On a foinque lesappartemens
(oient grands pour pouvoir y etre plus
au frais. On les fait aujourd’hui bien
plus hauts qu’on ne les faifoit autrefois,
& on y perce les feneftres du haut en
bas. 11 eft vrai que lesameublemensn’y
font pas des plus magnifiques. Les ha-
bitans fonc pourtant en dtat d’en avoir
d’aufli riches qu’en France 5 mais ils re-
gardent plutöc leur commodite que toute
autre chofe.
Toutes les ddpendances d’une maifon
comme la cuiline, l’office, les magazins
& autres pidces ndceftaires , fonc fepa-
rdes du logement du maitre , qui eft par
ce moyen eloigne du bruit St des mau-
vaifes odeurs ordinaires ä ces lieux.
Les maifons fonc couvertes d’dftentes
qu’on nommc en France bardeau , ce
lont de petites planches de bois dur qui
ont fept ä huit pouces de largeur für dix-
huit pouces de longueur*. LI les ne font
point fcides , mais leulemenc fenducs &
bien doldes.
La rade eft tres faine , il n’y a que
deux roches a dviter. Elles font tres-
connues. Lrune s’appelle le cheval blanc
St l’autrela röche ä fontaine.
Ce que la rade a de mauvais , ce font
des vers qui percent les bätimens aux
cndroits oü la poix St le gaudron laif-
fenc
en Guine’e et a Cayenne. 117
fent le bois ä ddcouvert. II eft aife de
fe garantir de ce mal ; il n’y a qu’ä ef-
parmer les Vaifleaux, en forte qu’il ne
rede aucun endroic qui ne foit bien cou-
vert de gaudron , ou en nettoyant de
tems en tems les Vaifleaux 6c y donnant
le feu; car ces animaux ne les attaquenc
que quand ils trouvent des vuides , cc
qui n’arrive quc quand ils font un long
fdjour dans cet endroit.
Le meilleur mouillage eft au pied du
Fort. Cet endroit eft tr£s-bon , 6c les
Vaifleaux y font ä l’abri des vents & en
toute afliiranee.
La place d’armes eft au bas du Fort,
derrföre Ia courtine des baftions du Roi
& de S. Michel. L’EgliieParoifliale for-
me un des cötez de la place. Elle n’eft
quc de bois, mais grande, bien percde,
fort propre 6c fort ornee $ la charpante
paffe pour unchef d’oeuvre dans le pais.
La maifon des J^fuites forme le cot 6
gauche. Elle eft decharpente, grande,
belle, commode &bien bätie. L’Hötel
du Gouverneur qu’on appelle le Gou-
vernement , forme le cötd droit. II eil
de pierre , bien bäti , bien diftribud ,
grand, propre & fort gay.
Le College eft ä cötd de la Parodie*.
Les Jefuites en ont foin.
L’Höpital des malades eft au pied du
port : c’eftlctroifidme bätiment de pierre
qui eft dans la Ville.
Ii$ V O Y A G E S
Le magazin general oft auffi proche de
eette placc.
Les cafernes Tont derridre le ba-
flion irrdgulier qui fait la pointe de
l’Ifle.
Outre les deux baftions dont nous
avons marqud le nom ci* devant , il y
a le baftion Dauphin Sc le baftion Pont-
chartrain. C’eft für ceUifci qu’il y a le
plus de canons.
Les Gouverneurs fe font fait un jar-
din hors de la Ville ä la pointe du ba-
ItiondeS. Michel. Cepayseft excellenc
pourle jardinage. Le terrain, quoique
lablonneux , ne laifte pas d’etre bon.
Les pluyes, les rofdes abondantes , la
chaleur continuelle lui font produire
toutcequ’onpeutdefircn c’eft ce qu’on
appcllelaCafieterieciu Roi.
Le Chevalier des Marchais n’a pas de-
tneurd aftez long-tems ä Cayenne, pour
en avoir une connoillance aufli entidre
Sc aufti ddcaillde quecelie des autres cn-
droits dont j’ai parid ci-devants de forte
que je ferois reduit a finir ici la defcri-
pcion que j’ai promife de cette Ille , &
de la Guyanne dont eile fait partie, fi
M. Milhau , Chevalier de TOrdrede S.
Michel, Confeiller ä la Sdndchauflee Sc
Siege prdfidial de Montpellier, ne m’a-
voic donne les mdmoiresndce/Taires pour
m’acQuitterde ma promeHe. C’eft donc
ä ce Magiftrat dclaird , intdgre, bien in-
fcrmd des affaires de ce pa'is , que le
public
en Guine’e et a Cayenne. 119
public a Obligation de ce qu’il va en ap-
prendre. Son applicacion aux devoirs
de fa Charge , ne l’empechent pas de
cultiverlesbelles Lettrcs. II a unccon-
noiflance parfaite de la botanique , de la
gdographie , du commerce , des manu-
fa&ures du pays. II en connoit lesinte-
rets mieux quc perfonne. On le vcrra
par ce dont je vais enrichir le public liir
les Memoire s.
C H APITRE VI.
Dcfcription plus farticulicrc de l'Iße de
Cayenne & de la Terre ferme de Guy an-
ne , tiree des Memmes de AL Milbau .
Y ’lfie cft dloignce de l’cmbouchureRiv]c'rC(fcs
^de la rividre des Amazones d’envi- Amazone
ron cent lieucs au Nord. Cette rividre
fameufe quc peud’Europdensfepeuvenc
vanter d’avoir parcourud dans toute fa
longueur, a fa fource dans les monta*
gnes de Quito für les frontidres du Pe-
rou. Elle reqoit un fi grand nombre de
ri vieres confiddrables pendant un cours
de plus de huit eens lieucs de i’Occi«
dent ä l’ Orient qu’on lui connoit , que
ce n’eft pas merveilles fi fon embouchu-
re a pres de So. lieues de largeur , & fi
la violcnce de fon courant fait que fes
eaux ne fe melent point avec celles de
la mer, & qu’ellcs confervent leurdou-
ceur
I ZO V O y A G E s
ceur jufqu’ä plus de vingt lieues dans
l’Ocdan.
Cetce rividre fameufe eft la fbpara-
tion du Brefil & de la Guyanne > fon
embouchure feroic comme une mer , fi
eile n’dtoit pas occupde par un grand
nombre d’Ifles , qui font plufieurs ca-
naux entre eiles , dont la nomination
n’eft pas des plus aifee.
Les bords ieptentrionaux font couverts
d’une infinit^ de beaux Arbres , entre
lefquels ii y a des forefts entidres de ca-
caotiers , aont les fruits gros & bien
nourris font excellens. C’ert l’Auteurde
la nature qui les y a planten , auffi font-
ils de tonte autre grandeur 6c groffeur,
que les plus beaux 6c les mieux cultivez
qui foient dans toutes les Iiles. La rai-
fon en laute aux yeux. Le terrain des
prdmiers eft profond , gras, frais, iln’a
felon les apparences jamais fervi , qu’ä
ces feuls arbres, ils y font comme dans
leur nais natal. C’eft un revenu con-
fiddrable pour ceux qui font en poffef-
fion de ce pa'is , parce qu’ils n’ont au-
tre travail 6c autre ddpenfe ä faire qu’ä
venir deux fois chaque annee faire les
deuxrecoltes de ces fruits, les faire ref-
iuer 6c ldcher für les lieux & trouver des
Marchands ä qui les vendre , ou des Vaif-
feaux pour les tranfporter en Europe , oü
la confommation qui s’y en fait eft fort
avantageufe aux propri£taires des Arbres,
en Guinea et a Cayenne. 121
& meme ä ccux qui vendenc les fruits en
enticr ou mis en päte.
II efl certain qu’il y a dans le gouver-
nement de Cayenne , ou de la Guyanne
une infinitd de grandes plaines dont les
terres fonc unies, baffes, grafles , humi-
des, profondes , en un mot , de mäme
que celles qui fonc lur les bords de
1’ Amazone , & qui par confequent fe-
roient aufli bonnes qu’elles, pourycul-
tiver les cacaotiers. Le peu de ces Ar-
bres qu’on y a plantez le montrenc evi-
demmenc : pourquoi donc nos colons
I rangois fe bornent-ils ä la Jeule culture
des Cannes ä liiere , au cafte & au rou-
cou ? Je fgai que le fucre efl 6c fera tou*
jours une bonne marchandife, nvais teile
nianufa&ure efl d’une grande ddpenfe.
Des petits habitans qui commencent ä
s’ecablir n’en font pas capabies, il faut
de grands dtabliflemens , des ddfriches
prodigieux, des moulins, des fucreries,
grand nombre de chaudrons , quantitd
de befliaux , 6c encore plus d’efclaves.
Un habicant qui ne fait que commencer
n’eft pas en dcat de foutenir cette de-
penfe, au lieu que fept ou huic perfon-
nes de travail peuvenc dans un an abat-
tre aflez d’arbres , 6c faire un ddfrichd
capaßle de porter un aflez grand nom-
bre d’arbres de cacaotiers pour vivre ,
6c pour le mettre en dcut de faire de
grandes entreprifes utiles ä eux-m8mes ,
& profitables ä l’Etat , qui efl le buc
Tm. UL F que
1 1,1 V OT AGES
que fe doivenc propofer ceux qui font a
la tete des Colonies.
C’eft au pctit nombre d’habitans
de Cayenne qu’on peuc attribuer le
peu d’avantage que le Royaume en
retire.
Mais les chofes demeureront toujours
dans cet dtat de mediocrite 6c de peti-
tefle, tandis aue la Colonie de Cayenne
ferafurle piecl qu’elle eft. Car quoique
cette Ille n’ait que dix-fept lieues ou
environ de circonference , eile feroit
fuffifante pour etablir lcs habitans qui y
font en trop pctit nombre pour la rem-
plir , quand mcme la plus grande parrie
du pais ne feroit pas noyee , 6e jufqu’a
prcient hors d’etat d’etre mife cn valeur,
Cer je n’ai garde de dire qu’il foit im-
polliblede le faire. L’exemple des Hol-
landois fi bien dtablis ä Berbiche , ä Suri-
name 6c cn tant d’autres mauvais marais
de cette Cöte , eft une prcuve qu’on
peut deftecher les marais lcs plus pro-
fonds , qu’on peut faire £couler les eaux
qui les forment, 6c tirer un parti avan-
tageux des lieux , que des habitans Ja-
ches , mols 6c parefteux regardcnt com-
me impraticables.
De forte que pour le prefent il n’y
a de terrain cultivd que depuis la pointe
de Mahury, jufqu’äla Ville s ce qui fait
un efpace d’cnviron cinq lieues , oü cct-
^e Colonie a 7 Sucreries 6c 20 Manufa-
ttures
en Guine’e et a Cayenne, i 15
äures de llocou. Les autres habitans
lont dans la grande terre , comme 011 le
voic par Ia carte.
La rividre de Cayenne qui donne leajvje’reS(jc
110m ä Nile dont nous parlons , vientducayenneSc
SudOuelt. On prdtena que la longueur Mahuiyt
de fon cours eft confiddrable. C’ellaux
Indiens qu’on doit cette ddcouverte.
Nos Francois n’ont pu jufqu’ä pr2fenc
fe priver allez de leurs aiies pour entre-*
prendre le penible voyage qu’il faudroic
faire pour decouvrir la lource. Elle fe
partage en deux branches ä quelques
lieuesaudellusdefon embouchure. Cel-
le de l’Oueft conferve le nom de Cayenne.
Celle de l’Eft fe nomme Mahury, äcau-
fe d’une pointe de Pille qu’on appelle
ainfi , ä qui un OfHcier qui y a un dta-
bliirement conliddrable a donnd ce nom,
ou qui a pris celui que cette pointe por-
toit des le tems de la Compagnie de
ibsi.
L’Iile de Cayenne a la mer au Nord,
la terre ferme au Sud , les pointes de
Mahury & de Remire ä l’Eft , la pointe
de Ceperou oü eft le Fort &: l’embou-
chure de la rividre de Cayenne ä
rüueft.
O11 ne compte dans cette Colonie
que cent vingt-cinq ä cent trente fa-
rnilles bien moins nombreufes que cellesdc^jj£*
de la Martinique qui fourmillcnt d’en- ‘m~
fans. O11 a eu des peines inlinies ä en dle-
Ycr dans Cayenne > meme depuis la paix
F z pro-
tu
V <3 Y A G E S
profonde dont cette Ifle jou'ic depuäs
qu’elleeft revenueafon legitime Souve-
rain en 1 676. O11 dit quron commence
ä les dlever avec moins de diflicultd, <3c
que ccla fait efperer que la Coionie s’aug-
mentera.
Si 011 n’etoit pas revenu de l’erreuroü
Ton a ctd pendant tant de lidcles , gae
la Zone torride droit inhabitable , & fur-
tout les contrdes qui dtoient fous la Li-
gne ou qui en dtoient fort proches , com-
ine eft l’Ifle dont nous parlons j on re-
jetteroit für Ta fituation le petit nombre
de peuple qu’on y voit 5 mais il y a
long-tems qu’on s’eft defait de ces pre-
jugez. Si la chaleur eft extreme dans
quelques endroits fituez entre les deux
Tropiques au voifinage de la Ligne , il
faut en chercherd’autres caufes que leur
litU3tion. O11 doit dire ä I’egard de
Cayenne, qu’il 11’y a guere de pa'is au
monde plus temperd. Les raifons s’en
prdfcntent d’abord ä l’efprit. Les jours
y font toujours dgaux aux nuits ; de
Quaiitc dcnianidre que fi la prdfence du Soleii für
Vau, l’horifon produit- une chaleur violente
qui dchaufte extremement la terre , l’ab-
rence de cet Aftre cachd fous l’horifon
donne a la terre le tems ndcefTaire pour
fe rafraichir par la ceftation du mouve-
ment que les rayons brulans du Soleii y
ont caufd.
Ajoutez ä cela que le Soleii attireune
quancitd prodigieufe de vapcurs des ri-
vidres
en Guine’e et a Cayenne, ii?
vieres & des marais qui occupent vine p0urquor
partie du terrain , & que ces vapeurs Je pais eft
rctombanc eu empluyes ou en roi^es yforltcm5
rafraichiflent la terre cn Phumeäant , pcie*
car ni les roföes ni les pluyes n’excitent
jamais de mouvement de nature ä pro-
duire la chaleur.
Ajoutez encore ä ces deux raifons ,
qu’il s'deve tous les jours , fans jamais
y manquer , un vent d’Eft extrömement
frais , qui dure fians difcontinuation de-
puis huic heures du matin julqu’ä cinq
heures du foir.
En fout-il davantage pour temp^rer
les ardeurs du Sofeil , Cc pour rendre
ccttc Ifle la plus tempÄ^e & la plus a-
gre'able qui fbit au monde ? II n’y a qu’i
ie rnettre a Tombre , ou ä s’expoier au
vent pour jouir-d’une fraicheur agr£a-
ble.
Les plus fortes chalenrs commencent
ordinairement ä la fin du mois de Jfuin
& durent jufqu’a la fin de Novcmbre *
parce que cette faifon eft fidclie ; il n’y
plcut point , ou tres-raremene, au lieu
que depuis le mois de Ddeembre , juf-
qu’ä la fin de Juin, les pluyes ^tantplus
frequentes, la chaleur du Soleil eft plus
tempcrce. On remarque une cefl'atiou
de großes pluyes pendant le moisdeMars,
environ vers l’Equinoxe, & on remarque
aufli-töt une augmentation de chaleur
qui a fait donner ä ce tems le nom de
petit Eftd. Mais quoiqu’il en foit , l’d-
F 3 galitd
V OYA&ES
galit£ des jours & des nuits , & le vent
d’Eft <^ui ne manque jamais de fe faire
fentir ä fcs heurcs rigides , tempere tcl-
Icment la chaleur , que l’air y eil parfai-
tement hon, & que i’on eil exemptdans
cette Ille de quantite de maladies qui rd-
gnent dans edles du Vent, & qui y foul
de grands ravages.
Je ne pretends pas aflurer qu’il n’y ait
aucunes maladies dans ce pa'is 5 dies font
des fuites indvitables du pcch£ originel ;
ie ne pretends autre chofe , finon qu’el-
Ics y font bien moins frequentes &
xnoins dangereufes que dans une infini-
te d’autres endroits , für tout pour ceux
qui vivent fobrement , qui ne fe laififent
point entrainer aux plaifirs de la bonne
eh£re & autres, qui mangent des fruits
avec fagefife , & qui ne s’outrcnt pas
dans le travail. Car fi les maladies font
pour quelques- uns , c’eft afiurlmenc
pour les indiferets plus que pour tous
autres.
On n’a pas laififd de dderier cette Ille
& de la faire paffer pour un pa’is des
plus mal fains. II eft vrai qu’on a eu
bien de la peine dans les commence-
mens ä y dlevcr des enfans > mais on a
vu la mSme chofe ä S. Domingue , ä
la Martinique & dans les autres Illcs
du Vent , fans que cela ait empechd
bien des Frangois d’y aller dtablir leur
demeure. Cet inconvenient ne venoic
point de l’air mais des exhalailbns que
en Guinea ei a Cayenne. i 17
les terres nouveliement d&rouvertes na
manquent pas de produire. La chaleur
corrömpt ces exhalaifons 6c les rend pu-
trides 5 l’air que l’on refpire en eft in-
fe&e; en faut-il davantage pour caufer
des maladies , fur-tout aux enfans dont
la deiicatefle les en rend bien plus fuf-
ceptibles que les gens plus ägez dont le
tempdramment eft dejä formd , plus
fort 6c plus capabie d’y r Lüfter. Audi
voit-on que depuis que ces terres onc
£i& d^couvertes , la caufe des nialadies
a ceffo, & on y deve les enfans avec
une facilitd qu’on ne trouve gudre en
aucun lieu du mondc. Cette vdritd fe
prouve par le nombre prodigieux d’en-
fans dont tous ces pa'is font couverts»
Ils y viennent ä merveilles, ils y croif-
fent, ils marchent avant lc tems qu’on
eefle d’emmailloter ceux d’Europe. Ils
font grands , bien faits, il eft inoui d’en
voir de boflus , de boiteux , ils font
fbrts 6c d’unc fantd robufte 6c vigou-
reule.
II y a cependant des maladies , 6c les
Europeens que le commerce y attire y font
plus fujetsquclesautres. D’oü viennent-
dies ? de leur intemp£rance.
Les Officiers des VaifTeaux 6c les per-
fonncs de quelque diftinclion font af-
furez d’dtre bien venus chez les habi-
tans qui 011t tous des tables abondances
6c delicates, 6c qui fe font un plaifir de
rdgaler de leur mieux , & meme avec
B 4 prs-
51$ V O r AGES
profufion ccux qui les viennent voir.
A de longs dinez fuccedent des foapez
cncore plus longs, la diverlitd des incts
& leur nouveau t£ excite Pappdcir. On
boit largement des vins de toute efpdce
& des liquenrs $ on s’dchauffe , on veut
jouir de.Ia fraicheur de la nuit , on^ (e
couche (ans fe couvrir Peftomach fur-
chargd de viandes & de liqueurs qu’il ne
ne peut digdrer : il faut tomber malade.
N’eit-ce pas une injuftice criante d'accu-
fer l’air & le pa'is d’une faute dont on
eil feul coupable.
Les matelots font plus fujets que les
autres ä tomber malades. Iis font moins
raifonnables 6c ne gardent aucune me-
fure dans ce qui flatte leurs fens. Les
equipages font compofez pour i’ordinai-
re de matelots des ports que nous a-
vons für i’Ocdan , 6c de ceux qui vien-
nent de la Mdditerrande. Onappelleles
prdmiers Ponentois 6c les feeonds Lc-
vantins. Un Capitaine fort fage 6c fort
habile m’a aflure que fans feavoir leur
pa’is , il dcoit aifd de le deviner , qu’il
ne falloit pour ccla qu’obferver oü iis
vont quand iis ddbarquent. Ceux que
Ton voit courir au cabaret font ä coup
für Ponentois. Les Levantins au con-
traire font plus (obres , mais iis ont un
autre deffaut , iis cherchent des lieux
que je n’öfcrois nommer 5 quand iis n’y
auroit que ces deux chofes , dies fuf-
fifeat pour les faire tomber dang<5reu-
leuient
i*n Guine’e et a Cayenne. 12#
fernen* malades 5 mais elles ne font pas
ieules. Cesgens fontobligezd’allerd’ha'-
bitation en habitation chercher les fu-
cres & autres marchandifes donc leurs
Vaitfeaux doivent dtre chargez. Ces
voyages fe font pendant le jour & dans
la plus grande ardeur du Soleil , il fauC
qu’ils ayent toujours la rame ä la main ,
exercice violent qui tout feul fuffiroic
pour les dchauffer outre mefure. Des
qu’ils mettent ä terre ils boivent avee
aviditd & fans diferetion de l’eau froide ,
& enfuite du jus de canne, ils yjoignent
des oranges , des cicrons , des pom-
mes d’Acajou $ ces fruits font froids
d’eux-memcs , le plus fouvent ils les
mangenc encore verds, dans cec etat ils
ibnt encore plus propres ä nuire ä leur
fantd s aulli contraclent- ils des fidvres
violentes , des coliques furieufes & des
difTenteries dont on a bien de la peine ä
les tlrer.
C’eft alors qu’ils maudiflent !e pais
& qu’au lieu de s’en prendre ä leur in-
cempdrance 6c ä leur indifcrecion, ils en
accufent le pais, quoiqu’iln’y ait aucune
parc : car il eil de lui-mdme tres-fain
pour les gens fages, il eft beau par lui-
mdme , on y trouve abondamment touc
ce qui peuc flater les lens ; la nature
iemble s’dpuifer en produifanc chaqne
jour quelque chofe de nouveau ? mais il
faut en ul’er fobremenc comme par touc
Vikars.
Jjö V O Y & G E $
On doit rdduire les incommoditez de
ce paisaux grandespluyesqui y tombene
pendant quelques mois de rannte, ä la
chaleur violente qu’on y reflent pendant
une bonne partie du jour, 6c ä quelques
infe&es qui s’y rencontrent.
L’Europe n’eft-elle pas fujette aux
pluyes? Elles y fönt quelquefois fi ex«
ceflives qu’elles ruxrient les maifons , 6c
qu’on eft oblig6 d’avoir recours au Ciel
pour les faire cefifer. Mais outreles pluyes,
quels defordres ne caufent pas les nei-
ges, lesgreles, lesgel^es? Cesaccidens
que l’on craint tous les ans 6c qui rui-
nent les vignes , les arbres 6c les grains
ont'ils fait dire que TEurope foit un
mauvais pais ? Les peuples des autres
parties du monde y viennent , y vivent
& s’en louent.
La chaleur , dit-on , eft: exceflive ä
Cayenne. Tous les pa'is fituez entre les>
deux Tropiqueslbnt aulli chauds. L’Eu-
rope meme, ce pais fi tempere a des par-
ties oü la chaleur eft plus difficiie ä fiup-
porter, 6c a cette incommeditd que les
nuits font aufii chaudes que les jours ,
au lieu qu’ä Cayenne 6c dans les autres
pais du meme climat , on jouit d’une
fraicheur lagrdable pendant la nuit , 6c
que le jour meme on n’eft point incom-
modd de la chaleur, des qu’on peutetre
a l’ombre , ou ex-pofd au vent. Les vents
frais ne manquent jamais ä Cayenne ?
2s fe levent vers les huit heures "du ma-
EM GuiNt’E ET A CÄY2NMÄ, T$Z
tfn & foufflent agrdablement jufquesvers
les cinq heures aprcs midi 3 a-t-on ce
foulagement en Europe ?
Mais il y a des coufins , des macks ,
des maringoins , des mouftiques , des
chiques, des ferpens venimeux.
On trouve ces quatre premidres ef-
pdces d’infeftes dans l’Europe, dans i’A-
fie & dans l’Afrique , fans qu’on fe foic
cncore avifddeleur abandonner les lieux
oü eiles fe trouvenc. On les chafle, on
s’en ddbaralfe le mieux que l’on peuc,le
mal n’eft pas fans remede,on faic de me-
me ä Cayenne.
Les chiqnes fom incommodes & quel-
quefois dangereufes 3 mais elles n’atta-
quent que les pareffeux , les gens mal-
propres & ceux qui vont pieds nuds ,
comme les Negres & les Indiens : d’ail-
leurs le remdde eft facile. O11 peut voir
ce que j’ai die hVdeflus dans mon voya-
ge des llles de l’Amerique.
J’avoue qu’il y a des ferpens veni-
meux , & que les ferpens a fonnette font*
tres-dangdreux. Le poifon qu’ils re-
pandent dans la playe qu’il font,eft vif,
il caufe des accidens , & la mort fi on
n'eft pas fecouru promptement. Il y en
i de cette efpdce dans bien d’autres cn-
droits de 1’ Amdrique. Mais le mal n’ell
pas fans remdde. Les Indiens de l’lftme
de Darien lemontrdrent a une troupede
Hibuftiers qui pafToient par leur pays
puur aller ä ia mer du Sud. Ce remdde
F 6 qui
JJ2 V O Y A G I S
qui n’efl: qu’une amande renferme dans
une efpJce de noix , ä qui on a donnc
le nom de noix de ferpent , eft tres com-
mun dans ce pays lä, i’arbre y vient na-
turellemet , peut-etre s’en trouve-il ä
Cayenne fans qu’on les connoiffe. II y
en a ä la Martinique. II fait für les vi-
pdres le meme eftet que für les fcrpens
a fonnette. II eil facile d’avoir de c es
noix & de les planter; J’en aiparld dans
inon voyage des Illes. Mais quand ce re-
mdde manqueroit , le Pere Lombard
Jclüite, cet Apötre cel<5bre de laGuian-
ne nous a donnd dans fa lettre iine m£-
thode aiföe pour guerir ce mal , nous
la rapporterons dans la fuite de cette re-
lation.
D’ailleurs il ne faut pas s’imaginer
que le pays foit pavd de ces m&hantes
betes. Ceux qui ont cri£ le plus fort,
n’en ont peut-etre jamais vu. je fais des
gens £tablis ä Cayenne depuis plufieurs
ann<5es, qui orit couru les bois & qui
n’en ont jamais vu qu’un ou dcux. Cec
animal a ä l*extremit<£ de fa queue cer-
taines pelliculcs fiches divifees par des
noeuds qui font du bruit quand il fe re-
inue, & qui le decouvrent d’afle2 loin
pour qu’on s’en garde. Il eil tres-facile
ii tuer.
On prüfend avoir trouve un pr£fer-
vatif contre fa piqueure. C’eft un leeret
qu’il n’ell pas facile de tirer de la bou-
che des N£gres qui probäblement Pont.
um-
en Guine’e et a Cayenne, rjj
fcrouvc , & qui peut'etre s’en fervent en
kur pa'is. On appelle cela fe faire pi-
quer du ferpenr. Un Capitaine de mi-
lice nomine Kerchove a tire ce fccret
d’unde fes Ndgres , & rend volontiers ce
bon oflice ä ceiix que la peur de ce fer-
pent oblige de s’adrelfer ä lui. Je ne fais*
s’il n’y a point dans cette Operation quel-
que chofe de furnaturel , mais bien des
gens n’y ajoütcnt pas foi. Je croirois vo-
lontiers qu’il en eit de ce remcde, com-
me de celui que Ton faic aux enfans pour
les gudrir de la peur , qui conlifte a les
faire monter für un Ours.
Les niacelots ne font pas les feuls
qui concra&ent des maladies ä Cayenne,
II faut en dcmeurcr d’accord. II y a des
Ofliciers 6c des marchands ä qui cela
arrive, parce qu’ils ne font pas plus ta-
ges qu’cux. Apres de grands repas oü
ils fe fontbeaucoup ^chaufiez , i!s s’en
trouve d’aflez imprudens pour fe cou-
eher ä l’air für l’herbe , s’y endormir 6c
y paffer quelquefois les nuits entieres.
Dans ccc etat oü l’air frais , la rofee 6c
les exhalailbns de la terre les onc lürpris,
que peut il leur arriver de moins que des*
coliques , des fievres aigues 6c des dif-
lenteries> Eft-ce le pais, ou leur intern-
perance 6c leur imprudence qui en font
caufe ?
Le mois de Novembre eft le plus dan-
gt^reux de toute l’ann^e. C’eft le tems
iiu’on met le feu aux nouveaux abbatisv
F 7 Les
Ij4 V o T A G E S
Les terres echauffdes produifent alora
des exhalaifons cpaiflcs qui corrompcnt
l’air, on le refpire 6c on gagne des fid-
vres violentes , mais qui n’ont pour
l’ordinaire aucune fuice fächeufe , une
faignde 6c une purgation les cmportenc
fans retour,
Les fievres continues 6c intermittan-
tes y fonc fächeufes quand on les ndgli-
ge, 6c qu’on n’y apporte pas un prompt
remdde. Les habicans font dans l’habi-
tude de n’en prendre qu’ä i’extrdmitd.
Font-ils bien , font-ils mal ? Leurs fen-
timens font partagez. II ne me convient
pas de ddcider.
On die que depuis que le Quinquina
s’efi: introduit dans le pais , on en a vu
des effets merveilleux , 6c qu’il eft rare
Su’il manque de ddtruire la caule de ces
dvres : c’eft tout ce qu’on peut dxiger
de ce remdde. II faifoit autrefois la n>3-
me chofe ä Paris , la Facultd l’a^ trouvd
mauvais, eile a voulu l’habiller a fa ma-
nidre. Le remdde ne i’a pas trouvd bon ,
il veut 6tre donnd feul , 6c ne point par *
tager fa gloire avec d’autres drogues ,
&>oilä pourquoi il opdre ä prdfent d’u-
ne maniere fi fujette ä caution.
M. le Chevalier de Milhau, d’aillcurs
homme fi Tage , fe plaint amdrement de
ce qu’il n’y a point de Mddecin ä Cayen-
ne, 6c de ce que le Chirurgien Major
de la garnitön eft le feul Efculape ä qui
ks malades foac obligez de le limr.
Quand;
EN GtJINE’ß ET A CATENNE.
Quand il a feigne & purgd , il eft au
bout de fon latin. Mais les Medecins en
font-ils davantage ? L’expdrience a ap-
pris que les faignees du pied font ordi-
nairement fouveraines. Voilä en pcu de
mots une Mddecine complette.
Ri vier es les plus conßderdbles du Gouver-
nement de Cayenne ,
Sans prdjudice du droit inconteflable
que nous avons für la rividre des Ama^
zoncs, que nous ferons valoir quand il
plaira au Roi 5 je ne parlerai ici que des
rividres qui font a l’Oueft du Cap de Nord. p ht.^c
La premidre & qui cn eft la plus voi- d’Orangr.-
fine, le nomme la rividre de ManiacardouduCap.
ou du Cap. Son cmbouchure eft allez
grande: ou y trouve deux braffes d’eau
<3e nier, de environ trois, quand la mer
eft haute.
La feconde eft Cachipour dont les Rivicrc
bords font habitez par les Indiens appel- Cachi“
lez Mayots. Ce pais eft prefque toujours püur°
fous l’eau, plus ou moins, felon que les
pluyes font ddborder les rividres, ouque
ie flot eft plus ou moins violent : car
quand il eft plus fort qu’ä l’ordinaire,
il repoufte plus violemment le courant
des rividres , & fait que leurs eaux fe
gonflent & fe rdpandent d’avantage für
les terres qui font für leurs bords , &
font des mardcages qui ont paru im-
particables ä ceux qui ont teilte de re-
con-
I< j6 V 0 Y A G E 3
connoitre ce pais 5 niais qui s’ctant re-
butez trop tot , n’onc pas penetre afllx
avant pour d^couvrir ce qui eft au des-
fus des embouchures , a dix ou douze
Heues, oü il y a lieu de croire qu’ils
auroient trouvd des terres hubitabies j
puilque l’on faic tres -certainement
qu’clles Tont habitdes par des Indien«
qui compofent piuiieurs nations confi-
derables , qui y trouvent de quoi fub-
filier , & qui viennent trafiquer qud-
que fois ä la rividre d’Oyapok. Or fi
ce pa’is dcoic inondd jufques bien avant
dans les terres , c’eft - ä • dire , plus haut
que les dix ou douze Heues que nos A-
vanturiers ont parcourues , il eit certain
qu’il feroit inhabitable , ä moins que les
babitans qu’on fait y etre ne vecuflenc
für des arbres , comme on en a trouvd
dans pleficurs endroits de la cöte de l’A-
merique s mais s’ils vivoient für des ar-
bres on en auroit trouv6 vers les embou-
chures de ces rividres , & comme on n’y
en a point trouve, il faut conclure qu’il
n’y en a point , & que par confdquenc
les peuples qu’on faic tres - certaine-
ment etre aux environs de ces trois ri-
vidres , vivent dans un terrain fec & ca-
pable de produire les cliofes ndeeflaires
ä la vie.
D’ailleurs tout ce paisjufqu’aux bords
de la Mer, eft couverf d’arbres grands
& puifläns. Il eft vrai que les bords de
la Mer 6c l’entree des rivi&es ne pro-
dui-
en Guine’e et a Cayenne. 137
duifent que des mangles ou paletuviers
qui fe plaifent dans l’eau douce ou fa-
lee : ils viennene egalement bien dans
l’une ou dans l’autrc, & les meines en
arcades de ceux qui fonc aux bords de
la mer Tont chargdcs d’huicres qui s’y
attachenr, qui y croiflent & qui y grof-
filTent affez coniide'rablement , comme
Pont remarqud nos Avanturiers. L’at-
tention quedoivent avoirceux quicueuii-
ient ces huitres , eft de ne les prendre
que quand eiles ont dtd mouillees par
le flot: elles cnc alors le degre de fateu-
re qui leur eft n£ceffaire $ au lieu que
quand dies ne font abbreuvdes que de
l’cau des rivi£res qui eft feulement fau-
mätre , dies n’ont qu’une eau douceä-
tre qui les rend degoutantes & peut etre
ma Haines.
Les arbres qui Tont au delä des Man-
gles font des differentes efpdces que le
climat produit dans les terres les plus
fdches: autre conjedure pour nous dün-
ner lieu de croire que les terres qui fonc
au delJüs de ces lieux inondez , fon bon-
nes , franches , profondes & capables de
produire tout ce qui eft neceflairea ceux
qui leshabitent, ouqui auroient affez de
courage pour s’y aller dtablir*
La rividre de Couripy eft la premidre Rivicrc de
apres le Cap d’Orange. Elle eft conff CoutiP^
derable , fön embouchure eft large &
profonde j mais eile eft barrde par un
banc de fable fixe , für lequel il n’y a
ftjvuie
d^Oyapojk,
Utilitc
d’unc Co-
lonic a
O/a^Ok,
I 3 S VOYAGES
que deux bratfes d’eau. II eft vrai que
ce baue laifle une paffte allez profunde
du cötd de l’Eft. Les Gutes decette ri-
vidre font dievdes. Elle en reqoit plu~
fieurs autres qui la groffiflent beaucoup.
Des barques l’ont montde jufqu’ä plus
de vingt lieues de fon cmbouchure , &
comme eiles en font demeurd lä , 011
n’en peut pas dire davantage. Le pa'is
eft beau; il eft dlevd. II y a des colli-
nes chargdes de grands Sc gros arbres
qui marquent laprofondeur& labontddu
terrain , für lequel on pourroit faire des
dcabliffemens de longue durde.
Outre ces quatre rividres principales ,
on en trouve nombre d’autres qu’on ne
connoit point : ainfi on ne peut pas affurer
qu’elles ont des fourcesparticulidres, ou
qu’clles ne font que des branches de ces
quatre , par lefqueiles le fuperflu de ces
eaux s’dcoule ä la mer.
A quelque lieues ä TOueft de celle
de Couripy on trouve la grande rividre
d’Oyapok. Elle rodrite ce titre avec
juftice , fon embouchure eft large &
Erofonde : on y trouve jufqu’ä quatre
raffcs d’eau , & quand on eft par le
travers du fort Franqois , qui eft avan-
tageufement litud für la cöte Occiden-
tale , on trouve jufqu’ä cinq braffes de
trofondeur & plus d’une lieue de large.
e terrain des deux cötcs eft admirable,
il eft gras fans etreaquatique , il eft pro-
fund, franc, indpuiläblc. C’eftläleveri-
tablc
en Guine-e et a Cayenne. 139
mble endroit pour dtablir une puifiante
Colonie qui effaceroit bientöt toutes ed-
les que nous avons dans les deux Amd-
riques. Les abbatis & les ddfrichemens
une fois faits durent toujours > au lieu
gu’ä Cayenne & aux environs il faut
recommencer au moins tous les cinq
ans. Les Cannes ä fucre y croiüent na-
turellement. Les cacaotiers qu’on trou-
ve en tres grand nombre dans une in-
finite d’endroits , prouvent que ces ar-
bres font du cru de l’Amdrique, com-
me les Chdncs font en France. Jecrois
avoir d<fjä remarqud qu’on trouve des
forets entidres de cacaotiers aux environs
de la rividre des Änmoncs : & c’eft en
Partie pour cela, que ceuxquien fönten
poffeflion les confervent avec fein 5 & ils
011t raifon. II n’y a point de revenu plus
sür & plus aifdquecelui qui ne demande
point d’entretien & de ddpenfe , comnie
eft celui de ces arbres, quelquequantitd
qu’on en puifle cultiver , on fera tou-
jours für d’cn rairer un profit confidd-
rable.
Les Indiens qui ont remontd cette
rividre afiurent qu’iU y ont navigd plu-
fieurs jours , 6c meme deux lunes en-
tidres , c’eft ä dire foixante jours, lans
avoir pu approcher de fa fource. Quand
nous ne mettrions leurs journdes qu’ä
cinq lieues l’une portant l’autre, ce fe-
roic toujours un cours de trois eens
Heues. Ils n’y ont remarqud aucun fault
confi*
140 V 0,Y A G E S
confiddrable pcndant u ne fi longue na*
vigation : ils y ont trouvd au moins
dcux braftes d’eau. En voila plusqu’il
ifen faut pour des barques de cinquan-
re tonneaux , puifqu’il ne faut que
f'ept ä huit pieds d’eau ä ces fortes de
bärimens. Queis dtabiiftcmcns ne pour-
roic* on pas faire für lcs bords de cette
riviere ? Quelle commodite pour lo
d^chargement des marchandifes & pour
le chargement des denr&s du cru du
pa’is ? Qu’elle quantitd de bois n’en tire-
roic on pas? Combien de fucre, de ca-
cao, d’indigo , de tabac, de rocou, de
bois inarbrd , d’ebene , de racincs &
de plantes prdeieufes , de baulmes de
differentes efpeces ? Quelque grandes
efperances qu’on puiile rccevoir de ces
dtabliflemens , ontpeutaffurer fanscrainte
de fe tromper , qu’ils furpafseront infi-
niment tout ce qu’ils prifentcntd’abordä
Fefprit
Mab oü prcnJre des gens pour faire
ces etabliflemens ? La Colonie de Cayen-
ne eft fi peu nombreufe , comme nous
l’avons marqud ci deffus, que ce feroit
Ia detruire enti^rement que d’en tirer
quelque nombre de famille. Fera-ton
venir des gens de France? Sionenprend
dans Ies Hopitaux qui regorgent de
nionde , ces lortes de gens ne font point
propres au travail , ils font accoutumez
a gueufer , le travail leur eft infuppor-
lable , ils n’y connoiflent rien. D’ail-
ieurs »
Er Guine’e nt a Cayenne. 141
leurs , le changement de climat & de
nourritnre les fera tomber dans des ma-
ladiesqniles enleveront parcentaine. Ce
feroic encorepis , fion les. ciroit des gald-
res : l’experience qu’on eh a faite aux
lflcs dil Vent plus d’une fois, a fait voir
ce qu’on doit attcndre de ces fortcs de
gens. II s ne font bons en fortan t de lä
que pour aller a U potence, 6c point du
tour pour le travail. 11 faut des habitans
qui le fcachent, 6c qui y foient accoutu-
m<?s. Uü en trouvera-t-on donc, ä la
Martinique ? Cette Ille eil trop remplie
de peuples, ils le mangcront bien-tot les
uns les aucres. Les ronds y font ä un
prix exhorbitant, parce qu’il n’yapasaf-
fez de terrcs pour les occuper 6c pour
les nourrir.
D’aileurs les pe<its habitans de Ia
Martinique qui n’avoient d’autre occu-
pation 6c d’autre refource que la culture
des 'Cacaotiers , font prefque tous entid-
rement ruinez , depuis que ces arbres
font peris par des avant-coureurs du
tremblement de terre qui s’eft faitfentir
fi violemment dans cctte Ille les annees
paffees.
Ces arbres font extremement delicats.
Ils veulentdes terres abfolümentvierges ;
quelque peu de chofe qu’une terre aic
portd eile eft abfolament inhabile ä por-
ter des Cacaotiers. Lcurs racines 6c leurs
chevelures qui les environnent font ll
tendres qu’ellcs fe replient für dies me-
ines.
14^ VOYAGES
tnes, fans pcrcer plus avant dies fe Io-
dient, 6c l’arbre mcurt & ne croit point
da tour.
Les habitans de la Martinique entcndent
ce travail ä merveilles, &feroient dans le
gouvernement de Cayenne autant 6c
meme plus de Cacao que i’Europe en-
tiere n’en pourra confumcr. II ne fiaut
pourrant rien craindre. Tout ce qui le
confume par la bouche , trouve tou-
jours des d£bouchez 6c rend toujours du
profic.
On peut afTurer fans crainte , de fe trom-
per , que les habkans de la Martinique
prendronc avec plailir le parti de fe reti-
rcr ä Cayenne , pour peu qu’on leur fa-
cilite le tranlport de leurs effets 6c de
leurs elclaves, & qu’on les aide d’avoir
le commencement de leurs nouveaux e-
tabüflemens*
On peut tirer de la Martinique feule
deux ccns familles fans qu’il y paroifle.
Le prix de leurs habitations qu’ils veiv»
droient en les quittant , ferviroit ä ache-
ter des efeaves , dont le travail conduit
par ces habitans habiles auroit bien-töt
defriche ccs terres , qui n’attendent que
des ouvriers pour les cultiver, 6c pour
produire les tr^lors qui font cachez dans
leur fein.
II eft aifd ä l’Autcur de cctte relation
de donner des mdmoires amples 6c dc-
taillez, qui mettront ce projec dans tout
fonjour.
en Gcine’e et a Cayenne. 143
PRO JET
D’un EtablifTement ä la Riviere
d’Oyapok aux environs du
Fort -Louis,
Qni a etc elcve cn 1 72 6.
| L eft ndccflaire , pour commcncer cot
•* £tabliflement d’une manidre folide , de
commencer par un abatis de mille pas en
quarre , c’eft ä dire, de 500. tolles , le
pas dtant de trois pieds.
Cet abatis doit etre le long de larivid-
re cn chaflant dans Ics terres. On doic
le plantcr de vivres, c’eft ä-dire, de ma-
nioci de mahis,de p©is,de patates, d’i-
gnames , de bananiers 6c de figuiers. Ii
doit etre fait 6c plante avant que d’y
tranfporter les habitans dont la Colonic
nouvellc doit ftre compofee. II fervira
ä la nourriture des földats de la garnifon
qu’on dtablira dans le Fort 6c en partie ä
celle des nouveaux habitans ä qui on don-
nera gratis 6c fans frais lesboisdemanioc
6c autres plantes n£cefiaires,pour mettre
dans les ddfrichez qu’ils feront pour com-
mencer leurs habitations.
Comme le petit nombre des foldatsqui
compoleront la garnifon ne ieroit pas
fuilF
*44 VOYAGES
fuffiiant pour faire ce prämier defriche-'
mene & pour garder le Fort, onenverra
des Francois habiles , fages & connoif-
fant le pais chez ies Indiens duvoilinage,
& m£me chez ceux qui fontplus dloignez
dans les terres , & on les engagera ä
encreprendre ce travail en les payant.Car
de vouloir les faire travailler d’une autre
mankre , il n’y faut pas penfer, cncore
moins de les vouloir contraindre. La
moindre violence , les moindres mena-
ces le feroient fuir , les dloigneroienc de
nous,.& ilsdeviendroient autant nos en-
nemis qu’ils font ä prüfen t nos amis. Au
refte il ne faut pas que le nom de paye-
ment epouvantej la journde d’un Indien
vaut un couteau , un paquet de raffade,
ou autre fembiable bagateile de peu de
vaieur.
Il cd a propos d’en avoir de toutes les
nations chez qui nos traiceurs ou mar-
chands Francois ambulans ontportc leur
commerce , afin de leur faire connoitre
qu’on les eftime tous dgalcment: car il
faut dviter de leur donner de fujetsdeja-
loufie s ils n’y font que trop portez d’eux
niemes.
Il faut pour les porter a entreprendre
ce travail engager les chefs de ces nations
a venir au Fort concerter toutes chofcs
avec le Gouverneur.
Cet Officier doit les bien recevoir ,
les traiter , leur faire quelques petits
prdfens , kur momrer que r&ablifle-
ment
ET Güxne’e et a Cayenne. 14?
ment qu’on projette leur fera d’une
grande ucilic£, qu’ils y trouveront tou-
tes les marchanuifes d’Europe dont ils
auront befoin, 6c un ddbouchementtou*
jours ouvert pour les leurs: il doit con-
venir avec eux du nombre d’hommes
que chacun d’eux lui fournira 6: de leurs
falaires , 6c concerter de meine le tems
qu’on mettra la main ä l’oeuvre , afin
que le terrain foic pr6t dans la faifon
propre pour recevoir ce qu’on y veuc
mectre.
On croit qu’il fuffira d’avoir douze
Palicours, autant de Maourious, autanc
de Karanes , huic Marones & fix To-
koianos , 6c un nombre fuffifantde chat-
feurs&de pecheurs Indiens pour nour-
rir ces cinquante ouvriers , afin qu’ils
ne foienc poinc detournez de leur tra-
vail.
Ces fortes de gens entendent ä nier-
veilies ä faire des defr ichemens , mais il
fimt les laifier faire , ils n’aimenc point
a <kre contredits. Un commandement
rude 6c trop abfolu n’efl point de leur
goüt.
Quoique ce nombre paroifle petit, il
fufht pour ce qu’on propofe. S’ils dtoi-
enc davantage, ils fenuiroientles unsaux
autres , la d£penfe en deviendroic plus
confiddrable 6c le travail n’en iroit pas
mieux.
Il faudra avoir foin de faire faire de
grandes caies pour loger les nouveaux
Tome IIL G habl-
14 6 V o r A g e s
habitans ä mefure qu’ils arriveront , en
attcndant qu’ils en ayent faic für les em-
placemens qu’on ieur aura marqu& II
ne faut pour cela d’autres ouvriers que
les meines Indiens , ils corinoiflcnt les
bois qui y lont propres , & les lgavcnc
mettre en ccuvre mieux que pcrlonne.
Ils iont en meme teins archite&es, char-
pentiers , couvreurs & furtouc ouvriers
tres-diligens.
Toutes chofcs dtanc prcparees & les
vivres precs ä etre receuillis , on pour-
ra faire venir les nouveaux colons , ieur
donner les cafes dorrt ils auront befoin&
les vivres n^ceflaires pour eux 6z leurs
gens , & fans retardement 6z ian^ frais
Ieur parrager les terres des environs, les
en mettre en pofleflion 6z les exeiter ä les
ddfricher. Sur cet article il n’eft pasbe-
foin de Ieur donner desleqons. Les vieux
habitans font en £tnt d’en donner auxau-
tres , 6z Ieur intdrec les aiguillonnera af-
fez pour Ieur faire mettre la mainäl’aui-
vre & pouffer Ieur travail avec touce la
diligence poflibfe.
On eft furqu’enmoinsdedix-huitmois
ils recueilleront des vivres , & des mar-
chandiles en moins de trois ans.
Outre les efclavcs qu’ils auront ame-
nez avec eux ils pourront louer des In-
diens j pourvu qu’ils lestraitentavccdou-
ceur , 6>z qu’ils Ieur payent ce dont ils
feront convenus avec eux , ils en trou-
veront tant qu’ils en voudront & fe mec-
tront
TlN Guinte’e et a Catekne. 147
tront en etat en pcu de tems de fe paffer
de leui* fecours.
Le d£frich£ de mille pas eil quarre ,
pourra alors etre chang£ en couc ou en
partie eil une vafte favanne ou prairie
pour Clever des animaux domeftiques f
pour l’ufage de la garnifon $ 6c pour eil
^changer contre d’autres vivresavccceux
qui fe trouveront en etat de faire ces e-
changes.
Dans la fuite on prendra de cc terrain
ce qu’011 jugera n£cei faire , pour augmen-
ter la fortrelfe & pour batir un I3ourg &
peut-etre une Viile , oü les marchands
s’dtabliront , qui fera le centre du com-
merce de la nouvelle colonie. Com-
merce d’autanc plus aifd , que les vaif-
feaux pourronc mouiller devantle ßourg,
s’y charger , s’y decharger , 6c envoyec
leurs bafques 61 leurs chaloupes au haut
de la grande riviere 6c dans edles qui s’y
jettenc.
Ce fera un moyen de ddcouvrir les na-
tions les plus dloigndes de la mer, 6c de
trouver les richeiles qui j ufqu’a prefent
onc etd inconnues & entevelies dans les
entrailles de la terre.
Mais le choix des colons 6c leur dta-
blilfement dans cc nouveau pais ne fuf-
fit pas , il faut que le Gouverneur de
cette colonie naiilante ait bien des aua*
litez aflez difficiles ä rencontcer dans
un m£nie Sujet. II faut qu’ii ioit ferme
fans £tre opiniätre , qu’ii loic vif & vi-
G z gilanc
14$ VOTAGES
gilant (ans £tre emportd , qu’d fbic af-
iable lans etre crop populaire, qu’il ai-
me la juftice , la paix, le bon ordre ,
qu’il foit desintcrrelK , liberal , qu’il
regarde ces colons comme fes enfans ,
qu’il les foutienne , qu’il les aide dans
leurs affaires , qu’il foit expdditif & que
Pint^ret du Roi apart, ii n’aic des yeux,
des oreilles 6c des mains que pour laco~
lonie.
Les traiteurs ou marchands qui por-
tent des marchandifes chez des Indiens
font n^ceffaires , foit pour d^couvrir le
pais , foit pour procurer Pavantage de
la colonie & Pclever avant toutes cho-
fes. Mais il faut prendre garde que Ieur
interet qu’ils ont tout feul en vue ne
les porte pas ä tromper les Indiens ou
ä les maltraiter. Ces peuples font pour
la plupart d’un naturel doux 3 mais ils
aiment leur libcrtd 6c deviennent de
tout autres hommes , quand ils croyent
qu’on y veut donner atteinte. 11s f§a-
vent fe venger , & quand ils Pon fait ,
comme ils croyent qu’on ne leur par-
donnera jamais , ils s’eloignent 6c ne
veulent plus de commerce. Des cas fern-
blables apporteroient un grand pr£ju-
dice ä la nouvelle colonie, qui dans ces
commenceincns ne peut manquer d’avoir
befoin des Indiens pour le commerce ,
le travail 6c une infinitd d’autres chofes.
Mais il faut für toutes chofes les trai«
tcr doucement & leur payer exaäement
&
en Guin k’£ ix a Cayenne. 14^
& lans retardement ce qu’on lcur a pro*
mis : c’eft pour l’ordinaire aflez pcu de
chofe s mais c’eft beaucoup pour cesgens
lä.
Ils font excelienspecheurs&chafleurs:
il faut etre accoütume comme euxäces
cxercices , pour y r eil der 6c y reüflir.
Les traiteurs en loucnt fouvent pour
faire de grandcs chafles , ils Talent les
chairs des animaux 6c les envoyent ä
Cayenne , oü ils cn trouvcnt un dcbic
avantageux. Cela dtoit bon > mais des
qu’il y aura une colonic &ablie ä Oya-
pok , il faut abfolument i’empScher ,
parce qu’cn d^truifant ainfi les betes fau-
ves, on cn priveroit la colonie naiflante
qui a bien plus befoin de ce fecours que
celle de Cayenne dtabliedepuis long-tems.
Il y a aflez d’autres endroits , oü
Ton peut chalfer pour cette colonie an-
cienne.
Les Indiens , quoiqu’aflez doux , ne
laiflent pas d’avoir des querclles entre
cux , für- tout quand ils font echauffez par
quelques verresd’eau de vie. Ils lebat-
tent quelquefois a outrance. 11 eft bon
de les appaifer , quand onlepeut, par des
paroles : mais les Officicrs ne aoivent
point fe nieler de les faire chätier. Ils
regarderoient cela comme une fuite dela
dependance ou de l’efclavage auquel on
les voudroit reduire.
11 n’cn doic pas etre de meine, s’ils fe
donnoient la libertd de maltraitcr un
C 3 Blanc
150 V 0 Y A G E S
Blanc , ä moins que ce nc füt en fc def-
fendanr. Dans ce cas il faut s’informer
de la chofe 6: punir cclni qui auroit
i’agrdfeur , & dans le prcmier il
faudroic punir fövdrement l’Indien ,
apres enavoir confdrd avcc Ies Chefs de
(ä nation , afin de leur infpirer toujours
le refpeät qu’ils doivent aux Euro-
pdens.
Les caufes Ies plus ordinaires qui pro-
duifent ces ddordres , font que Ies Eu-
ropäern veuient les contraindre de tra-
vailler pour eux , ou qu’ils refufcnt de
leur payer ce qu’ils leur onc promis ,
ou qu’ils les forcent de leur vendre ce
dont ils n’ont pas envie de fedcfaire,ou
enfin de ce qu’ils s’approchenc trop prcs
de leurs femines. Le Gouverneur ne
doic jamais fouffrir ces vdxations, 6c für
l’artide des femmes , il doit ecre in<5xo-
rable & punir fans rdmiflion ceux qui cn
feroient convaincus. La juflice 6c le bon
ordre le demandent, 6c la Religion l’dxi~
ge 5 car comme la preinidre vue de nos
ctablifi'cmens dans ces pais lä, a dc6 d’y
faire connoitre le vrai Dieu, 6c d’y rd*
pandre ia femence de l’Evangile, rien
n’y eft plus oppofd 6c plus capable d’en
eloigner les Indiens , que ces fortes de
violences. Il faut que ies Laiques fouti-
ennent par leur conduite 6c par leur vie
r6glee , ce que les Miffionaires on tanc
de peine d’inculqucr aux Indiens par
leurs paroles 6c par leurs bons dxem-
Ples;
EM GuiNL’fc LT A CAYENNE. 15 1
piesj lcs bons £xemples entrainent ceux
que lcs paroles n’avoicnt faitqu’^branler.
Ii eft neceßaire que ie Gouverneur
mettc la taxenon feulementaux marchan-
difes qui fe debirent dans fa colonie aux
Europdens , inais fur-tout aux Indiens ,
qu’il taxe de m£rr.e avcc £quitd le prix
des journdes & des autn?s travaux, &
qu’il ne fouffre jamais qu’on leur falle la
moindre injuftice.
II doit encore ordonncr aux traiteurs
d’cngager antant qu’ils le pourront lcs
cheß des nations Indiennes les plus dloi-
gnees ä venir au Fort l’rancois, oü ils
feront bien rccus > c’eft le moyen le plus
für de faire des alliances avcc cux, de
d^couvrir ce vafle pais & les avantages
qu’onenpeutretirer , & de faire des £ca-
bliflemens dans ces lieux, qui pour etre
£loigncz de la nier ne font ni moins r i-
chcs, ni moins confidcrables. C’eftainfi
que les Efpagnols & les Portugals feibne
rendus maitres d’une infinite de lieux
dans PAm£rique&dans PAfrique, oüils
ont des Coloniesflorifiantes&d’un grand
commerce.
II faut encore deffendre aux traiteurs
de fe m£!er des guerres que les Nations
Indiennes ont les unes contre les autres,
encore moins s’y trouver avec eux , ä
moins que le Gouverneur n’ait des rai-
fons bien preflantes pour le leur per-
mettre, car antant qu’on le peut, ilfaut
ejre neuere & ami de couc le monde.
*5* V O Y A G E S
afin de gagner toutes ces nations , 6c
pouvoir ouvrir Ie commerce avec eiles
& y faire des dcabliflemens. C’efi: ä la
prudence du Gouverneur qu’ilfeutaban-
donner cela.
II n'eft pas ndcefTaire d’entretenir nne
grofle garnifon dans le Fort , fur-tout
pendanc la paix. 11 n’y faut quelenom-
bre des foldats prccifdment ndceffaires
pour faire les gardes; dans un temps de
guerre on pourra i’augmenter , de crain-
te de furprife , 6c dans le cas d’une at-
taque les habitans s’yrendront volontiers,
d’autant que la confervation de leurs
biens dopend de la confervation de la
tbrte reffe.
£ On luppofe comme une fuite du bon
ordre , que les batimens qui entreronc
dansla rividre, viendront d’abord mouil-
ler au pied du Fort , qu’ils montreront
leurs paffeports, l’dtat de leurs carguai-
fons, 6c qu’ils n’iront pas plus loin , &
ne feront aucun commerce , qu’apres
que le Gouverneur leur en aura donnd
la permiflion ; ce qui ie doit faire fans
rerardement 6c fans frais : car le com-
merce demande de l’expddicion 6c de la
libertd.
Outre les graces qu’on a demande
ci-devant pour Pdcabliflement prejottd ,
on auroit encore iöuhaite quelque über«
td pour la traite des efclaves avec les
dtrangers ; mais il faut remarquer que
cettegrace, fidle ccoic accoruee, tour-
neroit
EN GüINE’E ET A CAYENNE. 15 3
ncroit au dcfavantage de la Compagnie.
& par confdquent de PEtat qui y eft
intcreiTc , & meme dans la fuite ä
celui de la Colonie, comme il eft facile
de Ie voir quand on veuc prendre la
peine d’approfondir la matidre. D’ail-
icurs , cela ne peut manquer de don-
ner entrde aux ecrangers dans l’in-
tcrieur da pa'is , d’en remarquer le
f'oible, de connoitre les paffes , la pro-
fondeur des rividres , ie giftement des
cöccs de la mer & des rividres , & d’en
profiter dans le tems de la guerre ,
pour enlevcr ou pour piller la Colo-
nie.
II vaut bien micux fe palTer de leur
pretendu fecours, ii tire trop a conl'd-
qaence.
Ii eft vrni que quand la grace fe-
roit accordce , on peut toujours
la revoquer quand on le jugeroic a
propos. Mais ie mal feroit fait , & il
eft plus expedient de Pempecher que
de chercher des moyens pour y remd-
dier.
Je reviens ä mon fujet.
Les Indiens onc des carbets dans tou-
te Pdtendue de terrain qui eft entre la
rividre d’Oyapok & celle d’Aproague
für ie bord de ia mer. Ce n’eft poinc
uu pa'is noyd, il eft rdleve en collmes ,
qui font le cominencement decesgrandes
montagnes , ä qui ou a donnd le nom Montag*®
demontagnes d’argenc, fbic parce qu’tl- aw* g:ul.
G 5 les
I<4 V O y A G E s
lcs paroiflent de loin comme blanches *
foit parce qu’elles renferment des mines
de ce ni£tail, & meme da plus pr£cieux
•de tous los metaux i mais cela eft encore
incertain.
O n compte douze licues ou cnvironde
r^v^re d’Oyapok ä celle d’Aprouague.
Sief1 Cette riviere eft fort confidtfrable : Ion
embouchure , quoique partagde par une
Ifle qui eft au milieu , cft large 6c pro-
fonde de quatre bralles. On pourroit
faire un Fort für cecte Ifte, quiendeffen*
droit aifdment l'entree. Tout le paVs
qui eft des deux cötez de Ist riviere eft
admirable. Les habitans de Cayenne con-
viennent qu’il vaut infiniment mieux que
celui qu’ils habitent. Leur indolence &
lcur petic nombre eft caufe qu’ils ne s’y fonC
pas encore tranfportez.
Riviere On nomtne Caux larividrela pluscon-
c uUX* fid^rable, quieft entrecclle d’Aprouague
6c celle de Mahury , on de Cayenne :
car celle de Mahury, n’eft qu’une brau-
che de celle de Cayenne.
On n’avoic qu’une connoiflfance obf-
cure de cette riviere jufqu’au voyage
que firent les R. R. P. P. Grillet 6c ße-
cliamel de la Compagnie de Jefus. M.
de Gomberville de rAcademie Fran-
coife nous en a donn£ ie Journal dans la
r^Ution de la riviere des Amazones ,
imprimde a Paris chez Barbin en i6Sz.
fl a trouv£ ce Journal fi beau , qu’il
i’a rapporcc deu* fois dans les quatre
petics
EN GüIN £t£ ET A CAYENNE, IV?
petits tomcs de fon Ouvrage : la prb-
inidre fois dans le fecond tome , & la
feconde dans le quatrieme, fans y chan-
ger aucune chofe j mais avcc des notes
dont le public un peu inftruit fe feroit
paffö aifement. Relation
Ges deux Miflionnaires partirent dedesjei«:~
Cayenne le 25 de Janvier de Pannde
1674 , dans un canot dont i’dquipage
btoit compofd de trois Indiens Galibis ,
de deux de leurs ferviteurs & d’un p6*
cheur qui leur appartenoit , qui dtoic
leur pilotc ii qui conduifoit leur canot s
Hs avoient quelques marchändifes de
traite, commehaches, couteaux, hame-
qons & verroteries , pour achettcr lur
kur route les chofes qui leur ieroient
ndeefTaires, & pour le concilier par des
prdfens l’amitid des Indiens , dont ils
alloientreconnoitre le pa'is. Leurs pro *
vilions confiftoient en caflave & cn pä-
te d’ouicou, c’eft-ä- dire , en bananc*
mifes en päte , que i’on delaye dans de
l’eau dont on fait la boiflon que je viens
de nommer , qui eft rafraichiilänte &
nourrillänte. C’dtoic, comme Ton voit,
voyager bien ä l’Apoftolique : car pour
le rede ils s’en remettoient ä la Provi-
dcnce, lur laquelle ils comptoienr, pour
avoir du poiflon 6c peut-£cre du gibier.
Apres vingt-quatre heures de naviga-
tion lur la rivibre de Weia , ils trouv£-
rent une habitation d’Indiens appellez
Maprouanes. Ccs Indiens s’ctoient reti-
G 6 rez
x^6 V O Y A G E S
rcz de la rividre des Amazones , oü ils
demeuroienc auparavant , pour dviter
de tomber entre les mains des Portu-
gals ou des Indiens Arianes leurs enne-
mis , qui ont prefque ddtruit leur na-
tion : il n’en reftoit plus que trcnte per-
fonnes.
Ils trouvdrent ä douze Heues de Pem-
bouchure de la m6me rivicre une habi-
tation d’un Indien Galibis für une mon-
tagne. Jufques-la les bords de la rivicre
dcoientnoyez : maisdeux Heues au deilus,
les terres etoicnt hautes, &formoientun
trds-beau pais.
Ils couchdrcnt dans les bois für le
bord de la rivicre deux nnits de fiuite ,
& arriverenc ä une petite habitation de
Galibis , qui n’dtoit que de dix per-
fönnes.
Ils arrivdrent enfin le dixidme jour
de leur voyage chez les Indiens Noura-
gues; ils avoient quittd la rivicre de Weia,
& Etoicnt entrez dans celle des Nou-
ragues.
ils navigdrent fix jours für cette rivie-
re, fans trouver d’habitations unpeufor-
rndes, mais (eulement quelques eales de
Galibis & d’Arcacarcts.
Ils avoient faic amitid avec le prdmier
Capitaine des Nouragues, qu’ils avoient
trouve par le moyen d’une Hache , dont
ils lui avoient faic prdfent. Ces peuples,
aufii bien que tout le relle des hommes ,
ic laiffcnt plus aifönent gagner aux
en Güine’e et a Cayenne.
lens qn’aux paroles : ils font du reff
meilleurs gens du monde , doux 6c
viables. Ce fuc en cec endroic que
Galibis qui les avoient amenez deCay
ne, les quitterent , pout s’en recourne
chez eux.
Les deux Mitfionnaires engagerenc
trois Nouragues ä ics accompagner ,
tant pour etre leurs gtiides , que pour
porter leurs vivres 6c leur bagage. Ils
firent vingt-quatre lieues par terre dans
des montagnes tres* rüdes. Ils trouvd-
rent für leur route !a rivi^re d’Aretay ,
qui (e jette dans celle d’Aprouague.
C’cfl: une belle rivtfre qui vient du
pais qui eff entre la fource de la rivie-
rc de Weia 6c le pais de Mercioux. Ce
pais , felon le raport des Nouragues , a
i'ept journecs d’etendue , 6c comme ces
Indiens marchent fort vite , on peuc
fans crainte de fe tromper , leur faire
faire dix lieues par jour , 6c par confd-
quent donner ä ce pais foixante & dix
lieucsd’dcendue.
Ils paüerent la rivi^re d’Aretay dans*
un pecit canot avec beaucoup de danger :
faute de mailon , ils furent obligez de
coucher encore dans les bois.
Les Indiens 6c ceux qui font nccou-
tumez ä voyager dans ces pais s’en
mettent peu en peine. Ils portent leurs
hamacs avec eux , ils les attachent ä des
arbres, il n’en faut pas davantage pour
dormir ä Ion aife , ou quand ils qiic fu-
G 7 ict
V O T A G E S
fcraindre la plnye , ils ont bientöt
ne cabane. Les mat£riaux n£cef-
s fe crouvent par-tout : on conpe
perche dont on atcache les deux
outs avec des liannes , efpdce d’ozier
doniles bois font pleins : on coupe trois
ou quatre autres perches dont on ap-
puye le bout für celle qui fert de faire ,
& l’autre bout für la terre , & on atta-
chc lur ces chevrons d’cfpace en efpace
des gauiettes qui fervent de lattes. Pen-
dant que les uns font occupez ä la conf-
truction de cette charpente , les autres
cueillcnt de grandes feuilles auxquelles
iis laiflent une queue alfez longue. On
fait une entaille danscesqueues, qui fert
ä accrocher les feuilles für les chevrons
les unes für les autres , comme on met
les tuilles ou les efientes für les maifons.
Pendant que les plus habiles couvrent
la cabane , les autres amaflent des fou-
g£res ou des feuilles dont on couyre
fe fol comme d’une cpaiiTe litidre für
laquelle on fe couche , für de n’&re
pas mouill£ : car quand la Couverture
cd bien faire , il peut pleuvoir ä ver-
fe , & möme plufieurs heures de fui-
te , fans qu’on en regoive la moindre
incommoditd. L’attention qu’on doic
avoir , eft de choifir un endroit un peu
cn dos d’äne , afin que les eaux qui
tombent für la Couverture , fe rdpan-
dent des deux cötez , fans entrer dans la
cabane.
Lorf
en Guinea et a Cayenne, isp
Lorfqu’on fe trouve dans des lieux oü
il n’y a point d’arbres ä grandes feuilles,
on le fert de edles des rofeaux q'ui fonc
prefque par tout , &*principalement aux
environsdes rivi^res. La couverture cd
nieilleure & dure plus long-tems, & les
rofeaux fervent de lattes.
Au ddfaut de ces deux chofes ? on
prend des herbes les plus longues. J e me
fuis trouv<5 plus d’une foisobligcd’avoir
rccours a ces fortesdecabanes.
Les Miflionnaires furent conduits par
lenrs trois Nouragues , jufqu’ä un cn-
droit nommd Caraoribo , du norm d’une
petite rivi^re qui y paffe , ayant faic fe-
lon leur eüime environ quarre - vingt
lieues , depuis leur d^partde Cayenne.
Ce fut iä que leurs trois Nouragues
les quitterene, & s’cn retourndrent chez
cux , apr£s les avoir recommandez au
Capitaine Nourague de cec endroit.
11 ie nommoit Camiati- 11s firent amitii
avec lui par 1c moyen d’une hache qu’ils
lui pr&entdrent. Ce Capitaine les recut
tr£s bien : ils apprirent que le lieu oü il
le trouvoit rlors , n’dtoit pas celui de
fa rdfidence ordinaire. Il demeuroit für
la riviere d’Aprouague : il £coit alors
chez fonfils. CeCamiati^to’tunhomme
d’environ foixante ans , fort & vigoi>
reux 5 fon vilage niaigre paroiflbit gue~-
rier , & m£me un peu barbare $ ^ fon
iuimcur oft fort indifferente pour ks
uungers. Le prtffenc qu’on lui avoic
T6o V O Y A G E S
faic , l’avoit rendu bien plus traitable
qu’ä l’ordinaire. Mais il a pour les ficns*
beaucoup de douceur & de tendrefle.
On remarqua que tous les matins & tous
les foirs, il alioit voir toute la peuplade,
& donnoit le bonjour & le bonfjbir a
tout le monde, depuis les plus vieux jul~
qu’aux erifans. La hache fit que les Mif-
fionnaires & leurs trois ferviteurs eurenc
parc ä fes honnetetez.
Comme les Miffionnaires avoient be-
foin d’un canot pour continuer leur
voyage , & qu’ils n’en pouvoient avoir
que par Ion moyen , ils s’attach^renc ä
gagner fon afFedion & fa prote&ion par
des prdfcns & par de grandes complai-
fances. Ils yrdullirenc allez bien : il leur
fit efperer qu’il pourroic leur louer un
canot qui dtoit iur les chantiers , & qui
feroit achev£ dans dix jours , c’eft-ä-
dire, felonleur manidre, dans trois mois.
Il auroit donc faliu qu’ils demeuraflcnt
la pendant tout ce tems , ce qui les au-
roit fort ennuye. Ils n’y dcmeurerent
pourtant que vingt-huit heures , qu’ils
cmploycrent ä fe rendre plus familiäre
la langue des Nouragues , qui eft ä peu
de choles prcs , celle des Acoques &
des Mercioux. Le Pcrc Bechamel qui
fqavoit en perfeefion la langue des Gali-
1 ' , que quelques* uns de cette peu-
] '..de entendoient , avoit aufii quelque
teinture de edle des Nouragues > ainll
cette dernkre efi bien plus diflicik que
en Guine’e et a Cayenne i 61
Ia premiere. Elle a quantitd de mots
qu’il faut prononcer avec des afpirations
tnb-rudes ; d’autres qu’on ne peut dire
qae les dencs ferrees , d’autres ou il ne
faut parier que du nez. Ces difficultez
ne le rebut&ent point : il s*y appiiqua
avcc taue de bonheur <k d’afliduite ,
qu’il fut cn dtat de compoier un petic
difcours für la Creation du monde , &
de le recicer devant ces gens qui n’a-
voient jatnais entendu parier de leur
Createur.
L’Indien Imanon Chef de ce carbet
y prit plaifir : Camiati les goüta enfui-
te : quelques autres fuivirent leur e-
xemple , & cn les entendoit chatitcr en
travaillant ce qu’ils avoient appris du
Midionnaire. Ils prenoient plaifir ä en-
tendre chanter les priores de l’Eglife &
les Litanies deia Sainte Vierge, &quand
on leur eut appris ce qu’elles fignifioient,
ils r£pondoient & ne le laflöient poinc
de chanter ora pro nobts . Il auroit <5tc
facile de poufler plus loin ces heureux
commencemens , fi on les avoit pu pr 6~
voir, & fi les Pdres euflent eu ce qui
leur dtoit nfccifaire pour fe fixer en cet
endroit.
Ils virent bien au bout de dix ou
douze jours qu’il ne falloic pas compter
lur le canot que Camiati leur avoit pro-
mis: mais ils fiqurent qu’il y en avoit un
ä cinq journdes de lä dont ils pourroienc
fe lervir , s’ils obtenoient de iui qu’il
en.-
l6l V O Y A G E S
envoyät le demander. Ils furcnt ß bien
ie tourner qu’il y conientit, & y envoya
deux de fes gens.
Une autre bande de fes gens ayant
pris le mSme chemin Ie lendemain , les
Peres Miflionnaires fe fervirent de cctte
occafion pour faire porter lcur bagage.
Le Pere Bechamel les accompagnaavec
un de leurs ferviteurs; 6c Je Pere Gril-
let demeura avec les deux autres aupres
de Camiati. II en partit quinze jours a-
pres, pour aller joindre fon compagnon
au lieuoü il devoit venir le trouver avec
lc Canot empruntd ou loud. On comp-
toit quinze licues par ia rivi^re , qui 1er-
pente telicment, qu’ii n’y en a que trois
par terre.
Le Capitaine Tmanon les vouloit ac-
cotnpagner: mais le P<5res s’oppoierenc
äfon deflein , parceque les Canots dtoient
trop petits pour ie nombre de gens qu’il
vouloit mener avec lui. La chofe s’ae-
commoda: ils lui laiffdrent en garde la
cafTete ou <5coit leur traice , & n’en pri-
rent avec eux oue ce qu’ils jug^rent en
pouvoir avoir befoin pour payer leurs
coudu&eurs , faire des prefens , 6c ache-
ter des vivres.
Ce fut donc le dixi6me Mars 1 674
qu’ils partirent de la cafe d’Imanon ,
au nombre de lcize perfonnes. Ils cou-
ch6rent dans les bois la prdmidre nuit.
Ils arriverent le lendemain au foir ä
une cafe de Nouragues apres avoir fait
en Guine’e et a Cayenne. 163
dix licues , & paffe avec peine pendanc
ces dcux journdes de navigation pluficurs
fauts que l’on trouve dans cette rividre.
11s furent bien re§us dans cette cafe: ils
s’y repofercnt deux jours,& en partirent
le trcize. Ils franchirent deux fauts as-
fez rüdes, mais ll en trouvdrent un troi-
fi&ne, oü les Canots ne peuvent pas-
(er.
Cette difficult£ a obligd les Noura-
gues de faire un chemin dans les bois ,
par lequel ils tirent leurs Canots pen-
dant pres de demi - lieue. Ce faul eft
ä deux degres quarante fix minutes dela-
titude Septentrionale.
Ils arriv^rent enfin au deffus du fnut.
lis y trouvdrent le grand canot que les
deux hommes envoycz par Camiati avoient
empruntd. Ils s’y placdrcnt au nombre
de quinzeperfonnes. Ils trouv^rent ä qua-
rre lieucs plus haut l’embouchure de la
rivi^re Tcnaporibo, & allcrent couchcr
dans unc cafe de Nouragues, qui cd en-
core für celle d’Aprouague, oü ils trou-
verent cinq voyageurs de la meme nation
qui alloienc chcz'les Mercioux.
Imanon dtoit le chef de Cette bände/
On l’eftimc conime le plus grand Me-
decin du pa'is, ou pour parier plus juf-
te , le plus grand Jongleur ou Fiaye ,
& le plus attachc aux fuperftitions de
ces peuples , & für* tour ä la pluralite des
femmes ; ce qui rendroit fa converfion
impoffiblCo
j64 V O Y A G E S
En partant de cette Cafe ils entrerent
dans la riviere de Tenaporibo. Elle eft
fort profonde , & quoiqu’elle ferpente
beaucoup, eile ne lailfepas d’6tre extre-
mement rapide. Ils £toient les Premiers
Frangois qui euffent p6n£tr<5 jufquesla.
Ils favoienc feulement que trois Änglois
qui avoient voulu connoitre le pais
quelques annees auparavant , y avoient
et6 tuez 6c mangez par ces meines Nou-
ragues.
Monfieur de Gomberville a pris Ia
peine de nous marquer l’dpoque de ce
maifacre dans ia treizidme note. II n’eil
pas heureux en notes, il feroic facile de
le faire voir , fi cela ne m’t?loignoic point
trop de mon fujet. ,, 11 dit qu’en i6zf
>y les Anglois tentdrent un Äabliflemenc
,, ä Cayenne r dont ceux-ci , c’eft-a-
„ dire les trois qui furenc mangez, <£-
„ toient apparemmenc , qui ne leur reüs-
,, fit pas , les Indiens les ayant defaits
„ pour s’etre mal gouvcrncz ä leur d-
„ tprd. Leur principale habitation 6toic
„ a Cayenne für la riviere de Remire.
„ La memechofe arriva quelques annees
„ apres aux Hollandois.
II trouvera bon que je lui dife qu’ilefl
le feul Ecrivain qui ait plac6 les Anglois
ä Cayenne. D’ailleurs fi cela s’&oic
paffe en , les Pdrcs Jefuites n’au-
roient pas marqu£ dans leur Journal que
ees trois Anglois avoient £t 6 mangez
quelques aundes avant leur voyage. Ce
feroic
en Guine’e et a Cayenne. 16$
fcroic parier fort improprement, que de
dirc quelques nnndes-pour quarante neuf
qui le font pa(T£es , au calcul nieme de
Air. de Gomberville, d’un de ces faits ä
Tautre. Les Jefuices parlent trop cor-
redement pour faire une femblable fau-
te. II y auroic plus d’apparence que ce
fuffent des Anglois dcablis für la rividre
de Maroni , ou des Holiandois , a qui
ce nialheur füc arriv£.
Quoiqif il en foit , il n’arriva rien de
facl^eux aux Pdrcs Miffionnaires dans
cct endroic fatal aux Anglois: aufii e-
toienc-ils fous la protedion de Camiati &
d’Imanon, gens refpedez dans toute la
nadon des Nouragucs.
La rividre de Tenaporibo eft droire :
& c’ell: la vdrirable rail'on de la rapidite
de fon cours. öutre cela ce qui en rend
la Navigation dangdreufe , c’eft que
les arbres qui font l'ur fes bords fc croi-
fent de manidre, que leurs cimes tou*
ebene fouvent le bord oppole : defortc
qu’on ne peut paffer fous ces arcades
qu’avec beaucoup de diflicultd & de
rifque.
Nos Voyageurs furene contraints de
coucher une nuit dans les bois. Ils arri-
v£rent le quinze Avril iöö^. ä une Cafe
oü iis ßjourndrent jufqu’au dix-huit ,
qui fut leur derniere journ^e de Navi-
gation für cette rivicre. Ils arriv^renc
le loir ä la derniere peuplade des Nou-
ragues, fituee für cette rivicre ä vi'ngt-
quacre
166 V O Y A G E S
quatre Heues de fon embouchure* Cette
peuplade ne conliftoit qu’en quatre Chi-
les , ou Carbets , peu cloignez les uns
des autres , qui contenoient fix vingt
perfonnes d’un tres-bon naturel , 6c li
dociles,que les Millionnairesavoienttout
lieu d’efperer qu’on en pourroit faire de
hons Chr&iens , li on y formoic une
Million. Cette peuplade eit ä deux de-
grez qnarante deux minutes de ladtuJe
ieptencrionale. II y a encore une autre
peuplade de Nouragues ä deux lieucs
plus loin , qui fufhroient pour donncr
de i’occupation a un Miflionnaire.
II partircnt de cette Cafe le vingc-fepc
Avril au ioir , 6c fureut trouver leurs
Condu&eurs qui les attendoicnc dans
une Cafe voiline. Ils fe mirenc en che-
min par terre le lendemain matin , 6c ne
purent faire quc cinq lieucs, parce qu’il
falluc paller par trois montagnes tres dif-
Heiles
Ils firent dix Heues le 29 Avril , ayanc
trouve un chemin plus doux & plus uni:
mais il falluc coucher ces deux nuits dans
les bois.
Leurs Condu&eurs leur montrdrent ,
chemin faifant , deux petits ruifleaux ,
qu’üs leur aflurdrent etre les rividres de
lenaporibo 6c Camopy. Ils eioient
tr6s rapides , ä fix Heues de lä. Te-
naporibo etoit large de qunrante pieds
6c profond de douze: & a quinze lieues
plus bas , Ia riviere de Camopi ert aufii
en Guine’e et a Cayenne. 167
large que la Seine i’eft au-deflbus de
Paris.
Us alldrent coucher Ie trente für la
riviere d’Eiski, d’oü deux de leurs Nou-
ragues allerent aux Nouragues de la
riviere d’Inipi, cmprunter un Canoc, a-
vec promefie de les venir crouver a la
couchde : car la riviere d’Eitki ie jette
dans cellc d’Inipi.
Les deux Nouragues ne vinrent au
rendez-vous que ie premier jour de May
au matin ; ils amenerent un allez beau
Ca not avec trois Nouragues , que la cu-
riollte de voir des Europdens avoic atti-
rez. Ils paroiflfoienc fort doux dt fort
dociles. Ils s’en recourndrent chez cux
a pied; & les Miflionnaires avec leurs
trois Condu&eurs & leurs ferviteurs
s’embarqudrenc. Ils couchdrent cctte
nuit-la dans le bois iur le bord de la ri-
vidre d’Inipi.
Le lendemain ils firent dix Heues für
cette rividre qui eft fort rapide, & qui
fe joignanc en cet endroit ä celle de Ca-
mopi fait une trds-grolfe rividre qui ie
perd dans celle d’Oyapok ä cinq journdes
de-la: ils firent quatre lieues lur le Ca-
mopi en Ie remontant , ce qu’iis conti-
nudrenc de faire le troifidme & le qua-
trimme de May 1574.
Ils couchcrent ce jour la für une rö-
che plare , oü il y avoic une Cabane
ruinde , que leurs gens curcnt bientöc
rdparde. Ils avoient pail'd ce meine jour
* pur
IOS V O Y A G E S
par une Cafe de Nouragues , qui eit hi
dernifre que Von trouve de cctce nation,
donc le maitre etoit Morou: c’elt une
nation d’Indiens qui vient quelques fois
ä Cayenne. Un de ces Morous avoit ete
pendu ä Cayenne depuis un an , pour
avoir tue un Francois , deforte qu’il y
avoit lieu de craindre que le maitre de
h Cafe ne vengeät für les Pdres la mort
de fon Compatriote. Heureu femenc
pour eux nn de leurs Condudeurs etoit
Morou, & avoit dpoufe la filie du mai-
tre de cette Cafe. Ce jeune homme droit
plein d’affedion pour les Miffionnaires :
il parla en leur faveur a fon Beau-pdre,
qui leur fit civilitd , & les traita en a-
mis.
Lorfqu’ils furent arrivez a cette röche
platte , oü il devoient paffer la nuit ,
leur principal Condudeur donna un fi-
gnal avec une efpdce de flutte, dont le
fon s’cntend de fort loin. C’dtoit pour
avertir les Acoquas qu’il droit arrive des
ctrangers für leur frontidre. Telle eit
la coutume de ces peuples : ils avertis-
fent leurs voifins avant d’entrer chez
eux.
La pluye qui furvint le lendemain les
expecha ue partir aufii matin qu’ils au-
roient fair. Pendant qu’ils dtoient für la
röche il vint vers les neuf heures du
matin trois jeunes Acoquas les recon-
noitre. On fe parla , les Condudeurs
des Peres en dirent tout le bien qu’ils en
• fiiyoienr,
EN Guine’e et a CäYJENNS. 169
favoient, & on partit avec ces trois Dc^
putez für le midi. On arriva ä la prc-
miere Cafe des Acoquas , vers les trois
heures apres midi. Cette Cafe eft par
les deux degrez 25 minutes de latitude
feptentrionaic.
Les Acoquas parurent trds contens de
voir chez eux les Miflionnaires. II y
avoit dejä du tcms qu’ils avoient dt 6
informez de leur voyage. Iis les re$u-
rent avec honneur , les traitdrent de
leur mieux , & s’accoutumdrent fi faci-
lement ä leurs manieres , que des le
troifieme jour il n’y en eut pas un de
cette Cafe qui ne llc avec eux les prid-
res foir & matin. Leur prdmier Con-
ducleur , qui dtoit fort connu dans le
pa is , & qui y avoit norr.bre d’amis , les
conduifit dans les Cafes des environs :
ils furent parfaitement bien recus. On
fut bientöt dans tout 1c pa'is q'u’il dtoit
arrive des dtrangers : on vint les voir
de plufieurs Cales dloigndes de deux
& trois journdes de celle oü ils avoient
mis pied ä terre- Ces peuples les regar-
doient avec admiration : ils ne tou-
choient qu’avec refpect leurs chapeaux,
leurs manteaux , jufqu’ä leurs fouliers.
II falloit pour les contenter que les Pd-
res chantalfent plufieurs fois chaque
jour les prieres de PEglife, & furtout
les Litanies de la Sainte Vierge , aux-
queiles leurs Conducteurs rdpondoient
ieuls au commencement , mais qui fu-
Tm. UL H rent
X7C V o y a g e s
rent bientöt imitez de tous ceux de la
Cafe , 6c enfuite de ceux qui venoienc
des Cafes ^oifines. Ils regardoient les
images des Brdviaires , 6c en deman-
doient l’explication. 11s ne fe lafToient
point d’entendre parier de la Crdation
du monde , des myfteres de notre foi ,
6c des Commandemens de Dieu 6c de
I’Eglife. Ils les trouvoient raifonnables :
ils en confdroient enfemble , propo-
foient leurs doutes , & difoient apres ce-
la que les Frangois <5toient heureux de
connoitre Dieu. Ils prierent plulieurs
fois les Miiuonnaires de fixer leur de-
meure chez eux. Ils s’y feroient aife-
menc determinez, s’ils n’avoient for-
cez de retourner ä Cayenne pour les rai
Fons que nous allons dire.
Ils ont affurd plufieurs fois qu’ils n’a-
voient point connu de peuples au mon-
de plus difpofez ä recevoir les lumidres
de ia foi & ä s’y foumettre, que les A-
coquas & leurs voifins les Nouragues 9
dont le caraftdre eft infiniment plus doux
6c plus portd ä l’humanite que celui des
Galibis , & des autres Indiens qui Font
plus pres de la Mer.
Les Acoquas & les Nouragues penfent
en fait de religion a peu pres comme
les Galibis. Ils reconnoiflent qu’il y a
un Dieu, mais ils ne l’adorent point: Ils
difent qu’il demeure dans le Ciel , mais
ils ne favent s’il eft un pur efpric : ils
femblent croire qu’il a un corps. Les
EN Guine’e et a Cayenne. 171
Galibis l’appellent Tamoucicabo , c’eft-
a-dire Pancien du Ciei : les Nouragues
& ies Acoquas le nomment Maire : ils
s’en entretiennentquelquefois, & en fonc
des contes d’enfant.
Les Miffionnaires n’ont trouv6 parmi
plus de deux eens Acoquas qu’ils 011c
vus, que de la douceur & de la docili-
te. Ii eft vrai qu’ils venoient d’extcr-
miner une petite nation, 6c qu’ils en ont
mangd les corps 5 mais ii faut accufer la
coutume regue chez tous ces peuples de
cet ade d’inhumanittJ. Les Peres furenc
avertis trois jours apres leur arriv6e qu’il
y avoit ä demi- journde de chez eux de
la chair d’un Magapa ennemi des Aco-
quas. Ils les r^prirent de cette adion
inhumaine, 6c leur dirent que Dieu la
deffendoit $ qu’il n’6toit pas permis de
tuer un prifonnicr , 6c de le manger:
ils baiiloient les yeux, & ne repondoienc
rien.
La Poiigamieefl: felonces Pdres leplus
grand obftacle qu’on trouvera a la con-
verfion de ces peuples. Ils croyent pour-
tant qu’on ne le trouvera que dans ceux
qui (ont d6jä mariez ä plufieurs femmes,
6c qu’011 peut efperer qu’il y en aura bien
moins dans les jeunes gens.
Les Galibis mariez mangent chacun
en particulier: ceux qui ne le Pont pas,
mangent tous enlemble $ 6c toutes les
femmes, Alles 6c petits enfans le met-
tent d’un autre cöt6 pour prendre leur
tl 2 repas.
i~l VOYAGES
repas. Les Nouragues & les Acoquas
font autrement : les gens mariez man-
^ent avec leurs femmes & leurs enfans ,
ä moins qu’il n’y ait des Prangers, ä
qui par honneur ils veulent tenir com-
pagnie j car alors les femmes & les en-
Fans mangent ä part. Ils ne font pas
yvrognes : on remarque m£me qu’ils
boivent peu : mais ils font grands man-
geurs. C’eft ce qui les oblige d’etre tou-
jours a la chaflc & ä In peche rces £xer-
cices leur plailent , & ils y font fort a-
droits.
Le d^faut le plus marqud qu’ils ont ,
& qui leur eft commun avec tous les
Indiens , eft d’etre mentcurs. Ils font
honteux , & fe rctirent quand on a de-
couvert leurs menfonges : mais ils ne fe
corrigent pas s ils recommencent un mo-
ment apres.
Cette Cafe d’ Acoquas fut le terme
du voyage de ces zdlez Miflionnaires.
Deux raifons les contraignirent de re-
tourner für leurs 'pas. La prdmidre fut
qu’eux & leurs ferviteurs furent atta-
quez de la fidvre > mais la plus puilfan-
te fut le refus que leurs trois conduc-
teurs Nouragues firent d’ailer plus loin f
& mthne de~ les attendre, pour les re-
conduire jufqu’oü ils les avoient pris.
Ce n’avoit 616 en quelque forte que mal*
gre cux qu’ils les avoient conduits juf-
ques-lä. Ils avoient fait .tout leur pol-
fible pour les empecher d’entreprenJre
ce
E>3 Gcine’e et a Cayenne. 17 i
ce voyage , en les intimidant : mais ils
avoienc affaire ä des gens courageux ,
6c donc le zele pour annoncer l’Evangile
etoit incbranlable. Tcls doivent etre
les vdritables Miflionnaires: le zdle , la
prudence , l’intrdpiditc les doivent ac-
compagner par tout. C’eft ce qu’on re-
marque dans le Journal de ces deux Re-
ligieux.
L’avarice & Pintdret eurent beau-
coup de parc dans le refus que leurs
trois Nouragues firent de les conduire
plus loin ou de les attendre. Ils crai-
gnirent qu’ils ne s’arretaflcnt chez les
Acoquas , 6c qu’ils n’y confommaftent
toute la traice qu’ils y avoienc appor-
tße : de mantere qu’ils les forcdrent de
fe rembarquer avant que le grand Ca-
pitaine, qui dtoit averti de leur arri-
v£e, les püt venir voir. Ils firent m3-
me enforte que ces Peres ne purenc
avoir une entiere connoiirance du nom-
bre de perfonnes dont leur nation 6c
celle des Acoquas eft compofee. L’a-
drefle du Pere b^chamel en vinc pour-
tant ä bout. II fut que la nation des
Nouragues ne faifoic que cinq ä fix eens
perfonnes, 6c que celle des Mercioux ,
qui eft ä l’Oueft des Nouragues 6toic
ä peu pr£s de mötne nombre. II lui fuc
impoflible d’avoir une connoiflance dif-
tincte du nombre de celle des Acoquas,
ni menie de leurs Cafes ou Carbcnsj
ce qui lui auroit pu donner quelque
H 3 lumi^rc
574 V O Y A G E S
lumi&e la deflus. II apprit feulement
d’une vieille Indienne qu’il interrogea
& ä qui il avoit ouvert la bouche par
un petit pr^fent, que d’un cote qu’il
lui montra il y avoic dix Carbcts : mais
quand il lui montra le cöt£ ou demeu-
roit leur grand Capitaine , & qu’il lui
demanda combien il y en avoit , eile
prit une poignde de les cheveux , pour
lui faire entendre qu’il y en avoit un
nombre fi grand , qu’on ne lespouvoit
pas compter. Ce cote dtoit a l’Oueft ,
c’eft-ä-dire en allant vers les Mer-
cioux. On peut conje&urer de lä que
cette nation eft trcs nombreufe , &
qu’elle s’dtend beaucoup. 11 fqut encore
que la nation des Pirios eft au Sud des
Acoquas, & qu’elle les dgale en nom-
brej que les Pirionos font^ä l’eft & au
Sud-Eft , les Magapas & les Pinos ä l’Eft,
& que les Moroux font au milieu de
tous ees peuples. Les Moroux font fd-
roces , & preiqu’enti^rement barbares.
Au refte tous ces peuples parlent unc
m8me langue , aufti bien que les Cara-
nes , nation tres grande & ennemie des
Nourngues.
Il apprit encore dans les converfa-
tions qu’il eut avec les Acoquas , que
les Maranes , qui font une nation fort
nombreufe, fe lervent aufti de la meine
langue. Ce feroit un avantage confi-
d^rable pour les Miflionnaires , qui en-
treprendroicnt la converfion de ces
dif-
en Guine’e et a Cayenne. 175
diffdrens peuples ; parce qu’ils n’au-
roicnc qu’une langue ä apprendre pour
fe rendre utiles ä tous ces peuples dif-
ferens: au lieu que tres - fouvent la di-
verfite des langues efl: ie plus grand tra-
vail des Miflionnaires.
Outre ces peuples ils apprirent qu’il
y a une nation tres conliderable vers le
Nord : ce font les Aramifas : ils font
dloignez des Acoquas d’environ quarante
lieues. Cette ddcouverte obligea les
Miflionnaires de s’informer tres dxa&e-
ment s’il n’y avoit point de grand Lac
au voifinage de ces peuples , & fi dans
ce Lac ou aux environs on ne trouvoic
point de Caracoli 5 non gdndrique que
les Indiens donnenc indiffdremment ä
l’or, ä l’argent, & au cuivre. Un A-
coquas qui avoit beaucoup voyagd dans
ces Pais-lä, les aflura qu’il n’avoit ja-
niais entendu parier de ce Lac. Nou-
velle preuve que le Lac de Parimd & ie
Dorado font des chimdres.
Enfin nos Miflionnaires ayant demeu-
rd treize jours chez les Acoquas, &
voyanc que l’exceflive .chaleur qui für-
vinc leur avoit attird de violentes fidvre3
tierces & des cours de ventre , donc
le plus fort de leurs domefliques etoic
tres mal , preflez d’ailieurs par leurs
trois Condudeurs , qui vouloient s’en
retourner chez eux lans les attendre ;
ils quitterent avec regret ces bona
peuples , chez lefqueis ils voyoient
H 4 um
17 6 V O Y A G E S
tant de difpofitions ä ouvrir les yeox
ä la verit£. Ils s’embarqu&’ent dans
deux Canots avec u n jeune Acoquas
qui vouluc les fuivre, & voir Cayen-
ne.
Le detail de leur retour eft inutile
ici: on le peut voir dans 1’original donc
J’ai tire cet extrait. Ils avoient avance
du cötd de TOueft felon leur eftime en-
viron cenc foixante 6c dix lieues , qui
font trois eens quarante lieues en allant
& en revenant. Ils arrivdrent ä Cayen-
ne le 25. Juin 1674. apres une abfence
de cinq mois entiers.
Deux chofes ont manqu£ ä ces z^lez
Miflionnaires. La pr£mi£re eft la fant£.
Leur courage ne pouvoit ctre plus
grand : mais ils n’avoient pas un tem-
pdramment afiez fort pour lupporter les
fatigues infinies qu’il leur a fallu efluyer
dans ce penible voyage > couchant dans
les bois , ne mangeant le plus fouvenc
aue de la Caflave , & de tenis en tems
u poillbn ou de la chair boucann£e ,
marchant fouvent ä pied dans des pa’is
rüdes & dans des for£ts , ramant 011
pagayant comme des forgats, dans leurs
Canots. II leur falloit une fant£ bien plus
vigoureufe , pour reTifter ä de ft rüdes
travaux.
La feconde eft de n’avoir pas port<£
avec eux un compas de route , par le
moyen duquel ils euffenc marqu£ leurs
routes diftdrentes & leurs diftances par
eftime*
en Guine’e et a Cayenne. 177
eftime. Ce Routier auroit fervi ä faire
u ne Carte exadte de leur voyage : au
lieu que la Carte dont Mr. de Gom-
berville a orru5 fon ouvrage , quoique
dreflee par Mr. Sanfon habile Geogra-
phe , ne peut donner aucune idde un
peu claire des pays que ces Peres ont
parcourus.
J’efp^re que le public me pardonne-
ra aif&nenc cette longue diverlion que
j’ai faite a mon Ouvrage $ eile m’a pa~
ru trop utile pour la negliger. 11 fauc
ä prdfent revenir ä mon lujet , & con-
tinuer de^ parier des rivteres qui font
dans Pdtendue du Gouvernement de
Cayenne.
La rivi^re d’Aprouague eft la plus
coniiderable. On n’en connoit point gUCpl
encore la iöurce ni l’dcendue. II faudroic
des gens audi z£lez & audi courageux
que les P^res Grillet & Bechamel pour
entreprendre ces decouvertes : car les
Francois qui vont traiteravecles Indiens,
ne foftgent qu’ä vendre les marchandiles
dont ils font chargez , fans s’embarrafler
ni des noms des peuples chez qui ils vont
traiter, ni de la fituation de leur pais ,
ni de leur nombre , ni de leurs moeurs :
ainfiilnefautattendre aucune lumi&e de
leurs voyages.
On fgait feulement qu’il y a a l’Oueft Rivlw
une aflez grolle rivi^re , ä qui on a don- <j*uvia oiv
n£ le nom d’U via oud’ Laufe, & plus re~ ü)Kt
cemment cclui d’Oyac.
H * Le
175 V O Y A G E s
Lc Comtc de Gennes ci-devant Ca-
pitaine des Vaiffeaux du Roi , & Com-
mandant de rifle Sc. Chriftophle , avoic
obtenu une conceflion tres-grande für
cette rivi^re * qui avoic dte £rig£e en
Comtc de Comte , fous le nom de Comte d’Oyac
Gennes cu ou de Gennes. Je ne fgais fi fa mort
d’Oyac, n’aura pas apport^ beaucoupdedefördre
dans l’dcabliilement qu’il y avoit com-
nience.
Ces grandes conceflions ne laiflent
pas d’avoir leurs inconveniens , quand
ceux qui les ont obtenucs ne fonc pas
en etat de les faire valoir , mais comme
pour l’ordinaire ce font des gens puif-
ians , ils trouvenc toujours les moyens
de profiter avantageufemene de la grace
qu’ils ont obeenue i & quand ils fevoyenc
rout-ä-fait hors d’dtat de le faire, ils ont
uu moyen facile de donner ce qu’ils ont
de trop ä des habitans qui manquent de
terres , & pour lors ils fe font des V oi-
fins qui dans l’occafion d’une guerre ai~
dent ä les defendre, en feddfendanteux-
niemes.
Riviere de La riviere de Mahuri , qui eft une
Wihuii, branche de celle de Cayenne , palle au Sud
de rifle , & la fdpare de la grande terrc,
c’cft-ä-dire, de laterre ferme.
Rmere de Tout ce qu’on fgait de la riviere de
Cayenne, eft qu’elle vient de fort loin
du Sud Oueft ou Nord-ElL II eft fur-
prenant qu’il ne fe foit pas trouvd juf-
qu’ä pr^lenc des gens allez curieux pour
La
en Guine:e et a Cayenne. 17^
Ia remonter , decouvrir fa fource &
connoitrc lcs peuples qui font für fes
bords : car Ies Indiens ne s’^loignent
jamais des rivieres , parce qu’ils en tirent
ia meilleure partie de leur nourriture.
On fgait par ies Indiens Gaiibis ou Cari-
bes , qui lont für fes bords 6c aux envi-
rons , qu’elle regoit plufieurs rividres
qui traverfent ce pais en cent endroits
diffdrens. Le d^bordement de ces rivid-
res daiis ia faifon des pluyes rend ces
pais aquatiques , ii eft vrai : mais ils
n’en font pas plus mauvais , du moins
pour lerapporc, quoiqu’on ne puiffepas
nier qu’ils ne ie foient pour ia fant<f.
II eft für que s’ils £toient habicez , &
qu’on les eüt d^couverts en abattant lcs
grandes forets qui les couvrenc , ils cef-
leroient d’etre aquatiques & malfains.
On i’a dprouv<5 , & 011 l’^prouve tous
les jours ä S. Domingue 6c aux Hles
du Vent, oü le pais devient plus fain ä
mefure qu’il eft plus ddcouver; ec plus
habitd.
On trouve ä l’Oueft de Cayenne la « . .
rivi£re deMacouria. Elle ne peut avoir Matoaiia.*
un cours fort long , cette riviere a ä fon
embouchure un banc de fable , qui se-
iend fort au large danslamer, furlequel
il n’y a que peu d’eau. C’eft aftez pour
desCanots, mais non pour des barqucs 6c
pour des vaifteaux. Cependant cela fuf-
fit pour le Commerce qu’on fait le long
de cette Cöte , qui eft remplie d’habi-
H <5 ta ns
iSo V 0 y A G E $
tans qui ont des fucreriesou d’autresma-
nufaäures.
tüviere de La rividre de Courou eft ä cinq lieues
coyion. ä POueft de Mecouria. La colonie a la
tete de laqueile dtoit Mr. de ßretigny ,
y avoic dleve un Fort qui s’etoit ddtruit
de lui-meme faute de reparations, apres
avoir dtd abandonne , lors de la ddrou-
te de cette colonie & de celle qui iui a
fuccedee.
L’embouchure de cette rividre eft gä-
tde par le meme banc de fable , qui eft
devant celle de Macouria ; on y trouve
pourtant lameme quantitd d’eau; & par
confdquent on y peut faire le meme com-
merce.
Suand il plaira au R- Pdre Lombard
lonnaire de la Compagnie de Jefus
ä Cayenne , il nous donnera une rdla-
tion bien dctaillde des environs de cette
rcn^Lora* rividre & de fon cours. Il Pa parcou-
bardjc- ru avec le foin , le zele , & la vigilan-
fuiu, ce j’un Apötre qui veut gagner des
ames ä Dieu. 11 connoit äfond cespeu-
ples , un fcjour de vin^t ans parmi eux
Pen a fait devenir le rdre. On peuc
voir dans le dix - huitieme recueil des
Lettres ddifiantes page 313. ce que fon
ingdnieufe charitd lui a fait imaginer ,
& mettre en dxdcution , pour faire de
ces barbares des hommes , & de ces
hommes de parfaits Chrdtiens. Sa pa-
tience & fon courage lui ont fait für-
rnoncer des difficultcz fi grandes , qu’d-
IeSi
en Guine’e et a Cayenne. 181
Ics auroient rebutd & £frayd tout autre
qu’un homme Apoftolique. II a raffeni-
bld & rendu iddentaires des peuples
volages au fouverain degr£ : a’errans
6c de parefifeux qu’ils etoient , il en a
fait des colons habiles 6c laborieux ,
pleins de bonne foi, de charitd 6c de fa-
gefl'e. J’ai vu des ouvriers Francois qui
le fonc crouvez parmi eux , qui m’onc
allurd que qu3nd ces Indiens les enteil-
doienc jurer ou fe quereller , ils fe di-
foient les uns aux autres : ils ne font pas
ChrÄiens, il fauc avertir le Pere , afin
qufil les baptife. Ce z6l e Miflionnaire
a rafiembl6 en une memc bourgade plus
de fix eens peiTonnes , qui vivent d’une
manierefiparfaitementchr^cienne, qu’on
trouveroit chez eux la maniere dont les
prdmiers Chretiens vivoient , fi les livres
iaints qui nous Pont apprife Etoient per-
dus. On verra dans le chapitre particu-
licr que nous feronsj des Indiens, de quel-
le mantere le P. Lombard a op£r6 tou-
tes ces merveilles, nous donnerons pour
cela une de fes lettres qui eft trcs-cu-
rieufe, 6c dont le public fera infiniment
fatisfait.
On trouve enfuite plufieurs criques
ä l’Oueft, le terrain y eit elevd il a des
montagnes qui fe voyent de loin , &
qui fervent aux vaifleaux ä connoitre
le lieu oü ils font arrivez. Le grand
baue de fable dont nous avons parl£ ,
fe refferre beaucoup en cet endroit , &
H 7 faxt
iSz V O Y A G E 3
fait une ance profonde , qui eft occu-
p£e par cinq Iilets , ä qui on a donnd
le nom d’IfletsduDiable, felon lesappa-
iflets du rcnces parce que leurs cötes fonc droitcs ,
Diabic. ei carp&s , & difficiles ä aborder.
La rividre qui fuit a deux noms , ap-
paremment parcc que les uns l’appellent
^anamartC^anamari , & les autres Manama ri. Le
oude Ma- long banc de fable s’£tend confidtfra-
hamaii^ blement ä la mer devant lbn embou-
ehure. On prüfend que cetce riviere
eft bien plus confiddrable que les pr£c£-
dentes. La Compagnie de llouen oude
Bretigny y avoit un Fort ä la droite
de fon embouchure : ii a eu le mdme
fort que celui de Courou. Le grand
banc de fable ferme aufli l’entree de
cetce riviere 5 & comme la Cöte eft plus
haute , il s’avance aufli moins en mer.
C’eft une rdgle gendrale , que oü la
terre eft haute , la mer eft profonde
au bord, & oü le terrain eft bas, la mer
eft aufli peu profonde, ou gätde par des
bancs.
Le vafte terrain qui eft entre Sana-
mari & Maroni eft haut, fans etre mon-
tagneux. Ce ne fonc que d’agr^ables
collines , dont les revers font en pentes
douces. Elles font chargdes de grands
& puiflans arbres > marque certaine de
la bontd & de la profondeur de la tcr-
re. Dix mille habitans y fcroient ä l’ai-
fe , & y feroienc des lucreries d’un
rapporc infini , laus compter que les
en Guinl’e et a Cayenne. rSj
Cacaotiers , Cottoniers, Rocouyers, &
toures fortes d’arbrcs fruiciers y fe-
roienc ämerveiiles , s’ils y dtoient culti-
vcz 5 puifque fans culture & abandonnez
ä eux-memes , ils y viennent en per-
feäion , & produifent des fruits excel-
lens.
On doic donner ä Ia rivi^re de Ma-
roni le titre de grande riviere : eile Pell
en eftet. Son embouchure eft tres- lar-
ge. La force de fon couranc a dilTipc
le banc de fable qui devroic rendre fon
entrde impraticable aux vaifleaux > fa
rapiditd lui a ouverc un vafte Canal ,
oü il y a quatre brafles de profondeur :
ce feroit plus qu’il n’cn fauc pour tout
vaifteau marchand , s’il n’y avoit pas des
bancs de roches plus impraticables queRjviCfC-&
des bancs de fable. La Compagnie de Po« de
Rouen avoit dlevd un Fort en 1644. furMaxoa^
une pointe ä la gauche, entrelaquelle &
celle qui forme Pentrde du meme c6t£ il
y a un acul de plus d’une lieue de large,
& d’autant de profondeur, qui eft un Port
naturel , ä couvert de tous les vents &
des plus furieufes tempSces, dont lefond
eft d’une tenue admirable. La riviere de
Mana s’y jette ä la pointe, Pony peuc
faire de l’eau , eile a aflez de profon-
deur pour porter des Canots & des Cha-
loupes.
Gvn«
V O Y A G £
IS4
Gouvernement Ecclefiaftique de Cayenne ,
ru!tesPfun? ^es ?^res J^^u^tes ont Äd char-
Us Mü-° gez fculs du fpirituel de cette Colonie ,
fionnair« au moins depuis qu’elle fut reprife für
ä Cayenne. j^s Hollandois par Mr. de la Barre en
1664.
Le Gouverneur & Ies Habirans onc
tente deux fois d’y introduire des Do-
miniquains , non pas dans Ia vue d’en
exclure les Jeluices , mais afin d’avoir
des Miflionnaires de deux Ordres diffd-
rens, commc il yien a ä St. Domingue
& aux Ifles du Yrent, Je ne dois pas
entrer dans leurs raifons : eiles dtoienc
bonnes fuivanc les apparences, puifque
la Cour y avoic conlenti & qu’elle a-
voit a ffignd aux Dominiquains un dif-
trid pour y faire leurs fondions , &
des revenus fuffifans pour s’y encrete-
vain«s nir, fans etre ä Charge au public. La
teuratives chofe auroic rdülli , 6c le loin des Mif-
Fiodufic les [l0ns nun)ic ece partag 6 entre les Je-
jacobins. fuites 6c les Dominiquains , fi nos Pd-
res de Touloule n’avoient choili dans
leur Province les Sujets les moins pro-
pres pour faire cec dcabliflement. II a
etd tentd deux fois, parce que le Gou-
verneur & les habitans lont venus deux
fois ä la Charge , & nos bons Peres onc
dchoud deux fois par leur pure faute ,
fans qu’il paroiife eu aucune manidre
que Jcs Jefuiccs y ayeni coiuribud. Au
con<*
en Güine’e et a Cayenne. iSs
Contraire ces habiles gens dcant retournev
aux Illes du Vene, lefontinfinimentloud
des bontez que ces Pdres ont eu pour eux ,
& de la charite qu’ils ont exered en leur
endroic.
Les Jdfuites fontdonclesfeuIsMiflion-
naires qui ayent le foin du fpirituel dans
cetce Colon ie , & leion les apparences ,
ils feront toujours feuls chargez de ce
foin, ä moins quelesFranqoisn’augmen-
tent tellementen nombre , que les Jefuites
chargez d’ailleurs de tant d’autres Miflions
plus importantes , ne fe trouvaffent pas en
dtat de fournir des Sujets pour remplir
tous les poftes.
Ils n’ont dans cette vafte dtenduc de
pais , c’eft-ä-dire , depuis la riviere
d’Oyapok, jufqu’ä celle de Maroni qui
fait plus de quatre-vin^t-lieucs de Cöte ,
que trois Egliies Paroiüiales. Deux font Egiifts Pa-
dans Pille de Cayenne , & la troifidme £ Cavc*
eft dans la terre ferme , fans compter celle ni,
de Courou , ä laquelle on ne donne pas
encore le titre de Paroiile , mais fimplemenc
de Million.
Le Superieur de tous les Miflionnai-
res demeure dans la maifon qu’ils ont
enlaVille de Cayenne. C’dtoit en 1729.
le R. Pdre Dupleffis , homme d’un md-
rite infini, fqavant, moddrd, zdle, poli,
toujours pret ä faire plaiiir ä tout le
monde.
Le Curd de la Paroifle de Cayenne
etoit dans la meine annde le R. Pdre
Prouft*
lS<5 V O Y A G E S
Prouft , & le R. Pdre Bonnet Vicaire*
Celui de Loyola, autre Paroifle dans
Pille , fe nommoic le R. Pere de Villct-
te.
Celui de Roura dans la terre ferme ,
dtoit le R. Pdre Catelein.
Le R. Pdre Lombard, Sup^rieur des
Miflions avoit foin de la Million des In-
diens ä Courou. On lui avöit donne pour
aide, le R. Pdre Fouque, onditqu’ony
en cnvoye encore deux autres.
Le R. Pdre le F£vre ctoit deflindpour
aller par tout oü le befoin Pappelloit, &
comme tous les voyages fe fönten canor,
on le nomme le Pere au canot.
Le Roi donne a chaque Cure mille li-
vres par an , qui font prifes für fon Do-
maine. LesR. R.P^res ont un große fu-
crerie au quartier appell£ Loyola , avec
plus de deux eens cinquante N<?gres, &
outre ceh lesretributionsdeleurs mefles,
dont ils difpofent ordinairement pour les
ornemens de PEglife.
Lorfqu’on fe fait enterrer dans PE-
glile , on paye un droit de cent livres ,
ce droit eft pergu par le Marguiiier. A
l^gard des baptemes , mariages , publica-
tions de bancs , dilpenfes & autres cho-
fes de cette nature, on ne paye rien du
tout.
On choifit un Habitant pour r£gir les
affaires dela Paroifle, on le nomme Mar-
guillier. C’eft lui qui recueille ce qui
eft du ä PEglife, 6c qui faic les depenfes
n£cef-
en Guine’e et a Cayenne. 1S7
n£ceftaires. II eft a vie , en quoiil paroic
qu’ii y adel’abus, fur-tout parce qu’il ne
rend aucun compte, ce qui lui donne le
moyen de fe fervir des deniers de la Pa-
roifte, pour faire fon ndgoce. II paroic
qu’il feroit mieux de ne~le laifter que
trois ans en £xercice, & de lui faire ren-
dre compte ä la fin de fa geftion. Celale
rendroit plus dxad ä faire le recouvre-
ment des dettes de PEglife, & ä tenirfes
comptes en bon etat.
II yaun College fondd pour Pinßruc-
tion de la jeunefie. Ce fonc les Pdres Jtf-
fuites qui enont ladirection. Onvoitdans
le plan de la Ville qu’il eft äcöt^del’E-
glife Paroifiiale.
~ L’Höpital pour les malades eft gou-
yern£ par quatrc Soeurs grifes qu’on a
tirc de Paris. Le Roi leur faittous les ans
une gratification cle deux mille livres qu’el-
les touchenc par ordonance lur fon Do-
maine.
Ces deux mille livres £toient appli-
quees ci-devant ä un Medecin botanifte
qui n’etoic d’aucune utilit£ ä la colo-
nie.
Les autrcs revenus de l’Höpital font
ndminiftrez par un Diredeur dontle Gou-
verneur conjointement avec le CommiG*
faire Ordonnateur doit arreterles comp-
tes toutes les ann£es.
ISS
V O Y A G E S
Gouvernement militaire de Cayenne.
Le Gouverneur de Cayenne eft nom-
me par le Iloi , fa commiflion s’exp£-
die aufeeau, eile dure autant qu’il plaic
ä Sa Majeftd. Elle doitetre enregiftröe
au Conleil fupdrieur de la meme Ille $
il ddpend du Gouverneur general des
Illes du Vent qui r£fide ä la Martini-
que , & il rena compte au Secr&aire
d’Etat qui a le d<5partement de la Ma*
rine-
Ceux qui 011t occupc ce pofte depuis
que M. De la Barre, repric Cayenne für
les Hollandois en 1664, foncMeflieurs
De la Barre, le Chevalier de Lezy Ion frd-
re, deF^rolles, d’Orvilliers , le Cheva-
lier deBdthune y avoic dtdnommd, mais
il n’en a pas pris polleflion , & M. d’Or-
villiers fils du prccedcnt, dont on vient
d’apprcndre la mort dans fa treverfee en
venant en France.
Il dtoic Chevalier de S. Louis, Capi-
taine de Fregatte. Il avoit £t6 Capitai-
ne en Canada > il avoic lervi avec di-
(lindion dans la marine. Le Gouverne-
nemenc de Nfle de Cayenne eft uni äce-
lui de toute la province de Guianne ,
qui lui eft adjacence. Il 6toit tr&s pro-
pre pour gouverner des peuples, il e-
toic riche 3 il aimoit fes colons comme
fes enfans, leur procuroit tous les avan-
tages qu’il pouvoit, il ecoit affabie, ge-
uereux ,
en Güine’e et a Cayenne. iSq
udreux , magnifique , bienfaifant , & s’il
avoit quelque deffäut , c’etoit d’tkre trop
doux, fans pourtant que ccla Pempechät
de readre la juftice.
Le Liutenant du Roi <5toit M. de la
Motte Aigron d’une des bonnes maifons
de Poitou. 11 etoit Chevalier de Saint
Louis, Lieutenant de vaifleau, 6c leplus
ancien habitant de Pille s il y demeuroic
depnis pres de quarante annees > il £toic
aimd & eftim£ de tout monde. Il e-
toit riche 6c feiaifoithonneurdefonbien.
11 aimoit ies gens de lettres, 6c Petoit
lui meme autanc qu’on peut l’etre. Ses
affaires particulieres Payant oblige de
venir cn France, on vient d’apprcndre
qu’il y eff mort, en arrivant ä Mar-
lei Ile.
Cctte double perte ne peut etre que
tres fenlible ä la colonie.
M. de Charanville , homme de con-
dition 6c de belles lettres, eff Major de
cette Ille. Il eff Chevalier de Saint Louis
6c Enfeigne de vaifleau , il etoit revenu
en France pour continuer fes fervices
dans la marine 's aprez avoir comman-
ue avec diftin&ion a Pondicheri , il fut
envoy£ ä Cayenne en qualit£ de Capi-
taine d’une des compagnies ddtachdes
de la marine qui compolenc la garnifon j
d’oü il eft mont£ ä laMajorit£, &äpr£-
fent ä la Lieutcnance de Roi. C’eft un tres-
bon Oflicier , fortattach^ ä fes devoirs &
fort riche, & comme il alagcn&rofitden
par-
190 V O I A C E 5
partage, il fait du bien ä tout le monde>
& recoit parfaitemenc bien fes aniis.
La garnifon eft compofee de fix com-
pagnies ddtachdes de la marine 5 dies
font de cinquante hommes chacune, y
compris les fergens & les tambours.
C’eft le Roi qui les entretient & qui faic
les revues.
Elles fonc commanddes par fix Capi-
taines , fix Lieutenans & fix Enfeignes.
Les Capitaines Tont, M.M. Derozes,
De la J’ard, Dupas, Dunezac, Four«
cheau, ßrilTon.
Les fix Lieutenans fonc , M» M. Ca*
pron , Le Grand de Lacd , le Garde , Rouf-
feau , Girard , Audirrtdy.
Les Enfeignes font M. M. Decoublans.
d’Orviliers.
!
Le Public voudra bien me difpenferde
faire Peloge detous ces Meflieurs,peut-
dtre m’en acquittcrois-je mal. II fuffir
de dire que ce fonc des gens demdrite&
de fervice qui font honneur ä leurs em-
plois, & qui fonc tres-capablesd’enrem-
plir de plus imporcans.
Les Capitaines ont I080 livres par an.
Les Lieutenans 75 o livres , & les Enfeignes
540 livres, qui fontpay^es parleTrdfo-
rier de la Marine.
II y a un Ayde Major nommd M. De
la Matherde, il a paye de Lieutenant ,
avec cette diffdrence qu’il eft payd furle
Domaine, fuivant l’Etac du Roi.
Outre
en Guinl’ä et a Cayenne. 191
Outre ccs troupcs rdglees, Ics habi-
tans forment deux compagnies de mili-
ces qui Tone plus ou moins nombreu-
ies, felon le nombre de habitans qui
compofenc la colonie. L’une de ces
compagnies efl: d’infanterie , & l’autre
de dragons. Dans un beibin, elles peu-
vent dcre toutes deux de dragons , par-
ce qu’ii n’y a guere d’habitant qui n’ait
un cheval , & on les peut aflembler en
moins de 24 heures 5 elles ont des Ca-
pitaines , des Lieutenans & des Enfei-
gnes.
M. Gillet, undesplusaifesdel'Ifle, efl:
a la tete de ceilc d’infanterie & M. Ker-
coue ä la tete des dragons.
Elles avoient autrefois un Colonel ,
mais depuis la mort de M. Le Roux qui
l’dtoit , cc pofte n’a pas 6:6 rempii. C’e-
toit, fans contredit , le plus riche du
pa'is, & qui vivoit le plus noblement.M.
le Chevalier de Milhau a dpoufd une de
fes Alles.
Tout homme libre , depuis Page de
feize ans , jufqu’ä foixante, doit etre
enrolld dans une de ces compagnies
Leurs Ca pitaines leur font faire Pe-
xercice de tems en tems, & elles paf-
lent en revue une fois par an devant le
Gouverneur.
C’eft le dernier Gouverneur , qui fous
le bon plaifir du Roi, a fait bätir lamai-
ion oü les Gouverneurs doivent refider,
& les cazernes pour les foldats. Ces deux
£di~
192, V O Y A G E S
edifices dtoient ncceflaires, & fur-toutlc
dernier.
Ceux qui n’ont point de terres pour
former ieurs dtabliflemens , en obtien-
nent facilement dans la terre ferme :
car pour ce qui dt de Pille, il y along-
tems que toutes les terres ont 6t6 ac-
cordees. C’eft le Gouverneur conjoin-
tement avec le Conimiffaire Ordonnateur
qui accorde les conceffions. On leur
prefente pour cela un placet ouonexpo-
ie la quantite du terrain qu’on demande,
fa fituation & fes bornes. Ces Meflieurs ac-
cordent fansdelai & fans frais ce qu’on leur
demande. Pour Pordinaire ondonnemille
cinq eens pas pour unerocourie, &trois
mille pas pour une fucrerie, ä condition
que celui qui a obtenu la conceflion , y
forme un etabliffement folide dans Pan
& jour , ä faute de quoi la conceffion
devient nulle, & le terrain reüni au Do-
maine du Roi , & prec ä etre accorde ä un
a utre per fonne , aux meines claufes & ccn-
ditions.
Si quelque particulier a achettc un ter-
rain dejä commencd ä ddffricher , & que
par fa n^gligence il ne forme pas Pdcablif-
fementprojett^ 5 le Roi veutqu’il foit ven-
du au plusoffrant & dernier enchdriffeur ,
ä la Requetedu ProcureurdeSa Majeft£ ;
ä Pexception pourtanc des terres des mi-
neurs.
Au rede les conceffions font perma-
nentes , des qu’on a l'atisfaic aux clau-
fes
en Guine’e et a Cayenne, ipj
fes qui y fonc contenues , 6c qu’on les
a faic enregiftrer auGreffe de la Juris*
diäion.
Gouvernement de Cayenne pour la Juftice- .
C’dcoit autrefois le Gouverneur &
l’Etat Major qui jugeoient en dernier
reffort 6c l'ans appel tous les diffdrens
qui naifloienc dans la colonie. La cho-
le n’ecoit pas alors fort diflicile , il y
avoic peu ue colons , & par confdquenc
peu de conteftations $ niais le nombre
s’ecanc augmente , les differens fonc
devenus plus confiderables 6c plus fr<5-
quens. Des gens venus de cercaines pro*
vinces du Royaume n’ont pas oublid ca
pallanc la mer Pamour des procez, ni
la fubtilied de la chicanne. Cetce ma-
niere fimple 6c fommaire de vuider les
difterens touc d’un coup , les a cho-
quez, comment vivre (ans plaider , di-
ioientiis, 6c comtnenc plaider fans Of-
ficiers de Juftice? Ils onc tant crid que
la Cour a ecc obligee de leur envoyer
un Juge, un Procureur du Roi 6c un
Greffier , quelques Sorgens qui le font
dlevez infenfiblemec aux degres de Pro*
cureurs 6c prefque d’Avocacs; ainfi la
juftice a et6 tiree des mains de i’Etac
Major, 6c eft paff6e dans edles d’une
Juftice ou Jurifdidion Royalle, civilc &
criminelle.
Mais eda ne les 3 pas encore conten*
Tmt Uly l tcz.
194 V O T A G E S
tez. Dans quel Heu du monde,difoicnt-
ils encore, ne jouic-on pas de la confo-
lation de pouvoir appeiler des Sentences
des prdmiers Juges ?
La Cour s’eit rcndue ä leurs impor-
tunirez , & leur a permis d’appcller de
ces jugemens au Confeil fupcrieur £ta-
bli ä la Martinique. Elle prdtendoit ians
doute par la diflicultd qu’ils auroienc
d’allcr plaider ä la Martinique , oü le
Confeil ne s’aflemble que tous les deux
luois , & d’oü il eft tres - difficile de
revenir ä Cayenne, dtouffer en eux l’ar-
deur des procez , mais eile n’y a rien
gagnd, ils ont voulu plaider , ils plai-
dent aufH bien qu’en Normandie & il
arrive aflez fouvent qu’un Arröc eft
fuivi d’une Requete civile. Voilä liieu-
reux progres que la chicanne a fait dans
cette petite colonie , dans laquelle il fe
trouve des gens encore aflez entetez pour
revenir en caflation d’Arret au Confeil
duRoi, quand ils s’imagincnc en avoir
quelques foibles raifons.
La Jurifdi&ion ordinaire , ou le Si^ge
Royal telquenous venonsdeie marqujr,
a dtd cablie en 1700. Elle fert ä juger
en prämiere inftance toutes les affaires
qui y lonc port^es , lauf Pappel au Con-
leil Iupcrieur.
La raifon des di flicul tez prefque infur-
montables & toujours ruineufes pour les
paities , de recourir au Confeil de la
Martinique, a enfin porte le Roi ä don-
ner
en Guine’k et a Cayenne,
ner ä fcs plaideurs de Cayenne un Con-
feil fuperieur pour juger 1 es appels da
Juge Royal.
Les Patentes de fon dtablilTement font
de Pannde mil fcpt eens trois j il a dtd
förmd ä l'inßar de ceux de !a Martini-
que, de la Guadeloupe & des deux qui
iont ä S. Domingue.
Ce Conicileft compofd du Gouverneur
qui y prcfide,duComniillaire Ordonnan-
nateur, du Lieutenant de Roi , du Ma-
jor, de huit Conieillers , d’un Procureur
General & d’un Greffier en Chef. 11s
jouißent des mömes honneurs & prero-
gatives que lesOfficiers des aucresCours
i’updrieures du Royaume.
Le Gouverneur prefide , mais il ne
prononce pas: c’cfl le Commiflairc Or«*
donnateur , & en fon abfence , ie plus
ancien Confeiller. Ils fidgent l’dpee aa
cötd, parce qu’ils font tous gens d’epde:
ainfi on peut dire qu’ils font au poil &
ä la plume. Ils n’onc aucuns appoin-
temens, que rdxemption de la capitation
de douze de leurs efeiaves. il n’y a
que le Doyen des Confeillers qui a ob-
tenu depuis peu une gratificacion de
trois eens livres tournois, quieftattachde
au Doyenne.
Ce Confeil s’aflemble les prdmiers c<lJ,rei]fr.
Lundis de chaque niois , & m*ge au pC(iem de
tant de jours qu’il eil ndeeflaire pour Caycanc,
juger touces Ls aßaires qui y font por-
tdes.
*95 V OY AGES
J’ai d^jä marque les noms de ceux de
TEtat Major qui ont entree dans ce
Confeil ; il rfeft pas nccetfaire de les
r^pdter ici $ mais je ne dois pas oublier
ceux des autres Üfficiers qui y ont fean-
ce.
II ne faut pas s’attendre de trouvcr ici
des Dodeurs dans Tun 6c l’autre Droit,
des Jurifconiultes fameux quiayent blan-
chi dans T&ude des Loix, 011 fe trom-
peroitj mais ontrouvera ä coup für dans
les membres de cette aüemblde des gens
iäges , defint6reflcz , d’une probitd ä tou-
te epreuve , des gens riches , chez qui
le bon lens & la droiture tiennent lieu
de toute autre choie. Ils favent la Cou-
tumede Paris ä merveilles , 6c c’eft für eile
qu’ils forment tous leurs jugemens,aufli
bien que le Juge Royal : il n’en faut pas
davantage.
M. le Fcvre d’Albon eft CommifTaire
Ordonnateur de TIfle. Il elf fubordonn£
ä l’Intendant de la Martinique : il eft
toujours la feconde perfonne de Tille:
il ne pr^fide pas au Confeil ; mais c’eft
lui qui recueille les avis 6c qui prononce;
comme il fait les fondions de Tinten-
dant, il repr^fente fa perfonne, 6c c’eft
ä lui que la Cour ad reffe les ordrcs foic
pour ies troupes, foit pour les autres af-
faires. 11 prend connoiflance des affaires
des Officiers 6c des löldats avec les ha-
bicans, jufqu’ä la fomme* de mille livres
cn principal. 11 connoit aufli des affaires
en GuiNfc’ß et a Cayenne. 1^7
du Roi 6c de fon Domaine. 11 paffe les
troupes en revue, 6c regoit avec le Gou-
verneur lcs comptes du Diredteur de
THöpital.
Les huit Confeillers Tont les Sieurs de
Monfigot Doyen , Marot , Macaye ,
Gras, ßlou, Brenon, Manier 6c Med-
feu.
Le fieurTixicroccupe !a place dePro-
cureur Gt5n6rai, & avec eile, edles d’E-
crivain du Roi , de Tr florier des trou-
pes, 6c de Garde magazin. Elles paroi-
troient incompatibles'dans un autre hom-
nie 5 mnis il fait les exercer toutes ä la
fois , 6c d’une maniere qui ne le fatigue
point.
Tous lesOfficiers duConfeil fup&ieur
regoivent leurs^ Commiflions direaement
de la Cour,aufli bien que le Juge Royal,
le Procureur du Roi 6c le Greffier. C’eft
cet Officier qui garde les minuttes des
conccflions du pais, les regiftres des Ju-
gemens, l’enregiftrement des patentes 6c
des ordres de la Cour , lcs teftamens , les
codicilles , les contraäs deniariage, les
infinuations , les donations , les ventes ,
les procurations 6c autres actes. 11 n’a
aucun gage du Roi, mais il eft payd par
les parties , fuivant le tarif arret^ par le
Confcii fuperieur. Ce pofte n’eft pas
mauvais , quoiqu’il ne foit pas fi honora-
ble que les pr<5cedens.
11 y a un Siege de PAmirautd qui ref-
fort au Confeil lüp&ieur. 11 eft coinpo-
I 3 &
*9$ V O Y A G E S
fe d’un Lieutenant G£n£ral , d’un Pro-
cureur du Roi 6c d’un Greffier.
Ces Ofliciers fontnommez par M. l’A-
snira! , 6c pourvus par Sa Majefte. pour
connokre des crimes & delics qui le
commettent für la Mer, & de tous les
contra&s qui regardent la marine.
Mgede Cette Jurisdiktion eft tres-ancienne eft
X’Amiiau- France : eile y paroit £tab!ie depuis Pan
tc* 1400, en faveur de PAmiral.
11 eft vrai que dans toutes les Ifles,Ies
Jugcs Royaux faifoient les fonftions
de Juges de PAniirautl 5 mais par un
reglemcnt du douze Janvicr 17x7 > \Q
Roi a ordonnd qu’il y auroic ä l’avenir
dans tous les ports des Ifles & colonies
Francoiies, cn quelque partie du mon-
de qu’elles foient fitu£es,des Juges pour
connoitre des caufes maritimes r fous le
nom d’Officiers de PAmiraut£ , & que
ces JurifdiÖions feroient compofäcs d’un
Lieutenant, d’un Procureur du Roi &
d’un Greflier , avec les fon&ions & les
Prärogatives qui leur Tont attribudes par
Pordonnance de idSi.
Les droits de ces Officiers font taxez
par un rdglement fait ä Veriailles ie f
Aoüt 1688. Ils doivent liiivre dans leurs
jugemens le Droit deriü dans les Loixdes
Rhodiens, & l’Ordonnance du Roi pour
la marine, lorfqu’elle condent des difpo-
fltions contraires.
Cumme les cfclaves Negres lont une
Partie confiderable de la colonie, on a
jugd
en Gujne’e et a Cayenne. 1$#
}ug£ ä propos d’infercr ici lc rdglcment
que le Roi a fait a leur fujet. On l’appel-
le le Code noir. Ua le trouvera ä la fin
de cet Ouvrage.
Domaine du Roi a Cayenne,
Ce que le Roi retire des Colonie?. eft
ce qu’on appelle fon Domaine. II eil fi
peu confid^rable ä Cayenne, qu’onpeut
aflurer que cette Colonie dans l’dtat
qn’elle eil , Iui eft a charge , nu lieuduRoiä
de lui etre utile. II lui en coute tous c<:ycDn-»
les ans plus de foixante mille livres pour
les apointemens de l’Etat Major des
Officiers de les troupes , los habits , les
farines & la paye de fix compagnies qui
en formenc la garnifon , les penlions des
Gnrez & des Soeurs grifes qui ont foin
de l’Höpital , fans compter l’armemcnc
d’uti Vaifleau qu’elle y envoye tous les
ans, pour porter les farines des iöldats ,
les poudres & lesautres munitions n£cef-
faires. On ne fe tromperoit pas beau-
coup, fi au lieu de foixante mille livres
on mettoit foixante mille dcuspar anntfe.
Tune portant l’autre.
Le revenu qu’il en retire eil bien plus Revenas
facile ä compter. II confifle dans le droit <,u
de capitation que les maitres payenc
pour leurs elclaves, depuis l’age de qua-
torzeaus , jufqu’ä foixante. Ce droit efl:
de fept livres dix fols par tete chaque
ann£e. Les hommes blaues qui ne tone
I 4 point
2. CU
V 0 Y A G E S
point nez dans le pays , payent Ie me-
ine droit. Les Cre'olles & Ies femmes ne
payent ritn. Outre ce droit le Roi re -
qoit encore quatre pour cent für leurs
marchandifies qu’on envoye en France.
Vu le petit nombre d’efclaves qui font
danscetteColonie, & Ia tres-petitequan-
titd de marchandifcs qu’on y fabrique ;
ce s droits ne produifent qu’environ
vingtmillelivres paran. Celafuffirpour
faire voir que cette Colonie a jul-
qu’ä pr^fent ä Charge au Roi ; mais les
moyens qu’on a touchez ci - devant , de
l’augmenter tr&s-confiderablement , &
de la faire aller de pair avec les ineil-
leures de edles qui lont ä S. Domingue
& aux Illes du Vent, donnent lieu d’ef-
perer , ou plutöc d’ctre aflfurd que le
Roi en tireradanslafuite bien au delä des
ddpeniesqu’il eft oblige d’y faire pour la
maintenir.
Outre les Crdolles & les gens (auvages
des deux fdxes qui font dxempts. Sa Ma-
jefiea eu la bonte d’accorder un nombre
d’dxemptions ä tous fcs OfRciers d’dpde
& de robe pour leurs elclaves.
Le Lieutenant de Roi enadix-huit , le
Jvlajor douze , les Capitaines douze , les
Lieutcnans huit , les Enfeignes fix , les
Sergens quatre.
Tous lesOfliders de milice fonttraitez
für le meme pied.
Les Confeillers au Confeil fup^rieur
Qnt douze elclaves dxempts. Le Procu-
re ur
a t
en Guine’e et a Cayenne, tot
reur General douze, le Greffier huit , le
Jnge ordinaire douze , le Procureur du
Koi huit, le Greflier fix.
Les Curez & ceuxquipeuvent prouver
leur noblefle ont auffi l’exemption de capi-
tation pour douze deleurselclaves.
Tous les vaiffeaux qui vienncntmouil-
ler au porc de Cayenne lont obligez de
payer chacun trente-lept livres dix iols
pour Pencrage. Ce droit fe percevoic
autrefois pour M. PAmiral. Le Roi Pa
r^üni ä fon Domaine , depuis Pann£e
1/22.
II faut ä pr^fent parier plus ample*
ment des produ&ions du pa'is , & du
commerce qu’on y fait, &qu’onypour-
roit faire.
CHAP1TRE VII.
Du commerce & des manufattures de
Cayenne.
LA rarete des ISVgres efclaves , & le
prix exorbitant auquel la Compa-
gnie les a port£ , ont et£ caufe que les
habitans des Ifles du Vent ont eu re-
cours aux dtrangers , pour avoir des ef-
claves. Ils ont trouve leur compte dans
ce commerce parce qu’ils ont commu-
n£mcnt pour cent £cus , ce qui leur
ceütc jUi'qu’ä douze eens francs de la
Co/npagnie. Mais de quelque maniere
I 5 qu’ils
1CZ V O Y A G £ S
qu’ils les payent , foit cn argent , foit
en marchandiies provenant du crü de
leurs habitations, c’eft toujours uncrcs-
grand pr^judice pour le Roi & pour
l’Etat. Premierement, parce que les ef-
peces qui fortent du Royaume , ou de
quelqu’une de les parties par cette voye,
n’y rentrent plus > & en caufent ainfi la
rarete. On ne fqauroit cependantjamais
en trop avoir , ~ puifque i’argent eft le
nerf de l’Etac , fans lcquel il ne peilt fe
foutenir en paix ou en guerre. En fe~
cond lieu , li on paye ce qu’on prend
des dtrangers en marchandiies , comme
fucre, cotton, roucou , indigo , cacao,
bois de teinture , tabac , caffc 6c autres
chofes du crudu pays 5 on prive le Soi
des droits d’entrde & de fortie qui lui
font dus en France , ou für les lieux.
Troiiiemement on foit un tort confidera-
ble au commerce , que l’on prive par
lä du ddbouchement de fes marchandiies.
On ruine abfolument la marine qui eft
ii ndcefiaire au Royaume : car des que
les Colonies> fe palferont des marchan-
diles qui leur vicnnent de France , par-
ce qu’elles s’en fourniflent chez les etran-
gers i les Ndgocians Franqois ne pour-
ront plus mettre de na vires ddiors ; les
ouvriers de navire les matelots iront
chercher dePemploi chez les ctrangers*
la marine qui a tant coutd de peincs U
de ddpenfes pour la mettre für pied ,
tfaneancira. 5 &.dans le cas d’une guerre
avec
ülN Guinea et a Cayenne.' aöj
avec les puiflances maritimes , les Cötes
du ltoyaume i'eront expofdes ä leurs
violences 6c ä leurs piilages ; les Colo-
nies memes s’en reffentiront les prdmid-
res. Lesecrangersenconnoitront Ia foi-
bl eile , 6c les lieux propres ä y faire des
deicentes 5 en ceffant d’y porter les
chofes n6ceffaires ä la vie, ils les rddui-
ront aux derni6res extrdmitez , & ils
n’auront qu’ä fe prdfenter pour s’en
rendre lesmaitres. Ces raifons devroienc
it re toujours pr6fentes aux habitans , 6e
les obliger de regarder comme leurs
ennemis irreconciliables les dtrangers ,
tels qu’ils puiflent £tre , & pour leur
propre avantage n’avoir jamais de com-
merce avec eux. C’eft a leurs Pafteurs a
leur faire voir le tort qu’ils font ä leurs
conlcienees , en contrevenant aux loix
de leur Prince naturd, 6c les faire fou-
venir que les Rois ont droit d’etablir
des loix , Öi que c’eft s’cn prendre ä
Dieu m£me, que de d^fobd’ir ä fon Roi.
Je fuis perluade que les Pafteurs n’y
manquenc pas : mais les habitans ne les
6coutenc gu£re , & un leger avantage
prüfen t qui les flatte , les expole ä un
infinit^ d’inconveniens , pourcette vie 6c
pour l’autre.
II eft certain que ia Colonie deCayen-»
ne a plus befoin d’efdaves , toute Pro-
portion gard6e, que edles des Ifies du
Vcnt 6c "de S. Domingue 5 parce que
les terrains ddrichez nt font point per-
I 6 manensp;
204 V 0 y A G E s
manens, du moins dnns rille & Ie long
des rivngcs de la mcr & des rividres. 11
faut recommcncer au moins tous iescinq
ans ä faire denouveaux ddfrichez, & de
rouveaux abbatis de bois. Ces ddfri-
ehemens donnent beaucoup de peine ; ä
moins d’avoir beaucoup d’elclaves lurnu-
mdraires, il faut abandonner les travaux
courans de la fucrerie 6c des autres ma-
nufadures. Ces nouvelles terres pro-
duifenc des exhalaifons tres • mauvailes ,
fources d’une infinite de maladies qui
emportcnt bien des efclaves £: tres-lbu-
vent leurs inaitres , dont le temperam-
ment n’cft jamais fi fort que celui des
Ncgres : au lieu que dans les Illes du
Vene les ddfrichez durent tonjours , &
que fi 1 cs terres ä force de produire de-
viennent trop maigres , on en eft quitte
pour replanter les Cannes, tous les deux
ou trois ans ; ce qui n’eft pas un travail
ä comparer avec celui d’abbatre des fo-
rets , de brüler les arbres abbatus , d’y
planter des Cannes , &c d’attendre quinze
ou dix-huitmois, avant qu’el les foient en
point de maturitd neceflaire pourentirer
du ( iicre.
Ajoutez a cela que le terrain nouvel-
lement ddfriche , dtant naturellement
gras & humide , 6c fa fituation le ren-
dant encore aqueux , les Cannes qu’il
produitibnt ä la vdrit£ grofles , grandes,
pleines de fuc $ mais ce fuc eil gras 6c
aqueux : il eft par conßquent plus lor ^
en Guine’e et a Cayenne. 20?
fr cuire , plus difiicile a purifier ; de
forte qu'ii faudra abbattre 6c mettre au
moulin plus de Cannes, purifier 6c cuire
plus de jus ou de fuc pour faire une ba-
rique de lucrc, qu’il n’en faut ä la Mar-
tinique pour en faire quatre. D’oüil re-
fiilte , 6c c’eft un faitconftant, qu’onfaic
plus de fucre a la Martinique avec qua-
raute Negres, qu’onn’en fait ä Cayenne
avcc Cent.
Le fucre de Cayenne a naturellement
une odeur de violcte tres-agreable ; il
eft aftez blanc, c’eft-ä-dire , qu’ii a une
blancheur pale , 6c n’a jamais un grain
ferme 6c dclatant comme celui de la
Martinique. Les habitans de Cayenne
coupent leurs formes en trois : le bout
ou la tete eft noirätre ou jaunätre ; ce
n’cft que du fucre brut ou moicouade.
Le milieu eft un peu plus blanc : on le
peut comparer aux fucrcs terres m£-
diocres de la Martinique. Le fond eft
blanc 6c fe peut appeiler de beau fucre.
II lui manque pourtant encore une cho*
fe eflentielle , c’eft de n’etre pas bien
l'6chc. II feroit facile aux habitans de
corriger ce deffaut , ils n’auroient qu’ä
le faire lecher dans de bonnes etuves :
dies font für le fucre tout un autre ef-
fet que de le i&her au Soleil , comme
ils 011t faic jufqu’ä pr^fent. Le fucre f£-
che au Sokil eft toujours plus fufeep-
tible d’humiditd , que celui qui a ct 6
bien leche dans une bonne etuve- JL’ar-
l z deur
Vo6 V O V A G ' E 8
deur du fcu !e pdnetre entidrement ; de
imnidre qu’i! n’y reile pas le moindre
veilige d’humidite. Audi quand on le
pile pour le mettre dans les futaiiies , il
en fort une pouffidre qui marque fon en-
ticrefdchereffe, &qui le rend touc ä-fait
infufcepcible de l’humiditd , ä moins qu’el-
le ne foit extreme.
Les habitans de la grande terre de la
Guadeloupe, (c’eft ainfi qu’on appelle
la plus grande partie de la Guadeloupe)
avoienc des peines infinies ä faire du fu-
cre qui fut bien blanc 6c bien ferme.
Celui qui fortoic de chez eux blanc &
brut ecoit cendreux , d’un blanc päle >
fon grain n’dtoit ni ferme , ni dclatanr.
Ces deffauts venoienc de ce que leurs
terres etoient trop nouvelies 6c trop
graffes. Ces terres fe font amaigries
ä force de fervir : la grailTe a^dif-
paru , 6c ils font ä prelent du fucre
qui a toutes les qualitez qui le peuvent
faire eftimer. 11 en fera de meine ä Ca- -
yenne , fi au lieu de faire fi fouvent ,
comme ils font , de nouveaux abbatis ,
& de nouvelies plantations de Cannes
dans des terres neuves, grafles &aqueu-
fes ils prennent le parti "d’imiter les ha-
bitans de la Guadeloupe , & de faire
fervir long-tems leurs terres. 11 eil vrai que
les terres legeres 6c fpongieules ne peu-
vent pas nourrir bien des anndes de fui-
te les Touches des Cannes : le remdde oft
aifö : jltfyi qu’ä ks rep lauter tous les
en Guine’e et a Cayenne. 207
deux ans & meme tous les ans. C’eft un
travaii donc o n eft dxempc dans les bon-
nes terrcs qui onc de la profondeur ;
mais ce travaii eft bien rnoins confidd-
rabie que celui d’abbattre des forets ,
& de changcr continuellement fes plan-
tations.
j’ai parld (i amplement du fucre dans
le troifidme tome de mon voyage , aux
Ifles de i’Amdrique , que je prie Md'-
fieurs de Cayenne de m’dxempter de
leur en dire davantage fur cette matid-
re. Un avantageconliderablequ’iis trou-
veront en fuivant le confeil que je leur
donne , c’eft que les Cannes fe trou*
vant toujours a la m8me diftance de
leurs moulins , iis ne feronc point ex-
polez ä la difficultc de les aller chercher
ii loin. On die qu’ils ont quelquefois
deux mille pas a faire , & dans la fuite
ils en auront bien davantage. Inconvd-
nient tres-grand qui les obüge de quit-
ter leur travaii aux prdmieres pluyes ?
qui rompent les chemins , & qui les
conlume en frais de chevaux & decha-
rares.
On avoit fouhaitc que je mifle ici en
abrdgd le traite du fucre que j’ai donnd
dans le troifieme tome de mon voyage ,
aux Ifles de rAmdrique, mais j’ai cru
nTen pouvoir difpenfer , parce que cet-
te matiere ne peuc 6tre traitde en abrd^
ge , eile veut etre eclaircie dans tous
iws points. Le traitd que j’en ai donnd
lo3 V O Y A GES
a plu ä bien du monde, & il peut-etrfc
entre les mains de tout le monde, puif-
qu’on en a t\v6 deux raille exemplaircs
ä Paris & dcux mille en Hollandes mais
je ne dois pas refufer de faire part au
public des nouvelles lumieres que je
viens de recevoir für la fabrique des-
nouveaux fourneaux dont en le fert ä
prefent aux Illes. Hs font d’une com-
modite infinie , ils confomment tres peu
de bois & dchauffent en perfeclion. On
lesappelle fourneaux ä l’Angloife, par-
ce que c’eft aux Anglois ä qui onendoic
Pinvention.
En voici le plan , la coupe & l’dlcva-
tion pour une fucrerie ä cinq chaudie-
res.
On fuppofe ici une fucrerie ä l’ordi-
naire , dans le gros mur de laquelie au
lieu de percer des ouvertures pour les
cinq fourneaux, il n’y a queleleul four-
neau de la batcerie qui aic une bouche
d’environ dix-huit pouces delargeur ,fur
vingt de hauteur. C’eft par ceteul four-
neau que toucesies autreschaudieres font
dchaurF^es , par le moyen d’un conduit
qui entrant dans le fourneau de cha-
que chaudiere , & communiquant de
l’une ä l’autre , fe termine ä une che-
minde qui eft en dehors dans i’appentis
des fourneaux immediacemenc apr£s la
gründe.
Le diametre des fourneaux par le bas de
la graade , de la propre , la leftive & le
firop,
Totti . 171. pap. zo8 ■
Lourncjzujc d ’une Sitcrerrc a 1 Tdiipiois e
2 . ßouc7ie du Cendne, v .
z. ßouehe du fourneau .
de 7a Hadert e .
3 . OuverTures pen/?' fr er
7es Cendres -
4. L<z CTieminee .
p . Lbumeau de 7a 7 ater re
avec ses pri77es .
6. LZn/meau du Sdop .
7. LZjumeau de 7a fesszve .
8 . Lourneau de 7a propre .
p. Loumeait de 7aprande .
20 . Condidtdune C/uxu -
diere a 7'autre .
ji . lui/au de la CTiemmee -
2Z.La Traterie .
23. Le Strop .
2+ . La Lessive .
25. La propre .
ad. La a rar de ■
o
2j.ßac pour recevozr 7e
Vesou .
28. Goi/riere <pd i'ondidt~
7e J'esou du ^ TIou7in
au 7>ae •
Tchetle de 4 o . pieds
5 20
25
4°
£m Guine’e et a Cayenne, 209
firop , doit 6tre le meme que le diam^tre
par le haut de chacune de ces ehaudid-
res, & quoique la batte rie ioit la plus
petite de ces cinq chaudi^rcs , le diame-
tre de fon fouriicau par le bas , doit ötre
plus grand que ctlui de lagrande, & fix
pouces plus bas que les fourneaux des
quatre autres chaudi^res qui font de ni-
veau , & fans bonets, ni grilles. 11 ne
doit avoir ä chaque fourneau de ces qua-
tre chaudi<5rcs qu’une ouverture d’envi-
ron un pied en quarrt qui fert feulemenc
a tirer les cendres que la violence de la
flamme y porte.
Ces ouvertures doivent etre £xa<fte-
ment bouchees avec des pierres & de la
terre grafte , lofqu’örr mcc le feu au
fourneau de la batterie, de mani£re que
rair n’y puiiTe entrer , ni la flamme en
fortir de quclque faqon que ce puifle
etre.
L/ouverture qui eft au defious du
fourneau de la batcerie , efl le cendrier
oü tombent les cendres qui paffem en-
tre la diftance des grilles dudic four-
neau.
II eft ä r£marquer que le conduit qui
communique d’yne chaudiere ä l’autre ,
ayanc vingc pouces de large älabatterie,
va toujours en diminuant jufqu’aprcz la
grande , oü commence le tuyau de la
chcmindc qui eft de quatorze pouces
für route la hauteur , de maniere que
la flamme que l’air de la cheminee atti-
re
HO V O y A G E s
re avec violence, s’dleve par delTus, &
dtant ainfi rellerrde , eile a le tems de
fejourner fous chaque chaudidre, & de
les faire bouillir aulli bien que fi on fai-
foit du feu fous chacune d’eiles en par-
ticulier , comme on faifoic ancienne^
ment.
Ii y a au bas de la cheminde une oa-
verture de huit ä neuf pooces cn quar-
rt , qui fert auffi ä tirer les cendres, ei-
le doit dtre auffi dxa&ement bouchdeque
les autres cendriers , avant qu’on allume
le feu dans le fourneau : car tous les
dvans par lcfquels Fair neut entrer font
entidremcnt contraires ä cette efpdce de
foumeaux.
La maffonncrie qui eft depuis le rez
de chauflde jufqu’au eendrier de la che**
minde qui a huit ä neuf pouccs enquar-
rd, efl: une maffe qui fert ä foutenirladi-
te chemindc, qui doit dtreplus oumoins
dlevde felon qu’etfe a plus ou moins de
chaudidrcs. Cell ä dire qu’une cheminde
qui fert ä cinq chaudieres , doit avoir vingt-
trois ä vingt quatre pieds d’elevation, &
une qui ne ferviroit qu’ä quatre chaudid-
res, (eulement dix- neuf ä vingt pieds d’dld*
vation.
Toutes les proportions ndanmoins des
arcades , des conduits , des diamdtres
des fourncaux, dela diftanced’unechau-
didre ä l’autre & la hnuteur de la che-
minec dependent entiereinent du nom-
bre des chaudieres &de leurs diametres.
C’eft
en Guine’e et a Cayenne. zu
C’eft en quoi confifte l’habilitc du maf-
fon.
Dans les fucreries qui n’ontqne quatre ou
cinq chaudieres , lefourneaudela batterie
oulefaiclefeu uniquement doic etre a un
bout & la cheminee doit etre indifpcnfa-
blement au bout oppofd.
Dans lcs iucreriesoü Ton peut inettre
dix chaudieres qui compofent deux e*
quipages dans un mSme fucrerie. On
faitau milieu dans l’appentis des fourneaux
& touchanc la muraille; une cheminee ä
a deux tuyaux de meme hauteur chaque
tuyau parce que chacun d’eux fertpour
cinq chaudieres.
Cela eft tres utile & ti es commode
parce qu’on peut faire marcher les deux
equipages ä ia foisenn’echauffant que les
deux bouts ou les deux batteries font
placees. Mais il faut pour cela que le
moulin fouroille allez de refou ou de jus
de Cannes. Cela n’elt pas diflicile lorf-
qu’on a un moulin ä eau , & que I’eau
ni manque pas , avec un nombre fuffifanc
d’elclaves.
Un fucrerie ä dix chaudieres a en-
core un avantage , c’efl qu’un des cqui-
pages venanc ä manquer , on peut faire
travaillcr l’autre, en paflant le feudel’un
ä l’autre.
II y a des fucreries oül’on ne peut rnon-
ter que neuf chaudieres , ce qui compo-
le deux equipages, l’un de cinq & l’au-
tre de quatre chaudieres. Toute la dif-
ferent
112 VOYAGES
fbrence de Ia conft ruftion de ees fourncaux
confiile dans la chcmin^e qui ne peut pas
fe trouver juftement au milieu , tnaisqui
doit 6tre entre les deux cquipages , 6c
avoir un double tuyau , donc celui qui
repond aux quatre chaudi^res , ne doic
avoir que la hauteur quenousavonsmar-
qudeci-devant.
Je doute que les Sucriers de Cayen-
ne , en faveur defquels je joins ici ce
memoire important, en faüent un grand
ußge , eux qui onc pris l’habituue de
changer li fouvent leurs dtablifle-
mens. IIs devroient pourtant avoir
ouvert les yeux depuis le tems qu’il y
a qu’ils travaillent , & avoir remarque
que les terres neuves & grafles, les ter-
rains aquatiques ne prouuifenc que des
Cannes grolles ä la vdritd , mais pleines-
d’un fuc aqueux, gras, indigefte, dans
lequel le grain qui forme le fucre efl:
comme noyd , dgar£ & perdu , qu’il
faut des tems inrniis pour le rdünir &
pour le euire , 6i qu’aprez bien des pei-
nes , on ne fait encore qu’un fucre gras
cendreux, fans grain & fans fermetd. Je
les exhorte donc pour leur avantage a
quitter leur ancienne mani£re & ä uon-
ncr la preference aux terres qui ont de-
ja b^aucoup iervi. Ils en feront quittes
cn replantant leurs Cannes tous les deux
ans, & quand il le faudroit faire tous les
ans , comme les Anglois le pratiquent dans
la plus grande partie de leurs Ifles, 6c
comme
en Guine’e et a Cayenne. 213
comme 1 es Frangois le fonc en bien des
quartiers de la Martinique & de la Gua-
deloupe. Ils y trouveront bien moins
de peine qu’ä d£fricher tous les cinq ans
de nouveaux cerrains & ä tranfporter leurs
£tabliflemens.
II eft vrai qu’ils auront des Cannes
d’une moindregroffeur & longueur, mais
ces petites Cannes {cront pleines de fucre
vfun bout ä i’autre. Elles en regorge-
ront pour ainfi dire, a un point qu’il fau-
dra rnettre de l’eau dans leurs chaudidres,
pour avoir le tems de puriner le lirop
avant qu’il (öitcuit. Ils verront la difFd-
rence de leurs fucres & par la beaute, Ic
grain , la pr<f'änteur 6c la durete, 6c par
la quantitd qu’ils en tireront , 6c la faci-
lit£ de le faire.
Qu’ils dxaminent donc les peines &c les
depenfes qu’il y a ä fuivre leur ancienne
nianidre & ceile dercplanter leurs Cannes 9
6: ils couviendront qu’ils ont dte jufqu’ä
prcfent dans Perreur.
Pour lerefte de la fabrique des fucres,
je les renvoye a l’ample traite quej’aifait
für cette mati£re dans lequelje ne crois
pas avoir rien obmis de ce qui peut etre
utile on ncceßaire ä cette importante
manufaäure.
Le roucou eft la feconde marchandi-
fe de la Colonie de Cayenne. J’ai
parle de cette teinture dans mon voyage
des Alles. Les habitans de Cayenne pref-
fent & batcenc julqu’ä trois fois leurs
grain-
214 V O T A G E S
graines : c’eft pour en tirer davantagc.
Il s’agit de fqavoir fi leur roucou dl
aufli beau que celui donc los graines
n’ont 6t€ pilees qu’une ou deux fois: j'ai
de la peine ä le croire. Lacouleurde ce
faux rouge confifte dans une pelliculle
extrememcnc ddicate qui couvre la
graine blanche qui remplic le calice de
la fleur. Cette excellive trituration ne
peut lervir qu’ä brifer cette graine inu-
tile, & a en dever des parties qui fejoi-
gnent ä cellesde hpellicule rouge s mais
ces parties qui font blanches ne peu-
vent augmenter la couleur rouge ti’oü
je crois pouvoir conclure que le roucou
de Cayenne ne doir poinc etre aufli rou^
ge & aufli bon que celui des Ifles du
Vene
Celui des Caraibes qui ne pilent point
du tout leurs graines, 6c dont ils n’en-
l£vent les pellicules qu’en les frottant
dans leurs mains avec de l’huile , dl in-
finiment plus beau & d’un ruuge plus
vif. il dl vrai qu’un habitant n’y trou-
veroit pas fon compte de le faire en cet-
te manide , ä moins qu’il ne le vendit
neuf ou dix francs la livre. Mais il faut
conclure de la que plus les graines font
dcraldes, moins le roucou eil rouge 6c
vif.
Il n’y a dans toutelacolonie de Gayen*
neque 20 lucrcries, 8 6 roucouries, une
feuie indigoterie 6c 6 grandes cafFeteries.
Qu’on juge par lä combien le commerce
de
EN GüINE’E ET A. CaYENNS. 21?
de ce pais eft peu de chofe , & ce qu’il
peuc produire pour l’Etat, quand il eft
partagd auec les dcrangers.
Depuis quelques anndes on s’eft avi-
ä Cayenne auili bien qu’aux lües du
Vent , d’avoir befoin de chevaux & de
les tirer des Angiois : c’eft une mauvaile
oeconomie , ä Cayenne fur-couc. Pour-
quoi n’y en pas Clever ? Les terres qui
ne lonc plus propres aux Cannes ä fucre
fonc tres - propres ä faire des prairies ou
favannes , oü l’on peuc avoir des haras,
& comme on prdtend que les m8mes
terres ne font bonnes pour les Cannes
que pendant cinq ans, il doit y avoir
des favannes de refte pour dlever plus
de chevaux qu’il n’en fauc pour tour-
ner les mouüns & fervir aux voitutes.
On doit dire que la m3me commoditd
ne fe trouve pas aux Iiles du Vent ,
parce qu’£tant extraordinairement peu-
plees, les terres y font tr^s- rares &
tr£s-cheres, & on n’a garde de les aban-
donner en favannes, quand on peuc les
employer ä quelque chofe de meilicur.
Cette n£ccflit<5 n’y dcoic point il y a
vingc ans : ccus les habitans en^levoient
chez eux. j’y ai demeurd pres de qua-
torze ans , & je n’ai poinc vu que m8-
me pendant la paix, on ait fong£ de re-
courir aux Angiois pour avoir des che-
vaux. lis y font encore moins ndeeflai-
res ä pr£fent , puifqu’on a faic un tres-
gvand nonibre de moulins a eaux , &
que
ll6
V O Y A G E $
que les charrettes ou cabroum ne Tont
tir£s que par des bceufs. Audi les Di*
refleurs de la chambre du commerce
fe plaignent bien haut , & foutiennent
par de vives raifons que ce befoin de
chcvaux n’eft qu’un prdeexte pour avoir
un commerce ouverc avec les dtrangers
& fe pourvoir chez eux de viandes^ &
de poifTons (al£s , de farines , de fer-
remens, d' Stoffes, de chapeaux &gen£*
ralement de tout ce qui entre dans le
commerce que la France peut faire avec
les colonies : ce qui ruine abfolumenc
le commerce & la navigation des Sujets
du Roi. Je ne fuis pas payd pour ap-
puyer leurs raifons ; mais je dois dire
avec les habitans de Cayenne & des
Illes que les marchands Francois les
Jaitfent tres fouvent & expres nianquer
des chofcs n£ce(Iaires ä la vie , afin de
les leur vendre ä un prixexceflif, quand
ils jugent ä propos de leur en apporter;
ce qu’ils font en fi petite quantic£ &
de fj mauvaife qualit<£, qu’ils les rgdui-
fent ä etre toujours dans une difette ex*
treme.
Oh die de plus ä Cayenne que ce
qu’on tire des ecrangers , ne fe paye
qu’en firops ou melaces , qui n’&ant
d’aucun ufage en France , retomberoient
en pure perte aux habitans , s’ils n’a-
voient ce debouche. Je f§ai qu’on peut
eniployer les firops ä faire de cette ef
p£ce d’eau de yic , qu’on appelie aux
en Gujne’e et a Cayenne, try
lfles Guildine ou TaiTia 5 mais cette eau
de vie deviendroit encore inucile aax
habitans par la grandc quantitd qui s’ea
feroit, donc on ne pourroic pas trou-
ver la vente ni chez les Indiens , ni par-
mi les Francois. II feroic donc ndceilai-
re de leur permetcre de la vendre aux
dcrangers: mais ces etrangers ne l’achet-
teronc qu’en marchandifes & non en
argent comptant ; ainfi les marchandifes
qu’ils donneronc en echange empeche-
ront le debit de ceiles de France , &
cet expedient ne fermera pas la bouche,
des Directeurs du commerce. D’ailleurs
on pourra toujours croire que les ha-
bitans ne feronc jamais aflez lcrupuleux
pour s’en tenir au ddbit de leurs firops
ou de leur eau de vie dans le commer-
ce qu’il feront avec les dtrangers , &
que fous ce prdtexte ils vendront leurs
iucres & leurs autres marchandifes. Le
plus court & l’expddient le meilleur
pour empdcher le commerce avec les
Prangers , c’eft de pourvoir abondam-
ment & meme furabondamment les co-
lonies de tout ce dont elies ont befoin ,
foit viandes ou poiflöns falds, toiles, e-
tofFes , ferremens , vins , eaux de vie de
France, chapeaux , farines, efclaves, &
que toutes ces marchandifes ibienc de
bonne qualitd , vifitdes avant d’tkre ex-
pofdes en vente, ä un prix raifonnaWe*
& que les marchands Francois prennenc
cn echange les denrdes des colonies ,
Tom III. K bon-
21$ VOYAGES
bonnes, bien conditionndes & vifitecs ,
ä un prix oü les vendeurs 6: les achet-
teurs trouvent dgalement leur compte.
En voilä allez für cette mattere.
Le fucre & Ie roucou font donc les
deux feules marchandifes qu’on a tire
julqu’ä prdfent de Cayenne. Le habi-
tans onc ndgiige la culture de l’indigo ;
puifqu’il n’y a qu’une fcule indigoterie
dans cette colonie. Je n’cn vois pas
bien la raifon: car Icurs terres graffes &
humides y feroient tres- propres , & ce
feroit la prdmiere chole ä laquelle ils
devroient les employer, apres qu’ils les
ont ddfrichdes. Deux levees d’indigo
ddgrailferoient les terres , & les ren-
droient plus propres ä porter des Can-
nes ä fucre , qui dcant moins aqueufes
& moins chargdes de la graifle du ter-
rain, feroient plus aifees ä purifier & ä
cuire, & produiroient du fucre plus beau
& plus ferme.
On ne peut les excufer de ne pas cul-
tiver le cotton , puifqu’il y vienc natu-
rellement & fans culture dans les terres
occupdes par les Indiens: il viendroit
bien mieux s’il dtoit cultivc. On y em-
ploye aux Mes du Vent les terres les
plusufdes, les plus arides, en un mot
celles dont on ne fait plus que faire.
Pourquoi ndgiiger une chole qui ne
coute prefqu’aucun entretien , & dont
on peut tirer un profit d’autant plus
confiddrable , que le ddbic en eil ccr-
EN Guinea et a Cayenne. 219
tain, & que fix N6gres fuflifent pour
culciver cent mille pieds de cottonniers.
Et d’ailleurs quand on laifle croitre ces
arbres ä une certaine hauteur, ils n’em-
pechent pas i’herbe de croitre , & les
oefliaux de paitre. Mais fi Von apprd-
hende qu’ils ne faflent du dommage
aux arbres , comme il pourroit airiver
quand iis fonc bas, on peut planter du
manioc ou des patates entre leurs ran*
g6es , & profiter ainfi de tout le ter-
rain.
Voici encore une autre n^gfigence
qu’on ne peut pafler ä ces habitans ,
qu’en faveur de leur indolence extreme.
C’eft de ne poinc cultiver les cacaotiers.
Le pa'is y eft tellement propre , qu’on
a rernarqub qu’il y a des forets enti^res
de ces arbres au Nord de la rivi^re des
Amazones. Ces arbres font naturels au
pa is : que leur coüteroit-il d’en Clever?
Et quand une fois cet arbre a couvert
fa terre & empechb par Ton ombre les
herbes de croitre ä ion pieds , quelle
peine donne-t-il autre que de cueillir fes
fruits deux fois L’&nnle ? La terre fer-
me qui eft ä leur difpofition , leur of-
fre des terrains immenfes pour planter
ces arbres. Queique quantite de fruits
qu’ils en puilfent recueillir, ils font as-
furez de les bien vendrc , 6c ils doivcnc
fe fouvenir que ce qui fe confume par la
bouche , trouve toujours un debouche-
ujent heureux.
K 2
Ils
220
V 0 r A G E S
IIs deviendroient bientöt riches : la
colonie s’augmenteroit ä vue d’oeil , ii
le commerce y fleurifioic plus qu’il ne
fait. II fleurira & attirera des Marcliands
& des marchandifcs d’Europe ä Pro-
portion que Pon trouvera des marchan-
uifes d’Amerique dans le pais. Mais la
colonie diminuera toujours & s’andan-
tira ä la fin , fi les habitans ne veuient
pas forcir de la ldthargie & de Pindo-
Ience oü ils fonc plongez depuis tant
d’anndes.
on cuitiyc On cultive ä Cayenne avec fucces de-
C^ycmiV PUI? 1~1Z es ar^res Portent le
caffd. La colonielde Cayenne en a l’ob-
ligation ä M. De la Motte Aigron ,
Lieutenant de Roi de cette Ifle. Cet Of-
flcier ayant dt d envoyd ä Surinam co*
lonie Ilollandoife ä quatre-vingt lieues
de Cayenne , pour y faire un traite pour
les foldats ddlerteurs des deux nations , y
vic les arbres qui portent le CafFe. II
s’informa de la manidre qu’on les culti-
voit, il Papprit > mais il fut en m&me
temps qu’il dtoic defFendu fous peine de
la vie ä tous les habitans de cette colo-
nie d’en vendre ou d’en donner un feul
grain aux dtrangers , avant qu’il eüt dtd
paffe au four , afin d’en faire mourir le
germe & empdeher par lä qu’il für pro-
pre ä produire un arbre. 11 auroit dtd
obligd de s’en retourner (ans en pouvoir
empörter avec lui , s’il n’avoit trouvd le
nommd Mourgues cfdevant habitant de
Cayen-
en Guine’e et a Cayenne, zu
Cayenne , qui s’dtoient retirc pour quel-
ques raitons chez les Hollandois. II lui
parla , l’exhorta ä revenir , & pour l’y
engager , il lui promit l’oeconomat de fou
habitation, pourvu qu’il lui fit avoir feu-
lement une livre de cafFc en cofles qui
n’eufTent pas dte mifes.au four.
Malgrd le rifque qu’il y avoit pour
Mourgues, s’il avoit et£ decouvert , le
plaifir de rctourner parmi les Compatrio-
tes , & i’etabliflement qu’on lui promct-
toit , le firent refoudre äcontenter M. De
la Motte Aigron. II lui fit trouver une
livre de cafie en cofies: ils partirent en-
femble fans que leurs cofFres euflent dd
viiltez , parce qu’on n’eut aucun loup-
con qu’il y eüc du cafFc.
* Feu M. De la Motte Aigron cn fit fe-
rner mille ä iz. cc ns graines dans Ion ha-
bitation & dillribua le rede ä plufieurs
habitans qui les femcrent chez cux. Ces
graines leverent ä merveilles. En moins
de trois ans les arbres rapportdrent du
fruit, de forte qu’il y en a a prdfent plus
de foixante mille pieds portans, & on en
plante tous les jours. II ne faudroit que
cct arbre pour enrichir cette colonie, vu
la confommation qui fe fait de ce fruit
dans toute l’Europe.
II eft devenu tellement ä la mode que
tout le monde s’en eft fait une habitude.
Les M^decins l’ont approuvd & en don-
nent enx memes l’exemple , il s’agit de
filvoir a prefent lcquel de tous les CafFes
K 3 dl
222 V O Y A G E S
eft le meilleur. La Compagnie qui faic
un commerce confui^rable ä Moca ,
& qui a inr^ret ä faire d^bicer ce-
lui de l’Ifle Bourbon 6c de l’Ifle Roya-
le , a faic des r£pr£lentations aufquel-
les la Cour a eu £gard , 6t le Caff6
de Cayenne s’eft trouv£ chargd de
vingc lols par livre pour les droits
d’entr^e dans le Royaume , ä moins
que les habitans ne le faffent paffer en
Hollande , dont on leur laifle la Über-
t<5.
On me permettra de faire ici unc re-
fldxion j fi le caffd de Cayenne paffe en
Hollande , voiiä une porte ouverte au
commerce avcc les etrangers : car les
Hollandois qui ne cherchent qu’ä debi-
ter leurs mnrchandiies , ne manqueronc
pas d’en apporter ä Cayenne , 6c de les
troquer pour du caffe, 6t comme iis onc
le talent de les donner ä beaucoup meil-
leur marchd que les Frangois ,celles mS-
mes qu’ils onc achetcdes en France s les
marchandifes de France n’auronc point de
debic dans cette Ifle , 6t les piaintes des
Direcleurs du commerce recommence-
ront toujours.
Que fi le caffd de Cayenne eftd’abord
portd dans les porcs du Royaume & mis
dans des magazins d’entrepöc , 6t enfuice
envoyd en Hollande , les frais en con-
fumeronc tout le profit , 6c les habitans
feront rdduits ä abandonner la culcure
de ces arbres qui leur deYiendroic inu-
EN GülNL’fi ET A CAYENNE. 223
tiie & mäme ä Charge. Ceux de la Mar-
tinique oü le caffd vient en perfe&ion ,
font dans le m£me cas , & tous feronc
obligez de n’en cultiver que pour leur u-
fage, ou pour en vendre quelques par-
ties aux Vaiffeaux Franqois qui le fc-
ront entrer en France , & qui le don-
ncront ä meilleur marchd que la Compa-
gnie , parce qu’il lcur aura beaucoup
nioins coüte.
Je ne dois pas entrer dans le detail
des differences qu’on precend qu’il y a
cntre le caff£ qui vient des coionies
Frangoifes de l’Amdrique & celui qui
vient* d’ Alie : mais je dois dire qu’on
cn a fair des dpreuves ä Paris devanc des
perfonnes du premier rang , qui ont
conn£ la preference ä cdui de l’Ameri-
que. Quand nous fuppoferions que cc
oernier ne fuc pas meilleur cn 1 ui- meine
que celui d’Alie , il eft ccrtain qu’il doic
£tre infiniment meilleur par accidenc :
on le peut avoir plus frais & par confd-
quenc cncore tont rempli de cette hui-
le ou de ce bäume , en quoi confiftetout
ce qu’on y remarque de meilleur. Cet-
te huile y eft cn fi grande quantite qu’on
la voit nagcr für la liqueur , quand on
l’a verfde dans des taffes. Son odeur eft
charmante: les gens les plus ddiieats n’y
trouvent rien ä d^firer, & conviennene
que le fameux cafFd ä la Sultane , que
les Voyageurs de Moca reldvent fi fort
n'a rien ou prefque rien au defius de ce-
K 4 Jui
%Z4 V O Y A G E S
lui de l’Amdrique. On en peut avoir de
tout frais cueuii d ux fois chäque annee,
un mois ou fix lemaines, ou tout au plus
deux mois apres qu’il a dtd d<£tache de
Tarbre; au lieu que le plus rdcent d’Afie'
a toujours prcs de deux ans avant d’dtre
arrivd aux ports de mer d’Europe. Que
ne doit-il point pcrdre pendant ce long
terme & le long voyage qui. a faic ?
D’ailleurs Ies frais de i’achatfur les lieux
& du tranfport , font bien moins confi-
ddrables. Les habitans fe contenteroienc
de le vendre dix fols la livre für les
lieux : quand on ajoüteroit cinq fols par
livre pour le fret , la commiflion 6c les
autres ddpenfes 6c cinq fols pour Ics
droits dentrdc dans l’Etat > il ne revien-
droic qu’ä vingt lols für les ports de
mer, & quand la voiture ä Paris 6c les
autres menus frais iroient encore ä 5 fols,
toutcela ne feroit que 25 lols, de forte
qu’onpourroit le donner ä quarantefols,
6c y faire un profit de loixante 6c quinze
pour cent 3 ce qui eft un objet confidd-
rable 6c un gain qui doit contenter tout
marchand un peu raifonnable. Je ne dis
pas confcientieux : car les marchands
ne font pas lufceptibles de ce point lä •>
mais leur inedret qui eft la prdmidre
regle de leur conduite , les y devroit
faire penfer 6c les perfuader que fi le
caffd dtoit ä quarante fols, 6c d’une aufli
bonne qualitd que celui dont je parle .
tout le monde en prendroit , on s’y ac
cou
EN GüINE’fi ET A CAYENNE. 22?
coutumeroit , on s’en feroit une habi-
tude & en peu de tems u ne n£ceffit£ in-
difpenfablc.
Le caffd produiroit encore une plus
grande confomnration de fucre , 6c par
une fuite ndceflaire une augmentation
rdelle 6c confidcrable des revenus du
Roi, 6c un profic für & clair pour les
lermiers.
II fauc encore ajoüter que les perfon-
nes ddlicates auroient fi Helles vouloient ,
du cuffe a la Sultanne , en achetrant le
caffe dans fa cofle > puifque l’excellence
de ce cafFd confifte dans la pellicule qui
enveloppe ce qui fdpare les deux aman-
des. ür cette pellicule feroit entitfre &
fans alteration ; parce que ce caffe au*
roit etd peu de tems a venir en Europe.
Cette confiddration doit porter les per-
fonnes de bon goüt & fur-tout les Di-
mes , ä prendre la protection ducaffdde
l’Am&ique.
L'arbre qui produit le caffdn’efl: point
ddlicat : il fe cultive ie plus aifdmera CuVwrede
du monde. Les terrains maigres doncCi *'
on ne peuc plus rien tirer, luilontbons.
II y germe, il y pouffe , 6c produit un
arbre tres-beau. Les graines que i’on
veut ferner ne doivent point avoir dt£
fdchdes au Solei! , encore moins au four,
Tun 6c l’autre feroient mourir le ger-
me. On doit mettre tremper les graines
ou töves dans l’eau vingt-quatre heures
ayant de les mettre en terre. Cetce pre-
K 5 P*-
22 6 VOYAGES
paration fert ä les amoliir & ä donner
lieu au germe de rompre plus aifdment
la graine & de poufTer. On les fdme
pour i’ordinaire dans une caiile remplie
de bonne terre , c’eft-ä-dire , de terre
dont on a eu foin d’öter les petites pierres
& le gros fable. On les couche für leur
plat 6c on les couvre de terre legerement;
afin que le germe ait moins de peine ä la
pcrcer, On les dloigne les unes des all-
eres d’environ trois pouces, 6c on a foin
de Ics arrofer tous les jours de maniere
;i ne pas les ddcouvrir. II faut attendre
fept ä huit jours avant que le germe pa-
roifle : alors il romp la föve qui le ren-
fermoit 6c poufTe une tige dclicate dont
l’extrdmitd eft couverte des parties dva-
fees de la feve möme, II ne paroitcncet
etat que comme un piftile dont la töte
en fe ddveloppant fe change en feuilles,
II n’en paroit d’abord que deux. La
tige continuant de croitre , le centre en
poutfe deux autres , 6c ä mefure qu’elle
croit, le nombre des feuilles croit aufli.
Elles font toujourscoupldes, Quandccs
tiges font arrivdes ä la hauteur de fix
fept pouces, 6c qu’elles ont fix ä huit
feuilles , on prend un tems de pluyc ou
d’une rofde abondante , 6c on les tranf-
plante dans le terrain qu’on leur a prd*
pard & böchd afiez profondement , 6c bien
nettoyd de toutes fortes d’herbes & de ra-
ciues. On obferve une difiance de fept
ä huit pieds euere chaque tige que l’on
tust
en Guine’e et a Cayenne.
mct en terre, & on prend garde qu’elles
ne foient point expofbes au vent de
Nord.
Cet arbre croit allez vite pourvuqu’on
ait foin d’empöcher qu’il ne ioit lufFo-
qud par les herbes que la terre produic
abondamment dans ces pa'is chauds &
humides. II vient naturellement fort
rond. Sesbranches, ou pour parier plus
jufie , fcs rameaux croillent avec beau-
coup de rdgularitd , & font un effet
fort agrdabie. A quinze ou dix-huit
mois le tronc efl: gros comme la jambe ,
& il a fept ä huft picds de hauteur de
tige & de branchcs. 11 commence alors
dedonner du fruit. On ne pcut gu£re
mieux le comparer qu’ä une cerife, fort
adhdrante a la brauche &d’unaflez beau
rouge. II noircic peu ä pcu , a mefure
qu’il approche de la maturitd j c’eft la
marque qu’il cft tems de le cueillir. La
peau rougeätre ou noirätre renferme
deux feves iumelles accoldes l’une con-
tre l’autre , qui font encore un peu mol-
les & gluantes. A mefureque cecte peau
fe fdche , eile devient comme un paf-
chemin qu’on öte aifcmcnt , & c’eft:
apres ce ctepouillement que les deux fd-
ves paroiirent , 6c que la peau mince
qui eft entre eiles tombe d’elle meme ,
les föves ainfi ddpouiildes font entaffdes
dans un grenier ou autre lieu a l’abry
de la pluye, de l’humiditd , du vent &
du Soleil. Cettepr6paracion leur eftn£-
K 6 cef-
22,8 VOYAGES
ceflaire pour confumer une partie de
l’huile qu’elles renferment , qui a une
acretd & un goüt de verd delagreable ,
quand il y en a trop.
Quant ä la fleur qui prdcdde lescofles,
eile reflemble fi fort ä ceile du pecher ,
qu’il eft aifö de s’y mdprendre.
Cet arbre porte deux fois i’annde. La
recolte d’hivcr dans les pa'is fituez au
Nord de la Ligne , fe fait au mois de
May , & ceile d’eftd au mois de No-
yembre.
On voit des caffez ä Cayenne qui ä
Tage de cinq ans avoient dix-huit pieds
de hauteur , & donnoient jufqu’ä fept
livres de föves par recolte. On prdeend
que ces produ&ions fönt exceflives 6c
qu’elles dpuiflent bientöt l’arbre 6c !e
font niourir. Ctnq livres ä chaque re-
colte doivent contenter un habitant rai-
fonnable, & quand il nc le vendroitque
dix fols la livre, il mefemble qu’un ar-
bre qui coüte fi peu , & qui produit
cent lols par an , recompenfe abondam-
ment fon maitre des peines qu’il s’eft
donndes pour l’elever 6c pour I’entrete-
nir. Au refle cet en treuen eft peu con-
fiddrable : il fuffit d’emp8cher les her-
bes de le fuffoquer, & pour ne pas per-
dre tout-ä-fait ies peines , 6c tirer du
terrain tout ce qu’il eft en dtat de pro-
duire, on peut planter des patates dans
tout l’efpace qui eft entre les arbres.
Elles empecheronc les mauvaifes herbes
7?zeaic de caßde daris
q7'andezi7' 7ialu7'el/e
W-
II Jm
EN GüINE’E LT A CAYENNE, 229
6c donncront une racine dont on ne
pcuc gudre fe pafier dans le pa‘is , puif-
üu’eile y fert de pain en plufieurs en«
droits, 6c qu’elle efttrcs-agrdable au goüt
6c d’unc digeftion aifce quoique tres-
nourrillante.
Je viens de recevoir de la Martinique
un ade authentique qui levera tous les
doutes que l’on pouvoic cncore avoir
für le caffd. Onyajointundefifein d’une
branche de cette arbretirdelur ienaturel.
On l’a dunndeici dans toute fiigrandeur.
Voicil’ade.
Monfieur Blondel Intendant de Ju-
frice , Police , Finance & Marine des
liles du Vent , s’dtant trouvd aujour-
d’hui au quartier de Sainte Marie chcz
Monfieur de Survillicd ancien Colonel
des Milices de fa meme Ille , a vu dans
fon jardin plufieurs pieds de caffd & en-
tre autres ueuf arbres qui Tont hors de
tcrre depuis vingt mois , fuivant le ra-
port dudit Sieur de Survillicd , 6c ayant
examind un de ces neufs arbres qui fonc
ä peu pres d’une grandeur 6c d’une for-
me dgale. II i’a trouvd d’une tige fort
t:r .)ice, dont le diamdtre ä fleur de ter-
re, eft d’un pouce 6c demi toujours en
diminuant dgalement jufqu’ä la cime de
Parbre, haut de fix pieds. La prdmidre
branche eft dlevde de neuf ä dix pou-
ces feulemcnt au-deffus du terrain. La
f^conde a quatre pouces au-deffus de la
prdmidre. La troifidme ä trois pouces
K 7 au-
2JO V O y A G E s
au-deflus de la feconde , & ainfi de fuite
en diminuant proportionndlement jufqivä
la cime. Les branches toujours dedeux
en deux diamdtralement oppofees & for-
tant de la tige par diffdrens rhumbs de
vent au nombre de cinquante- huit bran-
ches ; ce qui forme un arbufte des plus
agrdables ä la vue , bien garni , d’une figu-
reronde, depuisle bas jufqu’auhautfinil-
fant en painde fucre,
La moyenne brauche a vingt noeuds ,
& les noeuds moyens , proportionnels
plus de vingt fruits nouez.
La meine branche en fournit encore
d’autres petits , a mefure que l’arbrecroit.
Les feuilles font ä peu prcs comme
cellesdescerifiers, dans la forme & dans
la couleur 5 nrais un peu plus dpaiiTes ,
plus lilfdes & plus denteldes aux excre-
mitez. Elles font tombantes & fortent
dcchaque noeud des branches de deux
en deux , ainfi que les branches fortent
de la tige.
Les fleurs font d’une odeur douce &
tr£$-agr£ab!e, & refiemblent ä cellesde jaf~
(Imin commun. E\lcs fGrtent de chaque
noeud des branches. Ccs noeuds font (1
pres les uns des autres , que lorfque l’ar-
breeftenfleur, la brauche pourroit faire
une guirlande fortgarnie.
Les fruits font de la figure des Juin-
bes , d’abord d’une c aleur verte qui
devient rouge, lorfqu’ils approchent de
leur müturicif.
Chaque
en Guine’e et a Cayenne. 231
Chaque fruit conticnt deux graines.
II y a lur l’arbre du fruit vcrd& du fruit
meur en meme tems , & chaque fruit noud
vient en maturitd.
Les produäions de cet arbre feront
extrdmcment abondantes , ce qui ne ie
pourra pourtant fcavoir aujufle quequand
les fruits auront cueillis , parce que
cct arbre pourroit bien reflembler ä quan-
titd d’autres , qui fouvent font chargez
de ileurs & de fruits nouez dont quel-
ques-uns fdchent & ne viennent point ä
maturitd. C’eil ce qui fera dxamind dans
la fuite attentivement , pour en rendre
compte.
Ii y a dans PIfle Martinique plus de
deux eens arbres de cette force qui portent
fieurs & fruits , & plus de deux mille
moins avancez, & quantitd d’autres dont
les graines font feulement hors de terres
de forte que Ton peut efpdrer que ce fera
une culture favorable aux colonics des Ifles
du Vent.
Fait a Sainte Marie de la Martinique
chezMonfieurdeSurvillicd, \ezz Fevrier
1716, fign£, Blondel Jouvencourt.
Le meme M. de Survillice me mar-
que que les neufs arbres dont Monfieur
l’Intendant parle dans 1’aSe cFdeflus ,
ont produit dans uneannde quarante-une
liv. & demie de caffd bien fdehd , outre
plus de deux mille graines qu’iladonndä
fesamis, pourplanter, fans compter ed-
les quiluiont vol
xyi V O Y A G E S
II m’afTure cncore qu’ilen eutrecueilli
quatre fois autanc fans les fourmis 6c les
puchons qui onc fait tomber les fleurs 6c
les fruits.
On peut juger de lä quelle peut etre
la prouudion de cec arbre , 6c combien
il peut ötre utile aux Colonies.
AI. de Survillice enaaduellementplus
de trente mille pieds qui commencent ä
porter , 6c plus de vingc-mille autrcs qui
porteronc inceflämment.
11 n’eft pas lefeul quia plantddescatTez
ä la Martinique, & comme ces peuples
font laborieux 6c intelligens , il laut ef*
percr qu’ils nous fourniront bientöt aflez
de caile pour tonte la France de pour les
Royaumes voifins.
Des bois propres h la teinture , a la me de*
eine & u rnettre en ceuvre .
C’eft la faute des habitans de Cayenne,
s’ils nc font pas des fortunes aulli conti-
ddrables que ceux des autres Colonies :
c’eft ä leur indolence qu’ils doivenc s’eti
prendre. Pourquoi bornent-ils leur com-
merce au fucre 6c au rocou , cux qui
peuvenc cultiver une prodigieulequantice
de cacaotiers, de cottoniers, de caffez ,
d’indiffo 6c autres chofes quientrenedaus
le commerce?
Le bois de Brdfil y devroit tenir fa
place. C’eft ce bois qui a donn61enom
ft cette vafte ccenduö de pa’is , qui fait
au-
en Guine’e et a Cayenne 23 3
arjourd’hui la richefle du Portugal. II
ne faut pas croire que la rivi?re des
Amazones qui eft oü devroit etre la
borne d’entre nos terres 6t celles des
Portugals , foit aufti la borne des ter-
res qui produifent ce bois, il croit dans
toute la Guianne 6t dans prefque tout
le refte de PAm^rique: fi les Portugals
ont eu allez d’efprit pour perfuader que
le meilleur bois de brefil droit celui qui
croilfoit aux environs de Fernambourg ,
il faut en avoir alfez pour ddtromper le
public de cette charlatannerie , 6c rien
n’eft plus ail'd 5 puifqu’il ne faut qu’em-
ployer tous les bois du Brefil pris in-
aifterement dans tous les endtoirs qui
en produifent ; 6t pourvu qu’ils foienc
bien choifis , coupez dans la (aifon pro-
re , confer vez pendant la traverfee ;
enforte qu’ils ne foient point imbibez
d’eau, 6t fur-tout de celle de la mcr, 6t
mis en oeuvre avec le meme foin 3 on
connoitra que tout bois de brefil , foit
qu’il pafie fous le nom de bois de Fer-
nambourg , de Sainte Marche, deju-
catan , de Campdche, ou des Illes, eft
le mSme bois de brefil , 6c produit la me-
me couleur, que Pon rend plus vive ou
plus foncde par les ingrediens qu’on y
joint.
L’äge des arbres produit une difFd-
rence notable dans la coulcur de leur
bois. Le coeur de Parbre eft d’une tou-
te autre couleur que fon aubier , ou
que
234 V O Y A G E $
que ce qui fe trouve entre l’aubier &
quelques pouces avant d’arriver au
coeur. Un arbre coup6 pendant fa se-
ve, n’a pas les couleurs fi vives & les
teins auffi marquez, que quand ileftcou-
p£ aprcs que la s6ve s’eft incorporde & ä
nourri l’arbre , en un mot quand l’arbre
n’en a plus que ce qu’il entirejonrnelle-
ment de la terre ; ce qui eff bien different
& en bien moindre quantitd que ce que
la terre lui en fournit dans Ic tems des
piuyes , ou au renouvellement des fai-
Ions.
II y a cncore une diffdrencc trcs-fen-
fible entre deux arbres de m£me efp<?ce
6c de m&neäge, dont Tun eff plant6 dans
un lieu bas , aqaeux & humide , 6c un qui
eff dans un endroit 6icvd, fee, expofd
au vent 6c au Solei! . Le bois deceder-
nier ferapluscompaft, pluspefant, plus
dur , plus colore : il aura moinsd’aubier :
il paroitra un tout autre arbre , 6c fon
bois femblera d’une efpdce toute diffe-
rente.
C’eft ainfi que le m2me bois de bre-
fil eff tantöc du bois de Japan ou du
Japon , tantöt du bois de Lamon , tan-
töc du bois de Sainte Marthe, de Juca~
tan , ou de Campöche , 6c fouvent il
n’eff que du brefillet, c’eft- ä-dire, du
petit brefil , quand il vient des Iiles du
Vent.
Mais croit- on que tout le bois de
ferelil qui vient des Portugais , foit du
bois
et Guine’e et a Cayenne. 13 $
bois de Fernambourg ? Peuc-on s’ima-
giner qu’ils tont affez fcrupuleux pour
ne prendre que celui qui croic dans cet-
te Capitainerie ou Gouvernement ? Car
tout celui qu’ils apportent, eft de Fer-
nambourg, fi on les en veut croire. lis
font trop habiles dans le commerce ,
pour aller ddcouvrir au public un mi-
ft£re qui nuiroit ä leurs internes. Ils fe
font donnez des mouvemens extraordi-
naires pour mettre ce bois en r<5puta-
tion , & pour perfuader le mondeque
celui de Fernambourg eft le meilleur ,
le plus beau , le plus colore & le plus
propre aux uüges auxquels on l’emplo-
ye. Ils n’onc gar de de d^couvrir que
tout celui qu’ils d<5bitent , ne vient pas
reellcment de cette Capitainerie. Vient-
il de Rio Jancyro , ou de la Plata , c’eft
toujours de Fernambourg ? On le vend
pour tel , & les Marchands qui le ven-
dent en Europe , l’eulßnt - ils achett£
eux - mömes für des lieux dloignds de
deux ou trois eens heues de Fernam-
bourg , ne laifleront pas de le vendre
fous ce nom, qui lui dünne un prixbien
plus confid<£rable , que s’il n’^coit vendu
que fous le v^ritable nom du pais qui Pa
produir.
Les ouvriers qui le mettenten oeuvre , Trompc*
ajoütent ä cette tromperie une fripon*1»« ducs
ncrie encore plus grande. Cc font^aJ,cchsand£
pour Pordinaire les Ebeniftes , ou ou-ouviiu«.
vriers de placage. Ils lc coupentenfeuil-
les
1J 6 V O T A G E S
les fort minces , qu’ils font bouillir dafts
une teinture qui lui donne lacouleur n£-
ceflaire pour en faire du bois de Japan
ou du Japon, du bois deLamon, ouau-
tre felon leurs intdr£ts , ou les modes
qu’ils ont cu foin d’inrrodüire. Plus ccs
bois font fenfez venir d’un pa'is dloi-
gn£ , 6c oü le commerce eft diflicile ,
plus ils doivenc etre rares 6c chers: c’eft
ce qu’ils cherchent: c’eft n quoi ils reUf-
fiffenc ä merveille : il ne leur en faucpas
davantage: & c’eft ainfi que le public eit
trotnpc; mais il veuc l’etre, 6c les Mar-
chands 6c les Ouvriers y trouvenc trop
avantageufemenc leur compte pour le de-
tromper lä deflus.
Au refte le bois de brefil , de quelquö
pa’is qu’on le falle venir, eft un grand
arbre dont Pdcorce eft rougeätre, &
un peu £pineufe. Ses principales bran-
ches font großes & fort dcendues, gar-
nies de plulieurs rameaux chargez d’une
infinite* de petites feuilles aflez fembla-
bles ä celles du bouis, dures, caftantes,
d’un verd pale , qui tombent 6c naiftenc
fucceflivement , (ans jamais laider l’ar-
bre entidremenc ddpouilld. 11 porte des
petites fleurs d’un rouge dclatanc, d’une
agr<5able odeur , dont le piftile fe chan-
ge en un octit fruit plat 6c rouge, qui
renferme deux femences plates a peu
pr&s commes celles des citrouilles, mais
plus petites > eiles font rouges. On ne
r^marque point que les oifeaux s’eo
nourif-
en Guine’« et a Cayenne. 237
tiouriffcnt : il n’en fauc pas davantagc
pour conclure qu’eilcs ne Tont bonnes ä
rien.
L’aubier cft d’un rouge pale , qui
augmente en couleur ä mefure qu’il ap-
proche du cocuriqui eft d’un rouge pon-
ceau.
Ce bois eil pefant, dur, compact. II
fe feie plus ail&nent qu’il ne fe fend ,
quoique fes fibres ne foient pas mel£s.
Les teinturiers l’employ ent pour la cou-
leur rouge qu’ils donnent ä leurs foyes
& Iaines s & ils en fgaventaugmenterou
diminuer la couleur felon les teints donc
ils befoin. Les ouvriers en marqueterie
& les Eb^niftes en employent beaucoup ,
&entendent a merveilles ä chargerou di-
minuer fa couleur. On l’apporte en grof-
' fes pidees quipdfent quelquesfois jufqu’ä
mille livres.
On fe fert de la poufllcre qu’on en
tire pour quelques maladies. On pr£-
tend que l’infufion de ce bois ou de (a
poufli^re fortifie l’eflomac. Si les bois
durs ont cet vertu , celui-ci doic etre
bien eftimd: : car ii en eft peu de plus
durs. On dit encore que cette infulion
efl: aftringente , qu’elle calme l’ardeur
de la fidvre. Je ne vois pas bien quei
rapport ces maladies ont les unes avec
les autres , pour craindre un meme re-
m£de.
Les environs de Cayenne lbnc pleins Bois jauce*
de bois jaune. Pour lui faire plus a’hon-
neur
Eireur de
M. Lerne-
V O Y A G E S
& le vendre plus eher , on l’appelle bois
de citron. Ce dernicr nom n’eft pas u-
litd aux Ifles du Vene: on fecontencedu
prämier.
M. Lemery s’eft trompe dans fen di-
ftionaire , page 481 ; quand il a con-
fondu le bois jaune avec le bois dechan-
delle. II eft vrai que quand le bois jau-
ne eft fee & fendu en ddats , on en fait
des torches ou flambcaux, comme onen
fait du bois de chandelle 5 mais ce fonc
deux arbres entierement diftifrens. Le
bois de chandelle; n’a jamak plus de fix
ä fept pouces de diamdtre ; il eil blan-
chätre on plutöt gris. Sa feule bonne
qualitd efl de brüler en perfedtion ;
parce qu’il efl gras & un peu onclueux.
quoiqu’il ne le paroifte que quand il efl
allume 5 au lieu que le bois jaune ou ,
fi l’on veut le bois de citron , eil un
tres grand arbre qui vient par tout dans
les montagnes , comme au bord de la
mer. J’en ai vu de plus de deux pieds
de diamdtre. Il efl comme imbibdd’une
rdfine jaune extrdmement amdre dont 011
fe ferr avec lucccs pour oindre la t8tc
des enfans qui onc la gallo ou la teigne,
en moins de rien ils font ndtoyez & gue-
ris Ce bois efl dur , compa£l& pdiant.
Apres ce que j’ai vu ä la Guadeloupe,
je puis dire qu’il eft prefqu’incorruptible.
Sa coulcur eft belle 6c vive: plusl’arbre
eft vicux , plus le coeur eft d’un jaune
dord. L’uubierne l’eftpas tant. Safeuil-
EN GUINEE ET A CAYENNE. 1$$
le approche de cellc de laurier : mais ei-
le eft plus petite 6c plus moeüeufe. Ses
fleurs fonc comme des fleurs d’oranges
avort^es ou trop dvafdes : elles ont une
tres -foible odeur dejafmin: c’eft lui en
donner le nom ä bon marchd. Les fruits
qui fuccddent ä ces fleurs Tont noirs, de
la grofleur & de la figure des grains de
poivre.
On employe cette arbre pour la char-
pente : il eft trop pefant pour la menui-
ierie dans le pa'is ou il croit. Gelui qu’on
apporte en Europe , s’employe dans ies
ouvrages de marqueterie. Quand il a
un peu perdu Ta couleur, il eit facile de
la lui redonner.
Si le bois de fer dtoit d’un aufli bon Bois
de?bit en Europe que celui du brefil
brefillet de Campeche, de la Jama'ique ,
de Sainte marthe & autres efpdces de
meme genre . les habitans de Cayenne
en chargeroient bien des vaifleaux , s’ils
vouloient pourtanc fe donner Ja peine
de le faire couper & apporter aux em-
barcadaires > mais leur repos leur eft
plus precieux que touce autre chole au
monde. Il y in a meme tres-peu qui le
donnern la pleine de faire valoir leurs
habitations par eux memes : ils en con-
fient le foin ä des oeconomes ou com-
mandeurs. prendre beaucoup für
eux , quand ils permettent ä leur hom-
me d’aftäire de les informer de ce qui
fe patie chcz eux: ils fonc aflezoccupez
Bois de
fei blanc«
240 V O Y A G E S
du foin de faire bonne chere : c’eft II
Icur occupation la plus fdrieufe & laplus
importante : c’eft l’unique chez plu-
fieurs.
Le bois de fer fe trouve par-tout en
quantitd. II y en a de deux iortes. Ce-
lui que Ton connoit (Implement lbus ce
nom, eft d’une couleur rougeätre foned.
En le feiant d’une certaine manidre , il
paroit ondc de diffdrens teints. L’arbre
eft grand , droit & gros , on en voit qui
ont plus de deux pieds de diamdtre. 11
eft peiant & compaft. Ses fibres font dd-
lides & mediocrcment mdlees. II fe feie
allez bien hors le tems de la seve : car
quoiqu’il praoifle fec , il a fur-tout dans
ce tems quelque chofe d’on&ueux 6: de
gluant qui eft amer. S011 dcorce n’eft
pas dpaiife : eile eft grife en dehors &
rougeätre en dedans , & d’un goüt ftip-
tique 6c acre. On prdtend que les In-
diens fe fervent de la räpure de cette d-
corce pour la gudrifon de plufieurs
maladies, fur-tout de celles oü il y a du
virus. La ddcoction de cette feiure ex-
cite une fueur abondante &c beaucoup
de tranfpiration. Si cela eft , eile doit
etre excellente pour ces fortes de maux
& pour les rhumatilmes , engourdiifemens
& autres maux qui ataquent les jointu-
res.
On appelle bois de fer blanc la fe-
conde efpdce. Ce nom lui con vient , par-
ce qu’il eft extremement dur de de cou-
Icur
en Guine’e et a Cayenne. 241
leur blancheätre. C’eft le defefpoir des
Taillandiers : II faut qu’ils foient bien
habiles pour donner ä Uurs haches une
allez bonne trempe, pour qu’elles ne re-
brouffcnt pas für ces arbres, ou qu’elles
ne fautent pas en pidces. Les N£gres 011t
fouvent la malice de donner les coups a
faux : il n’en faut pas d’avantage pour
faire fauter la hache. Si on ne chcrche
que la duret<5 dans un arbre , on la trou-
▼e ä coup für dans cclui-ci. II ne de-
vient jamais fort gros, & ne paffe pas fix
ä fept pouces de diametre. On l’cmploye
ordinairement de brin. On s’en l'erc ä
faire des faitages & des labliers de ca-
fes , il veut ecre a couvert : ii ne vaut
rien dans l’eau ou expofe ä la pluye. Il
n’eft pas propre äencrcr dans le commer-
ce avec l’Europe.
Le bois d’Inde dont je vais parier, y
eft bien plus propre Je crois que c’eft
cclui que les Hollandois appellenc letter
hont] ou bois de lectres , & a qui on a
donnd impropremenc le nom de bois de
Campeche, 011 de la Jamaique , ou de
Sainte Croix : comme fi c’dcoit une ef-
pcce d’arbre qui fut particuli<?re ä ces
lieux. II vienc dans toure l’Amdrique.
Le continent de la Guyanne en eft plcin.
Son 6corce eft mince , unie , peu adhd-
rante: hors le tems delafeve, eile cfl:
grife 6 c comme legdrement argentde.
Cec arbre aime les lieux £levez , lecs 6c
picoreux. Il devinc tres grand , trfes-
Tquu III . L w gros
Boii dt Si-
maioubd,
241 V O Y A G E S
gros & fort branchu : mais i! eft long-
tems ä croitre j aufli eft-il tr£s-dur ,
compaft & pefant. Ses feuilles font aflez
femblables ä cclles du lauricr, mais plus
grandes. Elles fe fdchent aifement , &
dies ont un goüt piquant de canelle &
de gdrofle. On peut fe palfer de cesdeux
aromates, en employant ces feuilles en
leur place. II porte un fruit rond de la
groffeur d’un pois , qui a de petites ex-
croiflances en forme de couronne , qui
eft plus acre quc la feuille , & qui con~
tient un melange de poivre, de mulca-
de & de g^rofie d’une odeur trcs*agr£a-
ble , & qu’on peut fubftituer ä ces trois
chofes. C’eft pour cette raifon qu’il eft
deffendu d’en apporter en France. Les
Indiens & ceux qui demeurent dans les
lieux oü il croit , en confomment beau-
coup. Ce bois fe travaille parfaitement
bien : il fe polit ä merveiile s : il eft aifd
ä tourner. On l’employe aufli dans la
teinture , & les Mddecins s’en fcrvent
aufli. On pretend qu’il eft cdphalique ,
ftomachal , & qu’il rdlifte au mauvais
air & ä la malignitc des humeurs. Mais
comme cet aromate eft fort chaud , il en
faut ufer avec difcretion.
Le Simarouba n’eft pas un arbre par-
ticulier ä Cayenne : il y en a dans tou-
tes les Ifles : il eft connu fous ie nom
de bois amer. Le nom de Simarouba
eft Indien s mais je ne fais pas dans quel
langage il a pris naiflance. J’ai parld de
cet
EN GüINE’E ET A CaTENNE. 243
cet arbre 6c de fa vertu dans un autre
endroit de ce voyage , auquel le Ledeur
aura recours.
II y a des Connoifleurs qui ayant ä s°is d«
mettre en oeuvre ie gayac , donnent la gaya€*
pr6f6rence ä celui du ßrefil 6c de la
Guyanne. Les Europdens etablis dans
les autres parties de l’Arrufrique n’en
demeurenc pas d’accord. Je ne dois pas
etre juge de ce differend : il me doit (uf-
fire de faire la defcription de cet arbre
que I’on trouve par-tout dans ce vafte
continent, 6c dans les Ifles qui en d£pen-
dent , 6c que la maladie que les Efpa-
gnols ontapportee en Europe , a mis eil
vogue.
C’eft un des plus gros arbres entre les
bois durs: car il s’en trouve de bien
plus gros entre ceux qui ne fonc pas
d’une fi gründe durete ni d’une fi grande
pefanteur. Son tronc s’dleve fouvenc jus-
qu’ä plus de vingt pieds avant de ie di-
vifer en branches. Il eft couvert d’une
ecorce dpaille , grife , allez unie, gom-
meufe 6c peu adherante. Elle couvre
un bois cres-dur, compad, pelant, dont
les fibres font delides 6c melees, nidlan-
gces de piufieurs coulcurs, entre lefquel-
les la brune,la rougeätre 6c la noire do-
minent. Ce bois eit acre au gout. Ses
feuilles font ovalles, en pointe. Contre
l’ordinaire des bois durs, eiles font graf*
fes 6c bien nourries , d’un verd fonce ,
6c en quantite. 11 porce des bouquets
L 2 de
X44 , V o Y A GES
de petites fleurs jaunätres dont !es pd-
dicules font verds , dont le piftiile fe
change en un fruit de la grorfeur d’une
petite noix ronde 6c brune qui ren fer-
me une amande orangee allez foiide 6c a-
mdre.
Ce bois fe feie aifement : mais ii efl
tres-difficile ä fendre. II fe travaille fort
bien für le tour : 6c comme il eil mele
6c point du toutporeux, on en fait des
monier«; admirables. Avant que les In-
diens euffenc des Inftrumens de fer , ils
ies creuloient par le moyen du feu qu’ils
mettoient für la partie qu’ils vouloient
creufer, 6c quand le feu y avoit agi
autant qu’ils le jugoient ä propos , ils
gratoient l’endroit brüld avec des co-
quillcs de moules , 6c puis rccommen-
coient ä y remettre des charbons ardens
& ä grater de nouveau , jufq^Ja ce qu’ils
euffent donne au tour la prorondeur 6c
la figure qu’ils vouloient lui donner.
Ils avoient des pilons de la meine ma-
tidre, 6c fe fervoient de ccs inftruniens
pour piler le mahis 6c toutes les graines
qu’ils vouloient rdduire en poudre, ou
dont ils vouloient tirer l’huile. Quoi-
qu’ils n’ayent pas cncore l’ufage du tour,
les outils de fer qu’on leur a portez, Ies
mettem en dtat de pouffer plus vite leur
ouvrage. Ils employent pourtant encore
Je feu 6c les coquilles pour i’aehever 6c
le polir. Les Europeens le tournent &
font leurs cuvrages bien plus vite 6c bien
naieux.
en Guine’e et a Cayenne. 24$
mieux. Les ouvrages qu’on en fait,fonc
ipour ainli dire , etcrncls : ils ne crai-
'grient que le feu : mais lern* penfanteur
en rend le tranfport incommode.
Les Indiens s’en fonc fcrvi de touC
tems pour gudrir le null de leur pa’is ,
que les Elpagnols& les Italiens appellent
mal Francois , que les Francois appel-
lent mal tle Naples, qu’on devroic avec
plus de raifon 6c de jullice appeller mal
Ameriquain , puifqu’il en vient reelle-
ment & v^ritablement , & qu’il dtoit in-
connu en Europe , avant que les Efpa-
guols l’y euflent gagne 6c en eulfent in-
feäd le rede du monde , 6c qu’on con-
noit par-tout ious le 110m de große ve*
role.
Les Indiens s’en iervent d’une toure
autre facon que les Europ£ens. Ceux-
ci cmployent la rapure de Pdcorce 6z
du bois , & fe gardent bien de fe fervir
du coeur. 11s prdf£renc les arbres les
plus gros & les plus vieux ä ceux qui
le fonc moins. Les Indiens au contraire
ne choifliflent que les arbres les plus pe-
tits & les plus jeunes. Ils n^gligent les
ecorces 6z l’aubier , 6c n’cmployent que
le cceur qu’ils fonc bouillir long-tems
dans l’eau , dont ils font une ptifanne
fudorifique , qui chafle au dehors tout
le virus, 6c qui ayant tout expulfe par
les pores de la peau qu’elle a dilates,
les referme enfuice , en deffdche les ul-
ccres, fortifie les parties affoiblies , 6z
L 3 für
Gomme
«ie g^yac.
246 V O Y A G E S
lur tont les jointures , & rend ä ces in-
fonunds malades une fantd des pluspar-
faites. Qui a raifon ? c’eft aux Mddecins
a nous le dire , & ä nous ä les croire fi
nous le jugfons ä propos.
On tire en deux manidres la gomme
de cet arbre. Tout dur qu’il eft , il en
a. La prdmidre manidre eft de faire des
incifions ä fon dcorce. Si on les fait dans
le tems que la feve monte , on en tire
une plus grande quantitds mais eile doic
etre moins bonne, parce qu'clle eft plus
crue & trop mdlde de l’humiditd de la
terre & du fuc qui dtoit deftind par la
nature a nourrir l’arbre&ä le faire croi-
tre. Si on ne les fait qu’aprds le tems
de la feve, on en a moins: mais eile eft
meilleure, plus cuite, plus remplie d’efc
prits 6c de fels.
La feconde manidre eft de ne faire
aucune incifion, & de fe contenter d’a-
mafter edle que l’arbre jette de lui mö-
me , excitd par la chaleur. Cette gom-
me eft trds-parfaite : 6c quoiqu’en bien
plus petite quantitd , eile produit des
eftets incomparablement plus fürs , plus
prompts 6c meillcurs.
La bonne gomme de gnyac doic dtre
d’un rouge foned, brun, {ans .dtre opa-
que : eile doit dtre pefante , friable ,
d’une odeur agrdable 6c cephalique. On
la peut prendre en bol , & en mefurer
la quantitd ä la force du malade 6c ä la
malignite de la malad ie, & apres le bol
ou
en Guine’e et a Cayenne. 247
on doit faire prendre au malade quel-
ques cueillerdes d’eau cordiale : eile eil
moins d^goütante £tant prife de cette
manidre. Quand on la fait infufer, on
choifit plutßt le vin bianc que l’eau. De
quelque mani^re qu’on l’ait donnd , il
fauc tenir le malade chaudement , 6c ai-
der autant qu’il cd pofliblc ä ia fueur
qui arrive. Plus eile eil abondante 6c plus
on doit efpdrer.
11 ne fauc pas £tre atteint de cette vi-
laine maladie , pour fe fervir du gayac
en ptifannc ou en bol : c’ell un rem£de
excellent pour purifier la mafie du fang,
pour r^fifter au venin , au mauvais air,
pour forcifier les jointures. On s’en ferc
avec fucccs pour foulager , 6c mime
pour gudrir ceux qui ont la goute fcia-
tique 6c des rhumatifmes. Voilä bien
des vertus qui devroienc faire cntrer le
gayac 6c fii gomme dans la mddecine &
en faire faire une plus gründe confom-
mation que ceile qu’on en fait aujour-
d’hui.
J’ai parle de l’arbre qui porte l’huile,
ou le bäume de copahu dans mon voya-
ge des Ifles: il n’ell pas n^ceffaire de re-
peter ici ce que j’en ai dit ; mais je dois
ajoüter que le bäume du copahu qui
vienc du ßr^iil 6c de la Guyanne eft bien
meilleur que celui qu’on tire de la Gote copahu.
de Caraque. C’efl le m8me dans le fond;
mais il eil moins fujet ä £tre m^Iange
avec des huiles qui en augmentcnt la
L 4 quan*
24$ V O Y A G E $
quantitc , & en diminuent par confe*
quent la vertu. Les Indiens de Guyan-
ne & du Brdfil font apparemment plus
honnetes gens que ceux de Caraqne.
Auffi remarque-t on que ce dernier eft
plus clair, moins chargd , moins odorant.
Cela peut venir de ce qu’il a dtd meian-
gd , ou de ce qu’il a dtd tire de i’ar-
bre ä force d’incifions faites dans le
tems de la leve: au lieu que cclui de
Guyanne fans ecre vieux (ce qui le faic
jaunir & dpaiffir,) eft naturellement plus
chargd & plus colore. Son odeur eft
plus aromatique, & les eff ets qu’il pro-
duit font plus prompts & plus iurs. j’ai
parle amplement de^les vertus dans l’en-
droit citd ci-devant.*
Gn trouve dans le Brdfil & la Guyan-
ne , für tout dans les endroits dlevez ,
fees & picoreux , un arbre qui reifem-
ble beaucoup au boisd’inde que j’ai de-
crit ci-deifus : c’en eft aflurdment une
efpdce , quoiqu’un peu diffirente : car
I’arbre eft bien plus petit: fes feuilles.
font plus molles : fes fruits font plus
gros & ont une odeur de gdrofle affez
piquante. Son ccorce leule eft ce qu’on
en tire: on en envoye en Italic & en
Allemagne. On la nomine canelle gd-
roflee. On a aufti ddcouvert cet arbre
dans l’Ifle de Madagafcar. On lui a don-
ne le nom de bois de crabe , ou de ca-
pelet. On prdtend que fcsv fruits font
ZU ipioyez dans la medecine , qu’ils font
EN GriNE’E ET A CAYENNE. 249
Cephaliques, propres pour les eftomacs
froids & parefleux ,pour chafler lesvens,
pour exciter l’appetic , qu’ils aidenc ä la
uigeftion , & qu’ils Tont cordiaux & ald-
xitdres.
Je ne vois point de raifon pour em-
pecher qu’on cn introduile Puiäge & le
commerce cn France , puifque rien ne
nous oblige ä favorifcr celui que les
Mollandois feilt l'euls de cec aromare ,
depuis qu’ils ont chaflfd les Portugals de
l’llle de Ceylan. On les contraindroit ä
donner leur canelle a meilleur marche,
ii on introduifoit un autre aromate e-
qui valent. C’eft la prämiere ecorcequ’on
enlcve & au’on apporce en Europe: il
faudroit cflaycr fi ia feconde ne feroic
pas plus parfaite. Qui fait fi cctte ca-
nelle n ’eft pas de m8me elpece que celle
de Ceylan, & que Ion goüc acre & pi-
quanc ne vient que de ce que la pre-
miere ecorce eft chargee de fels trop
acrcs qui peut-etre ne fe trouvent pas
cn fi grande quantitd , ni fi forts dans
la feconde. Ce n’eft cn effet que la fe-
conde dcorce des catielliers de Ceylan
dont on fe fert. On jette la prdmidre ,
parce qu’elle eft acre.
Quelques Portugals en quittant Cey*
lan, ont apportd au Brelil aes canelliers
de cette Ille , & les y dlevent avec fuc-
ces. On dit mime qu’ils ont quelques
pieds de mufeadiers 6c de gerofliers.
Pourquoi ne pas augmenter ces arbres?
L 5 Quand
s$o V O y A G E s
Qaand leurs fruits ne feroienc pas aufli
parfaits dans leurs commencemens que
ceux des Indes Orientales , le travaii
aflidu 6c les expdriences en viendroient
a bour. Ec ii ces arbres croiflent au
Br^fil , pourquoi ne croitroienc-ils pas
dans laGuyanne? C’eft le meme pais ,
le meme terrain : on y trouve les mö-
mes arbres , les memes fruits , les inS-
mes fimples. II eft reliement vrai que
la canelle g£rofl£e fe trouve par-tout ce
grand continent , qu’un Voyageur An-
glois nous aflure en avoir vu" une tres-
grande quantite au d^croit de Magellan ,
quoique ce pais foic tres-froid. II avoic
aulli trouvd de tres-beau bois de br£fil
ä l’embouchure de la riviäre d’Oyapok
& le long de la Gote , entirant au Nord-
Oueft. Cependanc nos Francois de
Cayenne onc 6t6 jufqu’ä pr^fenr dans
une indolence qui les a emp£ch£ de mec-
tre ce bois au rang des marchandifes
donc ils devroienc augmenter leur com-
merce.
On trouve encore dans le continent
de Cayenne quantit^ de bois d’Acajou
que les Efpagnols appellenc C£dre , du
bois de roi'e, du bois violet & quantite
d’autres. Je n’en dirai rien ici en ayanc
trait£ luffifamment dans mon voyage des
Ifles de l’Am6rique.
lois nc* C’eft une erreur de croire que le bois
txctique* n£fr£tique ne fe trouve que dans la nou-
velle Efpagnt : il y en a dans la Guyan-
es Guine’e et a Cayenne,
ne 5 il eft d’une couleur rougeätre tirant
unpeufur le jaunes il eft mediocrement
rmer, & par une fuite neceflaire il eft
defficatif & ap£ridfs fa d^coöion eftad-
mirable pour la colique ndfretique, c’eft
ce qui lui a donne ce nom.
Les fruits de Cayenne font les niemes
que l’on voic aux Ifles , c’eft ce qui
m’dxempted’en parier ici. Je remarque-
rai feulement que ce que l’on appelle
Bananes aux Ifles, on l’appelle Baconnes
ä Cayenne, ce Tone les Portugals qui lui
ont donne ce nom ; les Efpagnols le nom-
ment Plantin , & chez les uns 6c les au-
rres on appelle Bananes ce que nous ap-
pellons Figucs dans les Ifles. Ces fruits
font une manne pour tous ces pais 5 la
plante qui les produit ne porte les fruits
qu’une leule fois , on la coupe pour en
avoir le rdgime ou la grape , mais eile
poufle nlufieurs rejettons de fön pied qui
dans dix ou douze mois porten t des
fruits > on n’attend jamais qu’ils foient
enddrement mürs für l’arbre pour cou-
per le rdgime ; on prdtend qu’ils au-
roient un gout acre & delägrdable , au
lien que quand ils ont achevd de fe mü-
rir etant fufpendus au plancher , ils ont
plus de douceur , & quelque chofe de
fucre. On les mangc crus quand ils
font bien mürs, on les fait rötir für le
gril, 6c apres les avoir ddpouillez de leur
peau , on les mange avec du fucre & du
jus d’orange. On en fait une päce qu’on
L 6 porte
Trunicr
94une
£xat\
Tmrier <
äfembin.
V O Y A G E S
porte dans lcs voyages, & qu’on detrcm-
pc dans Peau pour en faire une boiffon aufli
^paiffe qu’on le juge ä propos , qui rafrai-
chic & quinourrit beaucoup.
Apres avoir parld des grands arbres ,
il eft jufte de dire quelqwe chofe de ceux
qui le font moins 5 cn voici un des plus
petits : c’eft un Prunier dont le fruit
cs’appelle Prunes de jaune d’oeuf. L’arbrc,
cqui le porte n’a pour Pordinaire que
quatre ä cinq pieds de hauteur. Ses feuii-
les , Ion bois > fon ecorce & fes fleurs
ont tant de rapport avec nos pruniers
d’Europe , que ce feroi t perdre le tems que
d’en vouloir faire une nouvelle deferip-
tion. Les prunes qu’il produit cn aftez
grande quantite font totnes rondes, leur
peau mince & unie eft d’un jaune dore
ieg^rement , leur chair eft de Ia me me
couleur, d’un gout mielleux , fans etre
fade; eile eft meme un peu trop fuciee.
Ce fruit eft bien faifant , & ne caufe ja-
mais de mal 5 fon noyau eft petit , &
renferme une amande blanche qui eft un
peu am£re.
II ne faut pas confondre ce fruit, &
I’arbre qui leporte avec les prunes qu’on
cappelle Prunes de Monbin. Le Monbia
eft un grand arbre affez tendre qui le
plait vers les bords de Ia mer , & qui
porte des prunes c n quantit£ 5 011 devroic
dire des noyaux de prunes , car fes fruics
ne font ä proprement parier que de gros
noyaux couvcrcs d’une peau aflezepaifle
jauue
en Guine’e et a Cayenne. 2^5
jaune d’un cötd 6c orangde de l’autre ,
qui renferme fi peu de chair qu’il n’y a
prefque rien entr’elle 6c ie noyau. S011
goüteft un pcu acre , il n’y a que les enfans
6c lesfemmesquienmangent. Lescochons
ramaftentce qui tombe a tcrre ; je ne con-
nois point d’autres animaux qui s’en ac-
commodent.
Les arbrcs creux fervent de ruches
oü les Abeil les fe retirent 6c fonc leur
cire 6c lern* miel. La quantitd qu’on eil
tire eft prefqu’incroyable. Les Indiens cire 5c
en confument beaucoup , 6c für - toutMi<1«
les femmes. Les Abeillesquiiefontibnt
nöires, beaucoup plus pecices que cell es
d’Europe 6c moins mechantcs. Elles
n’onc point d’aiguillon , 011 il eft fi foi-
ble qu’il ne peut entamer l’dpiderme ,
aufli (ans prdparation 6c laus crainte on
les prend ä pleines mains laus en reffen-
tir aucre incommodite qu’un leger cha-
rouillcment. Le miel n’a jamais la con-
iiftance de celui d’Europe : il eft tou-
jours liquide 6c coulant comrne l’huile ,
d’une belle couleur dorde legdrement ,
d’un goüc agrcable 6c fucre lans etre fa-
de. Quand il a dtd gardc long-temps il
5’epaiflit un peu , & il ie fait für fa fu-
perfide une petite croute blanche com-
me un candi de fucre qui eft ddiieate
6c fort agr dable au goüf. Les Efculapes
du pais l’employent dans bien des re-
mddes, commeonemploye celui de Nar-
bonne, & lui donnentlaprdference. On
L 7 en
Contra
ficrva ou
conticpoi
fon.
2^4 V O Y A G E 5
en fait des ptifanes excellentes pour
les rhumes &c pour les fdcherefles de
poitrine.
Les Abeil les Amdriquaines ne fonc
poinc leur cire en rayons comme en Eu*
rope : elles en font des vales comme de pe-
tites poires fi ferrdes & fi prdfdes les unes
contre les autres , qu’il ne rede aucun
vuideemr’elles. Lacireeftbrune & prel-
quenoirej jufqu’äprdfenton n’apastron-
ve le fecret de la rendre jaune, & encore
nioins blanche. Ellebrülepourtant, on
cn fait des chandellcs dont la lumidre n’eft
pas claire > on s’en fert ä faire des bou-
chons de bouceilles & des emplätres pour
les corps des pieds.
Les Efpagnols fe font vantd jufqu’ä
Erdfent d’avoir feuls la racine admira-
le appellee Contra fierva ou Contre-
poifon ; ils ont precendu qu’elle ne fe
trouvoit que dans la Province de Clar-
cis an Pcrou. C’eft une erreur : on en
trouve dans la Guyanne ; c’eft cncore
une autre erreur dans laquelle eft tom-
bd M. Lemery dans fon Didionnaire
des drogues fimples page 252 , oü il
dit que cette racine eft große ä peu pres
comme une föve. Quand il auroit pre-
tendu la comparer ä une fdve de marais
qui eft la plus große cfpdce que nous
ayons en Europe , il le feroit encore
trompc : les plus petites font de la grof-
feur & de la longueur dupouce. Ünen
trouve de quatre ä cinq pouces de lon-
gueur.
sn Guine’e et a Cayenne.
gneur, 6c d’un pouce 6c demi de dia-
nktre. La peau eil rougeätre 6c chagri-
n6ej elks Tont pointues par les extre-
mitez , rrkdiocrement pefantes pour leur
volume 5 le dedans eil blancheätre, d’u-
ne odeur 6c d’un goüt aromatique, tiranc
un peu für le vcrd.
La plante que cette racine produit cft
rampante , les feuilles Tont d’un beau
vcrd : eiles approchent de Ia figure d’un
coeur , 6c font en afiez grand nombre
Eour couvrir un grand efpace de terrein.
dies poulfent des filamens cn terre qui
produifenc d’autres racines , de manidre
qu’on en trouve plufieursauxenvironsde
la principale qui ne Tone pas toutes de la
meme grofleur. II faudroic avoir bien
dxaminl fi les plus petites , qui font les
plusjeunes, ont aurant oumoins de ver-
tu que les plus großes qui font les plus
vieiiles.
Les unes 6c les autres ont un ddfaut
confiddrable , c’efl: de fe carier 6c de ie
i eduire cn poulfiere quand on les garde
un peu long*tems. Une perfonne qui en a-
voit apport^ delaNouvelleEfpagneacru
que pouremp£chercetinconvenientil fab
loic les pulverifer 6c les garder ainfi dans
des flacons bien bouchez > c’eft encore
une chofe ä fqavoir fi en cec etat elles
lont aufii bonncs qu’etant garddes entid-
res, 6c fi leurs fels ou leurs parties les
plus lubtiles 6tant £vapordes par la tri-
turacion n’onc pas perdu kur vertu en
tout
Ipecaman
na.
IX, 6 V O T A G E S
tout ou cn partie ; mais ces experiences
nele font pas aifdmenc.
Ou attribue de grandes vertus ä cette
racine. On eit perfuade qu’elle remplit
fon nom parfaitement , & qu’elle eit un
rem£de fouverain contre les poifons coa-
gulans tels qu’ils puiffent etre, contre les
morfures des vipdres & des fcorpions 5
on i’employeroic peut-erre avec fucces
contre les morfures dela Tarentule. O11
fcjait cr&s alfurement qu’elle tue les vcrs
infiniment mieux que le Semen contra >
eile appaife les naufdes & les dlfaillan-
ces de coeur. C’eft un rem&le excellent
toujours pr£t, qu’on peut porter dans fa
poche, & qui ne demande d’autreprepa-
rationqued’en couper un petit morceau *
le mächer &l’avaller.
Apres ce que j’aidit du Simarouba ou
bois amer pour gudrir les cours de ven-
tre & la diffenterie , il femble que je ne
devrois rieridiredel’Ipecacuanna quel’on
a regardd comme un remede fpdcifique
pour ces maladies. O11 dir que c’eft feu
M. Heivetius , ce fameux Medecin Hol-
landois , qui en a introduit l’ufage cn
France. Peut-etre me conteftera* t on ce
fait qui eft allez inutile pour ecablir la
rdputacion de ce grand homme , dont le
nitrite, la fcience & la vertu font au-def-
fus de toutesies louanges qu’onlui pour-
roit donner.
On trouve cette racine dans toute l’ A-
merique. J’ai die dans mon voyage des
Ifles
en Guine’e et a Cayenne. 2^7
Ifles que nous en avions des deux efpe-
ces & en quantite $ mais ce ne font que
de la blanche & de la noire , & c’eft la
grile qui nousmanaue & qui eft la meil-
leure, & dont l’ulage a un iucces plus
aflurd.
Celle- ci fe trouve dans le Brefil &
dans la Guianne. On precend qu’ellecroit
principalement dans les lieux oü il y a
des mines d’or# Si cela eft, il faut con-
clure qu’il y a des mines de ce precieux
mdtal dans la Guianne : car 011 y trouve
tres-certainemenc cette racine enbien des
endroits.
Je ne m’arreterai pas a en faire ici la
defeription : on laconnoic allez. Il luffic
que j’ayeafiure le public qu’elles’y trouve
pourengagerleshabitans de Cayenne ä la
faire entrer dans le commerce qu’iis font
cn Europe, qui ne peut manquer de leur
‘etre avanrageux.
On feroic un volume enticr fi on vou-
loit dderire toutes les gommes que la
Guianne produit. La plus commune eft
celle de Gommier ; c’eft un des plus
grands arbres del’Amdrique. 11 n’eft pas Gommed*
rare d’en trouver de trois & quatre pieds Gomn*«,
de diamdtre & de quarante pieds de ti-
ge. On l’employe plus commundment
ä faire des canots qu’ä faire des plan-
ches 6c des bois pour la charpente. II y
eft pourtant fort propre : mais commeii
eft gommeux , il engorge bientet les
dents de la feie. Le remede eft ail'd : il
n’y
Gomme
arumee.
15S VOYAGES
n’y a qu’ä jetter de l’eau dans la voyede
la feie pour detremper la gomme & n£-
toyer les dents 5 mais les Ouvriers Tont in-
dolens & pareffeux.
On connoit de deux fortes de Gommiers:
le blanc & ie rouge. On les employe aux
m£mes ufages , & iis rendent tous deux
une gomme blanche ou r^fine qui brüle
parfaitemenc bien , qui rend une odeur
agr&ble & aromatique, mais qui faitune
fumde noire & fort dpaifle.
II n’eft pas befoin d’incifer l’dcorcedu
Gommier pour en faire forcir la gom*
me : eile fort d’eile m£me en quantitd ,
fur-tout quand la fdve inonte. On prd-
tend que celle-lä n’eft pas fi bonne que
celle que l’arbre jette dans le tems iec ,
& quand la fdve n hume&eplus Parbre:
auffi remarque-t-on que cette dernidre*
eft plus ferme & d’une meilleure odeur.
On Pemploye au lieu de goudran pour
boucher les fernes des canots; eile a aufti-
quelqu’ufage enMddecine: eile ne coüte
qu’ä amafter , on en trouve en quantied
dans les forets.
La Gomme animde lui reflemble II
fort qu’on peut y ötre trompd , & pren-
dre Pune pour Pautre. Cette dernidre
eft plus rare, eile eft auffi plus blanche,
plus feche, plus friable > car la prämiere
fe met plutöt en päte qu’en farine. Son
odeur quand on la jette furle feueft aro-
matique & pl us agrdable : mais lä fumde eft
dgalemcnc noire & dpaifle. Onenfaitdes
cm-
en Guine’e et a Cayenne. 2^9
cmplatres qu’on applique für la tete , apres
l’avoir raföe bien prcs , & 011 pr^tend
qu’elle eft fpdcifique pour la migraine,
pour fortifier le cervcau , & pour faire
dvacuer par la tranfpiration les humeurs
froides.
La Gomme Caranna fe recueille dans Gommt
la Guianne comme dans le M<5xique, le Caianna«
Jucatan 6c autres endroits de la nouvelle
Efpagne d’oü les Efpagnols Papportent
en Europe. Elle eft plus rdfineule , plus
molle 6c plus grife que les prdcedentes.
Elle coulc d’elle-meme & par incifion
de P&orce d’une efpdce de palmier qui
ne porte poinc de fruic. On Pemploye
entr’autres chofes pour le mal des dcnts
en Pappliquant en cmplatres für les tem-
plcs.
La Pcreira Brava, ou vigne fauvage ,
croit dans la Guianne comme dans leBiava^
Mexique. Les Efpagnols & les Portugals
donnent le nom de Brave ä tout ce qui
eft fauvage j ainfi ilsappellent les Indiens
Braves ceux qu’ils n’ont pu fubjuger &
avec lefquels ils n’ont point de commer-
ce. Les Taureaux 6c les Vaches fauva-
ges font auüi appellez Braves. II cn eft
de mdme des plantes qui ont du raport &
de la reflemblance avec celles que l’on
connoit, que Pon cultive, qui font pour
ainfi dire des plantes domeftiques. La
Pereira Brava eft de ce nombre. C’eft
une efpdce de vigne fauvage fi fembla«
ble ä ceile que Pon cultive Tqu’il eft fa-
eile
Gomme
facamaca,
l6o V O lf A G E J
eile de s’y tromper. Elle eft rampante,
eile s’attache oü eile peut. Ses tiges &
fes feuilles n’ont etd jufqu’ä prefentd’au-
cun ufage : on ne ie lert que de fa ra-
cine qui eft noiracre& dure. On la coupe
bien menue & on la faic infufer dans du vin
blanc , & apres l’avoir bien preftee , on fait
prendre l’infufion äceuxquiontdesreten-
tions d’urine & ineme des pkrres dans la
veflie. Elle loulage promptement les Pre-
miers , car eile eft excremement ap^ri-
tive, & fonufageabriföündiifous les pier-
res des autres.
II ne fauc pas oublier avant de finir
• ce Chapitre que la Gomme Tacamaca (e
trouve au Br^fil&danslaGuianne. Elle
fort d’ Ile m£me ou par incifion de l’£-
corce d’un grand arbre fort commun
dans ces pa'is & dans les Indes Orien-
tales, dont les feuilles font peticcs, ron-
des & dentel^es. II porte un petit fruit
rond, rouge, relineux , d’un odeur agrea-
ble & aromatique. On met ces arbres
cn planches pour les Vaiflcaux; elles
font excellentes , parcequ’&ant imbibdes
d’une rdiine am£re , les vers ne s’y atta-
chent pas comme ils font aux bois qui
font doux. La gomme qui fort d’elle-
meme eft bien plus eftimdeque cellequi
n’eft fortie que par les incilions faires ä
l’^corce. La premi^re eft dure , rougea-
tre , tranfparante , d’une odeur forte &
agreable comme celle de la Lavande j ei-
le eft amere & aromatique. La feconde
en Guine’e et a Cayenne. 161
n’eft ni fi dure ni fi tranfparante&n’apas
tant d’odeur.
On eftime cette gomme dans la Md-
decine comme dtant nervalle, anodine,
cdphalique. On Pemployepour lesmaux
de dents dcant appliqude en empläcre iur
l’artdre de la temple, & pour fortifier le
coeur & Peftomach dtant appliqude de mS-
nie fagon für les parties affligdes.
Sa fiimde & meine cule de fon bois
foulage les maux de tete provenant d’u-
ne pituite dpaiflie 5 eile forcifie le cer-
veau , reveille les efprits abbacus & la
mdmoire.
La racine ä qui les Efpagnols ont don- Mecho
n d le nom de Mechoacan qui eft celuican'
de la Province oü ils Pont decouverte,
fe trouve au Brdfil & dans la Guianne.
Les Indiens Pont toujours connue , &
s’en font toujours fervis. Ils Pappclient
dans leur langue Jeticuen , & les Portu-
gals la nomment Batata de Purga , ou Pa-
tate purgative ä caufe de la reflemblan-
ce qu’elie a ayec ce fruit. LesFrangois
pourroient aufli lui donner un nom , &
I’appeller , comme quelques Dotaniftes
ont ddjä fait , rhubarbe blanche ou ru-
barbe Ameriquaine. La plante qu’elie
poufle ne ferc ä rien qu’ä la fa;re con-
noitre & la diftinguer des autresfimpies;
eile eft rampante ä moins qu’elie ne trou-
ve des arbres pour s’y accrocher : fes
feuilles font en triangle ifocelle, fort
pointues 5 eiles font minces & d’un verd
Il6 V O Y A G E S
pale i elles fonc douces au toucher, 6c
elles ont une odeur de verd allez agrda-
ble , lorfqu’on les brile dans Ia main. La
tige dtant coupde donne un lue laiteux.
Sa fleur eft un ballin ddcoupd en cinq
endroits , de couleur brune , rempli de
petites dtamines 6c d’un piftile de meme
couleur auquel fuccedent de petites bayes
rouges quand elles font müres qui con-
tiennenc des femences menues , pointues
6c dures.
La radne a un demi pied 6c fouvem
davantage de longueur & deux pouces
ou environ d’dpailfeur. Elle fe partage
en deux pointes indgales s la peau qui les
environne eft de couleur de cendres lede-
dans eft blanc6t allez pefant quand eile eil
nouvelle 5 eile jette alors une efpdce de
rdfine amdre. Ces racines rdeentes fuf
f>endues ä l’air pouffent des lilamens af-
ez longs , 6c mifes en terre , meme enEuro-
pe , pouffent une tige 6c des feuilles en
moins de huit jours.
On ne fe fert en Mddecine que de la
radne. On l’apporte en Europe coupde
en rouelies blanches 6c aflez ldgdres.
Cette racine n’a point de goüt : cela
vient peut-etre de ce que Ton ne Ta en
Europe que vieille 6c trop feche , car
für les lieux eile a de l’acrete 6c purge
bcaucoup mienx. 11 me femble qu’on
devroit apporter les radnes entidres :
elles feroient moins fdches 6c moins de-
pourvues de leur fuc.
On
en Güine’e et a Cayenne. i6 $
On prctend que c’eft u n purgatij
doux qui faic evacuer les ierolitez, qu’i1
eft exccllent pour Phydropifie , pour les
rhnmatifmes, la goute fciatique 6c autres
nialadies. On met cette racineenpoudre
pouria faire infufer plus aifäment. Ce-
pendant comme eile efl: rtfineufe bien
des gens n’en appfouvent pas Pufage :
quoiqu’il en foic eile n’eft pas difficile ä
rrouver , & on la peut faire entrer dans
lc commerce.
J’ai decrit dans mon voyage des Ifles
Parbre ä qui on a donnä le nom de Cour-
bari. Les Indiens du ßnffil & de la Guian-
ne Pappellent Jecaiba. 11s recherchent
Ion fruit & le mangent : le dedans eft
comme une farine mielleufe qui a la
couleur 6c le goüc de pain d’^pices ou
ä peu de chofe pres. II fort de Päcorce
de cet arbre une gomme en großes lar-
mes blanches & tranfparentes qui ätant
mife für le feu produit une fumde d’u-
ne odcur tres-agreable & fpäcifique pour
guerir les maux de täte , les vertiges &
ineme les membres engourdis par des f£-
rolitez 6c des humeurs froides : cequ’el-
le fait en dilatant les pores de la peau,
& en repandant au dedans une chaleur
qui les difiout & les provoque ä fortir
au dehors. II faut oblerver alors de ne
pas expofer ä un air froid ceux qui ont
requ ces fumigations , de crainte d’em-
pecher 6c d’arreter Päcoulement de ces
bumeurs qui ätoienc en mouvement &
164 V O Y A G E S
qui cauferoient de nouveaux ddfordres fi
dies rentroienc , & fi eiles s’^paililioient
une feconde fois.
On peuc regarder cette gomme comme
une efp£ce de mafiic donc l’ufage <5coit
autrefois plus commun qu’il ne Peft ä
prdfent.
La Gomme de Cöurbari dant dcen-
due für un cuir mince en emplätre , &
appliquee für les membres engourdis &
paralitiques les foulage & lc-ur rend le
mouvement dont ils dcoienc privez en
attirant les fdrofitez dpaifles qui gon-
floient les nerfs & les tendons outre me-
fure.
On prdtend aufliqu’erant appliquee für
la region du nombril, eile fair mourir &
expulfe les vers.
Le dedans de l’ecoree etant racle , &
mis en poudre infufde dansde Peautidie,
& bue par ceux qui fouffrentdesventofi-
tezdansleventricule, les gu£rit prompte-
ment & lache leventre.
II eft ai f<£ d’avoir de P&orce de Cour-
bari & de fes fr ui ts ; la gomme eft plus
rare, particulidrement edle que l’arbre
a jettee de lui-meme & ians incifion.
On peut avoir celle ci fans beaucoup de
peine , mais eile eft bien au defious de
la prämiere.
On voic afiez par ce que je viens de
dire que cette gomme eft tres - bonne ,
& qu’elle peue entrer dans le com-
merce.
Voici
en Guine’e et a Cayenne. 16^
Voici encore une autre gomme, ou
fi on veuc une r^line qui merite d’avoir
place entre les plus excellentes que le
brdfil & la Guyanne produifent : les ln
diens l’appellent icica , & l’arbre qui la
produit icicariba.
Cet arbre reffemble b^aucoup au fre- Aibrc Sc
ne : il fort des aifelles des feuilles de^^®^
petites fleurs compofdes de cinq peti-
tes feuilles vertes difpofiSes en dcoiles ,
dont les extrdmitez 6c les contours font ,
blaues. Leur calice eft plein d’&amines
jaunes avec une piftile ä tete de Cham-
pignon de meme couleur. Ce pift.le fe
change en un fruit de la figure 6c de
la große ur d’une moyenne olive , de
couleur rougeätre , dont la p alpe eft
d’une odeur charmante. L’dcorce de
l’arbre produit ä peu pres la meme o-
deur , fi on fdchauffe 6c fi on la frote
entre les mains.
II fort de cette dcorce des larmes d’u-
ne gomme de tres - bonne odeur 5 mais
comme ccc arbre ne fe prelle pas d’en
donner , on l’y contraint par des inci-
fions qu’on Fait ä ion dcorce le plus haut
qu’il eft poflible, 6c en moins de trois
jours on en voit l'ortir une gomme qui
eft preiqu’entierement femblable a la
gomme Elemi blanche 6c tirant un peu
für le verd, d’une odeur tres -agr£able,
dans laquelle 011 remarque quelque cho-
fe de celle de Panis verd qu’on a froif-
le. . C’eft principalement dans le cems de
Tome IIL k M la
z66 ~ V O Y A G E S
la pleine lune 6z dans la faiion fdche ,
qu’on faic ces incifions avec plus de iuc~
ccs, non quand on en veut tirer unc
plus grandc quantite , mais lorfqu’on en
veut drei* d’une qualitd plus parfaite.
Elle eft d’abord allez molle : eile le durcit
enfaite. La chaleur l’amollit 6c le froid
iui rend fa premidre durete. On l’a mi-
fe au rang des drogues qui font chau-
des au troifieme degre. Je n’en veux
pas difconvenir: je Tüis homme de paix
qui n’ai garde d’entrer en proce* avec
les arpenreurs de qualitez chaudes ou
froides. II fuffic qu’on a expdrimente
bien des fois qu’etant appliqude com:ne
un remdde topique für des plyayes 6c für
des parties affeädes de douieurs prove*
nantes de caufes froides , on a vu des
eures furprenantes par lern* promptitu-
de 6c par leur parfaite gucrifon. On eft
convaincu que ces emplatres appliqudes
für l’eftomac , ont produic des effets
merveilleux. Rien n’eft plus propre pour
les maladies des vifedres , pour dilliper
les vents , pour gudrir les playes de tete,
quelques uangdreufes & confidcrables
qu’elles foyenc.
Acajou, Tout le monde connoit l’arbre appel-
le Acajou. On fait qu’on en diftingue
deux efpdces : la prämiere ä qui les Ef-
pagnols ont donnd le nom de Cedre ä
caufe de l’odeur que rend fon bois ,
quoiqu’en tout il diffdre du Cedre, com-
rae le Cddre du Pommier. La feconde
cfpd-
en Gujne’e et a Cayenne. 267
cfpdce a confervd dans toute i’Amdrique
le nom que les Indiens de toutes les na*
tions lui onc impofd avec li peu de dif-
ference les uns des autres, qu’011 le re-
connoit dans touts leurs idiomes. Cet
arbre eft fi commun , qu’on en trouve
des fordts entidres dans le Brefil 6c dans
la Guyanne. Les Portugais n’ont point
de amede plus affurd pour guerir leurs
Ndgres du mal d’eftomach qui eft une
efpdce d’hydropifie , que de les abandon-
ner ä eux mdmes dans les lieux remplis
de ces arbres. La faim prefiant ecs mal-
heureux , 6c ne trouvant autre nouri-
ture que les fruits de ces arbres, ils s’en
rempliiTent , 6c les fruits ont biuitöt in-
cild la mauvaife humeur qui cauioic le
mal, & dans peu de tems on voit des
hidropiques qui ne pouvoient fe remuer,
courir comme des cerfs 6c fe porter ä
merveilles.
La neix en forme de rognon , que ce
fruit porte ä fon extrdmite , ren ferme
dans Ion ecorce une huile d'autant plus
acre 6c plus mordicante, que le fruit eft
dloignd de fa maturitd. Cette huile eft
pourtant d*une utilitd merveilleufe pour
defTdcher & nettoyer les plus vieux ulcd-
res 6c les chancres le plus malins, la ro-
gne , les verues 6c autres vices de h
peau, 6c pour faire mourir les infe&es
fi dangdreux qui s’introduifent fous les
ongles des pieds 6c dans les plis de la
peau, 6c qui y caulenc des uledres ioii-
M 2 venr
l6S V O Y A G £ S
vent incurahles. Lcs Portugals les out
appelld b'ichos : lcs Efpagnois les nom-
ment niguas : on lcs connoit chcz ics
Francois fous ie nom de ebtques.
A hiefure que le fruit meurit , l’acre-
td de l’huile diminue $ mais il en rede
toüjours plus qu’il n’en faut pour brü-
ler Ia langue & les gencives de ceux
qui leroient allez irnprudens pour rom-
pre ce rognon ou cette noix avcc leur?
dents.
II n’eft pas neceflaire d’extraire cctte
huile dans le pais oü le fruit le cueille,
pour la tranfporter en Europe. II fuffit
d’y envoyer les noix. Quelques vieilles
qu’elies ioient , eiles en coniervent toü-
jours afTez. Pour l’extraire, il laut fen-
dre Ia noix, & mettre fes parties für des
charbons ardens : l’huile qui eft renfer-
mde entre les deux parois de l’ecorcefort
auflitöt qu’elle fent le fcu. On la ramas-
fe avec un peu de cotton , & on l’em-
ploye aux ufages que nous avonsmarque
cideflus.
L’amande renfermde dans cette ecor-
ce, eft blanche , folide , delicate, d’un
goüt bien meilleur que celui des meillcu-
res amandes: eile tient beaucoup du pi-
gnon. On la mange crue quand eile eft:
recente, apres l’avoir mife quelques mo-
mens dans de l’eau avec un peu de fei ,
bien des gens l’aimcnt mieux rötie. Pour
cet effet on fend un peu l’dcorce de la
noix : on la met un moment für les char-
bons :
E13 GülSE’ß ET A CAYENNE.
bons: eile s’ouvre alors d’clle-meme da-
vantage : on acheve de la feparcr , 6c
on la monde d’une petite peilicule bru-
ne qui l’enveloppe intdrieurement : eile
eft d7un goüt ddlieat. Ces noix fe gar-
dent bien des ann^es , 6c ne perdenc pref-
que rien de leur bontd.
Les Indiens font tanc decas de lapom-
me d’Acajou & de la noix qui y eft at-
tachde , qu’il y a fouvent des guerres en-
tre eux pour la recolte de ces fruits qui
meu rille nt dans les mois de Ddcembre ,
Janvier 6c Fevrier , dans la Guyanne,oü
il y en a des forets entieres.
Ces fruits ont la figure d’une pom-
me : leur peau eft mince 6c unie, d’un
beau rouge du cöte qui eft expofd au
Solei 1 , jaune 6c comme dorde du cötd
oppofe. Leur odeur eft douce , agjrda-
ble 6c rejouiflante. La fubftance eft ton-
te lpongieufe 6c remplie d’une liqueur ,
extrdmement acre 6c mordicante, quand-
le fruit n’eft pas mur : douce , agrea-
ble, bienfaifante , quand il a atteint la
maturitd. Il rafrichit 6c rdjou'it , &
quoiqu’il refterre un peu le ventre , il
exeite merveilleufement l’urine : fon
ufage eft excellent contre les rdrentionsv
J’ai *ddjä dit qu’il eft incifif 6c fou ve-
rain pour les maux d’eftomac 6c pour
l’hidropifie. De quelque manidre qu’on
le mange, quand il eft meur, il ne peut
faire que du bien» J1 eft excellent cn
compöte.
On
270 V O Y A G E S
On en faic un vin piquant & agrdi-
ble, qui porte ä !a tete, lur-coar quand
i! a dtd garde dcux oa trois jours. A-
pres ce tarne il fe tourne envinaigre qui
efl tres fort. D’habiles gens pourroienc
en faire du vin qui dureroit plus long-
tenis : mais i’Am^rique n’eft pas un pais
propre ä faire des expdriences. Les gens
qu’on y a envoy£ & bien nayd pour
cela , exceptd pourtant ks Aftronomes
& quelques Botaniftes , fe font tenus au
frais dans leurs maifons & fe font con-
fervez foigneufement, pour pouvoir as-
flirer les Luropdens ä leur retour que
la Zone Torride dcoit habitable ; com-
ine fi le genre humain dtoit encore dans
care vicille errmr. C’dtoit pourtant
pour ccla qu’on les avoit envoyd On
nous menace depuis long-tems d’une hi-
ftoire des plantes de la Guyanne. Celui
qui y avoit dt d envoyd , eft revenu en
bontie lant£ , comrne il convient ä un
Mdiecin. L’ouvrage qu’il nous donnera
eft caufc que j’abrdge beaucoup ce que
mes mdmoircs contiennent für ce fujec
important.
On s’eft avifd de faire diftiler le fuc
des pommes d’Acajou, & on en a fait de
l’eau de vie tr&spuiflante.
Cet arbre jette pendant les grandescha-
leurs des grumeaux d’une gomme claire,
de coTaleur d’ambre , dure & aflez fria-
b!e. Les Indiens la font diffoudre dans
de l’eau & la donnent avec fuccbs aux
fern-
en Guine’e et a Cayenne. 271
fcmmes qui Tont incommodees de paflions
hifteriques, ou de leurs maladies perio-
diques.
La gomme d’Acajou n’a prefque point Atbie *v-
d’odeur. Voici un arbre dont la gomme , p^ic Ca-
ou fi Ton veut le beaume eil a u ne desburab‘1,
plus agrdables & des plus fortes. Les In-
diens de la Guyanne l’appellent Cabur-
ciba. 11 eft rare : on ne le trouve que
dans los forecs £ioigndes du bord de la
mer. Sa feuille eit petite & refiemble
beaucoup ä celle du myrthe. Son <5cor-
ce eft grife & fort epailfe : eile eft cou-
verce d’une pellicule mince & rougeätre
qui femble ne fervir qu’ä retenir une li~
queur jaunärre dont l’dcorce eft toure
imbibde. Cette liqueur eft plus odoran-
te quand eile eft un peu vieiile,que lors-
qu’elle eft rdeente. Elle change aufti de
couleur & de confiftance dans le prä-
mier cas. Elle devienc dpaiffe & rou-
geäcre : c’eft en cela feul qu’elle difFire du
fameux bäume qui nous vienc du Pd-
rou. C’en eft peut - dtre une efpece qui
remplit de fa bonne odeur non feule-
ment les maifons , mais meine les fo-
rdts.
C’eft principalement dans les mois de
Fdvrier 6c de Mars que les arbres fe dd-
chargent de cette liqueur prdeieufe ,
lorfque leur fdve eft montde, 6c qu’elle
leur a donnd toute la fubftance qui leur
dcoit ndeeflaire pour leur nourriture &
pour leur accroiflemenc.
M 4i
Celle
201 Voyag.es
Celle qui fort d*elle-meme eft la plus*
parfaite: mais la plus grande partie tom-
bc ä terre, s’y perd, ou fe Charge d’or-
dures. Celle que l’on a plus commune-
ment vient des iucifions que les Indiens
font ä Pccorce, au ddlöus defquelles iis
attachcnt des morceaux de calebafles
qui rcgoivtnt Ia liqueur ä mefure qu’el-
le fort°de l’^corce : eile fe durcir aifd-
ment & devient compadte & pefanre. La
chalcur du feu ou du Soleil Ia ramoiiit
& la rend coulante.
On l’cmploye aux memes ufages &
&vec le mdme fucc£s que le bäume du
Perou & le copahu : car eile eil chaude,
diflblvante, rdlolutive , anodine 6c con-
fortative. Si eile ne gu£rit pas ablölu-
ment, eile (oulage infiniment les afthma-
tiques , ä qui on en faic prendre ä jeun
trois ou quatre gouttes en bol , avec
un peu de fucre ou de miel , ou dans
une cueillerde de vin ou de bouillon*
Elle tempere les ardeurs d’entrailles 6c
les vices des mteftins , meme les plus
opiniätres. Sion la faic chauffer, &qu’on
cn falle des onäions für la poitrine 6c
für les hypocondres , eile dillipe leurs
opitulations 6c les humeurs froides 6c
föreufes qui les caufoient. Si on en r 6-
pand quelques gouttes für le fommet
de la tete, 6c qu’on y falle aulli tot des
frixions avec un morceau de drap d’d-
C3rlate bien chaud , eile fortifie le cer-
veau , prÖ'erve de la paralifie & rend
aux
en Guinee et a Cayenne. 273
aux ncrfs afFoiblis Icur force & leurmou-
vement-
On s’en fert pour toutes fortes deblef-
fures faites avec des taillans, foitdebois,
jfoit de pierrcs, oudefer, pour lesluxa-
tions & meme pour les morfures desani-
maux venimeux.
Je finirai ce Chapitre par la deferip-
tion d’un arbre plus commun dans Ie
Brefii que dans* la Guianne. II s’y troii-
ve pourcanc, & quoique rare , fes qua-
Iitcz excelientes doivent le faire rechcr-
cher & rcndie tres - recommandable aux
habicans. Je ne ie propofepascependanc
comme une chofe qui puiile entrer dans
le commerce d’Europe , parce que fä
vertu c ft renfLrmee dans ie luc qu’on
exprime de fes feuilles & que pour en
exprimer quelque chofe , il faut que les
feuilles loienc vertes & fraichcs : cc qui
ne peut etre , quand on ieur aura faic
faire Ie trajet de l’Amdrique en Euro-
pe. On pourroit, ce me lemble, remd-
dier ä cet inconvenient , en pilant les
feuilles für les lieux , en tirant le fuc
qu’il ftroit facile de conferver dans des
bouteilles, & par ce moyen l'envoyer en
Europe.
Cet arbre eft appelle Tapia par les In-A*^*P:
diens. II eft de la grandeur de nos h£-JJfa]c fa‘
tres : fon dcorce eft grife & fort mince. F
Ses feuilles fonc attach^es trois ä trois
au. bout du pedicule qui les foutient.
Eiles fonc peu dpaifles , d’un verd gay
M <> qui
274 V O y A G E s
qui paroit vemiflfd , douces au toucher
& longues de trois ä quatre pouces. II
porte des fleurs en bouquets foutenues
d’une qucue aflez longue. Leur calice
£yafd eft plein d’ecamines &c de piftil-
les aflez longs. . II s’en faut bien que
toutes ces fleurs portent des fruits : la
plupart tombent par un läge effet de
la nature : car fi toutes ies fleurs d’un
bouquct portoient des fruits la queue
ne pourroit pas les fuporter , ni pcur-
Stre les nourrir. Lcs fruits font ronds
6c de la grofleur de nos abricots ordi-
naires. . lis font compofez d’une dcorce
tendre & £paifle qui fait une bonne par-*
tie de leur fubflance , 6c le centre eft
rar.pli d’une matiere vifqueufe 6c £pnif-
fe qui renferme quantit£ de grains bruns
ronds 6: ovales , aflez durs. Les animaux
ä quatre pieds & les oifeaux les mangent.
Les Indiens n’en font aucun ufage. IIs
enpourroientpourtantmanger : car c’cft
une r£glc gdncrale parmi nos chafleurs
6c nos ilibuftiirs, qu’on peutmangcr lans
crainte de tous les fruits que les oifeaux
ont becquctez ; deforte que quand ils
trouvent un fruit qui leur eft inconnu ,
ils n’y touchent point qu’ils n’ayent re-
connu que les oifeaux l’ont becquetd :
l’inftinft des animaux dtant tnoinsiufcep-
tible d’errcur que la connoillance des
homnies.
C’eft donc dans les feuilles que cetar-
bre renferme toutela vertu qu’on y con-
noic
Guinea et a Cayenne,
noic : vertu qui le rend d’autantplusre-
commandable, que le mal qu’il gudriteit
le plus dangdreux & le plus cruel qu’on
fe puiffe imaginer.
Les Portugals Pont appelld bicbo de cu
ou ver du fondement, je ne fqai fi ce
ne feroit pas ce qu’on connoit en France
fous le nom de fiftule ä I’anus : car ce
mal peut y paffer pour nouveau > mais
feroit -il pafd du Brdfil en France ? Ec
’ : & le mal de
il n’y a point de mal originaire dans un
pa'is , que le fage Auteur de Ia nature
n’y ait mis en mdme tems le remdde
convenable , il a mis dans le Brdfil &
dans la Guianne le remdde fpdcifique ä
ce cruel mal qui fait tant fouffrir eil
Europe ccux qui en font atteints , &
qui les expofe ä des opdrations de Chi-
rurgie tres - douleureufes & fouvent
mortelles.
• II fuffit dans le paVs de piler les feuil-
les de cet arbre , d’en extraire le fuc t
de d’en faire des injeäions dans le fonde-
ment , & d’appliquer le marc en forme
de cataplafme für la partie offen fde. Ce
remdde rditdrd deux fois par jour , d-
teint le cruel incendie que ce ver , ou
fi l’on veut, que l’abces y avoit allumd,
& le marc qui eft encore imbibd de fon
fuc, nettoye, purifie & fait tomber les
parties gangrendes ou difpofdes ä la gan-
grdne , fait renaitre une chair nouvelle
Mais comme
M <5
2,76 V O.YAGB S
& vermeide , & appaife en peu de tems
les douicurs aigues quc le malade rd-
fentoit.
J’ai die dans un autre endroit qu’on .
fe fervoit encore de fuc de cicron dtant
mele dans une decodion de ca(Te , pour
le menic mal s car on ne trouve pas par-
tout & fous fa main cet arbre $ qu’on
en faifoic des inje&ions , & que Pon ap*
pliquoic en fuppofitoires des quartiers de
citrons depouillez de leur peau. Ce re-
mddeeft un peueuifant : maisilPeftbien
moins que le biftoury.
Ces memes feuilles pildes 6c mifes
dans les oreilles 6c appliqudes en cata-
plafme für la tete, appaifent lesdouleurs
de tete caufdes par des coups de Soleil.
Autre mal aflez nouveau 6c qui n’eft pas
moins dangdreux. II n’y faut pointd’au-
tre remdde : celui ci eil fpdcifique 6c
tres-affurd.
On apporte bien de PAmdrique de
la citronelle & d’autres chofes : pour-
quoi n’en pas apportcr du lue de ces
arbres ? II ne leur faut que deux ou trois
eures pour les mettre en vogue , 6i
en faire un remdde nece(Taire~ 6c tres-
cher.
Si apres tout ce que je viens de dire
les habicans de Cayenne fe plaignent de
la fidrilitd de leur pa’is , on pourraleur
rdpondre qu’ils ont grand tort puif-
qu’il ne tient qu’a eux d’augmenter ä
l’infini le nornbre de leurs denrdes 6c
de
en Guine’e et a Cayenne. 277
de faire un commerce avantageux de
toutes ces chofes, fans cju’il cauie aucun
ddrangement ä celui de liiere, derocou,
d’indigo 6c de caffe , auquel il femble
qu’ils fe lont bornez. Ils pourroient 6c
meine ils devroient y ajoüter celui du
cacao, de la vanille qui croit narurelle-
ment chez cux, celui dutabac, desgrai-
nes 6c des feuiiles de bois d’Inde , de la
canelle g6roflde, des baulmes , des hui-
les , des gommes , des rdlines , d£s bois
odorans, de ccux qui font propres ä la
teinture 6c aux ouvrages de menuiferie
6: de marqudeerie, 6c bien d’autres cho-
fcs qui ies rendroient richcs , qui tire-
roient leur Colonie de cet dtat de m£-
diocritd , oü eile efl: depuis taut de tems,
6c qui attireroient chez eux des Idgions
d’habitans qui peupleroicnt le pais , le
parcourroient , le ddfricheroient , dd-
couvriroient les mines d’or , d’argent
6c d’autres mdcaux , qu’on fgait tres-
alfurfment y dtre , 6c repoufferoienc
nos voifins ä droite 6c ä gauche , dans
les bornes oü ils devroient fe renfer-
iner.
CHAP1TRE VIII.
Des animaux a qttatre pieds.
TL y a fi peu de terrain ddfriche 6c
decouvert dans la Guianne , qu’on
M 7 peut
27$ V O Y A G E S
peut dire qu’elle n’eft qu’une vafte &
paifle foret , & par confdquent le pa'xs
des betes de toute efpdce. La chaflepar
une fuite ndceflaire y cft tres-abondan-
te. Pour peu que les habitans foient ä
leur aife , ils ne manquent pas d’avoir
deux Negres chafTeurs en Campagne &
deux Negres pöcheurs ä la mer ou dans
les rivieres. C’eft le moyen de fairegran-
de chdre , & c’eft ä quoi les habitans ne
manquent pas.
On n’a pas ces commoditez aux Ifles
du Vene. II y a long-tems que les fan-
gliers ou cochons marons ont difparu.
S’il s’en trouve encore quelques • uns ,
c’eft für le fommet des plus haures mon-
tagnes, ou dans d’autres lieux prefque
inacceflibles.
A Saint Domingue meme , oü il ne
falloit pas s’&oigner de cent pas de Ta
maifon , pour trouver des boeufs & des
cochons marons , il faut ä prdfent faire
bien des lieues. C’eft ä Pimprudence &
a la trop grande aviditd des ChafTeurs ,
qu’on eft redevable de cet inconvenient.
S’ils avoient imite les Efpagnols qui ne
tuent jamais les femelies , le pais feroic
encore rempli de betes : mais les Fran-
cois ont le talcnt de d£truire & de ga-
rer tout. Cela n’eft pas encore arrivd a
Cayenne : ils Tont en trop petit nom-
bre , & la quantit£ des betes efteton-
nante.
Les plus gros nnknaux qu’on troure
dans
en Guine’e et a Cayenne. 27p
Jans les bois , font les vaches braves , Vachcs
c’eft~ä*dire iauvages. Quoique je ne braves ou .
marqueici que des vaches, onpeutcroi- fauvages*
re qu’ilya aufli des taureaux. Cela doit
etre ainfi.
Je n’öferois rien dire de leur origine.
II eft ccrtain qu’avant que les Efpagnols
euffent ddcouvert les grandes Iflcs , S.
Doniingue , Cuba , Portric & autres ,
il n’y avoit d’autres animaux ä quatre
pieds que des Ldzards : ce Tont les ££■
pagnols qui y ont apporte d’Europe les
chevaux, les boeufs, lescochonsdonton
voitaujourd’hui ics defeendans.
II eit certain qu’on ne connoiflöit
point les chevaux dans le Mdxique &
le Pdrou. Leurs grands moutons leur
fervoient de betes de Charge. II ne pa-
roit point non plus qu’ily eüt des boeufs.
Cela me donne la hardiefle de penfer
que tous les boeufs que l’on voit au-
jourd’hui dans ce vafte continent, vien-
nent originairemcntd’Europe. Et com-
mc il y a des animaux qui fe font dchapd des
parcs 011 des prairies, oü on les gar doit,
& qui fe font retirez dans les bois, ilsyont
multiplid, 6: fefontrendusfauvages: c’eft
ce qui leur a fait donner le furnom de
braves.
Mais pourquoi parle-t-on plutöt des
vaches que des boeufs fauvages ? Je
n’en vois point d’autre raifon , fi-non
que la chair des vaches eft infiniment
plus tendre & plus gralfe que celle des
tau*
2$o VoYAGES
taureaux. Les uns & lcs autres font plusr.
courts, plus dpais & plus ramaflez qu’en
Europa, 6c que ceux que l’on nourric
dans les Ifles 6c terrc ferme de l’Am6ri-
rique , oü ils font domeftiques. Lcurs
cornes font aufli plus petices 6c moins
großes. Ils s’en fervent ä merveilie : Ü9
lont mechans. Si on lcs blelfe fans les
abbattre, ils viennent au coup , 6c font
a craindre. On n’en trouve pour l’ordi*
nairo que dans les endroits fort 6loi-
gnez des habitations. Ils font cxtr6me-
ment fauvages. Ce font des cerfs pour'
la courfe. Ils vont pour l’ordinaire cn
troupes. Un bon chaffeur doit les tircr
a la grolle veine du col : ils tombent
aufll-töt , & dans un moment ils onc
perdu tout leur fang. On prdtend que
leur cuir eft plus £pais que celui des
domeftiques : cela vient de ce qu’ils font
toujours dans les fgrets expofez ä toutes
les injures des faifons. Un Chafleur ne
doit pas regretter fa poudre 6c fa peine,
quand il a mis bas un de c es braves ani-
maux. La mouelle des gros os des jam-
bcs avalltfe toutc chaude , eft un bon
reftaurant : on peut fe pafler de manger
le refte de la journee , apres un pareil
d6jeuner.
Les plus groffes betes apres les vaches
braves font les biches. Elles font origi-
naires du pa'is , du moins depuis bien
des finales. II faut qu’elles (oient ve*
oues dans i’ Am6rique depuis le deluge ,
pai
en Guine’e et a Cayenne. 2S1
par ln partie feptentrionale du m£me
conrinent qui eft jointe ä i’Afie par le
Nord de Californie, qui depuis les nou-
velles decouvertes que les voyageurs
ont fair, n’eft plus une Iflc , mais une
partie commune de ces deux continens
qui les unir.
Quoiqu’il en loit , il y a des biiches BfcIies de
dans le Mdxique vieux & nouveau, d3nsGuu*Ilc'
le Brdill , dans la Guianne : mais s’il y
a des biches , il y a des cer fs : car les
biches Tont les ferne! les de cette eipdce.
Pourquoi ne les connoit-on que (ous le
nom de biches chcz nos Francois dta-
blis dans la Guianne ? On pourroit dire
que c’eft par la mcnie rail'on qu’on dit
des vaches fauvages & non pas des tau-
reaux fauvages 5 quoiquc laus les tau-
reaux les vaches ne Teroient pas au
monde.
Mais voici ce qui a ddtermind nos
Frangois & peut-etre les Portugais leurs-
voifins ä ne donner ä cette eipdce que
le nom de biches : c’eft qu’ils fgavoienc
que les biches d’Europe n’ont point de
cornes ou de bois , & qu’ils ont remar-
que que l’efpece des cerfs qui Font en
Amdrique, mäks ou femelles , n’en ont
point aufli. Ils ont donc donnd indifFd-
remment aux mälcs & aux femelles le
^om de biches , ä.caufe de ce ddfout
de bois. II faut s’en tenir lä : ce feroit
perdre fon tems de vouloir ä prdlent
changer cette ddnomination. Nous fe-
rons
iSl V O Y A G E fr
rons donc comme eux, & nous appelle-
rons biches mäles 6t femelles, i’efpdcc
de cerfs que la Guianne produit.
Une autre raifon qu’on a pu avoir ,
pour ne donnerque lenom de biches äces
animaux, c’eft qu’ils font bien plus petits
qu’cn Europe s mais dans tout le refte,
c’eft la mßme chofe. Ils font trds vifs ,
tres legers ä la courfe , timides äl’exccs.
Ils font couverts d’un poil fauve rougeä-
tre , allez court 6t dpais. Ils ont la tete
petite, ddcharn^e, ies oreilles minces,le
col long 6c arquc , le pied fourchu , la
queue courte , la vue perqante , leur
chair eft ddlicate, quoiqu’il loic tres-rare
Su’elle foit bien grafte: c’eft le plus vil
e tout lcs animaux a quatre pieds. 11
joint comme les chevres les quatre pieds
für des pointes de rocher qu’on couvri-
roit aifdment avec la main, 6c la peurou
fa vdlocitd lui fait faire des lauts & des
bonds , 6c s’abandonner dans des lieux ,
d’ou toute autre animal ne fe releveroit
jamais.
Les Ndgres chafleurs les attendent ä
1’afFuft dans des fentiers dtroits , oü ils
ont rdmarqud leurs pas. C’eft ordinai-
rement ces fentiers qui conduifent aux
ruifteaux ou ä certaines prairies natu-
relles , ou ddfriches abandonnez , oü
ils vont plaitre. Des que ces animaux
approchent des lieux decouverts , ils
s’arretent , prdtent l’oreille , regardent
de tous cötez : la moindre chofe qui re-
• mue>
en Guine’e et a Cayenne. iSj
mne , le moindre bruit qu’ils entendenc
les fait fe relancer dans ks bois. II laut
etre patient dans ces occalions ; mais
auffi quand o n les tient ä une jufte por-
tfe , 6c qu’on a l’adrefle de-leur cafler
une cuifle ou la hanche , on doit etre
content, on a fait une bonne chaffe. II
n’y a rien d’inutile dans cec animal. Ou-
tre que fa chair el> un tres bon aliment,
on fe fert tn M&iecine de toutes les
parties de fon corp*, fans comptcr que
ia peau peut-8cre employde ä bien des
ufages.
On voit des tigres dans toute l’Am£- T:gres a«
rkjue. C’eft un animal carnaflier , cruel , Cayenne;
ffroce , fauvage , diflicile ä apprivoi-
fer, fort fujet acaution, toujours pret ä
mal faire. I! tient beaucoup du chat >
mais il eft bien plusgrand 6c plus fort.
On en voyoit beaucoup autrefois dans
rifle de Cayenne. Hs y paflbient ä Ia
nage de la terre ferme 6c venoient d£vo-
rer les beftiaux des habitans jufque dans
les parcs. Ils fe jettoient m£me quelque-
fois für les honimes , quand la faim les
prefToit.
Cctte Ifle en <5toit fort incommodee
quand M. de la Barre en £eoit Gouver-
neur en 1 666. II engagea les habitans
ä leur donner la challe, 6c pour les y
P°rter, il donnoit en propre le fufil
avec lequel on avoit tu£ un de ces ani-
Jpaux ä celui qui l’avoit tu£ , 6c fi le
hfil appautenoit au chalfeur , il lui en
faifoic
2,$4 V O Y A G JE S
faiioit payer la valeur , outre la penu
que Von yendoic allez bien, depuisqueie
Gouverneur avoit ctabli la mcthode en
France d’en faire des houfles pour lcs
chevaux.
Pour la chair on n’en a jamais dtd
beaucoup friand. Elle eil pour l’ordinaire
maigre, Öc a une odeur & un fumetpeu
agrlable. Si cet animal btoit plus com-
rhun , peut etre trouvcroit on qu5il eft
bon ä quelque chofe , & comme l’ufage
de la chair des vip^res purifie la malle du
lang , celle du tigre feroit bonne pour
excicer du mouvement dans les membres
paralitiques : ce feroit une experiencea
faire. On pr6cend que la graifle produit
cec cffet.
Les tigres de la Guianne ne font pas
plus grands que des levriers : ils en ont
la taille : ils courent bien plus vite 5 &
font des fauts 6c des bonts extraordi-
naires. On en trouve de la taille denos
plus gros dogues. Ils ont la tececomme
des chats, la gucule large , des poils en
moufraches , les dens fortes , aigues ,
longues , les yeux jaunatres 6c dcince*
laus , le regard traitre 6c farouche, les
pieds larges , partagez en cinq doigts
armez d’ongles longs 6c aigus qu’ils ca*
chent quand ils veulent. 11s oik comme
les chats une queue allez longue , garnie
de poil. Tout ce qu’ils ont de bon &
de beau eft leur peau , qui eft jaunätre
avec des marques de diverfes teinces. Cet
EN GUINE ’£ ET A CAYENNE. z8>
inifiial eft cruel & extrdmement car-
naflier : il attaque toutes fortes d’ani-
maux , & meine les hommes. Quand il
s’eft renda maitre de fa proye, il la dd-
vore fans la ddmembrer , il y enfonce
la tete , & avalle fans difcontinuation
les morce..ux qu’il coupe avec les dents.
Il crie pendanc la nuic ä pcu pres com-
me les chiens qui fonc preflez de la
faim.
On n’cn voit plus dans Pille de Cayen-
ne, ils n’y palTenc plus. Il y en a dans
lecontinenc, mais leur nombre eft fort
diminue par Pattention qu’on a eu de
leur donner vivemenc la cliafie. Cet ani-
mal craint le feu : un tifon allumd , ou
fimplement une möche allumde, le met
en fuite. On donne une piflole aux chaf-
feurs qui en apportent une peau frai-
che.
Il y a une autre efpdce de tigre ä qui
on a aonnd le nomd’Once. Les Indiens
l’appelent Jaguaretd. Il a le poil noir,
plus court, plus fourni, ond£ & luftrd.
11 eft plus grand que le tigre ordinaire
& plus mdchant. Les Chafleurs n’aimenc
point la rencontre de ccs deux animaux.
Il y a toujours du pdril avec eux , 6c
ils n’ont rien de bon que leurs peaux.
Ils fonc aflez rares , für touc dans les
üeux habitez.
En voici un qui eft plus commun :
les Indiens Pappellent Ai , c'eft le cri
qu’il jette quand il eft obligd de le re-
muer,
Oncc
efpccc de
u'grc.
Ai ou
paccücux«
z36 V O Y A G E S
muer , parcc qu’il ne le peut faire fanj
refientir de la douleur 6c fans fe plain-
dre. Les Europeens le nommenc paref-
feux. Ce nom lui convient tres-bien :
il n’y a point d’animal qui le loic au-
tant que lui. II ne faut point de levriers
pour le prendre ä la courfe : une tortue
luffiroit. II eft de lagrandeurd’unchien
mddiocre 5 fa töte a quelqoe chofe de
celle de finge ; la gueulc eil allez gran-
de 6c armde de dentss il a les yeux trif-
tes 6c abbatus s les jambes de devant
font plus longues que celles de derridrej
fes pieds font plats , armds de trois on-
gles longs 6c alfez pointus. il n’a prel-
que point de qucue. Tout fon corps eil
couvert d’un poii cendrd affez long ,
lous lequel il y cn a un plus court &
plus dpais de meme couleur * il vic für
les arbres dont il mange les fruits , les
feuilles 6c les bourgeons. Il lui faut uti
tems infini pour y monter, chaque mou-
venient qu’il eft oblige de faire lui
coüte bien des cris > il fe rcpofe ä tous
momens. Quand il eft un fois grimp6,
il n’en defcend que quand il n’y a plus
de feuilles , alors la faim le preirant ,
il fonge ä pafier ä un autre arbrc : mais
il employe tant de tems ä delcendre &
ä en chercher un autre, qu’il devient
extrdmement maigre avant d’avoir trou-
vd de quoi fe nourrir. Le tems de le
tuer eft quand on le trouve für un ar-
bre qu’il a prefque depouilld ? alors il
en Güine’e et a Cayenne. iSj
cd gras 6c tcndrc. Si on le peut attein-
dre avec une gaule, on ne prend pas la
peine de le tirer , on le frappe , il tom-
be, on l’acheve ä coups debaton, s’il
n’eft pas mort. On dit que fa chair eft
bonne : en effet il ne fe nourrit que de
bons fruics 6i de bonncs feuilles. Elle
eft tendre & de bon goüc 5 mais quand
il eft maigre , fa chair eft dure 6c coria-
ce. Je crois que cet animal s’apprivoi-
leroit aifönent 6c ne longeroit guere ä
s’enfuir fi on lui fourniflöit de la nour-
Titure. O11 die quhl ne boit point : le
Tue des feuilles & des firuits lui tienc
lieu de boillon. 11 craint extr£mement
la pluye & cependant il y eft toujours
expofd.
Les Tatous ou Armadilles font com-
mune dans tout le pa‘is$ j’en ai faic la Tarou oa
delcription dans mon voyage des lfles, je Aimadillc,
jeprieles Leäeursd’yavolr recourss c’eß
uiuyaftez bonne nourrirure.
J’ai aufli parl£ des Agonties dans le me-
ine endroit. Cet animal tient du lidvre,
ducouchon & du finge 5 1a chair eft blan-
che , grafte & ddlicate, on le pd!e avec
de l'eau chaude , comme un cochon de
laic.
11 y a ä Cayenne un autre animal que I’on
appelle Agouchi. C’eft un efp£ce d’A-
gouti. 11 eft plus petit, 6c on pr&end
qu’il eft meilleur & plus d^licat. V oila a
peu pres tout ce que j’en fgai.
Les Indiens appellent Cumlu l’animal
que
Chit
tpiiuux.
253 V o Y A G E S
que les Portugals nomment Our ko Cacbie-
ro . Je crois qu’on le pourroit appeller
Chat dpineux. Ii eil pour l’ordinairedc
la taiile & de la grandeur d’un bon chat
ä qui il rellemble affez, exceptequefa
töte eil pointue , & que les jambes &
fes pieds approchent beaucoup de edles
des finges. Depuis les oreilles julques
vers le milieu de la queue , il eil cou-
vert au lieu de poil , d’aiguillons de
trois a quatre pouces de longueur com-
me des tuyaux de plumes, creux, ronds ,
pointus & forts , dont la partic la plus
voifine du corps eil noire 6c la pointe
blanche ou tirant für le blanc. La par-
tie de la queue qui n’a point d’aiguil-
lons eft couverte d’un poil comme la
l'oye des cochons. S es jambes en font
aulli couvertes , mais les aiguillons font
plus courts. Ses pieds font partagez en
quatre doigts , avec un commencement
de pouce. Sa queue eft aulli longue que
tout Ion corps 6c meme plus. Elle eft for-
te 6t pliante. Il s’en fert comme les lin-
ges, pour fe lufpendte aux branches des
arbres. Il vit de fruits 6t de racines. II
marche lentement 6t a de la pcine ä
nionter aux arbres , parce que fes on-
gles font trop longs, 6t que n’ayant pas
de pouce , il ne" peut point cmbralfer
affez fortement.
Ou a remarqu^ qu’il dort prefque
tout le jour. Il va ä la päture pendant
la nuit. Il iouilc cu marchaut : ce qui
peue
en Guine’e et a Cayenne,
peut faire conje&urer qu’il eft incom-
niod£ du pouimon. Quoiqu’il cherche
les fruits , il aime encore mieux les pou-
les, 6c (i les aiguillons ne lui nuiloienc
point autant qu’ils font, il le couleroic
dans les poulaillers 6c y feroit bien au-
tant de ravage que les fouines & les re-
nards.
On P&orche quand il eit pris. Sa
chair eft pour l’ordinaire grafle , ten-
dre, delicate. Malgr£ fon afthme 6c (i
pulmonie, on ne laiile pas de Ie mangcr
fans crainte de contracter les infirmi-
tez. La ineillcure nianilre de l’appreter
eit de le mettre a la broche. Il eit meil-
leur de cetre faqon que bouilli ou ca
ragout.
On pretend que quand il eft preflS
par les chiens ou par les chafleurs qui
ne jugent pas ä propos de le tirer , il
darde für eux les aiguillons qui per-
cent la peau 6c entrenc dans les chairs,
de maniere qu’il eft impoflible de les ea
retirer: non feulement parce qu’ils rem-
plilTent ^xactement la playe qu’ils onc
faite , mais encore parce que tout le-
parez qu’ils font de l’animal qui leur a-
voit imprim£ le mouvcment violent
pour percer la peau 6c les chairs , ils
conlervent en eux - memes une vertu
tfaftique qui les fait toujours agir 6c
1 es poufle fans cellt en avant , deforte
qu’ils pen&rent jufqu’aux os , s’il s’en
rencontrent für leur voye , ou juiques
Tm* III - N dar»'!
290 VOYAGES
dans I es entrailles de l’animal qui en a
dt<5 atteinc. II n’cn faudroit pas d’avan-
tage pcur les faire craindre inrinimenc:
mais ce Tont des contes faits ä plaifir ,
que je ne rapporte ici qu’afin d’empecher
qu’on y ajoütc foi cn les lifant dans des
Autcurs d’ailleurs refpedables par leur
Erudition.
On dit encore que les Indiens confer-
vent avec ioin ccs aiguillons , & qu’en
ayant reduic neuf cn poudre & les ayant
möld dans du vin ou autre liqueur , ils
brifenc & mettent en pouflicre les
pierres qui fe trouvenc dans la veflie,
C’eft a mon avis une iuice fabuleufe du
conte pr^eddent , aufli bien que ce que
je vais dirc für la foi des memes Indiens,
que ces aiguillons appliquez für le front
des perfonnes affligdes de violens maux
de tete & de migraines , s’y attachent
d’eux -memes, & en tirent le fang &
les humeurs acres qui caufbient ces ma-
ladies , comme fi on y avoic applique
des fangfucs.
L’animal que je vais d^crire n’en veut
point aux poules , mais a-ux poilfons :
c’eft une efpece de loutre que les In-
diens appellent Carigurbeju. G’eft un am-
^^lb°eu phibie de la grandeur & grofTeur d’un
ju, chein m£diocre. Le haut de fa tete ap-
proche de celle du chats le mufeau eft
celui duchien 3 ii a les dents & les mous*
Caches d’un chat , aufli bien que b
queuc ; fes yeux font rouds , petits &
noir s i
EN GüINtt’E ET A CAYENNE. ipt
noirs j fes jambes & fes pieds approchent
de ccux da finge ; il a cinq doigts ä cha-
que pied , y compris celui de derri^re ,
tous armez de bons ongles longs & ai-
gus 5 fon corps eil rcplet & couvert d’un
poil court, (fpais & fort doux, de cou-
ieur brune ; la tete l’efl moins , 6c le
deifous du col eil jaunäere. Cet animal
fe tient le long des rividres : il s’y jette
quand il a faim 6c va chercher le poif-
i'on. Lorfqu’il ddcouvre les nafles que
Ton met dans l’eau pour prendre du
poiflbn , ou pour l’y conferver en vie ,
il a i’adrdfe de les ouvrir 6c de prendre
le poiffon qu’il y trouve. C’ell un vo-
Jeur habile , du rede allez doux. Ou
l’apprivoife aifdment 5 il eft facile a
nourrir: il ne fait point de mal. Il crie
quand il a faim comme les jeunes chats*
Sa peau eil belle : on en peuc faire de
beaux manchons.
La chair de cet animal efl bonne 6c de-
Iicate, de quoiqu’il vive de poifTon, eüe
ne (e fent point du tont, ni l’huile.
On appelle ä Cayenne Mange -four-
niis un animal qu’on pourroic nommcr^^T
renard Anaeriquain , s’il ne fe trouvoic
qu’en Amcrique ; mais comme il y en
a en Afrique, je crois qu’il faut s’en te-
nir au prämier nom ä moins qu’on nc
veuille le fervir de celui que lui don-
•nent les Indiens, qui eit bien long: ils
rappellent Tamada Guacu : il fignifie I*
n.enae chofe que Mange- fourmis : c’eft
Ni Ä
zgz V o y a g e s
fa nouritrure ordinairequi Iui a fait don*
ncr cc nom.
Cet animal eft long & gros commc
un chien de bonne taille. Ses jambes de
derriere Tont tout d’une venne commc
edles d’un ours : celles de devant font
un peu moins grolfes ; il a le pied plac ,
divild en quacre doigts armez d’ongles
longs & forts ; ccux de derridre ont
cinq doigts 6c bien armez ; fa töte eft
longue 6c Ion mufeau encore plus long
& pointu j il a des petits yeux ronds &
noirs , les oreilles fort courtes. Ceux
qui ont pris la peine de mefurer fa lan-
gue , difent qu’elle a deux pieds &
quelquefois d’ayantage de longueur. El-
le eft extrdmement ddlide. Il eft obligd
de Ia plier pour Ia cacher dans fa gueu-
le qui toute longue qu’elle eft , leroic
de beaucoup trop courte pour loger ce
membre. S’il parloit , il parleroic fans
doute beaucoup, & on ne Iui reproche-
roit pas fans raifon qu’il auroit la langue
bien longue.
11 vit de fourmis. Lorfqu’il en a dd-
couverr quelque retraite , il fouille avec
les ongles pour dlargir l’entrde 6c arri-
ver au centre de la fourmillidre, 6c aus-
fußt il y foure fa longue langue qui pd-
ndtre dans tous les rccoins de l’antre ,
6c cornrne eile eft on&ueufe , les four-
mis eftarouchdes 6c en defordre s’y at-
tachent aulli tot , & des qu’il la fent
chargde de ces infeftes , il la retire dans
fn Guinea et a Cayenne. 2,93
fa gucule & les avalle. II recommence
ce manege tant qu’il fent des infedes
dans un endroit : aprcs quoi s’il a en-
core faim , il en va cherchcr une autre.
Cette nouriture eil: legere , comme oa
voic : eile ne laifTe pas cependanc de
bien nourrir Panimal qui s’en fcrt : mais
eile donne ä fa chair une odeur de four-
mis qui n’eft pas agreable. Les Indiens
& les N<?gres en mangent ; mais les Fran-
cois ont de meillcures viandes. S’ils la-
voient un peu mieux leurs interets , ils
conferveroient precieufement ces ani-
maux qui les dclivreroient en tout ou en
parcie des fourmis qui leur caufcnt de
tres grands dommages. Mes memoiics
ne marquent poinc s’il airne autant les
fourmis blanches que les noires. On con-
noit les fourmis blanches fous le nom de
poux de bois: elles en ont allez la figu-
re. Je prie les ledeurs de trouver bon
que je ies renvoye.a ce que j’en ai ecrit
dans mon voyage des llies. Elles fonc
£galement mattaifantes partout. Ce le-
roit un bonhcur extreme pour les habi-
tans, s’ils ctoient dclivrez de ces mau-
vais inledes qui Font cncore plus perni-
cieux que ies noirs. Dans ce cas il de-
vroit erre fdv^rement deffendu aux chas-
feurs de faire aucun mal aux Mangc-
fourmis.
J’ai dit qu’on les pourroit appeller
renards : c’eft ä leur queue qu’ils leroient
redevablcs de cette ddnomination. En
N 1 eftei
Jjcttto
I.apiüS,
*94 V OY AGES
efFet il n’y a point de renard au roon-
de qui ait une queue aufli ampie que !a
leur. Eile a fouvenc pres de deux pieds
de longueur : eile eft prefque plate &
couverte de tous cötez de grands poils
de quinze ä vingt pouces de longueur ,
un peu dure ä la vericd: ce qui lui don«
ne aflez l’air d’une queue de cheval.
Coinme eile eil: forte, & qu’il lui impri-
me tcl mouvcmenc qu’il lui plaic, il ba-
laye les endroits oü il paffe , & quand
ii !a replie für fon dos , il s’en couvre
cntterement. Elle Ia deffend de la pluye
qu’il crainc beaucoup: c’eft pour lui un
lurtout qui a fon agrdment & la com-
modit£.
On trouve dans l’ffle de Cayenne &
dans la terre ferme qui en ddpcnd , une
infinicd de lapins , & de pluficurs es-
pdees. On pourroic en appeller quel-
ques-uns des lievres , puifqu’ils ne ter-
rent point. Mais le nom de lapin leur
eft afrecte dans le pais. Je ne veux pas
me brouiller avec les habitans pour fi
peu de chofe. Il y en a de tant d’efp£-
ces que j*en pourrois faire un chapitre
entier. La chair des uns & des autres
eft tres-bonne : eile a dans les faifons
fdches un fumet qui ne le edde pas ä
ceux d’Europe, parce que dans ces tems
les fruits , les racines & les feuilles dont
ils fe nouriflent font bien meilleures que
dans le tems pluvieux. Ces animaux
peuplent beaucoup > mais comme le pais
EN GUINE ’£ ET A CäYENNE. 29?
eft vafte , & qu’il ne manque pas de
Chafleurs, ils ne felont pas encore trou-
vcz en afiez grand nombre ponr c hälfe r
les habitans , comrne ils ont faic aucre-
fois en la petice Ille voiline de Madcre
appellee Porto Sauffo.
C’eft Ic pa'is des finges , n’en ddplaife
a l’Afrique & ä l’Afie.
Les Latins diftinguent deux Torfes de
finges. Ils appeiienc Cenopitbeä ceux qui singen
ont une longue queue , & fimplenicnt
Simia, ou finge, ceux qui n’en ont point.
On trouve de ces deux efpdces en
quantitd dans la Guyanne : & ces deux
efpeces qu’on pourroic regarder com-
nie deux genres diffdrens , fe diviffno
en une quantitd prodigiewfe d’efpdces
qui different entre dies en grandeur ,
en coultur & de tant d’autres manidres,
qu’on en feroit des volumes entiers. Ce
que les finges ont tous de commun , c’efl
qu’ils font tous allertes, remuans, enne-
mis du repos , malfeifans , malicieux ,
volages , & que quelque foin qu’on pren-
ne de les diever & de les inftruire , il
Lut tonjours avoir le fouec a la main, fi
on veut reprimer les faiüiesde leur mau-
vais naturcl.
Quoique pour l’ordinaire ils ne foienc
pas bien gras , leur ebair ne laiflo pas
d’etre une bonne nourriture & tres-dd-
licate. Les tetes fe mettent dans la (ou-
pe & fe fervent deflfus. On a d’abord de
la peine ä s’aGCOUtumcr ä voir des tetes
N 4 qui
zyS V o y a g e s
qui reflemblent ä cellcs de petits en-
fans 5 nuis quand on a wie fois vaincu
cette rdpugnance , on trouve qu’une lou-
pe aux finges en vaut bien un autre.
il y a des cochons fau vages , ou ma-
rons, ou Jangliers partout le vafte con-
tinent des deux Amdriques. L’efpdce
«jochons ordinaire vient rdellement d’Europe :
fwuv g« on peut mdme a/Turer qu’elle vient de
ourraions l’Andaloufie. Le raport qu’il y a entre
£licisln les cochons de ce pais-lä & les Amdri-
quains, tft trop marque pour en pou-
voir douter. Mais il s’cn trouve d’une
autre efpdce qu’on* ne trouve aflurement
point dans toute üEurope. De dire qu’ils
Jf fuffent avant que les Efpagnols euf-
ent ddcouvert l’Amdrique , c’cft: ce qui
nie paroit difficile ä prouver. De dd-
couvrir d’ou ils font venus , c’eft une
difficultd encore plus grande : car s’ils
y font venus, de la Tartarie oui eft au
Nord de l’Amdrique > il fauclroit pour
s’en convaincre qu’on en trouvät de
cette efpdce dans les pais dont on fup-
roleroit qu’ils fuflent venus , & aucun
des voyageurs qui ont derit de ces pa'is-
lä n’en parle. Jelaifle ce point aux Savans
qui font accoutumez ä faire des diflerta-
tions : ce n’eft pas mon metier.
9u)£\fcti Jc me dois contenter de dire qu’on
«ppejicz appelle Pecaris cette efpdce de cochons.
fccaiis. ]js font ä-peu prds de la taille des fan-
gliers d’Europe , mais moins chargde.
Ils oi)C le mufeau court & raroaifd , de
grands
en Guine’e et a Cayenne. 297
grands poils en manidre de mouftaches,
des deftenfes longues 6t arqudes , ies o-
reilles petites &pointues, laqueuecour-
tc, droite, pendante , avec un bouqueC
de foye au bout. 11s font affez hautsfur
jambes. 11 s ont peu de poil : il eft dur
fcd’unroux noiratrc.
Ce qu’ils ont de particulicr , c’eft un
trou qu’ils ont für le dos s dans lcquel
on peut mcttre le bout du petit doigt ,
en manidre d’dvant , par lequel l’animal
rcgoit l’air qui rafraichit fcs poulmons
& lui donne le moyen de courir tres-
long-tems 6c tres fort. 11 fort de cct dvant
une odeur fdtide.
Quand les Chafleurs l’ont mis ä bas ,
i!s font obligez de couper cet cvant auf-
fi profondement qu’ils le peuvent , com-
mc ils fönt obligez de couper les tefticu-
les des autres iangliers. Sans cette prd*
caution, la chairTe corromproit en peu
de momens.
Cet animal eft mdchant : il vicnt au
coup , 6c feroi* un mauvais parti au
Chafleur qui l’auroit bleffd , ians le met-
tre enticrement hors d’dtat de venir für
lui. Il fauc autant qu’on peut lui cafter
l’öpauleoulacuifte. Les meilleurschiens
le craignent : car il eft fort 6c :r6s - fu-
rieux.
On prdtend que fa chair eft cncore
plus delicate que celle des cochons ma-
rons ordinaires. C’eft beaucoup dire :
Car ccs animaux font d’nne grande dc-
N s lica-
29S VOT AGE8
licatcfTe. ^ Leurchair iVa point la fadeur
ni la pefanteur des cochons d’Europe:
eile eft tendre , ddlicate , eile a du fu-
met & eft d’une digeftion fi aifde , qu’on
en donne aux malades par preference ä
edles qu’on eflime les plus faciles ä di*
gdrer.
Ces animaux vivent de fruits & de
racines : ils mangent aufli des ferpens.
La chair de ces rcptiles eft excellente
pourpurifier la mafle du fang. Qui leur
aappris ce fecrct? La nature, dira-t-011;
rinftind. Pourquoi les erdatnresdoudes
de raifon r n’en onc eiles pas aftez pour
connoitre ce qui leur eft bonou nuilible,
fans öcre expofdes coinme eiles font aux
fiftdmes des Mddecins & aux qui pro qtio
des Apotiquaires ?
Ccchcn Ces deux cfpdces de fanglicrs font
i’wu, terreftres : en voici un qui eft aquati-
que. Ce n’eft pas dire qu’il foit &
qu’il vive toujours dans l’eau comme
les poiflons : il vit für la terre, & man-
ge des grains & des fruits : mais il trou-
ve aufii de quoi vivre dans les rividres
c’eft pour cela qu’il s’en dloigne peil. I!
nage & plonge ä merveilles & demeu-
rcTous l’eau trds long-tems.
Les Indiens 1’appeÜent C(ipibaruy & les
Europdens cochon d’eau. 11 diffdre peu.
des cochons terreftres. On en trouve
qui font de la taille des cochons de deux
ans.. Sa täte eft longue. Sa machoirein*
fdrieure eft bien plus eQurce que
pdricurt»-
EN GuiNt’E ET A CAYENNE. 200
pericure. II a dans chacune deux dcnts
crochues d’un pouce d^: demi de Ion-
gueur : eiles Tont fortes & tranchantes.
Le reffe de ces deux machoireseft garni de
huic os qui lont quatre de chaquecötd, &
ces os qui Tont piats Tont coupez a demi ,
chacun cn trois parties , qui compofenc
ainfi deux raceliers de vingt-quatre dents
chacun, dt qui jointes aux quatre de devanc
fonc cinquante-deux dents. Je crois qu’a-
pres le requienc’eft l’animal lemieux four-
ni de dents.
II eft gras , & non (ans rnifon : car il
mange beaucoup & fait peu d’cxercice.
Sa chair eil tendre & feroit excellente , ff
ellefentoicmoinsl’huile de lepoiffon : on
nela laiirepourtantpasperdre: lesNegres
latrouventbonne.
Cet animal a des mouftaches longufis
& dures , les yeux oyalles , les oreilles
petites & pointues. Il n’a point de queue.
II eft couvert d’un poil rüde de court *
qui eft brun de aflez öpais. Il a de vd-
ritables pieds de cochon , exceptd que
i’onglen’eft pasfeulemcnc fenduen deux,
maispar tagden quatre doigts aux pieds de
devanc, de en trois ä ceux de derriere.
Les uns & les autres Tont armez d’ongles
forcs & pointus , un delquels a chaque
pied eft beaucoup plus long que les au*
tres.
Malgrd Ia pefanteur de fa malle , il
attrapeä merveilles toutes Tortes de poif-
fons. Il les lailir, ou avec les dents, ou
N 6 aye&
}0O V O Y A G E S
avec les ongles , & il apporte fa proye
für lc bord de la rivi^rc, oü il la mange
tranquillement.
11 jette quelquefois pendant la nuit des
cris qu’on entend de fort loin qui reffem-
bient aux brayemcns des änes.
Voila cemefembleaflez de quoi occu-
pcrlesChalTeurs , &de quoi bien fournir
les tables de leurs mattres. Il y a encore
nombre d’animaux dont on ne mange pas
Chats (au- la chair. Tels font les chats lauvages,
va^cs, IIs font en grand nombre. Leurs peaux
lont bclles s mais eiles n’approchent point
de celles des m£mes animaux que l’on
trouve dans les pais froids qui font bien
plus garnies de poil &d’unpoilpluslong
& plusdoux.
Les rats font de grands d^fordres dans
les pais habitez & dans les maifons. IIs
y font en fi grand nombre , qu’il faut
avoir des attentions infinies pour les
cmpeclxcr de rongcr tout. Il y en a de
Rats acP^ul*curs dpdces. Par un lurcroit de
piuiieurs malheur il femble qu’ils fe foient ac-
v'p*ccsr commodez avcc les chats domeftiques
qu’on a apporte d’Europe. IIs vivent cn
paix les uns avec les autres- : ils jouent
cnfemblc. Les habitans intclligens ont
des preneurs de rats , c’eft*ä-dire un
N£gre ou deux qui n’ont d’autre em*
ploi que de prendre ces animaux , com-
me je Pai marqiitf dans mon voyage des
Illes. Il y a aulli des chiens dlevezaccc
foercice, qui font aulli habiles & aidli
adiar*
EN GüINE ’£ ET A CAYENNE go T
acharnez contre les rats qae les meil-
kurs chats d’Europe l’etoient avant l’ac-
commodement.
Quoique les Lezards femblcnt devoir
etre mis dans la clafle des reptiles 5 ce-
pendant comme ils ont quatre pieds &
que leur chair eft tres-bonne & meine
excellcnte , on me permettra bien de
les mettre dans ce chapitre. II y cn aG,o
de tres grands ä Cayenne & dans la ziZu. C
Guianne. Ce 11’eft pas une mauvaife
chafle. Cet animal vit tres long-tems fans
prendre de nourriture , pourvu qu’ii ait
de tems en tems un peu d’eau- Je n’en
ferai pas ici une defcription particu-
Ikre , l’ayänt fait fort amplemcnt dans
nion voyage des Ifles. J’y ai aufli parld
des ferpens de toute efpdce; mais autanc^
que la Guianne furpafle en grandeur ,nonf"S
les Illes du Vent , autant les ferpen$uucu*
qu’elle produit furpaflent en grandeur
& en grolfeur ceux que l’on voit dans
ces Ifles.
On en a vu dans ce pa'is de trente
pieds de longueur , dont le corps dtoic
aufli gros que celui d’un cheval. Suppo-
l’exiftence d’un monftre femblable,
je n’ai pas de peine a croire Phiftoire
qu’on en fait d’un qui avoit avalld une
falle de dix-huit ans chaufl'de & vetue.
La chofe dtoit tres-poflible > mais fans
ddmentir abfolument les Auteursdecette
hiftoire, je crois qu’on en peut douter
julqu’ä ce que bien des tdmoins irr^pro«
N 7 chables
jo 2 Vota an
ehables nous en ayenc afiure d’une ma-
nidrc plus authcntique.
II eft vrai , & touc le mqndc en cot>
vienc , qu’on trouve des ferpens tres-
grandsdans la Guianne. Des Hibuftiers
m’ont aflurc en avoir tue de leize ä dix-huit
pieds de longueur, qui avoicnt plus d’un
pied de diametre. Ces animaux ne font
point venimeux j mais leurs dents font ä
craindre. Ils en ont deux rangdesächa-
que machoire : cela fuffic pour faire bien
du mal. II fe remuentaflczdifficilemcm:
e’eft ce qui faic qu’on les dvite (ans peine.
Quand ils ont attrapd un animal , ils le
maltraitent avec leurs dents , en m£me
tcms qu’ils l’entortillent avec tant de for-
ce qu’ils 1’dtoufFent : apres quoi il leur
eft aifee d’en faire leur curee , en l’avai-
lant toutentier , encommcncant toujours
par la töte.
Apres les betes ä quatre pieds , il eft
jufte de parier de celles qui n’en ontque
deux, c’eft-ä-dire, desoileaux. Celera
le fujet du chapitre fuivant. On voit par
cet ordre que je ne fuis pas incorrigible,
& que je fuis les avis qu’on veut^bien
me donner. On s’dtoit plaint que je ne-
gligeois de mettre les chofes en leurs pla-
ees : que je nc plaqois pas les efpdces
fous leurs genres : qu’on louc donc ä
prdfent ma docilitd. Peut-elle etre plus
gründe , puifque malgrd ma rdpugnance
naturelle, je deviensencctteoccallonpd-
tiant jufqu’au Icrupule?
C H A-
än Gwne’e et a Cayenne. 30J
CHAPITRE IX.
Dfs oifeaux gros & pctits •
J’Avois regardc comme des animaux
fabuleux ces oifeaux dnormes que
Cyrano de Bcrgerac place dans le voifi-
nage du Soleil , qui fervent ä faire une
nuit artificiellc de plufieurs arpens dans
ce pa'is de lumierc ; fans quoi il feroic
impoflible aux habitans de pouvoir dor-
mir.
Alonfieur Lemery m’a fait connoitre
que je m’ecois trOmp£, & qu’il y a effedi-
vement des oifeaux d’une taiile gigan-
tefque. Ce favant dcrivain les appelle
Contur . Jonfton les nomme Condurs , com- °,!eau
me Cyrano. Voici la defcripdon qu’enj*^13^
fait M. Lemery dans fon Didionnairedigieufc,
page zS$. „ C’eft une efpeced’aigleou^Pcl1«
„ oifeau de proye de l’Am^rique qui^oa^0*
„ croit ä une grandeur fi prodigieule ,
9, qu’tn ctendant les alles , il occupe
,, jufqu’a douze pieds d’efpace. Il dif-
„ fere de Paigle ordinaire en ce qu’il n’a
„ point de ferres. Sa teteeft ornee d’une
9) crete en faqon de rafoir : il eft fort r
„ robufte , vorace , carnaffier , dang£-
,, reux. Ses plumes font blanches & noi-
res. Celles des alles lont fi großes ,
1, qu’elles £galent quelquefois le poi-
» gnet d’un nomme. Son bec eft fi fort
304 V 0 Y A G E 3
y, qu’il pcrce une vache & la dcvore.
,, Les hommes meines nc font pas hors
„ de danger d’en etremangez. Ses pieds
„ font femblablcs ä ceux des poules &
„ fans ongles. Ilnait dans l’lflede Ma-
,, ragnan & vers Ics ri vages de la mer &
„ des rivieres. 11 faic un fi grand bruic
„ en volant , qu’il dtourdit ceux qu’il
,, approche.
Cette defcription eft moderte : carmes
m£moires donnent ä fes alles ctendues
plus de dix-huit pieds d’envergure. On
nie pardonncra bien cc terme de marine ,
qui rtgnifie la largeur des voiles d’un vail-
leau, & par metaphore la dirtance qu’il
y a entre les extremitez des ailes de eec
oifeau , lorfqu’ii les tienc dtendues , foit
pour voler foit pour planer. Ils 'difent
aurti qu’il a des ferres grortes , fortes ,
crochues , qu’il empoigne une biche ou
une jeune vache, & qu’il l’emporte com-
me il feroit un lapin.
Ils ne font pas plus d*iiccord avec M.
Lcmery für la grofleur des tuyaux de
fes plumes. En eilet pour garder une
Proportion un peu raifonnable , il fau-
droit que des plumes de cette taille euf-
fent douze ou quinze pieds de longueur,
& il n’y auroit guere que les Condurs
deCyrano en dcat de les remuer. M.
Lemery ne dit rien du corps de cet oi-
feau : c’eft un trait de fa prudcnce : car
a de pareilles plumes, quel corps ne fau-
droic-il pas *
Cer
en Guine’e et a Cayenne. 3 o?
Cct oifeau n’elt pas commun , & il
n’clt pas ndcdlaire. Ild^peuplcroitbien-
tßc un pa’is toutenticr. On prüfend qu’il
eit inutile de le tirer par devant : les
bales couleroient le long de fes plumes
(ans l’offenler: ilfautlc tirer par derriere
ou fous le ventre, quand il eit en Pair j
on efl alors plus für de fon coup. Ceux
qui ont vu de ces oifeaux , difent qu’ils
Jönt de la groifeur d’un mouton. Leur
chair eft coriacc & fent la charogne. Ils
onc la vue pergante, le regard alfurd &
m6me cruel. Ccla convient alfez ä des
animaux carnafliers. Ils ne frequcntent
gudre les forets : il leur faut trop d’ef-
pace pour remuer Ie'urs grandes .alles $
mais on les trouve für le bord de la mer
& des rivi^res , dans les prairies ou fa-
vannes naturelles ; parce que c’dt dans
ces endroits qu’ils trouvent de quoi vi-
vre. Un oifeau de cet cfpcce apprivoifd
& inflruit, feroit capable de porter un
homme , & de lui faire faire bien du chcmin
enpcudetems.
O11 trouve aux environs de la rivterc^JJ,®1,
d’Orcnoque, & dans beaucoup d’autres n* c 4
de la Guianne & du Brdfd des aigles qui
ne different qu’en tres*peu de chofes de
ceiles que nous voyons en Europe : el-
les font la guerre ä tous les animaux fans
diftinäion : mais il eit inou'i qu’elles
ayent attaqu£ les liommes. On ne leur
donne pourtant poinc de quartier.
Leur chair ne vauc rien , ä moins d’etre
Faifsns,
Poulcs
pintadcs.
fcrdiix.
306' V O Y A C, E S
extrdmement preflc de la faim : on ne s’eft
pas encore avife de s’en fervir.
Les oifeaux donc je vais parier ne font
pas de ce nombre : on les cherche pour
les mangtr.
Les Failans tiennent le prämier rang.
On prdtend qu’ils Tone plus gros que
ceux d’Europe , & du moins auüi ddi-
cats.
Les poulcs pintades ne leur c£dent
point en ddicatefle. Les Efpagnols les
onc ainfi noinm&s , parce que la vari&c de
leur plumage eft fi belle , qu’elles fern-
bient avoir bc^peintes. Ces oifeaux s’ap-
privoifent ailbmenc , ils deviennenc tres-
fiuniliers: maisils fontextrdmementjaloux*
& ne peuvent fouftrir les autres poulcs
de quelqu'efptfce qu'elles foient. Elles
les attaquenc ä grands coups de bec, &
veulent 6tre fcules. Leur chair eft excel-
lente ; eiles volent paffablement bien,
On pr&end que la chair de celles qu’on
a dev£es du ns les maifons, quoiqueplus
gralfe que edle des fau vages, n’a pas le
goüt & le fumet de celles qu’on atu^dans
les bois,
II y a des Perdrix de deux efpdces ,
comme cn Europe , c’eft ä-dire qui ont
les nieds rouges ou gris : eiles font plus
grolles : dies perchent für les arbres.
Leur chair eft tr&s-ddlicate & tr£s-nour-
rilTantc. Cet oifeau peuple beaucoup.
On trouve dans la Guianne des oi-
feaux ä qui ou a donn£ le nom d’au-
truche s ,
en Guine’e et a Cayenne. 307
truches , quoiqu’ils foicnt bien difförens ' /ntrjch
des autruches a’Afrique. Leurs cuiflesdeGui*»-
& kurs jambes on prcs de deux pieds ne.
de longueur , fi menues qu’il femble
que les cuiires ne foient que des os cou-
verts d’une peau noirätre chagrinee ,
dure, fans plumes niduvct Leurs pieds
diviiez en quatre deigts font longs 6c
nienus. Lcur col eft long 6c courbe ,
comme celui des cigognes, couvert de
pctites plumes grifes. fl a fouvent juf-
qu’ä deux pieds de longueur. Leur tete
eft place des deux 06(6$ , comme edle
des oyes , avec de petits yeux noirs 6c
ronds , 6c un bec pointu , noir, 6c effi-
16. Tout leur corps eft couvert de plu-
mes grifes , aflez petites 6c comme lulr
tr6es. Celles des niles Tone plus noires
6c plus grandes. Ce font feuiement des
alles de parade: car eiles ne font ni aflez
grandes , ni affez fortes pour ioutenir
l’oifeau en Pair : dies ne lui Tone pour-
tanc pas tout ä fait innuiles: il les dieve
l’une aprez Pautre , 6c rare nent toutes
deux cnfemble , pour prendre le vent ,
6c aider ä fes pieds j de forte qu’il courc
aflez vite pour lafler lesmeilleurschiens,
fur-tout quand il a vencarridre,ougrand
largue. Cec aifeau eft vorace: tout lui
eft bon jufqu’aux cailloux: il les avale ;
mais il ne les digdre pas. Il vit desgrains
6c des fruits qui tombent des arbres. Sa
chair cn contra£te le goüt 6c Podeur :
die eft excellente dans la faifon des grai-
nes
Taoqucts.
Pigeons
ramicrs.
308 V O Y A G E 5
nes de bois d’Inde. 11 eft gras , fon corps
paroic tout rond. C’eft u n trcs-bon
manger.
Los Peroquets de touteefpdcefourmif-
Icnt de tous cötez. Les Aras qui font la
plus große efpdce , & les vieux peroquets
font excellens enfoupe& endaube. Les
jeunes font des pelottonsdegraißcqui va-
lent des perdreaux.
Nous n avons des Rnmiers dans les pe*
tites Ifles du Vent, que dans 1c tems de
leur paffage. On en trouveen touttems
dans des grandes Ifles , dans celles qui
ne font pas habitdes & dans la terre fer*
me. Ces oifeaux fuivent les graines &
les fruits qui leur fervent de nouriture.
Leur chair en prend le goüt. S’ilsman-
gent des olives fauvages , ou d’autres
fruits amers , leurs entrailles & leur
croupion contra&eqt une amertume
confiddrable qui fe communiqueroit a
tout le refte , li les cha (Tours »’avoienc
pas foin de leur arrachcr le croupion &
les entrailles , auflitöt qu’ils les onc
tues.
J’ai parld amplement de ces oifeaux
dans mon voyage des llles. On cn trou-
ve en tout tems dans la terre ferme de
Cayenne : c’eft unc manne qui n’y manque
jamais. II eft vrai qu’ils y font plus ou
moins frdquens , plus ou moins gras &
plus ou moins bons, felon les iaifons,&
felon la nouriture dont ils ufent.
Les tourterelles font de deux eipdc«.
Li
en Guine’e et a Cayenne, jop
La plus grandc eft proprement celle que Tou.eerei-
Ton connoic fous ce nom. On a donnc i« & Qr
celui d’Ortolans ä la plus pcrite. Lestolans'
oifeaux de ces deux elpeces fonc exceL
lens. Ils vont toujours coupiez. Quand
on les prend dans leurs nieus, on Ies ap-
privoife aifdment, ou bien on les nour-
ric dans des volleres ou ils s’engraiflent
bcaucoup & font fort tendres : ils fonc
d’une digeftion facile, quoique tres-
nouriflans , les connoineurs precendent
pourtant qu’ils n’onc pas un fi bon goüt
ni un certain fumcc que Ton trouve dans
ceux qui viyenc en liberte dans les
bois.
Curiaca eft le nom que les Indiens 011^Jun^cc3
donnent ä un oifeau de rividre gros SciuitK%
grand comme un oye. II a la cece place
par les cöcez avec un gros bec recourbe
de lepc a huit pouces de longueur. Sou
col eil gros , iong & rond. II eft haue
moned. Sesjambescomme celles descoqs
d’Inde , font fortes 6c couvertes d’ccail-
les en anneaux. Ses pieds contre l’or-
dinaire des oifeaux aquaeiques , fonc
partagez en trois doigts dcunergoc, qui
ont cous des ongles. Le haut defeseuif-
fes eft nud, couvert feulement d’unc
peau brune & dpaifle. Son manteau, de-
puis i’occiput jufqu’aubout de la queue,
eft noir. Le deflöus du col 6c du corps
6t le haut des alles eft cendrd. II a les
jambes trop longues pour bien voler &
les alles trop fcibles. Cet oifeau fe re-
Tourdcs
Kerles ,
giivcs.
Pies de
G uiau ne.
Pies rouge
JIO V O Y A G E S
tire für Ics bords des rividres. On die
qu’il nage afl'ez bien, 6c qu’il prend des
petits poiilöns , des 6crevi{Ies 6c des
crabes. II vic aufli d’herbes , de fruits ,
6c de femence. Sa chair eft grafle 6c
tendre , 6c n’a point du tout l’odeur de
’ poiilon.
II y a partout une infinite de tour-
des , de Merles 6c de Grives. De cette
derniere efp£ce , il y en a qui ont les
pieds jaunes : ce font les plus graflfes &
les plus delicates. Les Merles ne font
point fujets ä etre remplis de vers conv
me aux Dies du Vent. Ils font aufli
coromunlment plus gras 6c plus tendres.
On doit dire la meme choie des Tour-
des , fur-tout pendant la fäifon des go-
yaves 6c des graines de bois d’Inde qui
leur donnent un goüt 6c unc odeur mer-
veilieufe.
Les Pies de la Guianne font fi fembla-
bles aux nötres , que ce leroit perdre
du tems d’en faire une defeription par-
ticnlidre. Elles font feulement plus va-
riees de noir 6c de blanc, 6c infinimene
plus cendres , plus graifes 6c meilleures.
. ^ II y en a une efpece dont les plumcs
font moitie noires 6c moiti£ rouges ,
difpotecs de manidre que le noir ne pa-
roit point , 6c qu’elles font toutes rou-
ges. Elles s’apprivoifentaifement. Tout
leur eft bon. Ce font des babillardes t-
ternelles.^ Si on leur montroit a parier,
dies fufliroient pour entretenir un par-
en Guinea et a Cayenne. 31 i
loir de Nones. Elles iont bonnes ä man-
ger.
O11 prdtend queles Ocos,lesFlamans,
les Faifans , les Grands gogiers ou Cor-
morans & les Spatules lonc de bonnes
viandes. Je les crois dures & qu’elles
fentent du moins un peu le marecage.
On les peuc manger dans une n£ceffit£ j
mais de croire qae nos Frangois de
Cayenne s’amufenc ä ces oifeaux , pen-
dant qu’ils en onc une infinit^ d’autres
bien meilleurs , ce feroic i'e tromper ä
plaifir.
En voici pourtant un qui pris au nid,
n’ed pas mauvais: c’eit le Coucou. Les
plus habiles y font trompez , quand on
en a ötd Ja töte &c les pieds. C’eft un
des plus ddicats oifeaux que Pon con-
noilTe, gras, tendre, d’un bon fuc.
Je limrai le catalogue des oifeaux dont
fai cru devoir parier par un avertifle-
inent qu’il eit bon de donner aux no-
vicesChalfeurs, afin de leurdpargner la
honte de s’dtre trompd 6c la pleine d’ap-
porter ä la mailon une pefance Charge &
tout ä fait inutile. Ce font des gros oi-
feaux ll fcmbiables aux Coqs d’Inde ,
qu’il faut etre habile pour ne s’y pas trom-
per. C’dt la meine grofkur, le mdme
plumage j ce font des Coqs d’Inde par la
t£te, lecol , lecorps, laqueuejes pieds.
Les Portugals les appellent Galinaches,
& les Frangois de S. Doaiingue ks 110m-
ojent Marctiands.
Je
Oilcaui
appclies
Galinaches
ou Maj-
chiuds,
3 IZ VOYAGES'
Je crois que c’efl: une efpdce de Coq*
d’Inde , qui au lieu de vivre de grains ,
de fruits 6c d’herbes, commc 1 es autres,
fe font accoutumez ä dtre nourris de corps
morts 6c de charognes. Hs fuivent les
chalfeurs , fur-touc ceux qui ne vont ä
la chafle que pour avoir les peaux des
bötes. Ces gens abandonnent les chairs
qui pouriroient für les lieux 6c infede-
roienc l’air , fans le fecours de ces oi-
feaux , qui ne voyent pas plutöc un
corps (fcorche , qu’ils s’appellent les uns
les autres , 6c fondent dellus comms
des Vautours 6c en moins de rien le de-
vorenc , 6c laiflent les os aulfi nets que
s’ils avoient ctd raclez avec un couteau.
Les Efpagnols des grandes Illes 6c de la
terre ferme , aufli bien que les Portu-
gais habitans des lieux oiVl’on fair des
cuirs , onc un foin tout particulier de
ces oifeaux , ä-caufe du fervice qu’ils
leur rendent , en ddvorant les corps
morts 6c empechant ainli qu’ils ne cor-
rompent l’air. 11s condamnent ä une a-
mande les ChalTeurs qui tombent dans
cette mdprife.
Cette protedion a extr^mement mul-
tiplid cette vilaine efp6ce de Coqs d’In-
de. On en trouve en bien des endroits»
de la Guianne, audi bien que du Br6lil,
de la nouvelle Efpagne 6c des grandes
Illes. Ils ont une odeur decharogneque
rien ne peut öter. On a beau leurarra*
cher le croupion des qu’on les a tue ,
en Guinea et a Cayenne. 31 j
kur öter les entrailles , tous c es foins
font inutiles. Lcur chair dure , coriace ,
fillafleufe a contradte une mauvaife
odeur qui ne pourroit ecre fupportsble
qu’ä des gcns rdduits aux extrcmitez de
la faim.
Aprcs avoir parld des animaux de la
terre & de i’air, il fautdirequelquecho-
fe de ceux des eaux.
CHAPITRE X.
Des PoiJJons de la mer & de rivieres.
T A Guianne eil: une des Provinces du
^ nouveau monde , la plus coup<?e de
rivieres grandes & petites , & toutes ces
rividresTontfipoillonneufes , qu’on peuc
dire qu’on trouve par-tout des fourinil-
li£res de poiflons.
La mer ne l’eft pas moins , non-feule-
ment les cötes en iont remplies, maison
en trouve une infiuitd d’efpeces qui en-
trent dans les embouchures des rividres ,
& quelques- unes qui montent fort haut
en luivant le cours de l’eau.
II falloit que nos premiers habitans
Francois fufTcnt bien mal - habiles , pour
fouffrir la faim au milieu de l’abondance
prodigieufedepoiflons dont ils pouvoient
i'e nourrir.
Les habitans d’ä prdfent n’ont rien ä
craindre de ce cöt£. Ils out foind’avoir
Tom. ///. O des
3 14 Vovages
des Nbgres pecheurs , comme ils en onc
de Chaifeurs. Ces pourvoyeurs habiles
fourniflent abondamment leurs tables de
gibier & de poifl'on.
On trouve abondamment a Cayenne
ce qui nous manque aux Iiles du Vent:
je veux dire les Rougets, les Sollest les
petites Rayes. On en voit de fort grandes
dontquelques-unes ontdix ä douze pieds
de largeur. Elles font fi dures & fi co-
riacesqu’il n’y a que des Ndgres affamez
qui en puiflent venir ä bout. On fe fert
des foyes pour faire de l’huile ä brüler.
Voilä fe ieul ufage auquel on les puifle
employer.
Les Lunes & les Afliettes font de mä-
me efp^ce que celles des Iiles du Vent.
Ces poillöns fontgras & fort delicats.
Ceux qu’on appelle Machoran & Gros
yeux , font recllement , ou approchent
bien fort de ceux qu’on appelle Capitaines
& Grandes £cailles. Je ne rep£terai point
ce que j’ai dit de ces poiflons dans mon
voyage des IHes.
Par la m6me raifon je ne parlerai point
icides Lamentins & desTortues. On trou-
ve beaucoup des prdmiers dans toutes les
rivi^res. Ils y montent allez haut & s’y
trouvent en grand nombre. Les ances de
fable attirent un nombre prodigieux de
Tortuesdes trois efp^ces.
II y a de deuxfortes d’Efpadons. L 3s
uns ont leur avant-bec tout uni, comme
une large <5p£e ä la Suilfe. Lesautresl’onc
tout
em Guime’e et a Cayenne* gif
tout fem£ de dents d’une longueur 6c
d’une force confiderable. Ce poilTon eft
Tennemi declard de la Baieine : il l’acta-
que fans celle 6c en vient ä bouc ä force
de lui faire des ouvercures ä la peau ,
par lefqueiles il lui fait perdre touc Ton
fang. Ces deux poifTons font exceilens.
Leur chair eil blanche, ferme, grafte. &
d’un trcs-bon goür. Ils fonc un peu dif-
ficiles ä prcndre : ils marchandcnt long-
tems avant de prendre i’hamegon , 6c
möme ils n’y touchent point , ä moins
qu’ils n’y voyent du poiflön cntier.
Quand ils fe fenterir pris , ils font des
efforts extraordinaires. Ils entrainent le
catiot des pScheurs fort vite & fortlong-
tems. Ils viennenc quelquefois ä la
Charge , comme s’ils le vouloient per-
cer, ou fauter par-deflus , comme für
une Baieine. On leur donne alors quel-
que coup de gafte , 6c d&s qu’ils l'ont
bleflez ä fang , on en vient ä bout : c’eft
une heureule päche : car il y a de ces
poilfons qui pefent plus de fix eens li-
vres*
Les Marfouins ne viennent ä la Cöte,
c’eft-ä dire , entre Pille 6c la terre fer-
me , que dans de gros tems. Ces poifTons
vont toujours en troupes. Ils lont ex-
trßmement gras. Le Jard des jeunes eft
bien meilleur que celui des vieux. Leur
chair eft aufli plus ddlicate. On lescon-
noit encore lous le nom de Soufleurs j
Parce qu’ils jettent par leur dvant beau-
O z coap
Gros ven-
tre.
Poitfon
appdle
Corner*
*1 6 V O Y A G E S
coup d’eau , en mani^re de jcc d’eau.
O11 peut croire que les Requiens 1c
trouvent dans toutes ces mers & dans
les ri vieres. Ce poiflbn vorace n’eft pas
des meilleurs. Il eft toujours dur & co-
riace, ce qu’il a de bonuniquement , eft
le ventre jufques vers le milieu deseöres.
Mais fi on nc le prend pas pour fe nourrir ,
on ne doit pas le laifler vivre , ä caufe
du degäc qu’il fait & de la quantite de
poiflbn qu’il d&ruic.
Vroici deux poiflöns fi particuliers a
Cayenne, qu’on ne les trouve point au-
tre part. On a appelle le prdmier Gros
ventre, ä caufe d’une grolfe veflic für
laquelle il s’appuye , qu’il enfle quand
il veut, & für laquelle il fe fait porter
entidrement au-deflus de la furface de
la mer. Ce poiflbn n’a pour l’ordinaire
que quinze ä dix-huit pouces de lon-
gueur, de la tailled’un Merlan. Sachair
eft blanche & delicate > mais pour la
manger fans s’en trouver mal , il faut
des qu’il eft hors de l’eau , lui arrachcr
cette veflie & tous les inteftins , autre-
ment l’humeur vifqueufe qui y eft ren-
ferm£e corromperoit toute la chair , &
on s’empoifonneroit.
On a donnd le 110m de Cornet au fe-
cond. Je ne vois pas bien quelle con-
neäion ce poiflbn peuc avoir avec cette
ddnomination. 11 eft tout d’une venue,
fans ailerons & fans empennure. Sa tete
eft large & maflive. Ce qu’elle a de iln-
•
aros yenfre
t ,'irii / ””
:
en Gitine’e et a Cayenne. 317
guüer fonc dcux poinres , une de cha-
que cote d’environ huic pouces de Ion-
gueur & de quarre äcinqlignes dediame-
tre dans leur naiffance. Ces pointeslonc
d'une corne griie & tranfparente , ex-
rremement pointues & forces. On pre-
tend que leurs piqueures fonc crds-dan-
gdreufes.
Ce poiffon qui n’a pour l’ordinaire
que quinze * dix - huic pouces de lon-
gueur & deux pouces de diamecre , 2 la
gueule couverce de neuf grand brins de
Darbe comme des fanons de baieine , de
dix ä douze pouces de longueur , placs
dans leur naiflance & cerminez en poin-
ce, ondoyans au gre du poiflon , ou du
mouvemenc de l’eau. Ce poiffon eil vif
& quoiqu’il ne foic dangdreux que du
cötd de la queue, il ne laiife pas d’etre
ä craindre. On die qu’il n’eil pas bon ä
manger , peuc-ecre parce qu’on crainc
de le coucher , plucöc que parce qu’il
renferme en lui-meme quelque chole de
mauvais.
Je pourrois pouffer bien loin le detail
des poiffons qui fonc en tres-grand nom-
bre dans la mer & für la cöte , & dans
les rividres de 1 Ille de Cayenne & de
la cerre ferme > mais je m’apperqois que
j’ennuye mes Ledteurs ; puiique je iuis
moi-meme ennuyc de ceslongues licanies
de beces.
o 3
C H A-
31*
VOYAGES
C HAPITRE XI.
Des Colons de Cayenne .
T L me femble que pour achever Ia
defcription de Ia Colonie de Cayen-
ne, il n’y a plus qu’ä donner une id£c
des peuplcs blancs qui la cornpoicnt &
de leur mani^re de vivre.
On lg aic qu’clle a £t<5 d’abord peu«
plde par des Frangois de toutes les Pro-
vinces du Royaume tels que le hazard
les a pu raflembler. II ne faut pourrunt
pas s’imaginer qu’ils fuffent tous de»
gens de ndant , des Engagez ou des Ou-
vriers, ily avoic parmi ces pr£mier$ Co-
lons des perfonnes de nailTance , d’efprit
& de m^rite que Ia douceur du climat
y attiroit , & qui n’ayant en Europe
que des biens peu proportionnez ä leur
naiflance & au grand nombre de leurs
enfans , regardoient ce nouveau pa’is
comme une reflöurce ä leur niauvaife
fortune. Ces gens y ont apport^ avec
eux la poütefle*, le bon goüt , la gdid-
rofitd & les autres qualitez qui font
diftinguer les honn&tes gens du bas pcuple,
& comme ils s’y font bientöt trouvez aans
Pabondance, ils ont eu aulli toute ia fa-
cilit£ n^ceflaire pour faire paroftre ce
qu’ils £toient. Ils ont m£me d^crafle les
autres Colons, ils leur ont infpird la po
licdfc
en Guiml’je et a Cayenne. 319
litefle & la gdndrofit^s il y a peu d’habi-
tans Jans les autres Colonies quipuiflenc
aller de pairavec eux.
On vit ä Cayenne avec une aifance
mcrveilleule j pour pcu qu’un Habitant
foit accommodd il a toujours une bonne
table, fans fortirdefon habitationil trou-
ve tout ce qu’il a befoin pour la rendre
abondante & dclicate. O11 ne manque
point d’avoir une Mdnagerie oü l’on en-
tretient quelques Eiclaves pour dlever des
volailles de toutcs les efpdccs, &des bü-
tes ä quatre nieds commeboeufs, veaux,
moutons, caorites & cochons.
Les bocufs & les moutons n’yfoncpas
toujours d’unaufli bon goüt & auffi gras
qu’en France, & c’eft la faute des Ha-
bitans, qui, pcndantla faifon des pluycs
les laiflent ä l’air, & fouvent dansl’eau,
ce qui les maigrit & leur öce touc lebon
goür que Ton remarque qu’ils onc pen-
dant le tems de la fdcherefle. Il ne fau-
droit » pour les conferver toujours en
bon dtat, que faire des angardsbien cou-
verts dans leurs parcs oü il fe retire-
roient pendant les grofles onddes de
pluye. Mais le Fa'is porte naturellement
ä l’-indolencc , on fe contente qu’ils vi-
vent fans s’embarrafler qu’ils maigrilfent,
parce qu’on eft bien für que des que le
beau tems fera revenu les herbes pleines
de fuc leur auront bientöt rendu leur
embonpoinc & leur fumet. Les cochons
y viennent a merveilles & font tres-bons.
O 4 Le
JZü V O Y A G E S
-Ce cochon de Iaic eftexcellent, 6c lavo-
laille n’cft pas mcilleure dans aucun lieu du
nionde qu’elle l’eft ä Cayenne , eile eft
grafte , tendre , ddlicate. C’cft le Pa is des
volaillesd’Inde. Les chaponsy viennenc
exceflivement gros & gras.
Si on ajoüce ä ce que chaque Habitant
peut tirer de fa Menagerie ce qui lui
vient de la chafle , il fauc convenir que
c’eft un vrai Pais de bonne chdre. II n’y
a point d’Habitant un peu aif£ qui n’aic
Ion Chaffeur 6c Ton Pefcheuf . II eft vrai
que la chafle eft rüde, eile ne convienc
gudre qu’aux Negres & aux Indiens ,
eile ne laifte pas poui tanc d’etre tres-
abondante 5 011 trouve en quantitd des
biches, des pacs, des agoutis, des agou-
chis, desmangc-fourrr.is, des parefleux ,
des tatous, des tamarins 6c des iinges de
toute clpdce. Quandon a une fois vaincu
la repugnance qu’on lent dans les coni-
mencemens ä mangerdes animauxquionc
tanc de rapport avec de petits enfans, il
eft certein qu’on trouve les finges fort
bons, leur chair eft blanche, 6cquoique
pcu chargde de graifle pour Pordinaire ,
eile ne laifte pas d’ötre tendre , ddlicate
6c de bon goüt 5 lcurs tetes font de bon-
ne s foupes 6c parent aufli-bienqu’uncha-
pon 6c d’autres volailles le ccntre 6c les
bordsd’un plat.
On ne s’eft pas encore avif<£ de man-
ger des tigres. Je crois pourtant qu’on
s’en accommoderoit dans le befoin. On
niange
en Guine’e et a Cayenne, gzi
niange des Terpens par principe de Tante t
ceux qui onc beibin de cette viande en
trouveront ailbment 6c de toutes les ei-
peces ä Cayenne. 11s le Touviendronc
Teulemenc d’en ul'er avcc moddration ,
car cet aliment en purifiant le finsj le
TubtiliTe ä un poinc qui le porte ä la
pthifie.
Ceux qui n’ont point de menagerie
trouvent ailemenc de toutes Tortes de
viandes ä un prix bien au-defifous de ce
lui oü eiles Tont ä la Martinique 6c aux
autres Colonies FranqoiTes. La livre de
boeuf eil taxde ä fix lols, celle de mou-
ton ä dix , le cochon dix Tols. Un coq
d’inde gros & gras vaut cenc Tols, un
chapon quarante, une poularde trente,
un canard vingt cinq , une poule vingt
& une paire de poulets trente Tols. Ces
prix Tont tres mediocrcs par rapport au
Pais oü les gains Tont confiddrables.l
II eil rare qu’on trouve du gibier ä
vendre , ä moins qu’on ne l’ach£te des
Indiens > car les Habitans ne vendent ni
la chafle , ni la peTche de leurs eTcla-
vcs.
On trouve en tout tems une infinit^
d’oiTeaux tres bons & rres-dbiieatss les,
plus eftimez Tont les perdrix , les ocosf
lesramiers, lesfaiTans, les tourterelles,
les tourdes , les merles , les ortolans
les flamans & les perequets , dont il y
en a de toutes les elpdces. Selon les grai-,
ncs dont ces oiTeaux fe nouriflent , ils
O 5 coik
$1Z V O Y A G E S
contraßent le goüc qui y a du rapporr.
Celles du bois d’inde qui femblent
ctre un compofe de gdrofle, de mufcade
& de can^lle, leur donne ce goüt & ce
fumet , mais quand ils mangent des oli-
ves fau vages qui les cngrailll-nt extraor-
dinairement, ils contradTent une amertu-
me defagrdable , ii eft pourtant aifd de
la leur occr on a remarque qu’elle n’eft
que dans leurs inteftins , & c’eft de la
qu’elle fe communique au rcfte de la
chair quaiid ils fontmorts, il n’y aqu’ä
leur arracher Ie croupion & les inteftins
des qu’iis tone tombez, 6c on trouve leur
chair encidrement exemte de ce mauvais
goüt.
On trouve encore en tres grand nonr
bre des agamis des gros becs , des co%
libris , des aigrettes, des grands goziers,
des fpatules , des fregates & des aigles
de differentes cfp^ces, rriais ces oifeaux
ne Tont pas deftinez pour les tables des
Maitrcs, ils font ou trop communs ou
trop durs. On les neglige, ils font defti-
nez pour les efclaves a qui tout eft bon.
La mer 6c les rivi^res regorgent de
poiffons, 6c tous ces poiffons font bons
& fi fains qu’il eft ä naitre que perfon-
ne s’en foit trouve inconanodd a-rnoins
qu'on n’en ait mangd avec exces 6c fans
lui avok donn£ la cuiflon n^ceffaire.
Les poiffons les plus eftimez font les
rougets, les folles, la raye, la lune,les
grgs yeux, le mulet, le machoran, l’an-
guille,
en Guine’e et a Cayenne. 313
guille, lelamentin, la tortue franche,car
fe caret & la caouanne qui font deux au-
tres efpeces de tortues nefontpasbonnes
ä manger. La caouanne eft dure coria-
ce , filafleufle , eile fent mauvais : on la
iale queiquefois pour les N^gres, faute
d’autre chofe.
Le caret n’a de bon que fon tfcaille ,
& effeäivement eile eil: deprix, iur touc
quand eile eil bien noire; mais iieftdan-
gdreux de fe fervir de £1 chair qui bien
que gralfe & ddlicate a unequaiitdilpur-
gative , qu’ä moins d’en manger peu ou
d’etre bien für de n’avoir rien ä craindre
de fon adivitd , il fa ut s’attendrcä fevoir
convert de clouds & deboutonspour peu
qu’on ait quelqu’impuretd dans le
dans leshumeurs. Cette Eruption eft quei-
quefois fi violente qu’ellecaufeune grolle
fievre avec un cours de ventre qui de-
vient dangereux ä-moins qu’on ne foit
d’un temperamment extremement fort.
Le grand remdde ne fait pas de plus
grandes dvacuations 6c ne purifie jamais
1) bien un corps impur que cette vian«
de. II faudroit que quelque Efculape
habile en rdglat les dofes , il epargneroit
a fes malades les dangdreufes applicati-
ons du inercure 6c les potions degoutan-
tes qui les accompagnent j mais j'ai parl<£
de ce remdde dans un autre endroit.
Il me femble que voilä allez de chair
& de poifTon pour fournir les tables des
habitans 6c les rendre abondantes & deii-
cates.
J14 V O Y A G E S
cates. Elles le font en effec , eiles Tont tres-
propres & bien lervies. Ils n’epargnent
rien pour cela. Ilsonc de bonscuifiniers
des confifeurs 6c aucres Qificiers , & quoi-
que ce ne foient que des Negres, ils ont
le goüt aufli fin que les meilleurs OfRciers
qui foient en France. Si quelqu’un dou-
toit de ces vdritez, ilpourroit s’en infor-
mer des OfRciers des Vaifleaux du Roi
qui viennent tous les ans ä Cayenne ap-
porter les municions de guerre &debou-
che , les habits 6c la folde des foldats. Il
rendront juftice a la gen^rofitd des habi-
tans ä qui ils ne peuvent faire un plus
grand plaifir que de venir manger chez
eux, ou ils font fürs d’etre regus avec
toute la politeflfe imaginable 6c d’y trou-
ver des tables qui iedifputeroienuvec les
meilleures d’Europe.
J*ai r&narque dans mon voyage des
Iiles de l’Amdrique , qu’il n’y a poinede
gens au monde qui pratiqu.nt l’hofpitali-
td avec plus de grandeur d’ame , les ha-
bitans de Cayenne font dans les meines
principes & dans les mSmes ufages. Ils ne
fe laflent jamais de voir les dtrangers chez!
eux , il fembie qu’il leur ayent Obligation
du iejour qu’il s veulent bien faire dans
leurs mailöns, 6c quandapresdesmoisen-
tiers 6c fouvuit bien davantage, ils veu-
lent fe rer i rer , ce n’eft qu’avec des pei-
nes infinies qu’ils y confentent.
Coinme chaquebabitant a les blanchif-
leufes , le linge y eft toujours d’une ex-
treme
en Guine’e et a Cayenne. 3^?
treme propretd & d’une blancheur ä e-
blouir. Les Ndgreffes l’emportenc en
cela für touces les blanchiffeufes dumon-
de. Je crois que les eaux y contribuent,
outre que comme on change le linge de
table ä chaque repas , il y a peu ä faire
pour le rendre blaue. On change encore
plus fouvent d’autre linge, la chaleur y
excite, & on ne peut rien reprocher aux
gens dtabiis dans le pays & aux Creolles
donc le trop d’atcention für ce point , leur
propretc de le foin qu’ils prennent de leur
perfonne , font quelquefoisexceffifs.
Quoiqu’on ne recueiile point de vin
dans le pays , onn’y en confume pas moins,
ni de moins bons. La ddlicateffe des ha-
bitans eft tres grande für cela de lur bien
d’autrescholcs. Ils n’epnrgnent rien pour
avoir les mciileurs vins de France, bor-
deaux, Bayonne dt lesautres Vignoblesef-
timez, ne les lailFent pas manquerj pour-
vuquecefoient lesmeilleurs, on neregar-
de jamais au prix , & on ne i’dpargne pas.
On trouve chez les habicans un peu
aifez des vins de Canarie , de Madere ,
de toutes fortes de liqueurs dt les meiF
leures eaux de vie d’Europe. Les An-
glois y portent de la bidre en bouteilles,
du cidre de de toutes les liqueurs queleur
pays & ceux des en virons fourniflent , au
grand profit de la Mddecine dt au ddtri-
ment de la fantd. Mais un habitant paffe-
roit pour un vilain , ti la maifon n’etoit
toujours bien garnie de tout ce qui peut
flauer
$i6 Vota g e $
flatter le göut & irriter Pappctit 6c 1?
ibif.
On doit 6tre aflurd qu’unclimatchaud
& humide eft tres-propre pour le jan
dinage. Les habicans ne manquent pa<
aufli d’avoir des potagers bien entrctdi
nus. Toutes les faifons de l’anride y font>
propres , & pour peu de foin qu’on fe
veuille donner , on y a des pois verds
exceliens rous les mois. Les mclons de
France 6c d’Efpagne, les concombres &
lesmelonsd’eau, leschoux, les ciboulles
& les herbes de toute iorte y viennent
en perfedion. On crouvemdmequ’elles
ont plus de fuc qu’en France. Quel heu-
reux pays oü Pon jouit d’un printems
continuel , 6c oü Ton n’eft jamais ob!ig£
de fe rötir devant un feu , li on ne veuc
pas fe trouver glacd dans un moment ,
comme on Peprouve en France pendant
plus de la moitid de Pannde. Audi ne
confumme - t- on du bois que dans les
fourneaux des fucreries 6c dans les cuifi-
nes. Le bois par une fuite ndeeflaire ne
coüce que la peine de le couper 6c de le
tranfporter.
On pourroit ferner du bled, 6c emplo-
yer a cet ufage les terres que Pon a-
bandonne, comme n’dtant plus propres
pour les Cannes. II eft aliurd qu’il y
viendroit ä merveilles , en fuivanc les
obfervations que j’ai faic ci-devant; mais
on ne le fait pas , 6c il n’y a pasd’appa-
rence qu’on le falle. On aime mieux
achettcr
en Guine'e et a Cayenne. 327
achcttcr des farincs d’Europes tous les
habitans un peu ä leur aife onc toujours
du pain de froment 5 les autres mangent
de Ia caflave. Les Creolles möme les plus
riches pr^fdrent ce dernier pain au prä-
mier , 6c quoique par grandcur ils ayent
toujours du pain de forment für leur
table , il eft rare qu’ils en mangent ä
moins qu’ils n’ayent chez cux des Euro-
pas paflagers ou nouveaux venus äqui
la caflave ue plairöit pas.
Il y a une cordialitd 6c une union des
plus charmantes entre les habitans. Com-
me il n’y a que ceux qui ont des emplois
qui demandent refidence, qui demeurent
ä la Ville 5 les autres demeurent furleurs
habitations. 11s fe voyent tres-fouvent,
mangent enfemble , fe r6galent ä tour de
rolle & viventdans une libertd 6c dans une
focidcd qu’il eft ä fouhaiter de voirdurer
long-tems. J’ai vulam8mechofedans des
paroifles que j’ai deflervies aux llles du
Ventj les habitans ne paroiflöient avoir
qu’un coeur 6c une ame , les richefies £tanc
venues a augmenter,toute cette union a dif-
paru , 6c au bout de quelques anndes ,
je cherchois inutilement ce que je trou-
vois ä chaque pas quand ils «ftoienc
moins pourvus des biens de la fortune.
Il ne paroit pas quecela foitäcraindre
chez les habitans de Cayenne, puifqu’6-
tant des ä prefcnt tres-accommodez, ou
pour parier plus jufte, tres-riches, ils ne
laiflenc pas de vivre entre eux dans une
union
V O Y A G E S
Union parfaite. IIs aiment tous le plaifir
& la bonne chdre ; des foins aflez fuper-
ficlds de leurs habitationsn’occupentque
les plus laborieux , ils fe rapporcenc de
touc Ie refte ä leurs commandeurs & ä
leurs oeconomes. Leur principaleoccu-
pation eft de trouver des plailirs, dcs’ils
ont quelque inquictude , c’eft la crainte
d’en manquer. C’eft dans ces principes
qu’ils elevenc leurs enfans, 6c qu’au iieu
de les rendre adtifs , vigilans, laborieux,
induftrieux, ils les dlevent dans la molef*
fe, dans Poifivetd , dans Pinaction. Les
Creolies de Cayenne font bien dloignez
du genie de ceux des lües du Vene &du
Canada. Ceux ci ne penfent qu’au com*
merce , aux ddeouvertes , aux voynges.
Des que la guerre eft ddclarde, ils cou-
rent les mers , ils portent la ddfolation
für les terres des ennemis , ils enlevent
leurs Vailfeaux, ilsfe font craindreä ceux
meine qui femblent les plus redoutables.
Des qu’il fe fait un armement petit ou
grand , les peres font obligez d’enfermer
jufqu’ä des enfans de douze ans , pour
les empecher de s’y aller engagner& en-
core n’en viennent-ils pas ä* bout avec
toutes leurs prdcautions. Les jeunes
Creolies de Cayenne ne donnmt pas cec
embarras ä leurs parens. Ils aimenc com-
me eux la vie molle 6c tranquille , la paix,
6c le repos leurfonttrop chers „ pour s’en
dloigner. Ils auroient ddfold les Portu-
gals pendant la derniere guerre, s’ils avoient
en Guine’je et a Cayenne, jzgi
fait des armemens & qu’ils euflentcouru
für eux 5 mais, difent-ils, les bätimens
font chers 6c on ne trouve perfonne qui
veuille rifquer fon bien dans ces lortes
d’entrcprifes.Quel pitoyablcraifonnementl
Elt ce que nos Flibuftiers ont jamais a-
chet£ de bätimens? C’eft aux ennemisde
l’Ecac ä leurenfournir. Onarmedeuxca-
nots, chaqae compagnony entreavecfon
fufil, un piftolet, un fabrc, deux livres
de poudre , fix livres de plomb , un fac
de farine 6c unebariqued’eau. La depen-
fe eft l£gdre; on part , on ränge la Cote
ennemie , on attaque ou on furprend
un bateau > voilä la croupe montde en
dtat d’attaquer un plus gros bäciment &
fouvent des Vaiffeaux ae confdquence.
C’eft ainfi que nos Flibufliers ont de-
fold les cötes & le commerce de nos en-
nemis dans les dernidres guerres , quoi-
qu’ils n’euflent pas les avantnges que
ceux de Cayenne ont fans s’^loigner beau-
coup de chez eux , & qu’ils euflent
ä faire ä des gens qui ne fe laiflbienc
pas prendre fans bien difputer la parde.
On fcait combien les bateaux & les
autres bätimens Portugais qui vont cher-
cher des efclaves ä la cöte de Guinee,
font foibles d’dquipage 6c mal armez,
quoique leur carguaifon foit toujours de
l’or en poudre & en affez bonne quan-
tit£. N’en eft ce pas aflez pour ouvrir
l’appdtit ä la jeunefle de Cayenne , &
l’obliger ä fortir de l’afloupiflemenc oü
jjo VorAGEs
le plaifir & lamoleflela tiennentenfdvelie,
& la porter ä fe montrer digne da nom
Francois dans la prdraidre guerre.
Les fillcs Creolles de Cayenne l’em-
f>or tent infiniment für les garqons. II
emble quei’efpric foit tombd en quenouil-
le dans ce pa'is-lä : car on leur donne
toutes les belles qualitez qu’on dit man-
quer aux hommes. Elles font polies ,
adtives , vigilantes ; eile font fages, &
?uand eiles ont palfd? quelques annees en
rance & qu’eiles reviennent dans le pays ,
ce font des moddles achevez de toutes
fortes de vertus.
En voilä ce me femble aflez pour faire
connoitre la colonie de Cayenne. Oncon-
viendra que j’ai derit für de bons memoi-
res, & que j’ai trouve des gens parfaite-
ment inftruits quiont dclaircimes doutes.
II faut pour achever la defeription de
ce pays, parier des Indiens. J’ai für ces
peuples desmdmoiresexcellens; ilsvien-
nent comme les prdeddens de M. le Che-
valier de Milhau : c’eft faire leur dloge
& cepondre au public de toute leur vd-
ritd. Je vais lui en faire parc dans le To-
me fuivant.
Fin du Tome troißeme.
3p:(3p^(jp3p5p(jpjpij|j) 3^:^b
T A B L E
DES MA TIERES
DU V O Y A G E
E N GUINE’E, &c.
A
ABaJJa », Royaume de laC6ted’or, To-
me 1. page 191. fondtenduc, ibid.
Acajou, Arbre, faqualitd&fonutiiite, T.III.
26 6. fniv.
Accara, Royaume deIaC6te d’or, T. I. 272.
Sadefcription,/^. Politiquedes Accarois,273.
Aigles batardes , T. III. qo.
Aigris , Pierre prdcieufe qui fert d’ornement 1
la barbe des Rois , T. I. 200
Akafixi , Roi, T. 1. 209, fon Portrait, ibid.
Albiani , petit Etat, T. I.219.
Amazones , ( Rudere des ) T. III. y6 , & 1 19.
Aniaba , fonhilloire, T. I. 207, fon mauvais
procddd , 2 1 6 , fon hiftoire felon lc Chevalier
des M — 218.
Annabon , Ifle , T. III. 38 , ainfi nommde &
pourquoi, ibid . fa Situation , fes avantages,
ibid ciP fuiv.
Apollonia , Cap, fadefeription, T. 21t.
Aramifas , Nation tres- confiderable , T.III. irr.
21«. III. P
T A B L E
Arbrts regardez commc des Divinitez , T.II, 1 C.
Ardres , Roiaume , T. II. 226, les Villes pria-
cipales , 217. Voyagedes Francois ä Ardres,
231, Rdponfc obligeante da Roi, 233, Ils
fonttraitezparlcfilsaindduRoi, 234, Ce-
rdmoniedeleurReception,23g, Marche de
Ja Maifon du Prince, ibid. Aud'cncedu lieur
d'Elbde, 236, Favoris du Prince, en quoi
confiße leur faveur , 238 , Coutumes du
Royaume tres incommodes aux Francois a
latabledes Princes , 239, Cdremoniedeboi-
reboucheäbouche, 240, Audience du Roi
accordde ä PAmbafladeur Francois, 243,
Rdponfe du Roi , 244 , Seconde Audience du
Roi dans fon Palais , 248 , Portrait du Roi &
fon habillement , ibid. Kefpeä extraordinaire
qu’on a pour lui, 2f 1, Palais de Jardiusdu Roi
2f2, Le grandMarabou donnea fouper aur
AmbaiTadeursde France, 25*4 , Mufiquepen-
dantlefouper, ibid. Femmes du Grand Ma-
rabou, leur modeßie, 25-5*, Sou Portrait,
25 ’ö, Grandeur des Etats du Royaume, 257.
Commerce du Pays ,ibid. Droits du Roi.ayS,
Ignorancedu peuple^yp, Religion du Rovau«
me, 260, Educationdu Roi, ibid. LesFeti-
chesdu Roi&del’Etat, ibid. Chretiens Nd~
gres dans ce Royaume, 262 , Man frede boi-
re du Roi , 263 , Enfant mis ä mort pour avoir
regardd le Roi pendant qu’il bu voit , ibid. Or-
donnance contre 1’ Adultere, 265* , Divers
habillcmensdeshommes, ibid. Habiileinens
des femmes , ibid. DifFerends arrivez ent re les
Francois & les Hoilandois au fujetdu Com-
merce, 267, Portrait de PAmbafladcur du
Roi d* Ardres , 272 , II eß re$u avec beaucoup
d ’hoc-
Das Matiäres.
d'honneur par le Lieutenant General du Roi
de France , 173 , Son arrivce a Diepe , 274*
I! y eft rcgu honorablement par le Gouver-
neur , löge & defraye ftbtcL 11 fait fon entreea
Paris, ibid. Audience du Roi de France i
rAmbafladeur , 276, Honneurs qu’ii re^oit
a ia Cour de France, 2*77 , & fuiv. Son com-
plimcnt au Roi , 279, & fuiv . R<5ponfe du
Roiaucomplirnenrde l’Ambatfadeur, 281,
Audience de la Reine au mfme , 281, Au-
dience de Monfeigneur le Dauphin, 283,
Feftin de la Compagnie des Indes ä i’Am-
bafladeur , 284.
Argem C Montagnes d’) pourquoi ainfi nom-
mdes, T. III 15-3.
Asbini , Riviere des plus confiderablesdelacö-
te de Guinee, fa defeription , T.I.197 & fuiv •
/f/T^aCapitaledu Royaume d’Iffini, T.I. 19^.
Avantage; d'avoiv dejeunes Efclaves,T.II. ioö.
Avanturc d’un Vaillcau Francois , T. I. 269.
Avis zu* Navires depermiffion , T. II. 96.
Avis aux Capitaines de Vaiffeaux quitranfpor-
tentlesNegrcs captifs ,T.II. iif. &fuiv.
Auteur (1’) ie trouve au milieu de plufieurs
Vaiffeaux dematez par une violente tempfite^
T.I. 16.
Autruches , leur figure, T. III. 317.
Axime , Riviere fort riche , T.I. 223, elleen-
trainebeaucoupd’oravecfon fable, maniere
dclepecher, 224.
B
BAleines aufli longues qu’une fregate 1 .
11I.56«
P 2
£ ' (U
Barnbaras % Efclaves Negres , T. 1.42, Üsout
de la vdneration pour 1 es arbres , 43.
Bandes (cötes des Hx,) pourquoi ainli nom-
mees , T.I. 185*.
Barre de Juda , Cc qu'on entend par ce mot, T.
II. 24 /Elleeft tres perilleufe, 25*, Adrelfcdes
Canotiers Ndgres pour n’y pas per ir , ibid.
Defcription des Canots de la Barre, 26, Pii-
lage des Ndgres au paffage de la Barre ,28,
tstfuiv.
Baye de France , pourquoi ainli appellce, T.I.47.
BüÄ^deCopahu , T. III. 247.
Becajfe de rner , Poiffon monltrueux , T. 1.72,
Sa defcription,/^.
Bichesd’ une petitdfe extraordinairc, T.I. 275*.
Bierre appe\\6c Pito , T. L 186.
Bxufs, ouPoiflon cornu , T I.77, Sadefcrip-
tion, 78, Sa chair eit blanche & d’un bon
goüt, 81.
ZL/VfemblableauBrefil, T.I. 91, Saqual;t<f&
fonufage, ibid. Bois propres äla Teintüre, 2
!a Medecine & ä metireen oeuvre , T.ill 232,
Leurs noms & defcription , ibtd. & fuiv.
Banassno , Iflc decouverte par ks Portugals ,
pourquoi ainli appellde, T. 111. 38 , Saiitua-
tion , fes avantages , ibid.
Bonites , Poiflbns en quantitd extraordinaire aux
lüesCanaries , T. I. 35, Leur reffemblance
avecleThon, 36, Leur bon td & leur defcri-
ption , 37, Leur qualite,38. Comment on
les conferve, ibid.
Bunnes Gens [C6tedec ] T.I. 184.
Banges , Cequec’eft, T. I. 26 , T. II. 32.
Barne , Royaume , T. 1. 49 .Defcription de fes
maifons ; j 1 , Maifon du Roi, 53 , Son carac-
des Matieres.
tere, 'tbid. Hommes& femmes, leurfigure,
ib'ul. Pluralitc des femmes permife , ^4 , Ca-
r.JÖere des Habitans , & leur Religion , tbid .
Fertilite du Fays, 5*5*, Son commerce, 61,
CAboutge , cequec’eft, T. I. 21.
Cailloux qu’011 trouve dans la Riviere de
Seftre font un tres belcffetctauttaillex, T.
Canelle batarde , T. I. 173, Canelle blanche^
T. III. 242.
Cap C^orfe^ Fortereße desAnglois, T. I.26y,
Cap des trois pointe s , 227, Son Ethnologie ,
/Z’/V. fitivi
Cap» eins , leur Million enGuinde, T. II. 270,
Oppofuion de la part des Europdens Hereti-
qnes , ibid, Revolte contre eux & contre Is
Roy, 271.
CaJJdve , cequec’eft, T. III. 24.
Cauris , T. I. 30, Sonufage, ibuL & T. II- 40
Cayenne [ Ille de ] T. III. 62, Situation de Tille,
83 , Prifc de Cayenne, 94, Concordat fait
avec les Indiens^, Les Anglois Pattaquenty
100, Abandonn^e parle Gouverneur, 102 ,
Juftification du Gouverneur, 106, Reptile
par les Francois, 107, Etatdel’Ifle, 109,
DefcentedesTroupes Fran^oifes , tbid. Fort
deCayenne, 113, Ville de Cayenne , Hf,
Defcription particuliere de lMfle, 119, Ri«
vieFes les plus confiderables de Pille , 135* , CA
C.
P 3
T AB LE
/uw . Gouvernement Militairc de Cayenne ,
i 88 , Noms des Officiers 5t Capitaines , 189,
fsffuiv. Gouvernement pour lajuftice, 193,
Confeil fupcrieur , 19p, Les Officiers qui le
compofent , ibid. tsf Juiv. Siege de I* Amirau*
td, 1 98, Revenus 5t ddpcnfes du Roi ä Cayen*
ne , 199 , Le Commerce & les Manufaäures
del’Ifle, 201, NouveauxFourneauxpour Ia
cuiffon du Sucre, 208, Leur defcription ibid.
& Juiv . Le Sucre 5t le Roucoufeulesmar-
chandifes qu’on tire de l’Ifle , 218 , On y cul-
tive le Caffe, 218, Difference du Caffe des
Ifles de TAmerique , 5t de celui qui vient d’A*
fie, 223, Comment oncultivele Caffe, iif.
Cerenume que les Negrcs exigent des Euro*
peens, T.1. 161.
Chat epir.eux , fa figure, T.III. liS^&fuiv.
Cbauve-Sourls prodigieufes T T. I. 69.
Cochom de Guinee , leur defcription , T. 1. 1 30,
Difference de la chair des Cochons d’ Ameri-
que avec cellc de ceux de Guinee , T. II. 37.
Cola ou Collet , fruit , fa defcription , T. II 1 . 24.
Coxnmain [Jean] Roi des trois Pointes,T. 1.2*8.
Comptcndo, Royaume, T. I. 23 p.
Compagnie des Indes, fous lenomdeMifliffipi
aaugmentd le commerce des autres Compa*
gnies, T. I. 2.
Compaf , Peuples , T. I 203 , Leur trafic , ibid .
Comptoir des Danois , T. 1. 2 66 , Ceux des A11*
glois, Hollandois & Portugals, T. II 40.
Go*dur , Oifeau d’unegrandeur prodigieufe ,T.
III. 313, Sa figure, ibid .
Congre , Poiflon , fa defcription, T. I« 20. Sa
p5che eftdangereufe, 21.
GmrebrodJy fa defcription , fon ufage , TVI.27.
Corailj
DES MATIERES.
Corail) fonufage, T.L 29.
Coted'ur, pourquoi ainfi appellee, T. I 190,
San dtenduc , ibid. Elle eli fterile & fsns cul-
ture, & pourquoi, 191.
Cotoy Royaume, T. 11. 3. Guerrecontinuelle
entre le Roi de Coto & cclui de Popo , ibid.
Defcription du Royaume , 4. Son Commerce
/^/J.Caraäere des Habitans, Leur Reli-
gion, ibid.
Courou , Riviere, T. III. 180.
C^Ä/^we/duRoid’Ardresa jaquin, prix deces
coutumes en marchandifes, T.Il.Qf.
Cruaxtez pour les malades, T. II. 132.
D
Ddrzois, leur Comptoir, T. 1. 1 66.
Dekatiere des Matelots au d£part du Ha-
vre, T. 1. 13.
Dents d’Elepnans prodigieufes, T. 1. 1 y^Dents
de Chtval Marin, &leurufage, T. II. 119,
De'partde i’Auteur du Havre, T.L 13, de PO-
rient , 30, Du Cap Mefurado ,131 , Sa route
jufqu’au Crp de Palme, 132, De Hfle du
Priuce, T.lil. 43, Avanturesde fon Voya-
gc, 44-
Dtable , PoifTon ainii appelld, T. L 176, Sa*
defeription , 177.
Dieppe [!e petit] T. I- 133« Ceux de Dieppe
(5tabliirent un Comptoir dans unlieu appellt%
Grand Paris, T. I. 149*
Difpute für les Dents d’Elephant, T. I. 158.
E
T7 Au'de-vic, fort aimde des Ncgres,T.I-28^
^ Comment s’en fait le tranfport che* eu xjb*
P 4 E&Uftr
T ABLE
Eglifes Paroiffialesi Cayenne, T. III. i8y.
hl ep bans , leurchafle, T. I. 61 ,Quittent leurs
dentstouslestroisans , 187.
Eloge du Pere Lombard Je('uice> T. III. 180.
Epicerieäoucc , T.I 15*7.
Erreur de Mr. Lcmery, T III. 238.
Efdaves , Examen qu’on faitd’eux, avant de
Jesacheter, T. II. 10 y. Avantage qu’il y a
d’en avoirdejeunes , ioö.
Efieps , Penples , T. L 1 91 , Leur Hiftoire Jbid.
EtablilfemcKt du Commerce des Efclaves en A-
frique, T.II.84.
Europe , Traiß de Paix entre les quatre Marions
d’Europe qui trafiquent au Royaume de J uda,
1 üres-peupß , T.I. 27
Fernando Poo [ Iflede] T. III. 36.
Feticbe , Cequec’eft, T. 1. 301 fuiv. Hif-
toire d’un Catholique a ce lujet , ibid . & T. II.
1J2.
ß/* [Roi de] T. I. F£te donnee par fon
Gendre, 306. SuiteduPrince,307.Habille-
ment de fes femmes, ibid . Hab:t du Prince,
#/</. Belle Cour du Roi , & fa puiffance ,
31 x. Ses femmes , ibid . Ses entans, 314.
Enterrement du Roi, 3iy. Mißre des en-
fans du Roi apres fa inort , 316 Femmes
du Roi ddfunt, 317. Differentes clafles de
Nobleffe dans ce Royaume , ibid. Feftin
d’un nouveau Noble, 318. Privißgede Mar-
chand a la Noble/Ie ,319. Pretextes de leurs
guerres, 320. Leur maniere de combattre,
321. Cereinonie d’une paix chez ces Peuples,
T.II. 88, fuiv.
F.
3*4-
DES MaTIERES
324 Leur duretö pour ies bleflez & lesma*
Indes, 325*. Leursremedes, 326. Leurjufti-
ce, 327. Maniere de ferment & peine de )’ Ac-
cufateur, 328. II n’y aparmieuxni Huiflier,
ni Procureurs, ni Ävocats, 329.
Förtereffe naturelle , T. I/169.
Franf ois [ Les ] aimefc des Negres , T. I. 48.
Abandonnent laCöte d’Or. 24^.
Friderisbourg , ForterefTe appartenant aux Da-
nois, T. I.268, Salituation Secelledu Vil*
läge quiportcfonnom, 269.
G.
Lenan[ Ifie de]T.I. 19.
^ Goiomere , Royaume gouvernd par une
femme, T. I.220, Son caradere & fon por-
irair , 221 , Defcription du Royaume & fon
commerce, 222.
Gomme , maniere de la tirer des arbres , T. IIL
246 , Qualird qu’elle doit avoir pour ctre bon-
ne, ibid,& fuiv. Gomme de Gommier, 157,
Gomme animde , 258, Gomme Caranna ,
259, Gomme Tacamaca , 260.
Gongen , fa defcription , T. II. 100.
G rce\ [ Ifle de ] Arrivee de l’Auteur dans cetre
Ille, T. I. 40. Projet pour rendrecette Ille
agrdable& utile, ibid.
Gregory illage, T. II. Defcription des Mai-
fons de ce Village, 34, Fort des Francois ,
ibid . & fa defcription.
Groiiah [Ille de] oü fe fait la peche des Con*
gres, T. I. 20.
P f Habil i
Tabu
H.
TLT dbillemens des Negres de S. Andre , T. I
1 74 % Leur caraä£rc & celuide leurs fem-
mes, ibid .
Hamacs , ce que c’eft, T* II. 1 1 1 , Sa defeription
ibid.
Havre de Grace, comment appelle ancienne-
ment , T. I 4 , Son Fondateur , ibid» L’en-
droit dtoit occupd par des cabanes dePßcheurs
&pourquoi, ibid. Clef de la France , y. Sa
defeription, ibid. Surpris par les Religionaires
& lirreaux Anglois, 10, Reprispar les Fran-
cois ,ibid. Caradere des Habitans .11, Projet
d’un nouveau Port , 12.
HifloWe d’uneLionne, T. I; 126, Hifloiredu
Cultedes Chinoisa Batavia, T. I. 29S , Hif
tofre d’un Catholique Romain , 301 , Autre
hilloire, 305*.
Hollandois , Leurs mets favoris , T. I. 77 , De-
vorez par les Negres, 1 87, Leur jaloulie, 2 1 3,
Ils attaquent le Fort des Francois , 2 1 4 , Leur
detaite, 216, Leur politique, 226, Leurdo-
mination odieufe aux Negres, ibid»
Hott ( Cap la ) Sa fituation ,T. I. iSy , Ses Habi-
tans appellei Quaqun,& pouxquol jbsd. Leurs
moeurs, ibid. Prdcautions pour traiter avec
ces Peuples, 187, Leurs commerces, ibid.
Leurs femmes fe coeffent fort richement,
1 S8 , Leurs maris plus maitres qu’en Europe,
3 89 , Rois du pays aufli fripons que leurs Su-
jets, 190.
des Maxiere &
I.
1 Abou , Royaume, fa fituation , T, I. 270.
J Cer Etat dt confiderable, ibid.
Jacobins y leur Million eil Guinee, T.I. 204.
Ils n’y fönt aucun fruit, leur inort, 20 y Nou-
velle Mifllon des Jacobins, 206.
Je ade , pierre precieufe, fonulage, T.I. 2or.
Jefuites , leur Relation, T. III. 15*4. Ilsfont
chargez feuls du fpirituel ä Cayenne, 184.
Indiens , leur taille, T. IV. 12. Femmes In-
diennes,i4. Leur mariage,i6. Leurnour-
riture,^o. LeurboilTon , 31. Leursoccupa-
tions, 31. Leur Religion, 33. Diverlitd de
langues parmieux, 57. Leurs Guerres , ^8.
Indigo ä la Cote des Six bandes,fans ctre cultiv£,
faitd’excellente teinture &d’uncduree mec-
veireufe, T. I. 186.
Interlope , cequec’eff, T. III. 46.
IJUdeft rte, T. I. 198.
Ijjini , Royaume , fon ctendue , T. I. 195,
Nourriture de fes Peuples, 197.
IJJinois , Peuples, leur hiftoire, T. 1. 192. Dif-
ferentes coutumes de ces Peuples , 200.
Juda , ou Juida[ Royaume] T. II. 9. Safitua-
rion , ibid. Ses bornes ,fes Rivieres , 10. Pea-
ges dtablis par les Rois de Juda, n. Ilcon-
tient ij. Provinces ou Gouvememens . 12.
noms des Gouverneurs , ibid. Borne du Ter-
rain, 13. Culture de la terre, 14. Rade de
Juda, 17. fort poifffonneufe, 18, Differentes
inanieres de pecher, 19. Des Rois de Juda,
41. L’heritier prefomptifeft <flcve loin de la
Cour, 42, Quel eff lemotifdes Grands, 43.
P 6 Maniere
T A B LE
Maniere de parier au Roi, ibid. Audience-
d’un Grand, 44- Fiddicd des Serviteurs des
Grands, 45*. Homktete du Roi envers les
Blaues, 46 Habillement du Roi & des Grands,
47. Celui des femmes du commun,/W. Ha-
billement des Femmes du Roi & des Grands ,
48. Tems du Couronnement du Roi, ibid.
Sacrifice pour fon Couronnement , 5-0. Ce-
remonie avant Ie Couronnement 5*1. & fuiv .
Un Grand du Royaumed’Ardres a droit de
couronnerle Roi Juda, yz. LeRoyaumedc
Judarelevedecelui d’Ardres , 53 Habits du
Roi & de fes Femmes ä fon Couronnement,
$6. Trönedu Roi pour fon Couronnement,
57. Rang des Europdens au Couronnement ,
ibid. Polture humiliante des Portugals äcette
ceremonie, ibid. Refpeä qu’on y porteaux
Francois, ibid. Paraflöl du Roi, 58. Officier
quievente le Roi, ^9. NainsduRöi & kur
Office , ibid. Ceremonie du Couronnement ,
ibtd Droits du Grand qur fait le Couronne-
ment, 60. Procdfion folemnelle apres Ie
Couronnement, 61. Occupations des Rois
de Juda, ibid. Femmes du Roi diilribuces en
trois Clalles , 64 Condition des Femmes du
Roi,6y. Suppliced’un homme& d’une fem-
me adulteres, 66. &J'niv. Hiftoire d’un hom-
me deguileen femme, condamndau feu pour
adultere, 67 . & fuiv. Punitiondel’adultere
chez ies Grands , 68; Exdcution d’un adulte-
re de eecte forte, ibid. & fuiv. Privilcgedes
ffiles, 70. On fouhaiteun grand nombre d’en-
fansdans les fumilles , ibid. Meublesdu Roi
& des Grands, 71. Maniere de vivre du Roi
3t des Grands , ibid . Temperament desNe-
gres>
DES M A T I E R E S.
*resdejuda, 72. Mort du Roi, defordreapro
fa mort , ibid. £r7 fuiv. Ce qui fe palte ä fes fu-
ncrailles, 74* Du favori du Roi , 76. Couleur
affeäde au Koi* 77. DelicntefTedes Negrcs
au fujet de leurs femrnes, 78* Les Rois de
Judacraignent les Grands & pourqucfi , 79.
Goutumes obfervees quand on entre chez les
Grands, ibid. A qui appartient laculturedes
Terres du Roi, ibid. En quoi confiftem les *
revtnus du Roi de Juda, 81 . &fuiv. Du com-
merce da R-oynume , 83. {5* fuiv . Traitc de
Paix entre les quatre Nations quitrafiquent
dans ce Royaume, 88 Tout le com-
merce du Royaume ne regarde quel’achapt
des Captifs qu’on tranfporte aux Iflesdel’A-
inerique, 91» Prix des Captifs, ibid.i ff fuiv .
Marque des Captifs , 94. De la Religion du
Royaume de Juda, 127. De quelle maniere
lesNegres lapratiquent, 128. Circonciliou
en ufageparmicespeuples, ibid. Les quatre
Divinitezde Juda ,& leurs noms, 129; Origi-
ne du culte du Serpent , 133. Caradteredu
Serptnt debonnaire, 137. Diflinöion des
deux efpeces de Serpens , ibid. Figuredu Ser-
pent rdvere , t 36. Hifloired’un Portugals au
fujet du Serpent , 137. Soin qu’on prend des
b* ns Serpens , 140 & fuiv. Les Cochons qui
tuent les bons Serpens font punis de mort &
contifquez, 141. Hifloire a ce fujet, 142,.
Aveuglement deces Peuplcs infurmontable,
144. Commenton eleve les filles qu’on veut
confacrer au culte du Serpent, ibid. Coin-
ment on les marque, 146. Hiftoired’un Ne-
gre qui avoitepoufd unefcmmeconfacreeau
culte du Serpent, 147. Mariagedecesfilles
P 7; con~.*
T A B t E
confacr^es ave c le Serpent, 149. Rcvenus
du grandSacrificateur& des Marabous , iyi.
Dieux du bas Etage, 1 p. Proceffion a l’hon-
neurdugrand Serpent, 153. Defcription d’une
Proceffion a ce fujet ou s’eß trouve Ie Cheva-
lier des Mi . . 15^4. & fuiv. Marche de la
Proceffion, iyy.'Autre Proceffion a la Ri-
viere a’Euphrate, 160. Moeurs &coutume$
du Royaume, ignorance des Negres , 161.
Marche* de ] uda & ce qu’on y vend , 1 61. &
fuiv . Richeffiesdecesmarchez, 166. Manie«
re de lever les droits du Roi , 1 67. Maufolfe
des Grands, 169. Privilege des Gründers,
ibid. Loien leur faveur , 170. Punition des
Voleurs , 17 1 . peine des Incendiaires , 172.
Paffion de ces Negres pour le jeu, ibid, Loi
du Roi contreles Joneurs, 173. Plufieurs Tor-
tes de jeu\ de ha*ard parmi eux , ibid. & fuiv.
Miriage de ces Negres, 177. Peine pour
ceux quirdpudientleurs femmes, 179. Qtian-
titd des Femmes du Roi & le traitementqiTil
leur fair , ibid. Mariage des Efclaves, 180.
Loi de rigueur contre les femmes, /£/*/. Occu-
pation des femmes, 181. Refpeft qu’on aa
Juda ponr les Francois , 182 Hiftoire ace
fujet , ibid. Politdle des femmes, i8y. Ri-
chefledes Rois de Juda, 187. Leurs forces ,
28S. Leur maniere de combattre, 189. &
fuiv . Armes des Negres , \g\.isffuiv. Inftru-
mens de Guerre & de Mufique che* ces Peu-
ples, 19 6. & fuiv. ArbresdeJuda,20i.Pois
merveil'ieux, 203. Qualitd du Terrain & la
manieredelccuhiver, 20f. Oifeaux Tauvages
&domeffique$, 208. Smges de Juda , 210.
Juf7(o} Riviere, T.I. J32.
Lmfi
DES MaTIEäES
L.
Royaumc, T. II. 3. Sonetcndue,
Leopard , fa defcription, T. I. 18 f. aleTigre
pourcnnemi, 182. Rufe de cet animal, ibid.
Lievres & Lapins en quantite dans l’Ifle de
Cayenne , T. III. 29/}. Leur chair eft tre$*
bonne, itidJ
(Hiftoired’une) T. 1. 126. & fuiv.
ZiO/de rigueurcontre lesfemmes, T. II. 180.
Louis ( Fort ) Projet d’un ctabliffement auxen-
virons,T.iII. 143.
Loutre , fa defcription, T. III. 290.
Lune , Poilfonextraordinaire, T.il.19, Saß-
gure, ibid. & futv.
M
Tuff Acouria , Riviere, fa defcription , T. IIL
179.
filadrj Bomba , Riviere, T. I. 67. Sa defcri-
ption, ibid.
Maladics dangereufcs a laCöte de Guinee, T.
I.yo. Leurs caafes , ibid. Maladiesquiatta-
quentlesBiancs,T. II. 120. Autres maladies,
122. Remedes pour ces fortes de maladies,
723.
Malais , Pcuples, T.II. 218. Hiftoirede deux
Malais, 219. Langue& monturedeces Peu-
ples, 220. Leurs habillemens, 221. Con-
jefture für le lieu de leur patrie,i£fV. Leurs
armes, & portraits de leurs labres,2 2i.£5 fuiv.
l$ur pays renferme quantite de metaux, 223^
Margits
T A B L E
Mangles ( Arbres ) leur defcription , T. 1. yo,
Maniguettes , Village, T. L 149. Caraäereds
fes habitaos , 1 yo. Ils vont toutnuds, ibid.
Leur pays eil trcs fertile, ibid. Leur commer-
ce, iyi. Maniguette , graine, fa defcription,
TA.ilid.& fuiv . Recolte de cette graine, 1 yy.
Marabous , leurs fourberies , T. I.301. Leurs
habillemens, 304. Le refpeft qu’on a ponr
eux , ibid. llsjurcntpar leurs Fetiches, 305*;
Marchandifes ordiriaires qu’on porte a la Cöte de
Guinde , T. 1. 25..
Maroni % Riviere , 1. III. 183. Sa defcription ,
tbid.
Mechoacan , Racine appellde par les Francois
Rhubarbe blanche, T. III. 261. & fuiv. Sa
defcription , ibid .
Menille fror , cequec'eft, T. 1. 188.
Mefuardo , Cap, T I 93. Son dtimologfe, 94.
Arrivee de 1’ Auteur ä ce Cnp, py Le Roi Pen-
voyecomplimenter, ibid Sarecepticn, l’ac-
cueil qu’on lui fait , 96. Defcription du Cap ,
ibid . & 11 2. Le nom ordinaire des Reis du
Cap, 99. Originedecenom , ibid. L’amitid
des Feuples deMefurado pour les Francois ,
ibid. Calomnie contre ces Penples , ico. Leur
Religion, 101. Leur Grand Prdtre, ou Ma-
rabou , ibid. Leurs Mceurs , 103. Leur ca-
rsdlere , ibid. Leurs maifuns comment bätics,
104. & fuiv.
Mine ( Chateau de la) T. I. 238. Hiftoire de
cet diablilfement par les Francois , 239. &
fuiv. Fort de la Mint bäti par eux, 240% Hill,
de la prifede la Mine par les Hollandois, 250.
La meine Hilloire par un Hollandois, 25*4.
Reddition honteufedu Chätcau,2Öi. Articles
des Matteres.
de laCnpitülation , ibid. y fuiv. Commerce
des Minois , 264. & fuiv.
Moeurt & coutumes des Negres de laCöted’or,
T. I.277.
Monte ( Cap de) T. I. 81 . Sa defeription fibid.
Roi du Cap puiirant, 82. Etablilfement des
Francois audit Cap, 83. Entrevuedu Roi &
des Francois, ibid. Le Commandant Fran-
cois le fa»t faluer par fes Fufeliers , 84. Safui-
te , ibid, II eil complimentd par le Cumman-
dant, ibid. Regu des Francoisdans leurs Ca-
banes % ibid. Il reyoit des prefens & de l’eau-
de-vie , ibid. Son portraix & fon habil -
lement, 85*. Donne un repas aux Francois
dans fes Cafes, ibid. Sa langue& cellede fes
enfans , ibid. Fertigte du Pays , 86. Carafte-
re <Sr moeurs de fes habitans T 87. Leurs. habil-
lemens, ibid '. Les femmes aiment beauebup
Jadanfe, 88. Maniere de conftruire leurs rnai-
fons,89> Leur commerce, 90. LeurReli-
gion, 92.
M?*r<?'Capitale du Royaume de Jabou,T.I 271.
Moutons de Guinde, T. I. 129. Leur defcri-
ption , ibid.
N.
XJ Affau , Fort des Hollandois,T.I. 270. Sa
defeription , ibid. Comment les Hollan-
dois s’en font emparet , ibid.
Negres , Grand Tirailleurs, T. I. 23.11s parlent
la langue FrancoifeÄ l’enleignent a leurs en-
fans, 48. Negres de la Cöte d’Or , 288.
Leurs habil lemens& leur cara&ere, ibid. &
fuiv. Mailbnsdes Rois & Seigneurs Negres ,
291. Mauicrede faire le pain parmi eux , 292,
Leur
T A B L E
Leur mattiere de faire 1a enifine, 293 Ils font
grands mangeurs, ibid. Leurs repas, lears
boiflons y ibid. Lcurs marchez, 294. Leur
manicre de pefer i’or, 295*. Leur jourdere-
pos, 296. Leur Religion, ibid.. Leur culte
envers les Fctiches , & ce que c’eft, ibid . Com-
ment ils cdldbrent leur Dfmanche , 299. Ils
craignentextrdmement leDiable, 300. Mau-
vais traitemens qu’ils en re£oivent,/£/i. Leurs
Arts & Metiers, 309. Superftition desMar-
chands Negres, 3 1 o. Propret'C de leurs canots
depechc, ibid . Droits qu’ils payentaux Rois
delaCöted’Or , 311. Pr^textede leurguerre,
320. Manierede combattreparmieux , 321,
Geremonie d’une paitf, 324. Leur duretd pour
les biefle2 & les malades, 325. Leurs remedes
dans leurs maladies, 326. Juftice des Ne-
gres de h Cöted’Or, 327. Manieredcfer*
ment parmi eux & peine de l’Accufateur, 328.
Negres differens que l’on traitcau Royaume
de Juda,T. II.101. (sffuiv. Leur different ca-
ra&dre , ibid. Leurs maladies les plus ordinai-
res, 108 (ff fuiv. Traitement de leurs mala-
dies, 109, NecefTited’avoir de bons remedes
& d’habilcs Chirurgiens pour les traiter ,112.
Ils prennent les Europtfens pour des Antro-
pophages, 116. Sentiment des Negres tou-
chant Dieu , 21 f.
Niger, ou Riviere de Senegal, T. I.38.
Noblejfe ( differentes Clalles de ) parmi les Peu-
plesdeGuinde, T. I. 317. Feftind’un nou«
veau Noble ,319. Privilcge de Marchandac-
corde a la Noblelfe , ibid.
Nurmands , Ils n’obfervent pas leurs fermens,
T.L 1 87. Decadence de leur Commerce, 24 1.
Noftrrs*
DES M A T I E R E $.
Uourrhftrjt mauvaffe , caufcfächcufe de la mcf’-
talitddesCaptifs, T. 11. 140.
O.
OR ( CAte d’ ) T. I. 277. Sa lituatioa & fon
dtendue, ibid. Portrait des Negres de cet-
teCAre, 279. Leurs barbes & leuts cheveux ?
2§o. Leer propretd, ibid. Courage de leurs
femmes, 281. Elles accouchen: l'anscrier,
ibid. Leur manidre d’dlever leurs cnfans,282.
En quoiconfifte leur fuperftition , 283. In-
ftruäion de leurs enfans , ibid. Cara&ere des
femmes , 284. Leurs inariages , 286.
Orient , Ville ou Bourg fert de magafin gcndral,
T. I. 3. Sadefcription & fa fituation , 23.
OueJJ'ant (Ifle) T. 1. 18. defeription , fe$
hab'tans, 19.
Qyac, grolle Riviere, T. III. 177.
F.
PAgnt, Marchandifes ,T. 1. 185*. & 187.
Palmes ( Cap de ) T. 1. 1 57- Sa fituation 9\
ibid. Sa Cöte connuc fous le norade Dents*.
6t pourquoi, 158. Caradlere des habirans 9.
159. Leur commerce, 160.
Paxcafan , Capitale de l’Ifle S. ThomdjT.IIIi
3. Sadefcription, 17.
Paris grand & petit , T. 1. 149.
Perdrix , T. III. 306.
Peroquets exceUens ä manger , T. III. 30S.
P he nomene extraordinaire , T. I.70
Ptrogue , cequec’ell, T. II. 98. Avantage d&
!a Piroguelur lecanot, ibid.
Pointts
Tabu
Pointes ( Cap. des trois ) T. 1. 22,7. Son etimo-
Jögie , ibid. Abandonncpar les Prnflicns,/^.
Donndaux Francois par le Roi Negre, ibid.
Afliegd&prispar les Hollandois , 228. Def-
cription da Cap, 230. Son trafic,;^. Moeurs
deshabirans, ibid. Dcpenfes pour rentretieq
duCapäquoife montent, 232. Fautes des
Francois au fujet du Fort des trois pointts,
262.
PoiJJ'ons monftrueux, T. I. 43. Defcriplionde
fa figure,44. Maniere delepdcher Jbid. Poif-
fonsvolans, 71. PoifFon appelld Diable,i76.
Sa defcripcion , 177. Poi/Tön extraordinaire
appelleLnne, T. II. 19. Sadefcription, 20.
Popo ( Royaume ) T. 1 1 . y. Situation de fa Capi*
tal e,ib/d. Caraöeredes Negres dece Royau-
me, 6. Leur commerce, ibid.
Port’ Louis , T. I. Sa defcripdon , 21. Bäti des
ruines de Blavet ,ibid. Defcription de fa Cita*
delle, 22.
Porto Santio ( Ifle) T. L Xi. Par qui dccouverte,
ibid.
Portugals de trois couleurs, T. 1,68. Leurde-
cadencefurlesCöresde Guinde, 146. Chaf-
fez par les Anglois & les Hollnndois, ibid.
Leur premidie entreprife , 24T. Hilloire de
leur Navigation & de leur etablifTemem, 242.
& Jutv. Malläcrcz par les Ndgres, 244. Leurs
cruautezenvers les Francois, 245*. Leur at-
tention pour le choix des Captifs qu’ils ache-
tcnr,T. II. 106. Pourquoiils en achetencau
Royaume de Juda, 138^
Poules Pindades , pourquoiainii nommees , T.
III. 31 6
Brerogative duDiredtcur Francois , T. II. 214
Reponfe-
DES MaTIERE-S
Reponfe du Roi de Ja da aa fujet de cette Prä-
rogative, 2lf.
Vriace ( Ifle da ) Endroit eommode pour pren-
dredes rafraichiffemens, T. II. i ly.Son Port
& fon Fort , T. III. 28. Son commerce, 3c.
Prifepar les Hollandois, 35*. Reprife parles
Portugals 9ibid.
Vrothfe Vailleau , T. I. 3f.
trunier de jauned’ceufs , T. III. 2 p. Prunier
de Moubio , ibid.
^ Ualtti des Ifles de Serreliö'nne, T. I.49.
^Quaqxa Peaples ainfi appellcz par les Hol-
lanaois . & pourquoi, T.I i8f. Lears mceurs,
ibid. Prdcaation pour traiteravec res Peupies,
1.87. Leurs marchandifes , ibid.
Atsde plufieurs efpeces , T. III. 300.
Raye d'une grandeur extraordinaire , T. I,
198. Sadefcription yibid.
Requten (Poiffon) T. iil 49. Precaution pour
«langer la chair de cet animal , 50.
Riviere) T.I. 134. Sadefcription,
t 35*. Aulfement appellfe Seftr e,ibid. Recoa-
noiffance de cette Riviere, 136. Sonentrde,
i37.Caraäere deN Negres qui habitent le long
de cetce Riviere , 38. Leur crafic , ibid, Leur
Religion, 139. Pluralitd des femmes parmi
eux, tbid. Ceremonie iugubre a i’enterrement
d’unmari, 140. Fin deplorabledesFavorites,
143. Loi barbare, ibid . Cer emonies de leurs
Q.
mariagesj
T A I I I
mariages, 144 &’/«/*. Ces Peuples portent
des noms de Saints , ibid.
Rto Sargtcts , 7'. 1.145-. Les Portugals s’en font
emparez für ies Francois pendaut les longues
guerres de la France , ibid.
R'° S. Andrd,T. 1. 1 6y. FertiiitedecetteCöte
ibid. Fruits particuliers qu’on y recueille,iöö.
Cannes ä fucrc en abondancc, ibid.
Riviere aux poules, T. 1 .77. Son dtimologie,^.
Rochelle ( Ddpart de la ) T. 1. 208.
Rofee changeeen infedles avant le lever du So -
leil, T. II. 121. Diffipez par la chaleur du
Soleil , ibid.
Rotttes differer.tesdu Senegal & de Guinee, T.
I.30. Route du Chevalier des M... 31. De-
puis la Rade de Juda julqu’ä l’Ifle du Prince,
T. III 2.
C ^«yi!lagedelaC6ted’or,T.I. 234. S»
fituation & fon Gouvernement, 135-,
Sanamari ( Riviere, ) F.I1I 182. Sadelcription,
ibid.
Sanglien, T. III 29 6. Leurdefcription & Figu-
re , 297. Sangliers aquatiques , 298.
Sentimevsde s Negres rouchant Dieu,T.II.2ty.
Ser ein s de Canaries , T.I.34 Pourquoiainfiap-
pel kl , tbid.
Serpens d’une groffeur & d’ane longucur fi d<5-
mehircfcs qu’ils avalent les hommes & les
boeufs tout entiers fans mächer ,T. 1. 59 Ser-
pens mondrueux , T. 1 i I. 311.
Serpentin , cequec’eft, T. il. 213. Sadefcrip*
tion, 214.
Serretione , ( Riviere ) T. I. 46. Sa largenr , ibid,
Potirquoi ainfi appell(5e , 47. a difterens noms,
ibid. Sima*
DES MATIFRES.
timarouba ( Racine )T. II 124 Hiftoire & pro-
prietd de cette Racine, ibid. Sa defcription,
I2y Ufage& prdparatkm de cette racine, 126.
Sing* ( Poiflon )Sadefcription/r.Il.20.y/»^'*
Sa peche, 21 Manierede ies ;nanger,T.IH 19s.
fejr?/enprodigieufequanute , T. 1.5-9. Leur
adrefTc,6o. Learfureur, 61.
Sucre( Ri viere) T. I 190.
r.
rT* Eneriffe , IfledesCanaries, commentdd-
cou verte, T. I. 31.
Tbo>nc\ ( Ifle de S. ) T. III. 3 Panoafan fa Ville
capitale , ibid. Ignorance extreme des habitans
de cette lfl? für lefait de la Religion, 4. Qua-
litedupays, ibid. Maladies de cette Ille,
Bitios de Cu maladie, cequec’dl , ibid. Re*
inede fpecinquepour cette maladie ,6. Maux
Veneriens & hydropifie, 7. Chaleur cruelle
pendant les nuits de Dccembre, J .nvier &
Fevrier , 8. Deux Etes a Pille S. Thoind , 9.
Terres fertiles en Cannes öelucre, 1 i.Enle-
gumes detoutesefpeces , ibid. Delcription de
laCapitale, 15'. & 17. Fort de S. Sebaftien ä
Panoafan, 18. Attaqud inutilement par les
Hollandois, 19 Fcrtilite eltraordinaire da
pays, 21. Vignesplsntcesdans Plflerappor-
tant trois fois Pannee, 22. La cafiavepain le
plus ordinaire des habitans, 24 defcription du
fruitappelle Cola, ibid. Leur trafic , 2?.
Tieres , leur defcriptionT. III. 283. &fuiv,
Tourtercllcs & Ortolans , T. III. 309.
Trafic d'Oc &d’Efclaves,T. 1. 175-.
Traitement des maladies des Negres, T. II. I IO,
Iromperie für POr , T. L 189. Maniere dela
connoitre, ibid .
Tnm*
T A B L F.
Trompetles d’Yvoire , T. I 307.
V/^/^/braves, oufauvages, T. III. 279.
Veterez , Peuples, T. I. 199. Defcriprion
de lears maifons , ibid. Leurs differentes cou-
tnmes, 200.
Viä'/tre des Ntgres für les Hollandcis, T. f,
216.
^/WdePalmeexceilent, T. I. 49.
Volta, Riviere, Sa defcription , T.1I.2.
X.
XAvier , CapiraleduRoyaumede Juda, T.
II. 36. Elle eil larcfidence du Roi&des
Dir^öeurs des Compagnies des Europeens,
ibid. mal propretc de fes rues , 37* Serrai! ou
Palais du Roi, fa defcriprion , 38. Maifons
des Direfteurs du Commerce 6c leurs Defcri*
prions, 40.
YVoire en prodigieufe quantitd, & pourquoi,
T. 1. 1 $9- & 'foiv. & 1 87.
Tin de la Tuble des Matteres.
APPROBATION.
J' rAi lü par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux un Manufcritqui a pour titre Voyagedu
Chevatier des Marchais d la Cote de Guinee , aux Ißes
voifines £? d Cayenne , crc. Par le R. Perc J. ß. L a-
b a t , & j’ai erü qu'on pouvoit en permettre l’im*
prt.^ion. A Paris le 30, Odobre 1718. M a un o ik,
V Nr
f
t
<
'
*2 %
nT
m -\niO£.or9
* * Conkqil gfaßeral de ta Guyane
\ 0 R.e& Gz>
to
(TiAniOC.org
Conseil general de la Guyane
VO Y AGE
D U
CHEVALIER
DES MARCHAIS
EN GUINE'E.
ISLES V O I S INES,
ET A CAYENNE,
Faic en 1725 > 1 726 & 1727.
Contcnant une Defcripcion trcs exa<fte & trcs ctendue de
ccs Pais , .c du Commerce qui s’y faic.
Inrichi d'ungrand nombr e de carte s & de Figures
en Taiiles douces. ( {
Par le R. Pere L a b a t , de TOrdre des
Freres Precheurs.
TOME IV.
A PARIS,
Chez Prahlt , Quay de Gefvres ,
au Paradis,
M. DCC XXX.
Avec Approbation & ©CfOrQ
Conseil general de la Guyane
£j t h «aM—
/ ' /
ARCKiWES
PfpÄRTEP^.r-s TALES
/
TAB LE
DES CHAPITRES.
TOME ClUATIUE’ME.
Chap. I. T\ £ La Province de Guyanne
I / en general. p. 345
Chap. II. Des Mißt ans de la Partie Me-
ridionale de l’Amerique qui depend du
Gouvernement de Cayenne. 424
Chap. III. La Compagnie Franco’fe de
Guinde prend le parti de fournir des Ne -
gres al’ Amerique Efpagnole. 5 1 5 r
Code Noir ou Edit du Roy , fervantde. Re-
glement pour le Gouvernement & l’Ad-
mwiftration de fuflice & la Police des
Jßes Frartpoifes de l’Amerique , & pour
la difciplir.e & le Commerce des N egres
& Efclaves dans ltdit Pajs. 555
Code Noir ou Edit du Roy , fervant de Re-
glement pour le Gouvernement & l Admi-
nißration de la fußice , Police , Dtfcipli-
ne & le Commerce des Efclaves N egres
Tasledes Chapitrej.
dans U Province & Colonte de la Loiii-
fiattne. 5 5 g
Chap. VI. Compagnie Angloife de l’JJfien-
to des N egres. 6 14
Grammaire abbregce , ou entretien en Län-
gste Francoifi & celles des Negres de
fuda , tr 'es utile d ccux quifont le com-
merce des Noirs dans ce Rojiaume , &
pour les Cbirur-ziens de< Vaißeattx, pour
interroger les Noirs lorfqutls font mala-
des ; ce qui pettt fervir pour ctmpofn
un petit Dtäionnaire.
Fin de laTable du quatrieme & der-
nier Tome.
ferne 4 yagcJP
Cnmvunti
>*%*? '*>*** 6 ^7^
*0 <*,, l r8l o Aaft-» Lrc/ziffatii , ~UL
• Gartet etsictuncchi^ M- • % . Ae Ce,
<-ie Ga /Huf * gg&M <lk ^\v'il'
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Car bei deCittu / ~ .
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P Interieur de la Guiane
cst ineotiu , ^ & <
et en n en a eticere men a/s
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des PP Grillet et Bceluimel
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et mer.*
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II 4 R LE S* DÄNVILLE
Geograpli^ Ord, eJuRoi .
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. / .
34f
V O Y AGE
DU CHEVALIER
DES M-*7
EN GUINEE,
ET ACAYENNE.
SlUATRIE’ ME PARTIE.
CHAPITRE I.
De U Vroznnce de Guy Anne enCe'ntraL
IL n'y a point deProvince danstout
TAmcrique qui cut ete mieux con-
nue que laGuyanne, fi tous ceux qui
ont fait des tentacives pour la decou-
vrir > avoient reufii Jans leurs entre-
prifes.
Ce qui !es y excitoit, etoitle bruit
qui s'etoit rtpandu que ce pais etoit
d'une richefle infinie ; que Tor&Tar-
gent y etoient auffi communs que les
pierres; qu'on y trouvoit des carrie-
res d’Emeraudes & d’autres pierres de
grand prix ; en un mot des richefies im-
tuenfes &r inepuifables, quj fe prefeo-
Jom* Ul* Partie 11. Hh
1^6 V O Y A G E $
coient d ellcs memes, qui fembloient
n'attendre que des voitures pour erre
tranfportes & repandues dans les autres
parties du monde ,qu’elles avoienten-
richies ä Pinfini.
On fuppofoit dans le centre de cet
heureux pais un Lac fameux ä qui on
avoitdonne le nom de Parime , für les
bords duqueletoit une Puiffante Ville,
appellee Manoa del Dovado , ou la Ville
de T orou doree, fi riche qu’elle fern-
bloit n etre bätie que de ce precieux
meral.
Des fuppofitions fi feduifantes avoient
conime enchante les Efpagnols , qui
etoient etablis ä Plfle de la Marguc-
riite , ou les perles qu’ils y pechoient ne
les contentoient pas entierement. L’or
dela Guyanne les faifoit foupirer apres
la decouvertede ce riche pais. Ilsfija«*
voient en gros qu’il etoit fitue au Sud,
mais ils s etoient mis en tete qu’on y
pourroit aller par la riviere de POre-
noque , c'etoit juftemcnt par ce che-
min qu’on s’en eloignoit.
En attendant, Diego de Palamcque
avoitobtenu du Roy d’Efpagne le titre
de Gouverneur de la Guyanne , Del
Dovado & de Pille de la Trinite , qu’ii
re gardoit comme le Chef de ce riche
pais.
en Guine’e et a Cayenne. 347
Diego de Ortasnomme par TEmpe-
reur Charles quint pour cette decou-
verte, avoitfait un armement dequa-
tre eens hommes avec toutes lesmuni-
tions neceflaires , & etoit entre dans la
riviere de Maragnan en apres
differens accidens qu’i) feroit inutile de
rapporter ici . 11 furprit un Canot de
fauvages, dans lequel il trouva deux
pierres qui reffembloient ä des Emerati-
des, dont Tune etoit plus groffequele
poing. Ces fauvages lui firent compren-
dre que Ton trouvoit beaucoup de ces
pierres dans le haut de la riviere &
quantite d’or, dont ils lui donncrent
quelques morceaux.
Encourage par cette decouverte, il
Continua de remonter !a riviere, mais
la plüpart de fes bätimens ayant etc
brifes & ayant perdu prelque tous fes
gens, il fut contraint de revenir für fes
pas, fansavoif trouve le veritable cou-
rant de la grande riviere, qu’i! fuppofoit
le devoir conduire ä ce riche pai's. Il
mourut en retournant en Europe.
Alphonfe de Herrera Lieutenant de
Jeromc Ortal entreprit la meme decou-
verte en & ne fut pas plus heu-
rtux. Il perditfon armement.
Gcnlalur Ximenes de Quefado &
Antoine de ßerreo eurent le meme fort.
Hhij
3 4® VOYAGES
11 entra dans l'Orenoque, y vogua lon£-
tems contre le courant , combätit ä p!u-
fieurs reprifes les Sauvages qui s’oppo-
foientä ion paflage les battit quelque-
fois & en futbattu dans quelques occa-
fions& tout ce qu’il en rapporta futd’a-
voirconnue un certain Caflique nomm£
Morequite qui avoit fait quelques vi-
Tages dans laGuyanne ce qui en avoit
japporte beaucoup d’or. Marque cer-
taine qu'il y en avoit quantite dans le
pai's.
Maisce Marequitte nefe trouva pas
difpofea lui fervir deguide, & les Ef-
pacnols luiayantvoulu faire violence*
i! fit prendreles armes ä fes fujets qui
furprirent lesEfpagnols & endcffirent
la plus grande partie.
Cela n'empecha pas Berreo de rap-
porter beaucoup d’or de fon mallieu-
reux voyage , & cet or fut un appas qui
tenta bien cfautres gens & les engagea ä
faire de nouvelles entreprifes.
Valthor Ralegh Anglois inftruit par
lesMcmoires 6c les converfaiions qu'il
avoit eu avec Berreo refolut de tenter
fortune. 11 saflbcia avec plufieuis gens
riches, il Htunarmement conliderable
& arrivaaux bouchcsde l’Orenoqueen
i 5 y 5 • faute de guide il ne put decou-
vrir le vcritable 6c le granu bras de cette
£N Guike’e et a Cayenne. 5 49
riviere. II entra dans celui qui lui parut
lc plus confiderable ; il les remonta pen-
dantpluficurs jours, & enfin arrete par
des Cataraftes impraticables , il fut
oblige de revenir für fes pas , & ne rap-
porta de fon Voyage que d’av«*>;r veu
de loin une montagne toute blanche qui
lui parut etre d’argent ou de crifta!.
Il nefe rebuta pour ce mauvaisfue-
ccs, il fit un fecond armement l’annee
fuivantequine fut pas plus heureux.
Il en fit un troifieme cn 1616. &
1 6 1 7. & crut avoir fi bien pris fes me-
furcs qu'il reviendroit Charge des plus
precieux metaux & qifil enrichiroit
toute FAngleterre. Cette expedition
fut encore plus malheureufe que les pre-
cedente. Il y perait fon fils qui fut tue
dans un combat contre les Efpagnols,
fesVaifTeaux furent brifees , &ilnere-
vint cn Angleterre qu’avec beaucoup
de peine & pour perdre la tete für un
Echaffaut.
Dcpuis ce tems lä nous ne voyons pas
qu’on air faii de grandes tentatives pour
decouvrir ce pa'is. Les Francois qui font
depuis tant d’annees paiübles poflef-
feursdes cötesde la Guyanne & de la
riviere d’Oiapc k, qui fans contredit
eft celle quu©nduit le plus feuremenc
«laus ie cenue du pa’is, rfont rien fais
Hhij
3 5o
V o y a g i s
quiioitdignedeleurcourage& de leur
vivacite. Enattendant qu’ils fortent de
cette honteufe Lethargie, nous allons
cionner ceque nous avons de plus feur
de cette Province & dts Indiens qui
rhabirci'.t für les memoires de M. ie
Chevalier deMiihau.
Des Indiens & de la Province
de Gnyanne.
A ri viere de Cayenne donne le nom
ä rille dont on vient de faire la
defcription;mai$ cette riviere aufli bien
que llfle & le Gouve; nement qui por-
tecenom, font renfermesdans la pro-
vince de Guyanne.-
On pettt lans fe tromper beaucoitp
lui donner dix degies , ou deux ccns
lieues df longueur de YEll ä fOueft,
ckft ä-direuu capduNord jufqu’ä Tem-
bouchure de la grande nviere de fOre-
ncque. Les Francois cn pofl'edent, ou cn
doivent pofl'eder la partie Orientale,
depuis le cap<k Nord julqu’ä la riviere
de Maroni. Les Hollandois fe iont eta-
blisfur le refte.
Quanta fa largeurNord & Sud, o&
CHAPITRE I.
in Guine’e et a Cayenne. 35 r
n*en a pas unc connoiflancc afllz diitin-
fte povr eninformerle public. Iifau-
droit pour c ela avoir remonte les rivie-
res plus haut que rfont fait fos Peres
Grillet & Bechamel Jefuites, dont j’ai
donne ci devant ic Journal, li faut efpe-
rer que quand la color ie de Cayenne
fera augmer.tee , ils'y treuvera cescu-
rieux & des avanturiers qui decouvri-
ront ce grand pavs, & qui feront plus
heureux que les etrangersqui ont tent£
cettedecou verte.
Cette province renfermeune infinite
de peuples ditferens en langages & en
coutumes. On en connoit un aflez grand
nombre , mais il y en a un bien plus
grand qu'on ne connoit point , & d’au-
tres dont onnef^ait feulement que les
nomsr
Les Aeoquas , les Arianes , les Arma-
gots, les Aramichoux, les Arouaques,
les Arouabas, les Acuranes , les Ma-
prouanes, les Paragottes, les Sapayes ,
les Ticoutous, lesTayeras & les Yayes
demeurent für les bords & aux environs
de la riviere des Amazones»
Les A . enas demen rent für les bords de
teile d’Aprouage, vers la mer, & les
Kouragues fefont places für la meine
riviere dans le haut#
3J2 Voyages
Les Couffaris fonr für la riviere qui
porte ce nom, & qui tombent dans celle
a Aprouague.
Les Galibis occupent le pays qui eft
depuis la riviere de Cayenne, jufqua
celle deSu-rinam.
Les Maprouanes demeurent fur les
rivieres du Cap du Nord , & les Mtu
cabes,
Les Marones font fur la riviere d’Oya-
poc, au-de(Tus|du Fort des Francois.
Les Mercioux font ä cote d’eux auffi-
bienqueles Morious.
Les Majcts habitent le long de la cote ,
& comme leur pays eft fouvent noy£, ils
ont conftruit leurs cabanes fur les arbres
auxpiedsdefquels ils tiennent leurs ca-
nots avec lefquels ilsvont chercher ce
qui leur eft neceflaire pour vivre.
Les Palicours font fur la riviere de
Mayacarre & dans les Savannes ou prai-
ries qui font aux environs de la riviere
d’Oyapoc.
Les Pirioux font dans la riviere de
Coripy ; auflibkn que lesTicoyennes;
il faut obfcrver que le n^m de Ticoyen-
nes eft donnepar ks Indiens memes ä
tous ceux qu’ils ne connoiflent pa-i beau-
coup & qu’ils regardent comme desSau-
vages & des Barbares ; lesOUayestk les
kn OutNE'K et a Cayfnne. 3 ff
©uiampies dcmeurent dans le haut de
la meine riviere,
Voilä vingt fept nations differente?,
qui felon Teftimation la pius vraie-fem-
blabie peuvent faire vingrquatre ä vingt
cinq milleames. C'eft peu pour un fi
grand pays, & pour des gens chez qui
la pluralite des femmes devroit produi-
re des peuples infinimem nombreux,
fommeon le voit für les cotes d'Afri-
que , cü malgre les guerres qui en con-
fcmment beaucoup , & le nombre pro-
digkux d’efclave qifon enleve tous les
jours pour les tranfporter er Amerique,
on voit partout des fourmilieres de
peuples. 11 eft vrai que les Indiens de
la Guyanne ont des guerres les uns con-
tre les aurrcs , & que leurs guerres font
eternelles. l!s ne fijavent ce que c'dlde
faire de pnfonniers; ils tuent fans mi-
fcricorde tout cequitombe entre leurs
mains; apres quoi ils boucanent & man-
gent les corps de leurs ennemis. Mais
ces guerres font affez rares , & par con-
fequent peu capables de aepeupler le
pavs; jaimerois mieux croire que Fes
femmes Indiennes ne font pas li fecon-
des que les Negreffes , 6c cette raifon
fuffiu
Les Europeens ont donne afilz mal &
5 54 Voyac.es
propos le nom des Indiens a ces peuples^
ils auroient du les appeller Ameriquains,
puifque ce vafte continent porte celui
d’Amerique, & qu’on ne lui donne que
tres-improprement celui d’Inde.
Le nom generique qu’ils fedonnent
entre eux ett calina . Ceux des Ifles du
Vent , c’eft a-dire les Caraibes , s’ap-
pellent Calinago. Ces dcux noms ont a{-
fez de raport; ils fignifient dans leur idee
les ger.s d’un meme pays. On pretend
que ceux de la Floride fe fervent du
meme nom. Les Europeens les appel-
lent Sauvages & ne leur font pas plaifir ,
ils s’en choquent depuis qu’on a eu Fin-
diferetion de leur apprendre Tidee qui
eft attachee ä ce nom. Je croi que les
peuples deGuyanne enferoient autant
s'i!s en etoient avertis.
Il me lemble que le nom d’Ameri-
quains leur convient mieux que tout
autre, comme celui d’Europeens con-
vient aux peuples de TEurope ; celui
d’Afiatiques ä ceux d’Aüe & celui d' A-
friquains ä ceux d’Afrique , fauf a y
ajoüter le nom particulier des Royau-
mesou des Provinces, comme celui des
Francois ä tous ceux qui font duRoyau-
me de France, auqucl on ajoüte celui
de Picards.de Champenois.de Gafcons3
en Guine’e eta Cayenne 3 J 1
de Provcn^aux & autres pour deter-
miner plus precifement les Provinces
particulicrcs du Royaume , d’oü font
ceux dont on parle.
Je n’ai garde d’entrer ici dans la que-
ftion que Ton ponrroit faire für la ju-
ftice ou l’injuftice des Europecns qui
ontenvahi lepays des Ameriquains. Je
f<jai que le pretexte de leur faire con-
noitre Dieu , ne pouvoit etre plus plau-
fible; mais pouvoit- Gn excufer les Efpa-
gnols & les autres premiers Conque-
rant des inhumanitez qu’ilsont exerce
für ces pauvres peuples nuds & defar-
mes , qui apres les avoir re$u humaine-
ment, n’ont rc^u pour recompenfe de
leur hofpitalite que les plus mauvais
traitemens, l’efclavage & la mort.
Nos Francois n’ont pas ete tout-ä-fait
fi inhumains que les Efpagnols; mais
on nepeut pas dire auffi qu’ils ifayent
rien fait contre la juftice & contre le
droit des gens, en s’emparant par la for-
ce de leurs armes, desterres, desmai-
fo^is, des biens & fouvent des femmes
& des enfans de ces peuples. Ces vio-
lences ont ete fi outrees, qu’elles ont
port£ ces peuples ä la vengeance, & ä
commettre les meurtres qui ont detruit
deux ou trois fois la colonie deCayenne«
3?6 Voyages
Le premier de ces maffacresarrivaen
s 6 $ 5 ,lorfque Ton forma en France une
Compagnie povir s’etablir dans ce pay s.
Les Francois s'y comporterent fi mal ;
ils commirent tant d’injuftices, de pil-
lagcs, d’enlevemens &de meurtres, que
ces peuples d’ailleurs d’un naturel fort
doux , reduits.au defefpoir, prirentlcs
armes, attaquerent les Francois ä leur
jmaniere, leur drefferent des embufca-
des le jour & la nuit , eclaircirent leur
nombre & enfin les maffacrerent tous.
Ceux qui y retournerent en i 6 4 5 • &
en 1 6 5 2 , eurem ä-peu-pres le merne
fort.
Les Anglois & lesHollandois qui vou-
lurent s’etablir für nos ruines, & qui
ne furent pas plus fages & plus mode-
res que nous , ne furent pas auffi plus
heureux.
M. De la Barre la reprit für les HoU
Jandois en 1 6 64 ; eile fut furprife par
les Anglois en 1 667,8c reprife par les
Francois la raeme annee.
LesHollandois nous enchafferent en
3672, & M. leMarefchal d'Etrees la
reprit en 1 6 7 6 , & depuis ce tems - 14
nous en fommes demeure en poffeilion.
Devenus fages par nos malheurs paffes,
nous avons vecu en paix avec les In-
en Guine’e et a Caenne. 357
diens, & il ne manque a ccrte colonie
que des habitans pour la rcndre unedes
plus floriffantcs qucia France ait jamais
eue.
Les Indiens qui Fcnvironnent vivent
en paix avec les habitans, par les foins
cue les Gouverneurs & les autres OfH-
cicrs fejdonnent de leur rendre jufrice,5e
d'empechcr qirils ne fbient moleftcs par
les habitans a qui d’ailleurs ils fontd'un
d’un tres grand ftcours. On peut dire
meine qifils leur font abfolument nc-
ctflaires pour une infinite de chofes.
Ces peuples, tant ceux qui font nos
plus prdches voi(ins,que ceux qui font
les plusecartes dans les terres , fonttous
d’unc moy ennetaille, bien prife&fans
cefaut. 1! eft inoui d'en voir des boi-
ceux,de boflus,de noues,a-moins que
ce ne foit par acciclent. 11s font d’une
couleur de canelle tirant für le rouge.
11$ viennent pourtant au monde ä-peu
pres comme les autres enfans, leur cou-
leur change cn peude jours, ils devien-
nent de couleur de biftre clair ; le ro-
cou dont on Jes p.int tons les jours,
leur fait prendre la couleur que nous
venons de marquer. Ils font d’un bon
temperamment & propre ä Ja facigue.
Ils fijavent pourtant' fe modere r dans le
travail , & ils aiment le repos atuant que
Taillcs de-»
Iaiicus.
"3 5 3 V o y a g e s
gens qui foient au monde. Ils ont Jes
chevcuxnoirs, longs & gros; ce qui effc
une maique de force ; ils ont les yeux
rioirs alfez bien fendus 6c la vue ires-
per$ante;ils ont peu de barbe par le foin
qu'ilsprennent defe Tarrachcr avec des
coquilles qui font reffet des pincettes
donton fe fervoit autrefois en Europe.
Ils en ufent de meme pour tout le poil
qui croit naturellcment für le corps, &
eela par proprete. Peu de gens au monde
le font autant qu'eux ; ils fc baignent des
qu’ils font fortis de leurs hamaesjeurs
femmes les rouceuent, c^eft ä-dire^qu’elles
les peignent de cette couleur detrem-
pee dar.s de fhuile de carapat ou de pal-
ma Chrifti que les Botaniftes appellent
Ricinus Americanu$:e\\es Ja leur appliquent
depuis la tete jufqu'aux pieds, fe fer-
vant pour cela d'un afEz gros pinceau
de poil. Cette couleur & cette huile
conferve leur peau , Tempeche de fe
crc vaffer , comme cela ne manqueroit pas
d’arriver etant nuds comme ils font Sc
expofes aux ardeurs du Soleil. Cette
couleur 1 s preferve encore des piqueu-
jres des mouftiques & des maringoins
qui font en tres grand nombre & tres-
incommodes dans tous le pays. II eft
vrai qu'elle leur donne une odeur fade
& defagreable, qui n'approche pourtant
en Goine’e et a Cayenne. 3^9
pas de cclle qui exhale des corps des
Negres qui eft infiniment plus forte de
plus mauvaife. Elle peut venir de la fu-
mee dont leurs’cafes font toüjours rtm-
plies , parce qu’ils y ont du feu jour&
nuit. On remarque la meine chofe dans
nos ramonneurs de cheminees, ils con-
tradent une odeur de fuye ä laquelle
les gens un peu delicats ne peuvent ja-
mais s’accoutumer.
Les Indiens vont tous nuds fans autre
chofe pour cacher leur nudite , qifun
petit morceau de toile appelle colim -
left ou c amt ft
Lesfemmcs Indiennes font ä-peu-pres En-
de la taille des hommes , tres faites. EL aic,m,s’
les ont les yeux noirs & bien fendus,
les traits du viLge bien proportionnes :
eiles ont les cheveux noirs , long & en
quantite. II ne leur manque quela Cou-
leur des Europeenes pour etre de helles
perfonues : eiles ne lailfent pas d etre
fortes quoiqu’elles paroiffent delicates;
elles fe rocouent comme les hommes &
font extremement propres ; elles cachent
leur nudite avec un morceau de toile
de cotton broie de rafladeou de petits
grainsde verre de differentes Couleurs.
II a la figure d'une evantaille : elles Tat-
tachent avecun cordon für leurs reins;
dies Tappeilent conion. Lesfcmmes Ca-
$ 6 O V O V A Cr E $
laibas des Jflcs du Vent appcllcnt leur
habillement Camifii , il eft long dedou-
ze ä quinze pouces & d’environ fix pou-
ces de largeur avcc une frange d’un pou-
ce ou deux, attache de meme avec un
cordon au tour des reins.
Lcs cheveux des Indiennes de leGuian-
nc font fort longs de fort noirs& leur
flottent für le dos. Elles ont aux bras
des bralfelcts de raffade bleue , blanche
de verte, de au col des Colliers depier-
res vertes qui viennent de lari viere des
Amazones. C'cfl: cn cela que conliltenc
Ich rs richtfles de leur manificence. J’en
parlcrai plus amplement dans la fuite.
Lcs Indiens de les Indiennes font ge-
neralement parlant d’un naturel doux,
timide, obligeant : iis font hofpitaliers,
quoiqu'affez indifferens, ils nedonnent
pas leurs fervices pour rien, mais ils ne
les mettent pas ä un haut prix, peu de
chofeles contente, parcequ’ils elliment
ce peu bcaucoup. Un paquet de rafla-
de , un couteau , un hame^on , une ferpe
une hache, ou un autre ferrement, eft
un petit trefor pour cux. Avant qu’ils
connufFcnt nos monnoyes & la valeurde
Tor & de Kargen t , ils auroient donne
un fac plcin d'or pourun couteau de
cinq fois. Ils foul mieux inftruits ä pre-
ftnt 3 de c'cii uue faute qu'ou a fait de
kur
fn Güine’e et a Cayenne. 3 6 *
leur en avoir tant appris. On ks accu-
fe d'etrc vindicatifs & jaloux. Le pre-
mier de ces vices vient de ce qu’ils n’ont
pas la connoiflance du vrai Dieu ; &
quant au fecond, je crois que nos Fran-
cois le feroient aatant qifeux , s’i's
voyoient qu'on prit avecleursfemmes 1 es
libertes que nos gens peu difcrets y veu-
Icnt prcndre. Us aiment leurs fcmmes
& leurs enfans. On peut dire que mal-
gre leur ind.iftcrence , ils ftjavent aimer
les Francois qui fc Tont deciarcs leurs
amis & qui leur font quelque bien. Ils
font menteurs , de c’tft un de leurs plus
grands defauts. Ils cn rougiflent quand
on les y furprend ; mais ils ne fe corri-
gent pas pour ccla. 11s recommenccnt un
moment apres.Quoiqu*ils paroiflent fort
Jimples , ils ne laiffent pas de fjavoir
leurs interets & d'eire fourbres & difli-
mules.
La ceremonie la plus marqueede leur
Religion , li tant eft qu’on puifie dire
qu’ils en ayent nne , eft celle de leur
mariage : eile eft fort (impleja voici.
L Indien qui veut epouier une nlle , d« Indiens,
lui porte toute la chafte & la peche qu’il
a fiit dans un jour. Si eile la re^oitc'eft
unc marque quklle agree la reche! che:
eile prend donc les viandes& le p; iflon
& les accommode ä knr maniere & ie
Tome in. 1 1
$6 z Vota ges
mieux qu’il lui eft poffible , & 1 es luy
apporte pour Ton fouper : apres quoi
die feretire chez eile : eile retourne le
lendemain matin ä fon lever, le peigne,
lui frotte les cheveux , la tete & les pieds
d’huile de carapat & de rocou , 3c pen-
dant quelle s’occupe de ce devoir* ils
parlent de leurs amours , ils convien-
nent de leurs faits & fixent !e tems de
la celebration de leur mariage. En at-
tendant le futur epoux avec (es parens
3c fes amis fait de grandes chafles & de
grandes peches. On boucanne les vian-
des & les poiflons qui doivent compofer
le feftin , & la future epoufe avec fes
corapagnes font les boiflons qui doi-
vent faire la meilleure & la plus elfen-
tielle partie de la fete.
Enfin le jouretant venu & tousceux
qui font invites etant arrives , on man-
ge les viandes preparces & on boit fans
mefure ; on s'enyvre ä fenvie des uns
des autres,&on s'eny vre plufieurs fois
de fuite. Leur coutume eil de boire tanC
qu'il y a de quoi boire ; quand ils en
ont pris plus qu’ils n’en peuvent porter
ils s*en debararfent 3c recomniencent für
nouveaux frais. On fait en Canada
des feftins ä tout manger , ceux de la
Guianne font ätout boire, & on obfer-
ve cette loi avec honneur & fcrupule»
enGuine’e eta Cayenne, j 6 3
Sur le ioir la future epoufe va deren-
dre le hamac de fon futur epoux du.
grand carbet au iez de chauflee oü il etoit
& le porte au carbet d’enhaut. La fati-
gue & la boiflon ayant ä lafin endormi
les convies, l’epoux fc rend oü Ton ha-
mac eft tendu; il y trouve fon epoufe ,
& fans ceremonie ils font le rede des
a&es de mariage.
Les Indiens prennent leurs femmes
fort jeunes , quelquefois des l’äge de
dix ä douze ans , & par confequent avant
qu'elles foient reglees. La premiere fois
que cela leurarrive, dies nemanqucns
pasd'en avertir,& auffirot on pendleur
hamac au faite du carbet , & on les obli-
ge d’y demeurer pendant une lune en-
tierefans enfortirque pour des befoins
tres-prcflans , pendant ce tems-la on
leur fait obferver un jeune fi auftere ,
qu'on ne leur donne rien du tout ä man-
ger ; ils faut qu’elles fe contentent de
boire du Ouycon. Il cft vrai qu’on le
fait avec un foin extraordinaire , il efl:
fi öpaisqu’il y a ä boire & ä mangeren
meme tems. Il refLmble ä un amande.
bien epais. Le mois etant fini , on def-
cend la jeuneufe pour la remettre un pcui
en mouvement apres une (I longue in-
acäion , on fexpofe ä. de certaines four-
mis qu’ils appeilentG^r*^o//rä quiles
HijP
VOYAGE
Francois ont donne lc nom de fötirmis
Flamandes. Elles fonr großes & longues
comme le petic doigt;el!es piquent tres-
vivement;il faut etrelndien pour qif unc
de leur piqueure ne caufe pas une fie-
vre violente decinqou fixheures. CFeft
FefFet qu’elles produifent für les Fran-
cois qui enfont piques. Mais pourquoi
leur a-t*on donne le nom de Flaman-
c!es ? Je convicns que ks Flamans font
pour Fordinaire gros & gras , mais ils
ne font pas plus mcchans ni plusäcrain-
dre que les autres peuples de FEurope.
11s piquent, ou fi Fon veut>iis attaquent
ik fe deffendent bien , cela eft vrai ,
mais ils fe trouve des peuples qui pi-
quent aufli bien qu'eux , les hütoires
font pleines de eetce verite*
Voici la Zeremonie qu’on obferve
lorfqu’une femme accouche de fon pre-
micr enfant. Soit qifelles reffentent
moins de douleurs que les autres fem-
mes,foit qaellesayent plus de courage
& qifelles foient plus patientes* on ne
les entend point crier. Cette rüde Sc
dangereufe Operation fe paffe dans le
filence. L’enfant feulpar les er is do; ne
avis de fon entree dans le monde.Q^rl-
ques momens apies famere va le laver
dans Feau froide de quelque rivitre 3
eile fe lave aufli Sc retoune ä fes occu*-
em Guine’e et a Cayenne. 367
pations ordinaires dans le carbet ; iitfy
cft pas quftion d’une femmeen couche,
c'eft für le mari que roulcnt toutes les
fuites de l'accouchement de fa femme.
II lui cft enjoint par la coücume d'en
reflentir les incommodites & les dou-
leurs ; il fc plaint , ce!a lui cft permis
on compatiaux douleurs qu’il reifem; ic
pour le foulager autant qtfil eil polfi-
ble , 011 attache aufiitot fon haraac au
faite du carbet & on Yy etend tont de
fon long. On le vi(ite,on lui temoigne
qifon prend part ä les incommodites ,
on lui faitefperer une prompte gueri-
fon, pourvu qu'il demeure un mois cn-
tier dans cctte littiation,& qu’itobfer-
ve le regime de vie prederit parlaccü-
tume. II eft un peu rüde ä >a verire ,
mais il eft necefiaire, fans cela fenfnnt
fc portcroit mal , peut etre memequ’il
mourroit,ou qu il auroit des defaacs
confiderables , il feroit borgne , boiteux,
boifu , lans eiprit , fans ad reffe , fans for-
ce, fans courage. Que de maux on les
evitc tous, (i le pere obferve un jeune
fevere pendant une lune entiere. I! ifa
garde cfy manquer : on le regarderoit
comme un pere denature. Il demeure
douc pendant ce tems-lä fans manger
quoique c. foic,onne le nouric que de
O uicon j boiifon epaiffe , ra&aichiflante &
}68 Voyages
aifcz nourriiTante pcur Tcmpechcr de
snourir.
Le mois etant cxpire , on le tire de
fon hamac , on le defcend,& apres qu’on
lui a mis de ces großes fourmis für les
bras & qu'ellesles rniont faitenflerou-
tre mefure par leurs piqueures , on lc
fouette bien fort & bien longtems. Ce
feeond remede fait paffer la aouleur du
premier.
On pretend qu’ilsfont tousdeux ab-
folument neceflaires pour degourdir les
bras du malade , qu’un repos d'un mois
doit avoir rendu prefqu'immobiles &
incapables des exerciees de la chaffe &
de la pechc.
Un Indien qui a pris une femme, nc
peut en prendre une feconde qu'un an
apres.
Les enfans des Capitaines en peuvent
prendre jufqu’äfix ou fept. Ce fort au-
tant de fervantes qui ont grand foin de
leur maitre & de leur m£ri> & qui les
accompagnent dans tous leurs voyages.
II y en a pourtant plufieurs, qui pour
n’avoir pas toüjours avec eux cet attN
rail de fcmmes & de mcnage , ont des
femmes & des menages dans les diffe-
rens endroits oüils ontcoütume d’aller
ou pour leur commerce ou pour leurs
grandes chafles.Cela cft comraodepoiy;
eta Cayenne* 5 0
eux, parce qu’ils trouvent des menages
dans tous ces endroits ; mais ce fera toü-
jours un obftacie bien difficile a vaincre
quand ils voudront embraifer la vtri-
table Religion.
II y en a encore une autre auffi diffi-
cile pour le moins que le premier : c'eft
Ieur inconftance & ieur legeretc. II ne
leur faut pas de grandes raifons pour
quitrer leurs femmes , für tout (i eiles
font fteriles : car quand ils en ont des
enfans, ils y font plus attaches. Lesen-
fa ns font leurs richeffes, non pas qu’ils
les vendent comme les Negres , quand
ils ont befoin de quelque marchandife,
mais parce qu'ils travaillent pour eux,
& que leur nombre les rend plus forts
& plus confiderables dans leurnation&
cliez les etrangers.
Des gens mal inftruitsont debite que
les jeunes Indicnnes fe proftituoient
pour un paquet de ralfade , ou pour
quelqu’autre bagatelle femblable. C’eft
une calomnie ; quoiqu’elles foient mat-
trtfles d’elles-memes & qu'el-es puiflent
difpofer de leurs corps comme elles ju-
ge a propos , il eft extremement rare
qu'elles en viennent jamais ä cet exces*
Elles feroient deshonorees dans leur na-
tion & ne trouveroient point de maris*
D’ailleurs dies font mariees fi jeunes »
37© V o Y A 6 E S
commme nous l’avons remarquc d-de-
vanr, qu’ii ny a aucune apparcncc qu’el-
les fe (bient livreesä un plaifir que leur
ägeneleur permettoit pas de connoitre
Elles fom fort refervees & fort mode-
ftes ; dies ont de la pudeur , foit qifel-
les foientdans leurs carbets oudans les
maifons des Europeens , on ne remarque
rien que de tres-regle.
Les femmes ne quittent point leurs
maris quand ils s'eloignent de leurs de-
meures , Sc les maris ont les yeux ou-
verts für eiles , Sc ne fonffriroient pas
qu’elles leur fifient un affront impune-
ment , leur natnrel doux les abandon-
neroit bien vite dans femblables occa-
fions.
Les peres Sc meres ont grand foin de
leurs enfans Sc les aiment tendrement.
I!s les accöütument pourtant de bonne
heureä la fnigue. On a vü qu’ils les la-
vent d'eau froide des qu’ils font nes.
Ils ne les emmaillott; nt jamais , ils les
la ident fe trainer Sc fe vautrer par terre,
Sc des qu’ils peuvent tant foit peu fe
fo tenir , leurs meres les portent für
leur dos , ou ils (e cramponent ä mer-
veille, ou les portent für un bras, jambe
de$ä, jambc de lä. Outre le lait qu’el-
les leur donuent , eiles leur donnentde
tout ce qu’dlcs mangent dies memes.
Qa
en Guineer et a Cayeknä. 371
On ne pcut s’imaginer combien ccla for-
tiiie lcur complexion.
Quoique nous regardions les Indiens
comme des Sauvages , il nc fallt que
nos ide s nous les rcprcfentcnt comme
des betes fans fociete & fans police. 11s
font tres libres ä la verite , & ne crai-
gnent rien tant que la dependance. La
l'ervitude fous quelque noni qu’on la
puiffe mafquer , leur eft odicufe, il xvy
a rien qu'iis n’entreprenent pour s'cn
delivrer ; mais i-s ne laiifent pas de com-
pofer des communautcz libres, & pour
le boTordrc ils reconnoiflcnt des Chefs.
Ccs Chefs nc s’oublicnt jamäis au point
d’abufer de fautorite que les parricu-
licrs leur ont bien voulu confier. 11s fe
regardent comme les peres & non com-
me les maitres de leur troupeau, bien
moins comme leur tirans. Pour leur
commune confervation ils obeilfent i
unfeul ; ils fuiventfes avis plüiot que
fes ordres , & tous ne tendans qu’au
bien general, ils font toüjours d’aeord
lur ce point, quand m£me ils ne le fe-
roient für des points particuliers.
Ils compofent des efpeces de villages
ou de communautcz qui font desamas.
de cafcs qu’ils appellent Carbets , leurs Cirk-ts d«
bätimens coutcnt peu , ils en font eux- ln^CiWB
jnemes les archite&es & les ouvaers*
Tome
$7^ VOYAGES
Chaque famille a le fien & memc plu-
fieurs ; car il en faut pour les femmes
öc pour les cnfans, il en faut pour les
cuilines, & furtout il en faut un bien
plus grand que les autres dans lequel
ils rc^oiventles etrangers qui les vien-
nent voir : c'eft auiTi dans celui- ci qu'ils
font leurs vins Sc leurs rejouiflances.
On appelle ceux-ci Taponiou. Ce font
de grandes hailes foutenucs par des
fourches plantees en terre de diftance
en diftance d’un bois incorruptible
nomme Tapanapiott . Ces fourches ont
neufä dix pieds hors de terre. On met
les fablieres für ces fourches & le faite
für les grandes fourches du milieu. Les
chevrons pofent für les fablieres &fur
le faite ; on y met pour lattes des ro-
feauxou des morceaux de palmiftes re-
fendus , & on les couvre de Tourloori 9
ou de tetesde rofeaux fi pres ä pres&
ft ferees quel’eau despluies ne lespeut
penetrer.
Outre cc Tapaniou , il y a un autre
grand carbct dans lequel on löge , on
travaille, on boit, on mange. C'eft pour
ainli dirc , la maifon commune de toute
h communaute ; fa grandeur repond
au nombre de gens dont elke eft com-
pofee ; il a la meme forme que le pre-
cedent , mais il eft beaucoup plms haut;
en Guine’h et a Cayenne. 575
il a un etage audeffusde celuidu rez-
de-chauflee, les poteaux qui foutien-
nent les fablieres, ont dix-huit ä vingt
pieds dehauteur. Le plancher eft com-
pofe de bois droits appelles Pinors ,
c’eft ä-dire, de palmiftes refendus qui
font emboitees ptoprement & folide-
ment dans les poteaux oppofes, für lef-
quels on pofe pres ä pres d’auttes pi-
nos refendus qui font un plancher uni
& ferme On monte ä cet etage parun
echelle. Si on jugeoit de fadreffe des
Indiens par la maniere dont ils con-
ftruifent leurs echelles ,on n’en auroit
guercs bonneopinion;ilsfe contentent
quelquefois de deux pieces de bois com-
me la nature les a produite , lur lef-
quels ils attachent de diftance en di-
ftance des traverfcs avec des liannes.
Elles demeurent ferment & paralelles
tant que la lianne eft verte , mais des
qifelle eft feche , & que par eonfequent
eile ne ferre plus comme au commen-
cement , toutes ces traverfes baiflent
d’un cote & d’un autre & rendent U
montee difficile , incommode & dan-
gereufe. Des gens un peu attentifs y
rernediroient aifement , en renouvei-
lant les liannes de tems en tems ; ilnc
faut pas demander celaaux Indiens in-
dolens comme ils font. Leur coutumc
Kk ij
5 74 V o y a g e s
eit de n’y toucher que quand prcfqtie
toutes les traverfes font tombees ,
qu'on ne peut plusdutout fe fervir de
Tcchelle.
La fecondc cfpece d’echclle eft plus
fimple & nJen eft pas plus commode ,
inais eile eft plus de peur goüc , parce
qu’elle n’a pas befoin de reparations.
C’cft une große piece de bois teile
qu’on Ta coupe dans la forer. Quand
le hazard lui donne un cöte [un peu
plat , c’cft für celui-Jä par preference
ä ceux qui ibnt plus ronds , que l’on
f'it des entailles ä coups de hachesou
ferpes de troisä quatre poucesde pro-
fondeur für autant de hauteur ou ap-
prochant , dans lefquellcs ont met le
bout des pieds pour monter für le plan-
eher. Cette piece de bois eft enfoncee
en terre <Se pofee ä p!omb;elle cxcede
de quelques pieds le niveau du plan-
eher. Cn voit par cette defeription que
les mains fervent autant que les pieds
dans cet efealier.
C’cft dans cet etage que l’on tend les
hamacs de ceux qui y doivent repofer
pendant la nuit , & que Von conierve
tous les bagages de la famille, c’eft ä-
dire , les pagaras grands & petits,qui
leur tiennent lieu de coffres. J’ai ex-
plique dans tuonvoyage des lfks,fous
f.n Guine’f. et a Cayenne. 3 7?
le nom de paniers caraibes , ce que
c'eft que pagaras , qui eft le nom de
ces paniers chez les Indiens de la Guian-
ne, On y verraleur matierc,leur forme ,
leur conftrudion , leur commodite. Les
le&eurs y auront recours , s’il leur
plait.
Les Indiens confervent dans cette
chambre haute leurs marchandifes *
leurs armes, leurs ferremens& gencra-
lement tout ce qifils ont. Les femmes
ont foin de la tenir tres propre.
C’eftdans le carbet du rez-de-chauffes
qu’ils paflent la journec. Leurs hamacs
y fent tendus, ce font leurs fieges or-
dinales & leurs lits, ils y travaiüent,
ils y fument, ils y converfenc , ils s'y
repofent.
Outre les hamacs , ils ont encore des
Meutets . Ce font des blots de bois mol
en maniere d’cfcabeaux , d’un pied
& demi , ou environ de hauteur für
une largeur proportionnee , auxqiu ls
ils donnentdes figures differentes , dans
la coupe defquelson remarque dudef-
fein & du bon gout.
Les Europeens un peu propres, qui
les vont voir, ont peine ä fe fervir de
ecs meublcS , parce qu’etant toüjours
huileux csr roucoues,il faut s’attendre
a fe teindre de la meine coukurque
3 7 6 Vor agei
les Indiens ä moins o'avoir des habits
donc on fe foucie aflcz peu, pourleur
faire prendre cette couleur.
Les cuifines font toujours feparees
descarbets. Cette difpofition donneun
air de proprete aux maifons & les e-
xempte des ordures & des mauvaifes
odeurs des cuifines.
Maniere Leur manierc d'accommoder les vian-
«i'accommo- des , eft des plus fimples. L’ufage des
dcj,1CS Vian" ragouts li'pernicieux aux Blancs,ne s’effc
point encore introduite chez cux. lis
mangent leurs viandes &c les poifibns
bouiliies ou roties. Ils les boucannent
cu les font griller ; ils etendent les vian-
des & le poifion für les charbons,les re-
lournent ? & ne ies raangent point quJel-
les ne foient bien cuites & meme un
pcutrop. LesAnglois & autres peuples
qui mangent les leurs plutot echauff'es
que cuites , ne s'accomoderoient pas des
manieres des Indiens. Ils fe fervent pour
les boucaner d’unc efpece de gril de
bois elevede pres de deux pieds. Hell
compoie de quatre petites fourches
plantees en terre für deux defquelles
on met des traverfes afiez fortes , &
für ces traverfes des batons plus petits
qui font un grillage für lcquel on etend
les viandes & lc poiflon. On fait au-
tkfibus un feu mediocre qui defkehe
N CuiNE^fi ET A CaVENNE. 377
la viande & la cuit tentement ; Todeur
de fumee qu’elle contradtc , ne les in-
commode point ; nos jambons en Euro-
pe en ont leur bonne part , & on ne les
nieprife pas pour cela. La viande bou-
canee fe conferve affez longtems pour-
vü qu'on ait fohl de la garentir de fhu~
midite.
11s ne fe fervent point de fei ni dans
leur bouilii, ni dans leur roti,on boii-
cane, mais ils ufent en echange d'une
quantite prodigieufe de piment , ou
poivre rouge. 11 faut etre Indiens ou
Caraibe pour pouvoir ufer de leur pi-
mafade, c’eftainfi qu'on appelle du pi-
mat ecrafe dans de feau , ou du jus de
citron. Les Europeens s’y accoutument
pourtant , & allez aifcment , pourvü
qu'on diminue la dofe de celui que
les Indiens employent pour leurs fau-
ccs* Celle- ci eft leur favorite , ou pour
mieux dire leur unique ; comme i!s
n’ontque lestrios manieres que je viens
de dirc, d’accommoder leurs viandes
3c leurs poiflons , ils n’ont aufli que
cette ur.ique fauce. Je crois pouvoir
dire, (ans crainte de me tromper , que
c’eftä cette manicrede vie fimple , fru-
galle, uniforme, qu'ils font redevablcs
de leur fante robufte& de leur longue
vie. II eft vrai que les exces dans la
3 7 § Voy Ae fei
boiflon , ont toüjours ete en ufage chez
eux, ils boivent outre mcfure , quand
ils fentent lcur eftomac pleiti de liqueur
ils s’excitent ä la rendrc , & recommcn-
cent für nouveaux frais. 11s ont pour ce-
la une facilite merveilleufe , il faul
pourtant que leurs liqueurs foient bien
moins malfaifantesqueles notres, puif-
qu’elles ne produifent pas les mauvaii
effets que produifent cheznous le vin,
l’eau de vic & les autres liqueurs fortes
<dont on voit de fi pernicieux effets.
\ Ils ne les connoiffoient pas avant qu’ifa
cuffent commerce avec les Europecnsj
c’eft d’eux qu’ils ont appris ä fe gor-
ger d’eau de vie : car ils ne fe foucient
pas beaucoup du vin. L’eau de vie de
Cannes leur paroit meilleure que celie
de vin , parce qu’elle eft plus forte de
plus violente. C’tft la meiileure mar-
chandife qu’on puiffe traiter avec eux
& c'efl celie qui leur fait plus de mal:
aufli remarque t on que depuis qu’ils
font un ufage immodere de ces liqueurs,
qu'ils fontfujetsä beaucoup de mala-
dies qu'ils ne connoilloient pas aupa-
ravant & qu'ils ne viventpasfi long-
tems.
Ils plument & vuident les oifeaux
qu’ils veulent mangcr. Ils ecorchent de
vuident les quadrupedes; mais pour le
v^g )
Tn Guikb’e et a Cayenne. 379
poiflon,ils le font rotir ou boucanner
ave c fes ecailles , iis ne fervent janrnis
differentes chcfcs dans lo meine plat ;
chaque chofe fe met ä part , 5c la pi-
mentade aufli ä part dans un coüy. Iis
ont peu de vaiflelle de terre.Les grof*
fes calebafles d’arbrcsleur tiennent lieu
de tout : ils en font des bouteilles
qui peuvent contenir jufqu’ä fept ou
huit pintes : eil coupant une calebafle
par fon milicu , on en fait deux ga-
melles, ou deux febilles ä qui ont a
donne le nom de coüis , dans lefqucls
on fert tout ce qui doit etre mis de-
vant ceux qui font ä tabie „ c’eft ä-dire,
le carabou , le langou , les erabes’, le,
poiflon 5c le gibier de toutes les efpe-
ccs. Ils cultivent beaucoup de mahis ,
ou bled de Turquie ; ils en rot ident
les epis entiers , quand il eft encore
tendre 5c plein de lait & le mangent
avec plaifir , il laut avouer que c’eit un
manger delicat & fort fain.
Les Efpagnols de la nou veile Efpa-
gne cn font un lait comme un laitd’a-
mande dans lequel ils mettent du fu-
cre , de Tambre, du mufque 5c autres
ingrediens , qui le rendent extraordi-
nairement delicat. Les Rcligieufes lont
Celles qui reutliiTent le mieux dans cet-
te compolition. Elles n'cft pas encore
NourritureJ
les luii'iii.
38 o Vor agm
dans la Guianne , ni meme chez Ie$
r Boiflonsdes Francois de Caienne.
Indiens, Les boiflons les plus ordinaires des
Indiens, font le Valmod & le Onjcou ;
j’en ai marque ia compofition dans mon
voyage des Ifles. Ces boiflons font aflez
fortes pour ennyvrer. Ce font les fem-
mes qui les font : elles fe fervent de
grandes canaris, qui font des jarres de
terre que Ton fait dans le pays , qui
tiennent fouvent plus de cent pots. Plus
elles fejournent dans ces canaris , plus
elles y fermentent , & plus elles font
violentes ; on leur donne differentes
couleurs ,on en fait de blanches eom-
me du lait, de jaunes& deaouges.Les
femmes Indiennes y font tres adroites*
Quelqueamitiequ’un Indien ait pour
fa femme , eile n’ajamais fhonneur de
inanger avec lui : elles fert fon mari&
va enfuue manger avec fesenfans,
Les Indiens n ont point d’heure fi-
xee pour manger , ni de repas deter-
mine. 11s mangent quand rls ont faini
& boivent quand ils ont foif ; ils ne boi-
vent qu’apres que le repas eft fini: !is
font plus fobres für le manger que für
le boire.
Occupauons L occupation des hommes cfl: d’abat-
ficdcsindien- tre les arbres pour faire les defriches s
ou leurs femmes doivent ferner les ma-
in Guinee et a Cayenne. 3 81
his , les pois & quelques autres legu-
xnes , & oü eiles plantent le manioce ,
ks patates,les ignames,les melons, le
piment , le cotton & le roucou. C’efl
ä eiles ä les entretenir , ä en faire les
recoltes , ä lcsferer ä faire la cuiline,
elever leurs enfans , fervir leur maris ,
faire les boiflons^le rocou,les huiles,
filer le cotton & faire les hamacs , &
elever des volailles qui font leurs mar-
chandifesde traite avec les Europeens*
Les hommes s'occupent ä la chafle ,
a la peche , ä faire des canots & des
armes ; leur adreffe pour la peche efl:
merveilleufe ; ils fe fervent de la fle-
«he pour pcrcer le poiffon , quand les
rivieres ne lont pas trop profondes >ou
que le poiflon ne paroit qif a un ou deux
pieds ious la furface de Teau ; ils pe-
ehent aufli ä la lignedansla mer&dans
les rivieres. Lorfqu’ils veulent faire de
grandes peches , ils environnent lescri-
ques ou petitcs rivieres ou brasdemer
& ils preonent quantite de poiffons. Ces
travaux finis , ils ne fongent plus qifä
fe repofcr , ils palTent le tcms couches
tranquillement dans leurs hamacs avec
du feu autour, & quand ils font bien
las de ne rien faire , ils fe JivertilTent
ä faire doucement des pagaras , des
arcs > des fleches , des montells Sc au-
tres femblables bagatelles»
58z V O Y A G fi s
La Religion des Indiens, cft un mi-
ftere qu’il n’eit pas facile de penetrer,
fupofe meme qu’ils en ayent une ,
ou plufieurs : ils les tiennent envelop-
pees dans un fecret impenetrable. Ce
que quelques Ecrivains nous en ontdit
eit plütöt fonde für des foupgons ou
für imaginations particulieres , que für
aucune realite. J’aimerois autant lire
un traitedes couleurs faitpar unavcu-
gle ne, que ce qu’ils fe font donne la
peine de nous en ecrire. Les Million-
naires ne vont qu’ä tatons dans ce la-
bi r inte obfcur.
M. le Chevalier de Milhau ä qui Id
public eft redevable de ce qu’i! y a de
meilleur dans cette relation & dans
la Carte prefque Topographique de
Cayenne , s’eft donne des peines infU
ries pouren decouvrir plus que les au*
tres & il convient qu’il n’apas etebien
loin dans cette decouverte.
11 avoit un Indien nomme Apjouay
pour Banare, c'eft ä-dire, pour ami,ou
commeon dit chez les Indiens carai’bes
des lfles du Vent pour compere. Cet
homme avoit de l’efprit, du jugement
wdictT dt*de 13. raifon & de la bonnc foi autant
qu’on en peut fouhaiter dans un Indien,
II le venoit voir fouvent , il recevoit
de petits prelcnsdefon ami, & paroif-
pn Guinf’e et a Cayenne. 3 8 3
loit n’avoir ricn de Cache pour lui. M.
de Milhau curieux de f$ivoir fa Reli-
gion, l’avoit mis plufieurs fois für cs
chapitre , fans en avoir pu ricn tirer*
ll croyoit qu’il n'ofoit s’ouvrir , parce
qifil ifecoit pas feul , il attencit qu'il
le vint voir fans compagnie , cela arri-
va enfin. Le Banare vint fcul , M. de
Milhau le carefla plus que de coutume,
le fit boire, lui fit quelques prefens £c
entr’autres unc boutcille d’eau de vie*
Ce moyen lui parut für pour lui delier
la langue, & en effet il tut moins reffer-
re qu’a fordinaire. Le Chevalier de
Milhau apres lui avoir parle de plu-
fieurs chofes , lui dit ä la fin qu'etant
amis depuis fi longtems , il s'etonnoit
qu’il ne lui avoit pas encore fait con-
noitre le Dieu qu’il fervoit. Cette qus-
ftion embarafla flndien , il fit cc qu’il
put pour l’eluder , mais feau de vie
& les prefens delierent enfin fa langue;
& commeil avoit fouvent entendu par-
ier de Dieu aux Miflionnaires & ä
d’autres Europeens qu’il vifitoit , il lui
dit qu’ils avoient tous le meme Dieu,
que c’etoit un Etre bienfaifant & li-
beral, qui repandoient les douces in-
fluences für tous les hommes,qae Ion
excellence etoit inconcevable , qu’il
jouiflbit de tout le bunheur pollible &
384 V O y A C ES
d’une durce etcrnelle, qu'il avoittou-
tcs fortes de perfedions , qu’il etoit
audcflus de tout, qu’il ne craignoit rien,
que rien ne lui pouvoit nuire , ni lui
rien donner. I/idee que vous avez de
Dieu eft jufte , lui repondit le Cheva-
lier, vous devez donc Taimer tout feul,
le fervir , lui demander vos befoins&c
cherchcr ä le connoitre plus parfaite-
ment & embraflfer la Religion qu’il a
etablie dans le monde pour rendre les
hommes heureux & les faire partici-
pans de la gloire dont il jouit dans le
Ciel. Pourquoi donc , dit-on , que vous
adores le Diable qui ne peut vous faire
du bien ? Llndien Tinterrompit furce-
la , en lui difant qu'il etoit vrai que
1’Etre fupreme etoit le Difpenfateur de
tous les biens , qu'ils venoient tous de
lui , mais qifil les diftribuoitä tous les
hommes fans diftindion de ceux qui
Tadoroient , ni de ceux qui ne Tado-
roient pas, parce qu'il ne s’embarafloit
ni d’eux , ni de leurs fervices , qu’ii
n'cntroit jamais dans le detail de leurs
adions, foit qu’elles fuffent bonnes ou
mauvaifes, parce que cela etoit audef-
fous de lui ; qu’il les abandonnoit ä eux-
memes, leur laifToit une liberteentiere
de fe pourvoir des chofes dont ils a-
voient befoin,commc ilsjugeoient ä pro-»
en Guinf/e et a Cayenne. 3 8 f
pos ; qu'il etoit donc inutile de le con-
nohre plus parfaitement , de lc crain-
are , de Tadorer , de le prier ; mais qu’ii
n’en etoit pas de meme du Diable , qu’ils
nomment en leur languc Irocan ou Ma-
pourou , qui etant naturellemtnt me-
chant, envieux, ennemi des hommes ,
toüjours parmi eux , cherchant ä leur
faire du mal, cherchant ä les detruire
& ä les empechcr de jouir des biens que
Dieu leur donnoit , ä caufer la perte de
leurs moiflons& les empecher de reuf-
fir ä la chafle & ä la peche ; excitant
des guerres entr’eux , leur caufant des
maladies & des mortalitez ; que c’etoit
lä les raifons qui les obligeoient deTa-
paifer,dele prier de les laiffer en re-
pos, de ne pas les affliger. Vous voyez
dit-il au Chevalier, que nous ne pou-
vons pas faire autrement ; notre con-
fervation nous y engage.
II fut facile au Chevalier de detruire
ces raifonnemens fauvages & barbares,
il ne manqua pas de le faire & reduilit
bien-töt fon Banare ä n’avoir plus de
reponfe ä lui faire. II fe tut en effet ,
& foit qu'il fut au bout de fa theologie,
ou qu’il s’apenjut qu’il s’etoit trop ou-
vert, foit que la honte de fevoircon-
vaincu,fans pouvoir repliquer,& que
lejs fuperftitions dans lefquelles il avoit
VOYAGES
ere eleve , rcmpechaffent de faire fu-
Tage qu’il devoit de fa raifon , Sc de fe
rendrc , il rompit Ja converfarion & fe
retira , fans que depuis ce moment Je
Chevalier Tdit puobliger de !a renouer.
Les Negres qui font Idolätres, tien-
nent ä peu-pres le meme langage : ils
conviennent des meines principes , &
tirent les meines conftqucnces abfur-
des deraifonnables, & quand on les
poufle ä bout , & qu’on les inet hors
d'etat de repondre , ils difenr pour con-
clufion : Vous etes heureux , vous au-
tres Blancs , vous connoiflez Dieu &
vous le fervez*, & nous autres nous crai-
gnons le Diable, & nous Tadorons par
force.
L’etat deplorable oü fon reduits <cc*
pauvres gens, doit exciter encore plus
qu’il ne fait , le zele des Miilionnaires
d'aller ferner le grain de la parole de
Dien dans ces vaftes pays.Le Fond n’efl
pas mauvais, il faut cn allerarracherles
epines qui le couvrent,& efperertout
de la mifericorde de Dieu , qui veut
que tous les hommes arrivent ä lacon-
noiffance de la verite , & qifils foient
lauves.
Les differentes Religions des Negres,
ou plütöt leurs fuperititions font plus
marquees* Nous l’avons fait voir au
cominencement
en Güine’e et a Cayenne. 387
commencemcnt de cette relation , aa
lieu qu'on ne voit & qu’on ne connoit
ricn decelles des Indiens. Tout fe fait
par coutumechez ces peuples ignorans
& indolens. On n’a point de Religion
etablie ä detruire. II ne s’agit que de
leur öter la peur qu’ils ont du Diable,
& de detruire quelques mauvaifes cou-
tumes qui leur tiennent lieu de Loix.
Les Europeens qui trafiquent ordi-
nairement avec eux, ceux meme que
Tamourdu gain , ou le libertinage a en-
gage de demeurer quelques annees avec
ces peuples ,de vivre commc eux , &:
d’imiter leurs coutumes, conviennent
qu’ils n’ont ni Sacrifices, ni Temples,
ni Minifteres. Le culte qu’ils rendent
au Diable eft arbitraire , il n’eft point
regle ; rien n’eft plus libre & moins
Charge de ceremonies.
Ou fe tromperoit, fi on s’imaginoit
que leurs Piayes font les Miniftres de
leur Religion. Ce font des Medecins,
ou p’.ütot des Charlatans fourbes& in-
terdles qui fe donnern pour des gens
habiles dans la eure des maladies , &
qui pour fe faire valoir davantage me-
lent dans l’application de leurs re-
medes quelques invocations du Dia-
ble , qui eiant regarde comme fenne-
mi irreconciii ible des hommes, eft toiV
Tam UL L 1
Ce qii« c'eft
que lee fia-
yzs.
388 Vovagis
jours confidere comme la premiere
caufe de leurs maladies. On ne peut
pas nier qu’ils n'ayent quelque con-
noiffance des fimples qui ont en ce pais
de tres* grandes vertus. S’ils endemeu-
roient ä fapplication de ces remedes ,
& qu'ils connuffent aflez la nature des
maux& les proprietez des herbes, des
ccorces , des graines, des feuilles, des
Tacines , des gommes & des refines qu’on
peut employer pour la eure desmaux,
&: qu’ils en fiffent une application ju-
fte & raifonnee , il n’y auroit rien que
de tolerable dans leur maniere de trai-
ter ; mais ce font des ignorans &r des
pillards qui n’ont en vüe que leurs in-
terets fordide, & qui ne manquent ja-
mais de mauvaifes raifons, d’excufes ,
pour pallier les fautes qu’ils ont faites.
Tous les Indiens ne font pas Piayes,
comme tous les Blancs ne font pasMe-
decins. II faut bien des ceremonies pour
parvenir ä ce degre de diftindtion. S’il
n’en coute pas tant d’argent que dans
nos Facultes de Medecine , pour arri-
ver ä la robe & au bonnet de Dofteur,
il en coute bien plus de douleur & de
fouftrance. Le tems de Fepreuve eftau
moins de quatre ans. Ils les comptcnt
par le retour de fetoillc appelle la pouf-
tiniere ; car leurs annees n’ont ni naois
j.n Guine’e et a Cayenne. 389
mi femaines,leur fcience ne vapasjuf-
ques-lä.
Cclui qui veut fe faire Piaye,fepre-
fente au Doyen ou Chef de ces Char-
latans. Celui-ci ayantaffemble fescon-
freres , examine le poftulant , s'il eft
fils de Piaye , il eft re^u fans frais &:
fans difficulte au nombre des Candi-
dats. Quand il n'a pas cet avan«ige , ii
faut compofer avec les Anciens , on
ne fait rien pour rien. Ils ont paye
des droits , il faut qu’on lcur en paye
fans cela on a pas les ^qualites requifes.
Les chofes etant accommodees , on
commence ä faire obferver au Candi-
dat un jeune auftere pendant quatre re-
volutions cntieres de la poufliniere >
c’eft ä-dire pendant les quatre annees
que doivent durer les etudes & fa li-
cence. Rien ne Ten peut difpenfer , la
xnoindre infraction gäte tout , il faut
recommencer fans mifericorde , quand
jneme on feroit arrive prefqu'ä la fin
de la quatrieme annec.
Ce jeune confifte ä ne manger d’au-
cune bete ä poil, ni aucun poiflbn qui
ayent des dents ; tous ces poiffons &
toutes les betes ä poil ont trop defub-
ftance & font trop nouriflans ; ils em-
pecheroient les operations intellektuel-
les qui font neceflairespour apprendre
Manier? cii
faireunPiag«
Medecln ou
Gharlatan,
3J)0 VOYAGES
h piaylerie ou jonglerie , comrnc on
dit en Canada^ou ia forfanterie qui eft
des trois parties de ]a Medecine , la feu-
le qui leur eft neceffaire.
Ilsne vivent pendant ce tems-lä que
de eertains petits oifeaux delicats & de
peu de fubftance,que Von tue avec les
fleches ordinaires , mais plus commu-
nement avec ]e Tapire, ceft ainfi qu'on
appelleune fieche,qui au lieu de poin-
te, n^a qifun bouton commcunfleu-
ret,qui ecrafe Teftomacde ces petites
creatures , fans les percer ; encore le
nombre de ces petits oifeaux eft il re-
gle & lYeft pas grand ; il fuffit qu'tl
mangent pour vivrc, & ils ne doivent
pasvi'vre pour manger* On nomnieces
oifeaux Tonornnrßi , non bien grand 3
pour fignifier une chofe bien petite.
Lespoiffons dont ils peuvcm ufcr, ne
font pas plus grands ni plus fubftan-
tiels. On les appelle AarconfTari : ils
font tant foit peu plus longs que leur
nom : ce font des poiiTons d’eau dou-
cq difficile ä prendre ä caufe de leur
peu de volume. On leur.a donne , &
je n’en f<gai pas la raifcn, le nom d’une
gomme ou d’un arbrequiporte la meme
denominatiomCettegomme fort de le-
corce defarbreä peu pres comme l’en-
eens , eile til gluantc avant d'etre fe-
fn Guine’e et a Cayenne. 39t
ehe , peut-etre que ccs petits oifeaux
s’y prennenc commcä de la glu. Quqi-
qu’ii cn foit cette nouriture legere de
prife avcc tant de mediocrite rend les
Candidats fi foibles , ii extennues , fi de-
charnes de fi maigres au bout de leurs
quatre pouflinieres qu’ils paroiflent des
(quclctes animes piütöt que des hom-
nies.
Ce n’cfl pas tout,les Candidats Tont
oblige de faire unvinächaque Lime,
c’eft ä dirc une boiflbn , di ons mieux,
une medecine qui les purge haut de bas
d’une maniere tres-rude. II e il vrai que
lesancicnscn prennent comme les afpi-
rans, mais comme ils font mieux nou-
ris , ils fuppofent plus aifement Lope-
ration & la violence du remede.
Ils fefervent pour fa compofition de
feuilles vertes de tabac. Ils cn pillent
une certaine quantite dont ils expri-
xnent le fuc qu’ils mettent dans de Teau
qu^ils laiflent fermenter pendant deux
ou trois jours, Le meillenr via d’ILu-
rope ne boul de ne Fermente pas com-
mc cette liqueur. Les Piayles anciens
& leurs afpirans s’afletnblent , quand
eile eil cn etat detre bue & la boivcnt
ä plcins coüis, dont les plus petitstien-
nent au meins une bonne pintc. Iis n cn
faut pas bcaucoup pour ies enn} vrev
39* V OT AG E J
£c pourla faire rejetter ; ils recommen-
Cent des qu'ils ont rendu ce qu'ils ont
prisde trop avec des foulemens d'cfto-
mac bien plus infuportables aux afpi-
rans qifaux anciensr Le nombre des
canaris, de liqueur qu’il faut boire, eft
fixe par fanden. II faut !es boire , les
Candidats duffent-ils refter für Ja pla-
ce. Cette liqueur efttres-amere , & if
faut la boire tout de fuite &fans man-
ger-
On conviendra que douze pareiües
medecines par an , valent bien douze
thefes des plus epineufes & douze exa-
mens que Ton puide fubir meme chcz
nos Apoticaires.
Pendant les trois premieres annees ,
ils fuivent leur Profefleur de Botani-
que & ils apprenent ä connoitre les
plantes & les autres fimples. Ils leur
enfeigne auflila maniere de s’enfervir;
mais c’eft pendant la quatrieme que
les anciens ayant examine le CandiJat
& Tayant trouve bien inftruit dansces
premiers elemens : on employe dis je la
quatrieme anneeä lui montrerle fin du
metier, je veux dire la charlatanterie,
la forfanterie & la fourberie qui eft
Tarne de Tart ; c\ft dans ces le§ons
qu'il doit redoublcr fon attention : car
se qu’il a appris auparavant
en Guine’e et a Cayenne. 39$
cu tres-peu de chofe en comparaifon
des fecrets qu’on lui dcveloppe , qui
doivent le rendre recommandable , Ten-
xichir & le faire rechercher.
Quelqüetems avant la revolution de la
derniere pouffiniere, les anciens s'aflem-
blent , le Candidat fe prefente tout nud
& fans etre rocoue & celui qui fa in-
ftruit , ou un des plus anciens lui fre-
langue tout le corps, depuis le col juf-
qu’aux pieds avec une pointe de rafoir
ou un autre fer aigu & tranchant. Cet-
te Operation douleureufe & cruelle s’ap-
pelle Epene dans la langue. Le nom de
frelanguer eft en ufage chez les Euro-
peens qui demcurent dans l’Amerique ,
ils ont invente pour fignifier fcarifier le-
gerement la peau. O11 fait ces fcarifi-
cations de manicre qu’elles coupent
tonte repiderme en maniere de lozan-
ges qui lui tirent une bonne partie du
yefte de fon fang. Cela eft dans Y ordre
«juoique renverfe de notre medecine,
*jui commence par la feignee & qui fi-
nit par la medecine: au lieu que celle
de laGuianne commcnce par de fortes
purgations & fouvent reiterees , & fe
termine par une faignee des plus co*
jieu fes.
II faut que le Candidat fe foit bi cti
®uni de patience. Tout lWroit perdu.
$94 V o r a g e s
s’ii faifoit paroitre la moindre fer.fihi-
lite, s'il remuoit tantfoit peu , s’il laif-
foit echaperle moindre foupir pendanc
le long efpece de tems qu’il eft entre
les mains dccemaitre d’echiqueteur.
Lorfque foperation cft finie , & qu’il
eft toin couvert de fang & de plaies ,
on le conduit au bord d’une riviere pour
le laver. L’un d’eux lui repind defeau
für la tete avec un coiii pendant qu’un
autre le frote vivement avec une poi-
gneede feuilles appell Qe^cbalombo. Cet-
te frixion violente r’cuvre de nouveau
toutes les plaies & en fait fortirle fang
en abondance , apres quoi on l’oint
d’huile de ctrapat , pour empecher les
fcarifications de dcgenerer en ulceres,
on 1c rocoue & tous les Piayesquiont
affifte ä fes examens & ä Ion inftru-
öion luidonncnt chacun foixante coups
de fouet de toutes leurs forces, C’eft
comme on voit un rcftaurant. Ils fe
fervent pour cela d’un fouct com-
pofe de cceurs de palmier trefies Tun
dans l’autre , qui font nes- fouples ßc
tres-forts. Apres cette execution , cn
laiffe le Canuidxit en repos pendant quel-
ques jours , afin de donner ä fes plaies
le tems de fe re fermer & de fe guerir*
11 ne luien reite que les cicatrices qui
Je font paroiftre comme vetu d’un ha-
bit
enOuine’e et a Cayenne. 395
bit de fatin decoupe en lozanges.
Des que la derniere des quatre pouf-
froieres fe fait voir,on le conduitdans
le bois, on cherche un nid de certaines
großes mouches aflez approchantes de
nos guefpes,mais plus großes, plus ve-
nimeufes & li mechantes, que les Fran-
cois leur ont donne le nom de mouches
ians raifon , parce qu’elles font , fans
contredit , les plus mauvaifes du pays.
On lui couvre les yeux avec foncami-
fa pour lui confervcr la vüe qu'il per-
droit infailllblement fi quelqu'une de
ces mouches lui piquoit les yeux : on
rexhorte ä demeurer ferme & ä fouf-
frir cette derniere epreuvequiva met-
tre le fceau a fon bonheur, & on jette
un baton für le nid. Les mouches irri-
ges en fortent auflitöt & trouvent ce
malheureux ä leur portee, dies fe jct-
tent für lui avec fureur , le piquent de
tGUS cötez & lui laiiTent l’aiguilton plein
de venin qu’elles ont ä la partie pofte-
rieure de leur corps, qui dans un mo-
ment lui fait enfier toute la chair de
plus de deux pnuces avec des douleurs
qu'il eit plus aile de s'imaginer qued’e-
crire. Voilä fes provifions , fa robe ,
fon bonnet.Les anciens Piayes lui don-
nent alors la main d’aflociation , le re-
connoiflant Piaye , le felicitent , lecom-
Tonern Mm
3<>6 VOYAGES
piimentant & le conduifant au feftin
qu'il leur a prepare pour les remcr-
ci er de l’honneur qu'ils lui ont fait de
le recevoir & eie Tagreger dans leur
corps.
Si nosCandidjts en medecine etoient
obliges de paffer par de femblables e-
preuves , il y a longtems que la race
des medecins feroit finie : en ferions-
nous plus ä plaindre?Mourroit il plus de
monde ? feroit on plusexpofe aux ma-
ladies?Je ne veux rien decider lä def-
fus, parce que je n'aime pas ä faire de
fa peine ä perfonne.
C'tft apres cela au nouveau Piaycä
chercher de la pratique pour regagner
ce qifil adepenfe pendant fes etudes&
fa licence ; car comme j’ai remarque ci-
devant, on ne le purge, on ne le fouette ,•
on ne le fearifie pas pour rien. On lui fait
payer meme les piqueures des mou-
ches auffi cherement qu'un Apoticaire
fait payer fes drogues. Ce cju'ily ade
com mode chez ces gens , c’eft que
jfaya.nt pas l’ufage de fecriture, ils ne
prefentent point de parties ennuieufes.
Les Piayes anciens reglent leurs hono-
raires felon les faculres du Candidat ,
jnais toüjours d'une maniere que quel-
que bien accommode qu'il ait pu etre,
ä pejne lui refte-ii un camifa > quand U
sn Guinp/e et a Cayenne. 397
fort de leurs mains.Mais ne il lui laut que
des malades pour fe remplumer bien
vite : car de toutes les le^onsqu'or. lui
a donne, c’eft celle qu'ila lemieuxre-
tenue.
Les Indiens vivroient longtems & ils
jouiroient d’une fante parfaite, fi leurs
debauches outrees ne raffoibiflbient pag
lä-deftus ils ne font point du tout rai-
fonnables , & quoiqu'une expericnce
journaliere leur apprenne que ce font
leurs exces de boire qui les tuent&qui
leur caufent la piüpart des nialadies,
dont ils font attaques,on ne voit point
qu’ils fc corrigent.
Je ne pretcnd pas dire qu’ils ne fe-
roient pas fujetsaux maux&ä lamort,
s’ils etoient tout ä fait fobres ; ils ont
contrabte ,comme tousles autres hom-
mes le peche originel & (es fuites fu-
neftes qui font entr’autres la mort &
les nialadies ; mais il eft certain que
leur temperammcnt eft tres-bon & que
leur vie ordinaire fimple & frugale les
dclivre de quantite de maux que V in?
temperance attire aux auties nations.
Ils ont tous des connoiflances affez
ctendues des fimples, & ceux qui font
raifonnables lont leurs propres mede-
cins ; mais le nombre de ces gens rai-
fonnablcs eft aufti petit que dans les
5 <> 3 V o y a g e s
autres parties du monde , & comnre
la mode & la coutume y ontintroduit
Tufage & la neceflite de le fervir des
medecins, les memes raifons ontintro-
duit chez les Indiens Tufage des Piayes,
de maniere que des qu’un Indien eft
malade, il appelle auflitöt un Piaye.Ce~
lui ci ne manque pas d’y accourir ; il
s’informe moins de la maladie du pa-
tient quife livre entre fes mainsavares
Piayes^pour ^ue ^es facultez : il täche de decou-
guerirksnu. vrir adroitement , s’il a des Colliers de
Udics, pierre verte, des Haches , des ferpettes,
des couteaux , un fufil , des hamacs , de
latoile,de Teau de vic & autres chor
fes de cette nature, en quoi confiftenc
les richeffes des Indiens. Plus il eft ri-
che , plus le Piaye trouve la maladie
dangereufe , & plus il voit de furete ä
bien faire fes affaires. Il Pexamine en-
fuite , lui täte toutes les parties du
corps , les prefle , foufle deflus &c en-
fin il dreffe un petit reduit autour du
hamac ou le malade eftetendu. Ce re-
duit doit etreen triangle ifocelle, dont
fangle aigu doit etre ä la tete du ma-
lade: on Pappelle Tocaye , il le couvre
de feuilles, & il y entre avec tous les
inftrurnens de fon metier ren fermes
dans un fac comme une efpece de gib-
giere , & une groffe calebaffe ä la maiu
IKJöinTe et a Cayenne. 309
dans laquelle il y a certaines petites
graines leches & dures aflfez fembla-
blcs a notre poivre. C’eft la le tarn-
bour dont il fe fert pour appeller le
Diable qu’on fuppofe toüjours la cau-
fe des maladies , quoiqifil ait aflfez d’au-
tres affaires , fans s’embaraffer de ceL
les des Indiens , mais n’importe , c’eft
lui , ou ce doit etre lui , le Piaye y trou-
ve fon compte.
Il remue donc fa calebafle, il fait 1c
plus de bruit qu’il peut , il chante, il
appell elrocan 6c Mapourou , quoiqu’il
fache fort bien qu’il ne lui repondra
pas,& pendant deux ou trois heures;
il fait un tintamare capable d’etourdir
& de rendre malade un homme qui ne
le feroit pas.
A la fin il contrcfait ft voix en met-
tant quelques graines dans fa bouche ,
ou en parlant dansune petite calebaffe
& on entend une voix qui dit que le
Diable eft extremement irrite contre le
malade, qu’il veut le faire perir apres
l’avoir tourmente longtems. Les afli-
ftans que cet arret a epouvente aufli-
bien que le malade , pouflfentdes hur*
lemens affreux & conjurent le Piaye
d’apaifer le Diable , en düt il couter
tout Le bien de la famille ; il fe rend k
ces raifons , il conjure le Diable de fe
M m iij
4 60 Vö Y A 6 n
laiffer flechir , lui offrant tout ce qui
efl: dans la ca fe pourvu quYl s’apaife*
LYffiire fe met en termes d’accomo-
ment : la voix repond qu'il lui faut tel-
les & telles chofes ; le Piaye lcsdeclare
Sc auflitöton les lui paffe fous le Tocaye •
11 faut enfuite f^avoir oü cft lc mal 6c
en quoi il confifte. Nou veiles invoca-
tions y nouvelles propolüions , apres
bien des fingeries , la voix repond quYl-
le ne le dira point qu'on neluiait don-
ne teile chofe, de forte qu'il depouille
piece ä piece ce malheureux patient de
tout cequ'ila, apres quoi il (ucce Ten-
droit oü le malade fent le plus de mal,
& mettant dans fa bouche quelque pe-
tits os , ouautre femblable bagatelle , il
le jette hors du Tocaye , diiant voil&
la caufe du mal , allumes vite du feu,
& qifon le brüle,depeur qu’ilneren-
tre 6c foyes für que la caufe de la ma*
ladie etant dehors , le malade fera bien-
töt für pied. Cela arrive quelquefois.-
car fouvent ilne faut que gueriiTima-
gination , pour guerir le mal. Mais il
arrive encore plus louvent que le ma-
lade meurt.
Cependant le Piaye s’en va chez lui
Charge des depouilles de fon patient ,
apres lui avoir laiffe quelques fucs de
Ümples qui font quelquefois un bon
enGuine’e et a Cayenne. 401
CiFet , felon quc lc hazard fordonne.
Le naturel doux des Indiens icur
faitfuporter leurs mauxavec beaucoup
de patience : il eft rare qu'ils fe plai-
gnent , qu’ils crient : on les nourritä
Pordinaire, ils boivenr quand ils peu-
vcnt ä Deu pres comme s’ils etoient en
fanre. Si apres tout ce miftere le mala-
de vient ä mourir , & qu'on en fade
des reproches an Piaye qui Ta traite ,
il a fon excufe toute prete. Vous n’a-
vez pas faic vos prefens au Diable de
bon cceur , ce n'a etc qu’ä regret : vous
lavez mis en colere de nouveau , &
d'ailleurs j’ai connu dcpuis qu'il y a
ün Piaye qui eit fon ennemi mortelSa
qui a fait de plus grands prefens que
les vötres au Diable pour le faire mou-
rir ; ce que vous avez ä faire pour le
prefent eft de vous conferver & de
vous rendre fages ä fes depens.
Les Indiens aiment beaucoup ä voya-
ger , ils fe vifitent , ils afliftent aux
danfes qu’ils fe portent les uns aux au-
tres, ils vont en traite, c’eft ä dite, en
commerce de marchandifes.
LaGuianne eft fi coupeede rivieres iquipag*
& de criques , que la plüpart de leurs
voyages fe font en canot. Ils ne man- v«yag;j.
quent jamais de porter leurs hamacs
ayec eux : c’eft la piece la plus effentielle
'4 Ol V O Y A 6 E $
de leur equipage ; ils n’oublient pif
aufli leurs arcs& leurs fleches de guer-
re , de chafle & de peche ; car ils s en
remettent ä la Providence pour leurs
vivres. Quand ils ont des fuflls, ils les
portent avec eux, ils s'en fervcnt avec
beaucoup d’adrefle. On ne fjauroit
croire combien un fufil les fait refpe-
Äer chez les nations qui n’en connoifl-
fcnt pas Tufage & qui les voyent tuer
des animaux dans une diftance oü les
fl ches ne peuvent approcher,& per-
ccr des boucliers impenetrablerä tou-
tesJes armes du pays. Selon lesendroits
cü ils fe trouvent & les befoins qu’ils
ent, ils s’arretent pour chaffer ou pour
pecher.
S’ils portent avec eux des provifions
de viande ou de poiffon , ils le font
boucanner auparavant de s’embarquer
& les mangent avec une pimentade ,
c’eft-ä-dirc , une fauce compofee d’eau
& de piment ecrafe.
Qjant ä leur pain , ce n’eft jamais
que ue la caflfanne : ils portent encore
avec eux du ouicou dans un panier ap-
pelle couicoucou : ce font lä toutes
leurs provilions.
Des que le Soleil fe couche , ils met-
tent pied ä terre & font des carbets
legers qu il ap^cllenc Aioupas dans IcC-
en Güine’eet a Cayenne. 40 5
quels ils tendent leurs hamacs & fe re-
pofent jufqu’au lendcmain au lever du
Soleil , qu'ils pourfuivent leur route.
Lorfqu'ils voyagent par terre , le
Chef ou le Capitaine de la troupe mar- ^
che ä la tete, & fait avec fl>n coüteau
de petites entailles für les arbres & für
les plantes aupres defquelles ii paffe,
toute fa troupe le fuit ä la file. Ces
marques dont peu d’autres gens qifeux
peuvent s’appercevoir , leur fervent ä
revenir par le meme chemin & lesem-
pechent de s'en ecarter & de s’egarer.
lis marchent fort vite quand ils font
charges. S’iis jugent ä propos de chaffer,
la troupe s’arreteen attendant leschaf-
feurs. S'ils trouvent une riviere ou un
£tang qui ne foit pas gueable, ils cou-
pent des bois mols & legtrs & fontun
radeau qu'ils appellent , qui fou-
vent ne porte que deux ou trois per-
fonnes: le plus adroit eft le pilote , &
paffe a pluneurs reprifes route la trou-
pe, apies quoi ils tirent le Tapa a ter-
re , le cachent dans des brouflailles pour
s'en fervir au retour*
II n’y a point de gens au monde plus
habiles qu’eux , pour fuivre les traces
des gens qui om paffe dans des lieux,
oü d'autres qu'eux ne n marqueroient
aucune impreflion. Tous les Indiens
Maniere de
«pmpter.
404 VoYACF. S
ont la meme fagacite ; on dit m?me
qu’elle eft li grande , qu'ils diftinguent
les traces d’un Blanc de celle d’un Noir
d’avec celles d'un Indien. II eft vrai
qu’ayant l’odorat cxtrem~ment delicat,
il leur eft facile de diftinguer fodeur
du rocou dont les Indiens font peints,
d’avec celle qui fort du corps des Ne-
gres. J’ai appris des Negres,etant aux
Ifles ä decouvrir les viperes pour fo-
dorat , il nc faut qu’un peu d’atten-
tion & de pratique.
Leurs femmes & leurs enfms lesac-
compagnent toujours dans leurs voya-
ges,ä moins qu’ils n'ayent d’autres me-
nages dans les lieux oü ils vont.ou für
leur route , comme cela arrive aflez
fouvent.
i Comme ils n’ont pas l’ufage de l’a-
rithmetique , les doigts dei leurs mains
& de leurs pieds font tous leurs com-
ptes. Q^and ils font au bout de ces
vingt membres & qu'ils veulent ex-
primerun grandnombre, ils prennent
une poignee de leurs cheveux & la
montrent , en difant comme le mede-
cin de Cirano atuant . Ces fortes de
quantites qu'ils ne peuvent exprimer,
s'appellent en leur langue Tapoine , il
ne faut pas leur en demander davan-
tage.
EN GumEE ET A CAYENNE. 40 5
Ils ont pourtant quelque chofe de
plus precis , quand ils fe donnern des
rerdcz vous, ils exprimcnt le nombre
des jours par des nceuds qu’ils font für
une petite cordelette , & tous les ]ours
ils en de ontun, & quand ils font au
dernier , ils voyent que le terme de
leur promelTe eft arrive : 011 l’appellc
gwotta.
Ces peuples tous fauvages qu'ils pa-
roiflent ne laiflent pasde recevoiravec Prangers
politefle ceux qui les viennent voir de bUaC5»
quelque couleur qu’ils foient. 11 fein-
b!e memc qu'ils fcachent ce qu’ilsdoi-
vent aux Europeens plus qifaux au-
tres. Quand ils ne les connoiflent pas
parfaitement , & qu’on n’a pas avec foi
un interprete , ils ont un moyen für
de difeerner leurs amis d'avec ceux qui
ne le font pas.
Des que l’etranger eft entre dans Ic
carbet , on lui prefente un hamac, ou
un de ces petits efcabcaux appelle tnou~
let j & auflitöt le Chef ou le plus appa-
rent du carbet lui apporte de la boif-
fon dans un coui qui tient deux bonne$
pintes. II boit le premier & puis il pre-
lente le coui . Si fetranger prend le coui
& boit, il eft ami:on le regardecom-
me tel ; mais s’il ne veut pas boire , on
le regarde de mauvais oeil. Cela n'arri-
4 06 V O V A G E s
pas , les Europeens font trop fages &
trop polis : ils boivent ce qu'ils jugent
ä propos & font affuresd’etretraitesen
amis.
On prepare cependant le grand car-
bet appelle Taponiou , on y conduit Te-
tranger ou les etrangers : on leur pre-
fente des hamacs & des moulets , & quand
ils font aflis , le Chef des Indiens car-
bette avec eux.
Carbet fignifie une maifon 0 & carbet -
ter fignifie faire une converfation. C'eft
le Chef Indien qui la commence. II
vousdebite d’abord avec une eloquen-
ce naturelle & tres prolixe toutes les
belles qualites , fes adions guerrieres &
celles de fes ancetres , pourvü qifon
foit bien pourvü de patience , ilefl fa-
cile de faire un hiftoire bien nmple &
bien complete de toute une familh.il
paffe tout de fuite auxobligationsqu'il
vous a,ou aux autres Francois & lts re-
leve dans les termes les plus magnifi-
ques. Il n’oublie pasauffi ceque lui ou
fa famille ont re$u de mal & avec une
fincerite & unenaivete qui ne plan pas
toüjours aux ecoutans, il vous dit tout
ce qu'il a für le cceur , il n'epargne per-
fonne. C’eft apres cela ä Tetranger ä
repondre , il le peut faire en toute li-
bcne lans craindre d’etre interrompu ;
enGuine’e et a Cayenne, 407
ils ecoutent attentivement tout ce qu'on
veut leur dire , fans repondre autrement
fignifie oui dans leur
qui veut dire non .
laifant que les hiftoi-
res qu’il racontent , il faut y etre fait
pour ne pas eclater de rire , pendant
qu’ils vous debitent les chofes les plus
abfurdes avec un flegme qui n’efl pro-
pre qu’aux Indiens.
Pendant la converfation toutes les
femmes font cn mouvement pour pre-
parer le repas : elles s’empreffent ä vous
faire bonne chere. Comme on fupofe
que des voyageurs ne manquent pas
d’appetit , eiles apportent au plus vite
ce qu'elles ont prepare , viande , poiflon,
caflave , fruit , boiffons , rien n’elt epar-
gne. Elles vous fervent avec une at-
tention & une modcftie qu'on ne fj&u-
roit aflez louer.
Si fetranger veut faire queique fe-
jour chez eux , elles ont un foin de lui
tendre un hamac dans le carbet & d’y
faire du feu ; mais c’eft une calomnie
des plusnoires, ce que quelques voya-
geurs ont rapporte, qu’apres que fe-
tranger eft deshabille & couche , elles
fe gliffent dans fon hamac. Quoique les
filles font entierement maitrcfles d'eN
les-memes 5 & qu elles rfayent point dq
que par Tere qui
langue , ou par i
Rien n’eft plus 1
Diverfitc
t islangne-s.
408 V O Y A G E S
Religion qui les gene für cela : dies ont
naturellement de la pudeur, & fi quel-
ques unes fe Tont oubliees jufques-lä ,
ce n'a jamais ete eiles qui ont rait les
premieres avances. Les Europeens eil
ont pü feduire,on ne le peut pas nier$
mais il eft Jinoui que les Indiennes les
ayent recherche les premie es.
On demeure chez eux tant qu’on
veut : l’hofpitalite eft une loi inviola-
ble chez ces peup!es,& quand on leur
fait quelques prefens en fe retirant>on
peut etre affure qu’il fera grave für les
tables de leur memoire aveedes cara-
ßeres ineffa^ables.
Les langues des Indiens font aufli dif-
ferentes que leurs nations. Souventdes
peuples qui font aflez voilins ne s’en-
tendent pas. Ce feroit une incommo-
dite prodigieufe pour eux-memes&
pour les etrangers , s’il n'y avoit pas
deux ou trois langues que Ton peut
appeller generales , qu’ils entendent
prefque tous , ou du moins tous les
chefs.
Lapremierc eft celle des Galibis. Elle
eft en ufage depuis Cayenne jufqu’a
TOrenoque.
La feconde eft celle des Otiajes : ou
la parle & on fentend depuis Cayenne
jufqul Ouyapok & par de-iä jufqu i
Matakarc,
in Guine’e et a Cayenne. 409
La troilieme cft celle des
©n la parle dans toute la riviere des
Amazones.
Les Miflionnaires Portugals la f$ a-
vent & obligent tous leslndiensde leurs
diftrics de ia parier. C’eft une commo-
dite pour eux & pour leurs peuples ;
autrement ils feroient oblig^s efem-
ployer toute leur vie ä apprendre les
langues desdifferens peuples qu’ilsdoi-
vent inftruire.
Les Indiens , quoique d’un naturel
doux & paißblc , ne laiffent pas de fe
fouvenir des injures qu'ils ont re$u &
des torts qu’on leur afait. Ils fontvifs
für l’article de la vengance & la pouffent
jufquesoü eile peut aller & par de-lsb
11s fe fouviennent d'une vieille in jure s
s'ils fe trouventen etat de fe venger ,
ils courent aux armes. Les Gouverneurs
Francois les cmpechent , aucant qu*ils
peuvent d’avoir des dcmeles avec les
nations qui nous font amies , & il cft
rare qu'ils ofent contrevenir aux ordres
qu’on leur donnc lä-deffus ; maison les
laiflfe en pleine liberte d’attaquer celles
qui nous font indifferenteste les bat-
tre,ou de fe faire battre. La politique
veut qffon leur permette de s’affoi-
blir cux-memes, atin qu’ils nous don-
nern moins d'ombrage & quils foien;
4io V o y a g e s
moins en etat de nous nuire.
Lors donc que lc Chef cTune nation
croit avoir de juftes motifs de faire
^ . la euerreä une autre nation , il allem-
2%dicm. ble tous les Capitaines de la nation ,il
leur fait un grand feftin qu’ils appel-
lent un vin , & quand la boifldn a bien
monte ä la tete de toute raffemblee, il
leur declare les fujets de plaintc qu’il
a contre la nation qu’il a deffein d’atta-
quer ; lui & tous les convies fe barbouil-
lent le corps de rocou & de genipaqui
les noircit , ils fe parent de plumes
rouges de Flamans,dont ils fe fontdes
couronnes & des ccintures , & dans cet
equipage guerrier , ils fe rendent au
Taponiou , oü ils font fun apres l’autre
leurs dances de guerre,
C'eft-lä qifils chantent la gloire de
leurs ancetres & la leur , qu'ils vantent
leurs belles a<ftions,qu'iisexagerentLe$
tortsque leurs ennemis leur ont fait ,
& qu'ils sexcitent ä la vengance. Les
etrangers qui fe trouvent ä ces fpe&a-
cles fans les avoir connu auparavant , y
font aifement trompes,on les prend pour*
des braves du premier ordre, ilss’ima-
ginent que la valeur leur eft naturelle»
qu'ils courent ä la gloire ä pas de geant,
que la confervation de leur vie eft ce
qui les embaraffe le moins : mais fuf-
pende*
fh Guine’e et a Cayenne. 41 r
pendes votre jugement , iuives les 8c
vous veires ce qifils font.
Le jour marque arrive, ils font plus
timides que des lapins, ils ne marchent
que la nuit , ä peine ofent ils refpirer
de crainte d'etre decouverts. Si par un
cas imprevü ils renconrrent leurs en-
nemis , c’eft ä qui s’enfeira le premier
& le plus vite : le champ de bataille
refte toüjours vuide. On n’aj-amais con-
nu en ce paysde’bataiilerangee, jamais
de duel,de combat fingulier; toute la
bravoure confifte dans les furprifes.
Quand donc il arrive que fans avoir ete
decouverts , ils fe trouvent pres d’uu
carbet de leurs ennemis, ils Tenviron-
nertt bravement fans bruit 8c font plu*
voir für le toit qui n’eft compofe que
de Cannes feches, une grele de fleches
au bout defquelles il y a un gros pelo-
ton allume Dans un inftant le feu prenci
ä cette couverture combuftible , & con-
traint ceux qui font dans le carbet d’en
forrir avec precipitation fans armes &
fans d^ffenfes pour ne pas etre brüles*
Kos braves alfaillans les re^oivent ä
coup de botitou ou de coutcau , ils lient
ceux qui font moins de reliftence , ils
tuenttout le refte fans diftindtion.
Ils ne donnoient quartier ä perlonne
avant que les Europeens fuflent etablis
Jomc UU N n
4 * * Vota g hs
dnns lc pays : ils Tont moins cruels a
prefcnt, ils leur vcndent ies prifonniers
qu’ils font , qui ne font pour 1 ordinai-
re que des femmes & des enfans & des
vieillards. Mais ils ont conferve leur an-
cienne coutume,qui eft de boucanner
& de devorer comme des betes feroces
les corps morts de leurs ennemis. Cela
fe fait für le lieu , s’ils ne craignent pas
d’etre furpris par le refte de la nation
ennemie ; car für le moindre foup$on
qu'ils en ont , ils delogent au plus vite
& plus charges de la gloire d'une fl
belle expedition , que du butin que le
feu a tout confomme , ils reviennent
triomphans chez eux , & voilä l’expe-
dirion finie.
Si la perte que les ennemis ont fait
en cctte furprife , n’tft pas bien confi-
dcrable, ils s'affemblent ä leur tour &
tacher t de leur rendre la pareille ; mais
s'ils ont tant perdu de monde , qu'ils
ne fe trou vent pas en etat de fe venger,
eeux qui reftent , envoyent quelqu'uns
de leurs vieillards, qui font toüjours
les principaux d’entr'eux , qui viennent
faire des propofitions de paix. On les
ecoute favorablement , & rancune te-
nante, comme en Normandie, on con-
fent ä une paix qui doit durer , felon
la coutumc du pays , jufqu’ä ce qu'on
enGuinf/e et a Cayenne. 415
fe trouve en etatde la ronipre. On in-
dique unc aflfemblee , ou un vin qui en
doit etre le fceau.
Les Sauvages du Canada , de laFlo-
ride & de route l’Amerique fepten-
trionalle , font bien d’autres gcns que
ceuxde laGuiaune. Leurs villages font
environnes de bonnes paliflades : on n'en
approehe pas impunement , avant me«
me qu’ils euffent l’ufage des armes 4
feu que les Europeens ont eu findif-
cretion de leur fournir , ils fijavoient
fort bien fe deffendre dans leurs en-
ceintes , quand on lcsy atcaquoit. Q loi-
qu’i’sne negligeallent pas les furprifes
ils alloient chercher leurs cnnemis , &
les attaquoient ä front decouvert ; les
relations de ces pays font pleines de
leurs belles adions, & nos Francois Ca-
Indiens ont donnedes marques inHnies
de la bravoure qui femble etre natu-
relle dans cc pays lä. II feroi't ä fou-
haiter qu’il en vint unbon nombres’e-
tablir dans la Guianne. Ils font, entre-
prenans, grands cotireurs de bois , ils
auroient bientot decouvert tout le pai’s,
ils le parcouroient , y etabliroient le
commerce & auroient bientot renco-
gne les Portugals & les Hollandoisdans
les bornes dont notre trop grande faci-
lite ieur a permis de fortir.
M m i j
414 V O y A G E S
J’ai deja remarque que les Indiens
n’ont pas l’ufage des caracteres de Ta-
rithmetique ; Hs n’ont pas auffi ceux de
recriture.de forte que fon chercheroit
en vain chez eux des loix ecrites , des
ordonnances , des annales. En echange
ils ont la memoire excellente, c’eft un
rcpertoire fidelle ou ils trouvent tou-
tes les coutumes de leurs ancetres , ce
qui s’eft paffe parmi cux dans les tems
les plus recules, les evencmens des guer-
res qu’ils ont eu entr'eux & avec les
Europeens. Un homme qui ffauroit
bien une des trois langues generales x
dont j’ai parle ci devant, & qui auroit
le fecret de les faire jager & la patience
de les cntendre, feroit une hiftoire fuii-
vie de tout ce qui s’cft paffe parmi cos
peuples depuis bien des fiecles : il fo
roit aflfure de trouver jufqu’aux moin~
dres circonftances , ils n’y varient jau-
mais , les plus petites minuties ne leur
echapent pas.^
Ils n’avoient autrefoisaucune portion
de tcrre en propre , tout etoit commun.
De puis que le^ Frai ^ois fe font etablis
d*ans la terre ferme, & qu’ils ont e*e
oblige de leur ceder les terres 011 ils
avoient accoutumes de faire leurs aba
tis , ils ont juge ä propos de prendre
comra e eu* des conedlions du Gqu-
in Guine’e et a Cayenne. 41 $
verneur de Cayenne & du Com mi (Fai-
re ordonnateur , ccla les met ä couvert
des entreprifes que les Francois pour-
roient faire für leurs terres. En effet
perfonne n’ofe y toucher que de leur
plein gre ; maiscomme ils n’aiment pa3
trop notre voifinage , le moyen für &
honnetede les faire reculer , eft d s’ap-
procher d’eux & de s'etabiir für les li-
mites de leurs conceffions. Ils fe reti-
rent plus loin* c fans quereile ni proces
ils cedent le terrain donton juge apro-
pos d’avoir befoin.
Leur naturel doux & les avantages
qu’ils tirent du commerce qu'ils onc
avec nous, les portent ä vivre en bon-
ne intclligence avec nous, & les Offi-
ciers du Roi ont un tres grand foin
qu'ils ne (oient point vexes parlestrai-
teurs qui vontchez eux , ni par leurs
voifins & par leurs elclaves. On leur
rend juftice desqu’ils la demandent , &
on 1 exerce aufli für eux , quand ils tom-
bent dans des fautes confiderables. II y
a quelques annees qu’un Indien ayant
tue un Francois , on le fit pendre Fans
que cela caufat aucune emotion parmi
eux. Peut etre qu’ä force de nous fre-
quenter , ils changeront Kurs maeurs 5
fe poliront & deviendront plus labo-
rieux. Ce feroit un ayantage pour eu*
& pour nous.
4t 6 Voyages
On a foin d’entretenir une paix pro-
fonde entre ceux qui font nos allies ,
quand il furvient quelquc differend en-
tr’eux, on commence d'abord par leur
interdire les voyes de fait & enfuiteon
les accommode , obligeant ceux qui
ont tovt de faire une fatisfa&ion raifon-
nable aux offenfes. On confirme fac-
commodement par quelques bouteilles
d’cau de vie qu’on leur fait boire , &
on les renvoye contens.
Ils meprifent les richefles , mais ils ne
font pas infenfibles aux honneurs. Le
titre de Chef ou de Capitaine les con-
tente autant qu’un bäton de Marechal
fatijfait un Officier General qui a ren-
du de grands fervices ä TEtat. Onain-
vcnte depuis quelques annees une mi-
niere de contenter leur ambition , qui
fans etre d'une grande depenfeau Rci,
leur donne un relief auquel ils font
treS'fenfiblcs : c’eft de leur donner de
ces longues caunes comme en portent
les Courcursavec une poignee d'argent
für laquelle foivt les armes de France«
Les Chefs ou Capitaines qui fe voyent
decores de cette marque de diftindhon,
s’eftimcnr infiniment honores , les au-
tres Indiens les refpcärent , & comme
c’eft un titre d’alliance qu’ils ont avec
nous & de la proteßion qu’on leur
mn Güine’e et a Cayenne. 41 7
Corde , cela les attache ä notre nation
plus qu'on ne peut croire , & plus qu’on
n’ofoit Tefpcrer de ces peuples indo-
lens & volages.
Le fils aine d’un Capitaine fuccedeä
fon pere, quand il vient ä mourir. II a
foin de venir fe faire reconnoitre en
cette qualite par les Officicrs du Koi ,
& de faire un grand vin aux principaux
de fa nation , de fes voifins & de fes al-
lies , pour leur notifier le pofle oü il
eft arrive & pour renouveller leursun-
ciennes alliances. Apres cela il ne fongc
qu’ä vivre doucement au jour le jour ,
fans s'embarafler du lendemain.
Leurs plus grandes richcfles confi- Pisrrcxtö-
ftent dans les Colliers de pierres vertes ««•
qui leur viennentde la riviere des Ama-
zones. C'eftun limon qu'on peche dans
le fond de quelques endroits de ce grand
fleuve. Il eft mol quand on le tire de
l'eau : ils lui donnnent lesfigures qu’ils
veulent lui imprimer , fans peine ;mais
il durcit bien vite & prend une durete
des plus grandes. Us en font des Colliers
qui font toüjours compofe d’onze ou
de treize pieces. Celle du miiieu a toiU
jours la figure d’une grenouille 011 cra-
paut, les autres font plates , ou rondes
comme des cilindres. Elles font percees
daas ku* miiieu afin de pQuvoijr et re
4t 7 VOYAGES
entilees & faire un Collier dont les horru
mes & les femmes fe parent le col : le
crapaut leur tombe für la poitrine.
Ces pierres font fpecifiques pour gue-
rir fepilepfie ou le mal caduc , ou du
moins pour cn oter & fufpcndre tous
les accidens tout autant de tems qu’on
les porte für foi & qu’elles touchent Ia
peau. On a en Europetant de preuves
inconteftables de cette verite , qu il fe-
r )it inutile de Urfairettr ä la prou-
ver. II y a ä Paris de<* perfon nes de di-
ftindtion que ce mal aftligeoirau point
de ne pouvoir parcicre , qui n’en ont
pis re^u la moindre incomraodite de-
puis qu’ils portent une de ces pierres
für leur poitrine. Qaand on ne peut pas
en avoir une entiere , il fuftit d’en avoir
un pctit eclar enchaife dans une bague
de miniere que la pierre touche la peau,
D’autres fe font faire une rncifion au
gros du bras,& font mettre feclat en-
tre la peau & fepiderme. :on y fait un
poi u pour Tempecher de tomber&on
ert: für de ne le pas ptrdre & de lui voir
produire le meme effet.
Je ne fj li fi cette pierre ne foulage-
roit pas les perfonnes qui ont des va-
peurs. J’ai des raifons pour le croire ;
mais eiles ne me paroiflent pas afllz con-
Yainquantes pour en aflurer le pubic.
Ce
TO GuiNE* £ ET A CaYENNE. 4 l 8
Ce feroit une experience digne de rat-
tention de Meflieurs de TA cademie des
Sciences.On peut s*en raporter ä lade-
cifion qu'ils en donneront.
U ne autre propriete de la meme pier-
re,& qui n’eft point equivoque, mais
autant fure qu’aucune chofe puifte 1 e-
tre , c’efi: de guerir la retention d’uri-
ne , ou du moins d'en furprendre les
cruels efforts autam de tems qu’on la
porte für les reins & qu'elle touche la
peau. Un des premiers qui en a fait Tex-
perience , c’eft LeSieur Moreau Chirur-
gien niajor de Cayenne. 11 fouffroit
depuis bien des annees des douleurs qui
1-e reduifoit louvent ä Textremite. II
avoit employe inutilement tous lesre-
medcs que la Medecine donne en fern-
blables occaficns ; c'etoit toüjours ä re-
commencer ; il y auroic enfin fuccombe
fi une perlonne ne lui avoit enfin con-
feille d'attacher une de ces pierres a
nud für ces rcims. II le fit & depuis
plufieurs annees qu’il la porte , fans
employer d’autre remede, ni aucun re-
gime particulier de vivre , il n’a pas
fenti la moindre attaque de cemal.
Ces pierres font d’un verd fort pale,
eiles font tres-dures & affez pefentes
pour leur volume. Leur durete & le
peu d’induftrie des Ind iens me perlua«
Tont. m. Part. II* Oo
Vill*
danks
l^ditas*
419 Voyagej
dent qu’ils leur donncnt les forme*
qu’elles ont ici , qu’ils les percent quand
le limon eft encore tout tendre &: que
l'air ne Ta pas encore durci.
Les Indiens en ‘font un grand cas. Un
Collier d’onzeou treize pierrcs, eft par-
mi eux le prix d’un efclave. Elles fe-
roient pius communcs qu dies ne iont
fans la mauvaife ooutume qu’ils ont
de les enterrer avcc les corps de ceux
qui les ont porte. On en trouveroit
beaucoup , fi on fouilloit les fepultures.,
rnaisoutrequeceleroit un facrilege qui
les porteroit pcut-etre a de grandesex-
tremitez. II pourroit pcut-etre arriver
que ces pierrcs auroient perdu leur
vertu en fejournant cn terre avcc la cor *
ruption des cadavres-
Les*Portugais qui font maitres de la
riviere des Amazones, en ont plus ai~
femcnt que nous. Ce qudl faut obfer-
ver eft d’en avoir qui ne foient pas con-
tre faillis ; on pcut les eprouver cn les
pofant für la poitrine,ou für la tempe
d’une perfonn£ qui eftdans ksconvuL
lions de ce mal : car ii elles Iont vraies,
le malade revient auflitöt & faccident
ccfle.
& Les Indiens font affe^ fouvent des re-
ies jouiflances qu'ils appellent vins. Ces
fetes font accompagnees de danfes Sc
ENÖuINe'e ET A CAYENNE. 42 O
de bales , ils fe 1 es portent les uns aux
autres , c’eft-ä dire une nation ä unc
öutre, & par ce moyen , ils entretien-
nent Tunion & la bonne intelligence
entr'eux.
Ils n’ont point d’autres inftrumens
que des flutes qu’ils appellent cinat ;
eiles ont trois pieds de longueur, dies
n'ont qu'un trou & pour emboüchure
une anche coramc nos hautbois , cha-
que flute n'a qu’im ton ; mais ils ont
toujours huit flutes au moirs 3c fcu-
vent plus de cinquante qui fuffifent
pour faire les huit tons de la fimpho-
nieaufon de laquelle ils danlent. Leurs
danfes ne font , ä proprement parier,
que des marches dans lefquelles ils bat-
tent des pieds en fe balamjant de cote
& d’autre , comme s’ils vouloient con-
trefaire les boiteux. Cet exercice ne les
echaufferoit pas beaucoup , s'ils n'y
donnoient pas dix ou douze heures de
fuite (ans difeentinuation. II fautetre
Indien pour iuporter cette fatigue.
Ils fe convient ä ces hals & aux fe-
ftins qui les luivent avec ceremonie ,
& en envoyant les flutes ä ceux qu'ils
prient 3c qui doivent etre les limpho-
niftes. C^ux-cietant arrives aurendez-
vous avec les danfeurs , fe cachent dans
le bois a deux eens pas du grand car-
4is Voyaghs
bet , tous les autres fe cachent des qu’ite
entendent le prelude des flutes; carils
croyent par une fupcrftition , dont il
ne fera pas aife de les faire revenir , que
le premier qui voit les danfeurs & les
f mphoniftes , quand ils fortent du bois,
mourra infailliblement dans fannee.
Ils dcbouchcnt tout d’un coup, jouant
& fautant , & viennent au grand car-
bet.T oute faffemblee qui lesattend fort
en m.'iuetems des lieux oü ils s’qtoient
Caches , 6c ils entrent en foule , fans
compliment ; on fe met ä danfer , 6c
quand les uns 6c les autres font las ä ne
pouvoir plus fe foutenir ; on s’aflied ,
on mange & on boit jufqu'ä ce que
tous les canaris ou jarres remplis de li-
queurs, foient vuides. En duffem -ils
tous crever , il y va de leur reputation
& de leur Honneur qffil n’en refte pas
une goute. Ils font accoutumes ä rcn-
dre aifement ce qu’ils ont prisde trop,
6c ä recommencer für nouveaux frais
dans le moment. Les vapeurs que la
boiffon leur envoye ä la tete, les eny-
vre ä merveille , ils tombent les uns
apres les autres dans un profond fom-
meil qui dure d’autant 'plus longtems
que ces vapears plus epaiffes que ed-
les de la bierre, font plus d jfHcilles ä
fe diffiper.
en Güine’e et a Cayenne. 4 1 1
11$ mangent en fe reveillant , & ca
craignent pas de manquer de vivres 5
parce que ceux qui onr invite la Com-
pagnie, ont eu foin de faire de grandes
chaflfes & de grandes peches, afin d’a-
voir eil abondancedu gibier&dupoif?
fon , & que les femmes ont amaflee de
la caflave , des racines & des fruitsau-
tant & plus qu’ils n’en peuvent con-
fommer.
Pour fordinaire ces ceremonies fe
font ä la mort de quelque Capitaine,
ä rinftaiation d'un autre , ou pour quel-
qu’autre raifon importante,
On indique avant le depart des con-
vies , le lieu & !e tems de.rafiemblee
prochaine ; on fe (epare bons amis, &
on envoye les flutes ä ceux qui font
pries d’etrc les danfeurs & les iimpho-
niftes.
Malgre Pindifference & l’indolence
que Von remarque dans les Indiens, il
faut pourtant convenir qu’ils donnent
de grandes marques de douleur quand
quelqu’un d'eux vient ä mourir. Que
ce foit un Chef, ou un Capitaine , un
homme ordinaire , une femme, ou un
enfant , tout le carbet eft dans la de-
folation,tout le monde en fort en criant,
ils s'eeartent dans les bois, ilspoulfcnt
des cris ; ou plutöt des hurlemens af-
O oiij
4 2 3 V O y U ES
freux. 11 faut du tems pour calmcr leur
douleur. Au bout de quelques jours >
on rocoue le cadavre avec foin , on lui
inet fes coliers , quand il en a, & on
creufe une fo(fe profonde & ronde
comme un puit : on fenveloppe dans
fon hamac & on Yy pofe tout droit.
On met a cote de lui fcs armes & quel-
ques uftencilles de manage ; car ils s'i-
maginent qu’on a befoin de toutes ces
chofes dans 1’autre monde. On remplit
de terre les vuidesdela fo(Te & on en fait.
une butte deflus , moins pour recon-
noitre Tendroit que pour empechcrles
betes fauvagesde le venir deterrer & le
dcvorcr. Lcs cris recommencent de plus
belle pendant cedernierafte &lacere-
monie fe termine par un vin qui fait
oubber le defunt,
J'ai remarque en parlantdesNegres
de Guinee, quM eft aife de reconnoi-
tre de quelle nation ilsfont par les ci-
eatric.es qu’ils fe font au vifage & en
d'autres parties deleurs corps.
Les Indiens du Canada & de laLou-
fune fe font aufli diftinguer par des
nmques dont leurs corps font dechi-
quetes.
Les Indiens de la Guianne ont lcs
meines marques qui diftinguent les na-
tions. J’aurois fouhaite les pouvoir d on-
enGuine’e ft a Cayenne. 424
ner au public auflTi exaftement que j’ai
donne celles des Negres ; rnais ,e n’ar
pü avoir Ja deffus les lumieresqui m'e-
toient neccflaires II fautqueleslefteurs
fe contentent du peu que je vais leur
dire.
II y a une nation dans la riviere des
Amazoncs , dont meme on ne m'a pü
dire le nom , & dont on n'cn a vü qu'un
feul ä Cayenne. II avoit la t£te plate
de tous cote2 , comme un cube parfaic
8c des oreilles fi larges 8c ’fi longucs ,
qu'elles lui couvroient les epaules. Si
les autres Indiens avoient des diflin-
£tions auffi marquees, il ny auroit pas
ä craindre de s’y meprendre.
CH AP IT RE IL
Des M'tjfions de la Partie meridionale de
{ Amerique qui dipend du Gouverne-
ment de Cayenne ,
CE qu'on a dit jufqu'ä prefent für
la Provincc de Guyanne , femble
fuflire pour faire connoicre les Indiens
cu plütöt les Amcriquains qui habi~
tent la grande Province , qui s’etend
depuis la riviere des Amazones jufqu'a
celle de l’Qrenoque, que l’on connoic
4^> $ V O Y A G B
fous le nom de Guianne. Quolqifon
rfait rien neglige pour decouvrir leur
origine , leurs mceursjeurs inclinations,
leurs occupations, leurs guerres , leur
trafic & leur Religion, autant qu’on la
peut penetrer ; on a crü faire plaifir au
public, en lui donnant une piece nou-
vc Ile egalement certaine& curieufe qui
achevera de le mettre au faic de tout
ce qui concerne ces peuples. (
L^Auteur de cette piece ne peut e-
tre plus refpectablc , mieux initruit ,
moins fujet ä prendre le change & plus
porte ä communiquer fans referve tou-
teslesconnoiHances & toutes les lumie-
res qu’une tres-longue relidcnce chez
ces peuples lui a acquife.
C'eft le Reverend Lombard de la
Compagnie de Jefus , Superieur Gene-
ral des Miflionnaires de la meme Com-
pagnie dans ce yafte pays, qui cft fau-
teur de cette lettre. On la donne teile
qifil La ecrit ä fon frere de la meme
Compagnie, le zz Decembre 17:3..
ynGuine’e et a Cayenne. 4* 6
xMON TRES- CHER FRERE
P.C.
CE n’eft qu’apres bien des combats
& de la reliftance de mon cöte y
que je me luis determine ä travailler ä
la Relation, dont je vous ai parle dans
ma derniere lettre , & je dois vous a-
voiier que fi l’on ne m’avoit pas preffe,
pour ainfi dire , l’epee dans les reins 5
je n’y aurois jamais mis la main. Vou3
n’ignorez pas(car je crois vous Tavoir
marque , ) que celle que je vous en-
voyois par un navire Proven^al, ilya
une dizaine d’annees, fut perdue avec
Je navire pres de Cadis. Je ne fongeois
plus ä faire de pareils ouvrages : maia
le hazard a etecaufeque Ton m’apref-
fe de nouveau de faire cette relation ;
j’en avois un brouillon dans ma cham-
bre& je ne fcai comment Mr. Barrere
• 3 -v -rr 1 tam"- en~
qui m etoit venu voir a ma miliion de Voyc par u
Courou & qui y demeura environ un Coui*
mois,alla deterrer ce brouillon. Com-
me il eft fort curieux , il me deman-
da de le voir ; il le parcourut & trou-
va qu’il y avoit bien des chofes curieu-
fes & qui meritoient d’etre vües en
Fraace. Il me prelTa deflors de travail-
427 V o y a r, e r
ler a mettre ce brouilion au net , &ä
Tenvoyer de nouveau en France. Jene
fijaurois vous dire coinbien j'ai fair de
xtfiftance , il pourra lui-meme vous en
inftruire:car il compte de vous voir a
fon retour en France, & de vous ren-
dre merne en main propre cette lettre«,
Voici plus d’un an que jai toüjours
differe d’un mois ä l’autre ; toüjours
prelle par Mr. Barrcre, & toüjours re-
culant. Enfin me voici au point oü il
faut malgre moi mettre la main ä Toeu-
vre , le navire etant pret ä partir , &
nfetant engageen prefence duP.Supe-
xieur , ilyaun mois , ä travailler tout
de hon ä cette relation.
Ce nJefl pas, mon eher Frereque je
ne fois perfuade que vous la verrez a*
vec plaifir , fachant la complaifance &
les bontes que vous avez pourun Fre-
re tel que moi , qui ne merite pis cela
de vous : mais je crains que vous ne la
falfiez voir ä bcaucoup d’autres pcrlon-
nes,qui n’ayant pis lameme complai-
Ci nee que vous, ne verront pas des me-
ines yeux les rccits fades & ennuieux
que je vais vous faire. En effet rien qui
foit capable de faire imprellion dans
tout ce que j’ai ä vous dire. L’on ne
voit point ici , comme dans les autres
Miffions des converfionseclatantes,des>
TN GtflNE’E TT A CAYENNE. 42 <f
zmndarins,de$ Princes fe foumettreau
jong de l’Evangile, des peuples entiers
accourir en foule aux facres Fonds du
Bapteme: les Miffionnaires ne font point
ici laffes & fatigues dans Tadminiftra«.
tion du Sacrement de la rcgeneratiom
Enfin ricn de piquant , rien d’engageant
qui puifle nous dedommager en quel-
que forte de la peine que nous aurons,
vcus ä lire , & moiä faire une longue
lettre. Je n'ai ä faire paroitre furja Sce-
ne que de pauvres Sauvages , nuds &
epars dans les bois comme des betes fe-
joces , fans goüt , fans politefle , fans re-
ligion , dont Tindolence & Tapathie ,
dont la vieunie SelanguifTantenefour-
nit rien que d'ennuyant , rien qui puif*
fe reveiller l’attention : gens accoutuu
mes ä vivre ä leur gre & ä leur fantai- -
Ee , fans foctete , ignorans meme le nom
de toutes ces chofes ; n’ayant d’autre
Connoiflapce de Dieu , que ce 11c que
les Theol'ogiens demontrent qifils doi-
vent avoir "des lä qifils font hommes ;
quoiqu’on ne puifle s’appcrcevoir dans
leurs difcours, dans leur maniere d’agir
qu’ils en ayent aucune ; n’ayant meme
dans leur langue aucun terme propre
potir exprimer la Di-vinite , encore
moins les refpe&s qui lui font düs 1
gens d’ailleursuniquement occupes du*
4*9 Voyages
prefent , fans avcir nulle idee & nul
fouci de Tavenir : gens ä qui le nom de
Sauvage convient & dans toute fon e-
tendue. C’eft, je vous Taverne , cc qui
m’a toüjours detourne de vous envoyer
la relation que vous fouhaitez de moi:
mais je pafle für toutes ces confidera-
tions,& me fouvenant que j’ecrisäun
Frereauffi complaifant que vous, je ne
fais plus aucune difficule de vous con-
tenter , & de me rendre aux inftances
de ceux qui en dernier lieu m’ont (i
fort prelle de refaire cette relation &
de Tenvoyer.
Je commencedonc , mon tres eher
Frere,par vous expofer le commence-
ment , la fuite & le progres de notre
entreprife chez les Sauvages , ou Indiens
nommes Galibis, qui habitent les cötes
de la dependance du gouvernement de
Cayenne , refervant ä une autre occa-
iion le recit de tout ce qui regardeles
moeurs & les coutumes de ces peuples,
leurs loix & leur manicre de vivre, la
fituation & Tetendue du pays qiTils ha-
bitent,
Nous partimes de France le P. Ra-
mettc 3c moi le quatreMay 1709 , &
nous arrivämes ici apres une heureufe
navigation , le douzieme Juin de la me-
ine annee. Des que nous fumesarrives5
en Guine’e et a Cayenne. 43a
nous fongeämes anflitöt ä mettre la
main ä fceuvre. Nous nous ferions ren-
dus dcflors chez les Indiens, fi nous y
avions eu quelque Million etablie.Nous
crümes donc qu'il falloit auparavant
nous appliquer ä apprcndre leurlanga^
ge, Le feu P. de la Mouffe qui avoit de-
naeure longtcms parmi eux , & qui fau-
te de fecours & de Compagnon , n'a-
voit rien etabli , s’etoit borne ä s'inftrui-
re ä fonds de la langue & ä la reduire
cn methode. II avoit fait une Gram-
maire & un Ditäionnaire que nous trou-
vämes ä Cayenne, & que nous nous fi-
rnes donner. L’impatience oü nous e-
tions d’aller au plütöt travailler a la con-
verfion des Sauvages , nous fit redou-
bler nos foins &: notre aplication. Apres
trois mois d’ctudc , nous nous crümes
en etat d'entreprendre quelque chofe,
efperant de nous perfectionner chez les
Sauvages memes dans leur langue. Nous
refolumes donc de partir au - plütöt ,
malgre tout ce qifon nous difoit pour
nous detournerde notre entreprife. En
efFet on ne peut commencer une Mif-
fion avec moins d’cfperance dereullir.
Tout le monde nous faifoit un caradte-
re fi defavantageux de ces peuples, &
on etoit fi prevenu de la penfee que
nous ferions peu de fruit parmi eux ,
4?'t V O Y A G E $
qu’on fcmbloit avoir conjurc pour nous
faire changer de dcffein.On nous apor-
toit fexemple du feu P. de la Moufle,
qui pendant f cfpace de douze ans avoic
fait des Millions volantes parmy eux5
fins avoir fait un feul Chretien. Tous
les fruits defestravaux & defes cour-
fes Apoftoliques s'etoient bornesa Bi-
ptifer en danger de mort > quelques en-
fans. On prenoit plaifir ä nousexagerer
Feloignement infini que les Galibis a-
•voicntde la Religion. Nous tirnmes fer-
mes pourtant , dilans que du moins nous
voulions tenter , & nous convaincre
nous-memes par nos propres yeux de
tout ce qu'on nous difoit ; que peut-
etre le Seigneur qui a marque les mo-
mens de la convcrlion des peuples , a-
voit marque ceux-ci pour la convcr-
lion des Galibis. Ainii malgre tous les
difcours de nos Francois , quelque peu
d'cfperance que nous euffions de reuf-
fir , mettant toute notre confiance en
Dieu , qui peut raprocher de lui ceux
qui en paroilTent les plus eloignes> nous
nous difpofämes ä partir inceffamment.
Ce fut au mois de Septembre de la
meme annee. Apres nous etre informes
ä ceux qui avoient plus d’habitude chez
les Indiens, des endroits ou ils etoient
le plus ramafles, nous aprimes quec'e-
en Guinf/e et a Cayenne. 432,
toit ä Icaroüa. Ce fut aufli lä que nous
refolümes de nous rendre. Nous paru-
mes donc de Cayenne le 14 du mois de
Septembre de la meme annee ; nous a-
vions ä faire 15 lieues Fran^oifes par
mcr, & nous ferions arrives ä notre ter-
me des le landemain , (i nous n’euffions
trouve le meme jour ä 'fix lieues de
Cayenne c cs memes Indiens chez qui
nous alfions , partages dans deux grandes
pirogues. Cette troupe de Sauvages que
je voyois pour la premiere fois , me fur-
prit fort : ils etoient d’un beau rouge
• la plüpart ornes de leurs parures de plu-
mes , &. quoique j’cn eufle ä-peu-pres
Fidee , leur prefence me frappa : ainil
toutes fortcs d'objets extraorclinaires ,
quelque dcfcription meme d'apres na-
ture qu’on en ait entendu faire , font
une toute autre imprefiion furnosfens,
quand ils fe prefentent eux memes ä
nous. Nousparlämes aux p«incipaux&
nous leur expliquames le lujet de notre
voyage. Ils parurent contens , & le plus
confiderablc prenant la parole, nous die
qu’il etoit ravide nous avoir chez lui:
mais qufil nous prioit de l’excufer pour
le preient; quen'etant pas chez lui, il
n’y auroit perfonne pour nous recevoir,
qufil alloit faire un petit voyage ä
Cayenne , d’oü nous Yenions , duquel il
455 Vor ag es
ne pouvoit fc difpenfer , qu'il nous
prioit donc de retourner für nos pas 5
Sc que des qu’il auroit fait ce qu'il avoit
a faire ä Cayenne , il nous rameneroit
lui- meme chez lui. II -tint parole , &
trois ou quatre joursä pcine furent paf-
fes , qu'il nous vint reprendre ä Cayen-
ne , & nous offne fes pirogues , que nous
acceptämes. Le Pere Ramette fe mit
dans Ppne & moi dans l’autre. Nous
n’arrivämes que le lendemain ä Lern-
bouchure de leur riviere. Les Indiens
camperent au Sit 6 t & fe bätirent un lo-
gement pour la nuit. L'honnetete auroit
demande qu'on nous en eut offertj un*
inais de Lhonnetete de la partdes Sau-
vages, c’efl: trop exiger d’eux. Un Nc-
_gre que nous avions, prit ce foin. Nos
hamacs , ou iits portatifs furent donc
fufpendus ä quelques travers de bois
Attaches ä des pieux Hohes en terre ,
quelques feuilles d’arbre pour teit. L'on
alluma des feux de tous cötes (car les
Indiens ne font jamais fans feu ) la fu-
mee nous incommoda beaucoup , &
nous fumes boucannes de la bonbe for-
te. Mais ce qui nous incommoda en- 1
core plus, ce fut deux ou trois grains
de pluye dont nous fumes accueillis
pendant la nuit. A nous de detacher
nos hamacs pour les mettre ä couvert
&
en Guine’e et a Cayenne. 434
& ä les retendre prefque aulfitöt. Je
vous aflure quc cetre nuit nous mit tout-
ä-fa\t en erat de f^avoir camper ä la
maniere des Indiens , & nous eümes bien
de Texercice.
Le lendemain le tcms s’etant mis au
beau^nous pourfuivimes notre route,
c’eft-ä-dire , que nous remontämes la
riviere d’Icaroüa* Plus nous avancions,
plus nous trouvions le pays affreux & T. ,
r vt . A V J ^ y LlCU OU 1
lau vage. Nous arnvames ennn au Degra, acbaiou«,
chacun debarque & met ä terre fon ba-
gage. Toüjours meme indifference de
la part des Indiens ä notre £gard : per-
fonne nes’offrit pour porter notre pe-
tit bagage , qu’il nous fallut laiifer all
Degra , de ce ne fut qu’avec bien de la
peine & ä force de payement que nous
engageämes quelques Indiens a aller le
chercher le lendemain: encore en fa!-
lut il porterune partie nous- memes. Le
carbet ou hameau etoit eloigne d’unc
bonne lieue. Nous nous mimes cn che-
min pour y aller, fi toutefois on peut
appeller chemin des petits fcnticrsmal
unis de fort reiferes. C’etoit dans un
pays decouvert & ä l’entree d’une gran-
de Savane ou prairie, au milieu de la-
quelle le carbet etoit bati. Nous Paper-
$umcs de loin. Rien n^etoit plus fau-
vage que la perfpeöive qui s'offroit ä
Inns 1 11 • Part» 11* P p
4$ 5 V o y a g e s
nous. Car imaginez- vous une grande
prairie a pcrte de vüe , mais une prai-
rie bien differente de celle que Fon
voit en France, qui font fi riantes & ii
agreablcs. Celle-ci etoit revetue d’une
herbe de couleur päle,entrccoupeede
joncs & de marais. Au loin de grands
boisde haute futayc : un filenceaflfreux,
pas un feul oifeau. Au milieu decette
prairie fur une petite hauteur un amas
eonfus de petites hutes couvertes de
feuilles. C'etoit le carbet , ou village
environne non d’une paliflade, mais de
ronces & d’epines , & d’arbres nains
pleins de piquants : voilä cc que nous
decouvrions a mefure que nous avan-
cions. A cet afpedt ,il faut vous Favouer
je fus faifis malgre moi d’un certain ef-
froi dont jene fus pas lemaitre. II faut
pardonner cela ä de jeunes Miffionnai-
res, qui fortans d’un pays aufli agrea-
b!e que la France , fe voyent tour ä
coup tranfplantes dans un pays fi af-
freux & fi fauvage. Ce fut auffi une oc-
cafion pour nous de nous offrir de nou-
veau en Sacrifi.ce, mais Sacriäce reel ?
& non point tel qu’on le fait au pied
d une Oratoire»
Dans ces penfees nous arrivämes cn-
fin au carbet , au milieu duquel eroit.
un bdiisaeni deftine i reeewoir les e-
EN GlUNe’f. ET A CaYTNSE. 43(5
trangers, fi toutefois je n’abufe point
du terme de bäument , en donnant ce
nom ä quelques gros pieux d'arbres
plantes cn terre , avee des travers lies
entr’cux , le tout furmonte d'un toit
Couvert de feuilles d'arbres aflez pro-
prement arrangees. C’eft lä qu’on re-
$oit les etrangers , quenous fümesd’a-
bord re$us. Nous le trouvämes deja
pleindes Sauvages qui nous avoient de-
vance : ils etoient couches dans leurs
hamacs.Notre plus court futd’etendrc
aufli les notres , pour nous repofer un
peil. Au mileudece carbet etoient ran-
gesd’un bout ä Tautre 24 Canaris , ou
grands vaifleaux ä mettre laboiflon. Le
moindre tenoit au moins 100 pots: ils
etoient pleins. Je rr/informai du Negre
qui etoitavecnous,decequi etoitdans
ces vaifleaux : il me repondit que c’e-
toit de la boilTon. En voilä pour long-
tems, luidis je. Point du tout, me dit
le Negre: dans trois jours toutlera bü.
Cela me parut un paradoxe ; nuis je i e-
vins auflitötde mon etonnement,lorfque
je vis la nuniere dont ils s’y prenoient.
Les Sauvages donc pour fe dedommager
des fatigues du voyage , commencerent
3 s’en donner. Les femmes leurs avoient
apporte de grands Coujs remplis de
boiflon, & les avoient mis devant eux.
Pp ij
457 V 0 y a g es
Or ces Coujs tierment un bon pot au
moins. Elles cn avoient apporte une
quantite prodigieufe: la terre en etoit
couverte. La boiffbn dans les uns etoit
de couleur jaunätre , dans d’autres de
couleur rouge , dans d5autres de cou-
leur blanche. Tout ceci avoit ete ap-
porte de dehors des Cafes particulieres*
Car on ne vouloit point toucher ä ce
qui etoit dans le carbet , que ceux en
confideration defquels cette boifion a-
voit ete faite , ne fuflent arrives. Les
femmes donc commencerent ä fervir
nos Voyageurs, prenans lcurs Coujs
cntre les mains prcfenterent ä boire,
Ceux-ci ayant bü leur faoul , rejct-
toient auflitot ce qu'üs venoient de boi-
re aux pieds de ceiles qui les fervoient.
C’etoic un flux & reflux continuel. Je
ne puis vous marquer combien nous
fümes furpris& indignesä ce fpedacle:
environnes depareils buveurs,nous ne
i^avions oü nous mettre. Helas ! me dis-
je alors en moi meme, voilädoncceun
que nous fommes venus chercher de fi
loin. Quelle efperance.de convertir un
peuple fl brutal & fi groflicr ! Refle-
xion trifle qui nous accabloit ! Nous
nous rcgardions le Pere Ramette &
moi,& dans la furprife que nous cau-
&ii un fpedacle fi rehutant > nous ne
en Guine’e et a Catenne. 438
fijavions que nous dire , tant ncus etions
interdits. Le plus court pour nous fut
de tächer de nous retirer au plus vite
d’un endroit fi deplaifant. Nousdeman-
dämesauCapitaine un autre logement,
11 comprit la difficulte, & fit tant au-
pres d'un bon vieux Indien , qu'ilFo-
bligea ä nous ceder fa Cafe. C’eit ainfi
que nos Francois appellent ici ceshutes-
Indiennes qui fervent de retraitea nos
Sauvages*
Nous nous tranfportämes donc für
les lieux pour voir notre nouveau lo-
gemcnt. Imagines.vous quelques pieux
plantes en terre , & für ces pieux un
plancher eleve deterre de fept ou huit
pieds. Je dis plancher, non quil y ait
des planches, nos Indiens n’en F^avene
point FuFage; mais c'etoit un amas de
petits liteaux ou tringles d'un bois qui
Fe fend Fort aifemcnt & droit, que Fon
aplatit enfuite : la largeur en efb de deux.
ou trois pouces,la longueur de fept ou
huit pieds* Ces Fortes de tringles s’ap-
pellcnt pineaux par nos Francois & ouafi
Jai par les Indiens. Ils les arrangent les
uns contre les autres & les lient a des
travers Für lefquels ils font pafles :
qui Fait un Fol afiez Ferme. Sur le tout
un toit de merne Fabrique que celui du
£rand carbet* Qn momoit ä cette cafs
459 Voy ag Eis-
haute par une efpcce d’eehelle cornpc-
fee de deux perches, les echellons lies
deflus,5qui ä force demonter s’etoient
deranges , en forte qu’il ny en avoit
pas un qui fut bien droit , tellement
qu’onn’y pouvoitplus monter avecdcs
fouliers fans gliffer au bout de fechel-
lon du cöte qu’il panchoit. Ce fut par
une echelle de cette fabrique , que nous
montämes ä ce nouvel apartement dont
nous primes poffeffion, Nous y fimes
auflitöt porter notre bagage & y pafla-
mes comme nous pümes le refte de la
journee. La nuit fe palfa pour lcs In-
diens ä boire , a faire des huees , & ä
jouer de certaines großes fl Utes qui con-
trefont alfez bicnle mugiffement d’un
Taureau. Jamais je ne cornpris mieux
que j’etois avec des Sauvages. Ce tin-
tamarre dura autant que la boiflbn ,
c’eft ä-dire, quatrcoucinq jours. Dans
ces commencemens rien qui adoucit
tant foit peu le degout affreux oü nous
6tions; point d’accueil, point d’amhie
de la part des Indiens , nul empreile^
ment ä nous voir. Si on venoit chez
nous, c’etoit pour nous importuner &
nous demander quelque chofe. On nous
aportoit quelquefois desC ouys pleins de
Bbiffon ; mais nous ne pümes gigner für
nous dans les commencemens, d’en gou-
r.N Güikf/f ft a Cayenne. 440
tcr. L’eau nous paroiffoit plus fuporta-
ble. La cafiave qui cft le pain du pays
n’etoit pas moins degoutante ; rien ä
mon fens n’eft plus infipide. Nous nous
y firnes pourtant & la trouvämes affez
bonne dans la fuite«
Quelques femaines apres notre arri~
vee une bande fort nombreufe d’In-
dicns de la nation des Ärouas , habitans
de la riviere des Amazones, arriverene
au carbet. Tout le fujet d'un fi grand
voyage, etoit unedanfequi paffe chez
tous les Sauvages de ces contrees pour
une chofe fort fcrieufe & de grande
smportance. ’Apres s’etre repofes deux
ou trois jours pour fe preparera ladan-
fe , ils la commencercnt enfin un foir
cnviron für les cinq heures & la conti-
nuerent jufqu’ä fix heures du matin. Je
fut furpris de rarrangement de leurs
differens airs : il y avoit une ouverture,
des cfpcces de chacones , des menuets
qui ne fe reflentoient point du Sauva-
ge. Leurs flutes avoient un fon fort har-
monieux & s'accordoient fort bien. Ce
qui me furprenoit , c’cft que chaque.
flute n’avoit qu’un ton: une parcxem-
ple, etoit le fol , l’autre le fa , une troi-
jieme le re 8c ainfi des autres tons. Les
joucurs s’accordoient pourtant fort
b:en & jouoiem toutes fbrtcs d’airs 0
4 4* V O TAGES
chacun jouant , s’arretant & reprenant
fort jufte. Lcs danfeurs allerent ä une
portee de moufquet da carbet pour s’a-
jufter 3c pour faire enfuite leur entree.
Je fus frape de ce fpedhcle. Le pre-
mier qui conduifoit la bande , tenoit
une efpece de demi pique ä la main , au
bout de laquelle etoit attachee une
troufle de grelots du pays faits d’une
efpece de coque d’un fruit fauvage , &
qui font encore un peu plus de bruit
que les norres. Oft avec cet inftru-
xnent qu’ils battent la mefure. Un au-
tre au milieu des danfeurs avee une jar-
tieredememe. Tous les danfeurs fui-
voient ä la fi!e,ayant en teteuneefpe-
ce de bonnet de piume de diiFcrentes
couleurs & fort proprement accommo.
des, le corps peint , des braflclets de
grains de verre, des ceintures fort pro-
pres faites des bijoux du pays , leurs
flutes ornees d’une touffe d’une certai-
ne plante du pays , qui reffemble af-
fez ä la criniere d’un cheval. Ils s’en
vinrent dans cet equipage für la place
du carbet. Chacun s’etoit Cache & la
place etoit vuide. C’cft une fuperfti-
tion de ces peuples , decroireque !e
premier qui verra arriver les danfeurs
für la place , fera malhcureux , & mour-
aieme dans 1’aDnee. Ils fe cachent
donc
en Guine’e et a Cayenne. 44a
donc tous ordinairement , lorfque les
danfeurs partcnt,& des qu’ils fontar-
rives,ils iortent tous ä la fois de leurs
retraites, en faifant force huees& vien-
nent ainli aflifter ä la danfe. Les jeunes
Alles du carbet ornees & parees de leur
mieux, fe joignent aux danfeurs. Leur
maniere de danfcr dl affez particulie-*
re : c’eft plütot une marche qu'une dan-
fe. Elle confifte ä frapcr du pied en ca-
dence & ä accompagner cela d’un mou-
vement de corps allez femblable ä celui
d'un homme boiteux. Les danfeurs a-
pres avoir demeure encore deux ou trois
jours ä fe rcpofer , ä boire > ä s’eny-
vrer & ä faire leur petit commerce ,
s’en retournerent chez eux , & laiffe-
rent leurs flutes aux Indiens du carbet
C’eft une loy parmi eux, d'aller por-
ter ces flutes & ces danfes dans d’autres
carbets, d'oü on les porte encore plus
loin. Cela me donna occafion de con-
noitre la nation des Arouas, dontj’au-
rai lieu de vous parier plus bas , & dont
j’ai attire un aflez grand nombre ä la
Million de Courou.
Je reviens ä nous & ä nos Galibi^#
L’incommodite de notre logement nous
fit penfer ä nous en procurer un autre
plus commode. Nous louämes des In-
diens pour y travailler , & nous choi-
Tomelll. Pan. II. Qq
445 V o V a & « s
me s remplncement a deux portees de
moufquet du carbet für un pecit tertre.
Comme nous .etions biennifes de nous
tirer au plütot de Tcndroit ou nous i-
tions , pour nous deüvrer de la vüe de
bien des objets de<ragreables,nous pref-
Omes l’ouvrage, & dans trois moisno-
tre cafe fut achevee & logeable. Nous
ne perdions cependant aucune occafion
de parier du Royaume de Dlcu ä ces
pauvres Sauvages ; mais c'eioit pour
£ux des enigmes, oü als ne comprenoient
jien du tout ; jee que nous leur pou-
vions dire, ne les frapoit point: ils ne
paroiflbient touches de rien. Des que
£ous fümes loges , nous les appellions
au fon de la cloche ä la Chapelle que
nous avions fait hatir. Quelques uns y
venoient par complaifance , d’autres
s’en moequoient. Nou$ faifions cepen-
dant laDodtrineChretiennc & la prie-
re en leurlangue; maisq,uand nous leur
parlions de s5y appliquejr & de l’apren-
dre, ils nous mon.troient leurs enfans,
nous les ofFrant pour les inftruire , 6c
difant que pour eux ils etoient trop
\ieux pour apprendre. Leurs enfans
nous paroiflbient dociles : nous nous ap-
pliquämes ä les ipftruire,ä quoi nous
reullimes fans beaucoup de peine. Mais
cd a ne nous ayan^oit pas : nous n’o-
en Güine'e et a Cafnot. 444
iions les baptifer,n*ayant pcrfonnequi
put nous en r6pondre, tandisque leurs
parens reftero ent dans rinfidelite.Nous
redoublämes donc nos foins envers les
anciens ; mais ce fut toüjours inutile-
roent : meine froideur , meme indiffe-
rc n ce. II y avoit deja huit moisque nous
ctions parmi eux , & nous nous trau-
vions auffi peu avances que le premier
jour que nous arrivames. Nous nous
avisämes le P. R amette & moi , de com-
pofer en leur langue un difcours fort &
pathetique , pour effayer de les toucher.
Nous les appellämes tous ä la Chapellc
& leurfimts entendre qu’avant que de
nous en reiourner chez nous , nous a-
vions ä lcur parier pour prendre congc
d’eux , qu'auffi-bien tous nos efforts
cioient inutiles ä leur egard. Ils nc
naanquerent pas de fe trouvera la Cha-
pelleä l’heure marquee. Elle fetrouva
toute pleine ; ils furent touches du dif-
coui s qu’on leur fit : quelques unsver-
ferent des larmes ; ils avoient au fond
des fattachcment pour nous , d'autant
plus qu'ils trouvoient chez nous bien
clc petits fecouvs, & que nous etions en
eeat de les proteger contre les violen-
c.es des Traiteurs ou Francois conimer-
gans avec eux. Ils s'attrouperent donc
apres le difcours nous prefferentde
445 Vcyages
refter avec eux ; mafs nous leur fimes
entendre que leurs prieres etoient inu-
tiles, tandis qu'ils refufoientde fe faire
Chretiens ; que nous nc pouvions et?e
retenus que par lä. Ilsnousprierent de
prendre patience, difant que ce chan-
gementne pouvoitfe fiire tout ä coup
que peu äpeu cela vicndroit. Orcefut
la la premiere lueur d'efperance que
nous eümes. Nous leur dimes donc , que
pourvü qu’ils parlaflent fincerement&
qu’ils vouluflent nous ecouter , nous
cffrions volontiers de rcfter encore par-
mieux^pour eprouverleur bonne vo-
lonte; qu’ils fongeaffent donc ä mode-
rer leur boiflbn & ä quitter leur debau-
ches. Ils nous lc promirent, mais ce ne
fut que de bouche ; les yvrogneries re-
cornmencerent de plus belle , & du-
roient les nuits & les jours entiers :
hommes , femmes & enfans s’en don-
noient ä qui mieux mieux. Pour moi
jamais je ne vis de pareils exces. Nous
aliions fouvent a leur carbet pour les
faire reflouvenir de leurs promefies &
pour leur reprocher leurs debauches
outrecs. I!s ne nous ecoutoient pas :
quelques uns avoient Teflionterie de
nous dire , pourquoi nous trouvions
mauvais qu'ils s'enyvraflent , puifque
les Francois s’enyvroient bien , & ß
en Güine’e et a Cayenne. 44 6
nous ne voulions pas les r ndre Fran-
cois. C’eft ici un fujet de pininte , qui
nous eft commun avec tous les Midien-
naires employes ä la converfion des pcu-
ples qui ont quelque commerce avcc
les Europeensqui tout Chretiens qu’ils
Tont, aportcnt ordinairement par Jeurs
mauvais exemples le plus grand obfta-
cle ä la propagation de fEvangile. C’elt
dans ces occafions qu'on gemit de voir
que les domeftiques de la Foi & lesen-
fans du Royaume , qui devroient le
plus contribuer ä la converfion des in-
fideles,ä la propagation de cette meme
Foi , font cependant ceux qui nuifent
le plus ä fon progres.
Nos Galibis ne gardoient donc
plus aucune mefure ; il ne fe pafloit
prefque aucun jour , ni aucune nuit ,
cü nous n’entendiflions les cris & les
huees de ces yvrognes. Quelqucfois ils
prenoient querelle enfemble & fe bat-
toient. Je fus contraint un jour de fai-
fir un de ces furieux , qui une ferpe
ä la main , fe difpofoit ä tuer fa propre
feeur , & de le renfermer, comme nfen
prierent les plus raifonnables. Nous a-
vions beau precher , beau reprefenter,
ils n'ecoutoient rien. Les plusterribles
verites de notre fainte Religion ne les
touchoient point. Ils ne faifoient que
Q q ii;
447 Voyacü*
s’en rire : prieres , menaces , tout etoit
inutile. Cet eloignement afFrcux de la
Religion dans ces Sauvages , joint ä tous
les degoüts d'un fejourleplus defagrea-
b!e du monde, nous fit paffer detriftei
momens. Apres bien des refl xions ,
nous nous refolümes enfin de les aban-
donner ä leur mauvais genie. Ilyavoit
plus d’un an que nous etions chez eux
fans qu’aucun Indien nous eut donn6
la moindre parole qui nous donnat quel-
que legere efperance de reuffir. Deux
Miflionnaires partirent alors de Cayen-
ne, tellement que la Million manquoit
de monde. Nous primes Toccalion du
befoin d’ouvriers oii Ton 6toit , pour
reprefenter ä notre Superieur qu’ileut
la bonte de nous rapeller , puifqu’il n'y
avoit aucune apparence de gagner quel-
que chofe aupres des Galibis , & qu’y
etant deformais inutiles , nous le prionf-
d’agreer nos fervices pour la Million de
Cayenne, oü fans doute il avoit befora
de fecours, depuis le depart des deux
Miflionnaires qui s’en etoieot alles. Lc
P. Superieur dont le cara&erc eft une
prudtnee rare , ayant examinc notre let-
tre, crut n'y devoir pas avoir egard ; il
nous eciivit donc pour nous encoura-
ger, que nous ne devions pas entiere-
UKitt defefperer de la conveilion des.
en Gimte* £ et a Cayenne. 44$
Indiens, & que fi nous qui avions tanc
d’avanccs par rapor t ä la langue & qui
ctions venus expres pour travailler au'
falut de ces peuples, nous de(efperion$
de reuffir, Sc que nous quittaffions la
partie , il fe verroit oblige d’abandon-
«er entierement ces peuples, chez qui
Ton e^oit alle dcja fouvent Sc toüjours
inutilement ; qu il falloit y bien pen-
fer , avant que d’en venir la , que la!
patience & la perfcverance vaincroic
peut etre enfin Tobdination des Sauva-
ges , & que peut- etre le Seigneur fe
laifleroit toucher : qu’au rcfte quoiqu'il
ne defavouät pas le befoin ou il etoit
d’ouvriers , il aimoit mieux pourtant
compliquer les emplois , ( ä quoi s’of-
frircnt genereufement les deux feuly
Miffionnaires qui reftoient a Cayenne )
que de nous rapeller für le point oü
nous ctions peut etre de reuffir, Sc que
s’il le faifoit , il auroit ä fe reprocher
toute fa vie Tabandon de ces peuples*
Nous rt^umes ces ordres de notrc Su-
perieur comme ceux de Dien : nous
nous reprochämes notre peu de Coura-
ge, Sc de conftance,nous redoublämes
nos foins.Nous ne pcrdions aucune oc-
Cafion de leur parier de la Religion,
Enfn apres avoir ferieufement exami-
ne ks moycns de reuffir, nous crümes
Qcl iijj
449 V o y a g es
quc nous devicns en choilir un petif
nombre des moinsbrutaux & des moins
deraifonnables, & nous attacher ä les
prefler le plus vivemcnt, efperans que
fi nous reuflifiions ä les gagner , leur
exemple entraincroit bientot tous les
autres : ce qui arriva effediivernent ,
comme nous favions prevü.
Nous en choifimes donc fix qui e-
toient chefs de familles, & nous nous
minies ä les exhorter, ä les prefler vi-
vetnent. Cornme ilsavoient dans le fond
de ia raifon & du bon lens , ils com-
mencerent a ouvrir los yeux aux veri-
tez de notre Religion : ils nous paru-
rent entrer dans ce que nous leur di-
fions. Nous redoubiämes nos foins &
notre vivacite : ils parurent ebranles ,
enfin ils fe rcndirent , & nous donne-
ren: parole qu'ils feroient ce que nous
leur ordonnerions , & qu'ils etoienc
pretsa embrafier notre fainte Religion.
Ayant ainfi tire parole d'eux , nous
nous appliquämes tout de bon ä les in-
ftruire ä fond. Un d'eux etoit le chef
du carbet, ilavoit eu autrefoisde gran-
des liaifons avec le feu Pere de la Moufle
& etoit ä demi inftruit, ayant fouvent
entendu parier des mifteres de notre
Religion ä ce digne Miflionnaire. Ce-
iui lä fut bientöt emierement inftruit,
en Guine’e et a Cayenne. 450
les autres nouscouterent un peu plus.
Mais ce qui nous faifoit plus de peine
& ce qui nous faifoit craindre avec
raifon d’echouer, c’etoit que deux de
ces fix que nous avions choilis avoient
de grands obftacles ä la Religion. Tous
deux avoient plufieurs femmes , Tun en
avoit trois & Tautre deux , & de plus
ce dernier etoit Piaye. Vous fgavezce
que c’eft qu’un Piaye, c’eft le chef eie
toutes les luperftitions Indiennes. On
ne fgauroit dire combien ces peuples
ont d'attachement pour Tun & pour
l’autre de ces obftacles. Quelques froids
que paroiftent nos Sauvages , j'ofe dire
que peu de nations ont plus de viva-
eite dans tous ces attachemens que cel-
Je ci. Les frequentes rechutes en ont
ete dans la fuite une preuve bien fen-
fible. Quoiqu’il en foit , nous n’avions
pas alors une connoiflance exadte de
leur naturel, & nous nous entimmes ä
ce qui fuit & qui paroit entierement
fuffire pour rafturer un Miflionnaire ,
lorfqu’il s'agit d’initier dans nos mifte-
res une nation intidele.
Dabord nous ne voulumes point
pyefter les Poligames für V article de la
pluralite des femmes ; ce debut n’auroit
pas reufli. Nous nousattachämes donc
uniquement ä kur prouver les verite*
4 5 t VöYAGfl
de notre fainte Religion , & £ les ch
faire convenir, ä leur inculquer fim-
portance du falut, impoflible dans tou«
te autre Religion que la Catholique *
les tcrribles veritez du Jugement de
Dieu & des peincs d'un enfer , la re-
compenfe des amcs juftifiees par les
facremens,la joye des bienheureux &c.
C’cft paroü nous debutämes,nous re-
fervant ä leur expliquer la Loi de Dien
par raport au Mariage , lorlque nous les
vcrrions convaincus de la neceßite de
fe convcrtir & d’embrafler cette Loi.
Cela nous reuffit comme nous favions
efpere ; ils nous donnere nt toute s les fü*
retez que nous pouvions fouhaiter: ils
voulurent que ieur famille eut parta
ce bonheur ; ce qui monta a ving* per-
formes* Quand tout notre monde ful
fuffifamaient inÜruit, nous nous refo-
lumes, pourne inanquer ä rien&pour
nous aflurer d'eux , autantf que nous
pourrions,de leur faire faire unerenon-
ciation publique ä leurs concubines & £
leurs fuperftitions. Nous afFembläjnes
donc tous les Indiens du carbet dan$
notre Chapelle , & la en prefeoce de
tout le carbet, nous leur demandämes
fi c'etoit tout de bon qu’ils vouloient
fe faire Chretiens. Nous ayant repon-
du qu oui , nous, leur demaudames , s'ils
in Guine’e IT A Cayinni. 4 ft
rcnon^oient linceremenr ä toutes leurs
fuperftitions & mauvaifes coutumes.'
Ils nous repondirent qu’ils y renon-
$oicnt. Nous demandämes enfuite a
ceux qui avoient plufieurs femmes , a
laqueiie ils’en vouloient tenir,&nous
ayant fatisfait für cette article , nous
leur firnes dcclarer publiquement ,
qu’une teile & une teile ne feroient plus
regardees comme leurs femmes , &
qu’ils les quittoient, leur laiffant libre
d’epoufcr tel mariqu'elles voudroiento
Nonobftant toutes ces affuranccs ,
nous n'ofions encore prendre notre par-
ti, & les baptifer. Leur legerete natu-
relle , leur ineonftance & leur efprit
fourbe & trornpeur nous rendoient tou-
tes les demarches qu’üs avoient faites %
encore fufpeftes. Dans cet enabarras,
nous ne crümes pas m-ieux faire que de
confulter nos Peres de Cayenne. Nous
leur ecrivimes & nous leur expoiämes
les raifons pour & contre , dans toute
la finccrite poflible.Nos Peres deCayen-
ne apres avoir examine ferieufement
nos lettres & confulte entr’cux, furent
tous d'avis que nous les pouvions ba-
ptifer , & que nous ne devions pas cher-
cher d’a-utres furetez. Un d’eux-meme
qui avoit allez d'habitude avcc les In-
diens, jugea que nous devions le faire*
3J3 Vo vages
Sur cette decifion nous primes notre
parti. Je refiftai en mon particulier en-
corequelque tems. Je voyois que nous
allions prendre un cngagement,& que
nous aurions peut etre dans la fuite une
infinite de fujets de chagrin de la part
de ces nouveaux Chretiens , dont je
puis dire, fans me flattcr, avoir mieux
connu que les autres, le genie fourbe«
Enfin apres quelques conteftations de
ma part , & quelque petir reproche que
me fit de ma refifhnce le P. Kamette,
je cedai ** je erüs devoir le faire , etant
tout ä-faitfeul de mon fentiment con-
tre quatre perfonnes plus eclairees que
moi,
Nous difpofämes donc tout de boß
nos Cathecumenes ä recevoir le fiaint
Bapteme1& pour rendre la ceremonie
plus folemnelle, nous refolumes delcs
conduire ä Cayenne & de lesoffrir aux
principaux pour lestenir für les Sacres
Fonds. Un de nous deux prit le dtvant«
A fon arrivee , tous nos Francois temoi-
gnerent une verkable joye de cechan-
gement. Feu Mr. d’Orvilliers alors no-
tre Gouverneur & pere de celui qui
nous gouverne ä prefent, s'oftrit ä etre
le parrain d’un de nos Cathecumenes ,
& nous lui offrimes le Cnef du carbet
nomme Toutappo. Mr.de Granvalno-
en Guine’e et a Cayenne. 454
tre Lieutenant de Roi & lesautres prin-
cipaux Officiers accepterent avec joye
les fillculs que nous leur prefentämes.
Tour etant ainfi difpofe , nous menämes
nos Profelites ä Cayenne , & nous choi-
firnes les Fetes deNoel pour la ceremo-
nie. Ce fut le jour de Saint Etienne
1710, qu’elle fe fit. Nous rangeames
nos gens en cet ordre. Un petit Fran-
cois marchoit devant, portant laCreix
accompagne de deuxautres.Un de nous
marchoit enfuiteen furplis, Qujtrepe-
tits Indiens fuivoient deux a deux , les
mains jointes ; enfuite les Indiehnes dans
lc meme ordre. Les hommes fuivoient
auflTi ranges deux ä deux. L'autre Mi£-
fionnaire en furplis etoit ä la queue-
Nous fimes en cet ordre le tour de la
place: toute la colonie etoit accourue,
pour voir unfpedtacle fi nouveau. Les
petits Indiens chantoient le Sanft* M4-
W.tque nos Congreganifies ont coutu-
me de chanter a leursProceflions. Tout
le monde etoit charme d’un certainair
de modeftie & de compondtion qui pa-
roifioit für le vifage de nos Cathecu-
inenes. Le P. Percheron faifant leslon-
dtions curiales ä Cayenne nous aten-
doit für la porte de fon Eglife. Nous
rangeames nos Cathecumenes , les hom-
mes ä la droite ßc les femmes ä gauche«
455 V o T ag? s
Le P.Cure fit la ceiemonie du Bapt£-
me qui fut des plus edifiantes. Enfuite
cn chanta le Tc Detwi au bruit de Tar-
tillerie de la place.
On ne fijauroit aflez louer le zele de
feu Mr. d’Orvilliers notre Gouverneur
& rempreflement qu'il fit paroitre en
cette occalion. Que ne peut pas un Mif-
fionnairc dc-nt le zele eft foutenu & fe-
conde des puifiances feeuiieres ? Nous
firnes la priere en Indien foir& matin,
tout le tems que nos Indiens demeure-
rentä Cayenne. Nos petitslndiens chan^
teient par intervalles lesCantiquesque
nous avions compole en leur langue.
L’Eglife etoit toü jours pkine, Nos
Francois accouroient en foule pour voir
des Sauvages prier Dieu : ils ne peu-
voient fe raflafier de voir un fpedacle
ii touchant.L'idee defavantageufequ’ils
avoient con$ue des Indiens , fij changea
en admiration : quelques uns en furent
attendris jufqu'aux larmes , comme je
Tapris de leur propre bouche. C'etoit
lä d'heureux commencemcns qui flat-
toient agrcablement notre efperance ,
& nous promettoient beaucoup pour
Tavenir. En efifet cet exempie fit für
tout le refte des Indiens du meme car-
bet toute bimpreflion que nous avions
pü foubaiter. Tousckmanderent lc Bv»
En Guine’e et a Cayenne, 45$
pteme. Mais commenous aprehendions
avecraifon que l’acucil favorablequ’on
avoit fait aux Neophkes , & bien de pe-
tits prefens que leurs Parrains & Ma-
jaines leur avoient donne , n’euflent
beaucoup de part ä la converfion de
ceux-lä., nous erümes les devoir enco-
redifferer quelques mois que nous em-
ployames uniquement ä les inftruire ä
fond & ä puriher de plu^ en plus les
motifs qui les faifoient agir. Enfin les
ayant difpofe !e mieux qu'il nous fut
poflible ä la grace du Bapteme , nous
fongeämes a les conduire a Cayenne ,
comme nous avions fait les premiers.
Nous les nommämesdonc dansTEglife
& nous les firnes renoncer publiquement
& ä leurs fuperftitions , & aux autres
engagemens illicites qu'ils avoient. Un
d’eux fut oublie ä delfein ; nous vou-
lions feprouver. Au fortir de Paffe m-
blee il nous joignit , & nous dit d’un
air touche; pourquoi donc ne m’avez
vous pas nomme?ya t’il en moi quel-
q.ue chofe qui vous deplaife ? exigez-
vous encore quelque chofe de moi ?
n’ai je pas renonce aux fuperftitions ?
ne ftjai-je pas aflez bien la Doftrine
chretienne? NousJui dimesque ce n'e-
toit que pour le mieux difpofer ä la
gracc du Bapteme, que nous voulion*
457 V o y a g e 5
encore le differer de quelques mois ,
& qu’il ne perdroit rien pour attendre.
Mais, nous ait-il jedois faire un voya-
ge dans un mois d’aflez longue haieine,
fi je venois ä mourir dans le voyage,
me voilä perdu pour jamais , & je ne
verrai point le T moufli. C’eft ainfi
que nos Indiens appellent Dieu. II nous
die cela d'un air fi penetre , que nous ne
doutämes plus de ce que nous avions
k faire. Ehbien,lui dimes-nous, puif-
que tu faisparoitretant d’ardeur ,nous
ne fijaurionste refufer la grace que tu
demandes, dilpofe-toi ä partiravec les
autres : jj’a ete dans la fuite un de nos
plus fervens chretiens.
Tout etant difpofe , nous les con-
duifimes ä Cayenne. Comme le nom-
bre en etoit plus grand quela premie-
re fois ( car il alloit ä quarante ) &
que lts Indiens dejä baptifes, fe joigni-
rent ä eux : la Proceffion eut encore
plus d’eclat. Toujours meine concours
de nos Francois C’etoit ia veille de la
Fete Dieu que fe fit la ceremonie. Le
lendemain ils aflifterent tous ä la Pro-
ceflion tenant une palme ä la main. Les
petits Indiens chanterent un cantique
en leur langue ä un repofoir ä Thon-
neur du Saint Sacrement , & charme«
rent tout le monde. Nos Francois fu-
rent
en Guine’e et a Cayenne. 4 5 8
rent encore plus touches cette fois que
la premiere. Le grand nornbre d’Ind:ens
cpai paroilToient ä FEglife , & qui y
venoient faire la priere !e matin & le
foir ä haute voix , les raviffoit en ad-
miration. Ce n’ctoient plus ces bru-
taux dont on ne connoiffoit autrefois
Farrivee ä Cayenne que par leur yvro-
gnerie inouie, que Ton voyoit courir
$ä & lä comme des furies , & fe rem-
plir d’eau de vie. Rien au contrairede
plus referve que ceux-ci, rien de plus
retenu. S'ils alloient voir quelque Fran-
cois , & qu’on leur prefenta de Feau
de vie, ils iFen prenoient qu’un doigt
& refbfoicnt d’en prendre davanrage,
faifant toujours le ligne de la croix a-
vant que de boirc. Nos habitans con-
cluoient de lä , qu’il falloit bien que
leur converfion fut fincere, puifqu’ils
rcfufoient Feau de vie , dont on ne pou-
voit autrefois les raffafier.
La meme annee ä FAflomption de
Notrc-Dame , nous firnes encore ä Ca-
yenne un Bapterae folemnel. M.d’Or-
villiers le fils commandant le Vaifieau
du Roi , le Profond , arrive depuis peu
ä Cayenne , avec tous les principaux
Ofticiers de fon bord , tinrent für les
Sacres Fonds nos Neophitcs. La cere-
tnonie s'en fit au bruit delartillerie de
Tom. UL Part. II. Kr
459 V o y a g n
la place comme la premiere fois. Nosr
Francois ne pouvoient rcvenir de leur
etonnement , en voyant le changcment
extraordinaire de nos Sauvages , & nous
donnoient mille bencdi&ions. Hcureux
s’ils fc fufTent foutenus & s’ils eufient
continue dans ce premier efpritdefer-
veur ä honorer le Chriftianifme qu'sls-
avoient erabraffe. Mais leur inconftance
naturelle nous a donne dans la fuite
bien de Texercice & furtout ä moifur
qui feul eft enfuite tombe tout le fais
de cette penible Million ; & il a fallu
bien des foins pour les ramener entia
au point dela fincerite,,oü ils ferablent
etre aujourcThui.
Environ deux outroismois apresce
dernier Bapteme , nos Indiens d'Ica*
roua parlercnt daller ä trente Heues de
lä , faire un voyage. La fin de ce vcya*
ge etoit une danfe : ils avoient quatre
fortesde flutes ätranfporter ailleursfe*
]on leur coutume. Ils nous confulterent
für ce voyage , pour f$avoir s’il n’y
avoir rien en cela de contraire ä Tetat
de Chretkns qu’ils venoient d'embraf-
ler. Comme nous ne voyons rien de
mauvais en cela , nous ne erümes pas
leur devoir refufer. En effet Ton peilt
dire ä la louange de nos Sauvages qu'on
m voit rien garmi eux malgreleurjij«
en Guine’e Et a Cayenne. 4 6&
dite , qui choque tant foit peu la pu-
deur & la bienieance. Jamais je n'ai vü
aucun Indien fe donner la moindre li-
berte avec aucune Indienne .* leurs dan*
fes Tont graves & ferieufes ; point de
difcours lafcifs , point de geftes obfe-
nes , point de familiarite avec les jeu-
ncs Indiennes, qui danfent avec eux ;
tout refpire dans ces pauvres Sauvages
Tinnocence & la pudeur ; ce qui fit que
nous ne nous opolames point ä ce voya-
ge,outre que c’cft le moyen d’entretenir
le commerce &c la correfpondance' en-
tre les nations. Nous leur promimes me-
ine qu’un de nous deux fe joindroit 1
eux , pour leur dire la Meile Sc leur
faire la priere. Nous efperions de de-
couvrir dans ce voyage d’autres car-
bets , & de les attirer chez nous , fans
compter fcfperance de baptifer quel-
ques vieillards,ou quelques enfans en
danger de mort. Ce fut le P. Ramette
qui les accompagna. On fit regiement
la Priere foir & matin. Les jours de DU
manche fon campoit pour dire laMeffcv
Les Ncophites drtfloient eux- memeS'
1’ Autel : l’on y faifoit la priere , & Von
y chantoit les Cantiques comrne älca-
roua meme. Les Indiers danlercnt cni
deux endroits ; le premicr s'appelle
Counomajna& le fecond MacaVa Pata-
4^1 Vo y a 6 u
ri. Les Sauvages de ces quartiers , Ga-
libis & de la meme nation que les nö-
tres ; furent furpris de leur changement»
Un des Ch ts entr'autres en fut fi char-
ffie, qu’il r-folut lui& tousfes gensde
venir s'etablir dans nos quartiers pour
avoir part au meme bonhcur. II le pro-
mit au P. Kamettc & tint parole. II fe
rendit cheznousun moisapres, & vint
s’etablir ä un carbet plus bas que leno-
tre appelle Aoiifla & qui n'en etoit e-
loigne que d'une lieue. II amena pres
de trente perfonne avec lui. Le P. Ra-
mette amena lui- meme quelques jeu-
nes gens , dont quelques uns s’etablirent
enfuite ä Icaroua. Ainfi le voyage de
ce Pere ne fut pas infru&ueux , & je
puis dire que ceux qu’il engagea ä le
fui vre , ont ete dans ia fuite des plus
fervens Chretiens; fanscompter deux
enfans, un vieillard & une vieille fern-
me baptifes en danger de mort. Ces heu-
reux commencemens nous promettoient
beaucoup & nous confoloient un peu
des degouts que nous avions eu d’abord
ä efluyer.
Au retour de ce voyage, le P. Ra-
matte alla ä Aoufia , dont je viens de
parier, carbet voilin de celuicflcaroua,
pour inftruire les Indiens de ces quar-
tiers qui nous demandoient. 11 y avois
iv Guine'e et a Cayenne.
dans ce carbet une jeune femme , qui
ne cefloit de nous importuner toutes
les fois que nous patTions par lä. N’e-
tes-vous donc venus que pour les In-
diens d’Icaroua , nous difoit-elle ? Nous
voulons auffi connoitre le Tamouffi ,
nous-autres. Venez-nous donc inftrui-*
re ; nous fommes prets ä recevoir vos
inftru&ions. Mais celui qui, fans con-
tredit,fit paroitre le plusd’ardeur, fut
le Chef dumeme carbet d’Aoufla. C'e-
toit celui-lä meme qui^comme il Ta-
voit promis au P. Ramette dans foß
voyage , vint s’etablir pres de nous 9
pour avoir part au bonheur des nou-
veaux Chretiens* II etoit devenu Chef
des Indiens d’Aoufla par la mort de fon
oncle , bon vieillard que j'eus le bon-
heur de baptifer avant famort. Ce nou-
veau Chef, des qu’il fut arrive , decla-
ra que l’unique motif de fon retour dans
le pays, etoit ledefir d'embraffer la Re-
ligion chretienne, & de nous prier de
vouloir bien prendre la peine de le
difpofer lui & fes gens ä recevoir cet-
te grace. Le P. I' amette trouva ain(i
tout le carbet difpofea fecouter. Com-
me le Chef avoit beaucoup d’efprit, il
entra parfaitement dans toutes les ve-
rites & les mifteres de la Religion. Il
eut auflitöt appris le cathechifme & les
4^5 Vö Y AGEJ
prieres, & fervit de Catechifte au P,
Ramette , qu’il aida fort ä inflruire tout
le carbet, 11 appelloit lui meme tous fcs
gcns ä !a pricre : lorfqu’on etoit em-
barafle ä trouver les termes pour ex-
pliquer les verites de notre fainte Ke-
iigion r il ne manquoit point d’en fug-
gcrer de tout ä fait propres & expref-
fifs , ce qui etoit d’un grand fecours,
p^rce que nous n’avions pascncoreune
connoiirance paifaite de leur langue 9
pour exprimer toutce que nous avions
ä leür dire. Nos Francois qui enten-
doient le Gabbis , etoient furpris de'
Tentendre difcourir für les points de
la Religion. 11 nous fit bätir chez lui
une cafe pour nous rctirer & une Cha-
pelle ,• & mettoit lui meme la main i
Poe u vre.
Ccpendant j’etois refte ä Icatoua, ou
je tä-hois dinftruire ceux qui n'etoicnt
pas baptifes ; ä queloue tem$ de la , il
arriva ud grand fcmdale dans le carbet
oü j’etois. Une femme qui avoit £te
quittee par un d<e c.ux qui s’etoit fait
baptifer fe trouva enceinte. Ön m'en
vint avertir , & ayant appris que ce-
toit du fait de celui lä qui l’avoit lo-
lemnelknunt congedie avant fon ßa-
pteme,cette nouvclle nous accabla de
doukur , k P. Ramette & moi ;
En Gcivh’ji et a Cayenne. 44 6
Xtefolümes enfin apres y avoir bien pen-
fe , d’en faire un chatiment exemplaire*
Le Dimanche fuivant, tous les Indiens
etant affembles ä la Chapelle , apres
avoir fait un difcours vif & tou-
chant für les engagemens qu’ils avoient
pris , j’adreffai la parole au coupable ;
& ayant mis au jour toute l’enormitS
de fa faute , je les chaflai de fEglife ,
lui & la femme & leur ordonnai de fe
tenir ä la porte fans y entrer, fefpaoe
de cinq mois. L’Indien penetre de dou*
leur & de confufion ,accepta avec hu-
milite fa penitence & Taccomplit dang
toute fon 6tendue. Ce chatiment fit
tout feffet que nous aurions pü fou-
haiter. Les Indiens qui font fort crain-
tifs & fort timides, en furent plus für
leurs gard.es. La crainte d’un pareil chä-
timent les retenoit bcaucoup dsns U
devoir , & repara en quelque forte le
fcandale. Vers la Pentecote de la me-
ine annee 1712. Les Indiens d’Aoufli
fe trouvant fvffifamment inftruits, fu-
rent conduits a Cayenne par le P. Ra*
mette, pour y ctre baptifes, & moi je
reftai a learoua. Quelques Indiens de
ce dernier carbet furent joints ä ceux
d’Aoufla» Nous eümestout fujet d’etre
contens de ces nouveaux Chietiens*
Quoiqu'ils fuffent eloignes d’une bonne
447 V O Y A G E s
lieuc cTIcaroua,ils ne manquoient pour-
tant jamais ä la Mefle : ils fe rendoient
tous les Dimanches & les Fetes ä Ica-
roua , quoiqu’il fit quelquefois fort
mauvais tems.
Cette meme annee ijn , ilarrivaun
changement ä Cayenne par raport aux
Miflionnaires. Un d’eux n'etant pas cn
ctat de remplir fon employjc P. Ra-
mette fut oblige de prendre la place ,
tellement que je reftai feul :ce qui me
fut d’autant p us fenfible que je com-
men$ai ä m’apercevoir de beaucoupde
rallentißement dans ceux d’Icaroua. Un
Ncgre qui mefervoit & qui voyoitles
chofes de pres, m’avertiflbit quelque-
fois de certaines chofes qu’il voyoit&
qui ne me faifoient pas plailir. II me
difoit meme que les Indiens ne gar-
doient plus que les dehors devant moi
& que chez eux , ils vivoient comme
des Sauvages ; qu'il les avoient furpris
plufieurs fois für le fait , malgre tous
les foins qu'ils prcnoient de fe cacher
de lui .* en un mot qif ils fembloient fe
mocquer de Dieu & de moi. Je vous
laiife ä penfer,quelles etoient mes in-
quietudes. J’allois quelquefois au car-
bet ; mais des qu’on m’apercevoit, on
fe mettoit ä fon devoir. 11 y avoit me-
ine des enfans poftes pour me voirve-
en Guine’e Et a Cayenne. 447
nir , & qui leur fervoient comme de
fentinelles par raport a moi , tellcment
que je ne m’appercevois jamaisde rien.
II n’eft peut-etre pas denationplusru-
fee,quand il s’agit de tromper les gens
par un bcau fcmblant. II arriva envi-
ron ce tems-lä des Indiens etrangers :
on les regala,c’eft-a-dire; qu’on s’eny*
vra, comme ils ne manqucntpas de fai-
re dans ces occafions. Le regal iinit par
une quereile qu’ils prirent enfemble. llsr
en vouloient für tout ä un Indien plus
attache ä la Religion & plus fincere que
les autres ; ä caule qu’il leur reprochoit
fouvent leur mauvaife foi. C’eft ä celui-
la qu’ils s’en prirent, & lui touteftraye
courut änotre cafe. Les Indiens appre-
hendans qu’il ne decouvrit tout , en-
voyerent apres lm quelques uns des
leurs, mais je lc deffendis, & j’empc-
chai qu’on ne lui fit infulte;je le ren-
fermai dans ma chambre, & renvoyai
les autres Indiens. Des que nous fümes
feuls enfembles : Enfin,me dit-il, j’ai
trouve l’occafion de te parier tete ä te-
te, Baba. ( c’eft ainli que les Indiens
nous appcllent , ce qui veut dire mon
Pere , ) je n’avois oie le faire jufques
ici, de peur de t’affliger,& de me fai-
re des ennemis. Siche donc,ajoüta-t-il,
que les Indiens de ce carbet ne font
Tome III. Part. II. S
'<4 $ 8 V o y a 6 s s
rien moins que ce que tu crols. On
danfe , on piaye , on jongle , on boit touc
comme auparavant : & les fcmmes fe-
parees vivent avec ceuxquiles avoicnt
quittees , comme leurs vraies femmes;
j’ai oui tenir de fort mechans difcours
contre toi , & contre la Religion , qu’a-
vons-nous ä faire de ces etrangers, nous
difent quelques uns ? Nos ancetresnefe
font-ilspasbien paffes d'etre Chretiens?
Qu/eft-ce qu'ils nous viennent conter
avec leur Tamouffi? Laiffons-les dire ,
& vivons ä notre mode ; pourquoi quit-
ter nos anciennes fa^ons de faire ? J’ai
voulu prendre le parti de la Religion;
quelquefois j’ai ete traite le plus in-
dignement du monde , & ce que tu
yiens de voir , en eft une fuite, Pour
moi je fuis refolu de me retirer ä Cayen-
ne, pour y vivre felon ma Religion,
C’eft l’avis que je t’ai voulu donncr
depuis longtems , & que le mauvais trai-
tement que je viens de recevoir m’o-
blige enfin de te donner. Crois-moi ,
me dit-il laiffe ces traitres ; ils ne me -
ritent point les foins que tu prens pour
eux. Ce difcours qui s’accordoit par-
faitement avecce que m’avoitrapporte
monNegre , me fit enfin ouvrir les yeux,
11 y avoit dcjä long-tems que j’avois
sje violens foup^ons de ce qui en etoit#
enGuine’e et a Cayenne. 489
Malgre lebeau femblant qu’ils me fai-
foient , je nfetois aper$ü de quelque
changement en eux. Je me vis donc tout
ä coup dans un etrange embarras , e
ne fjavois quel parti prendre : feul com-
me j'etois, ä quoi pouvois je me refou-
drc? Apres avoir dcmeure quelque tems
interdit ,fans fijavoirä quoi me deter-
miner : je pris enfin le parti d’aller für
le champ ä Cayenne, fans prendre con-
ge de perfonne. Je fortis donc de ma
cafe, accompagne de 1’Indien & de mon
Negre, & nous nous rendimes incefiam-
ment ä Cayenne.
Ce fut-lä qu’etant arrive , jedechar-
geai mon coeur ä nos Peres , & leur de-
couvris tout le miftere d’iniquite. [On
agita la qucftion, s’il falloit abandon-
ner cette Million , & Ion fut für le
point de le conclure : je irfy opofois
pourtant ; j’avois encore malgre moi,
toute mon inclination pour ces pau-
vres Sauvages , für tout pour leur en-
fans qui promettoient beaucoup. Nous
decouvrimes a Mr. notre Gouverneur
la peine ou nous ctions. II prit auflitöc
le bon parti. Ce fontnos nlieuls,nous
dit-il, nous devons en repondre: il ne
faut pas les abandonner : je les range-
rai bien ä la raifon ; puifqu'ils fe font
fajt Chreticns de leur plein gre,ii laut
4$>© V 0VA6M
les obligcr ä vivrefelon leur Religion«
II envoya aulfitot un detachement avec
ordre a tous les Chefs de fcrendrcin-
ceflamment a Cayenne. Un de nos Pe-
res fe joignit au detachement , & alla
faire tranfporter tout notre bagage ä
Aoufla, faifant entendre aux Indiens
d’Icaroua , qu’ils ne meritoient pas d’a-
voir parmi eux des Miflionnaires. II y
eut bien des pleurs &des larmesrepan-
dues: car il faut avouer ,qu’une ponne
partie s’ctoient faits Chretiens avec
quelque fincerite,&avoient pournous
beaucoup de tendrefle. Tout le mal e-
toit venu de quelques mauvais efprits,
qui tenoient les difcours qu’on m’avoit
rapport6 , auxquels les autres n’avoient
point de part. Cependant tous les Chefs
arriverent a Cayenne, 8cMr. le Gou-
verneurleur parla d’une maniere livi-
ve & li ferme, qu’ils furent remplisde
frayeur. II fe radoucit pourtant , Sc
leur fit entendre qu’il vouloit bien ou-
blier le paffe ; mais a condition qu’ils
fe corrigealTent , & qu’ils ne devoient
attendre de lui que toutes fortes de
bons traitemens, tandis qu’ils feroient
leur devoir ; qu’ils fe fouvinflent que
les Francois qui les regardoient com-
me leurs enfans & leurs freres, depuis
qu’ils les avoient tenus für les Sucres-
^nGui^e’e et a Cayenne. 49
Tonds, n'entcndoient point raillerielä-
defTus, & qu'ils ne fouffriroient jamais
qu'ils retournaflent ä leur premiere fa-
$on de faire. Les Indiens furent donc
congedies avec ces paroles. Pourmoi
je faifois toüjours le difficile , comme fi
je fieuffe plus voulu rerourner chez
cux. T'y retournai pourtant ; mais com-
me pour aller chercher mon petit ba-
gage , & je leur fis toüjours froide mi-
ne. On retint cependant le plus cou-
pable ä Cayenne : & on delibera fi on
ne le banniroit point.
Qnand je fus arrive, je me vis tout
ä coup accabledes reproches qu'on me
fit. Quoi donc 3 me difoient- ils , tu veux
nous abandonner , Baba , & que t'avons
nous fait? Le principal Chef für celui
qui temoigna plus d’attachement. Oü
irai-je donc, medifoit-il5apres que tu
m’auras quitte ? Oü entendrai je la Mef-
fe ä l'avenir ? A qui me confefferai-je?
Qui maffiftera ä la mort ? Ce font ft s
propres termes , & il dit tout cela avet
tant de marques de douleur, que j'en
fus infiniment touche. Les larmes d'ail-
leurs que je lui voyois verfer , parloient
afle2, quand memc il fe fut tenu dans
le filence. Cet Indien qui da raporte
les mauvais difcours dont te tu plains,
majouta-t-il, ne da pas dit,qidils nV
'492, Vor agis
voient ete proferes que par dos mau-
vais Indiens reconnus pour tels dans
tout le carbet , & qui ne fc Tont faits
Chretiens que par politique. Pour moi
nfa t’on jamais entendu dire rien de
fcmblablc. Ce que je dis de moi , on le
peut dire de ]a plus faine partie du car-
bet. Tout ce que me difoit le Capitaine
etoit vrai, comme je le reconnus depuis;
peu ä peu tout fe tranquillifa , cette af-
faire ne lailfa pas de faire im fort bon
effet. Les Indiens furent depuis plus
foumis & plus attaches. Je me defiois
pourtant toüjours , & j’etois für mes
eardes , pour etre mieux inftruit de tout
ce qui fc paffoit dans le carbet. Je fon-
g ai ä gagner quelques petits Indiens,
pour me fervir de furveillans par ra-
poi t aux grands, ce qui me reufliffoit
afTez blcn. Je fus depuis ce tems-lä aifex
exadement averti de tout ce qui fe paf-
foit dans le carbet , & je tächois de re-
medier ä tout. Je compris pourtant de-
puis par les frequentes rechutes des In-
diens dans leurs fuperftitions, quelle efl
la force d’une education mauvaife , &
combien on ade peine de revenir des
idees & des opinions qu’on a pourainfi
dire , fucces avec le lait : ce qui me fit
refoudre ä irfappliquer ferieufernent ä
l’education des enfans. Je relolusdong
en Guine’e et a Cayenne. 493'
d’en prendrc un certain nombre avcc
moi : ie tfen eus d’abord que quatre.
Les Indiens 011t beaucoupde peine ä fe
defaire de ieurs enfans; ce font autant
defcrviteurs dont ilsfe privent. Cette
confideration m’a toüjours oblige de
n'en prendreque dans les familles nom-
breufes ; j’ai conftamment refufe ceux
qui etoient uniques , quand on me les
a offert. Le nombre s5en augmentapeu
a peu : j’en eus jufqu’ä douze qui de-
meuroient avec moi , & je m’appliquai
tout de bona leur education , ne dou-
tant point qu^ils ne fuflent un jourlcs
colcmnes de la Million , & j'en vois ä
prefent les fruits. Je ne negligeai pas
lesautres:je leur faiiois fouventleCa-
techifme & leur apprcnois les prieres.
J'ai für tout täche de leur infpirer du
mepris pour les fuperftitions de leurs
ancetres : en quoi , graces ä Dieu , je
puis dire d'avoir reuili. Ceux quej'in-
ftruis plus particulierement , ftjavent li-
re &: chanter ; quelques uns memef^a-
vent la note ; ce qui m’eft d’un grand
fecours pour le Service Divin.
Je reviens ä nos Neophites. Depuil
la derniere affaire qui ctoit arrivee,il$
parurent changes. Jenem’y fioispour-
tant pas ,connoiflant parfaitement leur
hipochrifie Sc le penchant qu ilsavoiem
4$> 4 V o y a c e s
a la fuperftition. Les hommes Cti pa-
roiffoent plus eloignes ; mais la plüpart
des femmes y avoient beaucoup d’at-
tachement: telletnent qu’il me falloit
toüjours etre für mes gardes , quand
quelqu’un etoit malade. Pour obvier ä
cela, je me fuis addonne ä la Chirur-
gie & ä la Medecine. Quelques eures
affez heureufes que je fis d’abord, me
gagnerent leur confiance. C’tft toüjours
a moi qu’ils s’adreiTent ä prefent dans
leurs maladies. Dans la fuite j’ai fait
inftruire deux jeunes Indiens ä quij’ai
donne le foin des malades- Ils faignent
fort adroitement tous deux , & me fou-
lagent beaucoup : car ce n’etoit'pas un
petit travail pour moi de traiter les ma-
lades, für tout quand ily enavoit nom-
bre,& qu’il falloit que j’en prüfe loin
moi meme. Les remedes me manquent
fouvent ; c’eft une grande charite de
m’en procurer : car ä mefure qu’on fou-
lage les corps , on detruit infenfible-
ment la confiance qu’ils ontauxPiayes.
II nous mourut cette annee-lä meme
une tres fervente Chretienne du car-
bet d’Aoufla. Elle fut mordue d’un Ser-
pent ä grelot. C’eft une forte de Ser-
pent venimeux qui a au bout de la
queue une efpece de grelot , qui fait
alfez de bruit , quand il la remue.L’In-
en Guine’e et a Cayenne. 49 5
dienne fut mordue ä fept heures du
matin. Scs compagnes laramenerentau
carbet lans mouvement& fansconnoif*
fance : car c’eft le propre de cette ef-
pece de ferpent, de faire perdre par la
morfure la connoiflance & l’ufage de
Ja langue. Le Chef du carbet envoya
auflitötun pctit Indien nYavertir ä Ica-
roua. Mais le petit Indien, foitpar pa-
refle , ou p3r timidite , fe cächa dans
le bois , & retourna für fes pas , com-
me s’ils fut venu m’avertir ; j’allai Ta-
pres diner ä Aouffa felon ma coutume
pour vifiter lcs Indiens. Je trouvai für
le chemin des Indiens qui me deman-
derent li j’allois voir Tlndienne qui a-
voit ete mordue du ferpent ; ä quoi
ayant repondu que je ne fgavois rien
de cetaccident, j’envoyai, lans perdre
tems , un petit Indien qui etoit avec
moi ä Icaroua prendre de la theriaque.
Je pourfuivis mon chemin & doublai
le pas. Je trouvai la pauvre Indiennc
fans mouvement. J’envoyai auflitöt
chercher le ferpent : car c’eft le pro-
pre de ce ferpent, quand il a mordu ,
de s’engourdir , & il refte furla place.
On me l’apporta , je Teventrai , je lui
otai le foie & le cceur , que je detrem-
pai dans la thcriaque. J’en fis prendre
a la malade & auflitöt la connoiflance
I
49^ V o y a ei 5
lui revint avcc la parole. Je lacrushorS
d’affaire ; mais le veninavoit deja ga-
gne le coeur 1’Indienne qui fentoit
bien fon mal, mc dit nettemcnt qu’el-
le en mourroit. Si le remede lui eut
6te donne für le champ ; je crois que
je faurois guerie, comme il m’elt ar-
rive depuis d'en avoirguerri d'au res.
I/Indienne donc fe fentant proche de
fa fin 5 profira des momens de connoif-
fance que lui'avoit procure le remede,
pour fc difpofer ä lamort. Elle fit une
confeflion generale avec une exactitu-
de & iin efprit de penitence qui me
charma. Elle ne parla enfuite que du.
Paradis,& deDieu:elle me difoit les cho-
fes les plus touchantes. Son mari fondoit
cn larmes ; eile lui demanda pardon des
fujets de chagrin qu’elle pouvoit lui
avoir donne. Ne nfabandonne pas Ba-
ba, je me meurs , me difoit-elle. Eil«
pafla ainfi la nuit, repetant avec devo-
tiontous les a&esque je fuggerois. Elle
baifoit le Crucifix avec une devotion
charmante, & me demandoit fouvent
elle-meme ä le baifer. Je lui donnai
l’extreme onäion de grand matin. Soa
coufin Chef du carbet la voyant mour «
xir,s’approcha d’elle & lui dit unmot:
Marie ma coufine tu te meurs ,vadonc
aupre* du Taraouffi, Ccft-lä que fef-
en Guine’e et a Cayenne. 497
perede terevoir un jour. Je fusatten-
dri ( & qui ne Teilt pas eie ? ) en en-
tendant de pauvres Sauvages fi pleins
de foi & de confiance en Dieu. Cette
mort me toucha beaucoup. On ne pou-
voit guerres avoir plus de merite, qu’en
avoit la Neophite que je perdis. Elle
etoit pleine cTefprit & de bon fens, &:
avoit un attachement fincereä laReli-
ligion qiTelle avoit embrafTee. C’eft
celle lä meme qui nous invitoit fifou-
vent ä venir chez eux,pour Tinftruire du
Chriftianifme. Le Seigneur la trouva
müre pour le Cid & nous Tenleva ,
pour recompenier fans doute ies ver-
tus.
Cette meme annee je me determinai
ä changer de demeure. L’endroit ou
nous ecions, etoit fi defagreable & d’ail-
leurs fi fatiguant pour moi,que jene
pouvois y demeurer plus longtems ,
fans rn’expofer ä ruiner entierement ma
fantc. J’avois remarque ä trois bonnes
lieues dlcaroua un endroit tout ä fair
propre pour s'etablir. C’etoit un amas
confus de petits tertres oucollines, au
bord d'une aflez grande riviere qu'ou
appelle Courou. II n’y avoit qu’une
lieue de lä ä fon emboüchure. D’ail-
leurs j’etois bien aife de rafTembler tous
les Indiens en un carbet , pour les ayoir
4$$ V O V A G t s
plus ä portee. J’tn parlai aux Chef? ;
ils m5en temoigncrent d’abord b^au-
coup d'eloignement ; ceux du carbet
tTAoufla s’y decermir.ercnt auflirot*
Pour ceux d'Icaroua , für tour lcs an-
ciens, ils avoient de la peine ä quitter
la demeure de leurs ancetres , me di-
foient ils, & ne vouloient pas s'en e-
carter. Plufieurs cependant me donne-
rent parole de venir & vinrent effefii-
vement avec ceux d'Aoufla faire leurs
abatis ä l’endroit defigne. Les plus an-
ciens d'Icaroua nous laiflerent faire«
J’avois beau leur reprefenter Tincom-
modite de la fituation de leur carbet *
fort eloigne detout cequipouvoit fer-
vir aux commoditcz de la vie, comme
la chatte , la peche & les plantages , &
qu’au contraire l’endroit ,oü je voulois
les etablir , ctoit le plus commode &
le plus agreable du monde , puifque
tout y fcroit ä portee, par la commo-
dite que nous en donneroit la riviere.
Ils avoient lä leurs habitudes , & me di-
foient toüjours qu’ils nc pouvoient a-
bandonner leur terrain ; que puifque
leurs ancetres y avoient demeure , ils y
vouloient aufli finir leurs jours. Je ne
voulus pas les prefler davantage alors :
j'allai toüjours commencer avec ceux
qui fe trouverent de bonne volonte. 11
en Guine’e et a Cayenne. 499
s’abbatit bien du boisjmaison nepou-
voit s’etablir cette annee-lä 1713 : il
falloit attcndre l’annee fuivante, pour
donner le tems aux vivres de venir a
leur maturite. Comme j’etois contraint
d’aller & de venir tres fouvent d’Ica-
rou ä Courou , & de Courouä Icarou ,
je contra&ai une grande maladie, qui
me reduifit bientot a l’extremite. Jere-
<jus tous lesSacremensjmaisle Seigneur
ne me trouva pas digne de lui. 'Je re-
vins.- mais je n’en fus pas mieux , etant
feul, j’etois toüjours oblig£ d’etre cn
Campagne pour me tranfporter d’un lieu
ä un autre. Enfin apres bien des tra-
vaux & ,des fatigues , & malgre une
quinzaine de maladies que j’ai eu dans
l’efpace de trois ans , le .Seigneur m’a
fait la grace d’en venir ä bout : peu ä
peu tout eft venu ^’etablir ä Courou ,
& c’eft ou je fuisä prefent. J’y ai fait
bätir une Eglife aflez propre , mais a
la fa$on des batimens Indiens, c’eft-i-
dire, couverte de feuilles.Dcpuis huit
a neuf ans qu’elle eft batie , eile eft de-
ja en fort mauvais etat & menace rui-
ne de tous cötes. Je fonge ä en faire une
plus folide , comme je crois vous l’a-
voir marque dans ma lettre precedente.
Je commencerai bientot , & j’efpere
d’en venir ä bout.
5oe V o y a g n
Les Indiens au refte firent paroitrfi
une grande ardeur pour bätir TJEglife,
tous s'y employerent jufqu'aux fem-
mes qui charoient de la terre & Teau
dont on avoit befoin. Le zele que les
Indiens firent paroitre en cette occa-
fion , malgre leur nonchalance naturel-
le , me convainquit afTez de leur fin-
cerite & de leur attachement ä la Re-
ligion : quoique les prejuges de Ten-
fance & la force des habitudes vicieu-
fes , les entrainaffent fouvent & leur
filfent faire bien des fautes. U n desChefs
qui y travailloit avec une aftiduite &
une ardeur extraordinaire , contracla
une maladie qui le conduiüt au tom-
beau, II me dit en mourant , que puif-
qu'il ne pouvoit voir Y Eglife achevee
pendant fa vie, il fouhaitoit du moins
d'y etre enterre. Nous avions depuis
deux ans une Chapelle , oü nous enter-
rions nos morts , celui-ci voulut etre
enterre dans TEglifc neuve, ce que je
lui accordai volontiersc Ce fut une vraie
perte pour la Million : car c’etojt or-
dinairement lui , qui mettoit tout en
train , quand il s'agiflbit de travailler
pour le Tamoufli. J’eipereque le Sei-
gneur aura recompenleun li grand ze-
le pour fon fervice. C’eft donc für le
bord de cette reviere 7 que je luis epa/*
EN GtJINE*ß ET A CAYENNE. $ Ö 2
bli ä prefent * & que je täche tous 1 es
jours cTattirer des Indiens de tous co-
teSjm'etant vü jufqu’ici hors d'etatde
parcoutir differens carbets : parce que
la Paroifle etant ici etablie,on ne peut
guerres s'en ecarter fans beaucoup d;in-
conveniens. D'ailleurs du caraftere que
font les Indiens, il vaut beaucoup mieux
qu'ils ne foient pas bapüfes , que de
Tetre hors de la Million. J’en connois
tres-peu,ou pour mieux dire , je nen
flache prefqu'aucun , qui puifle vivre
longtems en Chretien , quand il eft me-
le avec d’autres Sauvages non baptifes#
Anfi je me fuis fait une loi de ne ba-
ptifer que ceuxqui veulent venir s’e-
tablir dans la Million. Je me contente
de les y attirer, &: c’eftceque j'ai fait
avec aflez de fucces. Sans les mortali-
tes qui m’ont enleve pres de lamoitie
de mes Indiens au commenctment de
mon ctablilfement aCourou ,j’enauroi$
ici plus de lix eens.
J'ai de quatre lortes de nations In^
diennes, tcutes differentes, partagees en
quatre grands carbcts avec leurs Chefs,
La nation principale & la plus nom-
breufe , c’eft celle des Galibis , dont
c eft ici proprement le pays,qui s’e-
tend depuis Cayenne jufqu’ä 1’Öreno-
c^ue > au-ddä meme; quoi(juil j ai:
joi V O y A G E s
quelques autres nations melees. J’en ai
ici deux carbets nombreux , qui ont
chacun leur Capitaine , nommes par
Mr. le Gouverneur, 8c avec brevetde
lui. Le plus ancien de ces deux Capi-
taines, s’appelle Louis Remi Tourap-
po, celui-lä meme dont je vousai deja
parle. L’autre eft tout jeune , 8t s’ap~
pelle Valentin. II a et£ mon eleve &a
fuccede ä fon oncle,qui mourut, il y
a quatre ans dans un voyage qu’il fit
aux Amazones. Ces deux carbets peu»
vent faire peut-etre le nombre de deux
eens cinquante perfonnes , 8c davanta-
ge. Un autre carbet eft d’une nation
qu’on appclle Couflaris , dont le pays
eft au deläd’Yapoc, & quietant venus
ici pour danfer, il ya environ huitans,
s’y etablirent , 8c fe font faits chretiens.
Us font a peu pres trente ä quarante
perfonnes. Leur langue aproche fort de
celle des Galibis ;ainfi ils ont eu bien-
tot appris celle-ci , 8c la parlent fort
bienadtuellemcnt. Une autre nation ve-
nue de la riviere des Amazones , s’eft
encore etablie ici par mes foins. On
les appelle Maraones. Ils fe font aulli
tous fait chetiens. Leur langue eftpref-
que aufli la meme que celle des Gali-
bis: ils font environ tiente perfonnes.
Mais la plus nombreufe de toutes les
nations
eh GüitfE’e et a Cayenne, j o 5
nations que j’ai affemble ici & fans con-
tredit la meilleure , eft celle des Arouas«
J’en ai plus de cinquante , & j’en ramaf-
fe tous les jours. Ce font les debris d’une
Million Portugaile , qui fe fontdifpcr-
le & lä. Ils font prefque tous bapti-
fes & bien inftruits.Les vexations con-
tinuelles des Portugais les ont oblige £
les quitter. Ils fe font venus refugier
a Cayenne , oü Mr. notre Gouverneur
qui a beaucoup de bonte pour toutes
Portes d’Indiens , les a re$ü favorable-
& leur a affigne des terres. J’en attire
le plus que je puis a la miflion de Cou-
rou , & le bon traitement que je täehe de
faire ä ceux qui y font etablis , en attire
tous les jours quelques uns. Peuä peu
j’efpere de les avoir tous. Leur langue
eft aflez difficile & n’a nul raport avec
celle des Galibis. II m’a fallu l’appren-
dre & je commence £ l’entendre paffa-
blement ; je les ai remis dans Tordre ;
j’ai marie felon la forme de l'Eglife ceux
qui ne l'^toient pas , & j’ai baptife tous
les cnfans qui n’avoient pas encore re-
$u ce Sacrement. Ce font au refte de
tout autres gens que les Galibis labo-
rieux, aäifs& für touttres bon navi-
gateurs.On les appelle les loups de mer,
leur carbet eft fepar 6 de celui des Ga-
libis , & ils ont leur Chef particulier
Tome 111. Part. 11» T
504 V o y a c n
noinme par Monfieur le Gouverneur*
Voilä ä peu pres fetat de la Million
de Courou,ou ce que je puis Eure de
micux pour le prefent , eft de m’y te-
nir, d’y cultiver avec foin <ceux qui y
font etablis > & de tächer d’en attirer
le plus que je pourrai. Car rien de plus
hors d'ceuvre pour un homme feul com-
me moi,que de faire des courfes chez
les autres Indiens , j’y gagnerois peu par
raport ä ceux qui font dans la Million*
Je me contente d’attirer le mieux que
je puis les autres ä venir s'etablir ici;
je leur parle toutes fois qu’iis viennenc
ä Courou, ce qui arrive aflez fouvent.
Si je les fens dans la difpolition de ve-
nir s’etabhr ici : alors je vaischezeux
& je fais peu de voyages^ue je n’cn
amene quelques uns. J'en ai fait un ä
Counamama , & ä Iracou, il y a deux
ans j qui me valut quatorze Indiens.
J’en ai fait un , il y a quelque tems , af-
lez pres d’ici , qui m'en a valu dix , donc
quatre font deja bapriies. Je irfariete
cependant le moins que je puis dans
ces fbrtcs de voyages ; ma prefence eft
infiniment neceffaire ici,oü il ne man-
que jamais d’arriver quelque defordre*
quand je n’y fuis pas, fans compter ies
malades qui ne font point fecourus; Je
me luis donc borneäme tenir ici& )y.
f.n Güine’e et a Cayenne. 505
fais(-ma refidence ordinaire. Que me
ferviroit-il de faire des couries pour
ne pas raporter aucun fruit de mes
peines? Car il m’eft evident que je ne
puis , fans profaner le Bapteme , faire
Chreticn quelque Sauvage que ce foit
en le laiflant für fa bonne foi chez
lui. Je n’ai point encore connu d’In-
dien capable de fe maintenir dansla Re-
ligion de lui meme. Quand ils font fous
mes yeux , ä force de cathechifer; de
les exhorter , de les prefler , j’en tire
quelque chofe , & ils menent une vie
alfez Chretienne. Hors de lä .c’eftfolie
que de les faire Chretiens. II faur les
ramafTer & les mener ä la Miffion. Je
me borne donc ä les y attirer autant
que je puis. Pour cela il faut etre af-
fidu & demeurer ä la Miffion , 011 je
nefuis pas fansoccupation. Je puis vous
aflurer que j’cn fuis quelquefois etourdi
& tout hebete,fur tout les jours deFetcs
oü j’ai ä peine le tems de prendre ma
refedion & de dire mon Breviaire. Car
je fuis tout ici , Miffionnaire , Cure ,
Medecin , Chirurgien, Juge, Arbitre
des differents , &c. Tout pall'e par mes
mains ; il faut que je reponde ä tout,
que j’accommode tout , que j’ecoute
patiemment toutes les petites affaires ,
Sc ils ne laiflent pas que d’avoir bien
Tij
5o$> Voyages
des differens entr’eux. J’en fui$ quel-
quefois fi las & fi accable , qu’il me
faut des heures entieres pour me re-
mettre des effbrts que je fais pour ne
pas m’impatienter , apres avoir effuy6
leur importunite pendant longtems.
Si vous me demandez l’etat de la
Religion dans cette Million : je vous di-
rai que comme partout ailleurs , il y
a du bon & du mauvais. II y a des
Chretiens aflez fervens , il y en a me-
ine que je crois incapables de renon-
cer ä leür Religion & de retourner ä
Ja vie de Sauvage ; comme il y en a
aufli lur lefquels je ne compte guerres.
Les frequentes rechütes dans leurs an-
ciennes fuperftitions & dans leurs ma-
nieres de vivre , me donnent de tems
en tems de cruels momensde chagrin.
J’ayfurtout toute la peine du monde
ä les reduire aux loix du mariage. Ce
font fouvent des mariages prematu-
res , que je fais pafler du concubina-
ge au mariage legitime dans l’Eglife ;
ce qui me tourmente beaucoup. Je fais
venirles coupables , lorfqu’on m’aver-
tit , je leur inapofe des penitences , je
les fepare pour un tems , enfuite je
leur demande s’ils fe veulent pourma-
ri & femme , & je les marie ; bien des>
gens en font redujts la.
en Güine’e et a Cayenne. *07
Je ne disrien de leurs fuperftitions ;
mais furtout de laPiayerie. Quelques
femmes en font fi infatuees , que c’eft
toujours merveille , quanddans leurs
maladies eiles n’ont pas recoursä quel-
ques Piayes. Ceux-ci qui ont renonce
ä ce metier, & qui me craignent, re-
fufent de Piayer. Elles leur chantent
pouillcs,& leur veulent un malinfini.
Les chofes etoient allees fi loin , il y a
cinq ou fix ans ,que je crus dcvoirin-
terpofer l’autorite de Mr. notre Gou-
verneur qui exila un Piaye & lc ban-
nit de la Million. Nonobftant tout ce-
la, on importune encore les Piayes quel-
quefois. Je venois d’en baptifer un,il
y a en environ cinq ans, je l’avois fais
renoncer ä la Piayerie dans l’Eglife &
devant tout le monde j’avois declare
le changement de cet Indien. Malgrc
tout cela au fortir de l’Eglife une femme
vint le prier ä Toreille de venir voir fon
enfast. Celui-ci tranfporte de haine Sc
d’indignation , retournc für fes pas &
me dit,Baba tientvois-tu cette femme
tu viens de me baptifer, & devant tout
le monde tu m’as rait renoncer a la fu-
perftition, & eile me vient encore im-
portuner. Cet acharnement a la fuper-
ftition me donne de tems en tems bien
du degout de ces peuples. II laut avouer
rfO% V 0 V A G E S
cependant que tous les hommes , les
jeunes gcnsfurtout,& quelques jeunes
Indiennes que j’ai elevS , en ©nt ua
mepris infini.
Mais je m'aper^oisque cette lettre eft
deja bien longue & peut-etre bien en-
nuyeufe , quoique j’euffe encore unc
infinite de chofes ä dire. Je finis , mon
tres-chere Frere , par vous prier de re-
commander la Million & le Miflionnai-
re aux prieres de vos amis. Je fuis avec
une fincere & refpedu*ufe inclination.
MON TRES CHER FRERE ,
Votre tres-humble & tres-
obeiflant ferviteur.
TZxtmt dune Lettre du mente h fon Irere«,
du 6 Septembre 17 16.
“T E vous avois marque dans mes der-
J nier s Lettres que j'avois change
d’emplacement. Je fuis donc aäuelle-*
ment etabii a Pembouchure de la ri-
viere deKourou dans un endroit tres-
commode. Toasmes Neophytes y font
aufli ecabiis , & quan i on entre dans
notre riviere , ce fracas de cafes In-
diennes donne dans la vue. Je fuis au
nfilicu , & letabhlTefnent reflembie ak
en Güine'e Et a CayENnE. ?q y
fez ä un bon Bourg. Je fuis a&uelle-
ment occupe ä faire conflruire une E-
glife qui fera affez jolie. J’ai donne Tou-
vrage ä un Charpentier habilede Cayen-
ne , qui me demande 1500 livres pour
fa peine. La fomme eft un oeu confi-
derable ; mais je la trouve , fans impor-
tuner, ni incommoder perfonne. Mes
Indiens fourniront ä toute cette depen-
fe. Pour en venir ä bout,je les aipar-
tage en cinq compagnies, ayant chacune
leur chef. Chaque Compagnie doit faire
une pirogue de la valeur de 200 liv.
ce qui fera mille livres. Les Femmes
trouveront le refte > en filant du coton
& faifant des hamacs. Outre cela cha-
que Compagnie fait fon bois & fon
Bardeau. On appelle ici Bardeau de pe-
tites planches de bois dont on couvre
les bätimens en guife d'ardoifes. Tout
mon b>i$ fera bientet fini , des que je
l’aurai , je ferai venir le charpentier
pour travailler. Ainfi voilä nos pau-
vres Sauvages qui , ians le fccours de
perfonne fe procurent une Eglife. En
attendant qu’elle foit achevee, li vous
pouvtz nous procurer par vos foins de
quoi y faire avec Honneur le fervice
Divin, vous fere< bien. Chandeliers ,
Flambeaux > Cierges , Grnemens , tout
eft bon. Yous nous avez envoye un bean
5 t o Voyages
Soleil qui y tiendra bien i'on rang.
Txtrait d’une autre teure du me me , au
Procureur des Mißions en Trance du
i 3 Aoüt 171 6.
POur ce qui eft des progres quej’äi
fait jufques ici pour la Religion,
je vous dirai que j’ai toujours cru qu’il
feroit inutile de faire des courfes dans
d’autres carbets , en s’eloignant dece-
lui ci. Si nous etionsdeux on pourroit
y aller , & conduire ici pen ä peu les
Sauvages pour augmcnter la Million.
Car les rendre Chretiens & les laifler
chez eux , ce feroit profaner la Reli-
gion , & la plus jufte idee qu’on peut
avoir des Miflions parmi les Sauvages,
comme je m’en fuis convaincu par ma
propre experience , c’eft qu’il faut les
ramafler & en former des Villages lej
plus nombreux que Ton peut, fans s’a-
mufer ä aller de carbet en carbet , ou
tout le fruit que peut faire un Miflion-
naire , eft de baptifer quelques cnfans
en danger de mort. Bien des Milfion-
naires ont entrepris avant moi les Gali-
bis ; mais parce qu’ils n’ont fait que des
courfes parmi eux , fans les raffembler,
jls n’ont rien fait. Je me fuisborne ä un
endroit ou etoit lc plus grand nombre
d’Indiens ,
en Guine’e et a Cayenne. 5 i i
d’Indiens, je ne m'en fuis point ecarte
& graces a Dieu , j ai reuffi ; ce qui eft
une preuvebien fenfiblede la veritede
ce que je dis.
Depuis que je fuis arrive ici , je me
fuis propofe d'embraffer , s’il fe pouvoit
tout le diftrid du Gouvernement de
Cayenne, & je puis direque je me fuis
fenti quelquefois tellement tauche du
defir de la converfion de tous les Sau-
vages qui habitent ces quartiers , que
j’en ai verfe des larmes.
Le Gouvernement de Cayenne s’e-
tend depuis la riviere de Maroni, juf-
qu'ä celle d’Yapok. II faut qu'il y ait
dans cette etendue de pays au moins
10 mille Indiens dedifferens langages.
Deux langues pourroient pourtant fuf-
fire pour cultiver tout ccla, le Galibis
& la languc des Oüayes ; le Galibis
pour les Indiens des cotes& fautrelan-
gue pour ceux des terrcs. Les derniers
font plus nombreux. Us font dans le
haut d’Yapok & il faut remonter un
bon mcisjpour aller ä eux. Ilshabitcrt
für la riviere de Camopi, qui fe jette
dans TYapok vers fa fource. Ces peu-
plcs font en tres-grand nombre , & je
crois quon pourroit mettre lä au moins
quatre miflionnaires. On en pourroit
mettre deux vers l’embouchure d'Ya-
Tome III. P au. II. Vu
5ii Voy ag es
pok ; on pourroit en ce cas donner un
Miflionnaire au nouvel etabliflement
qui fe fait lä. II ne feroit pasfeul:on a
retenu rAumönier du Navire du Roi
pourY apok. En revenant de lä ä Cayen-
ne , on trouve la riviere d'Aproiiak ,
ou il y a beaucoup d’Indiens. On y
pourroit auffi mettre deux Miflionnai-
res & trois pour Kourou qui s’eten-
droient jufqu’ä Maroni. On pourroit
meme trouver de l’occupation pour un
plus grand nombre d’ouvriers, ä mc-
iure qu’on s’avanceroit dans les terres.
Ce que je vous ecris , Mon R. P.n’eft
point exageration. Je puis vous afTurer
que pourvü qu’on trouve la fubfiftance
des Miflionnaircs que j’ai marque, ils
auront afluremcnt de quoi travailler.
Des que le compagnon que j’attend
fcra arrive, jetacherai de le mettre en
£tat de faire la Million de Kourou.
Quand il fgaura aflez le Galibis pour
cela , je remonterai dans les terres par
la riviere d’Aprciiak, je viliterai tous
les Indiens de ces quartiers, j’entrerai
dans le Camopi , de lä je defeenderai
par la riviere d’Yapok , je remarque-
rai tous les endroits ou Ton pourra
mettre des Miflionnaircs , & je vous
envoyerai la relation de mon voyage.
Si ce que je propofe convient , faites-
en Guine’e et a Cayenne. 515
moi lc fjavoir, & je ferai venir aufli-
töt un Oüaye pour m’apprendre la
langue , dont je ferai le Dicfronnaire
& la Grammaire.
Voilä mon R. P. quelles font mes
vues par rapport au bien qui fe peut
faire dans ce pays-ci : heureux fi je
pouvois , avant que de mouriren voir
faccompliffement ; je mourrois Con-
tent alors. Si on approuve mon projet
je fuis pret ä y mettre la main. J’ai
graces ä Dieu , une {ante encore affez
vigoureufe , ä quelques reftes pres d’une
violente feiatique qui me tourmentc
fort 5 il y a environ fept ans ; Je vous
prie auffi de faire voir ma lettre ä ceux
de nos Peres, qui vous ont temoigne,
corame vous me le marquesjqu’ils pren-
nent beaucoup de part ä tout ce qui
fc paffe dans cette Million. Je les re-
mercie d’avance de tous les biens qif ils
fouhaitent de faire ä la Million des Sau-
vages.
J'oubliois un article effcntiel quire-
garde les malades de la Million. Lesfe-
cours qüe ;vous mc faites efperer , ne
fjauroient ecre micux employes. Le peu
de fecours qu’ont les Sauvages dans
leurs maladies, a donne fans douteoc-
cafion aux fuperftitions qui regnenc
parmi eux. XI a fallu pour les faite
Vu ij
514 VOYAGES
Chreciens , fe charger du fein de les
fecourir par les voyes que la Religiou
qu'ilsont embraffe, leur permet. Com-
me ce foin rrfemportoit beaucoup de
tems , j’ai fait apprendre un peu de
Chirurgie ä quelques Indiens que j’ai
charge du foin des malades. Employez
mon R. P. les Aumönes qu’on voudra
faire ä la Million , ä nous pourvoir de
remedes , d’inftrumens de Chirurgie ,
&c.
Hxtrait d’une autre lettre du mme a fort
Freie-, du 11 Septemkre 1717*
LA Million des Indiens eft ä prefent
etablie felon le projet que j’avois
envoye en France. J’ai pris dans mon
diftrift la Cure d’OüyapoK,oü leRoi
veut ctablir une colonie. Oiiyapok au
rede eft rempli d’Iodicns bien autre-
ment que Kouron & les autres cötes
en terdant vers Surinam. Ce fera la
Je fort dej Miffions. Je me contente
pour le prefent de deux ou trois Mif-
iionnan es ; c’eft touc ce que je desnande
en attendant que je fois en etat d'en cn-
tretenir un plus grand nombre,
Lc Charpentier eft adtuellement oc-
cupe ä travailler ä mon Egjile, Tout
eit p: et , & j’efpere Uvoiren etat dans
£n Guinf/e et a Cayenne. 5 1 5
trois ou quatre mois. Le dctTein en eil
bon & le Charpcntier habile. JTai foii
payement tour pret du fruit des tra-
vaux de 110s Indiens Chretiens. II s'a-
git ä prefent desornemensde fEglifc.
J'ai deja le tableau qui m’a ete appor-
te dans un Navirc du Roi. Ilellbeau;
c’cft une Vierge entouree des Sauva-
ges ä fes pieds & de leur Miflionnaire.
Je ne vous envoye polnt encorela car-
te Topographique dupays;le Deffina-
teur eft ä Oiiyapok ; quand j’irai , je
lalui ferai lever & je vous Tenvoyran
CHAPITRE III.
La Compagnie Francoifc de Gu'mie pendle
parti de feurnir des Negres a /’ Ameri-
qne Bfpagnolle.
RIen au mondc n'etoit plus capable
d'enrichir la Compagnie 6c tout
le Royaume avec elle,que fAffiento,
ou fafliente , c’efl ainii qu’on appelle
le parti , la ferme ou lc droit exclufif
de faire paffer dans V Amcrique Eipa-
pignole les Negres qni y font necef-
iaires,& aveceux des marchandifcsdc
toute efpece.
Les Genois ont eu pendant bien des
V v i i j
5 1 6 Voyages v
annees ce traite & y ont gagne prodi-
gieufement. Nous l’avons eu pendant
dix ans & nous nous y fommes ruines.
D’ou vient cette differcnce eile Taute
aux yeux, & me difpenfe d’en dire da-
vantage.
Voici le traite quifutpafle pour cet-
te affaire entre le Roi d’Efpagne& la
Compagnie Royale de Guinee, le 17
Aoüt 1701, par Mr. Ducafle , Chef
d'Efcadre des Armeesnavallesdu Roi,
enfuitede la permulion de Sa Majefte,
& für la procuration de ladite Compa-
gnie Royale de Guinee. 11 a pourtitre*
Traite fait entre les deux Rois Tres-
Chretiens & Catholiques avecla Com-
pagnie Royale de Guinee etablie en
France , concernant Tintroduction de
Negres dans TAmerique.
Les principaux articles font.
Que ladite Compagnie Fran^oife de
Guinee ayant obtenu permiflion de
leurs Majeftez tres Chretienne & Ca-
tholiques de fe charger de Faffienteou
introduclion des Efclaves Negres dans
les IndesOccidentales de TAmerique ap~
partenantes a Sa Majefte Catholique ,
s'oftre & s’oblige tant pour eile que
pour fes Direfteurs aflbeies folidaire-
ment d’introduire dans lefdites Indes
Occidentales appartenantes a S. M. C.
enGuine’e et a Cayenne. 517
pendant lc tems & efpace de dix an-
nees qui commenceront au premier Mai
1 702 , & finiront ä pareil jour 171z
quarante-huit milleNegres, pieces d’In-
des des deux fexes , & de tous äges 3 lef-
quels ne fcront point tires des paysde
Guinee qu’on appelle Minas & Cap
verd , attendu que les Negres de ces
pays ne font pas propres pour les In-
des Occidentales ; laquelle quantite de
48000 Negres reviendra par chacune
defdites dix annees a celle de 4800
Negreflesou Negres.
Que pour chaque Negre piece d’In-
de de la mefure ordinairc &fuivantTu-
fage etabli auxditcs Indes , ladite Com-
pagnie payera 3 3 j ecus, chaque ecu
valanttrois livres tournois monnoyede
France; ce qui eft la meme chofe que
3 3 piaftres & untiers de piaftre,pour
tous droits d’cntree ou fortie , ou au-
tres qui appartiennent , oupeuventap-
partenir ä S. M. C. en cas qu’elie eil
puifle pretendre , ou impofer aucuns
autres.
Que ladite Compagnie payera par
avance a S. M. C. lix eens mille livres
en deux payemens , de laquelle fomme
ladite Compagnie ne pourra fe rem-
bourfer que für les deux dernieresan-
nees de ce traue.
Vu iiij
5 i 8 Voyages v
Que lefdits droits düs pour Tintrodu-
ctiondes Negres cbaquc annee feroient
payes ä S. M. C. dans Madrid , ou ü
Paris de fix mois en fix mois , dont le
prcmier commencera au premier No-
vembre i 702.
Que lefdits droits ne feront payes que
pour 4000 Negres , piece dlnde,Sa-
dite M. C. remettant ä ladite Compa-
gnie les droits qui pourroient lui ap-
partenir pour les 800 Negres, piece
dJInde , reftant defdits 4800 Negres
que ladite Compagnie pourra intro-
duite chaque ann£e dans lefdites In-
des Efpagnoles, & ce en confideration
des avances que ladite Compagnie fait
a S. M. C. tantdesinteretsdela fomme
de fix eens mille livres, & des rifques
qu’elle courra pour faire tenir lespaye-
mens des droits de Sa Majefte dans Pa-
ris ou Madrid,
Que pendant que la guerre durera ,
ladite Compagnie ne fera pa s obligee
ä introduire plus de trois mille Negres
picces d’Inde , chaque annee ; Sadite M.
C. lui laiffant la liberte de pouvoir rem-
plir les dix-huit eens reftans,po r fai-
re le fupplement des quatre mille huic
eens qu’elle a permillion d’introduire
chaque annee dans les annees fuivan-
tes,avec la meme liberte ä ladite Com-
en Glhne’e et a Cayenne. £t 9
pagnie, encas qu’clle ne püt par quel-
qu'autre accident remplir ledit nombre
de trois mille Negres de le remplir Jes
annees fuivantes ; mais que ladite Com-
pagnie payera toujours ä ladite M. C.
ladite fomme de 300000 livres pour
les droits defdits trois mille Negres de
fix mois cn fix mois pendant chacune
defdites annees que la guerre durera ,
foit qu’elle les fournifle, ou qu'ellene
les fournifle pas.
Ajoute audit article, quefi la guer-
re ne finifToit pendant les dix annees
que ledit traite doit durer , qu’ellcem-
pechät ladite Compagnie de fournir le
nombre deNegres ,auquefrelle eft obli-
gee par ledit traite ; eile ne laiffera pas
de payer entierement les droits de fa-
dite M. C. mais qu’elle aura la liberte
de remplir fon Obligation pendant trois
annees que fauite M. C. lui accorde pour
regier & terminer fcs comptcs & reti-
rer tous efdets qui lui appartiendront ,
fans que fadite Compagnie foit tenue
de payer aucuns droits pour l’introdu-
<flion deTdits Negres.
Qne meme en tems de paix ladite
Compagnie r.e fera pas neceflairement
obligee ä introduire pendant chaque
annee les quatre mille huit censNegres
pieces d’Inde ftipulcs par fon traite , Sc
5 2o en Guime^e et a Cayenne,'
qu’elle pourra les remplir dans les an-
nees fuivantes ; rnais que ladite Com-
pagnie fera toujours obligee de payer
les droits de S. M. C. commc li eile a-
voitfourni ledit nombre de Negres.
Que ladite Compagnie aura la über*
te de fe fervir des navires deoa M. T. C,
de ceux qu'elle pourra avoir de fon
propre, ou de ceux des fujets deS.M.
C. equipes de Francois ou Efpagnols;
tous lefdits equipages dont eile fe fer-
vira,ferontdc la Religion Catholique*
Romaine,
Qujlfera loifibleä ladite Compagnie
d’introduire les Negres auxquels eile
efl obligee par le prefent traite dans
tous les ports de la mer du Nord dans
quelques navires qu'ils viennent , pour-
vü qu’ils foient allies ä la couronne d'Ef-
pagne, de la meme maniere qu'il a ete
accorde aux precedens aflenfilles , a
condition toutesfois que tous les Ca-
pitaines & Commandans defdits navi-
res & leurs equipages faflent profeffion
de la Religion Catholique, Romaine.
Que ladite Compagnie pourra intro-
duire & vendre les Negres dans tous les
ports de la mer du Nordä fon choix,
Sadite M. C. derogeant par ce traite ä
la condition par laquelle les precedens
aflenfiftes etoient exclus de les pouvoir
Vo.yages 521
introduire par d’autrcs ports que ceux
qui etoient aefignes par leurs traites , ä
la Charge loutefois que ladite Compa-
gnie ne pourra introduire nidebarquer
lefdits Negres que dans les ports , oü il
y aura a&uellcment desCfficiers Roy-
aux de Sad. M. C. pour viiiter les na-
viresde ladite Compagnie & leurs chir-
gemens , & donner des certificats des
Negres qui feront introduits.
Que les Negres que ladite Compa-
gnie introduira dans les ports des Iflcs
gu Vent Sre.Marthe , Cumana & Mara-
cnybo* ne pouvant par eile etre vendus
chacuq plus de trois eens ; piaftres , Sc
quelle les donnera meme ä meilleur
marche, fi eile peut;mais qu'äfegard
de tous les autres ports de la nouvelle
Efpagnefc de terre ferme. II fera loili-
ble ä ladite Compagnie de les vendre
le plus eher & le plus avantageufement
qifelle pourra.
Que ladite Compagnie pourra aufli
introduire les Negres dans les ports de
Buenaires, jufqu'äla quantite de cinq
ou fix eens des deux fexes & les y ven-
dre lc plus avantageufement qu’elle
pourra , Sc qu’elle ne pourra y en ven-
dre, ni debarquer un plus grand nom-
bre.
Que pour conduire & introduire les
522, Voyages
Negres dans ies Provinces de la mer
du Sud , iadice Compagnie aura la li-
berte de fabriquer ou acheter en echan-
ge defditsNegres ou autrement, foitä
Panama , ou dans quelques autres ports
& arfcnaux de la mer du Sud, deux
navires fregates, ou hourques de qua-
rre eens tonneaux , ou environ , pour
embarquer lcfditsNegres ä Panama , &
les conduire dans tous les autres ports
duPerou, & raporter le produit de la
vente d'iceux , foit en marchandifes ,
foit en reaux , barres d'argent ou lin-
gots d'or qui foient quintez , & fans
fraudes , & que ladite Compagnie ne
pourra etre obligee de payer aucun
droit pour ledit argent & or, reaux &
barres ou lingots , foit d'entree, oude
fortie.
Qu_e ladite Compagnie aura pareille-
ment la liberte d’envoyer d'Europe ä
Porrobclle,& de faire paffer de porro-
belle ä Panama , les cordages, voiles ,
bois,fer & generalement toutes autres
fortes de marchandifes agrets & appa-
raux neceflaires pour la conftru&ion ,
equipement , armement & entretien
defdits vaifleaux, fregates , ou hourgues
&c. Lefquels apparaux eile nc pourra
vendre ni debiterfous peine de confif-
cation , ä la Charge auffi qu’apres Tac-
fü Goine’e ft a Cayenne. 523
compiiflement du prefent traite, ladi-
te Compagnie nc pourra fe fervir def-
dites fregates, hourgues ou navires,ni
lcs faire repafler en Europe, & qu'elle
fera obiigee de les vendre , troqucr , ou
donner comme bon lui femblera,fix
niois apres la fin dudit traite.
Que ladite Compagnie pourrafe fer-
vir de Francois ou Efpagnols ä fon choix
pour la regie dudit traite, tant dans
les ports de FAmerique , que dans le
dedans des terres , ä condition toute-
fois que dans chacun defdits ports des
Indes. II ne pourrayavoir plus de qua-
rre ou fix Francois , du nombre defi-
quelles ladite Compagnie choifira ceux
dont eile aura befoin pour les envoyer
aud-edans des terres prendre foin de fa
regie & du recouvrement de fcseffets.
Que ladite Compagnie pourra nom-
mer dans tous les ports & autres lieux
principaux de FAmerique , des Juges
Confervateurs , pourvü qu'ils ne foient
pas Officiers de S.M. C. lefquels pren-
dront feuls ä Fexclufion de tous autres
memes des Officiers Royaux de S. M.
C. la connoiflance de toutes les caufes
& depenaances dudit traite, & que lcs
appellations de leurs jugemens reffor-
tiront au Confcil Royal Souverain des
Indes , comme auifi celui qui fe trou-
514 Voyages
vera ä l’avenir Prefident dudit Con-
feil , fera lc protedteur du prefent trai-
te ; & qu'en outre lad ite Compagnie
pourra propofer ä Sadite M. C. un des
Confeillers dudit Confeil , pour etre
Juge Confervateur du traite , ä Tex-
clulion de tous autres auxquels Sa Ma-
jefte donnera fon approbation de la me-
ine manitre qu'elle a ete accordcc aux
precedens affenfiftes.
Que les Vice-rois Tribunaux d’Au-
diances , Capitaines Generaux , ni Gou-
verneurs , ou aucuns autres Officiers
de Sadite M. C. ne pourront fe lervir,
fous quelque pretexte que cefoit, des
navires deftines ä l’execution dudit trai-
te , ni pareillemcnt prendre,detourner,
faifir ni arreter par violence,ni autre-
ment les biens , ni effets dependans du-
dit traite deraffiente,& appartenansä
ladite Compagnie , fous peine a'etre
refponfables en lcurs propres & prives
noms des dommages que ladite Com-
pagnie aura foufrerte.
Que ladite Compagnie, fes commis
& faäeurs aux Iiides. pourront avoir ä
leur lerviee les matelots , voituriers ,
arrimeurs & autres g jens neceflaires
pour la charge 6c decharge de leurs
navires i en convenant; avec cux de gre
ä gre de leur folde & appointement.
enGuine’e et a Cayenne, 525
Qtf il fera au choix de ladite Com-
pagnie de charger les effets qu’elle au-
ra auxdites Indes , pour les tranfpor-
ter en Europe für les navires dela flö-
te , ou für les gallions, en convenant
avec les Capitaines & Maitrcs defdits
navires , ou de les faire paffer für leurs
propres navires, lefquels pourront ve*
nir, fl bon leur femble de confer ve a-
vec lefditesflotes & gallions, ouautres
navires de guerre de Sadite M.C. avec
toute forte de proteftion de la partdes
Oßiciers qui les commanderont.
Qifä commencer du premier May
1702 , la Compagnie de Portugal, ni
autres perfonnes ne pourront intro-
duireaucuns Negres danslefdites Indes
ä peine de confifcation d’iceux au pro-
fit de ladite Compagnie qui payera en ce
cas ä ladite MajcfteCathoÜque les droits
d'entree pour lefdits Negres ainfi con-
fifques.
Que ladite Compagnie ,ou fes agens
& porteurs de fes ordres ; pourront feuls
faire naviger leurs vaiffeaux & intro-
duire leurs Negres dans les ports des
cötes du Nord des Indes Occidentales;
deftenfe ä tous autres, foit qu’ilsfoient
fujets de Sadite M. C. ou qu'ils foient
etrangers , d’y en faire entrer , tranfpor-
ter , ni introduire fous les peinespor-
tees par les loix.
5 z6 Voyage
Que Sadite M. C. donnera ä ladite
Compagnie fa paroleRoyalcde la main-
tcnir dans lapleine pofleffion & exem-
ption dudit traite , & qu’ellc eft trou.
b!ee en quclque fa^on que ce foit. Sadite
M. C. s’en referve ä eile feule la con-
noifiance.
Qifaufinöt que les navircs de ladite
Compagnie entreront dans les ports
des Indes avec leur chargement dcddits
Negres, les Capitaines d’iceux deronc
tenus de certifier qu’il n’y a aucune ma-
ladie contagieufe dans leurs bordsl
Qa'apres que lefdits vaifleaux auront
entre & mouil!e dans quelqu'un dcf-
dits ports, ilsferont v’ifites parle Gou-
verneur , ou Officiers Iloyaux , & lorf-
qu'ils debarqueront leurs Negres, ou
partie dhceux , ils pourront en meme
tcms debarquer les vivres neceflaires
pour leur nouriture , en les mettant
dans quelques maifons ou magazins par-
ticuliers, apres avoir etevilites & ob-
tenu la permillion defdits Gouverneurs
ou autres Officiers Royaux , pour evi-
ter tont fujet de fraude & difcution ,
avcc deftenfe de faire entrer, vendre,
ni debiter aucune forte de marchan-
difes , fous quclque caufe ou pretex-
tequece (bir,autre que lefdits Negres&
lcur nourriture, ä peine de la vic contre
ceux
en Güine’e e* a Cayenne. 5 17
ceux qui fentreprendront , & conti e
les Officiers & autres fujets de Sadite
M. C. qui le fouffriront, que lefdites
Marchandifes qui fe trouveront de ven-
te en fraude & contre cette deffenfe
feront confifquees & enfuite brülees
pabliquement par fordre defdits Gou-
verneur ou Officiers Royaux & les Ca-
pitaines ou Maitres des Navires , quand
raeme ils ne feroient coupables que de
negligcnce ; pour n’avoir pas foigneu-
fement veille ä empecher le debarque-
ment defdites marchandifes, condam-
nes ä cn payer la valeur.
Qae Sadite M. C. excepte neanmoins
de la peine ci deflus les vaifleaux für
iefquels les Negres feront embarques
& lefdits vivre$,S. M. les endeclarant
librts > voulant qu'ils puiflTent continuer
leur commerce en la maniere preferite.
Qne Sadite M. delare pareillement
exempts de la peine de mort ceux des
coupables defdites fraudes , dont les
marchandifes faifies n'excederont pas
la valeur de cent piaftres, ou ecus,au-
quel cas lefdites marchandifes feront
confifquees & enluitc brülees & le Ca-
pitaine condamne ä en payer la valeur
leulcment.
Que ladite Compagnie ne payera au-
cun droit d’entree , de iortie,ni aueye
Tome III . Fan. II. X x
528 V O y A G E s
quelconque pour les vivres qu’ellede-
barquera , ou rembarquera dans fcs
vaiffeaux pour la nourriture defdits Ne*
gres , en cas que lefdits vivres lui ap-
partiennent & proviennent de fesdits
vaiffeaux ; mais fi eiles les achette des
fujets de S. M. C. elleen payeraen ce
cas*lä les memes droits que payent fef-
dits fujets.
Que lorfque ladite Compagnie , fes
agcns ou facteurs auront vendus dans
un port partie des Negres qu’ils y au-
ront introduits , il leur fera permis de
tranfporter le reftedans un autre port,
comme auffi de prendre en payemens
defdits Negres & embarqucr librement
des reaux , barres d’argent & lingots
d'or qui foit quintez & fans fraudes &
autres fortes de danrees & marchan-
difes qui fe tirent des Indes, & ce fans
payer aucuns droits pour toutes lefdi-
tes matieres d’or & d'argent ; mais feu-
lement les droits de (ortie des marchan-
difes qu'ils embarqueront que ladite
Compagnie aura laliberte de faire par-
tir les vaiffeaux , dont eile fe fervira
pour fexecution dudit traite, foit des
ports d'Efpagne , foit des ports de Fran-
ce ä fon choix en donnant avisä Sadite
M. C. de lcur depart.
Quelle pourra pareillement faire fes
en Guine’e f.t a Cayenne.
rctours , foit en reaux,barres d’argent,
lingots d’or , ou autres fraits , danrees
& marchandifes provenans dela ventc
defdits Negres , dans lcfdits ports de
France ,ou d’Efpagne , a fon choix , ä
condition que fi lefdits retoursfe fonc
dans les ports d'Efpagne, les Capitai-
nes & Commandans defdits vaifleaux
feront obliges de faire leur declaration
aux Officicrs de Sadite M. C. de ce
qui compofera leur changement , & que
fi les retours fe font dans les ports de
France, ils feront tenus d’en envoyer
l’etat& la fa&ure ä Sadite M. C. afin
qu'elleen ait une entiere connoilfance#
Qujiucuns defdits navires de ladite
Compagnie ne pourra raporter d’autres
reaux,barrcs d'argent , lingots d’or &
autres fruits , denrees & marchandifcf
que ceux qui proviendront de la vente
defdits Negres , leur deffendant S M«,
de charger aucuns effcts appartenans ä
fes fujets naturels des Indes, ä peine de
punition contrc les contreveoans.
Si quelques navires de ladite Com-
pagnie armes en guerre , font des pri-
ics für les ennemis de Tune ou Fautre
Couronne , ou für les pirates & corfai-
res,lcfdites prifes & les vaiffeaux qui
les auront faites , feront reques dans
tous les ports de Sadite M. C. & fi Les
Xxij
55o
V 0 Y A G E S
prifes font jugees bonnes, les preneurs
ne pourront etre obliges de payer de
plus grands droits d’entree , que ceux
qui font etablis & quc les propres &:
naturels fujets de S. M. payent ordi-
nairement ; & que fi dans lefdites pri-
fes il fe rencontre des Negres , ils les
pourront vendre ä compte de lad* Com-
pagniecomme elleeft obligeede fournir,
comme aufli les vivres dont eile n’aura
pas befoin , mais non les marchandifes
Zc manufa&ures , dont Sadite M. C*
leur deffend la vente ; pourront feule-
ment les faire porter ä Carthagene, ou
Portobelle , pour y etre enfermees juf-
qu’ä ce que les foircs ordinaires def-
dits ports de Carthagene & de Porto-
belle fe ticnnent , dies pourront etre
vendues par lefdits Officiers de S. M.
C. en prefence defdits preneurs , ou de
ceux qui auront leur pouvoir, & que
du prix d’icelles , le quart en appartien-
dra ä Sadite M. C & les trois autres
quarts dudit prix au preneurs , apres
la dedudibn des frais , aufli- bien que
des navires Sc bätimens pris tels qu'ils
puiflent etre , avec leurs armes > artille-
ries, munitions, agrets & apparaux.
Que S. M. T. C. & S.M. C. feronr in-
terefles pour la moitie dans ladite Com-
pagnie, & chacune d’elles pour un qu ar
en Guine’e et a Cayenne. 5 } t
ainfi qu’il a ete cor, venu , moyennant
deux millions , qu’elles payeront par
egale portion pour la moitie des qua-
tre millions de fonds que ladite Com-
pagnie a trouve neceflaire de faire pour
la regie 3c execution dndit traite , &
que ladite Compagnie feral’avance du
million que Sadite M. C. lui payera fin-
teret , ä raifon de huit pour cent par
chacune annee, ä compter du jourde
ladite avance , jufqu'ä Tentier & par-
fait payement.
Que ladite Compagnie donnera le
comptc des profits qu’clle aura fait a
la fin des cinq premieres annees du trai-
te finies & accomplies avec les preuves
juftificatives en bonne forme, qui fe-
ront examinees par les Officiers de S.
M. T. C. lefquels liquideront ce qui
en reviendra ä Sadite M. C. für quoi
ladite Compagnie fe rembourfera des
avances qu’elle aura faite pour Sadite
M. C. & des interets qui lui ont etc
regles ; ce qui fera obferv£ pareille-
ment pour le ccmpte des cinq dernie-
res annees du traite.
Si apres lefdites avances & interets
rembourfes ä ladite Compagnie , il fe
trouve quelque profit qui revienne
encore ä Sadite M. C. du compte def-
dits cinq premieres annees: en ce cas
53 2, V O y A G E $
ladite Compagnie le retiendra pour
rembourfement , en tout ou en partie
des 60000 livres qu’elle s’eft chargee
d’avancer ä Sadite M. C. & dont eile
ne devoitetre rembourfee quedansles
deux derniercs annees dudit traite.
Que ladite Compagnie apres ledit
traite fini&accompli aura trois annees
de tems pour liquider tous fes com-
ptes,retirer fesefFets defdites Indes 6c
rendre ä S. M. C. fon compte final , 8c
que pendant lefdites trois annees ladi-
te Compagnie 5 fes agens & Commis
jouirontdes memes privileges & fran-
chifes qui leur font accordes pendant
la duree dudit traite pour Penrree li-
bre de fesvaiffeaux dans tous les ports
de rAmerique , & pour en retirer fes
effets.
Ce traite & toutes les difpofitions
d’icelui ont etc approuvees & ratifides
par S. M.T. C.& l’adte de ratification
envoyeä S. M. C.
Le Roi a meme rendu un Arret le
28 Odiobre 1701 , par lequel ilaete
©rdonne.
Que toutes les marchandifes que la-
dite Compagnie de Guinee fera venir
des Pays etrangers , tant pour farme-
ment & atuitaillement de fes vaiffeaux
que pour fon commerce>& lauaite des
en Guinf/e et a Cayenne. 533
Negres , & celle quelle raportera en
retou r de f Amerique; jouiront du droit
d'entrepöt , & ne pourront etre aflujet-
tiesä aucuns droits fous quclquepretex-
te que ce foit,ä condition par lespre-
neurs defditcs marchandifes d’en four-
nir un etat, avant qif eiles arrivent au
port de leur deftination , & que les uns
& lesautres feront mifes dans des ma-
gnzins , dont le principal Commis des
Fermes dans le port auraune clef, en-
forte qu’elles ne puiffent etre enlevees
Fans fa participation , & qu’il n’en puif-
fe etre vendu , ni porte dans leRoyau-
me fans en payer les droits.
Que ladite Compagnie pourra faire
paffer par le Royaume par terre, pen-
dant la guerre feulement , les marchan-
difes de f Amerique provenantes de fes
retours qu’elle aura deftine pour les
pays etrangers , ou pour les provinces
du Royaume non fujettes aux cinq
groffes Fermes & reputees etrangeres
ians payer aucuns droits , en prenant
feulement avec les Commis des cinq
groffes Fermes toutes les precautions
neccffaires pour empecher les fraudes.
Que ladite Compagnie de Guinee
jouira de Texemption de la moitie des
droits d’entree für le cacao qu'elle fera
venir dans le Royaume , pour y etre
confomme*
5 5 4 V o y a g h s
Quelle jouira pareillement de i’e-
xemption des droits de fortie tn en-
tier iur toutes les marchandifes qu’elie
tireradu Royaumepour etre tranfpor-
tees , tant aux cötes d’Afhique que dans
1’Amerique.
CHAP.
5 ?f
CODE NOIR
EDIT DU ROY,
SERVANT DE REGLEMENT
Tour le Gouvernement & l' Ahmmßr.ipon
de fuftice dr U Polce des Jßes Franco fes
de l? Amerique , & pour la difciplme &
le commerce desNcgres & ifilaves dant
ledit Pajs*
O U I S par la gracc de Dieu , Roi
de France & de Navarre : A toi s
prefens & ä venir : Salut , commenous
devons egalement ncs foins ä tous les
Peuples que la Divine Providence a
mis fous notre obei'ffancc , Nous avons
bien voulu faire examiner en notre pre-
fence les memoires qui nous ont e,te en-
voyes par nos Ofticiers de nos ifles de
TAmerique , par lefqueis ayant eie in-
forme du befoinqu'ils ont de notre au-
torite & de notre Juftice pourymain-
tenir la difcipline de l’Eglife Catholi-
que , Apoftolique & Romaine , & pour
Tome III. Part . III. Y y
O U
5» $ 6 Voy AG ES
y regier ce qui concerne TEtat & Ia
qualite des Efclavcs dans nofdites Ifles
& dclirant y pourvoir & leur faire con-
ncitre qu'encorequ’ils habitent descli-
rnats infiniment eloignes de notre fe-
jour ordinaire, nous leurfommes tou-
jours prefent , non feulement par l’e-
tendue de notre puiflance , mais enco-
reparla promptitude de notre appiiea-
tion ä les fecourirdansleurs nccefätez.
A cESCAuSEsdeKavR denotrcConfeil&
de notre certaine fcience, pleine puiflan-
ce & autorite Royale , nous avonsdit,
fhtue & ordonne, difons , ftatuons &
ordonnqns , voulons & nous plait ce qui
enf uit?
Article I.
Voulons & entendons que l’Edit du
feu Roi de glorieufe memoire notre
tres honore Seigneur & Pere du 25
Avril 161 5.foitexecutcdans nos Ifles,
ce faiiant, enjoignons ä tous nos Ofti-
ciers de chafler hors de nos Ifles tous
les Juifs qui y ont etabli leur reiiden-
ce , auxquels comme aux ennemis de-
Cläres du nem chretien , Nous com-
rnandons d'en fortir dans trois mois,ä
compter du jour de la publication des
pre/entes , ä peine de confifcation de
eorps & de biens.
en Guine’e et a Cayenne. 537
I I.
T aus les Efclaves qui fcront dans no$
Ifles fercnt baptifes& inftruits dans la
Religion Catholiquej Apoftolique &
Romaine, Enjoignons aux Habitans qui
acheteront des Negres nouvellement
arriveSjd’en avertir les Gouverneur &
Intendant defdites Ifles dans la huitai-
ne au plus tard , ä peine d’amende ar-
bitraire , lefquels donneront les ordres
neceflaires pour les faire inftruire& ba-
ptifer dans le tems convenable.
I I I.
Interdifons tout exercicc public d’au-
tre Religion que de la Catholiqae Apo-
ftolique de Romaine ; voulons que les
contrevcnans foient punis comme re-
belles & defobeiflans ä nos commande-
mens. Deffendons toutes aflemblees
pour cet effet , lefquelles nous declarons
conventicules, illicites de feditieufes ,
fujets a la meme peine, qui aura lieu,
meme contre les Maitres qui les per-
mettront ou fouftriront ä l egard do
leurs Efclavcs.
I V.
Ne feront prepofesaucuns Comman-
dcursä la diredtion de$Negres,quine
faflent profeflionde la Religion Catho-
lique, Apoftolique de Romaine, ä pei-
ne de confiication defdits Negres coa-
Yyij
5 $3 V OYAC ES
tre lcsMaJtresqui les auront prepofes,
6 de punition arbitraire contre les
Commandern s qui auront acccptela-
dite diredion.
V.
Deffendons ä nos Sujets de la R* P.
R. ci'apporter aucun trouble , ni em-
pechement ä nos autres Sujets , meme
ä leurs efclaves dans le libre exercice
de la Religion Catholique , Apoftoü-
que & Romaine, ä peine de punition
fexemoiair^
V I.
Enjoignonsä tous nos Sujets de quel-
que qualite & condition qu’iis foient ,
cTobferver les jours de Dirrunche &
Fetes qui fort gardes par nos Sujets de
Ja Religion Catholique , Apoftolique
& Romaine. Leur deffendons de tra-
vailler,ni faire travailler leurs Efcla-
ves efdits jours , depuisfheure de mi-
nim, jufqu'a l'autre minuit , foit ä la
culturc de la terrc , a la manufa&ure
des fucres,& 1 tous autres ouvrages ,
a peine d'amande & de pumtioti arbi-
traire contre les Maitres,& de confif-
cation tant des fucres que defdits Ef-
claves qui feront lurpris par nos Offi*
eiers dans leur travail.
V I I.
Leur deffendons pareillement de tc-
«n Güwb’c tr a Cay^ot. 5 5 9
Dir le marche des Negres & de taus
autres marchez lefdits jours für pareil«
les peines, & de confifcation des mar-
chandifes qui fe trouveront alors au
marche & d’amande arbitraire contr©
les Marchands.
VIII.
Declarons nos Sujets qui ne Tont pa£
de la Religion Catholique , Apoftoli-
qus &: Romaine incapables de contra-
(Ser ä l'avenir aucun mariage valable#
Declarons bätards les enfuns qui nai-
tront de tellesconjonclicms, que nou?
voulons etretenues & reputees, teoons
& reputons pour vrais concubinages,
I X,
Les hommes libres qui auront un oM
plufieurs enfans de leur concubinage a-
vec lcurs efclaves, enfemble les Maure*
qui Kauront fouffert, feront chacun con-
damnea une amande dedeux mille liv.
de fucres ; & s’ils font les maitresde l’ef-
clave de laquelle ils auront eu lesdits en-
fans , voulons qu’outre Tamande , ils le*-
ront prives de fefclave & des enfans , &
qu’elle & eux foient confifques au profit
de THöpital, fans jamais pouvoir etre
affranchis.N'entendons toutefois le pre-
fent article avoir lieu , lorfque fhornme
n’etoit point marieä une autre pirfonne
durant fon concubinage avec fon efcla-
Yy iij
540 Voyagis
ve, epoufcra dans les formes oMerv£es
par TEglife fadite efclave , qui fera af-
franchie par ce moyen & les enfans reu-
dus libres & legitimes.
X.
Lefdites folemnites prefcrites par
TOrdonnancc de Biois , articles 40. 41
42 & par la Declaration du mois de No-
vembre 1639. pour les mariages , fe-
ront obfervees tant ä l’egard des perfon-
nes libres que des efciaves , fans nean-
moins que le confentement du pere Sc
de la mere de l’efchve y foit neceiTaire,
jnais celui du Maitre feulement.
XI.
DvfFendons aux Cures de proceder atix:
mariages des efciaves, s’ils ne font ap-
paroir du confentement de leur Maitre.
Dcfendons auffi aux Maitres d’ufer d’au-
cunescontraintesfur leurs efciaves poujc
les maricr contre leur gre.
XII.
Les enfans qui naiiront de mariage en-
tre efciaves, feront efciaves & appartien-
dront aux Maitres des femmes efciaves ,
& non ä ceux de leur marie , (i le mari 5c
la femme ont des Maitres difterens.
XIII.
Voulons que fi le mari efclave a epou-
fe une femmelibre, les enfans tant mä-
les que filles fuivent la condition de leur
en Güine'e et a Cayenne* 541
mere , & foie nt libres comme eile 5 non*
obftant la fervitude de leur perc ,& que
fi le pere eft libre & la mere efclave , les
enfans feront efclaves pareilkment*
XIV.
Lcs Maitres feront tenus de faire met-
tre enTerreSainte dans les Cimiueres
deftinesäcet effet, leurs efclaves batpti-
fes , & ä l’egard de ceux qui mourront
fans avoir re$u le Bapteme , ils feront
enterrcs la nuit dans quelque champ
voifin du lieu oii ils feront deccdes^
X V.
Deffendons aux efclaves de pörter au-
cunes armes offenfives, -ni de gros bä-
tons, a peine du fouet, & de confifca-
tion des armes au profit de cclui qui les
en trouvera failis; ä l’exception feule-
ment de ceux qui feront envoyes ä la
chaffe par leur Maitre, & qui feront por-
teurs de leurs billets, oumarques coa-
pues.
XVI.
Deffendons pareillement aux efcla-
ves appartenans ä differens Maitres, de
s’attrouper , foit le jour ou la nuit , fous
pretexte denoces, ou autrement , foit
chez un de leurs Maitres ou aiileurs , &
encore moins dans les grands chemins
ou lieux ecarrez , ä peine de punition
corporelle , qui ne pourra etre moindre
Yy iiij
54* VOYAGIS
que du foiiet & delafleur deLys, Sren
cas de frequentes recidives &: autres cir-
conftances agravantes,pourront etre pu-
nis de mort : ce que nous laiflons ä l’ar-
birrage des Juges. En joignons ä tous nos
fujets de courir fus les contrevenans, de
les arreter & conduire enprifon, bien
qu’ils ne foient Officiers , &l qu'il ny
ait contr’eux encore aucun decret.
XVII.
Les Maitres qui feront convaincus
d'avoir permis ou tollere, telles affem-
blees compofees d^autres efchves que de
ceux qui leur appartiennent, feront con-
damnes en leur propre & prive nom,
de reparer tout le dommage qui aura
ete fait ä fes voifins ä foccafiondefdites
affemblees , k en dix ecus d'amande
pour la premiere fois, & au double au
fas de recidive.
XVIII.
DcfLndons aux efclaves de vendre d es
Cannes de fuere , pour quelque caufe ou
occafion quece foit,m£me aveclaper-
million de leur Mahre , a peine du foiiet
contre les efclaves & dedixlivrestour-
nois contre leurs Maitres qui Tauront
permis , & de pareille amandc contra
1 acheteur.
XIX.
Leur deffendons aufli d’expofer Qft
*n Gmtffc’s et ä Cayenne* f 4 3
vente aumarchc^ni de porter dans les
maifons particulieres pour vendre au-
cunes Tortes de denrees, meine desfruits,
legumes , bois ä brülcr , herbes pour
leur nourriture & des beftiaux ä leurs
manufa&ures, fans permiflion exprefle
de leurs Mahres par un billet , ou par
des marques connucs , ä pcine de reven-
dication des chofes ainfi vendues,fans
rtftitution du prix par leurs ^Maitres &
de fix livres tournois d’amande ä leur
probt contre les achetcurs.
X X.
Voulons ä cet efFet que deux perfon-
nes (oient pr£pofees par nos Officiers
dans chacun marchcpour examiner les
denrees & marchandifcsqui ferontap-
portees par les cfclaves , cnfcmble lei
hillcts & marques de leurs Mahres.
XXL
Permettons ä tous nos fujets habltans
des Ifies, de fe faiiirde toutes les cho-
fes dont ils trouveront les efclaves chaiv
ges , lorTqiTils n'auront point de biilets
de leurs Mahres , ni de marques con-
nues pour etre rendues inceflamment ä
leurs Maitres , fi les habitations Tont
voiflnes du lieu ou les efclaves auront
ete furpris en delit , finon eiles feront
inceflamment envoy ee#a THöpital pour
y etre en depot jufqu'ä ce que les Mai-
tres en ayent eteavertis*
544 Vovages
XXII.
Seront tenus les Maitres de fournir
par chacune femaine a leurs efclavcs
äges de dix ans & audeffus pour leur
nourriture, deux pots Sc demi mefure
du pays de farine deMagnoe,ou trois
eaflfaves pefans deux livres & dcmic
chacun au moins , ou choles equivallan-
tes, avec deux livres de bceuffalle , ou
Trois livres de poiffon ou autre chofe ä
Proportion , Sc aux enfans depuis qu’ils
font fevres jufqu’ä Tage de dix ans la
anoitie des vivres ci deflus.
XXIII.
Leur deffendons de donneranx efcla*
ves de 1 eau de vie de canne guildent D
pour tenir heu de la fubfiftance men-
tionnees au precedent article.
XXIV.
Leur deffendons pareillement de fe
decharger de la nourriture Sc fubfifhn-
ce de leurs efclaves , en leur permettantf
de travailler certain jour de la femaine
pour leur compte particulier.
XXV.
Seront tenus les Maitres de fournir ä
chacun efclave par chacun an deux ha-
bits de toile,ou quatre aulnes detaile
gre defdits Maitres.
XXVI.
jLes efclaves qui ne feront point nou-
sn Guinea et a Caienke. 5 4 f
ns,vetus & entretenus par leurs Mai-
tres felon que l’avons ordonne par ces
Prefcntes , pourront en donner avis ä
notreProcureur & mettre leurs memoi-
res entre fcsmains , für lefque!s&: me-
nie d’offtce , fi les avis lui en vienncnt
d’aillcurs, les Mahres feront pourfui vis
ä fa Requete & fans frais , ce que nous
voulonsetreobferve pour les crierics&
traitemens barbarcs & inhumains des
Mahres envers leurs efclaves.
XXVII-
Les efclaves infirmts par vieillefle ?
maladie, 011 autrernent, foit que lama-
ladie foit incurable ou non, feront nour-
ris & entretenus par leurs Mahres, &c
en cas qu’ils les cuflent abandonnfcs , lef-
dits efclaves feront adjuges & f Höpital
auquel les Mahres feront condacones
de payer fix fols par chacun jour pour
leur nourriture & entretien de chacun
efclave.
XXVIIL
Declarons les efclaves ne pouvoir
rien avoir qui ne foit ä leur Mahre , &
tout ce qui leur vient par induftrie ou
par la liberalite d'autres perfonnes , ou
autrernent, ä quelque titre que ce foit
etre acquis en pleinc propriete ä leur
Mahre, fans que les enfansdes efclaves
leur pere & snere, leurs parens& tou$
V o V u i f
autrts librcs ou cfclaves puiflent rieft
pretendre par fucceilion , difpofitiön
tntre-vifs ou k caufe mort , lefquellcs
difpofitions nous dechrons nulles, en-
femble toutes les promcfles & obliga-
tions qu’ils auroicnt fiites, comme e-
tant faires par gens incapablesde difpo-
fer & contrafter de leur chef.
XXIX.
Voulons ncanmoins que les Maitres
foient tenus de ce que les efclaves au-
ront fait pai leur ordre & commande-
menr, enfemble ce qu'ils auront gerd
& negotie dans la boutique, & pour
l’efpece particuliere du commerce, ä
hqueile les Mahres les aura prepofes,
ils feront tenus feularrient jufqu'ä cofl-
currence dece qui aura tourneau prcr-
jtic des Maitres ; le pecule defdits efcla-
ves que leurs Maitres leur auront per-
mis en fera tenu , apres que leurs Mai-
tres en auront deduit par preference ce
qui pourra leur en etredü, finon que
le pecule confftant en tout ou en par-
tie en marchandifes , dont les efclaves
auront permiffionde faire trafic ä parr,
für lefquels leurs Maitres viendront
feulement par contribution au folla li-
vre avec les autres creanciers.
XXX.
Itie pourront les efclaves etre pour-
en Guine’eet a Cayenne. 54-jr
vus d’officss , ni de commiffion ayant
quelques fonüions publiques , ni etre
conftitues agens par autres que leurs
Maitres , pcur agir & adminiftrer au-
cun negoce , ni arbitre en perte , ou t<6-
moin , tant en matiere civile que cri-
minelle & en cas qu'ils foient ouis er*
temoignage , leurs depofitions ne fcr-
viront que de memoires pour aiderles
Juges ä s’eclaircir d’aillcurs , fans que
l’on en puiflfe tirer aucune preiomption
ni conjuäure, ni adminicnlle de prcuvc.
XXXI.
Ne pourront auili les efclaves etre
partie , ni en jugement , ni en matiere
civile, tant en demandant que deffen-
dant , ni etre partie civile en matiere
criminelle , & de poui Tuivre en matie-
re criminelle la reparation des outra-
gts & exccs qui auront ete commis coa-
tre les efclaves.
xxxir.
Pourront les efclaves 6tre pourfuivts
criminellement , fans qu’il loit befoin
de rendre leur Murre partie, finonen
cas de complicite, & feront lefdits ef-
claves accufes , juges en premiere In-
ftance par les Juges ordinaires & par
appel au Confeil Souverain lur la me-
me inftruction , avec les meines for-
maliter que Ls perlonnes libres,
54^ V o y a c £ 5
XXXIII.
L/efclave qui aura frappc fon Maf-
tre, ou la femme de fon Maure , fa
MaitrefTe,ou leurs enfans avec contu-
fion de fang, ou au vifage, fera puni
de morc.
XXXIV.
Et quand aux exces & voyes de fait
qui feront commis p3rle$ efclavescon-
tre les perfonneslibres : voulons qu’ils
foient feverement punis , meine de mort
s’il y echet.
XXXV.
Les vols qualifitz , meme ceux des
chcvaux, cavalles, mulets, baeufs &
vaches qui auront £te faits par lesef-
elaves, ou par ceux affranchis, feront
punis de oeines affliftives, meme de
jnort li le cas le requiert.
XXXVI.
Les vols de moutons, chevres, co-
chons , volailles , Cannes de fucre , poix,
maignoe ou autres legumes faits par
les eiclaves, feront punis felonlaqui-
lite du vol,par ies Jugesqui pourront
s’il y echet, les condamnerä etrebatr-
tus de verges par 1 Executeur de la
Haute-Juftice , & marquez ä Tepaule
cTune fleur de lys.
XXXVII.
Seront tenus les Maitres cn cas de
enG<tine*e et a Cayenne. f+p
vol ou autrement des dommagcs Cau-
fez par lcurs efclaves, outre li peine
corporelle des efclaves , reparer les torts
en leur nom , s'ils n'aiment mieux aban-
donner Tefclave ä celui auquel le tort
a ete fait , ce qu'ils feront tenusd'op-
tcr dans trois jours , ä compter du jour
de la condamnation , autrement ils en
feront dechüs.
XXXVIII.
L’efclave fugitif qui aura ete en fuite
pendant un mois ä compter du jour
que fon maitre Taura denonce en Juf-
tice, aura les oreilles coupees,& fera
niarqued’uncfleurdelysfur une epau-
le : öc s’il r6cidive un autre mois ä
compter pareillement du joar de la de-
nonciation , aura le jaret coupe & fer*
marque d une fleur de lys für Tautre
epaule , &: la troifieme fois il fera puni
de mort.
XXXIX.
Les affranchis qui auront donn£ re-
traite dans leurs rtnifons aux efclaves
fugitifs, feront condamnez par corps
envers leurs Maitres en Tarnende de
trois eens livres de fucres par chacun
jour de retention.
X L.
L’efclave puni de mort für la de-
nonciation de fon Maitre, non com-
jffa Voyagfs
plice du crime pour lequel il auraete
condamne , fcra cftime avant Fexeeu-
tion pardeux des principaux habitans
de riflcquileront nommez d'office par
le Juge, & le prix de feftimation fe-
ra paye au Mahre pour ä quoi fatis-
faire il fera impofepar Flntendant für
chacune tete de Negre payant droit,
la fomme portee par Teftimarion, la-
quelle fera regalee für chacun defdits
Kegres , & levee par le Fermier du Do-
maine Royal d’Occident pcur evitef
& frais.
XLL
Dcfendons aux Tuges, ä nosProcu-
reurs & aux Grtffiers de prcndreau-
cunetaxe dans les Proc^sCriminels con-
tre les efclavcs ä peine deconculfion*
X L I I.
Fourront pareillement les Mahres ,
lorfqu’ils croiront que leurs efclaves
Tauront merke, les faire enchoincr&
les faire battre de verges ou de Cor-
des, leur defendant de leurdonncr la
torture, ni de leur faire aucunemuti-
lation de membre, ä peine de confif.
cation des efclavcs & a'etre procede
contrelcs Maitres extraordinairement.
X L I 1 I.
Enjoignons ä nosOfficicrs depour-
fuivrc crimineliement les Mahres ou
les
EN CütNfc’c ET A CaYENNE. J 5 I
les Commandeurs qui auront tue un
efclave fous leur puiiTance ou fous lei r
dire&ion , & de punir le Maitre feion
Tatrocite des circonftances , & en cas
qu’il y ait lieu de Tabfolution, per-
mettons ä nos Officiers de renvoyer tant
les Maitres queCommandeurs abfous,
fans qu’ils ayent be foin de nosgrac.es»
x L 1 V. ^
D^clarons les efc\aves etremeubics,
& comme tels entient en la commu-
naute , n'avoir ponr de fuite par hi-
poteque, & particger egalemens entr£
les coheritiers fans preciput ni droit
d'ainefle , n’etre fujets au douairc Coii-
tumicr , au Retrait Feodal & Lignager f
aux Droits Fcodaux & Seigneuriaux ,
aux formaütez des Dccrcts, ni aux
rctranchemcnt de quatre Quints, en
cas de difpofuion ä caule de mort ou
tefhmentaire.
X L V.
N’entendons toutesfois priver nos Tu-»
Jets de la faculte de les ftipuler pro-
pres ä leurs perfonnes 6c aux letirs de
leur cöte 6c lignes , ainfi qu’il fe pra-
tique pour les fommes de deniers Sc
& autres chofcs rriobilhires#
X L V I.
Dans les faifies des efclaves, ferötvc
©bfcivees les formalitez prefcrjtes jssfcr
552, V O y A G E5
nos Ordonnanccs de les Coütumes pour
les faifies des chofes mobiiiaires, Vou-
Ions que les dcniers en provenans foient
diftribuez par ordre des faifies ; & en
cas de deccnfiture au fol la livre , apres
que les dettes priviiegiees auront ete
payees de generalement que la condi-
tion des efcSavcs foit reglee en toutes
affaires, corrime celles des autres chofes
mobiliaires aux exceptions fuivantes.
X L V I I.
Ne pourront etrc failis dz vendusfe-
parement , le Mary de la Femme de leurs
enfans impuberes, s’ils font tous fous
]a puiflance du meme Maitre, decla-
rons nulles les faiffes de ventes quien
feront faites, ce que nous voulons avoir
lieu dans les alienations volontaires,
für peine que feront les alienateurs d'e-
tre privez de celui ou de ceux qu’ils
auront gardez qui feront ad jugez aux
acquereurs, fans qu’ils foient tenusde
faire aucun fuplement du prix.
X L V I I I.
Ne pourront auffi les efclaves tra-
vaillant actuellement dans les fucrerics ,
indigoteries , de habitations , ägez de
14. ans de au deflus jufquesä foixante
ans , etre failis pour dettes , finon pour
ce qui fera du du prix de leur achat,
cu que la fucrerie, ou indigoterie 04
en Guine’e et a Cayenne. 5 j 3
habitation dans laquellc ils travaillent
foient faifis retllement; defendons a
peine de nullite de proceder par faifie
reelle & adjudication par decret für les
lucreries, indigoteries ni habitations,
fans y comprendre les efclaves de läge
fusdits & y travaillant a&uellement.
X L I X.
Les Fermiers judiciaires des fucreries,
indigoteries ou habitations faifies ree!-
lernen* coujointement avec ics efclaves,
feront tenus de payer le pr ix entierde
leur bail, fans qu’ils puifTent compter
parmi les fruits 2c droits de kur bail
qu'ils perccvront les enfansqui feront
nez des efclaves pcndant lecoursdk-
celui qui n’y entrent point.
L.
Voulons que nonobftant toiueseon-
ventions contrairesque nous declarons
nulles , que lefdits enfans appartiennent
ä la partie faifie fi les creanciers font
fatisfaits d’aillcurs ou ä Tadjudicataire
s’il intervient un decret, & qua cet
efet , mention foit faitc dans la derniera
affiche avant rinterpofition du decret
des enfans nez des efclaves depuis la
faifie reelle : que dans la meme a fli-
ehe ilferafait mention des efclaves de-
cedez depuis la faifie reelle dans la-
quellc ils auront cte compris.
Zjl i j
554 VoyAGES
L I.
Voulons poureviter aux frais & aux
longueurs des procedures, que la dif-
tribution du prix entier de Fadjudi-
cation conjointement des fonds & des
efc aves & de ce qui proviendra du
prix des Baux judiciaires,foit faiteen-
tre les Creanciers felon fordre de leurs
Privileges & hypoteques , fans diftin-
guer ce qui eit provenu du prix des
fonds , d’avec ce qui eft procedantdu
prix des efclaves.
L I I.
Et neanmoins les droits Feodaux&
Seigneuriaux ne feront payez qu*ä Pro-
portion du prix des fonds.
LIII,
Ne feront re$üs les Lignagers & les
Seigneurs Feodaux ä retirer les fonds
decretez > s'ils ne retirent les efclaves
vendus conjointement avec les fonds,
ni les adjudicataires a retenir les ef-
claves fans les fonds.
L I V.
Enjoignons aux Gardiens Nobles &:
Bourgeois ,Ufufruitiers, Amodiateurs
& autres JoüiiTans des fonds , aufquels
font attachez des efclaves qui travail.
lent , de gouverner lefdiis efclaves com-
me bons peres de familles,fans qu’ils
coient tenus apres leur adminiftration
Z z ij
feN Guine’e et a Cayenne. 5 5 f*
de rendre le prix de ceux qui feront
decedez ou diminuez par maladies ,
vieillefle ou autrement {'ans leur faute
& (ans qu'jls puiflent aufli retenir com-
me les fruits de leiirs profits, les en-
fans nez defdits efclaves durant leur
adminiftration , lcfquels nous voulons.
etre confervez&r rendus ä ceux quien
feront les Mahres & Proprietaircs.
Les Mahres ägcz de vingt ans pour-
ront affranchir lcurs efclaves par tous
aftes cntre-vifs ou ä caufe de mort,
fans qu'ils foient tenus de rendre rai-
fon de kur affranchifllrnent , ni qu’ils
ayent befoin d’avis de parens, cncore
qu’ils foient mineurs de vingt cinq ans.
Les enfans qui auront ete faits lcga-
taires univerfels par kurs Maitres ou
nommez Executeurs de leurs Tefta-
mens > ou Tuteursde lcurs enfanl, fe-
ront tenues & reputez,5c^les tenons&
reputons pour affranchis.
Declarons leurs affranchiCTemcnsfaits
dans nos Ifles leur tenir lieu de naif-
fance dans nos Ifles, & les efclaves af-
franchis n’avoir befoin de nos Lettres
de naturalite pour jouir desavantages
de nos f u jets naturels dans notre Koyau-
L V.
L V I.
L V I I.
5 j 6 V ö 7 a g n
me, Terres & PaysdenotreobeifTance
encore qu’ils foicnt nez dans le sPays
Etrangers.
L V I 1 1.
Commandons aux afFranchis de por-
ter un refped fingulierä leurs anciens
Maitres, ä leurs Yeuves & ä leurs en-
fans, enforteque finjure qu’ils auront
faitc foit punie plus grievement que fi
eile etoit faite ä une autre perfonne:
les declarons toutefois francs & quittes
envers eux de toutes autres charges,
fervices & droits Utilsque leurs anckns
Maitres voudroient prerendre , tant für
leurs perfonnes, que für leurs biens &
fucceßions en qualite de Patrons*
L I X.
Odroyons aux afFranchis lesmemes
droits, privileges & immunitez dont
jouißent les perfonnes nezübres, vou-
lons qurils meritent une liberte acqui-
fe , & qi/elle produife en eux , tant
pour leurs perfonnes que pour leurs
biens, les memes efets quelebonheur
de la liberte naturelle caufe ä nos au-
tres Sujets,
L X.
Declarons les confifcations & les a-
niendes , qui n'ont point de deftina«
tion particuliere par ces prefentes nous
apartenirpour etre payees ä ceux qui
en Güine’e et a Cayenne. ; j 7
font prepofez ä la rccctte denosreve-
nus. Voulons neanmoins que diftrac-
tion foit faite du tiers defdites con-
fifeationsöcamendesau profit del’Hö-
pital etabli dans llfie oü elies auront
et e adjugecs.
S I DONNON5 EN MANDEMENT
a nos Amez 8c Feaux lcs Gens tenans
notre Confcil Souverain etabli ä la
MartiniquCjGarde-Loupe, Saint Chrif-
tophle, que ces Prefentes ils ayent ä
faire lire, publier, & enregiftrer, 8c
le contenu en icelles , garder 8c obfer-
ver de point en point felon leur forme &
teneur, fansy contrevenir ni permcttre
qu’il y fort contrevenu en quelque forte
& maniere que ce foit , nonobftant tous
Edits, Declarations , Arrets 8c Ufages
ä ce contraires, aufquels nous avons
deroge 8c derogeons par cefdites Pre-
fentes. Car tel eft notre plaifir, &
afin que ce foit chofe ferme & ftable
ä toüjours, nous y avons fait mcttre
notre Seel. Donne3 ä Verfailles au
mois de Mars mil fix eens quarre vingt-
cinq, & de notre Regne le quarante-
deuxieme. S:gne\ LOUIS; Et plus has.
Par le Roy, Colbf.rt. V/fa , Le
Tellier : Et feelle du Grand Sceau
de Cire verte en lacs de foye verte
& rouge.
5 $8 Vo y Aces
Lu, publie & enrcg.ttrd le prefent Edit,
oiiy & ce requerant le Procurcur General
du Roy , pour etre execute felon fa forme
6 teneur, & feraaladiligence dudit Pro-
eurem General, enzoye copies d'iceluiaux
Sieges Reffortiffants du Confeil, pour y etre
pareillement tu, publie & emegtßre . Fait
dr donne au Confeil Souverain, de laCote
Sa nt Domingue , tenu au petit Gouave ,
le 6. May 1687. Signe, Moriceau.
CODE N O I R
O U
EDIT DU ROY,
3 E R V A N T DE REGLEMENT
P O V R
lc Gouvernement & V Adm'ntfirati&n dt la
fufiice , Tolice , Dfciphn: & le Cammer-
ec des pftlaves Negres .. d.tr.s la Pro -
•vince & Colo nie 'de U Leitifianne.
IOtfl'S Par la grace de Dieu ,
Roy de France & deNavarre:
jf A tous prefens & ä venir , Salut*
Les Directeurs de la Compagnie des
Indes
en Guinh’e et a Cayenne. 559
Indes Nous ayant reprefente que la
Province & Colonie de la Loüifiane eft
confiderablement etablie par un grand
nombre de nos Sujets, lefquels fefcr-
vent d’Efclaves Negrcs pour la cultu-
re des terres : Nous avons juge qu'il
dtoit de notre authorite & de notre
Juftice, peur la coRfervation de cette
Colonie, d’y etablir unc loi & des
regles certaines, pour y maintenir la
difcipline de l’Eglife Catholique, A-
poßolique & Romaine , & pourordon-
ner de ce qui conceme 1’etat & la qua-
lite des efclaves dans lefdites liles. Et
defirant y pourvoir, & faire connoi-
tre ä nos Sujets qui y font habituez&
qui s’y etabliront ä Pavenir , qu’enco-
requ’ilshabitentdes climats infiniment
eloignez , Nous leur foinmes toujours
prefens par f&cndue de notre puifian«
ce, 5: par notre application ä les fe-
courir ; A ces causes, & autres ä
ce Nous mouvans, de favis de notre
Conleilecdenotre certaine fcienceplcine
puiflancc & authorite Royale , Nous
avons dit, ftatue & ordonne, difons,
ftatuons & ordonnons, voulons & Nous
plait ce qui fuit. *
Article Premier.
L’Edit du feu Roy Louis XIII. de
glorieufe memoire, du i 3 . Avril 1 6 1 5 .
Tom . Iil, Partie II. A aa
5 6ö VOYAGHS
fera cxecutc dans notre Province &
Colonie de la Loiiihanne ; ce faifant,
enjoignons aux Directcurs generaux de
ladite Compagnie, 8c ä tous nos Of-
ficicrs de chaffcr dudit Pnys tous Igs
Juifs qui pcuvent y avoir etabli leur
refidence, aufqucls , commeaux enne-
mis declarez du nom chretien , Nous
commandcns d'cn fortir dans trois mois
ä compter du jour de la publication
des Prefentes , ä peine de confifcation
de corps 8c de biens.
I I.
Tousles efclavesqui feront dansno-
trcdite Province, feront infhuits dans
la R. iigion Catholique , Apoftoliquc
6 Romaine, 8c baptifez: ordonnons
aux Habitans qui acheteront des Ne-
gres nouvellement arrivez, de les faire
inihuire 8c baptifcr dans le tems con-
venable, ä peine d'amende arbitraire ;
enjoignons aux Diredieurs generaux de
ladite Compagnie, 8c ä tous nos Oßi-
citrs, d’y tenir exaelement la main.
I I I.
Interdifons tous cxercices d’autre Re-
ligion que de la Catholique, Apofto-
lique 8c Romaine; Voulons que les
contrevenans foient punis comme re-
bei les & d.efobeiflans ä nos Comman-
demens: Defendons toutes aflembiees
r.N Gotnf/e et a Cayenne. 561
pour cet effct, lefquelles Nous aecla-
rons couventicules , illicites & fedi-
tieufes, fujetto&ä la meine pcine , qui
aura lieu memc contre les Maitresqui
les permettront oufoufFrirontäfegard
de leurs Bfclaves.
IV.
Ne feronr prepofez aucuns Ccmman-
dcurs ä la dircct;onr desNegres ,quJiIs
ne faflent profeflion de la Religion Ca-
tholique, Apoftolique& Romaine , 1
peine de confifcation defiits Negrcs
contre les Maitres qui les auront pre-
pofc*z,&: de punition arbitraire contre
les Commandeurs qui auront accepte
ladite diredtion.
V-
En joignons ä tous nous Sujets de quel-
que qualite & condition qu’ils foicnr,
d'obferver regulicrement les jours de
Dimanches & de Fetes;leur def&ndons
de travaillcr ,ni defaire travaiüer leurs
Efclavcs aufdits jours, depuis fheure
de minuit jufquä fautre minuit , ä la
culture de laterre & ä tousautres ou-
vrages, ä peine d’amende de de puni-
tion arbitraire contre les Maitres, de
de oonfdcation des efclavcs qui feronc
furpris par nos Officicrs dans Je travail;
pourront neanmoins envoyer leurs ef-
claves aux Marchez.
Aaa ij
5 6 2, VOYAGES
V I.
Defendonsä nos Sujets blaues de Tun
6 de Tautre fexe,de eontraöer mariage
avcc les Noirs, ä peine de punition
6c d’arnende arbitraire; & ä tous Cu-
rtz, Pretres ou Millionnaires feculicrs
ou reguliers , 6<: naeme anx Aumoniers
de Vaifleaux ,de les marier. Defendons
auffi änofditsSujcwblancs , roeme aux
Noirs affranchis ou nczJibres, de vi-
vre en concubinage ave c des cfclavcs ;
Voulons que ceux qui auront eü un
ou plufieurs enlans d'iinc psreiile con-
jondtion , enfemble les Maitres qui les
auront foufferts foient condamntz cha-
cun en une amende de tfois eens livres:
Xi t s’ils font Maitres de Tefclave de la-
quelle ils auront tu lefdits enfans , von-
Ions qu'outre Tarnende ils foient pri-
vez tant de TEfclave que des enfans , &
qifils foient adjugez ä l’Hopital des
lieux fans pouvoir jamais etre affran-
chis. N’entepdons toutesfois Je pre-
fent Articleavoir lieu , lorfqucThcm-
nie noir, affranchi ou libre, qui n'e«*
toit point marie durant fon concubi»
nage avec fon efelave , epoufera dans
les formes prcfcriies par TEglife ladi-
te efelave , qui fera affranchie par ce
moyen , & les enfans rendus libres &
legitimes.
F.N GüINe’e F.T A CAYENNE.
V I I.
Les folemnitez prefcrites par l’Or-
donnance de B!ois, & par la Declara-
tion de 1639. pour les mariages, fe-
ront obfervees, tantäfegard des Per-
fonnes libres quc des efclaves ; fans
neanmoins que lc confentemcnt du
pere & de la mere de fefclave y feit
neceflaire/ mais celui du Maicre feu-
Icment.
VIII.
Defendons tres - expreffement aux
Curez de proceder aux mariages des
efclaves, s’ils ne font apparoir du con-
fenteraent de leurs Maitres : DefFen-
dons auffi aux Maitres d’uler d’aucu-
nes contraintes für leurs efclaves pour
les niarier contre leur gre.
I X.
Lcs enfans qui naitront des maria-
ges entre les efclaves; feront efclaves
Sc appartiendront aux Maitres des fem-
mes efclaves, 8c non ä ceux de leurs
maris, fi les maris & les femmes ont
des Maitres differens.
X.
Voulons, fi le mary efclave a epou-
fe une femme libre , que les enfans taut
mäles que Alles , fuivent la condition
de leur mere, & foient libres comme
die 5 nonobftant la fervitude de kur
Aaa iij
pere; & que file pere eft libre & h
mere Efclave , lcs enfans ioicnt Efcla-
ves pareillement
" XI.
Lcs Maitrcs feront tcnus de faire en-
terrer en terre fainte, dans les Cime-
tieres deftinez äcet effet, leurs Efcla-
ves baptifez ; & ä l’egard de ceux qui
mourront fans avoir rc$ü ie bapteme,
ils feront enterrez la nuit dans quelqtte
champ voifin du lieu ou ils feront dc-
cedez,
XII.
DefFendons aux Efchves de porter
aucunes armes ofFenfi ves ni de gros ba-
tons, ä peine du fouet, & de confif-
cation des armes au probt de celui qui
Jes. en trouvera failis ; ä Fexception
feulcment de ceux qui feront envoyez
ä la Chaffe par leurs Maitres , qui
feront porteur de leurs biliets ou mar-
ques connues*
XIII
DeiFendors pareillement aux Eicla-
ves appartenans ä differens Maitrcs, de
s'attrouper le jourou la nuit fous pret^x-
te de nöces ou autrement,foit chez Tun
de leur Maitres ou aiileurs , & encore
moinsdans les grarrds cheminsou lieux
ecartez, ä peine depunition corporelle,
qui nepourra ecre moinsque du foüet
en Guinf/f ft a Cayenne, 56 5
& de la fkur-de-Lys ; & en cas de fre-
quentes recidives & autres circonftanccs
agravantes , pourront etre punis de
mort ; ce que Nous laiflons ä rarbitrage
des Juges : Enjoignons ä tous nos Su-
jets de courre fus aux contrevenans, &
de les arreter & conduire en prifon y
bien qu'iis ne foient Officiers, & qu’il
n’y ait encore contre lefdits contreve-
nans aucun decrer.
XIV.
Les Ma 1 1 r es q u i fc r on t con va in cu s d ’a *
voir permis 011 tolere de parei’les aflent-
blees compofeesd’autresEfclaves que de
ceuxquileur appartiennent, feront con-
damnez en leur propre & prive nom.de
r eparertout le dommage qui aura ete fait
ä leurs voifins, ä Toccafion defdites a(-
femblees, & en trente li'vres d'amcnde
pour la premiere fois, & aa double en
cas de recidive.
XV.
Deffendons aux Efclaves d’expofer
cn vente au Marche, ni de porter datfs
les maifons particulieres , pour vendre,
aucune fortes de denrees, meine des
fruits, legumes, bois ä brüler, herbes
ou fourages pourla nourriture des beft
tiaux, ni aucune efpcce de grains ou
autres Marchandifes, hardesou nippes,
fans permiilion expreffe de leurs Mauren
Aaa iiij
5 66 V O Y A G E s
par un billct ou par des marques con-
mies , ä peine de revendication des cho-
fes ainfi vendues, fans reftitution de
prix par les maitres , & de fix livres
d’amencle ä leur profit contre les ache-
teurs par rapportaux fruits, legumes,
bois ä brüler, herbes, fourages & grains:
Voulons qUe par rapport aux Marchan-
difcs,hardes ounippes, les contreve-
nans acheteurs fcient condamnez ä quin-
ze eens livres d'amende , aux depens ,
dommages & interefts, & qifils foient
pourfuivis extraordinairement comme
voleurs receleurs.
xvr. -
Voulons ä cet effet , que deux per-
fonnes foient prepefees dans chäque
Marche, par les Ofticiers duConfeilfu-
perieur ou des Juftices inferieures;pour
examiner les Denrees &: Mcrchandifes
qui y feront apportees par ks Efclavcs,
enfemble les billets & marques de leurs
Maitres dontils feront porteurs.
XVII.
Permettons ä tous nos Sujets habi-
tans du pays, de fe fa fir de toutesles
chofes dont ils trouveront lefdits Ef-
claves chargez , lorfqu'il n'auront point
de billets de leurs Maitres, ni de mar-
ques connues , pour efire rendues in-
ceflammcßt ä leurs Maitres li leur ha-
en Guinf/e f.t a Cayenne. 567
bitation eft voifine du lieu oü les £f-
claves auront etefurpris en delit ; finou
dies feront inceffamment envoyees au
Magafin de la Compagnie le plus pro-
che, pour y etre cn depoft jufqu'a ce
quelesMaitres en ayent ete avertis.
XVIII.
Voulons que lcs Officiers de notre
Confeil fuperieur de la Loüifianne,en-
voyent leursavis für la quantite de vi-
vre$.& laqualitede rhabillement qtul
convient que lesNIaitres fourniffent ä
leurs Eiclaves; lefqucls vivres doivent
leur etre fournis par chacune femaine,
& rhabillement par chacune annee ,
pour y etre itatue parNous: & cepen-
dans permettons aufdits OfHciers, de
regier par ptovifion leidits vivres & le-
dit habillement ; dcffendons aux Mai-
tres defdits Efc!aves,dedonneraucune
forte d’eau de viepour tenir lieu de la-
dite fubfntancc & habillement.
XIX.
Leur deffendons pareillement de fc
decharger de la nourriture & fubfif-
tance de leurs Efclaves, en leur per-
mettant de travailler certain jour de !a
femaine pour leur compte particulier.
XX.
Les Efclaves qui ne feront point nour-
ris,vecus & entretenus par leurs Maitres*
5^8 V o v a g n
pourront en donncravis au Procureur
general dudit Confeil , ou aux Ofticiers
des Juftices inferieures, & mettre leur
memoires entre leurs mains ; für lef-
quels, de meme d'office fi les avis
leur vienneRt d’ailleurs , les Maitres fe-
ront pourfuivis ä la Requefte dudit Pro-
cureur general de fans frais, ce que
Kous voulons etreobferve pour lescri-
mes &les traitemens barbares de inhu-
mains des Maitres envers leurs Efclaves*
XXL
Les Efclaves infirmes par vieillefTe,
maladie ou autrement , foic que la
maladie foit incurable ou non, feront
nourris & entretenus par leurs Maitres:
& en easqu’ils leseufiTent abandonnez,
lefdits E:Ciaves feront adjugez ä l’Hö-
pital le plus proche , auquel les Maitres
feront condamnez de payer huit fols par
chacun jour pour la nourriture de en-
tretien de chacun Efclave ; pour le
payeinentde laquclle fomme, leditHö-
pital aura privilege für les habitations
des Maitres,en quelques mains qu’clles
paflent.
XXII.
Declarons les Efclaves ne pouvoir rien
avoir qui ne foit ä leurs Maitres, Sc
tout ce qui leur vient par leur induf-
trieou par laliberalite d’autrcs perfon*
EN Guine ’e et a Ca?enne. J 6 9
nes ou autrement, ä quelque titreque
ce foit,etre acquis en pleine proprieteä
leurs Maitres ; fans que les enfans des
Efclaves, leurs pere & mere , leurs pa*
rens & tous autres, libres ou efclaves y
puiflent rien pretendre, parfücceffions,
difpofitions entrevifs, ou ä caufe de
mort ; lefquellcs difpofitions declarons
nulles, cnfemble toutesles Promcffes &C
Obligations qufils auroient faites , com-
mc etant faites par gens incapables de
difpofer & contrader de leurchef. j
XXIII*
Youlons neanmoins que les Maitres
foient tenus de ce que leurs Efclaves
auront fait par leur commandement ,
cnfembledece qu ils auront gere & ne-
gocie dans leurs Boutiques , & pour
l’cfpece particuliere de commerce ä la-
quelle leurs Maitres les auront prepo-
Jcz; & en cas que leurs Maitres n’ayent
donnc aucun ordre , de ne les ayent
point prepofez, ks feront tenus fi. ule-
ment jufqu'ä concurrence de ce qui au-
ra tonrne ä leur profit; & fi rien n’a
tourneau profit des Maitres , le pecule
defdits Efclaves, que les Maitres leur
auront permis d’avoir , en fera tenu
apres que leurs Maitres en auront de-
duit par preference ce qui p urraleur
enetre dü,iiuon que le pecule conlif-
570 Voy aghs
tat en tout ou partie en Marchandifes
dont les Efclaves auroient permiiliori
de faire traficä part, (ur lefquelles leurs
Maitres viendront ('eulement par con-
tribution au fol la livre avec les autres
Creanciers.
XXIV.
Ne pourront les Efclaves etre pour-
vüs d'Offices ni de Commiflion ayant
quelque fon&ion publique, ni etrecon-
ftituez Agens par autres que par leurs
Maitres, pourgercr & adminitlrer au-
cun negoce,nietrearbitresou experts:
ne pourront au(li etre temoins, tanten
matieres ci vi les que criminelles;ä moins
qu’ils ne foient temoins neceffaircs , de
feulement ä defaut de Blancs ; mais dans
aucun cas i!s ne pourront fervir de te-
moins pour ou contre leurs Maitres.
XXV.
Ne pourront auffi les Efclaves , etre
parties ni etre en jugement en matiere
civile , tant en demandant qu'en deffen-
dant, ni etre parties civiles en matiere
criminelle;fuif ä leurs Maitres d’agirSc
deffendre en matiere civile, & depour-
fuivre en matiere criminelle la repara-
tion des outrages & exces qui auront
ete commis contre leurs Efclaves.
XXVI.
Pourront les Eiclaves etre pourfuivis
en Guine’e et aCayenne.5 71
Criminellemcnt , fans qu'il foit beloin
de rendre leurs Maitres parties, li cc
n’eft en cas de complicite ; & feront les
Efclaves accufez, jugez en premicre
inftance par les Juges ordinaires s’il y
en a, & par appel su Confeil für la me-
ine inftru&ion, & avcc les memcsfor-
malitez que les perfonnes libres, aux
exceptions ci-apres.
XXVII.
L’Efclave qui aura frappe fon Mai-
tre,fa maitrcfle,le mari defaMaitreffe,
ou leurenfans,aveccontufionou effufion
de fang, ou au vifage,fcra punide mort,
XXVIII.
Et quant aux cxces & voyes de fait
qui feront commis par les Efclaves con-
tre les perfonnes libres, voulons qu’ils
foicnt fe verement punis, meme de mort
s3il y echoit,
XXIX.
Les vols qualifiez, meme ceux de
Chevaux, Cavales, Mulcts Berufs ou
Vaches, qui aurönt ete faits par les
Efclaves ou par les affranchis , ferout
punis de peine affli£tive,meme de mort
ü ie cas le requierr.
XXX.
Les vols de Moutons , Chevres, Co-
chons, Volailles , Grains , Fourrages ,
Poids, Feyes , ou autres Legumes &
57* VoYSAGE
Dcnrecs , faits parks Efclaves ,feront
punis felon la qualite du vol parle$J,u-
ges,qui pourront, s’il y echoit , les
condamncr dkftre battus de vergespar
Fexecuteur de la haute Juftice , & mar-
quez d’une Fleur de Lys.
XXXI.
Seront tenus les Mahres, en cas de
vol ou d’autre dommagc caufe par leurs
Efclaves , outre la peine corporelle des
Efclaves, de reparcr le tort cn leur
nom , s'ilsrfaiment mieux abandonncr
FEfelave ä celui auquel letortauracte
fait ; ce qu'ils fcront tenus d'opter dans
trois jours, ä comptcr de celui de la
condamnation , autrement ils cn feront
dechüs.
XXXII.
L’Efclave fugirif qui aura etc cn fui-
te pendant un mois , ä compter du jour
que fonMaitre l*aura denonce ä Julti-
ce,aura lesoreillescoupecs,& fera mar-
que d unc Fleur de Lys für uneepau-
le ; & s’il recidive pendant un autre
mois,ä compter pareiilement du jour
de la denonciation , il aura le jarrct cou-
pe , & il fera marque d’une Fleur- de-
Lvs für Fautre epaule,& la troifieme
fois, ilferapunide mort.
en Guine’e et a Cayenne. 5-73
XXXIII.
Voulons que lcs Efclaves qui auront
cncouru les pcines du foiict , de la fleur-
de-Lys, & desoreilles coupees , foient
jugez en dcrnier reffort par les Juges
ordinaires, &cxecutez, fansqu’il I oi c
neceflaire que tels jugemens foient con-
firmez par le Confeil fupcricur , nonob-
ftant le contenu en TArticle XXV I. des
prefentes , qui n’aura lieu quc pourles
jugemens portant condamnation de
inort ou du jaret coupe.
XXXIV.
Les affranchis ou Ncgres libresqui
auront dpnne retraite dans leurs maf
fons aux Efclaves fugltifs, ferontcon
damnez par corps envers leMaitre, er
une amende de trente livres par chacut*
jour de retention ; & les autres perfon-
nes libres qui leur auront donne pareille
retraite, en dix livres d’amende aulTi
par chacun jour de retention ; & faute
par lefdits Negrcs affranchis ou libres ,
de pöuvoirpaier Tarnende, ils feront re-
duits a la condition d’Efcla ves&vendus,
& fi le prix de la v ent e paffe Tarnende,
le lurplus fera delivre ä 1 Höpital.
XXXV.
Permettons anos Sujets dudit Pays
qui auront des Efclaves fugitifs , en
quelque lieu que cefoit, d’en faire fai-
5 74 Voyages
re la recherche par tcllcs perfonnes &
ä. telles conditions qu’ils jugeront ä
propos, ou de la faire eux memes,ainii
que bon leur femblera.
XXXV I.
L’Efclave condamne ä mort für la de-
nonciation de fon Maxtre, lequel ne fe-
ra point complice du crime, fera eftime
avant l’exccution paraeux des princi-
paux Habitans qui feront nommez d’of-
fice parle Juge, & le prixdel’eftima-
tion cn fera paye ; pour äquoi fatisfai-
re , il fera impofe par nctre Confeil
fupericurfur chaque tetc de Negre,Ia
fomme portce par refiimation,laquclIe
fera rcglee für chacun defditsNegrcs,
6 lcvee par ceux qui feront commis
äceteffet. XXXVII'T'
I: efenaons a tous Offiziers de notre-
dit Confeil, & autres Officiers de Ju-
ftice etablisaudit Pays, de prendre au-
cunc taxe dans les procez. criminels
eontre lesEfclaves, ä peine de con-
cuffion. X XXVIII.
Dcffendons auffi ä tous nos Sujets
defdits Pays , de quelque qualite Sc
condition qudls foient, de donner ou
faire donner deleur autorite privee la
queftion o.u torture ä leurs Eiclaves,
fous quelque pretexte que ce foit, ni de
leur faire ou faire faire aucune mutila-
tion de membreä peine de confifcation
des
en Guine’e et a Cayenne. 575
dcsEfclaves,&d'etreprocedcs contr'eux
cxtraordinairement : leur permettons
feulementdorfqu'ils croiront que Icurs
Efclavesrauront mcrite^de les faire cn-
chaifner&battre de verges oude cordes.
X X X 1 X.
Enjoignons aux Officiers<!c Juftice
eftablis dans ledit Pays , de procedcr
crimincllcment contre les Mai: res &
les Commandcurs quiauronttue leurs
Efclaves , ou leur auront mutile les
membres etant fous leur puiflance ou
fous leur direöion, & depunir le meur-
tre felon l’atrocite des circonftances ;
& cn cas qu'il y ait lieu ä labfolution ,
leur permettons de renvoyer, tant les
Maitres que les Commandcurs , abfous y
fans qu’ils ayent befoin d'obtcnir de
Nüus desLettrcsdc grace.
XL.
Voulons que les EfcUvcs foient re-
putez mcublcs , & comme tcls qu’ils
entrent dans la Communaute , qu’il n’y
ait point de luite par hipoteque iureux,
qifils fe partagent egaiement entre Ls
Coheriticrs fansPreciput & Droit d’ai-
nefle , & qu’ils ne foient point fujets au
Doiiaire coütumier,au Retrait Li-
gnager ou Feodal , aux DroitsFeodaux
& Seigneuriaux, aux Formalitez des De-
crets, ni au retranchement desquatre
Tom . UL Partie 1L Bbb
5 7 6 Votagks
Q^ints , en cas de difpofition ä caufe de
mortou Teftamentaire.
xl r.
N’entendonstoutcfois priver nos Su-
jets de la facultede les ftipuler propres
äleurs perfonnes, &auxkursde ieur
cote & ligne, ainli qu'il fe pratique
pour les lommcs de deniers & autres
chofes mobiliaires.
XL II.
Les forrrralitez prefcrites par nos Or-
donnances & par la Coutumede Paris,
pour les Sailles des chofes mobiliaires ,
feront obfcrvees dans les SaifiesdesEf-
claves : Voulons que lesdeniers en pro-
venar.s, foient diftribucz parordre des
Saifies ; & en cas de deconhture , au fol
la livre, apres que les dettes privile-
giees auronr ete payces ; & generale-
ment que la condition des Efclavesfoit
reglet en toutes affaires , comrne celles
des autres chofes mobiliaires.
XL 1 1 1.
Voulons neanmoins que lemary* fa
femme & leurs enfans impuberes , ne
puiffent eire failis & veodus fepare-
ment, s’ils font tous fous la puiflance
d'un meme Maicre ; Declarons nulies
lesfaifies & ventes feparees qui pour-
roient enetre faites, ceque Nous vou-
lons auffi avoir licu dans les ventes vo-
en Guine’e et a Cayenne. 577
lontaires, ä peine contre ccux qui fe-
ront lefdites ventes, d'eftre privc, de
celuy ou de ceux qu'ils aurontgardez,
qui fontadjugez aux Acquereurs , faus
qu’ilsfoient tenus de faire aucunlup-
plement de prix.
XL IV.
Voulonsaufli que les JLfclavcs agcz
de quatorze ans & au deflus jufqifä i bi-
Xante ans , attachez ä des fonds ou habi-
tations, & y travaiilant actucllement ,
nepuiflent eftre fhilis pourautr^s aet-
tes qu e pour cc qui fera du du prix de
leurachapt, ä moins que les fonds 011
habitations fufTent faiiis reellemcnt ;
auqucl cas Nous cnjoignons de les
eomprendre dans la Sailic reelle, «Sc de-
fendons ä peine de nullite , de proceder
par Saiiie reelle & Adjudication par d£-
crec für des fonds ou habitations, fans
y eomprendre les EHrlaves defägefuf-
die , y travaiilant actuellement.
X L V.
Le Fermier iudiciaire des fonds ou
habitations faiiis reellement, conjoia-
tement avec les Efclaves > fera tenu de
paycr le prix de fon Bail, fans qu’ii
puiffe compter parnai les fruits qu'ii
per^oit , les enfuis qui feront nez des
Efclaves pendant fon di t Bail.
Bbb ij
573
V O V A G E 3
XL VI.
Voulons nonobflant toutes conve'n-
tions contraires , que Nous declarons
nullcs , que lefdits enfans appartiennent
ä la partie Sufie, fi les Creanciers Tont
fatisfuits d’ailJeurs , ou ä l’Adjudicataire
s’il intervientun Deere t ; & ä cec effet
ii fera fait mention dans la derniere affi-
•che de rinterpofition dudit Decret ,
des enfans nez des Efclaves depuis la
faifie reelle , commeauffi des Efclaves
decedez depuis ladite Saifie reelle dans
laquelle ils eteient compris.
X L V 1 1.
Pour evitcr aux frais & aux Ion-
gucursde proccdures, voulons que la
diftribution du prix entier de FAdjti-
dication conjointe des fonds& des Ef-
claves, & de cequi proviendra du prix
des B’.ux judiciaires , foit fdte entre
les Ci eanciers felon fordre de leurs Pri-
vileges & Hypoteques, fans diftinguer
ce qui eftpour 1c prix des Efclaves; Sc
neanmoins les Dr ns Feodaux Sei-
gneur iaux ne feront payez qu’a propor-
tion des fonds.
X L V 1 1 1.
Ne feront re$us lesLignagers & les
Seigneurs Feodaux, äretircr les fonds
decretez, licitez ou vendus volontaire-
ment, ne retirent aufii les Efcla-
en (Suinf/e et a Cayenne. 579
ves vcndus conjointement avec les
fonds cü ils travaillcient aftuellcment *
ni fAdjudicataire ou l’Acquereur,
retenir les Efclaves fansles jfonds,
X L IX
Enjoignons auxGjrdicns, nobles &
bourgeois ,Üfufruitiers , Amodiatcurs,
& autres jciiiff ns de fonds aufquels
font attachez des E ciaves qui y travail-
lent, degouvcrner lefdits Efclaves cn
60ns peres de familles ; au imycn de
quoi ils ne feront pas tenus apres kur
adminiftration finie de rendre le prix de
ceux qui feront decedez ou diminuez
par maladic, vieilleffc ou autrenrent ,
fans leur faute : Et auffi ils ne pourronc
pas retenir comme fruits ä leur profit ,
les enfans nez dcfJits Efclaves durant
leur adminiftrationJefquelsNous vou-
lor.s ctre confervez & rendusäcemc
quien font les Maitres & les Proprie-
taires.
L.
Les Maitres ägez de vingt-cinq ans
pourront affranchir leurs Efclaves par
tous Adtes entre vifs ou ä caufe de
mort : Et cependant comme il fe peut
trouver des Maitres affez mercenaires
pour mettrela liberte de leurs Efclaves
ä prix , cequi porte lefdits Efclaves au
voi & au brigandage , defkndons ä tou-
V' V»
5 8 o V o r a g e
tes perfonnes de quelque qualite & con-
dition qifelles foient , d'affranchir leurs
Efclavcs, fans en avoir obtenu la per-
miilion par Arreft de notredit Confeil
fuperieur ; laquelle permillion fera ac-
eordee fans frais, lorfque Ies motifs qui
auront ete expofez par ies Maitres pa-
ronront legitimes. Voulonsque Ies Af-
franchiflemcns qui feront faits ä fave-
nir fans ccs permiffions , foient nuls, &C
que les Affranchis n’en puiflfent joüir,
ni etre reconnus pour tels ; Ordonnons
au contraire qu'ils foient tenus , cenfez
6 reputez Efchves , quc lcs Maitres en
foient privez , & qu’ils foient confif-
quezau profit de la Compagnie des In-
des.
LI,
Voulons ncanmoins que les Efchves
qui auront ete nommez par leurs Mai-
tres , T uteurs de leurs enfans , foient te-
nus & reputez , commeNotfs les tenons
& reputons pour affranchis#
LII.
Declarons les affranchiffemens faits
dans les formes cy-devant preferites ,
tenir lieu de naiflance dans notredite
Province de laLoüifianne , & les affran-
chis n'avoir befoin de nos Lettres de na-
turalite, pour joüir des avantages de
en Güinf/e et a Cayenne, fit
ncs Sujets naturels dans notre Royau-
me,Terre$ & Paysdenotre obeVflan-
ce, encore qu'ils foicnt nez dans les Pays
etrangers : Declarons cependant lefdits
affranchis, enfemble le Negre libr^jinca-
pabie de recevoir des Blancs aucunedo-
nationentre vifsä caufe de mort ouau-
trcment;Voulons qu'en cas qu’il leur cn
foit faitaucune, eile demeure nulle ä
leurcgard,& foit appliquee au profit do
THöpital 1c plus prochain.
LIII.
Commandons aux affranchis de por-
ter unrefpedt fingulier ä leurs anciens
Maitres, ä leurs Veuves & ä leurs En-
fans cnforte que Ein jure qu’il leur
auront faire, foit punie plus grieve-
ment que fi eile etoit faire ä une autre
pcrfonne , les Direcfeurs toutefois
francs & quites envers eux de toutes au-
tres Charges, Services & Droits utiles
que leurs anciens Maitres voudroicnt
pretendre, tant für leurs perfcnnes que
für leurs Biens,& Succefiions en qualite
de Patrons.
LIV.
Odiroyons aux affranchis les mefmes
Droits , Privileges & Immünitez dont
joiilfTerrt les perlonnes nees libres ; Vou-
lonsque lemerite d’une libeite acquile
produife en eux > tant pour leurs per-
5 8 2. V ÖY AGES
fonnes que pour leursbiens, les memcs
effetsque le bonheur de la liberte na-
turelle cauff änosautres Sujets: letout
cependant aux exceptions portees par
l Ärticle LII. des Prefentes.
L V.
Declarons les Confifcations & les
Amendes quf n’ont point de deftination
particuliere par ces Prefentes, appar-
tenir ä ladite Compagnie des Indes *
pour ctre payecs ä ceux qui Tont prepo-
fezäla Reccttc de fcs Droits & Reve-
nus : Voulons neanmoins que diftra-
ftion foit faite dudit tiers defuites Con-
fifcations Amendes , au profit de
lTIopital le plus proche du lieu oü elles
auront eile adjugees.
Si donnons en mandfmf.nt ä nos
axnez & feaux les Gens tenans notre
Confeil fuperieur de la Louilianne *
que ces Prefentes ils ayervt ä faire lire y
publicr & regiftrer^Sc le contenu en iccl-
les, garder& obferver lelon leur for-
me & teneur, nonobftant tous Eiits,
Declarations , Arreils, Reglemens Sc
Uiages ä ce contraires, atif juelsNous
avonsderoge &r dcrogieons par ces Pre-
fentes; Car TEL IST NOTRE FLA 1 /IR. Et
afin que cefoit chofe ferme & ftable a
toüjours , Nous y avons fait naettre
notre Scei. Donne’ a V erfailles a u mois
de
en Cutnf/e et a Cavekje« 583
de Mars, Tan de grace mil fept Cens
vingt-quatre, & de notre Regne le neu-
vieme. Signe LOUIS. Et plus bas par le
Roy, Phelypeaxjx. VifaV lexjriau , Vu.
au Confeil, Dodun. Et fcelledu grand
Sccau de cire verte, en lacs de ibye
rouge & verte.
C H A P I T R E V.
Efiablijfement , Privileges , Cbarte& In -
Jtruäiens toiichant la Compagnie Royale
d’Afrique eflablie en Angle ter re.
LEs Angloisnousont fuccede, &au
lieuque nousn’avions cette Ferme
que pourdix ans, ilsFont pour trence.
C’eft unarticle preliminaire de la der-
niere paix.
Je vais donner la copie de leur Con-
trat avecleRoy d’Efpagne, apres que
j'aurai inftruit le public de plulicurs
chofes qui regardent l’etabliffement de
leur Compagnie d’Afrique , dont il
m’aura d autant plus d’obligationjqu’el-
lesfont auili curieufes, qu’elles n’ont
point paru jufqua prefent.
Tom. UI. Part. II.
Ccc
584 V o y A G E s
Memoire ßir le Commerce de U Compagnie
d' Afriquc.
LA Compagnie etablie pour le Com-
merce d’Afrique ou de Guinee ,
eft gouvernee comme celle des Indes
Orientales, fon privilege eft exclufif,
& eile a un Gouverneur & desDireo
tcurs, qui font elus tous Us ans ä la
pluralitedes voix.
Elle envoye tous les ans dix ou douze
Navires d’environ 150. tonneaux vers
les Cotes de Guinee, lur lefquels eile
Charge beaucoup d’ouvrages de Fer ,
Cileaux, Couteaux, Moufquets, Pou-
dre, Toiles de cotton, & autres mar-
chandifes peu conliderables.
Les RetoursfefontenPoudre d’or ,
Dents d'Elephant, Cire, & Cuirs: la
Compagnie y fait achcter des Noirs
qu’elle envoye ä la JamaVque, Barba-
de la nouvelle , & autres Ifles de TA-
merique , & quelques fois dans les Ports
d’Efpagne.
Les ventes publiqucs des Marchandi-
fesdeladite Compagnie fe font äLon-
dres cinq ou fix fois l’annee , cnlme-
me forme & maniere que ia vene de
la Con .pagnit des Indes Orientales.
en Guine'e et a Cayenne. 5 8 5
D E PAR L E ROY.
Proclamation .
POur dcfendre aux Sujets de Sa
Majefte de negotier aux Pays
accordezäla Compagnie Royale d A-
frique en Angleferre , cxccpte ceux qui
font de ladite Compagnie.
JACQUES R.
LE feu Roy de glorieufe memoire ,
notre tres-cher frere , ayant pour
inaintenir, & menager un Commerce,
qui eRfojr avantageux ä ce Royaume ,
8e ä nos Colon i es errangeres etabliesfur
les cötes de Guinee, de Bonriy, d’An-
gola, &de quelques endroitsen Afri-
que, au Port de Sille dans laBarbarie
Me idionalle inclufivement incorpore
par fesLettres Patentes en datedu 27.
Septembre Tan 24. defor.R gne, plu-
lieurs de fes amez Sujets, ious le non)
de Compagnie Royale d’Afrique en
Angleterre, & comme il avoit accorde
par kfdites Lettres Patentes ä cette
Compagnie lefeul & entier commerce
d'ici en Afriquc , & delä ici, & des Ifles
& places qui font voifines des Cötes
Ccc ij
586 Voyages
d'Afrique, & comprifcs dans les ümitcs
portees par leur Charte , avec defenfes
a tous lesautresfujetsd’y faire negoce,
& qifen confequence-de cette concef-
fion, lad i te Compagnie a amaffee un
grand fonds,& fuffifant pour ce com*
merce , & qu'elle a fait beaucoup de
depcnfespour etablir & fortifkr piu-
fieurs Garnifons , & Comptoirs pour
la plus grande fürete dudit negoce,
qui avoit commence par ccs moyens
lä äflcurirau grand bien dece Royau-
me, & de nos Colonies etrangircs,
jufqu’ä ces derniers tems qu’il a etc
interrcmpu par des gens mal inten*
tionnes qui preferant leur intcrcft par-
ticulier au bien public, ont contrclin-
tention defdites Lettrcs Patentes , &
la proclamation expreffe du fcu Roy
liötre frcre en datte du z } No-
vembre, Pan z 6. defon regne , tra-
fiqucz en ccs pays lä d’une maniere
clandeftine & turbulente, au grand &
viiible danger de la ruine & deltruction
dudit negoce, 5t par un mepris mani-
fefte, & violcmmcnt des prerogatives
inconteftables de la Couronne, qui a
droit par les Loix connues de nos
Koyaumcs de limiter le Commerce
avec les Eftrangers dans ces Pays eloi-
gnez du monde. Ayant cunliderc cc
tN Guine'e et a Cayenne. 587
que deflus, nous ^donnons permiffion,
de ordonnons non-feulement que les
perfonnesqui ont ainfi viole avec me-
pris la Charte de ladite Compagnie , de
la proclamation ci-deflus mentionnee,
foient pourfuivis en Juflice de notre
part , pour etre punis, comme elles le
meritent, mais aulli pour prevenir les
memes maux de inconveniens ä l’ave-
nir, nous avonstrouveä propos de fa-
vis de notre Confeil Prive de publier,
& declarer que notre plaifir de volonte
font de deffendre, de nous defendons
expreflement ä tous & un chacun de
nos Sujets de quelque qualite de condi-
tion qu'ils foient , excepte les membres
de ladite Compagnie, & leurs Succef-
feurs, ou ceux qui auront permißion
d’eux, d’envoyeren quelque tems que
cefoit aucun Vaifleau, ou Vaiifeaux,
ou d'exercer aucun Commerce aux Cd-
tes d'Afriques, ni dela en ce Roy au me
de Salle au Cäpdebomieefpcranccjn'y
en aucune des Ifles y joignantes , ainfi
qu'iia etedit , ni d'amener delä aucuns
Negres, d'apporter de for , des Dents
d’Elephant, de toutes autres fortes de
Dcnrecs ou Marchandifes crucs, ou de
la Manufadture defditespiaces,furpei-
ne d'encourir notre indignation, de de
la confilcaion defdits Negres , dudit or,
C c c iij
5 8 8 Vqyag£s
des Dents d’Elephant , de de toutesau?
tres Denrees & Marchandifes , comine
au (11 des Na vires de VaifTeaux qui leronjt
trouves, ou pris trafiquans & nego-
cians dans aucune partie ou placcs für
les Cores d’Afrkjuß, ainli qu il a ete
die dans les limites iufdites ; de nous eil-
joignons de commandons aulli expref-
iement par ces Prefentes ä tous nos
Gouverneurs , Lieutenans Gouver-
neurs,' Aoiiraux, Vice- Amiraux, Ge-
neraux, ä tous Juges de nos Cours de
FAmiraute , Commandans de nos
Forts & Chäteaux, Capitaines de nos
Vaifleaux de guerre, Juges de paix,
Prevöts dvS Marechaux , Marechaux ,
Controlleurs, Receveurs de nos Doiian-
nes , V ifitcurs de Gardes , de ä tous nos
autresOfficiers de Miniftres, tantCivüs
que Militaires, tarn par mer que par
terre dansaucunde nos Etats de Com-
merce en Amerique, d'avoir un foin
particulier qu’aucune perfonne , ou
perfonnes quelconques n'envoycnt , ou
ne conduifent aucuns Vaifleaux ou
Navires , ou ne faffent aucun Commer-
ce de nofdits Etats ou Colonies , dans
aucune partie de la Coce d’Afrique ,
dans les limites fufdites, excepte ceux
qui Font de ladite Compagnie, leurs
Succcffeurs , ou ceux qui auront per-
EN GuiNE’e ET A CAYENNE. 589
milTion d’eux, ou qui feront cniployez
par eux,, nid'amener de ce Pays-laau-
cuns Ncgres , d’apporter de Tor, des
Dents d’EIephant üu d’autrcs denrecs
& Marchandifes du produit d'aucune
partie de ce$ Pays-la , en aucun endroit
de nos Etats ou Colonies de TAmeri-
que;quefi quclque perfonne,ou per-
ionnes ofent agir , ou faire aucune cho-
fe contre ce qui eft porte par notre pre-
fente proclamation , & afin que nos or-
dres, & notre volonte foientmieux ob-
fervees, nous ordonnons & comman-
dons txpreflement ä tous nos Gouver-
neurs, Lieutenans Gouverneurs , Am:-
raux, Vice- Amiraux , Juges de notre
Cour de l’Amiraute, Commandansde
nos Forts & Chateaux, Capitaincs de
nos Vailfeaux de guerrc , Juges de paix ,
Prevöts, Marechaux , Controlleurs ,
R ecevcurs de nos Doliannes , Gardes &
Vifiteurs, & ä tous autresnos Ofliciers
& Miniftres , tant Civils que Militai-
res par mer & par tetre , en tous &
chacun de nos Eftats & Colonies en
Amerique, daider, affiftcr & favori-
ier ladite Compagnie au(Ii fouvcntque
la neceflite le requererä, ainb que les
Suc'cefleurs , Fafteurs , deputes ou afli-
gnes de (aiiir , arreter , prendre & corf-
tiiquer ä notre profit tous Navirts ,
Ccc iiij
?90 V o r a c e s
VaifTeaux , Negres , or , Dents cTILlc-
phart, Denrees ou Marchandifes , en
quelqu’endroit qu’elles feront trou-
vces feien notre Charte Royale d’A-
frique, ä peine d'encourir notre dif-
grace, & de repondre du contraire ä
leer peril & fortune. Nous enjoignons
auffi 8c commandons par ces Prefentes ä
tous nos Sujets qui font ou derneurent
en Afriquedans les limites accordees a
ladite Compagnie , ou qui font en Mer
allant en ce Pays-lä, excepte ceux qui
font de ladite Compagnie employees
par eile, ou quiont fa permifiion , d'en
partir dansquatre mois, apres la date
des Prefentes , 8c de revenir dans ce
Kcyaume,fur les peines & le peril qui
leur peuvent arriver.
Donne* ä notre Cour de Wihcall.
le premier jour cf Avril 1685. 8c de
notre regne le premier.
Dieu conferve le Roy.
Charte de la Cowpagnte d'Afriqtre.
C Harles II. par la grace de Dicu ,
Koy d'AngSeterre d’Ecoffe, de
France, 8c d'Irlande : A tous ceux qui
ces prefentes verront , Salut. D au~
tant que toutes 8c unechaque Regions ,
& Pays , Seigneuries , Territoires ,
Continents, Cötes & places appellees
EN GuINNe’e ETA Ca VENNE. 59 I
& connues ä cette heure, & de tont
temsfous le nom & noms de Guinee,
de Benin , d’Angole , 3c de la Barbarie
Meridionale , ou fousaucun d’eux que
cc foir,ou qui font & ont ete reputez,ef-
timez&comptez comme partie oamem.
bre d'aucune region, PaySjSeigneurie ,
Territoire ou Continent appeile Gui-
nee, Benin , Angolle ou Barbarie me-
ri Jioniialie,&que tous <5: chacuns Ports,
Havres, Rivieres, Bayes, Ifles&Pla-
ces en Afrrque qui dependent d'eux *
& du feul & unique commerce 3c trafic
qui s’y fait , font notre droit indubita-
ble, celui de nos heritiers, 3c de nos
Succefleurs, dont Nous & nos Prede-
c^fleurs joüiffons, & avons joüi depuis
plufieurs annees , comme etant le Droit
de notre Couronne d’Angleterre , 3c
d’autant quepar nos Lettres Patentes,
fous notre grand Sceau d’Angleterre da.
tces le dix- huitieme jour Je Decem-
bre. Tan douzieme de notre regne.
Nous avons incorpore le trafic, & don-
ne 3c accorde toutes 3c chacunes Re-
gions, Pays, Seigneuries, & Territoi-
res, Continents , Cotes 3c places qui
font dans les limites 3c bornes , dont il
fera fait mention, cy-apresjc’eft ä-dire
en commen^ant au Cap blanc, fous le
vmgtieme degre de latitude Septentrio-
59* VOYAGES
nalle, & s’etendant dela jufqu’au Cap
debonne Efperancc , fous le trente-qua-
tricme degre de demi ou environ de la-
titude Meridionale avec touces les Ifles
adjacentes aux Cötescomprifes dans les
fufdirs degrez/efquelles Regions, Pays,
Territoires, Continens , Cötes & Ifles
ont cte appeilees jufqu’ä-prefent de con-
nues fous lenomou noms de Guinee,
Benin dz d’Angola, & tous & chaque
Ports, Hivres, Bayes, Ifles, Lacs &
Places dans TAfrique qui cn depen-
dent , ou fontfoümis ä l\nbeiilance de
quelque Roy , Etat ou Potentat, ou
de quelque Seigneurie que cc foit en
Guinee , Benin dz A gole , comme
aulTi le feul trafiequi en depend , afin
d’etre poffedez & tenuspar notre tres-
cher frere Jacques, Duc d’Yorck &
d’AIbanie & autres compris dans les fuf-
ditcsLettrcs Patentes, durant Tefpace
de mii ans, de moyennant la rente qui
y efl eft exprimee dz refervee par le feul
ufage, profit &avantage de la Compagnie
d -.s Avantuiiers Royaux en Afrique in-
corpoieeparlefdittsPatentcs&mevmoir
neepouretre incorporee dz que ladite
Compagnie joüira perpetuellement en
vertudes Lettre s Patentes de plufietirs s c
divers dons Privileges, Libertez, Fran-
chifesjurifdictions de Iinmunitez,con>-
fn Guynf/e et a Cayenne. 593
me il paroit par lefdites lettres patentes*
Et parceque les precedentes paten-
tes accordees par 110s predeceffeurs £
tous nos fujets quels qu’ils foient qui
font dans ces places fufdites & qui y
font trafic , font ä cette heure expirees ,
& qu’il eft neceflaire pour fhonneur,
de le prolit de ce Roy au me d’ Angle-
terre que le fufdit commerce, dz les au-
tres, qu’on fe propole d’accorder par
les prefentes foient vigoureufement
avancez , & que forts , Maifons 011
comptoirs elevez, dz etablis autrefois,
pour cctte nation dans les limites fuf-
nommcz puiilent etre loutenus , &
etendus , dz que depuis que nous a-
vons accorde nofdites lettres patentes
plufieurs autres perfonnes fe font pre-
fentees 3 & ont promis par kur figna-
turede fournir plufieurs gYandc-s lom-
mesd’argtnt pour etre employeesa ce
commerce dans cette Compagnie , de
que par le confentement general , &
Tavis tanc de ceux a qui ces premicres
ont ete accordees que des autres qui
fe font joints ä eux depuis ce tems-la;
on croit qu’il n’y a pas tant de regle-
mtijsi eceflaires, d'authorites^de pou-
voirs & de jurildidtions dans nos pa-
tentes fufdites, qu’il en faut pour gou-
verner 8z conduire ce commerce de
594 * V o y a g es
cctte Compagnie , & pour executer
avec fucces nos intentions royalles qua
font de rendre ce trafic meilleur , &
le plus avantageux ä nofdits fujets, Sz
Royaumes. Dans cette vue par un con-
fentement unanime , on a remis entre
nos mains ros prefentes lettres paten-
tes lefquelles nous avons re$ues,& re-
cevons par ces prefentes, & nous fai-
fons fjavoir qu'en confideration de la-
dite rcdolition defdites lettres , 8z
qu’ayant deflein d’encourager & d'a-
vancer ladite Compagnie royalle , & de
la rendre plus capable de fe maintenir,
& d’erendrc le commerce , & le trafic
dans ces pays Sc places mentionnees
dans les patentes preccdentes , & auffi
dans celle-cy:Nous avons par une grace
particuliere donne , & accorde ä nous,
ä nos heritiers , Sc fucceffeurs , don-
nons, & accordons ä la Reine Cathe-
rine nötre Epoufe , ä nötre Mere la
Reine Marie , ä nötre tres-cher Frere
Jacques Duc d'Yorck , ä nötre tres-
chere Sceur Henriette Marie Ducheffc
d’Orleans, au Prince Robert, ä Geor-
ge Duc de Bukingham , ä Marie Du-
chefle de Richemont , ä Edward Com-
te de Mancheftes,ä Philippe Comte
de Pembroc , a Henry Comte de Saint
A.ban , ä Jean Comte de Bath , a
fn Guinf/e et a Gay enne. 5 9 J
Edward Comte deSandivich, ä Char-
les Comte de Charlile , au Comte de
Landerdaile , ä George Lord Berkley,
ä Guillaume Lord Craven , au Lord
Lucas , ä Charles Lord Gerard , ä
Guillaume Lord Croft , ä Jean Lord
Berkley , au Sieur Thomas Gregoire
Ecuyer , au Chevalier George Carte-
ret,au Chevalier Charles Sydley , au
Chevalier Ellis Lcighton , au Sr Edi-
vard Gregoire, au Chevalier Edivard
T urner , au Chevalier Antoine de Mee-
res , a Guillaume Legg Ecuyer , ä Ri-
chard Nicholls Ecuycr , au Chevalier
Guillaume Davifon , au Chevalier
Guillaume Butler , au Chevalier Jac-
ques Modifor , au Sr Collon , au Sr
Georges Corbc , au Sr Georges Porter ,
au Chevalier Jean Colliton, au Sieur
Jean Buckivorth , au Chevalier Jean
Robinfon, au Chevalier Nicolas Crii-
pe , au Chevalier Richard Fort , au
Chevalier Guillaume Rider, au Che-
valier Jean Benfe, au Chevalier Geor-
ges Smith, au Chevalier Jean Shan,au
Chevalier Martin Noel , au Sr Abra-
ham Biggs, ä Thomas Probey Ecuyer,
& Edivard Bachivell Ecuyer , ä Ma-
thieu W ren Ecuyer , au Sr T obie Ruf-
tat , au Sr Martin Noel le jeune , au
Sr Henry Johnfon, au Sr Jacques Con-
596 V o v age
got,au Sr Jean Ashburnham , ä Edi-
vard Nocl Ecuy er , au Sr Jacques Noei,
au Sr Francois Menne), au Sr Jean Coo-
per , au Chevalier Andre Richard , a
Guillaurne Herbert Ecuycr , au Che-
valier Jean Jacob, au Chevalier Tean
Hariflon , au Chevalier Jean Wolls
Tonholme, au Chevalier Jean Nakes,
k Sylvas Titus, & Pierre Proby leurs
cxecuteurs ,& ayant caufe, les Reg'oas,*
Pays, Seigneuries, continents , cotes ,
& places feituees dans les limites &
bornes , cy-deflus mentionnees. C’eft ä-
dire en commen^ant au port de falle
dans la Barbarie meridionalle , & s"e-
tendant de-lä jufqu’au cap de bonne cf-
perance , avec les lflcs adjacentes aux
environs de ces cotes comprilcs dans
lesfufdites limites, lefquelles regions,
Pays, Seigneuries, Territoires , Con-
tinents , Cotes , & lil cs ont ete jufqu'i
prefent appellees , & conniics fous le
nom de la Barbarie meridionalle , de
Guynee , de Benin , & d’Angole , ou
fous quelque autre nom , ou noms , qui
font,ou ont ete tenus , eftimez, & re-
putcz faire partie, ou membre d’aucun
Pays, Region, Seigneurie, territoire ,
ou continent appelle la Baibarie meri-
dionale , Guinee , Benin, ou Ango!e,
& tous , & chacuns Ports , Havres ,
f.n Guine’e et a Cayenne. 597
Bayes , Ifles , Lacs , & Places qui leurs
appartiennent dans les partics d’Afri-
que , ou qui lont fous robeiflance d’au-
cun Roy, Etat ou Potentat , ou d'au-
cune region , Scigneurie, ouPaysdans
Ja Barbarie meridionale, Guinee, Be-
nin , & Angole , afin que toutes , &
chacunes deidites Regions, Pays, Sei-
gneuries , territoires, continents, cötes ,
& places fufdites,& toutes 6c chaque
autres cy- deflus nommces dans la Bar-
barie meridionalle , Guinee, Benin , 6c
Angole dans les limitesdeja marquees,
foient pofledees 6c tenües par la fuf*
dite Reine nötre’ Epoufe , par nötre
Mere la Reine Marie, nötre tres eher
Frere Jacques Duc d’Yorck , nötre
tres chere Soeur Henriette Marie Da*
chefle d'Orleans , le Prince Robert , 6c
autres cy-deffus nommez , 6c leurs exe-
cuteurs & ayant caule compris dansces
lettres patentes ,durant Fefpace enticr
de mil ans, nous faifant hominage, &
nous preientant , 6c ä nos heriikrs,&
fuccefleurs deux elephants , touce^ fois
que nos heritiers 6c fuccefleurs , ou
qifelqu'uns d’entrc eux mettront oied
a terre ou viendront dans les Seigneu-
ries, Regions , Pays , T erritoires , colo-
nies & places cy* deflus mentionnees ,
ou dans aucune d'elles. Cependantnö-
5S>8 Voyages
tre bon plaifir eft , & nous declarons
ici le veritable deftein , & intention de
ces prefentes , qui eft que ce prefent
don, des regions,Pays Seigneuries,T er-
ritoirs, continents , & places cy deflus
mentionnees & que tous les emolu-
mens , commoditez , profrts , avantages
fait$& qui fe feronr > pendant Fefpace
du tems mentionne , feront effedive-
ment appliquez au fcul & unique avan-
tage, & profit de la Compagnie Royalle
des Avanturiers en Afrique , dont il
a ete parle, comme auili pour lcurs fuc-
ccfleurs qui viendrpnt ä etre cy-apres
incorporez. Et c’eft-pourquoi aHn d’e-
tablir & d’avancer plus paifiblernent
le trafic qu'on projette de faire en ces
quartiers-lä , & d’encourager les entre-
preneurs a decouvrir les mines d’or
& etablir des colonies, ce qui eft une
entreprife loiiable, & laqifelle tend a
raccroiffement du trafic du com-
merce , parquoi nötre nation s’eft ren-
due fameufe, nous avons par une gra-
ce plus grande , & plus particuliere , &
de nötre propre mouvement, ordonne,
conftitue, etabli, & accorde , ä notre
ludite epoufe la Reine Catherine , Ma-
rie notre Mere , Jacques nötre tres-
cher Frere Duc D’Yprek, ä nötre tres-
chere Soeur Henriette Duchefle d 'Or-
leans,
kn Güink’e kt a Cayfnne. 599
leans, zu Prince Robert, & autrcs cy-
dcflus nommez & leurs fucceffeur ,
qu'eux & tous autres qu'il iugeront
propres & neceffaires de recevoir dans
ieur Compagnie , & fociete pour etre
Marchands & avanturieis ivec eux dans
lefdits pays, ferontun corps politique ,
& s'incorporeront fous le nom de la
Compagnie Royalle des avanturiers
d’Angletcrre trafiquant en Afrique,&
etant furce pied un corps politique Sc
incorpore d’efflt & de nom. Noas or-
donnons de nötre part & celle de nos
heritiers &: fucceflcurs , que par ces
prefentes, & fousce nom ilsayent une
perpetuelle fuccefiion , & qu’eux &
leurs fucceffeurs fous ce nom de la Com-
pagnie royalle des avanturiers d’Afri-
que foient en tout temps cy-apres, &c
qtfils feront perfonnes propres & ca-
pables en loy,d’avoir deprendre, d’ae-
querir, de folliciter , de recevoir, de
poffeder de jouir des Manoirs , terres
& heritages , rentes , libertez , privi-e-
ges de quelque nature qu’ils foient, &
qu'eux , leurs fucceffeurs, fous le nom
de la compagnie royale des avanturiers
d’Afrique foyent & puiffent etre des
perfonnes propres & capables en Ioy,
de plaider & etre piaidez, de repon-
dre & d’etre repondus, de defendre ,
Tom, 111 • Farne II. DJd
6oo V O y A o E s
& d’etre deffendus en quelque cour $
Sc places , Sc dcvant quelque« juges
jufticierSjofficiers Sc miniftres que ce
foienf de nous, de nos hcritiers, &de
nos fucccffeurs, & en toure? fortes de
proces de comptes, de caufes & de de-
mandes de quelques natures qu’elies
foient , & en la meme maniere 6c for-
me qifaucun autre des fujets naturels
de nötre Royaume d’Angleterre , ou
de nos autres Seigneuries qui font per-
fonnes propres Sc capables par Ja loy
de plaider, & d'etre plaidez , de re-
pondre Sc d’etre repondus , de deffen-
dre Sc d’etre deffendus , ont acquis 3
pris, pofleie, donne,re$u , accorde ,
loe , ou difpofe felon les voyes , Sc
moyens legitimes Sc qu’i! fera , Sc
pourra etre permis ä ladite compa-
g-ie, Sc ä leurs luccefleurs d’avoir Sc
de fe lervir d’un fceau pour toutes leurs
caufes Sc leurs affaires , Sc celles de leurs
Succefleurs , & notre volonte Sc bon
p ciifir, eft que ce Sceau foit grave Sc
marque dans fa maniere , Sc forme fui-
vante, c’elt-ä dire qu’il y aura d’un cö-
te, un Elephant fupporte par deux Ne-
gres,& de l’autrele portrait de notre
perfonne, fans qu’il foit neceffiire que
nous donnmns, ou qu’on obtienne de
nous , ni de nos havitiers , & fucceffeurs
en Guine’e et a Cayenne, 6 oi
d'autre ordre qu c celui-cy en ccttc oc-
cafion,& pour mieux dirigcr & gou-
verner ladite Compagnie, nous avons
donne & accorde , Sc par ces prefentes
denotrepart, Sc de celle denosheri-
tiers , & fuccc (Tours , nous donnons Sc
accordons ä ladite Compagnie Royale ,
que ladite Compagnie s’aiTemble ,& le
puifTe aflembler en etant requife par nö-
tre tres - eher Frere Jacques Duc
Diorck,^ par trois des perfonnes nom-
mees dans ces Lettres Patentes le vir.gt-
cinqu ieme jour de Mars prochain ou au.
paravant en tel lieu qifil plairaanötrc
Frere, ou ä trois de ceux qui font noin-
mez dans cette Patente, Sc que ladite
Compagnie , ou la plus grande partie de
ceux qui la compofent etant airdi alTem-
b-tz , feront Sc pourront faire alors Sc
cn ce licu-lä,lc choix d’un Gouverneur,
fous Gouverne r, Sc deput6 Gouver-
neur , Sc de v ingt - quatre ou trente- fix
afliftants , commela Compagnie le ju-
gera ä propos , leqUel Gouverneur r
Sous ' Gouverneur &. depiue Gouver-
neur & affiftans , ou Icpt des vingt qua-
tre 011 treize des trente-lix ou la piüpart
d’entre eux, entre lefquch fera ie Gou-
verneur , leSous^ Gouverneur , ou ie
depute Gouverneur , Sc leurs Succef-
feursleroiu , Sc font a-utorifez Sc mis en.
Ddd ij .
6oz V O y A G E s
droit parceiles-cy detemsentems de
prendre tout le foin & la direflion de
toutes les affaires de ladite Compagnie,
foit en achetant ou vendant toutes les
denrees & marchandlfes , foiten equi-
pant des vaifTeaux , en etabliflant des
Comptoirs , & faifant le choix des fac-
teurs , & de tous les Serviteurs & minif-
tres neceflaires pourJe bien , & le gou-
vernement de ladite Compagnie , & du
Commerce qui en depend, fr pour faire
joüir ,remplir & exercer tous les pou-
voirs , authoritcz , privileges , actes, &
chofes nece(Taires,comme li elles etoient
faites par toute la Compagnie, & que
ledit Couverneur, Sous-Gouverneur ,
& depute Gouverneur , & alliftans ,
continueront dans ladite Charge , gou-
vernement & menagement durant fef-
pace d’une annee äcompte, depuis le
jour de leur Eledtion , ä moins qu’eux
ou quelqu’un d’eux ne meurt,ou ne foit
prive de la place avant que ledit tems
foit expire , & le Gouverneur, Sous-
Gouverneur , depute Gouverneur , ou
affiftans pourront perdre leur Charge
pendant le tems fufdit pourleurmau-
xaifeconduite^ncas que lui& eux en
foicnt convaincus au jugement de toute
la Compagnie en general , ou de la plus
giande pame d’emre eux aflemblce le-
EN GiUNi/h ET A CayENNF. 605
gitimement, apresen avoir etefomme.
parle Gouverneur, fous Gouverneur,
ou depute Gouverneur , ou aucun des-
trois ajoints, font requis de faire (i-
gnifier toutes fois & quantes ils cn fe-
ront requis par douze pcrfonnesde la
pluralite des avanturiers. Divantage
r.ous donnoms &accordons pournous ,
pour nos Heritiers & SuccelTeurs ä ladi-
te Compagnie, & ä leurs Succefleurs,.
qu’il fera , & pourra etrepermisä ladi-
te Compagnie, a lafin de ladite premie-
re anneeapres TelcCtion dudit Gouver-
neur, fous Gouverneur, depute Gou-
verneur & ajoints ainfi de tems en tems,
apres quechaque annee eft expiree fuc-
ceflivtmcnt d’affcmbler une Cour ge-
nerale des avanturiers , & d’elire , & de
choifir pour la plus grande partie, &
par la pluraüte un Gouverneur , ious-
Gouverneur , depute Gouverneur &
ajoints pour l’inttntion lufdite , ä con-
dition que tous & chaquc Gouverneur,
fous-Gouverneur, depute Gouverneur
& ajoints , preteront toujoursferment
lui & eux, avant que d*entrer en TExer-
cice de leurs Charges qu'ils rcmpliront
veritab’ement & tidclement lern* devoir
devant ie grand Chancelier , le Garde
des S^eaux , ou le grand T reforier qui
feront alors, qui le font autoriiez par
6 04 v 0 Y A G E S
ceües-cy, de leur faire pieter fermen^
a moins qu’il n'arrive que le Gouver-
neur foit du fang ou de la maifon roya-
le , auquel cas il eft ici declare qu'un
tel Gouverneur fera exemptde pretcr
cedit Serment. Davantagc nous autho-
rifons par celles-cy ledit premier Gou-
verneur , fous - Gouverneur , depute
Gouverneur & ajoints , & leur Succef-
feurs, de s’aflembler de tems en tems
en tel tems , & lieu qu’ils trouveror.t
apropos pour la diredtion ,1a conduite
6c le gouvernement des affaires de ladi-
te Compagnie, & pour faire preterle
fermtnt dehdelitea tous l:s Officiers
fubalternes , qui feront cHoiflsöd em-
pljyez fous eux au fervice de la Com-
pagnie^ au choix des Gouverneurs,
fous * Gouverneurs , deputes Gouver-
neurs, & ajoints. Nousdonnons & ac-
cordons pouvoir au preccdent Gouver-
neur , fous- Gouverneur , depute Gou-
verneur , ou ä aucun destrois ajoints,
de faire preter le ferment de fidelite ä
ceuxqui leurs fuccederont , & afin de
mieux conduire & diriger lesaffaires de
la Compagnie , nous accordons par ces
prefentes de notre part,& de celle de
nos heritiers & Succefleurs audit Gou-
verneur , fous Gouverneur 6c depute
Gouverneur&ä leurs Succefleurs piein
EN GüINE’e ETA CayINNE
pouvoir & authorite , de s’aflembler
quand ils le jugeront ä propos pour le$
affaires de ladite Compagnie, de tenir
des Cours, faire ordonner, conftituer ,
& etablir telies & autant debonnes &
raifonnables loix , ordonnances, ordres,
& Conftitutions , que la plus grande
partiede la Compagnie ainii aflemblee,
jugeraneceffaire pour bien gouverner
ladite Compagnie , & qu’eux ou au-
cuns d’entre eux , pourront les chan-
ger , annuler , & s’il en efl befoin en
faire de nouvelies , feien qu’ils le iuge-
ront ä propos , & impofer & infliger
des pcines ä ceux qui auront viole lef-
dites Loix , ordonnances 5c ordres, foit
par emprifonnement ou par amende
dans tous , ou la plüpart de leurs diffe-
rens, comme ils le trouveront jufte &
raifonnable. Et notre volonte öc plaifir
eft que cette amende fera levee & re^üe
pour l’ufage de la Compagnie , & de
leurs fuccefTeurs , &qu'ilsen joüiront
fansetre oblige de nous en rendre com-
te ni ä nos Heritiers & Succefifeurs de
toutes lefquelles Loix , ordonnances &
Conftitutions qui duivent etre faites ,
comme nous avons dit, ordonnons Lob-
fervation , pourvüque lefdites Loix ,
ordres , Conftitutions , emprifonne-
mens , & amendes foient juftes, & s’ao
606 V o y a g e s
cordent avec lcsLoixde notreRoyau-
me d’Angleterre Davantage nousdon-
nons 6c accordons de nötre parc & de
celle de nos Heriticrs & Succefleurs
qifiilfera •> pourraetre permisäaucun
ou aucuncs perfonnes de ladite Com-
pagnie,ou äaucun de leurs executcurs ,
Adminiftratcurs , & ayant caufe , 6c
aufliä chacund'eux d’accorder 6c d’af-
figner für aucune perfonne . ou perfon-
nes qudquelles foient aucun de leur
fond , & des profits qui en reviennent ,
pourvü qu’afin de prevenir toutes me-
pi ifies , lefdites aflignätions foient faites
en pleine Cour devant le Gouverneur ,
fous Gouverneur ,ou depute Gouver-
neur , & les ajoints, & qu'ils y foient
enregiftrees, & non autrement. Davan-
tage de notre grace partieuiiere , cer-
taine connoifTancc & propre mouve-
ment, nous & nos Heritiers &Succef-
ceur , accordons par ces prefentes a' la
Compagnie & ä leurs Succefleurs , qu’il
fera , 6c pourra etre permis 2 ladite
Compagnie & ä leurs Succefleurs & non
n’autrts de mettre de temps en tems
enmer , tels, autantde vaifleaux , Pi-
naces & Barques qu’il plaira audit Gou-
verneur, fous Gouverneur , & depute
Gouverneur & ajoints pour lors,ou au
Gouverneur, 6c äfon Depute , Equi-
b pez
en Guinee et aCa\'enne. 6o 7
pe£ & fournis d'artillcrie^de munitions,
& autres chofes propres pourlagucrre
& pour leur deffenfes ; & que cy apres
ilsaurontä jamaisl'ufage & la joiiiflan-
ce de toutes les minesd'or & d’argent
qui font , ou Ceront trouve^s dans tou-
tes,ou dans auc-une des places cy-def-
fus mentionnees , & ahfolument touc
letrafic , liberte, & Tufagedes Privile-
ges, & du trafic dans les parties d'A-
trique dcja fpecifiecs ; c'eft ä dire, dans
toutes &'Chaque Regions , Pays, Sei-
gncuries , Territoires , Continents ,
Cotes, & Places connues ä cctteheure,
& cy-devant, fouslcnomde Barbarie
meridionalle, Guinee , Benin , Angele,,
ou dans aucune d'elles , ou qui font ou
ont ete reputees , eftimees, & tenues
faire partie ou membre d’aucune Re-
gion ,Pays, Seigneurie , Tcrritoire&
Continent, appellee Barbarie meridio-
na!e, Guinee, Benin, ou Angele da ns
chaques Ports , Havres , Kivieres ,
Bayes , Kies & Piaces dans les parties de
l’Afrique qui en dependent , ou qui
n’y font fous Pobeiflance d’aucun Roy,
Etat ou Potentat d'aucune Region ,
Seigneurie ou Pays dans la Barbarie
meridionalle , Guinee, Benin ou An-
gele , pour vendre, acheter , & troquer
pour ou avec des Negres Efclaves
Tome UI. Part. 11
6 o8 V O Y A G E S
quelques marchandifes que Ce (bient*
qui font compteesetre du crü d’aucu-
ne des Citez, Villes, Places ou Rivie-
res (ituees dans les Pays , Places 6c
Ports, & Cötes cy-deflus mentionnees,
& pareiliement qu’il fera & pourra
etre permis a ladite Compagnie & a
leurs Succeffeurs & non pas ä d’au-
tres en tout tems apres la datte de
ces prefentes, d’employer , d'equip-
per & de mettreen mer, tels , & au-
tant de Navires , Barques , Pinaces ,
d’autant de perfonnes qu’il leur plaira
pour faire une plus particuliere decou-
verte defdites Rivieres 6c places cy-
ddfus mentionnees & de toutes les T er-
res , Seigneuries, Tcritoires qui font
dans les limites que nous avons prefcri-
tes en payant toüjours ä nous , ä nos
Heritiers & Succeffeurs , les droits |de
Doüanne , Subfides & Impots qui fe-
ront düs & fujets ä etre payez pour lc
tranfportdes denrees, & marchandifes
qu’ils apporteront 6c feront apporter en
vertu de ces prefentcs , & par une plus
grande marque de notre bonte royalle ;
nous avons accorde par ces prefentcs en
vötrenom & en celuidenos heritiers 6c
fucceffeurs, que lefdites Rivieres, Pla-
ces & paflages dans les Pays fufdits de
TAfiique , comme aufli les terres & Sei-
en Guine’e et a Cavenne. 6b$
gneuries qui en dependent , ne feront
ni vifitees , ni frequentees de nos Heri-
tiers & Succcfleurs , foit qu'ils vien-
nent des Ports ou Havres qui nous ap-
partiennent ou qui nousappartiendront
& ä nos Heritiers Sc Succefteurs , ou de
ceux de quelque Prince ou Potentat
etranger que ce foit ; c’eft pourquoi eil
notre nom & en celui de nos Heritiers
& Succeflturs , nous commandons 6c
deffendons ä tous nosfujets , & äceux
de nos Heritiers & Succcfleurs de quel-
que quaiite qu’ils foient qu'aucun d'cux
ni dire&ement , ni indire&ement , ne
prefume vifrter, frequenter Sc trafiquer
dans lefdites Rivieres , Terres, Sei-
gneuries Sc places fufdites,ni empörter
aucura bois rouge , dents d’Elephant ,
negres,Cive d’inde, Gommes, Grai-
nes , ni place quelconque dans nos
Royaumes & Seigneuries , autres que
celles de ladite Compagnie , de leurs
Succcfleurs, FaiSeurs ou deputez , 6c
ayant caufe , fi ce n'eft parlapermif-
fion obtenue ecrite, Sc lignee de leur
S$eau commun für p; ine de notre indi-
gnation 6c d’emprifonnemcnt tout le
tems qu’il nous plaira ä nous , ä nos he-
ritiers & Succefleurs 5c de conHfcation
& perte de leurs vaifleaux,& de leurs
marchandifcs en quelq-ue lieu qu'on les
Ece i]
6 1 o V O Y A G E S
trouvcra,foit dansaucun de nos Royait-
nies & Seigneuries , ou dans quelques
places que ce foit hors des terres de no-
tre domination. Deplus notre volonte ,
eit d’enjoindrc & de deffendre par les
prcfntes ä tous fadieurs, Maitres des
vaiffeaux, matelots & membres dela-
dite Compagnie , & a tous leurs Suc-
ceffeurs qu’ils ne prefument ni dire&e-
ment,ni indirectement ,de tratiquer,
ni avanturer dans lefdites Rivieres, ter-
res , Seigneuries , & places cy-ddTus
marquees , ni dans aucunes d’elles en
particulier, & nous donnons& accor-
dons a ladite Compagnie & leurs Suc-
cefleurs de faire par cux, & leurs fac-
teurs deputez , & a^ant caufe, faifir,
arreter , prendre en tout tems toutes
fortes de vaifleaux, de negres , d’ef-
clave , de denrees de de marchandifes
quelles qu’elles foient , qui ferontap-
portces de ees lieux lä/ou emportees
dans les places cy-deflus mentionnees
contre votre volonte & plailir expri-
mee dans ces prefentes , & nous don-
nons & accordons en notre ncm,&cn
celui de nos heritiers & fucce{Teurs,a
ladite Compagnie>& ä leurs fuccefleurs,
la moitie de ces conbfcations pour leur
propre ufage & fervice , fans qu'on leur
en puifle demander aucun compte,&
en Gihn^e et a Cayenne. 6 ri
pour cequieft de Tautre moitie,nous
voulons qu'elle demeure pour notre
ufage & profit , & pour celui de nos he-
ritiers & fuccefleurs. Cependant notre
volonte eft dedeclarerde notre part&
de celle de nosheritiers & fticcelfeurs
que notre Intention & deffejn eft que
toutes les fois que tous-nos heritiers &
fuccefleurs trouveront ä propos en tout
tems cy-apres d'intervenir comme par-
tageur dans Tavanture , & de joindre
un fondavecladite Compagnie dans le
trafic & commerce fufdit ; alors nous
& nos fuccefleurs y feront re^üs com-
me aflocicz & partageurs felonla pro-
pofition d’argent que nous, nos her i-
tiers & fuccefleurs mettront dans le-
dit fond , & par une bontc & favcur
particuliere , & de notre propre mou-
vement , en notre nom , & en celui de
nos heritiers & Succelfeurs qu’ils au-
jont & pourront diriger , conduiredc
gouverner les Colonies qu’ils etabli-
iont cy-apres dans les parties d’Afrique
cy-deflus nommees , & nous leur ac-
cordons nous, nos heritiers & fuccef-
feurs plein pouvoir , liberte , & autho-
rite d’etablir des Gouverneurs de tems
en tems dans les Colonies j & nous don-
nons aulli plein pouvoir audit Gouver-
neur & ä fes Heritiers & fuccefleurs
ELee iij
6 12 VoYAGSS
de prendre les armes, & de faire faire
montre aux forces militaires,& de met-
tre en execution dans lefdites Colonics,
contre les Invafions etrangeres & do-
meflicues,!es foulevemens & rebellion«^
& enfin le pouvoir fouverain , & la Sei-
gneurie für les Colonies , afin qu’elles
y foient etablies ponr toujours pour
nous , nos heritiers & fuccefleurs. Da-
vnntage nous voulcns & entendons par
ces prefentes, qu'on nous donne ä nous ,
nos heritiers & fuccefleurs deux tiers
de toutes lesminesqui feront trouvees
prifes & pofl'edees dans lefdites places,
nous, nos heritiers & {ucce(Teurs,paVans,
& fourniflans deux tiers de tous les frais
qu'il faut faire pour le travail & le trahf-
port dudit or,& que ladite Compagnie
& leur fuccdfeurs auront & pourront
prendre , 6c jcüir de l’autre tiers defdi-
tes mines d’or qui font ou feront trou-
vees. Ladite Compagnie & leurs fuc-
ctireurs fuppcrtant & payant de tems
cn tems l’autre tiers de tous les frais &
deperccs pour lc travail & lc tranfport
dudit or; & nous donnons& accordons
encore ä ladite Compagnie la joüiflan-
ce de tous les privileges dela Ville&
Cite de Londres aulli pleinement
qu’aucune Compagnie des Marchands^
etablies par lettres patentes de fa Ma-
en Güine’e et a Cayenne. 6 i j
jefte&de fes PredecctTeurs en peuvent
joüir. Davantage nous commandons
pour nous & pour nosheritiers & fuc-
cefleurs, ä tou$Amiraux,Vice-control-
leurs,collei!:teurs vifiteurs,de la Douan-
ne , & ä tous nos autres Ofticiers & Mi-
niftres quelsqu'ils foient qu'ils aident
& a flirten t de tcms en tems ladite Com-
pagnie & lcursfucce{Teurs,& quiferont
emploiez par cux, de leur rendre fervi-
ce lorfqu’ils en feront requis. Enfin no-
tre volonte & plaifir eft , d’accorder par
ees prefentes pour nous, pour noshe-
ritiers & fucceffeurs que ces Lettres pa-
tentes & tous & chacuns dons , claufes ,
& chofes quiy font contenues fous les
limitations & conditions qui y font ren-
fermees & exprimeer,.continuent d'etre
fermes, valides, bons & affedtifs loy,
& foient attendus reputez & pris auili
bien dans fintention que dans les paro-
les, & cn un feul fens favorable , & ä
Javantage de ladite Compagnie, fup-
pofe qifil y ait quelqu'autre claufe , ou
chofe qui leur paroiffe contraire quoi-
qifcxprimee ou mentionnee , en foi de-
quoi & c. Et nous ineme etant temoins
avons donnez les Prefentes ledixieme
jour de janvier, & le quatorze de nö-
tre regne.
Cell avec cette Compagnie que le
Eee iiij
£•*4 V o y a g e s
Roi dTifpagne a paffe le traite dont j:e
vais mettre ici la copie avec les apoftii-
les,les declarations & les decretsqu’il
ä plu ä S. M. CathoUque d’y joindre»
CHAPITREVI.
Compagnie Angloife de l’AJfiento
des Negres .
LE ROY.
LE traite de l’Affiento avec laRoyal-
le Compagnie de Guinee , etablie en
France pour l’introdu&ion des Efcla-
ves Negresdans les Indes etant fini &
la Reine de la grande Bretagne louhai-
tant d’entreprendre cette aflfaire, & en
Ion nom ia compagnie d’Angleterre
( etant ftipule de memc dans le prelimi-
naire de la paix) pendant l’efpace de
trente annees , Monfieur Emanuel Ma-
naffes Giiligan depute de fa Majefle Bri-
tannique m’a remis en confequence an
memoire contenant quarante-deux ar-
ticles pour le regiement de ce traite que
j’ai fait examiner par une affemblee de
trois Miniftres de mon Confeil des In-
des , avec ordre de me dire leurs fen-
timents ä ce fujet , & y ayant trouve
pluticurs chofes contraires ä mes inte~
en Guine’e et a Cayenne. 61')
r£ts, je l’ay remis ä un autre affemblcfe
qui l’ayant examine fe conforme ä Ta-
vis de la premiere ; mais comme mon
defTein dt de conclure & de perfedtiorv
ncr ce traite pour complaire ä la Rei-
ne de la grande -Bretagne , nonobftarrt
!es obfervations de mes Miniltres , etant
bien informe de tout ce dont il s'agit3
j\ay non feulcment accepte approu-
ve par un decret du t z. de ce mois ,
les 42. articles contenus dans les me-
moires , mais jai accorde encore ä cette
cornpagniede mon propre mouvemerrt
quelques conditions avantageufes le
tout luivant la reneur cy-apres.
Premierement que pour procurcr par
ce moyen un mutuel & rcciproque Be-
nefice ä ces deux Rois , & aux fujets
desdeux Couronnes, Sa Majeite Brita'-
nique s’oblige pour les perfonnes dont
eile feroit choix pour introduire dans
les Indes Occidentales de l’Amerique
Efpagnole pendant trente annees con-
fecucives,ä commencer du premier May
1 7 1 3. & qui fuivrontde meme jour de
l’annee 1743. le nombre de 144000
Negres piecesd’Inde des deuxfexes &
de toute äge , ä raifon de 48 00 Negres
chaque annee , ä condition que ceux
qui pafleront aux Indes pour la regte
de-s affaires de la Compagnie eviteront
6 V o y a c e $
Tout fcandale , faute dequoi on procede-
ra contre eux, & ilferont chäties de la
jneme maniere qu’ils le feroient en JEf-
pagne fi le cas arrivoit.
I
Sa Majefle Britanniqne s’oblige pour les per-
fonnes quelle propofera d wtroduire dans
l'Amenque 144000 pieces d'lnde dans
l'efpace de trcnte annees qui commence~
tont du premier Majry 1 71 3 .
Que pour chaqueNegre pieee d ln-
de de la mefure reguliere , farjs deffaut ,
de 7 quarts, n'etant point vieux fuivant
ce qui eft etabli & s’eft toujours pra-
tique dans les Indes, hcon pagniepaye-
ra 3 3 un tiers piaftres pour tous les
droits , y compris ceux d’Aicauala , lize
Union d’armes Boqueron, commeaulli
touteautre d'entree qu’il feroit etablie 3
on pourroit l’etredans la fuite par S. M.
C. fans qu'on puiiTe lui demander au-
tre chofe,& que fi les Gouverneurs ,
Officiers Royaux en exigeoient d’au-
tres , il lui leront rembourfez für les
droits qu’elle doit payer ä S. M. C. cn
produifant le procez Verbal , qu aucun
Isotaire ne pourra refufer aux dire-
dteurs, ou commis de la compagnie en
confequenced’une Sedulle qui iera ex?«
pediee a ce lujct.
en Guine’e et a Cayenne. 6 1 j
II.
Ille payera pour tous droits 3 3 vn tierspiaf
tres de chaque piece d’lnde [ans deffaut,
netant point vieux ;& fi les Mm'tfires de
S.M. en exigeoitd autresjllui feront rem-
bourf ^ cn prcjentantle proce^Vtrhal.
Que la compagnic fera une avance ä
S. M. C. pour les befoinsdela Monar-
chie des 200000 piaftresen deux paye-
ments egauxde 1 00000 chacun , dont
le premier fera deux mois apres que S,
M. aura approuve & figne ce traite , &
le fecond, deux autrcs mois apres le pre-
m\er, laquelle fomme ne lui fera rem-
bourfee que pendant les dix annees der-
nieres du traite ä raifon de 20000 pinf-
tres par annees lur le montant des droits
qu’elle aura ä payer.
II IV
Ille fe ra une avance de 2 00000 piaßres en
deux pajemens igaux de deux mois en
deux mois , dont eile fe rembourfera für le
montant des droits , pendant le cours des
dix annees dernteres du traite a raifon de
20000 piaßres par an.
Que la compagnie fera obligee de
payer l’avance des 200000 piaftresen
cctte cour, comme aufti le montant des
droits de fix en lix mois de la moitie-
des pieces d’Efclaves dont on convient
pour chaque annee..
4 1 8 Voy ag ES'
1 V\
Ille payera en cette courl’ avancc&les droits
de tintroiulhon de fix en fix moisparmoitil.
Que les payements des droits fe fe-
tont, comme ilefldit, dansl’articlecy-
dcflus , fans rctardement , difficulte , ni
autre Interpretation , avec declaration
* ncanmoins que la Compagnie ne fer'a
obligee qu’au payement de ceux qu’elle
devra, pour 4000 pieces dlnde dans
chaque annee & non des 800 rcflantes
dont S M. lui fait grace en confideratioft
des intcrets , & rifques pour l’avance
& payement en cette cour des droits de«
4000 Negres.
V.
Les payements des droits ne feront que de
4000 Negres lui farfant grace de 800
chaque annee en confileratton des intcrets
& du rtfque dont on ne lut tunt pas comp-
te.
Qudl fera permis ä la compagnie apres
avoir introduit les 4800 Negresä quoi
eile s’obligependant Tannee, d’en intro-
duired’avantage en cas qu’il convienne
a\ix interets de S. M. &de les fujcts, ce
qu'elle ne pourra faire que pendant les
ving cinq preinieres anneesde ce traite*
en payantfeulement pour tous droits de
chaque piece d'lnde qu’elle introduira
m ddlus des 4800 dont on eil conve-
F.N G ine’e et a Cayenne. 6 I £
v^enu feize piaftres un tiers qui font la
moitie de trente trois piaftres dcux
tiers qui font la moitie de 3 3 piaftres
un tiers cy-deflus , & le payement de cet
excedent fe fera auffi en cette cour.
VI.
Apres iintroduäion des 4800 pieces d'lxde
la compagnie pourra en introduire d'avan-
tage pendant les 1 5 premieres annees en
payant 1 6 deux tiers piaßres au-lieu de
33 un tiers en cette cour.
Qu/ il fera pei mis ä la compagnie d’em-
ployer pour-ce commerce, les Vaifleaux
de S. M. Britannique & de feslujets,
(ans exempter ceux de S. M. C. dont eile
pourra fe fervir aufli en leurs payant
leurs frais, & du confentement des pro-
prietaires avcc equipage Anglois,ou Ef.
pagnol comme eile le trouvera bon , ä
condition que les commandants & Ma-
telots defdits navires ne troubleront
point fexercice de la Religion Catho-
lique Romaine, fous les peines impofees
dans le premier article de ce Traite, &
il fera egallement permis ä la compagnie
d’introduire fcs Negres dans tous ies
Ports de Mer du Nord & de Buefno-
fayre für les Vaifleaux dont il eft parle
cy-deflus; avec la memeliberte accor-
dee aux compagnies precedentes , ob-
fervant toujours ct* qui eft prtferit au
6 10 VOTAGES
fujet de la Religion Catholique Ro-
maine.
VII.
La Compagnie pöttrra faire fon trafic avec les
Navires Anglois ou Efpognolst& un equi-
page neceßaire a V armement du Vaiffeau
[ans caufer aucun fcandale x U Religion
Catholique fous les peines cy-mentionnees.
Comme l’experience fait connoitre
que la deffenfe faite aux compagnies
precedcntes de tranfporter leursNegres
generallement dans tous les Ports des
Indes ä ete prejudiciable aux inter'ts
-de S. M. & de fes fujets,etant neceflai-
re que les Provinces qui en manquoient
fouffroient beaucoup ä caufe que les ha-
bitants ne pouvoient defricher & cul-
tiver leurs Ter res , & que la necdlite
les obligeoit de fe fervir de tous les
moyens imaginables pour en avoir eil
fraude , c'elt une con Jition exprelle de
ce Traite que la compagnie pourrain-
troduire &: vendre fesNegreSj dans tous
les Ports de Mer du Nord, & celui de
Buenofayre ä fon Option , S. M. revo-
quant la deffenfe faite aux compagnies
precedentes d’entrer feulement dans les
Ports fpecifies dans leur Traite , vou-
lant außi que la compagnie ne pourra
tranfporter ni debarquer aucuns Negres
li ce n’eil dans les Ports ou il y aura
en Guine'e et a Cayenne. 6 z t
des Officiers Royaux, ou leurs Lieute-
nants qui puiflfent faire la vifite de fes
Vaifleaux 6c Gargaifon , & delivrer les
certificats de l’introdu&ion des Negres ;
& que ceux qu'elle tranfportera dans
les Ports de la Cote & au vent , autre-
ment de Barlavento , Sainte Marthe ,
Cumanca & Maracaybo , ne pourront
etre vendus qu’äraifon de joopiaftres
chacun , & plus bas au moindre prir
qu’elle pourra,pour engager les habi-
tans ä les acheter, &ä fegard des au-
tres ports de la nouvelle Efpagne , fes
Ifles & Terre ferme, la Compagnie pour-
ra vendre fes Negres ä tel prix qu’elle
voudra.
VIII.
Elle pourra intnduire des Negres dans tous
les Forts de Mer , oii il j aura des officiers
lloyaux, ou leurs Lieutenants , & ne potir -
ra les vendre dans ceux de la Cote ait
vent , fainte Marthe y Cumana , Marx -
caiboqua 300 piaßres chacun.
Qu/etant permis ä la Compagnie de
tranfporter fesNegres dans tous lesPorts
de la Mer du Nord par les raifons ex-
pliquees dans l’Article precedent ,il eft
entendu qu’elle pourra les introduirc
dans la Riviere de la Plate ; S. M. lui
permettant que des 4800 pieces qui
conformementä ce Trait6 doivent eure
€.2 2 V o y A C E 5
introdiiitcs chaque annce, confiderant
lesavantages & profits queles Provin-
ces voifines retireront de cettc intro-
duftion dans la Riviere de Buenofaires
dans chacune des 5 o annees de ce T rai-
te , eile tranfportc jufqu’au nombre de
1200 pieces d’Inde dcsdeux fexes für
quatre Navires pour les y vendre au
prix qu’elle pourra , les 8ooä Bueno-
iayres , & les 400 leront deftinees pour
les Provinces les plus eloignees , & le
Royaume de Chyle , les vendant aux
habitants qui viendront ä Buenofayres
les acheter : Voulant que S. M. ßri-
tannique & !a Compagnie en fon nom
aye dans ladite Riviere, depuisle com-
mencement du Traite quelques por-
tions de Terre qui lui feront marquees
fuivant qu'il eft itipule dans les preli-
minaircsde la paix, quelle puiflecul-
tiver Sc elever des beftiaux pour Ten.
tretien des commis de ladice Com-
pagnie & de fes Negres , lui permet-
tant de conftruire des maifons de Bois
& non d’autrcs matercaux, deffendant
d’y faire aucune fortification : S.M.C.
fe rcferve auflide nommer unOfficier
de fes fujets pour relider Sc Comman-
der dans ce pofte : & ä l'egard des af-
faires de fon commerce , les Gouver-
neurs & Ofticiers Roy aux de Buefno-
fayres
enGuine’e et a Cayenne. 6 23
Tay res eii prendront toute connoiflance,
ellenepayera aucun droit pour ce ter-
rain pendant le tems du traite.
IX
La Compagnie pourra introduire cbaqtte an -
nee 1 loopicces d’lnde parla riviere de
laplate les %oo pour Buefmofayres , &
les 40 g »pur les provinces plus eloignees :
cn lui donnera desTerres pour cultiver
& clever des beßiaux pour Tentretieu de
fes Nfgres , [ans quelle foitobligec de
pajer aucun droit .
Pour tranfporter & introduire les cT-
clavesNegres dans les provinces de la
Mer du Sud , Sa Majefte accorde ä la
Compagnie la permillion de freier foit
ä Patama , ou autres ports de la Mer du
Sud des vaifleaux, ou Fregatesde 400
tonneaux plus ou moins pour les embar-
quer 8c tranfporter depuis Panaoma , ä
tous les autres Ports du Perou 8c non
ailleurs, armer & equiperfes vaifleaux
äfa volonte; nommer lesofHciers & ra-
porter le produit de la ventc au port de
Panaoma en denrees du pays , commc
Reaux,Barres, Plaques d'or,fans qu’on
puifteexiger aucun* droits d’entrce &
de forties de Tor 8c f argent qui en vien-
dra;le tout etant quinte fans fraude,
& lefdits effets feront reputez apparte-
nir ä Sa Majefte Catholique ; pourvü
Tome III. Part. II. Fff
624 V O y A G E s
qu'ii conte que ce foit du produit de la
vente des Negres , & la Compagnie
pourra aufli cnvoyer d’Europe ä Porto-
belo,ä Panama par la riviere Chagre ,
ou par terre, des cordages , voiles, fers ,
bois, & autres chofes neceffaires pour
Tentretien de fes vaifieaux, fregattes,
ou harques longues , avec la circonftan-
cequ’ilnelui eftpas permisde vendre
fans aucun pretexteque cefoitletout
ni parties des agres & munitions,äpeine
de confilcation, & chatiment pour l’a-
chcpteur & le vendeur ; outre que la
Compagnie feroit dechue dorefnavant
de ce privilegc; ä moins qu’elle n'eut
une permiflion exprefle de fa Majefte
pour proceder ä cette vente, & le ter-
rae du traite fini,la Compagnie ne pour-
ra plus fe fervir des vaifleaux, fregattes,
ou barques longues pour les conduire
en Europe , ä caufe des inconvenients
qui pourroient arriver.
X«
Zllepourrafretera Panama & autres ports
de la Mer du Sud , des bätmenspourle
tranfport des N egres au Perou,& pour
apporter d’Europe les agres & apparaux
wceßaires a leur ent retten , raporterau
retour du produit de l'or& de l’argent>&
autres denrees.
Compagnie employeu, H eile le
tn Guine’eet a Cayenne. 6 1 5
trcuve ä propos des Anglois , 011 des
Ef pagnols, pour la rcgie de fes affaires,
dans les ports de l’Amerique& Comp-
toir qu'eüc pourraavoir dans lepays,
derogeant Sa Majefte pour cet effet ä la
loi qui en deffend Tentree & fetabliffc-
ment aux etrangers, declarant & ordon-
nant que lcs Anglois foient regardez
pendant tout le tcmsdu traite comme
fujets de la Monarchie Efpagnolle ; ä
condition que dans chaque port il ncn
pourra rcfter que quatre ou fix du
nombrc defquels la Compagnie choifira
ceux dont eile aura befoin pour faire
paffer dans les pays avec la direßion de
fes affaires : ce quis’exeeutera de la ma-
niere qu'il eft dir dans lc premier arti-
cle, fans qu’aucuns Miniftres ou juge
ait droit de les inquieter , necontreve-
nant en rien de ce qui eil ftipuie dans
ce traite.
XI.
la Compagnie pourra employer des Anglois
9U des Efpagnols pour la regle de fes af-
faires , le nombre nexcedant pas de 4
ou 6 , pour les premiers , dans cbaqne
fort qui feront regardes comme S ujets du
Roy.
Qjie pour mieux reüflir ä l’etabliffe-
ment de la Compagnie dans V Ameri-
que Efpagnolle. Sa Majefte Catholique
Fff ij
6i 6 V o y a g e 5
aura la honte de permettre que la Reine
de la Grande-Bretagne envoic d’abord
apres la publication de la paix deux
wiffeauxde guerreavec les direcleurs,
Commis & autres chargez du foin de
fes affaires , donnant auparavant le nom
des uns & des autres, afin qifils puiffent
debarquer dansles ports de leursdeith
nations , & y etablir les Comptoirs
tant afin qu’ils fxffent le voyage avec
plus de fürete & decommodite , que
pour difpofer toute chofe necefl'aire a
la reception des vailfeaux qui porteronc
lesNcgres, parce qu'etant obligez de
les aller prendreä laCotte d’Affrique,
& de* lä les tranfporter dans les ports
de l’Amerique , il feroit fort incom-
mode & inutile que les dire&eurs & au-
tres s'embarqualTent für lefdits vaif-
feaux ; outre qu’il faut abfolument que
leurs habitations foient pretes , avant
farrivee desNegres,il lui fera egale-
ment permis d'armer un autre petit
vaiffeau pour conduire ceux qui doi-
*vcnt refter ä Buesmofayres ; foumet-
tant ce dernier comme lesdeuxauties
de guerre ci-deffus , ä la vilite des Offi-
ciers Royaux dans les ports oü ilsarri-
'reront, & que les marchandifes quiy»
feront embarquees foient confdquees
au p*ofit du Roy, & pour kurxetouji
r n Goine’e et a Cayenne* 6 27^
en Europe qu\ n leur donne tous les
vivres donr ils auront bcfoin , en payanf
kur jufte valeur.
XIT.
LorfqueU pa;x fera pubhe , la Gompagnie
pourra cnvoyer deux navires de guerrt
avecfes faäenrs & commis qui debar-
queront dans les ports de fon Commerce ,
& un petit batimentpour conduire ceux
qui doivent paffer a Buefmrfayres.
La Compagnie pourra nommer dan$
tous ks ports & principales Villes de
fon etabliffement dans fAmerique des
Juges confcrvateurs qu’elle pourra re*
voquer & en elire uautres ä fa volonte,
de la maniere qu'il fut accordepar le
huitiemearticle du traite avec les Por-
tugals ; quoiquYl faudra toüjours un
fujet legitime connu du Preiidens ,
Gouverneur au Conleil de l’endroit,
affn qu'etant approuvc par les uns ou les
autres , on nomme un Miniftre de fa
Majefte Catholique qui prencLra con-
noiffancede tous les demelez & affai-
res de laditte Compagnie avec plein
pouvoir , jurifdidtion , & deftenfe faits
aux autres Miniftres , Prelidents, Ca*
pitaines, Gou verneurs>Generaux & au-
tres Juges, y compris rneme le Viceroi
de ces Royaumes , devouloir encon-
Boure ; & qif on ne pourra apjpelkr des*
V o -vages
Sentences des Juges-Confervateurs ,
qu'au fupreme Confeil des Indes. Ils ne
pourront pretendre d’autres appointe-
niens que ceux quela Compagnie trou-
vera bon de leur accorder ; & que fi
quclqu'un exigeoit davantage , Sa Ma-
jefte en ordonnera la reftitution : on lui
permet auffi de choibr pour Protec-
teur du traue le Prefident Gouverneur
ou Doyen dudit Confeil qui fera Juge
confervateur prive avec le confente-
ment de Sa Majefte comme il s’eft tou-
jours pratique avec les Compagnies
precedentes*
XIII.
La Compagnie pourra cboifir des fuges ccn~
fervateurs dans les Ports & autres en~
drotts de C Amefique , les revoquer avec
fiijet legitime , & leur accorder les ap-
pcnitenunts que le Prefident du Confeil
trouvera a propos ; que ce dernier foit
Trotitteur du Tratte, & que le Minißre
du Roy quil propofera foit juge Confer -
vateur prive.
Les Vice Rois , Prcfidents, Capital-
nesGeneraux , Gouverneurs & autres
Miniftres de fa Majefte Catholique ne
pourront arreter ni faifir les navires de
la Compignie,ni les aetourner deleurs
voyagespemr aucun pretexte ni motif
que ce puiffe etre ; encore que ce fut
f.n Gejine’e et a Cayenne. 6 29
pour les armer en guerre. Aucontraire
ils feront oblige de les alfifter , & leur
donner tout le fecoursque les fa<äeurs
ou commis de la Compagnie leur de-
manderont pour la plus prompte expe-
dition & changement de navires, com-
me auffi les vivres & autres chofes dont
ils pourroient avoirbefoin , le tout au
prix courant; faute dequoi ils feront
tenus des dommages & interets , que le
retardement de leur part cauferoit äla
Compagnie..
XIV.
les Vicerois , Cours fupremes , Trefidents 7
Gouverneurs , ni autres Minißres ne
pourront arrcter les Vaijfeaux de la Com-
pagnie fous quelque fretexte & motif
que ce puijfe etre.
Les Vicerois , PrefidentSJ Capitaines,
Generaux , Gouverneurs, Corrigido-
res,Juges& Officiers Royaux , ni au-
tres pourront faifir, reunir, prendre
avec violence , ni autrement fans aucun
pretexte que ce puifle etre, pas meme
dans les plus grandes neceffitez, les
Fonds, biens , effets appartenants ä la
Compagnie , fous peine de chätiment,
& de payer de leurs propres biens tous^
les dommagesqu'ils lui cauleroient, &
deffenfeaux memesMiniftres de vifiter
les maifons & magazins des fa&eurs»
3 d V o y a g e §
commis , & autres charges des affaires
de ladite Compagnie qui doivent jouir
du meme privilege & exemption ,
pour eviter tout fcandale & mauvaife
opinion que caüfent femblables proce-
dez, fi ce n’cft qu’on ne juftifie quelque
introduclion en fraude,auquel cas la vi-
fite fe feraen prefenceduJugeConferva*
teur,qui prendra garde que les Soldats
& miniftres qui ailiftent en femblables
occafions , ne prennent ni n'egarent au-
cuns effets , voulant que fi on trouve
quelques marchandifes en fraude , elles
foient confifquecs ; mais non les fonds
& effets de la Compagnie qui refterbnt
libres : fi les fafteurs etoient complices,
©n en rendra compte ä la junte pour les
faire chacier.
XV.
lls ne poitrront auffi faifir ni fe fervir dei
Biens ou effets appartenants a la Com-
pagnie ,km vifiter les Maifons des Fa -
fteurs a moins quils ne jilfttfient quel-
que tntroduä’on deffendue , auquel cas
le fuge confervateur afeifiera a ladite
vifere.
Que la Compagnie ou fes fafteürs ’.
Sc autres chargez de fes affaires dans les
Indes pourront employer les matelors
voituriers& ouvriers, dont ils auront
befoißjpour charger & dccharger les
»a vires >
f.n G uinf/e et a Cayenne. 6 31
navires,faifant marcheavec eux, & leur
payant le falaire dont ils feront conve-
nus. XVI.
La cowpagnie pourra fe fervir des Mate-
lots , Voituriers & untres Ouvriers dont
eile attra befotn.
Que la Compagnie pourra changer \
fon option les effets qu'elle aura dans les
Indes für les navires des flottes , & gal-
lions , pour les apporter en Europe ,
convenant du fret avec les Capitaines
ou proprietaires des vaiffeauxdeguer-
redeSaMajefteCatholique qui aura la
bonte d "ordonner aux uns & aux autrcs
de les emmener fous leur fauvegarue,
avec la circonftance qu'ils ne feront
point taxes pour aucune raifon ; indulte
ordinaireni extraordinaire , ni droit de
convoy , & que les effets qu'ils appor-^
teront juftifiant comme ils appartien-
nent ä la Compagnie, feront libres de
tous droits d’entree en Efpagne de-
vant regarder les fonds comme appar-
tenirä S. M. C. qui deffend qu'aucun
pafiager Efpagnol puiffe s’embarquer
fans fonds, ni avec Fonds für les Vaif-
feaux de la Compagnie qui viendront
avec les Flottes ou Gallions.
XVlf.
la Compagnie pourra cbarger fes rctours
Tome III. Part. II.
6 } 2, Voy ages
fitr les Flottes , Gallions , oii autres
Vajfeaitx de guerre de S. M. [ans payer
aucun droit d’entree enFfpagne , m dt in-
dulte ordinaire nt extraordinaire.
Que depuis le prcnuer du mois de
May de la prefente annee 1713. ;uf-
qu’ä cc que la Compagnie ait prispof-
idlion du Trane , & apres Tavoir pri-
fe , la Compagnie royalle de Guinee»
ou de France , ni autre particulier, ne
pourra introduire aucun Efclave dars
ks Indes, & cn cas qu'on en ir.troduift ,
S.M.pretend quis (bient confifqucz au
profit de ia Compagnie , dont eile paye-
ja les droits dela maniere qu’il ert iti~
pule dans ce traite , lequel etant (ign6
on depechera des ordres circulaires
dans rAmerique afin qu’on n'admette
point aucun Negre de la Compagnie
Francjoife dans aucun Port , ce qui fe-
ra (ignifie aux Direfteurs de ladite
Compagnie, & afin de rendre la chole
plus utile & efficace,S. M. vcut que ,
iorfque les interreffez dans la Compa-
gnie Angloifc auront nouvcllc de fiar-
rivee für les Cotes , ou dans quelque
Port des Indes, d’un Vaiffeau de Ne-
gres qui ne feront pomt de la Com-
pagnie, puiffent armer & envoyer leurs
VaiiTeaux,ou aux de S. M. C. ou dg
fies Sujets avec qui ils conviendront ,
fn Guine'e et a Cayenne. 633
pour prendre , faifir & confilquer lei-
dits Vaifleaux, & fes Negres, de quel-
quc Nation , ou particulier ä qui il$
appartiendront : pour cet cffctla Com-
pagnie & fesFa&eurs auront la faculte
de reconnnitre & viiirer tousies Vaif-
feaux 6c Batiments qui arriveront aux
Cotes des Indes, ou dans les Ports que
Fon foup^onnera y avoir des Negres
de ccntrebande ; bien entendu que
pour proceder aux vifites , il faudra
la permißion des Gouverneurs , aux-
queis on rendra compte 6c on deman-
dera leur authorite : mais pour l’exe-
cution de tout ce que deflus il faudra
attendrela publication de la paix.
XVill.
Dcpuis le premier )our de May 1713 . U
Compagnie de France , nt autre pourra
introduire des Negres dans les Indes fous
feine de confifcation au profit de ceile
d’ Angleterrc , dont les Faäeurs pourront
V fiter les Batiments qui arriveront a U
ccte azec la femijpon & fous l’auto-
rite' des Gouverneurs .
Quela Compagnie, fes Dire&eurs &
autres pourront naviger,& introduire
les Efclaves Negres, dans les Ports du
Nord des Indes Occidentales de la do-
mination de S. M. C. y compris la ri-
viere de la Piate avec deffenfe ä tous
634 V O y- A G E s
autres,foit Sujets ou Etrangers de !a
Couronne de tranfporter ni iutrodui-
re aucuns Ncgres, i'ous lcs peines eta-
blies parce traite , & S. M. engage ia
foi & fa parole Royalle de n aintenir
la Compagnie dans une entiere & plci-
ne pofTiffion , & les conditions du trai-
te pendant tout le temps ftipule , (ans
permettre ni faire rien quis'oppofe ä
Paccompliflement. S. M. confiderant
fon propre interet avec la circonftan-
ce de ne pouvoir introduire dansla ri-
vicre de la Plate ou Buefnofayres plus
de douze Cent Negres qifelle lui per-
met par f Article huitieme.
XIX.
S. M. engage fa foi & fa parole Royalle
pour Vexecution de toutes les conditiens
du Traite.
Qifau cas que la Compagnie fut in-
quietee dans fetabliflement , & Texe-
cution de ce traite , & que fes droits
dt Privileges en fouffriflent par quel-
ques Procez,ou autrement,S. M.s'en
referve feule la connoiflance , 6c gene-
rallement de toutes procedures , def-
fendant ä tous Juges dt Miniftres d’en
connoicre.
XX.
S. M. fe referve la connoijfanee d's Proces
& Laufes qui pourment etre U tilities ,
fn Guikf’e ft a Cayenne. 655
& preyidiciables au traite .
Que lorfque les Navires de la Com-
pagnie arriveront dans les Ports des
Indes avec leurs Gargaifons de Ne-
gres , les Capitaines feront obligez de
certifier comme i)s ne font atteints
d’aucune maladie contagieufe , afinque
les Gouverneurs & Ofliciers Royaux
puiflent leur permettre fentree dans
les Ports , fans quoi ils ne feront pas
re^üs.
XXI.
Les Vaijfeaux deßwe ^ a ce commerce ne
pourront entrer dans les Ports quapres
que les Capitaines auront jußifie' navoir
aucune maladie contagieufe .
Apresque les Navires aurontmoii.il-
lesdans quelques Ports , ils feront vi-
fitez par le Gouverneur , ou Ofliciers
Royaux jufqu’au fond de cal , Sc feft >
Sc ayant debarque les Negres en tout
ou partie, ils pourront debarquer les
vivres qu’ils auront, les enfermer dans
des maifons particulieres , ou Maga-
zins , en ayant obtenu la permiilion
des Miniftres qui les auront vifitez pour
eviter par ce moyen toute occafion de
fraude , ou de chicanne ; mais ils ne
pourront debarquer , introduire ni ven-
dre aucune marchandife fous quelquc
pretcxte que ce puifle etre , parce-
C£g i'j
$ 6 VoYAGES
que, s’il s’en trouvoit dansle Vaiffeau,
ellcs fcroiert confifquees , comme G
•lies ctoient ä terre ; mais feulement
les Efc aves Ncgrcs ; & mettre iears
vivrec cn Magazins fous peine cTun rü-
de chätiment ; les marchandifes confif-
quees , ou brülees, les declarant pour
jamais incapables d’aucun employ d ins
ladite Compagnie , & le* Officicrs ,
ou fujcts de Sa Majeft6 qui permet-
troient femblable fraude feront egal-
lement chäriez , parceque toute in-
trodußion & commerce de Marchan-
difies doit etre abfolument deffcndudC
refufe ä ia Compagnie , comme con-
traire & oppofe aux loix de ces Royau-
mes , & ä la fincerite & bonnc ioi ä
laquclle la Compagnie s’oblige par ce
traite, & S. M* ordonne que les Mar-
chandifes qui aurontete furprifesdans
rintroduöionfrauduleufefcront taxees,
evaluees,& immediatement brülees ea
place publique pur ordre defdits Gou-
verneurs & Officicrs royaux, & que le
Capitaine ou Mauve du Vaifleau foit
condamne ä en payer le prix de Te*
valuarion , encore qufil n'y aic de fa
part , que la faute d’omiffion , ä
ne pas prendre garde que tdles mar-
chandifes s’embarquent dans Ton Vai '-
feau, & iil etoit le principal coupablc^
en Guine’e et a Cay Enne. 6 l 7
il fera condamne ä une amende pro-
pcrticnnee ä Ton crime, chätie fevere-
ment & declarc incapalc cfctre cm-
ploye au fcrvice de la Compagnie. S.
M. demandera un compte tres-exad &
rigoureux ä tous fesMiniftres Offi-
cieis, für Texccution de tout ce qui eff
ordonne cy deffus ; declarant que lcs
Vaifleaux oü lesNcgres feront embar-
ques ne feront point fujets ä cctte per-
te ni confifcation , comme auffi les vi-*
vres , & provilions embarquees pour
leur entretien , & que ceux ou celui
qui feront chargez des affaires du Vaif-
feau pourront continuer la negotia-
tion , & que li les Marchandifes ou ef-
fets faifis n’exctdent point la valeur de
Cent piaftres ils feront brüles fans re-
miffion apres avoir etc 6valucz, & les
Capitaines condamnez ä en payer leur
valeur , ä caufe de leur peu de foin 9
& que s'il ne produifoit pas d’abord
la fadure de ce qui lui aura ete laifi,
qu’il foit arrete prifonnier jufqu'a ce
qu’il !e falle , mais fi on juftifioit que
le Capitaine n^aaucune part , il fera
oblige de remettre le coupable, & lui
abfous.
XXII.
Les Navires feront v'ifite^ & fi on j troii*
ve des mAnbandifes y elles feront confif
Ggg iü)
$ 3 & Vota gis
quees avec les feines prefcntes , nuisnon
les Negres >ztvres ,ni batmens .
Que les vivres & autres provilions
qu’on debarquera pour Tentreticn des
Negres ne payeront aucun droit d’en-
tree, ni de fortie , ni ceux memes qui
pourroient etre impofez ä Favenir ;
mais ü les Fudeurs etoient obligez de
lesachepter, ou de les apporter des au-
tres Ports, la Compagnie payera ceux
qui Tont etablis de la meine maniere
que les fujets de S. M. C. & li des
vivres qui feroient en Magazin ceux
qui n'auroient pü fe confommer etoient
end anger de fe gafter, on pourra les
vendre , ou les tranfporter ä d'autres
Ports pour le meme lujet , en payant
les droits ordinaires , le tout avec con-
noiflance des Ofliciers royaux#
XXIII. N
Les vivres quon debarquera pour Centre-
tiendes Negres ne payeront aueuus droits
& s’il y en avo:t quelquuns en danger
de fe guter, ils pourront etre vendus avec
la permiffton des Officiers royatix.
Que les droits des Negres introduits
feront depuis le jour de leur debar-
quement en quelque Port des Indes >
apres la vilite & le regiement faitpar
les Ofliciers royaux ; declarant nean-
moins que sdl en mourroit quelqu’un
en Guine’e et a Cayenne. 639
avant que la vente en fut paffee , la
Compagnie ne devroit pas moins les
droits de ceux qui mourroient, fans au~
cune pretention , & il eft feulement
permis, que fi au temps de la viiire cn
€n trouvoit quelqu'un dangereufemert
malade , qu'elle puifle les faire de-
barquer , pour les faire gucrir ; & fi
dans la quinzaine apres Jes avoir mis ä
terre,ils mouroient, la Compagnie ne
fera point obligee d'en payer les droits,
ä caufe qu’ils n'ont point ete debar-
quez pour les vendre, mais bien pour
les guerir pendant les quinze jours ,&
s’ils etoient en vie apres les termes , les
droits en feront düs comme desautr es
& devront etre paycz en cette Cour,
comme ileftdit a farticle cinquieme.
Que les Negres etant debarquez, les droits
feront düs pour la Compagnie , mais non
de ceux qui feront malades en danger
de mort ; & on accorde quinze jours
pour les faire tr alter , au baut defquels
s’ils font encore en vie> les Droits en fe-
ront egalement düs .
Qu^ apres que la Compagnie ou fes
Fa&eurs auront vendus une partie des
Negres du Vaifieau qui fera entre dans
quelque Port , il lui fera permis de
tranfporter dans un autre ie nombre
XXIV,
640 V O y A G E $
qui lui en refl:era,en prenant un cer-
tificat des Orftciers royaux pour les
droits qui auront ete regiez, aiin qu'on
ne lui demande rien ä ce fujct dans
les autres Ports , & eile pourra reca£
voir en payement de ceux qu’elleven-
dra des Reaux , barres d’Argcnt & pia-
q ues d'Or quintces & fans fraude; com-
meaufli des denrees duPays qu’ellepour-
ra embarquer paifibiement comme pro-
venant de la vente defdits Negresfaos
payer aucuns droits, feulemcnt ceux
qui feront etabiis dans les endroks ,
oii eile recevra les denrees 6c efFets qu’il
lui eft permisde prendre en troque det
Negres, de quelque nature qu'iis foient.
Sc ceux qu’elle v n ira de cette manie-
re pour taute cTArgent eile pourra les
tranfporter dans les Bätiments em*
ploytz ä ce commerce , ou eile vou-
dra , & les vendre en payant les droit»
ordinaires.
XXV-
Jprds U vente d*une partie des Negres em-
barquez dans un V.rffeuv falte dans un
Portion pourra tranfporter dans um untre
ccuxqui reßeront,& reetvotren payement
de ( or ou de l urgent qui nc pajera aucun
droit ytnats non des denrees ou effetsdont
la Compagnte pajera ceux qui font (tablisy
tnoyennant quot eile pourra les tranfporter
d' Import a l’autre*
ts Guinf/e et a Cayenne. 6 41
Que les Vaiffeaux qui feront deftines
pour ce commerce pourront fortir des
Ports dela grande Bretagne oud’Efpa-
gne , ä la volonte des interreffez qui
rendront compte ä S.M.C. de ceux qu’ils
expedieront dans chaque annee pour le
tranfport des Negres & des Ports de
leur deftinationspouvant retourner dans
les uns,ou lesautres, avccdes Reaux,
barres d’Argent & Or, denrees & effets
du Pays du produit de la vente de ces
Negres, avec Obligation aux Capitai-
nes& Commandants, cn cas qunsvien-
ncnt dans les Ports d’Efpagne ^ de re-
mettre aux Miniftres de S. M. un re-
giere exacl & authentique de leurs re-
tours ; afin qu'on flache ce qu'ils ap-
porrent; & s'ils arrivoient dans les Ports
de la grande Bretagne, iis envoyeroient
Une notte exafte de leurs chargements ,
afin que S. M. feit pleinement inftruite
de tout : avec la circonftancc neanmoins
qu’ils ne pourront apporter dans au-
cuns de leurs Vaifleaux, Or > Argent ,
ni denrees qui ne (bient du produit de
la vente desNegres, m paffagers Efpa-
gnols ä caufe de la deftenfe qui leur eit
faite de ebargtr des fonds & autres ef-
fets pour compte des fujets de S. M. C*
dece Royaume (ans nne permiilion ex»
prefle du Roy > & (i ies Capitaines Com-
6 42- Vor agh
mandeurs, & autres Officiers, les ap-
portoient fans cette permiilion , feront
declares coupabies , & chätiez comme
contrevenants, & tranfgreffeurs du con-
tenu en cet Article & des ordres deS.
M. qui en ordonne Texecution dans les
Ports des Indes; & en cas qu'on jufti-
fie quelque femblable fraude, les cou-
pabies feront chätiez.
XXVI.
Les Vaißeaux de cette Compagnie potmont
fortirdcs Ports de la Grstnde-BretJgne ou
d’pfpagne , & j faire leurs retours en fai -
fantßavotr letir depjrt , & retournc -
nen ‘ en Efpa^tte , ils remettront un re -
gtjtre de letir retour ^fans cju’il leur foit
pertnis d’ ewb^rquer les fonds des pfp*-
gnols nipa/fa ers funs une permijfion ex-
prcjfe deS . M . C.
S’il arrivoit que les Vaifleaux de ta
Compagnie fuflent armez en guerre&
fifient quelques prifes de Tune , ou Tau-
tre Couronne , ou für les pirates qui
croifent ordinairement dans les Mers
de PAmerique , ils pourront les ame-
ner dans les Ports de S. M. C. eü ils fe-
ront rc^us, & etant dcclarede bonne&
legitime prife , ceux qui les auront Fat-
tes ne feront obli^ez ä autres droits
d’entreeque ceux qui feront etablisdc
que les fujets de 5. M. payent , decla-
en Guinee et a Cayenne. 6 43
rant que s ll s’y trouvoit quelques
Negres ils pourront les vendre ä com-
pcedeceux qu’ils font obligez d’intro-
duire y comme auffi les vivres & muni-
tidns qui leur feront inutilcs , ce qui ne
doit point s’entendre pour les marchan-
difes & effets pris dans les Ports de
Cartagene & de Portobelo ; & les re-
mettre aux Officiers Royaux qui les
recevront par inventaire ou les met-
tront en Magafins en prefence de ccux
qui auront fait les prifes,oü ils refteront
jufqu'ä l’arrivee des Gallions & en at-
tendant les Foires qui fe tiennent dans
les Ports de Cartagene & Portobeio :
pour lors les Officiers Royaux auront
foin de les faire vendre en prefence des
deputes du commerce , & des proprie-
taires ; S. M. donnera ä cet effet les
ordres comme eile les donne par cet
article , & que retirant le quart du pro-
duit de la vente qui appartiendra ä S.
M. & fera remife dans fes coffres , 6c
de-lä en Elpagne , avec diftindtion d'ou
eile provient, les autres troisquarts de
chaque prife feront deiivrez aux pro-
prietaires fans le moindre retardement
en deduifant les frais de vente & Ma-
gafinage,& payant en meme-temps les
droits ordinaires; & pour evirer tout
doute & chicane , S. M. ordonne que
644 V O y A G ES
les Vaifleaux Baiandres, 011 Bätiments
pris, appartiendront avec leurs armes,
Artillerie, & autres agrez, ä ceux qui
les auront pris.
XXVII.
Cet artule contient ce quilfaut obfervcr k
l’egard des prifes que les Vaißeaux de U
Compagnie feront tant pour leur vente
comme pour le produit & pajement des
Droits.
Puifqu’on connoit les avantages que
leurs Majeftez Catholique Sc Britan-
nique peuvent retirer de fetabliffement
de ce Traite, il eft convenu & ftipule
qu’elles y auront intcret de lamoitie,
chacunepour unqusrt,& etant necef-
faire pour que S. M. C. participe dans
les profits que peut donner cette affai-
re^u’elle avance ä la Compagnie un
Million de piaftres, ou le quart de cette
fomme qu'elle jugeroit neceflaire pour
mettre cette affaire en regle , on eft
ccnvenu que fi S. M. C. ne trouvepas
ä propos de faire cette avance, les in-
tereffes dans la Compagnie offrent de
le faire de leur propre argent , a con-
ditionque S. M. C.leur tiendra comp-
te desinteretsdans celui qu'ilsdonneront
a raifon de huit pour cent par an , ä
compter du jours du dtbours jufqu'au
,jour qu ils en feront pay es , afin que par
fn Gxjinf/e ft a Cayenne. 6 45
ce moyen S. M. puiffc jouir des pro-
fus qui lui reviendront , a quoi ils s’o-
bligent des-a- prefent , & nu cas que
par queique accident , ou maiheur , au-
licu de profit il y eut de la perte , S.
M. s’oblige de leur faire rembourfer
les interets qui feront legitimement düs,
& eile nommera deux Direöeurs , ou
Fafteurs qui reiideront ä Londres, deux
autres dans les Indes , & un autre ä Ca-
dis,afin qu’ils agiflent de concertavec
ceux de S. M. Britannique & autres
interefifez dmsles direftions, achapts ,
& comptes de la Compagnie : S. M. C.
leur donnera les inftruftions neceflai-
res, für ce quhls auront ä faire, & en
particulier aux deux qui feront dans
les Indes pour eviter tous les embaras
qui pourroient arriver.
XXVIJI.
Lettrs Majeßez, Catboltque & Britannique
font mtereffes dans ce Tratte , cbxcun
pour un quart dans les profits qui en
reviendront.
Q-p la Compagnie rendra eompte
des profits qifelle aura faite apres les
cinq premieres annecs du Traite rvec
les etats 6c pieces qui juftifient les
achapts, entretien , tranfport & vente
des Negres , comme aufii des frais faits
avec lujet i eile produira aulli des cer-
646 Voyages
tificats en bonne & düe forme de la
vente des Negres dans tous les Ports &
endroits de TAmerique Efpagnole oü
ils auront ete introduits & vendus ,
lefdits comptes leront premierement
examinez & arretez par les Miniftres
de S. M. C. qui feront nommez ä cet
effet , ä caufe de fon interet dans ce
Traite , ce qui fervira de regle pour
cclui de S. M. C. que la Compagnie
lui payera regulierement , en vertu de
cet article, qui doit avoir la meme force
que fi c’etoitun Afte publique & aux
conditions enoncees dans rart.XXVIII.
ä l’egard des faftcurs que S. M.C.
nommera. XXIX.
Apres les cinqpremeres anneesldCompagme
rendra compte des profus & payera a S.
M . C. ce qui lui revient.
Que fi le produit du profit des cinq
premieres annees excedoit la fomme
que la Compagnie ä avancee pour S.
M. C. y compris les interets Je' huit
pour Cent ; la Compagnie fe rembour-
l'era en premier lieu de fes avances &
interets & payera lefurplusä S. M.C.
avec les droits des Negres introduits
annuellement fans retardement , ni
aucun embarras , ce qu’elle obferve-
ra de cinq en cinq ans fucceflive -
ment pendant le temps du Tiaite ,
lequel
EN Güine’e hta Cayenne. 6 47
lequel etant fini , eile rendra compte
du profit des eine] dernieres annees de
la maniere qu'il eft dit pour les pre.
mieres,afinque S. M. C. & fes Minif-
tres qui feront charges de cette affai-
re foient entierement fatisfaits*
XXX.
Du produit du profit des cinq premieres xn-
neesjla Compagnie fe rembourftera de
fon avance pour S. M. C. & des inte-
rets y & de cinq en cinq ans fuccejßve-i
ment y eile rendra compte de la meme
maniere quil eft dit ci deftus .
Que la Compagnie ayant offert par
rarticle troifieme de ce Traite , d’a-
vancer deux Cent mille piaftres en la for -
me y enoncee, eile ne pourra fe rem-
hourfer de cette fomme , qu'apres les
vingt premieres annees de ce Traite ,
comme il eft dit dans l’article troilie-
mCjni qu’elle ne pourra rien pretendre 3
pour railbn des rifques & interets de
cette lumme ; mais fi par le compte
qu’elle doit donner ä la fin des cinq
premieres annees , il s’y trouvoit y a-
voir des profits , eile pourra fe rem-
bourfer de cette fomme y ou partie *
apres Favoir fait de celle avancee k Sa
Majefte Catholique pour fon quart ,
y compris les interets fuivant Tartielc
XXVI il.
Tom. III . Partie Ih Hhh
648 VOYAGES
XXXI.
Si les profits des cinqpremieres antices etoient ’
plus q ne fujfifants pour le rembourfement
de l’ Avance que la Compagnie fatt i 8.
M. C. defon quart^ellc pounafe rembour -
/er du tout ou partie des deuxcent nulle
piajtres quelle offire d’ Avance.
Le terme du Traiteetant fini, S. M.
accorde ä la Compagnie trois ans pour
regier fes comptes , retirer tous fes ef-
fets des Indes , & drefTer la Balance
generale, pendant lequel temps la Com-
pagnie , fesDiredeurs , & autres char-
ges du (bindefesaffaires,joüiront des me-
jnesprivileges , & franchifes qui lui Tone
accordez pendant le temps du Traite
pour Pentree libre de les Navires &
Bätiments dans tous les Ports de PA-
merique & extradion de fes eiFets fans
embaras ni reftitution.
XXXII.
Sa M. C. accorde a la Compagnie trois am ,
ap res les trente du Tra re , pour retirer fes
ejfets &fornier la balance general le avec
permrffion a fes Navtres d'entrer dans
les Ports de V Amerique a cet effet .
Que tous ceux qui feront debiteurs
de la Compagnie feront contrain t$ par
Corps «au payement de leurs debtes
devant etre reputes aupartenir ä S. M
C. qui Pentend de meme pour faciii**
t ex un plus prompt recouvremenu
EM GüINE’e ET A CAfEKNE. 6
XXXIII.
I es Vebiteurs de U Cotnpa nie fcrontcon -
traints au payemcnt de leurs dettcs de Lz
meine muntere que s’tls uvoient a faire x
S. M. C.
Qu’etant neceflaire pour Tentretien
des Efclaves Negres qui debarqueront
dans les Ports des Indes Occidentales,
comme auffi de tous les employez de
la Compagnie,davoir des Magazins tou-
jours pourvüs d'Habits, Medicarnents,
Provifions & autres chofes neceflaires
dans tous les Comptoirs qui s^tabiif-
fent pour les affaires de la Compagnie r
comme auffidc toutes fortesde Muni-
tions , agrez & apparaux pour Tufage
des Navires & Bätimcnts employez ä
fon fervice ; eile fe Hatte que S. M. C.
permettra qu’elle puilte envoyer de
temps en ttmps d’Europe , ou des Co-
lonies de Sa Majefte Britannique dans
le Kord de i’Amerique ä droiture dans
les Ports de la Mer du Nord des Indes
Occidentales Efpagnolles, 01t il y au-
ra des Officiers Koyaux , ou leurs Lieu-
tenans, comme aufli dans laRiviere de
h Platte ou Buefnofayres , les Habits,
Medicaments , Provifions & agrez des
Navires feulement pour Tufage de la
Compagnie , des Negres , Fafteurs ,
Comm;s , Matelots & VaHfeaux dontf
Hhh ij
f> 5© V o y a c e s
tranfport fera par des petitsBätiments
de Cent cinquante Tonneaux , indepen-
damment de ceux qui tranfporteront
les Efclaves , s’obligeant de donner avis
au ConTeil des Indes du temps de leur
depart & de leur cargaifon, & de pre-
ferner une declaration des Diredeurs
ä ce Sujet, s'obligeant de ne rien ven-
dre fous peine de confifcation , & de
rigoureux chätimens pour les contre-
venants , ä moins que quelques Navi-
res Efpagnolles en euflent .bfolument
befoin pour revenir en Europe ; en tel
cas , les Capitaines conviendront avec
les Fa<äeor$ de la Compagnie pour Ta«
chapc.
XXXIV.
La Compagnie pourra envoyerd* Europe ians
les Indes des Habits, Medicaments , Pro-
% ifions , agrez, & apparaux par des B.U
timents de cent cinquante Tonneaux in •
depcndamment de ceux qui portent lez
Negres en donnant avis de leurs expe-
dit ons au Confeil , mais d ne lui efl
pOrS permis de les vcndre qu aux Vaif-
feaux Efpagnols en cas de befo ».
Que pour entretenir en fante dz pro-
eurer des rairaichiffements aux Negres
qu'on introduira dans les Indes Occi-
dentales apres un li long & penible
Voyage , & les preferver de quelque
en Guine’e et a Cayenne. 651
mal contagieux , on doit accorder per-
miflion aux Direfteurs de la Compa-
gnie de prendre ä ferme des Terres
contigues ä leurs habitations pour les
faire cultiver , & y faire des planta-
tions qui procurent des rafraichiffe-
ments pour leur entretien & foulage-
ment , & la culture en fera faite par
les habitans du Pays , ou par les Nt-
gres & non par autres , fans que les
Miniftres de S. M. puiflent les en cm-
pecher.
XXXV.
Von accorde a la Compagnie de prendre a
ferme des Terres pres leurs Comptoirs
pour y faire des plantations & les faire
cultiver par les habitans , ou les Ne-
gres .
Que S. M. C. fera expedier une fe-
dulle afin que dans tous les Ports de
PAmerique on publie un Indult pour
les Negrcs de mauvaife entree , depuis
le jour que ce Traite eft arrete, per-
mettant aux FaöeursdePimpoferpour
le temps & fomme qu’ils trouveront
ä propos > & que le montrant en foit
applique au proiit de la Compagnie
qui fera oblig£c de payer a S. M. les
Droits ordinaires de 35 un tiers piaf-
tres pour chaque Negre en meine- tems
que findulc en fera regle.
6 $1 VoYAC, ES
XXXVI.
ll fera expedte une Sedulle afin que dans
tous les Ports de l’ Amen que on public
un Indult pour les Kegres de mauvaife
entrie a commencer du yottr de ce Trat-
te au profit de la Compagnie .
Qu’il fcra permis ä la Compagnie
d’envoyer un Vaifleau de 300 T011-
neaux auxlfles de Canaries pour char-
ger des fruits avec regiftre & les tranf-
porter ä FAmerique de la meme mi-
niere qu’il fut accorde par TArticle
XXVI. ä Dom Bernard Francois Ma-
rin , & le XXI. du Traite de la Com-
pagnie de Guinee 5 de Portugal une
feule fois pendant les trentes annees.
XXXVII.
S. M. C. accorde la permiftlon d'envcyer
un Vaijfeau de 300 Tonneaux aux if-
les de Canaries pour ch arger des frans
& prendre fon Regiftre , pour T Ameri-
que une feule fois pendant le Traite .
Que pour la plus prompte expedi-
tion des affaires de la Compagnie , S.
M. aura la bonte d’accordtr un Indult
de trob Minifties de fa confiance , oü
le Procureur du Roy & Secretaire du
Confeil des Indes aflifteront ,afin qu’el-
le prcnne eonnoiffance de toutes les af-
faires qui regardent la Compagnie ,
pendant le tcmpsftipule, & qu’cllereft-
en Guine’e et a Cayenne. 6 5 j
de compte ä S. M. de tout fuivant ce
qui fe pratiquoit pour la Compagnie
Fran$oife.
XXXVIII.
Pour les affaires de cette Compagnie Ufer &
etablie une funte de trois Mimftres du
Confeil des Indes oii le Procureur du
Roy & le Secretaire du Confeil ajjific -
tont.
Que toutes les conditions accordees
dans les precedents Traites de Dom
Domingo Grillo, du Confulat de Se-
ville, de Dom Nicolas Porcio, de Dom
Bernardo Marin , & Gufman des Com-
pagnies de Portugal & France qui ne,
leront point contraires au contenu de
ce Traite,doivent s’entendre de meme
en faveur de cette Compagnie comme
fi eiles y etoient inferees ä la Lettre ,
& que toutes les Sedulesquiauront ete
expediees en faveur des precedentes
Compagnies feront accordees ä cette
nouvelle fans aucune difficulte, tou-
tes les fois qu'elle les demandera.
XXXIX-
Toutes les conditions accordees aux prece -
dentes Compagnies qui ne feront point
contraires a ce Trane feront reputees in-
ferees dans celui-cy & toutes les Sedul-
les qui feront expediees le feront egalle -
ment -
6 54 V o y a g e s
QVen cas de Declaration de Guerrc,
ce qu'a Dieu ne plaife ,de la Couron-
ne d’Angleterre avec cel!e d’Efpagne,
ou d'Elpagne avec celle d Anglcterre,
ce Traite reffera interrompu; maisoir
accordera ä la Compagnie la permiffron
& la feurete de pouvoir retirer dans un
an & demi depuis la rupture tous fes
Effets avec fes Navires qui feront dans
les Ports des Indes , ou avec les Vaif-
feaux Efpagnols avec la circonftance r
que fi ces derniers venoient en Efpa-
gne eile les pourra retirer avec la me-
ine facilite , que (i le T raite continuoir*
en juftifiant qu’ils font du produit des
Negres ; declarant que s'il ^rrivoitque
les deux Couronnes d'Efpagne & d’An-
gleterre , ou fune defdites en parti-
culier etoit en Guerre ailiee ou fepa-
rement avec d’autres Nations, les Vaif-
f'eaux du commerce de la Compagnie
feront rminis de leur Paffeport, porte-
ront des Pavillons & Armes differen-
tes de celles que les Anglois & Elpa-
gnols ont coutume de porter de la ma-
niere qu'il plaira ä S* M. qu eiles feront
uniquement deftinees pour ies Bäti-
ments de la Compagnie fans que les
Nations qui feront , ou fe deciareront
ennemies des deux Couronnes puiflent
les inquieter , & pour feurete S. M.
Britannique
en Gutnf/e et a Cayennf. 655
Britannique s’engagcra d'obtenir que
dans le prochain Traite de paix gene-
ralle, il foit infere un Article expres,
pour qu'il foit notoir ä tous les Prin-
ces , & qu’ils en ordonnent l’obferva-
tion exade ä leurs fujets.
xxxx.
En cas de Declaration de Guetre entre les
dcux Couronnes , U Compagnie aura un
an & denn pour retirer les effets des In-
des & d’Efpagne fi eile l’avoitavec
les autres Nations , les Vaijfeaux de la
Compagnie reßeront neutres , fant pou -
voir etre inquietcz , pour cet eff et ils
pomront des Armes & Pavillons dif-
ferents fuivant ce qu ordonnera Sa Ma-
jefle Catbolique .
Que tout le contenu dans ce prefent
Traite, & les coniitionsy infereesfe-
ra obferve & execute tres ponduelie-
ment,fans qu'aucun pretexte,ni fujet
puifle l’embaraffer; pour cet efret S.
M. deroge ä toutes les loix , Orden-
nances , Cedulles , Privileges, Ltablif-
fements , Uiages , & Couturoes, qui
pourroient y etre contraires , & ie-
roient etablies dans les Ports , Villes de
Provinces de TAmerique Efpagnole
pendant trente annees que doit durer
ce Traite , & les trojs annees de plus
qui font accordees a la Compagnie pour
T om. lli . Farne 11. Iii
6^6 VOYAGES
retirer les effets & drefler la Balance
generale fuivant qu’on eft convenu.
XXXXI.
S. M. C. deroge en faveur de cc Traite x
toutes les Loix , Ordonnxnces , Sedulles ,
Privileges , Ptablijfements , Vfages , er
Coutv.mes qui pourroienty etre contraire .
Et enfin S. M. accorde ä la Compa-
gnie, fes Dire eurs, Fa&eurs, Minif-
tres, & Ofticiers , tant de Mer que de
Terre toutes les graces , Franchifes ,
Privileges &excmption qui ontete ac-
cordees dans les Traites precedents de
quelque nature qu'ils foient , fans au-
cune reftridtion, ne contrevenant point
aux conditions qui precedent celie ci,
lefquelles la Compagnie s'oblige d’e-
xecuter pondtuellement.
Outre les conditions ci deflus en fa-
veur de la Compagnie d'Angleterre ,
S. M. C ayantegard auxpertesqueles
precedences Compagnies ont fouffer-
tes , & etant perfuade que ladite Com-
pagnie ne fera dirtclement ni indirefte-
ment aucun commerce illicite, & pour
temoign.r ä S. M. Britanniquc Fenvie
que b. M. C. a de lui faire plaitir,& d’af-
feimir une etroite& bonne corrdpon-
dance, a accorde par fon decret du i z
Mais de (a prelente annee ä ia Com-
pagnie un Vaiffeau de 500 Tonneaux
en Guynnf.'e et a Caienne. 6 57
chaque annee des trente de fon Trat-
te , afin de pouvoir commcrcer dans
]es Indes , dans lequel S. M. C. aura
interets d’un quart iur tes profits ,com-
me dans les Trakts, & de plus fon in-
terct, S. M.C. recevra 5 pour i 00 für
le net des profits des autres trois quarts
qui appartienrent ä l’Angleterre, a con-
dition exprefle que les Marchandifes
que chaque Vaifleau portera ne pour-
ront etre vendues qu*en temps deFoi-
re,& fi quelqu’un de fes Vaiffeauxar-
rivoit aux Indes avant les Flottes &
Gallion , les Fadteurs de la Compagnie
feront obliges de les debarquer , &
mettre en magazins fous deux clefs f
dont Tunereftera aux Cfti iers Royaux
& Tautre aux Fafteurs de la Compa-
gnie, afin que les Marchandi es nc puif-
lent etre vendues li ce n’eft au temps
prcfcrit de la Foire, libres de rous droits
dans les Indes , & parceque ma volon-
te eft, que tout le comenu de chacun
de ces articles & conditions expliquees
dans ce T raite , & celui que j’.y ai ajou-
te de mon propre mouvement & vo-
lonte , ayant leur entier eftet par la
prefente , je lapprouve , ratifie & or-
donne qu'il s’execute & accomplifle ä
la lettre, en tout & par-tout, commc
il eft di t , & en chaque articie enpar-
Iu ij
658 Voyages
ticuiicr,& qu’on n’agiffe point contre
fa teneur en aucune maniere , derogeant
comme jederoge pour cette fois ä tou-
tes les loix & defFenfesqui pourroicnt
y eire contraires , & je promet & en-
gage ma parolc Royalle que la Com-
pagnie d'Angleterre obfervant tout ce
cu’elle s’oblige d’obferver , j’en ferai
de meine de mon core pour cet effet :
Miiord fExingtod Miniftrede S. M.
Britannique en cette cour un adle d'ac-
ceptaiion du prefent Traite , lequel a
ete drefle par mon ordre Sc. par le Mi-
niftre de mon Confeil des Indes le 2 6
du prefent mois & an , & je pretend
que pour fexecution de tout ce qui
eft contenu dans ledit Traite toutes les
Sedulles Sc ordres neceflaircs,ä cet ef-
fet foient expediees , enregiftrees ä la
Chambre des Comptes de mon Con-
feil. Fait ä Madrid le 2 6 Mars 1715.
XXXXII.
S, M. C. accorde a la Compagnie , Dire -
ftcurs , Commis , & Miniftres quelle
employera , toutes les graces , Prandnfcs
& Privileges accordes dans les Traites
prhedents .
; >■ fil
en Guine’e et a Cayenne. 6 59
Dom Philippe pur Ugra.ce de Dien , Roy de
C aß ille , de Leon , d' Aragon , &c.
Le Marquis de Bedmar& M. Georges
Bubbayaut , ont regle & bgne a Madrid
le feizieme May de la preente annee,
en vertu de plein pouvoir ä eux donr.e
par irioy , & le Roy de la grande Bre-
tagne un Traite des Declaration* & ex-
plications de quelques Chapitres , tou-
chafit rAfiiento des Negres qui eil au
foin de la R oyalle Compagnie d An-
gleterre dont la teneur eil comme ci-
apres.
Apres une longue guerre qui a de-
fole quafi toute lEurope & a eu de
tres facheufes fuites , voyant que la
duree pouvoit les augmenter , il fut
convenu avec la Reine de la grande
Bretagne , de glorieufe memoire , de
Tarreter par une bonne & fincere paix,
& atin de la rendre folide 6c maintenir
r Union entre les deux Nations , il fut
refolu que l’Afliento des Negres de nos
Indes Occidentales refteroit ä favenir
& pour le temps ftipule dans leTraite
aux loins de la Royalle Compagnie
d’Angleterre , 8c ladite Compagnie
nous ayant fait faire für cela differen-
its reprefentations par les Miniftres de
Iii iij
66 o Voyages
la grande Bretagne , qui font le $ me-
ines qifelle a Fiit au Roy fon Maicre
für quelques difficultes touchant cer-
tains articles du T.aite, & fouhaitant
non- feulement de maintenir la paix
etablie avec la N. tion Angloife , mais
meme de la conferver & afflrmir par
une nouvelle & parfaitc intelligence ,
nous avons ordonne ä no^Miniilres de
conferer für l’affaire de fAflientoavec
les Miniftres Plenypotentiaires de la
grande Bretagne , afin que felön toll-
te equite on tächa de convenir für lef-
dits Ai ticles , comme en effet on eft
convenus par les declarations fuivantes.
Dans le T raite de FAfliento paffe en-
tre lturs Majcftez Catholique & Bri-
tannique le 2 6 Mars 1713. pour 1 in-
troduflion des Negres dans les Indes,
par la Compagnie d’A 'g'eterre , &
pendant trente annees qui doivtnt com-
xnencer le premier Mai 1 7 1 3. S. M. C.
eut la bonte d’accorder ä ladite Com-
gnie la grace d'envoyer chaque annce
pendant ledit Traue uri Vaiffeau de
500 tonneaux aux Indes comme il e(t
explique, avec la circonftance & con-
dition que les Marchandifes de fa
cargaifon ne pourront etre vendues
qu en tempsde Foire, & que lile Vaif-
feau annuel arrivoit aux Indes avant les
en Giune’e et a Cayenne. 66 1
Vaiffeaux d’Efpagne, les commis de la
Compagnie feroieot oblige de faire
d’echarger toutes les Marchandifes ,
& les mettre en depoft dms les Ma-
gazins du Roy fous les clefs , & avec
aautres circonftances enoncees dans le-
dit Traite , attendant le temps de la
Foire pourleur vcnte.
De la part du Roy de la grande-
Bretagne , & de ladite Compagnie ,
il a ete reprefente que la grace accor-
dee par S. M. C. fut precifement pour
s’indemnifer des pertes qu’elle feroit ,
dans l’Afliento , deforte que s’il devoit
obferver la condition de ne vendre \e$
Marchandifes qu’en temps de Foire &
n’etant point regulierement chaque an-
nee , comme on a fouvent vü par le
paffe, ce qui pourroit encore arriver ,
au lieu d'y trouver du Benefice , eile
perdroit fon Capital ; car on f$ait fort
bien que les Marchandifes dans ce Pays
nc f^auroient fe confcrver long temps,
& iur tout a Portobelo , pour cetterai-
fon la Compagnie demande une aflü-
rance, que la Foire fe tiendra tous les
ans ä Carthagene, Portobelo , ou a la
Veracruz, & qu’on lui fiffe fjavoirle-
quel des trois Ports on aura choifi pour
la Foire , afin de pouvoir expedier fon
Vaiffeau , & qu'etant arrive auxdits
Iii iiij
(} 6 1 VoYAGES
Ports , n’y ayant point de Foire , U
Compagnie puifTe faire vendreles Mar-
chandifes apresun certain temps äcomp-
ter du jour de Farrivee du Vaifleau.
Voulant S. M. C. donner des neu-
veiles ntarques de fon amitie au Roy
de la grande-Bretagne & affermir Fu-
sion de la correfpondance contre les
de ex nations, a d6clare de declarc que
la Foire fe tiendra regulierement cha-
que annee au Perou ou ä la nouvelle
Efpagne , & qu’on donnera avis ä la
Reine d'Angleterre du temps precis au-
quel la Flotte & Gallions partiront pour
les Indes, afin que la Compagnie puitfe
faire partir en meine - temps les Vaif-
feaux accörde par S. M. C. & au cas
que la Flotte & Gallions ne fuflent point
partis de Caclix dans tous le mois de
Juin , il fera permis ä la Compagnie
de faire partir fon Vaifleau , en Infor-
mant la Cour de Madrid ou le Minif-
tre du Roy Catholique qui relidera a
Londres du jour de fon depart , & etant
arrive a un des Ports de Carthagene ,
Portobclo , Laveracruz , il fera oblige
d'y attendre la Flotte ou les Gallions
pendant quatre mois qui comnunce-
roi*t du jour de Farrivee du Vaifleau 3
& le terme finy , il fera permis ä la Com-
pagnie de vendrefes Marchandiles iaa*
en Guinb’e et a Cayenne. 66 3
Aucunc dificultes , bien entendu , qu’au
cas que le Vaiflfeau de la Compagnie
aille au Perou , il ira en droiture äCar-
tagene & Portobelolui etant deffenda
a'aller ä la Mer du Sud.
Ladite Compagnie a reprefente aufli
que lenombre & prix desNegres qu'elle
doit acheptcr en AftVique etant incer-
tain & que cct achapt fe faifant avec
des Marchandifes , & non de Targent
comptant , il eit impoilible de i^ivoir
au jufle la quantite de Marchandifes
qifil faut y tranfperter & ne devant
point s'expofer qu’il lui manque de
Marchandifes pour faire lcdit commer-
ce, il peut fort bien arriver qu’il y en
ait de refte ; deiorte , que la Compa-
gnie demande que cellcs qui n’auront
point ete troquees avec des Negres
puiffent etre tranfportees aux Indes :
car autrement eile feroit obligee deles
jetter dans la Mer, ä cet effctla Com-
pagnie offre pour plus grande precau-
tion de mettre en depot celles qui lui
refteront dans les Magazins du Roy au
Port oü arriveront ces VaiiTcaux pour
les reprendre quand ils reviendront en
Europe.
A l’egard des Marchandifes qui ref-
teront de la traite des Negres es: qu’il
faudra tranfporter aux Indes faute de
6^4 V O Y A G F. S
Magazins en Affrique pour les mettre
en dcpöts dans les Ports de S. M. C.
fous deux clefs dont une reftera entre
les ruains de< Offiziers Koyaux & l’au-
tre au OrnmiiVaire de ladite Compa-
g ie ; S. M. C. y confent feulement
pour lc Port de Buefnofayres , a caufe
que de la cotc d’Affiique audit Port ,
ll n’y a ny ifles , ny Colonies, de la
domination de S. M. Britannique, ou
les VaifTeaux de la Compug ie puiffent
s’arreter , ce qui n'eil point de meme
dans lanavig.ition d’Affrique aux Ports
de Caracas , Carthagene , Portobelo ,
Veracmx P ertön o, & Smdto Do-
mingo : ca< dans les Ifl s au vent , S.
M. Britannique poffede ns ifles de
la Barbade , ]am Ycp e & autres , oü
les Vaiileaux de la Compagnie peuvent
s’arretei & y laifler les Marchandifes
qui leurs reftent pour :cs raoporteren
Europe : de cette ma dere on öictout
foup^on , .S: TafFai: c de /Afliento fe fe-
ra de bonne foy qui eft ce qu’on doit
fouhaiter de part & d’autre , les Com-
miflaires de la Compagnie feront obli-
gez ä l’arriveedu Vaifltau au Port de
Buefnofayres, de donner une declara-
tion aux Officiers de S. M. C. de tou-
tes les Marchandifes , autrement toutes
celles qui ne feront point declarees fe-
?n Guine’e et a Gaytnvk. 66 $
ront immediatement conhfquees & ad-
jugees ä S. M. C.
La Compagnie aaufti repre'enre qu*il
y a quelques difticultes pour 1 s paye-
ments des droits de l'annee 1715. dont
on eft convenu dan* le T aire del*A£
fiento, cü il cft dit , que leTraitecom-
mencera !e prcm er jour de May de la
meme annec , nonobftant l’achapt que
la Compagnie avoit fait du nombre
prefcrit des Negres , pour lesrenir i'ous
la protetäion de S. M. C. jufqu’ä la
fignatvre du Traite, rintrodu&ion des
Negres dans les Indes, n'a pis etepro-
mile fuivant la condition inftiee dans
Tarticle 8. qui eft , que l'cxccufion
n’auroit foneffetqu’ä la publica ion de
la paix , delorte que la Compagnie fe
trouva obiigee de les faire vendredans
les Colonies Britanniques ave c pertes
conliderables , & quoique la Compa-
gnie n'ait eu aucun probt , m is bien de
la perte ä caufe de cet article & e la
condition inferee dans leT.avepai les
Miniftres de S. M. C. voulant ntant-
moins donner des marques au Roy de
fon tres humble refpedt , eile le foumet
de payer pour l’annee 1714. depui le
firernier May de )a meme annee en ava nt,
e defiftant enticrement de fa preten-
tion de deux annees a condition qu’il
666 Voy ages
lui fera accorde la permiffion du Vaif-
feau annucl , aux conditions cy-deflus
dans lequcl Si Majefte aura intcret
pour un quart dans le probt , cinq pour
cent des autres trois quarts * deiorte
quelaiiteCompag ie s’oblige de payer
ä la volonte ck S. M. C. d’abord qu'eüe
aura une reponfe favorable, non-feule-
ment les deux ccnt mil piaftres de Ta-
vance , miis aufli ce qui eft du pour
les deux anrees , les deux fommes fai-
fant enftmble etile de 466666 un
tiers piaftres.
S. M. ayant egard ä ccttc reprefen-
tation ,, accorde ä la Compagnie que
fbn Traiteccmmcnceraau premier May
1714 , & qu'ä cet effet eile fera obligee
de payer les droits des deux anneesqui
ont commence le premier May 1714 9
& ont echüs le meme jour de 1716 >
comme auffi les deux cent mille piaftres
de Tavance , laquelle fomme la Com-
pagnie s'oblige de payer dans Amfter-
dam , Paris , Londres , ou Madrid en
entier, ou partie ä la volonte de S. M.
C. & les payements fe feront ä Tave-
nir de la meme maniere pendant le
umpsdc la durce du traite , obligeant
fes biens ä cet effet.
A Tegard du Vaifleau annuel que S.
fn Guinf/e ft a Cayenne. 667
M. accorde ä la Compagnie & qifelle
n’a point envoye dans les Indes pen-
dant les trois annees de 1714, 1715 *
& 1716, ia Compagnie s’etant obligee
de payer ä S. M. C. les droits & les
revenus des fufdites trois annees ; S.
M. a eu la bonte fd'indcmnifer ladite
Compagnie en lui promettant de par-
tager les 1500 Tonneaux en dix por-
tions annuelles a, ccmmtncer des Tan-
nee prochaine de 1717 , en finiffant en
172,7. deforte que le Vaiffeau accorde
dans le Tratte de TAfnento au lieu de
cinq cerit tonneaux ne fera de 650 ,
devant reputer le tonneau de la mefu-
re de deux Pippes de Malaga & du poid
de vingt quintaux qui eff ordinaire en
ETpagne en Angleterre pendant les
dix annees , ä condition que le Vaif-
feau fera vifite par ies Miniftres & Of-
ficiers de S. M. C. qui feront dans les
Ports de la Veracruz , Cartagene , 3c
Portobelo.
Le traite de rAffiento paffe ä Ma-
drid le 26 Mars 1713. fubliftera ä la
referve des articles qui fe trouveront
contraires aux reglements dont on con-
vient & qui font figncz aujourd'hui ,
lelquels reftent de nulle valeur , & la
prefente fera approuve , ratifiee , 3c
changee de part 3c d'autre/dans leter-
66 8 Vovagfs
me de fix femaines , ou plüiöt s’il efl
poflible, en foy de quoi & en vertu de
nos pleins pouvoirs, fignons la pre Ten-
te ä Madrid ce 26 May 1716, Signe
lt Marquis de Bedmar George Buob.
Le traue cy-deflus ayant ete vü de
meurement examine mot par mot,j ai
rei'olu de Tapprouvcr & ratificr. A ces
caufes & en vertu de la prefeme, j’ap-
prouve & ratifie tout le contenu dans
le fusdit traite , de la maniere la plus
authentique que je puis, de tiens pour
bon , ftable, de de toute valeur, tout
ce qu'il contient, promettant für la foi
de ma parole Royalle de le fuivre de
executer inviolablement , fuivant la te-
neur, & le faire oblerver & executer
de la meme maniere que fi je Tavo s
fait, Taus faire, ni permettre que Ton
faffe en queique maniere que ce fou,
rien qui y loit contraire , & que fi t n
contrevient ä quelquechofe dudit trä-
te , fy remedirai cfficacemcnt , (ans dif-
ficulte m retardement , chätiant , de
faifant chätie r les contrevenants qui cm-
peeheroient ou fuppoleroient ä Texe-
cution de ce traite ; en foi dequoi j'ai
fait expedier la prefente , fignee de ma
main , fcellee de mon Sceau prive , de
contrefignee par mon Secretaire d *i_ tat j
donnee au Buen Ketiro , ce 1 2,. Juin
17 i6.
in Guine’e et a Cayenne. 669
Je croi que pour donner au Public
une connoiflance autfi etendue qu'il
en peut fouhaiter des cötes occiden-
tales de i'Affrique , il ne lui man-
que qu’un di£tionnaire des mots les plus
d’ufages dans ces Langues q1 e /on y par-
le. Je n’y ai point mis i Arabe;parce
que cetteLangue eft connue de peu de
perfonnes ; & dailleurs, cette Langue
n’eft que pour les f^avants du Pays: c’eft-
ä dire , les Marabous & quelques Ne-
gres mandingnes. Le peu deNcgres qui
iijavent ecrire leur Langue , ie fer-
vent des caratäeres Arabes, ils o’en ont
point d’auti es. La Langue Punique qui
y etoit en ufage avant que les Maho-
metans fufTent entre en Affrique, y eft
ä prefent totallement ignorce , & n’a-
voit point de cara&eres particuliers ,
parcequ’on pretend que les Romains
apres avoir fubjugue la partie de TAf-
frique , du cöte de la Mediterannee
avoient fubftitue leurs caradteres , ä
ceux dont les Affriquains fe fervoient
avant ce temps lä.
V o y a c e s
6 70
GRAMMAIRE
aerege’,
On entretien en Langite Francoife &
celies des Negres de J/ida, tr es -utile
a cetix qui font le commerce des Noirs
dans ce Royaume , & pour les Chirur-
gicns des Faijfeaux , pour interreger
les Noirs lorfquils font meUdes. Ce
qni peut fervir pour comp of er tin petit
Didlionnaire. s
BOn jour mon Afou mihottou.
ami.
Travailie pour Ouazou anomo-
avoir des Noirs tu le Derne,
leras content de
moi.
Je veux partir
bien tot depeche.
J’ay de belles
Marchandifes,
Mais je ne veux
que de bons Ne-
gres.
Je voudroi, bien
parier au Roy.
Ce Negre eft
trop eher.
Digue nay cla-
gou.
Acbandalie.
Digue meraque-
bo.
Digue nadoco
Coflbu.
Memiton ve.
Combien
EN GUINF/H ET
Combien en veux
tu.
C\ ft trop.
Je ne te deman-
derai que dts Sa-
lempouris.
Je ne veux don-
nerque troisancres
d’eau de vie.
Deux Bari!* de
Poudre.
Quinze Fufils.
Trente Barres de
Fer.
Huit pieces de
Chitte.
Huit pieces Guin-
nees.
Quinze groftes
de Pipes.
Douze pieces
Japfels.
Douze pieces ni-
canez.
Douze pieces caf-
fas.
Dix huit Cabef-
ches de Bouges.
Douze pieces
Mouchoirs.
Trente pieces
Tome lll . Fti,
a Cayenne. 6 71
Nemo aquiro.
Abiafoufou.
Nana a la jou.
Nana ac tan -
ton.
Soutou Baoiie.
Sou AfFoton.
Pratiquc Ban.
Crequon qui a
ton.
Jer.
O foti großes fo-
ton.
Auo ouya oue.
Que ouya oue.
Jcr. '
Aquoue Duba
foton quanton.
Don cou iion
ouya oue.
Locon ecban.
r. u. Kkk
V Q y A G E S
671
Platilles.
Ma foy tu eft
trop eher.
Ce Negre-lä eft
malade.
Fais moi venir
un hamac.
Je veux aller a
ma tente.
Les porteurs
m’ont vole.
Les canotiers me
volent.
Aporte moi de
1y 1
eau.
Je voudrois un
Bceufi
Fais moi venir
des Cabrics.
Fais moi venir
des Poulles.
Combien cela.
AHonsälachafle.
Prend mon Fufil.
Ferme la Porte.
Mets ce Negre
dehors.
CTuvre la porte.
Fais entrer.
la Tab.e>
Soguenti ave
aki.
Meto eguiazou.
Diavonepo d’ce-
ponam.
Digue najonou
outa.
Bacetou ye fimi.
Haucouton fo
fimi*
Sofi ou anam.
Cuiguirom.
Hiebacbo anam*
Bacoullou anam.
Nemo nai nonta
oiie nou.
Ami ou e.
Y foquie.
Sou ou.
Nia mene d’oua-
nanga.
Ou-on.
Ire ou a*.
Tetave*
EN GUINEA ET
Apporte de l’eau
de Vie.
Du Pain.
Un Couteau.
Bois mon amis.
A ta fante.
Fais diligence.
Revicns vite.
Cours apres lui.
Quel eft cet horm
me.
Quelle eft cette
femme.
Que demande tu.
Laifle moi en re-
pos.
Je n’en ai pas.
Va t'en a ma
tente.
CeNegre ne peut
marcher.
11 a mal au pied.
A Tceuil.
Au Bras.
II a les pians.
II eft vieux.
Je n’en veux
point.
Ou eftmon cour-
tier.
A CAyENNE. 6 J [
I jo vo an.
Coumant.
Guivi.
Nou a an onto-
quie.
Nou an doiie.
Elayvon.
Yacua.
Di ourzon ode,
Menoua.
Nignone teoue.
Cuou abio.
Bonamanayi.
Ematy.
Fli otan.
Me ma zizöu#
Guaafou d'affo.
Nonguoume.
Aouf.
Gui eboudou.
Connion ho.
Migbe.
Meditan gue*
Kkk ij
6*74 V o y
A G E S
Va le querir.
Ircoua.
ConduismesNe-
Colemei oueta.
grcs ä la tente.
Qujonnelcs batte
Manemerecouy.
point.
Je n cn ai point.
Matedon.
Viens ici«
Oua.
M’entend tu.
ort?.
Adieu mon ami.
Doebe minouue
A dcmain.
Nay.
Naffou fo.
Le temsme pref-
Tedozan naycou*
fe je veux partir.
Paye ces Porteurs.
Souaco Ba£io.
Donne lcurs un
Na a neu nou.
coup d’eau de Vie.
Viens diner avcc
Ouadou nou anc>
moi.
Je fuis malade.
Et quiezou.
Prens garde a
Ponoukbi.
tout.
MANIERE DE
COMPTER.
Un.
De.
Deux.
Aoiie.
T rois.
Otton.
Quatre\
Cne.
Cinq
Atton.
Six.
Troupo.
Sept.
Keoüe.
Huit.
Qvü a ton.
EN GUINE’E ET A CAyENNE. ^5
Neuf. Kene.
Dix.
Onze.
Douze.
Treize.
Qjytorze.
Quinze.
Seize.
Dix-fept.
Dix-huit.
Dix neuf,
Vingt.
Vingt & un.
Vingt-deux.
Vingt-trois,
Vingt-quatre.
Vingt-cinq.
Vingt-fix.
Vingt- fept.
Vingt-huit.
Vingt-neuf.
Trente.
Quarante.
Cinquante.
Soixante.
Septante.
Qnatre-vingt.
Qiutre-vingt dix.
Cent.
Deux Cents.
Ao.
Ouroepo.
Oyaoe.
Oy aton.
Oyene.
Fotou.
Fotou-croupo.
Fotou-conoüe.
Fotou-couton.
Fotou Koüene.
Co.
Co kou nouepo*
Go conoiie.
Coquanton.
Co kouene.
Kouaton.
Kouaton con-
nokpo.
Kouaton conoiie*
Kouaton contou.
Kouaton coüene.
Keban.
Kaule.
Kanleaton.
Kanlaou.
Kanlecba.
Kanoue.
Kmoue ou.
Kanocco.
Katon.
Kkk iij
676 V o y
Trois Cents.
Quatre Cents.
Cinq Cents.
Six cents.
Sept cents.
Huit cents.
Neuf cents.
Mil.
Porte cela chez.
Dis lui qu'il vien-
ne.
On m’a vole un
Negre.
Un Negre s’eft
fauve.
Adieu je veux
partir.
Es tu Content.
a g E s
Kenico.
Fole.
Fole kanouco.
Faove.
Faove kanouco#
Fene.
Fene kanouco.
Fooüe.
Juney mene koue.
Guienini ona.
Efime dcepodo.
Meropofi.
Doeboe oe nay.
Ade daebo d’o-
quis.
POUR LES CHIRURGIENS.
Ouatumalmon
ami.
A tu mal d la
tete.
A Peftomac.
Au Ventre.
Prens courage ce-
la ne (era rien.
Prend cela.
Funa guiazon do-
guis.
Aguiazon dota.
Guiazon dacome,
Come.
Emoyi doutame»
Yine.
EN GUINEE ET
Dors tu bien
As tu mal ä la
gorge.
Mange cela.
Bois ceci.
Quon ne fafle
point de bruit lä-
bas.
As tu aflez man-
g*-
En veut tu en-
core.
Veux tu de Teau
de Vie.
De l’Huile de
Palme.
Des Pois.
Du Pain.
Du Bouillon.
Ne te chagrine
point.
Qu’on laitfe en
repos cet homme.
Aye foin de cet
homme.
Vaquerirdel’eau.
Vaquerir dubois.
Donne moi mon
ej^ee.
La Yüila.
AGAyFNNE. 6 77
Damio monon.
Guiä$on deueme.
Yincuidou.
Jiünou.
Emaque gucittou
le.
Nouffou cone.
Soquiroquis.
A guiro a an.
A guiro amy.
Ariui.
Coman.
Lanliou.
Boquouiquoue fa*
Bouemene nan.
Flimene.
H’yi d’afioüe.
H’yi ba nague
oiic.
1-Tyi guiguie.
H’enie.
678 V o y
Donne mon cha^
peau.
Donne mon ha-
bir.
Combien cette
pagne.
Ou eft mongar-
$on.
L’as-tu vü.
Ouy.
Non-
Range toy.
Sors d’icy.
Je n’en veux
poinr.
Ouvre mon cof-
fre.
Donne mes bas.
Apporte mes foii-
lieh*.
Apporte ma can-
ne.
Ton or n’eft pas
bon.
Retirons-nous.
On nous ecoute.
Apporte le caffc.
Le thc.
Apporte des ceufs.
A G E S
Sonitonam.
Aoücbo.
Nemo ana{ aou-
vonton.
Flevipcquicnam.
A moncan.
En moy.
Mamoy.
Siij.
Son j.
Miete.
Ou apotique.
H*y i a fogode
nam.
Foua focpa oua-
nam.
H'y i poquie
anam.
Hiato cmagnion.
Mi oua mihy.
H’yno dato my.
H J y i caffe ou
anam.
The
H’yi coclofi oue.
Un
EN GuiNE’E ET
a Cayenne. 6 79
Un Dinde.
H’y obo Cogu-
lou.
Un Cochon de
Henny.
lait.
Des Bannannes.
Auuetanto,
Des Figues.
Malico quoue.
Des Oranges.
Hyeuoifin.
Des Citrons.
Hyovoifin Clou.
Des Patattes.
Docquouy.
Gros mil.
Bado.
Du petit mil.
Licon.
De l’Huile de
Amy.
Palme.
Donne -moy ce
S y i glace.
Verre.
Une Cuilliere.
Aquiui.
Une Fourchette.
Lanceu..
Du Sei.
Gu6.
Du Poivre.
Elincon.
Apporre des Hui-
H’y i a D’ayuotte.
tres.
Je veux manger.
Nadoü.
J’ai appetit.
Ouue kimi.
J’irai diner chez
Ma y doü nou coc
toi.
tcebe.
Ce Negre eft fol.
II eft eftropie.
II eft trop petit.
Porte cette lettre.
Rapporte la r£-
ponfe.
Tome III. Part.
Et d’al£.
Eguiazou.
Ed’eepeui.
So oueney.
Nai neflo ouc
naoüe naoua.
ri. Ui
6 So V o
Que crains tu.
Les Biancs ne
mangcnt point lcs
hommes.
Mange vite.
Voilä de lapluye.
11 tonne.
II fait cliaud.
II vente fort.
Bonfoir.
Je veux me cou-
cher.
J’ai mal ä la tete.
La Gorge.
Les Bras.
Le Corps.
Les Cuifies.
Les Jambes.
Les Pieds.
•Les Mains.
Le Front.
Les Yeux.
Les Sourcils.
Le Nez.
La Beuche.
Les Oreilles.
Les Ongles.
Aujourd'hui.
Deinain.
Apres demt\in.
TAGES
Enouaflignis.
Hiobo ad madou
rocla.
Dou elaquou.
Guicouguia.
Sonogue.
Logui.
Aue viuotinfou
fou.
Affon.
Nayi molahi.
Ta dou mi.
Eueme Bcnara.
Aou ua.
Outou.
Alfo.
AfFo.
Afto.
Alo.
Loucouta.
Noucou.
Ou daman.
A Onty.
N oiie.
Otto.
Effin.
Ecbe.
So.
On fo mou»
EN GuiNE’E ET
Hier.
Jour.
Nuit.
Allons ä la Poche.
Apporte du Bois.
Donne - moy ma
Gibecjere.
Range cela.
Ouvre ma Cave.
Tire un Flacon.
Apporte cette
Bouteille.
Donne du Sucre.
Donne des Ser*
. Cayenne. 6 8 i
Aye fo.
Ayi ou.
Zado.
Aouamihou hoüe.
H’y i bana que
oue.
E ounoü.
Se non ne do.
Ouhon ahan couti.
De ago douepo#
Idem.
H’i i que.
De Serviette oüa.
viettes.
Va querir un
Mouchoir.
Tu oublie tout.
T u n'a pas de
memoire.
Allons voir dan-
fer.
Boeuf.
Cheval.
Mouton.
Cabris.
Cochon,
Canard.
Oye.
Poulc.
Hj i dceou d’opo,
Ahoupo.
Ay matinehaoüe*
Ouancipout ou6.
Eni.
So.
Kbo.
Kbo boe.
Han.
Pakpa.
Jden.
Coquelou,
FIN.
8SSSSSS3SSSS--3SSSS8SSSSS
TABLE
DES MATIERES
DU VOY AGE
EN GUINEE, &c.
A
ABaJfan , Royaume de la Cöte d'or ,
Tome I . page z i 3 . fon etendue,
ibid.
Acajou, Arbre, fa qualite & fon utilite,
T. III. Z’jy.&fuiv.
Accara , Royaume de la Coted’or , T.
I. 3 o8- Sa defcription , 5 09. Politi-
que des Accarois, tbid.
A'tgles batardcs , T. III. 47.
Aigns , Pierre precieuft qui fert d’or-
nement ä la barbe des Rois , T. I.
2 z 5.
Akaßni , Roi , T. I 235. fon Portrait »
ibid.
Albiani , petit Etat, T. I. 247.
Tome UI. II. Partie M m nt
/ ArfCHVt?
Dr^AK T £?/irjr' \‘kT .*> !
v
T A B L E
Amaz,ones ( R.ivier,e des) T. III. 64.
Aviaba , Ion hiftoire , T. I. 232. fon
mauvais procede , 244. fon hiftoire
felon le Chevalier des M . .. . T. I.
145.
Ainrnboa , Iüe, T. III. 4a. ainfi nommee
& pourquoi, ibid. fa iicuation , (es
avantages ,43.
Apollonia. , Cap, fi defcription , T. 250.
AtJtmifjSj Kation tres confiderab!e,T.
III. 195.
Arbres regardcs comme des Diviniies 9
T. II. 17.
Ardresy Ro'iaiime, T. II. 285. fesVii-
les principales , 284. Voiage des
Francois ä Ardres, 287. Reponle
obligeante du Roi ,290. Ils font trai-
tes par le fils aine du Roi, 292. Ce-
rcmonie de leur Reception , ibid*
Marche de la Maifon du Prince ,293*
Audience du lieur dlilbee ,294. Fa-
voris du Prince , en quoi confifte
leur faveur , 297. Coutumes du
Roiaume tres- inccmmodes aux Fran-
cois ä latable des Princes ,298. Ce-
remonie de boire bouche ä bouche,
299. Audience du Roi accordee ä
rAmbaffaaeur Francois ,302. Re-
ponfe du Roi ,303. Seconde Audien-
ce du Roidans Ion Palais, 3 09. Por-
trait du Roi Sc fonbabiUcnaent 2ibi(t*
des Maxieres.
Refpeä: extraordinaire qu'on a pour
lui , 51 Z. Palais & & Jardins du Roi ,
513. Le Grand Marabou donne ä
iouper aux Ambafladeursde France,
316. Mufique pendant le fouper ,
3 1 7. Femmes du Grand Marabou ,
leur modeftie ,318 Son Portrait,
3 2o.Grandeur desEtats duRoyau-
me, 321. Commerce du Pays, ibid.
Droits du Ivoi. 322. Ignorance du
peuple , 523. Religion du Royau-
me, 324. Education du Roi, ibid.
Les Fetiches duRoi & de f Etat, 325.
Chretiens Negres dans ceRoyaurne,
3 ay.Manieredeboiredu Roi, 328*
Enfant mis ä mort pour avoir regar-
de le Roi pendant qifil buvoit , ibid.
Ordonnance contre FA Jultere, 330..
Divers habillemens des hommes t
ibid . Habillemens des femmes, 331.
DifFerends arrivees entre les Fran-
cois & lesHoliandois au fujet du
Commerce, 333. Portrait de l’Am-
bafladeur du Roi d’Ardres , 3 3 9. II
eft re<ju avec beaucoup d'honneur
par le Lieutenant General du Rordc
France , 340. Son arrivee ä Diepe ,
341. II y eft rccu honorabknunt
par le Gouverneur, löge öedefraye,
ibid. II fait fon entree ä Paris , 3 42.
Audience duRoi de France ä l’Anvi
Taue
bafiadeur, 345. Honneurs qu’il re-
$oit ä la Cour de France , 24 6. &
fuiv. Son compliment au Roi, 348.
& fiiiv. Rcponle du Roi au compli-
ment de l’Atnbafladeur , 351. Au-
dience de la Reine au merne , ibid.
Audience de Monfeigneur le Dau-
phin ,353. Feftin de la Compagnie
des Indes a l’Ambadadeur ,354.
Argent ( Montages d’ ) pourquoi ainfi
nommees, T. III. 17z.
Afbini , Riviere des plus confiderables
dela cote de Guinee , fadefeription,
T. I. iii.& fuiv.
Affoco Capitale du Royaume d’Idini , T.
I. 219.
Avantages d’avoir de jeunes Efclaves ,
T. II. 132.
Avanture d’un Vaifleau Francois, T. I.
305.
Avis aux Navires de permiflion , T. II.
”9* . „
Avis aux Capitaines de Vaideaux qui
tranfportent les Negres captifs , T.
II. 1 42. & fuiv.
Auteur fl’) fe trouve au milieu de
plufieurs Vaideaux demätez parune
violente tempete,T. I. 19.
Autrucbes , leur figure , T. III. 324.
Axinte , Riviere fort riche,T. I. 2 j 2.
eile entraine beaucoup d’or avec fon
fable , naaniere de le pecher , ibiL
DES MATIERBS.
B
BAleines autTi longues qu’une frega-
te, T. III. 6 4.
Bambaras , Efclaves Negres , T. I. 49.
Ils ont de la vcneration pour lcsAr-
bres ,50.
Bandes ( cotes des fix, ) pourquoiainfi
nommces, T. I. 20 6.
Bane de fuda , Ce qu'on entend parce
mot , T. II. 30. Elle eft tres-peril-
leufe ,31. Adrefle des Canotiers Ne-
gres pour ny pas perir ,31. Defcri-
ption des Cinots de la Barre, 33.
Pillage des Ncgres au paCTage de la
Barre , 3 4. dr fuiv.
Baje de France , pourquoi ainfi appel-
lee , T. I. 5 6.
Baume de Copahu , T. 3 . 2 5 9.
B ecaße deiner, Poiflon monftrueux ,T,
I. 8 5 . Sa dcTcription , ibid .
Biches d’une petitefie extraordinaire ,
T. I. 312,.
Biene appeilee Piro, T.I. 207.
Berufs , ou Poiffon cornu , T. I, 91.
Sa defeription , 92. Sa chair eft blan-
che Sc d’un bon goüt , 94.
Bois fcmblable au Brefil ,T. 1. 106. Sa
qualite &fonufage, 107. Bois pro-
pres ä la T einture , ä la Medecine &
Mmm iij
Tabl*
ä mettre en ceuvre , T. ITT. 1 42.
Leurs noms & defcription , ibid. &
fuiv.
Bon Anno , Ifle decouverte par les Portu-
gals , pourquoi ainfi appellee , T.
III. 42. Safituation , fes avantages ,
43*
Bori.tts , Poiflons cn quantit6 extraordi-
naire aux lfles Canaries , T. I.4X.
Leur reife mblance avec le Thon , ibid.
Leurbonte& leur defcription , 43..
Leurqualite , 44. Comment on les
conferve , ibid,
Bonne s Gens ( Cötc des ) T. I. 206.
Bouges 5 Ce que c*eft , T. I. 30. T. II.
4°* „ . .
B:ure\ Koyaume , T. I. 5 7. Defcription
de fes maifons , 60. Maifon du Roi ,
6 2. Son ca radiere , ibid. Hommes &
femmes , kur figure ,65. Pluralitc
des femmes permife , ibid. Caradere
des Habitans , & leur Religion , tbid .
Fertilite du Pays, 6 8. Son' commer-
ce > 7 1 . & fuiv.
Bourlon 3 Royaume 3 T. I. $ 7.
C.
CAbotage , ce que c’eft, T. I. 24.
Cailloux qu'on trouve dans la Re-
viere de Seftre font un tres-bel eflfet
etant taillez , T. I. 1 60.
DES M ATÜHn.
Cäldt , ce que c’cft , T. I. i 26.
Canelle batarde , T. I. 173. Canelle
blanche , T. III. 2 j 5).
Cap Cerfe Fortcreffc des Anglois , T.I.
300. Cap des trois pointes , I55.
Son Etimologie, 256 & fuiv.
Capnews 9 Jcur Million en Guinee , T.
il. 270. Oppolition de la part des
Europeens Heretiques, ibid. Revol-
te tontre eux& contre leRoy, 27 i.
Cajfavc,cc que c’cft: , T. III. 27.
Cauris , T. I. 50. Son ufage , ibid . &
T. II. 40.
Cayenne ( lfie de) T. III. 71. Sima-
tion de l’Ifle, 72. Priie de Cayenne,
1 06. Concordat fait avec les Indiens,
107. Les Anglois l’attaquent , 1 13 .
Abandonnee par lc Gouverneur , 116.
Juftification du Gouverneur, 120.
Rcprife par les Fran^ou , ibid . Etat
deriflei2 3. Defcente des Troupes
Frangoifes, ibid . Port de Cayenne ,
127. Ville de Cayenne ,129. Dcf-
cription particuliere de Tlfle, 234.
Rivieres les plus confiderables de
1’Ifle, 1 5 1. er fuiv. Gouvernement
Militaire de Cayenne, T. III. 209.
Noms des Officiers & Capitaines ,
2 i o. & fuiv. Gouvernement pour la
Juftice , 215. Confeil fuperieur ,
2 1 7. Les Officiers qui le compofent,
Mmm ij
T AU!
itid. & fuiv. Siege de l’Amirautj,
220. Revenus & depenfes du Roy
ä Cayenne , z z i . & z z i . Le Com-
merce & les Manufa&ures de ilfie ,
224. Nouveaux Foumcaux pour la
cuiffon du Sucre, 231. Lcur def-
cription 232.^ fuiv . Le Sucre & le
Roucou feules marchandifes qu’on
tire de Pille ,226. On y cultive le
Caffe, 228. Difference du Caffe des
Ifles de l’Amerique , & de celui qui
vient d’Aüe, 2 3 2. Comment on cul-
tive le Caffe ,224.
Ceremome que les Negres exigent des
Europeens, T. I. 179.
Chat epineux , fa figure , T. III. 303*
& fuiv .
Cbauve Souris prodigieufes ,T. I. 81.
Cothons de Guinee , leur defeription ,
T. I. 142. Difference de la chair des
Cochons d'Amerique avec celle de
ceux de Guinee, T. II. 46.
Cola ou Collet, fruit , fa defeription,
T. III. 27.
Commain ( Jean jRoi des trcisPointes ,
T. I. 257.
Owwe»rfo,Royaume,T. I. 266.
Compagnie des Indes , fous le nom de
MiflitTipi a augmente le commerce des
autres Compagnies, T. I. 2.
Compas , Peuples, T. 1. 228. Leur tra-
fic , ibid.
d j s Matteres.
Comptoir des Danois, T. I. 301. Ce us
des Anglois , Hollandois & Portu-
gals, T. II. 49*
ConduY , Oyfeau d’une grandeur prodi-
gieufe , T. III. 3 20. Sa figure , ibid .
Congre , Poiflon , fa defcription , T. !•
23. Sa peche eft dangereufe, 24.
Contrebrodi , fa defcription, fon ufage,
T. I. 31.
Corail , fon ufage , T. I. 3 4.
Cöf* d’er , pourquoi ainii appellee , T*
I. zi3.Son etendue, ibid . Elle eft
lterile & fans culture ,& pourquoi*
114.
Coft , Royaume , T.II. 3 . Guerre con-
tinuellc entre leRoi de Coto & ce-
lui de Popo , 4. Defcription du
du Royame , ibid . Son Commerce
5. Caradere des Habitans 6. Leur
Religion , ibid .
Conrou , Riviere , T. III. 200.
Coutumes du Roi d Ardres ä Jaquin *
prix de ces coutumes en marchandi-
fes , T. II. 1 1 8.
Cruaute pour les malades , T. II, 164,
D
DÄnois , leur Comptoir , T. I. 3 o 1 .
Debauche des Matelots au depart
du Havre , T. I. 1 j .
Deuts d'Elephairs prodigieufes,T.1. 19 5 .
Taue
Dentsde Cheval Marin , & leurufä-
ge, T. il. 148.
Deport defAuteur du Havre, T. 1. 1 5 .
de l’Orient, 3 5. Du Cap Mefurado,
143. Sa route jufquau Cap de Pal-
me , 144* De Pille du Prince , T.
111. 50 Avanturesdc Ton Voyage ,
%bii<
X üdble , PoilTon ainfi appelle , T. 1. 19 7.
Sa acfcription , ibid.
Vieppe ( le petit ) T. I. 146. Ceux de
Dieppe etabüfient un Comptoir dans
un lieu appelle, Grand Paris, T. I.
164*
Vifpute für lesDents d’Elephant, T. L
E
EAu-de-vic , fort aim£e desNegres ,
T. I. 3 2. Comment s’en fait le
tranfport chez eux, 3 3.
JEglrfes Paroifliales ä Cayenne , T. III.
206.
Iltpban s , leur chafle , T. I. 72. Quit-
tent leurs dentstous les ans, 209-
Eloge du Pere Lombard Jefuite , T. 111.
201 .
Iptceue douce , T. I. 173.
Erreur de Mr Lemery , T. ll r. 248.
Efclaves , Examen qu’on fait d'eux ,
avant de les acheter , T. II. 150.
2>£S M AT1ERIS,
Avantage qu’il y a d’en avoir dejett-
nes ,152.
ifieps , Peuples , T. L 2 1 J. Lern* Hi-
itoire, ibid.
'Etabhjfcmcnt du Commerce des Efcia-
ves en Afriquc, T. il. 104.
lurope , Traite de Paix entre ies quatre
Nations d’Europe qm trafiquent au
Royaume de Juda , T. 11. 109. &
fiuv .
F.
Aifans , T. III. 3 23.
Fautin , Royaume ties peuplc , T#
L 307.
Fernando Poo ( Iflede ) T. III. 40.
F&icbe , Ce que c’eft,T\l. 3 42.c?jft/Vc
Hiftoire d’un Cathoüqueä ce fujet,
ii/rf. & T. II. 1 c>o.
Ftf« ( Roide) T. 1. 348. Fete donnee
par fon Gendre , <b:d. & ftav. Suite du
Piince, 3 49. Habillcmentde fesfem-
mes , ibid . Habit du Prince, 350*
Belle Cour du Roy , & fa puiffauce ,
35 6. Ses femmes ,357. Ses enfans •
358. Enterrement du Roi ,359.
Mifere des enfans du Roi apres fa
mort 360. Femmes du Roi defunt,
361. Differentes claflls de NoblefTe
dans ce Royaume , ibid. Feftin d’un
nouveau Noble , 563, Privilege de
Mmm vj
Taue
Marchand ä h Noblefle , 364. Pr 6-
textes de leurs guerres , tbid. Leur
manicre de combattre, 3 66. Cere-
monie d'une paix chez ces Peuples,
369. Leur durere pour les ble{Ttz&
les malades ,371. Leurs remedes ,
ibid. Leur Jurtice ,373* Maniere de
(erment & pc-ine de l'Accufateur ,
374. Iln'y a parmi eux niHuiflier,
ni Procureurs ni Avocars ,375« For-
u reffe naturelle , T. I. 1 8S.
Tutifois ( Les ) aimez des Negres, T.
I. 5 6. Abandonnent la Cöte dOr®
278.
Triderijbourg , Fortereffe appartenante
aux Danois, T. I. 304. Sa iituation
& celle du Village qui porte fon
nom ,305.
Goiomerf, Royaume gouverne par
une femme , T. I. 248. Son carafte-
re & fon portrait , -249. Defcrip-
tion du Royaume & Ton commerce,
250.
Gomme , maniere dela tirer des arbres,
T. III. 254. Qualitc quelle doit
avoir pour etre bonne , ibid. &fmv .
Gomme de Gommier , 269. Gom-
me animfce. 270. Gomme Caraana ,
G
Lenan ( Ifle de ) T. I. 2 3 .
DES M ATI «RES»
-271. Gomme Tacamaca , 272.
Gongon , fa defeription, T. II. 123.
Gorce ( Ifle de ) Arrivee de FAuteur
dans cette Ifle , T. I. 47. Projet pcur
rendre cette Ifle agreable & util e9iiid.
Gregoue Village , T. II. Dcfcription des
Maifons de ce Village , Fort des Fran-
cois , & fa defeription , 42.
Groiiais ( Ifle de ) oü fe fait la peche des
Congres , T. I. 2 3.
I-I
H Abilleniens des Negres de S An-
dre , T. I. 1 94. Leur caradieie
& celui de leurs femmes , ibid .
Hamacs ce que c'eft , T. II. 264. Sa
defeription ,265.
Havre de Grace , comment appellc an-
ciennetnent , T. I. 5. Son Fonda-
teur , ibid. L’endroit etoit occupe par
des cabanesdePecheurs & pourquoi,
ibid. Clef de la France , ibid. Sa def-
eription , 6. Surpris par les Religio-
naires & livre aux Anglois, 12. re-
pris par les Francois , ibid. Carafte-
rc des Habitans ,13. Projet d’un
nouveau Port,/£/df.
Hißoire d’une Lionne , T. I. Hiftoire
du Culte des Chinois ä Batavia, T„
I. 349. Hiftoire d’un Cuthoiique
Romain >342. Autre hiftoire ? 3 48 <
T AB L E
Autre hiftoire cTun Sacrifice , 54.2
Hollandois , Leurs mets favoris , T. I
91. Leur jaloufie ,259. Us atta-
quent le Fort des Francois , 241.
Leur defaite ,2^3. Leur politique ,
254. Leur domination odieufe aux
Negres, 255. Floilandois devorez
par les Negres ,187.
Hau ( Cap la ) Sa fituation , T. 1. 20 6.
Ses Habitans appellez Quaqua , &
pourquoi , ibid. Leurs mceurs 207»
Precautions pour traiter avec ces
Peuples ,208. Leurs commerces»
209. Leurs femmes fe cceffent Fort
richement ,210. Leurs maris plus
maitres qu’en Europe ,211. Rois
du pays aufti fripons que leurs Su-
jets, 212.
I
JAbou , Royaume, fa fituation , T. I.
307. Cet Etat eft confidcrable ,
ibid .
facobins, leur Million en Guinee, T. I.
2 29. Ils n’y font aucun fruit, leur
mort,22i. Nouvelle Million des
Jacobins , ibid .
feade , pierre precieu(e,fonufagc, T.
I. 2*6.
fefuites , leur Relation , T. III. 172.
Ils font chagez feuls du fpiritucl ä
Cayenne , z o $ •
DES M ATI ER #■£
Indiens , leur taille, T. 111. 5 57. Fem-
m.s Indienncs , 3 5 9. Leur mariage,
361. Leur nourriture , 37$. Leur
boifl'on , 380. Leurs occupations ,
ibid. Leur Religion , 382. Diver/ite
de langues parmi eux , 408. Leurs
Guerrcs ,410.
Indigo ä la Cöte des Six bandes , fans
etre cultive, fait d’excellentc teintu-
re & d’une duree mervcilleufe , T.
I. 207.
Interlope, ce que c’eft,T. III. 53.
Jße defcrte, T. I. 222.
Jjfini , Royaume , fon etcndue , T. I.
2x9. Nourriture de fes Peuples ,
22 1.
Ijßnois , Peuples , leur hiftoire, T. I.
215. Differentes coutumes de ces
Peuples , 224.
fuda , ou Juida ( Royaume) T. II.
1 1 . Sa fituation , 12. bes bornes ,
fes Rivieres, ibid. Peages etablis par
les Rois de Juda, 1 3 . II contient 2 5.
Provinces ou Gouvernemens ,noms
des Gouverneurs, 14. Borne duTer-
rain, 15. Culture de la terre, 16.
Rade de Juda, 20. fort poiflonneufe,
22. Differentes manieres de pecher,
ibid. Des Rois de Juda, 50. L’heri-
tier prefomptif eft eleve loin de U
Cour , 5 a. Quel eft le aiotif des
T A B L E
Grands ,53. Maniere de parier au
Roi , ibid . Audience d’un Grand 5 4.
Fidelite des Serviteurs des Grands ,
55. Honnetete du Roi envers les
Blancs , 57. Habillement du Roi &
des Grands , ibid. Habillement des
Femmes du Roi & des Grands , 5 9.
Celui des femmes du commun ,58.
Tems du Couronnement du Roi ,
59. Sacrifice pour fon Couronne-
ment, 6 1 . Ceremonie avant leCou-
ronnement , 6 z. & fuiv. Un Grand
du Royaume d'Ardres a droit de
couronner le Roi de Juda , 6 4. Le
Royaume de Juda relcve de celui
d’Ardres ,65. Habits du Roi & de
ies Femmes ä fon Couronnement f
69. Tröne du Roi pour fon Cou-
ronnement, 70 . Rang des Europeens
au Couronnement , ibid. Pofture hu-
miliante des Portugals ä cette cere-
monie , 70. Refpcct qu’on y porte
aux Francois ,71. Paraffol du Roi ,
72. Officier qui evente leRoi , ibid.
Nains du Roi & leur Office ,73.
Ceremonie du Couronnement, 74.
Droits du Grand qui fait le Cou-
ronnement , ibid. Proceflion folem-
nelle apres le Couronnement , 76.
Occupations des Rois de Juda, ibid.
Femmes du Roi diftribuees en trois
Claffes 9
DES MATIERES.
Claffes, 79. Condition des Fe-mmes
du Roi, 80. Supplice d’un homme
& d'une femme adulteres, 81.
fuiv. Hiftoire d’un homme deguife
en femme , condamne au feu pour
adultere , 83. & fuiv. Punition de
Fadultere chez les Grands ,84. Exe-
cution d'un adultere de cette forte,
ibid. & fuiv. Privilegedes filles , 86.
On fouhaite un grand nombre d’en-
fans dansles familles , 87. Meubles
du Roi & des Grands , ibid. Maniere
dcvivreduRoi & des Grands, 88.
Temperament des Negves de Juda ,
89. Mort du Roi , defordre apres fa
mort, 90. Ce qui fe pafie ä fes fune-
railles , 92. Du favori du Roi 94.
Couleur affeftee du Roi, 96. De-
licatefle desNegres au fujetde ieurs
femmes, 97. Les Rois de Juda crai-
gnent ies Grands & pourquoi , 98.
Coütumes obfervees quand on entic
chez les Grands , ibid. A qui appar-
tient la culture desTerres du Roi,
99. En quoi conlillent les revenus
du Roy de Juda, 100. & fuiv. Du1'
commerce du Royau me, 1 c 3 .&fuiv.
Traite de Paix entre les quatre Ka-
tions qui trafiquent dans ce Royau-
me, 109« 1 1 o. &fmv. Tout le com-
merce du Royaume ne regarde que
Tome III. II. Fmie. Nnn
Table
Fachaptdes Captifs qu'on tranfporte
aux Ifles de l’Amerique , 1 1 3 . Prix
des Captifs , ibid. & fuiv. Marque des
Captifs , 116. De la Religion du
Royaume de Juda, 158. De quelle
maniere les Negres la pratiquent ,
159. Circoncifion en ufage parmi
ces Pcuples , ibid . Les quatre Divini-
tez de Juda , & leurs noms,i 6 1 . Ori-
gine du culte du Serpent ,165. Ca-
radere du Serpent debonnaire ,367.
DiftinÖion des deux efpeces deSer-
pens , 168. Figure du Serpent re ve-
re, 169. Hiftoire d’un Portugals au
fujet du Serpent , 170, Soin qu'ora
prenddes bons Serpens , 1 74. & fuiv .
Les Cochons qui tuent les bons Ser-
pens font punisdemort & confifquez,
1 7 j.Hiftodre ä ce fujet, 177. Aveu-
glement de ces Peuples infuimunta-
ble ,179* Comment on eleve les Al-
les qu’op veut confacrer au culte du*
Serpent ,180. Coinment on les rcar-
que, 181. Hiftoirt dun Negrc qui
avoit ep :ufe une femme confacree
au culte duScrpeni, 18 j. Mariage
de ces Alles con.acrees avec le Ser-
per.t ,186. evenus du grand Sacri-
ficateui & des Marabous,i 88. Dieux
du basEtage 1 9 .Procellion a Thon-
neur du grand Serpent , 191. Def-
cription d’une Procelliou ä„ ce fujet
BES MATIERES.
oü s'eft trouve le Chevalier des
M . . . 192. & fuiv. Marche de la
Proceflion ,193. Autre Proceffion
älaRiviere d’Euphrate, 199. Moeurs
Sc coutumesdu Royaume, ignorance
desNegres, 20 1 .Marchez de Juda &r
ce quon y vend ,202. & fuiv. Ri-
chefTes de ces marchez, 207. Ma-
rkiere de lever les droits du Roi ,
20S. Maufolees des Grands, 211.
Privilege des Creancicrs , ibid. Loi
en leur favtur, 2. 1 2. Punition des
Voleurs, peine des incendiaire ,, ^14.
Paffion de ces Ncgres pour lejeu,
-2 i 5 • Loi du Roi contre les Joueurs ,
z\6. Pluficurs fortes de jeux de ha-
zaid parmi eux , 2 1 7. Maria-
ge de ces Negres , 2 2 1 . Peine pour
c.ux q ui repudici t leurs femmes ,
^23. Quantite des Pemmes du Roi
Sc le traitement qu’il ieur fait , 2 24.
Mariage des Eiclaves , Loide rigueur
eontre les femmes, 225. Occupa-
tion des femmes 3 226. Refpeft
«ju'on a a Juda pour ks Francois , hi-
fioirc ä ce iujet , 27. Politefle des
femmes ,23:. Richefie des Rois de
3 uda 3-234. Leurs forccs ,235. Leur
maniere de combatcie ,237. Armes
des Ingres, 242 .&fuiv. lnftrumens
de Guen*e 3c ueMufque chez c$s
N nn x\
Tablk
Peupies , 246. & fuiv. Arbres de
Juda ,252. Pois merveilleux , a 5 4.
Qualit6 du Terrain & la maniere de
lecultiver, 256. Oifeaux fauvages
& domeftiques , 260 . Singes de Ju-
da , 263.
, Kiviere , T. I. 145.
L
LAmpi , Royaume , T. II. 5. Son
etendue , 3 . & 4.
Leopard, fa defeription , T. I. 20 X. a le
Tigre pour cnnerai , 203. Rufe de
cct animal , ibid.
Lievtes & Lapins enquantite dans l’Ifie
de Cayenne, T. III. 3 1 o.Leur chair
eit tres bonne , ibid.
Ltonne (Hiftoire d’une ) T. I. 137. &
fuiv.
Lot de rigueur contrc les femmes, T.
II. 225.
Louis ( Port ) Projet d’un etablifiement
aux environs , T. 111. 160.
Loutre , fa defeription , T. III. 30 6.
Lutte , Poiflon extraordinaire 3 T. II. 2 3 «
& 24. Sa figure , ibid.
M
MAcouria , Riviere , fa defeription ,
T. III. 200.
2>Udte Bomba , Riviere, T. I. 78. Sa
defeription ? ibid.
i DES MATIERES.
Maladies dangereufes ä la Cöte de Gui-
nee, T. 1. 58. Leurs caufes , ibid.
Maladies qui attaqucnt !es Blancs, T,
II. 1 49. Autres maladies , Rcmedes
pour ces fortes de maladies, 152.
Malais, Peuples , T. II. 2 7 3 . Hiftoire de
deux Malais, 274. Langue & mon-
ture de ces Peupks , 275. Leurs ha-
billemens , 276. Conjecture für le
lieu de leur patrie , ibid. Leurs armes,
& portraits de leurs fabres, 277. &
fuiv. Leur pays renferme quantitede
metaux, 27 9.
Mavgles (Arbres ) leur defeription ,T*
1. 59.
Mawgucttesy illage,T.I. i^.Cara&ere
de fe* habitans , 1 6 5. Ils vont tour
nuds 1 66. Leur pays eft tres-fertile,
ibid. Leur commerce, ibid. Maniguette%
graine , fa deicription , T. I. 166.
Recolte de cette graine ,171.
Marabous , leurs fourberies, T.I. 342,
Leurs habillemens, 346. Le refpedt
qu’on a poureux , ibid. Ils jurent par
leurs Fetiches , 347.
Marchandifes orditiaires qu’on porte äla
Cöte de Guinee, T. I. 28.
Marutii , Riviere , T. III, 204. Sa de(-
cripticn , ibid.
Mecboacan , Racine appellee par les Fran-
cois Rhubarbe blanche , T. 111. <274»
T A BL E
& Juiv. Sa defcription , ibid.
Menille (Tor , ce que dcft, T. I. 210.
Mefurado , Cap,T. I, ioS.Son etimo-
lcgie , 109. Arrivec de l’Auteur ä
ce Cap , lio.Le Roi Tenvoye com-
plimenter,n 1. Sa reception,Faccueil
qu'on lui fait, tbid. Defcription du
Cip , 112. & 1 3 1 • Le nom ordi-
naire des Rois du Cap ,116* Ori-
gine de ce nom , ibid. L^amitie des
Peuples de Mefurado pour les Fran-
cois, Ibid. Calomnie contre ces Peu-
ples , 11 7. Leur Religion , 118.
Leur Grand Pretre , ou Marabou ,
tbid . Leurs Moeurs , 120. Leur ca-
radtere , i:n Leurs maifons com-
ment bäties , ibid. & fuiv.
Mine ( Chateau de ia ) T. I. 26 p. Hi-
ftoire de cet etabiißement par les
Francois, ibid. & fuiv. Fort de la Mi-
ne bätipareux, 27 1 ♦ Hift. dela prife
de la Mine par iesHollandois ,2 S 5.
La meme Hiftoire par un Hollandois ,
,287. Reddition honteufe du Cha-
teau, 296. Artides de la Capitula-
tion , tbid. & fuiv. Commerce des Mi-
nois , ^98. & fuiv .
Moeurs & coutumes des Negres de Ia
Coce d’or , T I. 5 14.
Monte ( Cap de ) T, I. 9 5. Sa defcrip-
t.on , tb:d. Roi du Cap puifiant , 96.
JL wblifllment des Francois audii C b
DES M A T I E R^E S.
97. Entrevue du Roi & des Fran-
cois , 98. Le Commandant Francois
le fait faluer par fes Fufeliers , ibid •
Sa fuite, ibid . lieft complimente par
le Commandant, 98. & 99. Recu
des Frar-cois dans leurs Cabanes , ibid.
II recoit des prefens & de Teau-de-
vie , ibid. Son portrait, & fon habil-
lement , ibid . Donne un r£pas aux
Francois dansfes Cafes, 100. Salan-
gue & ce!!e de fes enfans, ibid. Fer-
tilite du Pays , 101. Caraöere &
meeurs de fes habitans, ibid. & fuiv.
Leurs habillemcns , xoi.Les femmes
aiment beaucoupladance,io 3. Kla-
riere de conftruire leurs maifons ,
104. Leur commerce , 105. Leur
Religion, 108.
JtföMt/Capitaledu Royaume de Jabou,
T. 1. 307.
Moutons de Guinee , T. I. 141. Lcm
defeription , ibid •
N
\J Ajfau , Fort des Hollandois , T. L
306. Sa defeription , ibid. Ccm-
ment les Hollandois s’en font empa-
res ,507.
JXegtes , Grand Tirailleurs, T. I. 33;
Iis parlent la languc Francoife & Pen-
Eignem ä leurs enfans, 57. Negres
de !a C6icd'Or,T. I. 327. Leurs
habillemens & lcur ca radiere ,327.
& fuiv. Maifons des Rois & Seigneurs
Ncgres , 330. Maniere de faire le
pain parmi eux ,33 2. Leur maniere
de faire ia cuifine , 3 3 3 * Hs font
grands mangeurs , ib'rd . Leurs repas,
leurs boiflons, ibtd . Leurs marchcz ,
334. Leur maniere de peier for,
3 3 5. Leur jour derepos , 3 3 6. Leur
Religion, tbii. Lcur culte enversles
Fetiches, & ce que c’eft, 3 3 7* Com-
ment ils celebrent leur Dimanche ,
339. Hs craignent extremement le
Diable , 341 Mauvais traitemens
qu'ils en re^oivent, tb:d. Leurs Arts
& Metiers , 3 42. Superftkion des
Marchands Negres , 353. Proprcte
de leurs canots de peche, ibtd. Droits
qu'ils paycnt aux Rois de la Cöte
d Or , 3 5 5 . Pretexte de leur guerre ,
364. Maniere de combattre parmi
eux , 3 66. Ceremonic d’une paix ,
369. Leur durete pour les bleflez &
les malades, 371* Leurs remedes
dans leurs maladies , ibid. & fuiv. Ju-
flice des Hegres de ia Cöte d’C)r ,
373. Maniere de ferment parmi eux
tc peine de fAccufateur , 3 74. Ne-
gres differents que Ton traite au
Koyaume de Juda ? T. II. 125* &
DES MATIERES.
fuiv. Leur different caradlerc , ibid.
Leurs maladies les plus ordinaircs 3
134. & fuiv. Traitement de leurs
maladies, 157. Neceflite d’avoir de
bons remedes & d’habiles Chirur-
giens pour les traiter 188. Ils pren-
nent les Europeens pour des Ainro-
pophages , 1 44. Sentiment des Ne-
gres touchant Dieu, 26 9.
W’gcr , ou Riviere de Senegal , T. I#
45-
N obiejfe ( difRtentes Clafie de ) parmi
les Peuples de Guinee , T. I. 361.
Lettin avn nouveau Noble , 363*
Privileg de Marchand accorde ä ia
Nobieffe , 564.
Kormands , decauence de leur commer-»
ce, T. I. 272. Ils noblervent pas
leurs fermens ,209«
Kotirriture iruuvaife, caufe facheufede
la mortalite des Captifs, T. II. 140*
R ( Cöte d’ ) T. I. 3 1 4. Moeurt
& coütumes de fes habitans fibid.
Sa fituation & fon etendue , 515,
Portrait des Negres de cette Cöte ,
316. Leurs barbes & leurs cheveux ,
3 18. Leur p**oprete, ibid. Courage
de leurs Emmes, 319. Ellesaccou-
cLent fans erkr ,318. Leur maniera*
XqIuü lai» O ü Q
o
Table
cTelever leurs enfans , tbid. En quoi
conlifte ieur fuperftkion ,321. In-
ftrudtion de leurs enfans, 322. Ca-
radere des femrnes ,323. Leurs ma-
riagcs , 325.
Orient , Ville ou Bourgfert dcmagafin
general, T. I. 4. Sa defcription & fa
iituation, 26.
Ouefiant (Ifle)T. I. 2 1. Sa defcription,
. fes habitans , z:.
Oj/ac. grolle Ri v ier e , T. 3. 1^8.
P
PAgnc , Marchandifes , T. I. 2 o 9.
Palmes (Cap de ) T. I. 1 74. Sa li-
tuation , tbid. Sa Core connue fou< 1c
nom de Dents , & pourquoi , 175.
Caradere des habitans, tbid. er futv.
Leur commerce ,17 6
Pdnofw , Capirale de 11 fle S. Thome ,
► T. III. 4. Sa defcription ,20.
Vatis grand & petit , T. I. 164,
Perdrix , T. III. 324.
Ptroqnets exceliens ä manger , T. IIL
32 5-
Phänomene extraordinnire , T. I. 82.
^iroguc , ce que c'eft , 1 . il, 1 2 1 . Av n-
tage de la Pirogue für le canor . ibtd.
Pointes ( Cap. des trois ) T. I. 2 5 5 .Sv 11
■ etimoiogie ,256. Abandonne par K s
c Pruiliens, tbid. L>onne aux Francois
DES M ATT ERES,
par le Roi Negre , 256. A fliegt &
pris par Ies Hollandois ,257. Def-
cription du Cap, 259. Son trafic ,
ibid. Moeursdes habitans, 260. De-
penfes pour fentretien du Cap ä quoi
fe montent, 261. Fautes des Fran-
gois au fujet du Fort des trois poin-
tes , 262.
PoiJ[on< moftrueux , T. I. 5t. Defcrip-
tion de fa figure , bid Maniere de le
pecher ,52. &futv . Poiflbns volans,
84. PoiiTon appehe Diible , 197*
Sa defeription , ibid. Poiflon extraor-
dinaire appelle Lune , T. II. 23. Sa
defeription, 24.
Popo ( Royaume ) T. II. 6 . Situation de
(a Capitale , ibid. Caradtere des Ne-
gres de ce Royaume, 7. Leur com-
merce , ibid.
Port Louis , T. I. Sa defeription , ibid .
bati des ruinesde Blavet ,25. Def-
eription de fa Citadelle , 26.
Porto Sariäo (Ifle) T. I. 58. Par qui
decouverte , ib d.
Portugals de trois couleurs , T. I. 81.
Leur decadence lur les Co^es de Gui-
nee ,161. Chaffcz par les Anglois 3c
les Koüandois , ibid. Leur premicre
entreprife ,223. HiQoire de leur
Navigation & de leur etabliffement y
274. & ßiiv . Mafl'acrez par les Ne-
Ooo ij
Tau e
gres , 276. Leurs cruautez envers
les Francois, 577. Leur attention
le choix des Captifs qu’ils achetent,
T. II. 1 3 1 .Pourquoi ils.cn achetent
au Royaume de .'uda, 172.
Tonics Pindadcs , pourquoi ainfi nom-
mees , T. 3.323.
Trerogut've du Cire<äe«rs Fran$ois, T.
II. 268. Reponfe du Roi de Juda
su fujet de cette prerogative ,269.
Pmce ( Ille du ) Endroit commode pour
prendre des rafrichiffemens , T. II.
746. Son Port & fon Fort, T. III.
5 3 . Son commerce ,35. Prife par les
Hollandois, 3 9. Reprife par les Por-
tugal , 40.
Protbec V aiileau , T. I. 3 5 .
P runter de jaune d’ceufs , T. III. 263.
Prunier de Monbin ,264.
Valite des I.flcs de Serrelionne , T.
I. 58.
.i^aqua Pcuples ainfi appellez par les
Hollandois , Sc pourquoi ,|T. I. 2 o 6.
Leurs meeurs, 207. Precautionpour
traiter avec ces PeuplSs,2o 8. Leurs
marchandifes , 209.
f> t s MatiEres.
R
RAts de plufieurs efpeces, T. III,
Raye d’une grandeur extraordinai-
re , T. I. i 5» 8- Sa defcription , ibid.
Requicn ( Poilfon )T. III. 5 7. Precau-
tion pour manger la chair de cet ani-
mal ,58.
Rh Sextos ( Rivierc ) T. I. 147. Sa
defcription, 148. Anflcment appelr
lee Seftre , ibid. Reconnoiflance de
cetteRiviere, 1 49-Son entrec, 1 50.
Caradere des ISegres qui habitentle
long de cette Riviere , 15 t. Leur
traAc , ibid. Leur Religion ,153. Plu-
ralite des fcmmes parmi eux , ibid.
Ceremonie lugubre ä l'enterremenc
d’un mari, 154. Fin deplorable des
Favorites, 157 . Loi barbare , 1 5 8.
Ceremonies de leurs mariages , ibid.
& fuiv. Ces Peuples portent des 110111s
de faints 5159.
Rio Sangtiin , T. I. 160. Les Portugals
s’en Font emparcz für les Francois
pendant les longues guerrct de la
France , ibid.
Rio S. AndrS , T. I. 183. Fcrtilite de
cette Cöte , x 84. Fruits particuliers
qu’on y recueille , ibid. Cannes ä fu-
cre en abot'.dance, ibid.
Riviere aux poules,T. I. 90. Son eti-
mologie, ibid.
Tabu
Koche Ile (Depart de Ia ) T. I. 2 3 3.
JR ofe'e changee en infedte avant leiever
du Soleii , T. II. 150. Diffipes par
la chaleur du Soleii, ibid.
Kornes differentes du Senegal & de Gui-
nee , T. I. 3 5 . Route du Chevalier
des M.. . 36, Depuis la Rade de Ju-
da jufqu'ä llfle duPrince,T. III. 2.
S
SAma Village de la Cote d’or , T. I.
2 6 5 . Sa fituation & fon Gouver-
nement, tbid,
Sanamari ( Riviere ) , T. III, 203. Sa
defeription , tbid .
Sangbers , T. III. 313. Leur defeription
& Figure , tbid . Sangliers aquatiques ,
314.
Senttmens des Negres touchant Dieu ,
T. II. 269.
Sereins de Canaries , T. I. 40. Pourquoi
ainfi appeilez ,141.
Serpens d’une großeur & d’une longueur
fi demefurecs qu’ils avalent les hom-
mes & les boeufs tout entiers fans
rnacher , T. I. 69. Serpens mon-
ftrueux , T. III. 318.
Serpentin , cequec’eft, T. II. 267. Sa
defeription , tbid .
Serrelione (Riviere ) T. I. 53 Sa lar-
geur , tbid . Pourquoi ainfi appellee >
T) n S M A T I £ R ESi
54. a difterens noms ,55.
Simaroüba (Racine) T. II. 154. Hi-
ftoire & propriete de certe Racine,
ibid . Sa defcription ,156. Ufage &
preparation de cette Racine , 1 5 7.
Si ges cn prodigieufe quantite , T. I.
6p. Leur adreffe , ; o . Leur fureur,
?*•
Singe ('Poiffon)Sa defcription , T. IL
24 .&futv. Sa peche , 26. Maniere
de ies manger , T. IIT. 311.
Sucre ( Riviere ) T. I. 2 1 5 •
T En eriff elfte des Canaries, comment
decouverte, T. I. 3 6.
Ihomi ( Ifle de S. ) T III. 3 . Panoafan
fa Ville capitaie , 4. Ignorance ex-
treme des habitans de cette Ifle für le
fait de la Religion, 5. Qualite du
pays , tbtd* Maladies de cette Ifle,
ibid. Bitios de Cu maladie , ce quc
c'eft, 6.Remede fpecifique pour cet-
te maladie , 7. Maux Veneriem &
hydropifie , 8. Chaleur cruelle pen-
dant les nuits de Decembre , Janvier
& Fevrier , 9. Deux EesäTIfle S.
Thome, 1 1. Tcrres fertiles en Can-
nes de fucre , 1 3 . En legumes de tou-
tes elpcces , tb:d. Defcription de la
Capitaie >17. & 2,0. Fort de S. Sc-
T
Coo iv
Table
baftien ä Panoafan ,21. Attaque vnu-
tilementpar les Hollandois, 22. Fer-
tilite extraordinaire du pays ,25.
Vignes plantees dans Tille rapportant
trois fois Tannee , 26. La Caflare
pain le plus ordinaire des habitans ,
27. defcription du fruit appelle Co-
la, tbid. Leur trafic,2S.
7'igres leur defcription , T. HI. 298. &
fuivattt.
fourterelles & Ortolans , T. III. 32 6.
Trafic d'Or & d’Efclaves , T. I. 195^
Traitement des maladies desNegres , T.
n. 137.
Tromperie für TOr ,T. I.212. Manier«
de la connoitre , tbid.
Trowpettes d’ Y voire , T. 1. 3 49.
V
VAcbes braves, ou fauvages, T. III.
-29 3 •
Vcterez, , Peuples , T. I. 2 2 3. Defcrip-
tion de leurs maifons , ibid . Lcurs dif-
ferentes coutumes, 224.
Viflohe des Negres für les Hollandois ,
T. I. 243.
Via de Palme exccllent, T. I. 58.
Volt n , Rtviere , Sa defcription , T. II. 2.
DES MatIER.ES«
X
XAvier Capitale du Royaume de Ju-
da, T. II. 44. Elle efi: la refi-
dence du Roi & des Diredteurs des
Compagnies des Europeens,4 5 . mal-
proprete de fesrues , ibid. Serail ou
Palais du Roi , fa defcription , 47.
Maifons des Dire&eurs du Commer-
ce & leurs Defcriptions. 49.
Y
YVoire en prodigieufe quantite , &
pourquoi , T. I. 176. & fiitv.
Si 209.
Tin de ln Table des Matteres.
APPROBATION.
J'Ai'upar ordre de Monfeign?ur ie Garde des Sceainc
un Manufcrit qui a pour titr eVoyage du Chevalier
des Marchais a U Cöte de Guinee , aux lfles voifinss
& a Cayenne , &c . Par le R. Pere J. B L a b a t ,
& j'ai erü qu’on pouvoit en pe metrre l’imprdlion.
Paris le 30. O&obrc 1718. M a uno 1 r.
P RI VI L E G E D V ROT.
LOUIS par la grace de Dieu , Roy de France 5t
de Navarre : de ' arlemen c , Maitre des Reqctiftes
ordinaires de notre Hotel , A 110s amez 5: teaux Con-
feiil *rs , les Gens tmans nos Cours Grand Confeil ,
Prevotde Paris , B lilli fs , Senechaux , leurs Lieutc-
nans Civils , & auttes nosjulliaers qu’il appartjen-
dra , Salut . Notre bien ame le » ere Jean - Baptille
Labat de l’Ördre des Freres Prccheurs Nous ayant
fait remontrer qu’il fouhaiteroit faire unprimer Won
ner au Public uu Voyage du Chevatier des Marchai
kla Cöte de Guinee aux lfles voifinss de Cayenne , par
ledit pere La or , avet ligures / s’il Nous p aifoit lut
arcorder nos L-ttres de Privilege für ce ne eflaires »
ofFrant pour cet elfet de le faire imprimeren bon papier
& beaux caradferes fuivant la feüille imprimee &. at:a-
ch^epour modele, fous le Contre-fcel des Prefentes ;
A ces CjAtfsEs voulant traiter favorablement ledit
Expofant reconnoitre fon z-le , en 1 ui do.mant les
fnoyens dele yous lecontinuer, Nous lui a*ons p rmis
& permettons par ces Prefentes de faire imprimer ledit
Ouvrage ci-deÄus fpecifi^ , en un ou plufieurs Volumes
conjointement ou feparement , & autant de fois que
bon lui femblera , für papier the cara&eres conformes
a ladite feüille imprimee ÖC attachee fous notied*t Cou-
tre-fcel , & de le faire Ycndre 8c ddbiter par tout no-
tre Royaume } pendant le tem< de huit annees conftf-
cutives , a compter du jour de la datedefdites Piefen-
tes ; Faifons defenfes a toutes foites de perlonnes de
quelque qualite & co dPion qu’elles foient , d'en in-
troduire d’nnpreflion etrangeres drns aucun lieu de no-
tre obeiflance * con}me aulft ?tous Libraire* » Impri-*
«eurs , 5t atitres d’imprimer , faire imprirr.er , vendrc ,
falte vexi die , debiter ni contrefaiie ledit Ouvrage ci-
deflus expole, en tout ni en partie , ni d*cn faire au-
cun Extraic fous quelque pretexte que ce foit , d’aug-
aaeutacion , correction , changement de titre . ou au-
tretnent, lans la permiilioa exprtfle öt par £crit dudic
üxpofanc ou de ceux quiauront droit de lui , .i peinc de
confifcation des Exemplaires contrtfaits , de c ois cnilie
iivres dhune ude cont re chacun d-s contrevenans , do:it
untiers a Nous , un tiers d 1’ Hotel Dien de P**ris , Tau-
ti^ tiers audit Lxpofanr , Öt de tous ddpens domin ges
St intexets ; Ala charge que ces Prefentes feront eme-
giftre'es tout au long für le Re gi ft re de la Commuuautd
des Libraires 6c Imprimeurs de l'aris dans trois mois
de a dare d’i:elles » que l’imprc Ilion de cet Ouvrage fera
faite dans notr Royaume 8t non ailleurs » 6c que l'ltn-
petranc fe conhumera en out aux Regemens de la
librairie , &C notament a cel ui du io. Avril 6C
qu’avant que de Pexpofer en vente ie Manufc'it ou Im-
prime qui aura fervi de copiit audit Ouvrage fera remis
dans le meine ccat ou l'Appiobation y aura cte dou*
nee , e.s mains de norre tres -eher öt Rai Chevalier Gar-
de des Sceaux de France , he lieur Chauvelin ; 5t qu’il
en fera enfuitc remis deux Ercmpiaires dans notrt Bi-
bliotheque publiaur , undans celle de notre Chateau du
Louvre , 5t un aansceltfe f le notiedic ti<fs-cher Öt feal
Cheval.er Garde des Sceaux d- France , le lieur Chau-
Vclin i le tout a peiue*d. * nullitd. des Prefentes. Du
contenu dcfquellts vo’ustn aridoiis öt enjpignom d fair«
jou.r l?£xpoiant ou fes ay ans caufe pleimment 6c pa^fi-
blemcnt lai^iouffrj^ qu'ii lcui|l'oit fast aucun troublc ou
cmpechenauic Voüloiis que l.i Copre drfdit.es PreRntes
qui kfa imptimee* tout au löng'ai. cornnvmvemeiit ou
ä la fih dudit Livre , foit tenue pour düemnit figni-
üee , $5t qu'aux Copie^r colktiomrees .par l’ust de nos
amez 5>t feaux ConLuliers 6c Secr^tafre's , foy loit ajou-
tee cojnme a POrigioai Commandons au piemier no-
tre Fluiliier ou Serg.cnc d$ faire pour l’execut.on d’icel.
les toüs Ades requr.,* Öt ‘necellairc^ > fans denn ad r au-
tre pcmiiirion , 5t uonobftanr clameur de haro , Charte
Nornnnde 5t cpjitxaires Car tu Est
notre plaisjr.. Donnc a Paris le dix-huit erm jour
du mois de Noveuibre , Tan de grace nid f pt c ns v ngt^
huit , 5t de norre Regne le quatoificmc* Par le Rop
cn Ion Confeil S M n s o n,
Regiflre für le Regiftrc VI L de la Chambre Royale
£p Syndicale d la Librair e & Imprimerie de Pa*
r:s , No. 164. jol zu, Conformement an Regle-
ment de 172.3 qu't fait defenfes art. IV • a tonte $
perfonnes de quelque quakte qu'ciles foient untres
que les Libraires & Impnmenrs , de vendre , de-
hiter & foirß afficher aucuns Livres pour les ven-
dre en leurs noms , foit quils s'en difent les Au -
teurs ou autrement , p* d la charge de fonrnir les
JLxemplaires prejcrits par Lar fiele CVlll . du meme
Reglement. A Paris le premier Vecembre mtl fept eens
rvingt-huit.
J. B. Coignard, Syndic.
J*ai cede le prefent Privilege d Meffhurs Sa i/graim
ÖC O s m o n t , pour en joüir fuivanr le traite faic
rntre nous ce meine jour. A Paris le feptieme Fevrin
*7*?» F, J e A n-B Aptiste Laiat,
ß y v k i £